‹ Loulou. Traduit de l'italienChapitre 12 sur 19 · LES FLEURS SÈCHES · texte numérisé non relu

LES FLEURS SÈCHES

Qu'elle est belle, cette journée de mai! Oh île soleil!...

Madame Eugénie est arrêtée à l'entrée du cimetière, et, sous la voûte de Famedio, toujours un peu sombre, elle voit devant elle le grand espace vert et fleuri des allées, avec ses innombrables tombes de marbre blanc et les flammes d'or des bronzes sous la lumière du soleil... Et la vie de cette lumière, de cette tiédeur, chasse le froid dos sépultures et en dissipe l'horreur.

Madame Eugénie se représente déjà la chère effigie entourée de fleurs, et ces tombeaux ne lui inspirent pas de tristesse.

On vit encore, môme après, et lafl^ection et le souvenir ne nous laissent jamais seuls... Elle, même après, elle aura toujours les fleurs et la compagnie de Loulou. ""V

« Bonne chérie ! . . . (Elle sourit en pensant à LoulcS^, en pensant à M. François.) Ils viendront ici ensemble, me faire quelquefois une visite... »

La longue course de chez elle au cimetière ne l'a pas fatiguée, elle lui a même rendu des forces. Le sourire dans les yeux, les lèvres entr'ouvertes, le corps souple, Tesprit dispos et les idées sereines, elle aspire cet air fin et léger qui disperse les nuages, et elle jouit de ce soleil, de tout ce soleil qui l'éclairé et la réchauffe, et qui lui fait monter du fond de l'âme les ardeurs et les frémissements de l'ultime jeunesse. Avant de descendre les marches, elle s'arrête encore un instant, droite, grande et belle dans sa simple robe noire, à contempler l'espace immense, et son regard ne découvre plus devant lui le vaste champ des morts, mais se tourne, comme sa pensée, vers le ciel, vers l'azur plein de pureté, d'espérance et de promesses...

Elle ne s'attriste pas; une fois parvenue dans le souterrain, elle sourit même encore plus, car elle goûte d'avance la chère surprise habituelle : les belles fleurs toujours variées, toujours si fraîches, toujours les plus nouvelles et les plus rares, le présent, l'hommage, la délicate pensée de son jeune ami, si bon, si affectueux, et qui révèle tout « son grand talent » jusque dans ses témoignages d'affection.

Elle aperçoit de loin, en entrant dans le souterrain, le médaillon de bronze au milieu de la pierre. « Le voilà ! le voilà ! » et déjà ses yeux font fête au portrait et aux fleurs dont elle sent le doux parfum... Mais, quand elle voit mieux la tombe de sa mère, elle s'arrête et son cœur bondit; elle continue à se rapprocher, mais lentement : le sourire a disparu, et, plus elle avance, plus le haut souterrain devient sombre et froid.

Le médaillon de bronze est entouré de branches, de brindilles, de longs rameaux jaunis et épineux, constellés de pétales flétris, et toutes les feuilles sont éparses par terre, sur le marbre, ou alignées près du mur par le vent. Ce sont les fleurs du mois dernier : encore les fleurs du 11 avril!...

Et alors, pour la première fois depuis tant d'années, madame Eugénie se trouve inerte, hésitante, le cœur serré, là, devant sa mère...

Enfin ses yeux, ses lèvres, tout son corps sont secoués par un frémissement; elle s'approche du portrait et l'embrasse à plusieurs reprises, en sanglotant :

— Oh ! maman ! ma pauvre maman ! Tout le monde t'oublie !

Mais elle reste confuse ; elle n'arrive pas à découvrir le motif de son brusque chagrin. « Pourquoi?... »

Elle murmure en haussant les épaules :

— Il aura oublié!... Non, ce n'est pas possible! Elle poursuit ses réflexions et une nouvelle inquiétude lui vient :

« Loulou serait-elle malade? Non; dans ce cas-là on m'aurait avertie, on m'aurait fait appeler... Alors, que peut-il y avoir?... Qu'est-il arrivé?... Car il doit être arrivé quelque chose... »

Elle ne cesse de chercher, appuyée sur la pierre et le front contre le portrait, et, pour la première fois depuis tant d'années, sa pensée court bien loin, pendant qu'elle se trouve là, auprès de sa mère.

« Oui; il a oublié... Mais il doit être survenu quand môme quelque chose pour qu'il ne s'en soit pas souvenu. Hier soir encore, il se le rappelait très bien...

« Ainsi donc, m'a-t-il dit, demain nous ne nous verrons pas? » Et ses yeux me regardaient avec une expression affectueuse, étaient pleins de mélancolique tendresse. Lui aussi, il pensait à ma mère en ce moment, et il a ajouté : « Venez au moins de meilleure heure demain prendre le café, puisque nous ne nous verrons pas de la journée. »

Madame Eugénie hausse les épaules avec tristesse :

« Oui, il s'en souvenait hier soir; il Taura oublié ce matin. Une lettre, une visite, quelque affaire urgente... Ou bien encore, même en se rappelant que c'était le 11, il n'aura pas envoyé de fleurs. Pourquoi envoyer des fleurs tous les mois? Voilà une exigence, de ma part!... En attendant, ma pauvre maman, lu n'as pas les belles fleurs de M. François, ni même le petit bouquet de ta fille... Demain! oui, je reviendrai demain. ^)

Elle arrache de dessus la pierre les branches et les rameaux épineux, efface avec son mouchoir les taches jaunes ou noirûtres, rassemble avec son pied les feuilles sèches, et fait tout balayer par un homme, en suivant d'un regard triste, avec un subit accablement, cette corbeille qui emporte les misérables débris des belles fleurs du 11 avril.

«Tout a une fin en ce monde... et si Ton a le malheur de mourir tard, tout finit avant nous. Il a oublié, c'est évident. Il n'est pas possible qu'il y ait pensé et qu'il ait fait exprès de ne pas envoyer de fleurç. »

Et elle sourit amèrement : ces fleurs, qui étaient toute sa poésie, perdent tout d'un coup la leur. Elle apprécie, pour la première fois, à sa juste valeur.

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le gracieux présent de M. François : c'est le prix, la récompense, sous la forme la plus exquise et la plus délicate, des leçons données à Loulou.

« C'est mon mois qui m'est payé avec toutes ces fleurs. Ce soir, il me demandera pardon de son oubli ; le mois prochain, il m'en enverra davantage, et le compte sera soldé... Ce soir?... irai-je ce soir?... Je me sens bien fatiguée ! La route est longue à faire, à pied, de chez moi au cimetière. »

Elle est brisée, elle a peine k remonterles marches, et, quand elle sort du souterrain, tout ce soleil l'aveugle : elle ne lève plus les yeux en haut, elle fixe un regard oblique sur toutes ces rangées infinies de morts qui restent là, sonls, toute la journée, toute la nuit, toujours seuls...

Elle se hisse dans le premier tramway (jui passe; elle est pressée, elle a subitement une grande hâte de rentrer.

« Qui sait? Je suis sortie de très bonne heure. Peut-être est-on venu me demander? Peut-être trouverai-je à la maison une lettre qui m'expliquera tout? »

Quand le tramway arrive près de chez elle, elle saute en bas, traverse la rue et s'engouffre sous la porte avec une agilité qui rappelle encore la jeune institutrice d'autrefois.

— Il n'est venu personne me demander? faitelle, en s'arrêtant, rouge et haletante, au seuil de la loge.

— Non, madame, personne.

— Vous avez des lettres?

— Non, rien.

Et la concierge, voyant que madame Eugénie

restait là sans bouger, stupéfaite, lui dit à son tour :

— Vous attendez quelqu'un, ou une réponse?...

— Non, non. Merci.

Son dernier espoir s'évanouit : il a réellement oublié. Elle grimpe Tescalier, et, une fois chez elle, seule dans sa chambre, l'agitation nerveuse, la fatigue, le chagrin l'accablent; elle cherche à se calmer, n'y réussit pas... et fond en larmes.

C'est un profond chagrin, une angoisse, une désolation, un vide immense qu'elle sent en elle et autour d'elle, et elle souffre sans s'arrêter à réfléchir, sans se rendre compte.

Et pendant plus d'une heure, madame Eugénie, jetée en travers de son lit, — toujours le même petit lit de la pauvre sous-maîtresse, — continue à verser des larmes.

Vers cinq heures, on entend un léger coup de sonnette. Madame Eugénie redresse la tête vers la porte, et puis murmure entre ses dents :

— Ce doit être Gentilina.

Elle va ouvrir sans se presser.

C'est la vieille femme de ménage, qui vient comme de coutume préparer le dîner.

— Madame a encore son chapeau?... elle ne s'est pas déshabillée?...

— Oui, oui, s'écrie madame Eugénie, étonnée elle-même d'être encore habillée, avec son chapeau sur la tête. .Je rentre à peine... J'étais dans ma chambre.

Elle ne sait pas mentir et n'ajoute rien.

— Quelle vilaine mine vous avez ! continue Gentilina en l'examinant. Seriez-vous indisposée?

— J cUiis lasse en rentrant, je me suis jclcc un instant sur mon lit.

Elle rougit, confuse. Pourquoi ce trouble? Pourquoi sent-elle qu'elle doit cacher son chagrin, qu'elle ne peut le confier à personne?... Aussitôt elle s'efforce de rire et s'écrie d'un ton nerveux :

— Allons, ma bonne Gentilina... Ce soir, je voudrais ma soupe et un bon petit diner.

— J'ai acheté des petits pois et des poitrines de poulet, répond d'un air triomphant la vi<Mllc servante.

— C'est parfait, Gentilina. Je vais revenir vous aider.

Madame Eugénie rentre dans sa chambre; de plus en plus nerveuse, agitée par un nouveau trouble, elle va près de son armoire à glace pour enlever son chapeau et son manteau, et soudain elle s'arrête, et se regarde longtemps, terrifiée...

Mon Dieu, que lui révèlent donc ses yeux gonflés, ses cheveux blancs? Sa poitrine bondit brusquement, le rouge lui monte jusqu'au front, et une vraie honte, la honte dellc-méme, domine sa douleur, et elle part d'un éclat de rire au milieu de ses larmes.

Mais oui, oui, oui, c'était vrai! Elle s'élait vaguement éprise de M. François.

— Ohl vieille folle! s'écrie-t-elle en se considérant dans la glace et en continuant à rire et à rougir. Vieille folle! vieille folle!

Une réaction violente se produit en elle subitement : elle jette d'un côté son chapeau et son voile, de l'autre son manteau, et elle court à la cuisine, parlant haut, se démenant pour aider la bonne à préparer lo dîner, s'elTorçant de plaisanter, de chan-

tonner, mais toujours avec de brusques rougeurs qui lui brûlent les joues et le front, et se répétant sans cesse en elle-même :

« Vieille folle ! vieille folle ! vieille folle ! . . . » « Pourvu, mon Dieu, que personne ne s'en soit aperçu ! » A cette idée, le feu lui remonte au visage. Mais elle se calme en se disant : « A mon âge, personne ne me croira jamais si folle!... »

Gentilina dispose sur la table la soupière fumante, le poulet aux petits pois, deux pommes et une orange.

— Madame a-t-elle besoin d'autre chose?

— Non, merci.

Gentilina s'en va, comme de coutume.

Seule devant son modeste dîner, madame Eugénie redevient triste et pâle. On peut jusqu'à un certain point commander au cœur, mais non à l'estomac. Elle essaie de manger, elle le voudrait bien, mais impossible d'avaler une bouchée.

« Et... comment trouver une excuse, écrire un mot et rie pas aller chez... Loulou? »

Elle y réfléchit longuement : quel soulagement ce serait pour elle de se fourrer dans son lit, d'éteindre sa lumière, et de dormir, de dormir jusqu'au lendemain! Quel repos de rester seule, dans le silence et l'obscurité ! Mais, à la fin, elle hoche la tête en murmurant :

— Non, non, c'est impossible! Ce serait la première fois que je manquerais l'heure du café, que je n'irais pas coucher Loulou. Et aujourd'hui... que je n'ai pas reçu les fleurs... Non, non! il faut y aller... Et puis il faut à tout prix conserver les mêmes relations, la môme intimité avec M. Fran-

'-iUU LOULOU

çois... pour Loulou... et pour mes pauvres!... Si je suis une vieille folle, mes pauvres ne doivent pas en pAlir... Mes pauvres, qui vivent grAce à la charité de M. François, et qui le bénissent sans môme le connaître... Voilà la vraie charité : faire le bien pour le bien, en se cachant... donner avec tant de noblesse et tant de délicatesse!... La vraie charité doit être intelligente. Il ne suffit pas d'avoir le cœur grand, il faut avoir du talent, comme M. François, pour pouvoir...

Madame Eugénie s'arrête... et elle arrête, en soupirant, le cours de ses réflexions.

« Allons, il est tard! Il faut partir. De cette façon, s'il est arrivé quelque chose ce matin, je le saurai. A cette heure-ci, M. Olivieri doit déjà y être. »

L'idée de ne pas se trouver seule avec M. François la réconforte dans sa soudaine et bizarre timidité; mais, en pensant à Olivieri, elle se rappelle à propos ce qu'il lui a raconté quelques jours auparavant; un éclair lui traverse l'esprit et l'illumine :

« Celte femme! cette femme est de retour! Elle y est pour quelque chose... »

Toute crainte, toute timidité, tout autre sentiment est dominé par cette nouvelle anxiété, par cette nouvelle et terrible inquiétude :

« Donna Stéphanie! Oui, oui, Donna Stéphanie est revenue. »

Vite elle met son chapeau, son manteau, elle court chez Loulou et s'aperçoit que son cœur ne l'a pas trompée.

M. François est absent : il n'est pas rentré dîner, n'a envoyé rien dire. Loulou dort sur les genoux de Louise. Madame Eugénie regarde l'enfant : elle dort.

mais elle est pâle, elle a la figure bouffie comme lorsqu'on a beaucoup pleuré.

— Qu'est-ce qu'elle a eu?

— Des caprices. Elle a été insupportable toute la journée... Il doit être arrivé quelque chose, quand elle est sortie ce matin avec M. François... On a dû la taquiner. Elle n'a cessé de répéter : « Méchante madame! vilaine madame!... » Elle a dû rencontrer quelqu'un qui ne lui a pas plu! Elle est si capricieuse!

— M. Olivieri n'est pas venu ce soir?

La voix de madame Eugénie a baissé subitement.

— Non. Jean m'a dit que M. l'avocat est allé à Gênes.

— Eh bien, allons coucher Loulou, et puis nous irons dormir aussi.

Madame Eugénie prend Loulou sur ses bras, et marche précédée de Louise qui porte la lumière. Pour se rendre à la chambre de l'enfant, on passe devant le cabinet de M. François : la porte est entre-baillée, le cabinet est plongé dans l'obscurité...

Madame Eugénie songe à tous les autres soirs, et ne peut s'empêcher de soupirer. En ce moment, elle a conscience que tout est fini, que toutes ces belles soirées ne reviendront plus. Loulou sursaute en dormant; elle ouvre les yeux, s'éveille d'abord un peu, puis tout à fait, pendant que madame Eugénie et Louise lui retirent ses bottines.

Dès qu'elle reconnaît madame Eugénie, l'enfant sourit, mais redevient aussitôt sérieuse et fronce les sourcils :

— Méchant Coki!

— Tu t'en prends maintenant à M. François?

s'ccric Louise. C'est loi qui es méchante! M. François est si bon !

— Non, méchant Coki! méchant!

Madame Eugénie voudrait interroger Tenfanl, mais n'ose pas devant Louise. Ce qu'elle redoutait le plus est devenu une certitude. Elle comprend, elle est sûre désormais. Demain il sera temps de savoir le reste.

— Mais non, personne n'est méchant! Ma Loulou n'est pas du tout méchante... Elle est bien gentille. Loulou, et elle va dire sa petite prière avant de se coucher.

L'enfant s'agenouille sur le lit, en joignant les mains, et madame Eugénie se met aussi à genoux contre le lit.

— Aue Marin... gratta plena... Dominus tecum... balbutie l'enfant.

— Non, non; il faut dire d'abord à la sainte Vierge que tu fais ta prière pour ton papa.

— Pour mon... papa?... demande Loulou, en regardant madame Eugénie comme pour se rappeler quelque chose.

— Oui, ton papa... qui est au ciel avec le bon Dieu... ton papa, qui t'aime tant... que tu aimes toujours beaucoup, et qu'il ne faut jamais oublier.

— Mon papa? répète Loulou. Mon papa?... Puis soudain elle se met à pleurer, à crier, en se

jetant sur son lit, en s'y roulant :

— Mon papa !... mon papa !... je veux mon papa !

— Encore des caprices!... en voilà un maintenant, à cause de son papa!...

Louise ne sait plus si elle doit rire ou se fâcher.

Mais madame Eugénie s'élance sur Fenfant, l'étreint dans ses bras, la couvre de baisers.

Ohl ce petit cœur d'enfant aimée, comme il comprend le sien, comme il répond au sien, comme il bat à Tunisson du sien!... Et elle pleure, avec Loulou, en continuant à la couvrir de baisers et en lui murmurant sur les yeux, sur la bouche, dans les cheveux :

— Moi, je ne te quitterai jamais! Nous ne nous séparerons jamais! Je serai ta maman. Appelle-moi maman. Loulou, appelle-moi maman!

Loulou serre tant qu'elle peut le cou de madame Eugénie, mais en criant toujours :

— Non, non, non ! je veux mon papa, moi je veux mon papa î

c'est fini d'agir a ma guise!.

Lorsque Donna Stéphanie repense tranquillement à ses aventures, elle finit toujours par sourire en murmurant avec un sentiment de stupeur :

« Pour Cencino Parodi, j'ai réellement perdu la tête... Comment ai-je fait? comment cela est-il arrivé?... Hum!... »

Et, au lieu de rien regretter, elle continue à sourire.

Au fond, Donna Stéphanie ne se repent nullement et n'est point déconcertée : ce n'est pas un grand mal, de perdre la tête : il suffît de savoir la retrouver.

Mais, pour stupéfaite, Donna Stéphanie est stupéfaite.

« Comment ai-je fait? comment cela est-il arrivé? »

Un cas de force majeure... Vraiment... Cela a été un élan de passion irrésistible!... Elle aurait été capable de n'importe quelle folie pour Cencino Parodi. Elle en a fait de belles, mais elle en aurait commis encore de bien plus grandes.

Elle avait commencé par rire, par plaisanter, par en faire un jeu, comme d'habitude; peut-être plus que d'habitude, se sentant plus sûre parce qu'il s'agissait d'un tout jeune homme : lui, vingt-trois ans, alors qu'elle en avait trente-trois, — sans que personne le sût.

Elle avait commencé par rire, par plaisanter, par en faire un jeu... Mais tout à coup la passion se déclare, vient à la traverse de la coquetterie langoureuse et de la froideur calculatrice, de la prudence et de la ruse; l'instinct de l'autre race, qui était en elle, la race plus forte et plus brutale de son père allemand, l'emporte... « Comment ai-je fait? comment cela est-il arrivé?... »

Bah! un vertige, une folie! Cette bouche fraîche, ce blondin qui avait l'air d'une femme habillée en officier de cavalerie, ce gamin impertinent et tyrannique, avait provoqué en elle des ardeurs et des élans sauvages... Les ardeurs sont passées maintenant, mais il reste encore un peu de feu sous la cendre. Ce Cencino Parodi est toujours charmant!... Ah!... dommage que les moustaches naissantes viennent rompre le charme...

Par hasard, le petit lieutenant était arrivé au bon moment. Donna Stéphanie, bercée, assoupie, endormie par l'innocente adoration de Carletto et de Manolo, avait été agréablement réveillée par l'amour, par la passion du jeune Roero... Mais, le jour môme qui aurait pu être le plus beau, Roero se met à faire le radical, et puis à être susceptible, à bouder, — comme les deux autres! — Il ne se montre plus, il s'éloigne, dans Tespoir que Stéphanie courra après lui... Et pendant ce temps-là, le dernier larron, Cen-

cino Parodi, secoue l'arbre de ses petites mains grassouillettes, détache le fruil déjà mùv et le 'iaisit au vol.

El alors... alors au diable, Carletto, Manolo et môme Don .Iules, tous trois plus ennuyeux qu'un jour de pluie! au diable les scrupules et la prudence! au diable les élections et les missions, le préfet, le maire et Tarchevôque! au diable, les soirées, les courses, les lunchs... et les dames visiteuses!... L'amour! l'amour joyeux et beau, insouciant et jeune... surtout jeune!

C'était la première fois!... c'était la première fois qu'elle aimait!... Quel ennui d'être aimée! et quel bonheur d'aimer!... L'amour! il n'y a que l'amour au monde!... Quelle sottise d'avoir attendu tant d'années, plus de trente ans pour le comprendre!... L'amour! il n'y a que l'amour au monde, l'amour, beau, joyeux et jeune, surtout jeune!... Ohl quelles délices, à Borgoprimo, dans les forêts ombreuses et dans les prés embaumés par les foins nouveaux! Quelle vie savoureuse en Suisse , sur les glaciers, avec le froid piquant et vivifiant!... Et en Egypte, le Nil, les Pyramides, la chaude volupté de l'Orient!...

« Mais, hélas! maintenant... Que voulez-vous? Devant ces petites moustaches qui pointent, il faut se mettre à réfléchir; il faut avoir de la raison... » Ce sont des moustaches imperceptibles. A tel point que Donna Stéphanie etCencino Parodi s'amusaient parfois à regarder lequel des deux avait les plus longues. Mais celles du petit lieutenant, à peine poussées, se redressaient déjà; bientôt elles deviendraient formidables, quand il s'apercevrait — vingt-

trois et dix font trente-trois — que celles de la douce amie avaient dix ans de plus!

« Et alors?... s'il était le premier à me dire adieu?... » Hélas! il serait trop tard pour se faire une raison, car la femme commence précisément à être perdue lorsque son amant la plante là.

« Ah! non, cela, non, jamais!... C'est délicieux, Borgoprimo, délicieux, la vallée du Rhône, délicieux, les Pyramides, mais, j^er Bacco! Milan aussi est une belle grande ville... »

Elle se recueille en elle-même, elle se voit à Borgoprimo, après l'abandon de Parodi, faisant la coquette avec le médecin du village.

Elle se revoit au contraire à Milan, dame et maîtresse de Milan. Non, non, il n'y a pas de doute. Elle se sent encore trop jeune et bien portante, son miroir lui montre qu'elle est trop belle pour renoncer au monde, pour se résigner à être oubhée et à ne plus donner le ton; pendant qu'elle est à même de choisir entre Borgoprimo et Milan, elle s'empresse de choisir Milan.

Rester à Milan comme auparavant, et môme encore plus fêtée qu'auparavant, cela dépend d'elle seule.

Son mari?...

Donna Stéphanie sourit finement. De temps à autre lui parvenaient des numéros du Pungolo et de la Perseveranza où l'on avait souligné, au crayon bleu, des éloges de l'intègre adjoint Arcolei et de son activité. L'adresse était écrite par l'intendant, mais l'ordre d'expédition provenait du mari.

Son mari?... Le pauvre homme! il n'avait jamais apprécié ni peut-être aimé autant sa femme. Tout

le monde lui a répété que ce... dépari s'est décidé par sa faute, et il est resté seul à le croire vraiment. Sa femme n'aurait qu'à revenir et on le verrait aussitôt, repentant, à ses genoux.

Mais il ne suffit pas de son mari. Et Carletto et Manolo?... Et François Roero? le plus important, l'homme du jour!

Carletlo et Manolo, elle les subjuguerait sans peine quand elle voudrait. Leur amour-propre a toujours laissé croire plus que... il n'y a jamais eu et qu'il n'y aura jamais : ils se sont toujours contentés des apparences, et, bien entendu, cela suffit... Donna Stéphanie est trop artiste dans l'ûme! Elle se dit qu'on doit avoir bon goût, surtout lorsqu'on fait une sottise. Ces deux-là ont le grand tort d'être deux exemplaires de la même édition, et... le contraire de son type. Les lèvres pâles, flétries, la peau sèche et tendue, la patte d'oie... Beaucoup d'élégance, mais... grave incertitude : le blond de Faraggiola et le noir d'Estensi sont-ils bon teint? François vaut cent fois mieux; cela, oui!

Moins orthodoxe en fait d'aristocratie, d'élégance, de sport, soit; mais bien plus jeune, et beau garçon... Du reste, il lui avait toujours plu, môme avant, et peut-être que... sans ce terrible raseur!...

A ce moment, un doute traverse l'esprit de Donna Stéphanie : François Roero aussi est plus jeune quelle... mais pas de dix ans comme Cencino Parodi; seulement de trois ou quatre... Et Donna Stéphanie reprend sa sérénité.

Lui n'en saurait rien, elle ne le lui dirait pas, et ils vieilliraient ensemble.

Elle comprenait, d'ailleurs, qu'avec François

Roero il n'y avait plus moyen de plaisanter; mais elle comprenait également que, pour revenir à Milan comme auparavant, pour y avoir de Finfluence et de l'autorité, autant et plus qu'auparavant. François Roero lui était le plus nécessaire de tous.

Ah î ah ! maintenant qu'il était monté à une telle hauteur, maintenant qu'il était allé si loin, le rappeler chez elle et aux bons principes... ce ne serait pas l'absolution pour elle, ce serait le triomphe!

Mais le tout pour le tout, bien entendu. De la part de François Roero, soumission absolue : tout esprit de révolte ou d'indépendance étouffé; une seule volonté : la sienne, à elle! Et M. Roero devrait payer son indocilité passive. Oh! il y avait nombre de petits comptes à régler, et elle avait nombre de petites vengeances à exécuter! Dehors, cette bâtarde!... Dehors aussi, cette vieille antipathique^ odieuse! Dehors à l'instant, ce petit avocat démocrate, qui, si on le laissait faire, deviendrait volontiers amoureux d'elle!

Mais... et Cencino Parodi?... Oh! le pauvre trésor! Avec toutes ces affaires, elle l'oubliait!... Comment s'y prendrait-elle pour lui rendre sa liberté?... Il était encore très amoureux!

Au milieu de leurs transports, elle l'avait toujours traité comme si elle était sa petite maman... Peu à peu, elle deviendrait plus maman, plus sérieuse; elle commencerait à lui donner des conseils...

Il faudrait lui trouver une femme... une jeune fille adaptée à la circonstance... de celles qui ne devinent rien!...

Elle réfléchit longuement.

« A propos!... le comte Luardi doit avoir une Hlle encore en pension... ou qui vient d'en sortir. »

Le comte Luardi est une bonne pâte d'amoureux, genre Carletto et Manolo.

« Comment faire pour renouer des relations après un oubli si long? »

Elle pense encore un instant, et soudain elle trouve :

<« Saint-Joseph! »

Le comte Luardi s'appelle Joseph : sa fôte tombe dans deux jours, le 19 mars... Et, ce jour-là, le comte Luardi reçoit de Borgoprimo une belle photographie de Donna Stéphanie à cheval, « avec les meilleurs souhaits d'une amie qui n oublie pas y>.

Aussitôt que Donna Stéphanie, la figure cachée par une épaisse voilette blanche à pois bleus, est montée dans le fiacre où Roero l'attend aux Grazie, le cocher fait un long détour, comme il en a reçu l'ordre, pour se rendre à l'hôtel de Florence, aux abords de la gare.

Roero s'est muni d'une valise, pour calmer, au besoin, les scrupules de l'hôtelier.

Il est cinq heures et demie lorsqu ils sortent ensemble, avec une certaine inquiétude, de Thôtel. Après une poignée de main et un coup d'oeil brûlant sous son voile. Donna Stéphanie se dirige résolument vers le centre de la ville, la tète levée, la poitrine tendue, avec le pas rapide et assuré d'une conquérante... François, au contraire, qui doit retourner plus tard reprendre sa valise et payer l'hôtel, marche à pas lents, le dos courbé, la figure froncée: il va se perdre dans les rues boueuses et

dans les terrains vagues derrière la station. Tout à coup il s'arrête, regarde sa montre sans même voir l'heure, et pousse un grand soupir de mécontentement.

Le lendemain, il va faire une visite à Borgoprimo, comme il en était convenu avec Donna Stéphanie; le dimanche, il y retourne et y reste deux ou trois jours. Puis, de Borgoprimo il s'en va directement à Lodignola, au lieu de rentrer à Milan. Avant son départ, il a dit à peine quelques mots à Loulou, il a fait de son mieux pour éviter madame Eugénie et Olivieri. Mais, dès son arrivée à Lodignola, il s'empresse de télégraphier à l'avocat :

« Je t'attends demain. J'ai à te parler. Affaire urgente. »

Au bout d'une heure, durant laquelle il n'a cessé de crier comme un enragé, comme un furieux, contre son fermier, son jardinier, son cocher, contre tout le monde, il se dit qu'au lieu de parler à Olivieri mieux vaut lui écrire, et il lui envoie une seconde dépêche :

« Ne viens pas demain. Je pars aujourd'hui. Lettre explicative suit. »

Se trouver nez à nez avec Olivieri?... Il savait d'avance ce qu'Olivieri lui dirait. Olivieri aurait mille fois raison, et lui mille fois tort; Olivieri parlerait comme un homme sérieux, réfléchi, et lui, répondrait... comme une bête. Quel serait le résultat?... Un mécontentement réciproque, une rupture, peut-être irréparable, à coup sûr inutile.

Et puis... il y a un autre motif qui lui conseille d'écrire au lieu de parler; le même qui lui a fait éviter Loulou ces jours-ci : François a conscience

(le sa faiblesse. Peut-être les sens agissent-ils, et non le creur; mais il ne veut plus voir Loulou, ni tout ce monde-là. Cela lui ferait trop de mal, du moment qu'il ne pourrait plus être comme auparavant... Tous ces yeux pleins de sous-entendus, de reproches, de larmes, lui porteraient sur les nerfs d'une façon terrible. Mieux vaut en finir et s'en tirer avec une lettre, qu'il écrit, en effet :

« Mon cher Olivieri,

» Quelques mots seulement pour faire vile. Tu dois déjà savoir ce qui est arrivé. On t'en aura conté une partie, et tu peux t'imaginer le reste.

» ... C'est comme cela, n'en parlons plus.

» Puisque c'est comme cela, les discussions sont inutiles et même dangereuses, et je n'ai pas le moindre désir d'en entamer. Voilà justement pourquoi je préfère t'écrire, au lieu de te laisser venir à Lodignola.

» Tu ne pourrais rien me dire que je ne me sois déjà dit moi-même pour m'amener à changer de voie, pour me mettre sur mes gardes et m'adresser des reproches. J'ai fait tout le premier mon examen de conscience. Écoute-moi bien : je n'aime pas cette femme-là, je ne l'estime pas, mais elle me plaît, j'en suis jaloux et je la redoute. Je suis faible de cœur et de caractère, et je te dirai que c'est fini d'agir à ma guise.

» Mon cher ami, vous vous ^ êtes tous trompés dans le jugement que vous avez porté sur moi: et je me suis trompé en me croyant autre que je ne suis.

» Oh! mes aspirations à la justice, aux réformes, à un nouvel avenir! Oh! tout mon travail, mon endurance au travail, mon imagination, ma fiévreuse activité!... Nous nous sommes tous trompés, moi surtout. Ce que, dans le facile enthousiasme de son cœur expansif^ madame Eugénie appelait génie n'était qu'une pléthore qui surexcitait le cerveau. Mon intelligence même, avec son exubérance d'idées, n'était qu'un fait physiologique très simple, dû à l'économie de mon organisme, à une épargne anormale de forces. Aujourd'hui, la cause ayant cessé, le phénomène cesse également. Aujourd'hui, l'exubérance d'imagination, l'activité, le génie, — adieu, adieu!... Aujourd'hui, je sens que je peinerais un jour entier pour écrire une page, pour fixer une idée, que je peinerais une heure pour choisir un adjectif!...

» Conclusion : pas de regrets, et surtout pas de reproches! Il était écrit qu'un jour ou l'autre je redeviendrais ce que je suis réellement. Il est écrit que tout homme rencontre dans son existence la femme qu'il mérite ou qu'il a méritée ; et moi, j'ai mérité et je mérite, précisément, de cesser d'agir à ma guise. Madame Eugénie a beau chanter mes louanges et me faire bénir à tour de bras par tous ses veufs et ses veuves, je ne suis qu'un sceptique au cœur tendre : je me dis que le monde tourne et n'avance pas, et qu'il vaut mieux, par conséquent, le laisser tourner comme il veut... Il recommencera toujours à parcourir la môme route!... Et maintenant que je me suis réduit à ne faire que le bonheur et la volonté d'une seule, je sens que j'aime encore trop de personnes.

» Ceci est mon testament moral que je le coFifie au moment de passer... à une autre vie. Quand nous aurons l'occasion de nous revoir, nous ne parlerons que de mes affaires, et, le cas échéant, j'irai te trouver à ton cabinet.

» Je t'ai remis déjà une procuration générale. J'ai dit à mon intendant et à mes domestiques de s'adresser à toi, de prendre tes ordres, de t'obéir comme à moi-même.

» Tu veilleras aux intérêts de Loulou, que je désire voir toujours confiée aux bons soins de madame Eugénie.

» J'ai assuré à Loulou un petit capital : quatrevingt mille francs. Ce capital est garanti par des valeurs inscrites au nom de Hélène-xMarie Savoldi. Tu remettras tous les mois à madame Eugénie trois cents francs pour l'entretien et l'éducation de Loulou. Enfin, à dater d'aujourd'hui, je mets à l'entière disposition de madame Eugénie et de Loulou ma vieille maison de Lodignola où je suis né, et que j'ai habitée avec mon père, avant qu'il fît construire notre villa.

» L'air de la campagne sera salutaire à Loulou; et madame Eugénie me répétait continuellement que son rêve était d'avoir une petite maison à la campagne avec un jardin et un balcon où elle pourrait s'asseoir pour jouir de la vue des montagnes. La maison a un jardin et un potager. Tu y feras les réparations et les changements nécessaires, y compris le balcon qui n'existe pas. Tu diras à madame Eugénie que je ne donne pas cette propriété à 7îotre Loulou pour deux motifs : d'abord, parce qu'on ne cède jamais la maison paternelle; ensuite, parce

que je désire que Loulou, même loin de moi, reste toujours chez moi.

» Une cordiale poignée de main.

» ... Te rappelles-tu ta prophétie d'il y a deux ans?... Tu ne t'es trompé que sur un point : tu n'as pas perdu un ami. »

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