‹ Loulou. Traduit de l'italienChapitre 13 sur 19 · LA VIEILLE MAISON · texte numérisé non relu

LA VIEILLE MAISON

La vieille maison du papa Roero se profile toute blanche sur le sommet de la colline, et, aux premiers rayons du soleil, ses vitres scintillent à travers les glycines grimpantes et les géraniums rouges; elle sourit, fraîche, intime et simple en face de l'autre villa Roero, somptueuse construction, récemment édifiée là-bas, au milieu des verles pelouses du parc.

Les fenêtres de la petite maison sont toujours ouvertes, celles de la villa toujours hermétiquement closes. Dans la villa, dans le parc immense, le gardien seul se promène quelquefois, ou bien le jardinier travaille avec ses hommes; mais la plupart du temps, la propriété reste déserte et silencieuse : on n'y voit circuler que deux gros chiens rébarbatifs, au poil roux, qui montent la garde à pas lents, la tète basse et la queue basse. Le petit jardin de la maisonnette et son potager, au contraire, sont pleins

de vie cl de mouvement : on y voit sauter, rire et chanter une belle jeune fille de dix-huit ans. Et, tout en sautant, riant, chantant, ou en cueillant des fleurs, ou en mangeant des fruits, elle appelle « maman, petite mère », ou bien « chère madame Eugénie», une vieille dame aux cheveux argentés, grande et encore élégante et séduisante par la calme sérénité de ses yeux doux et intelligents et par tout ce qui est demeuré en elle de fraîcheur et de jeunesse. Vôtue de noir, un col d'une blancheur immaculée lui enserrant le cou, la vieille dame est sans cesse occupée de la charmante jeune fille, qu'elle ne perd pas de vue; elle rit et plaisante nvoc elle ou bien lui crie :

— Hélène! Hélène! mon Irésor! c'est assez : il fait trop chaud! il y a trop de soleil! tu attraperas du mail... Rentre, monte un peu près de moi!

— Oui, petite mère, tout à l'heure.

— Mais, Hélène, ma chérie, tu as mangé assez de fruits. Arrête-toi : tu n'auras plus faim à déjeuner.

— N'aie pas peur!... les fruits me donnent de l'appétit.

— Enfin, cela suffit! Rentre tout de suite où je vais me fâcher.

— Me voilà, me voilà, madame Eugénie!...

Et la jeune fille traverse le jardin en chantant, enfile la porte, grimpe l'escalier en courant et se précipite sur madame Eugénie avec une pluie de baisers impétueux qui l'étouflent et l'assourdissent.

— Assez!... Assez de baisers!... Dieu, quel tourment!... (Ainsi parlait madame Eugénie en montrant SCS toujours johes dents blanches.) Tu es

devenue grande, mais lu restes toujours Loulou; plus que jamais Loulou !...

Madame Eugénie a raison : mademoiselle Savoldi s'appelle maintenant Hélène, mais elle est restée Loulou, plus que jamais Loulou : douce, aimable et un peu capricieuse. A dix-huit ans, elle n'est pas très grande, elle serait plutôt même un peu petite, mais bien faite, ayant une bonne santé et de belles couleurs. Elle a des cheveux noirs, qu'elle rassemble en une masse ondulée, indisciplinée, sur le haut de sa petite tête ronde; ses yeux sont noirs et brillants. Pour madame Eugénie, il n'y a pas une plus belle fille au monde; Louise la regarde avec admiration; tous la chérissent.

Sitôt rentrée, quand vient l'heure d'étudier ou de travailler, mademoiselle Hélène se calme, devient sérieuse, et paraît plutôt l'amie et la compagne de madame Eugénie que sa fille et son élève. Elles lisent ensemble, travaillent ensemble : et elles ont beaucoup à faire.

Mademoiselle Hélène a commencé ses études à Milan, et alors elle et madame Eugénie ne venaient à Lodignola que pour les vacances ; mais leurs goûts, les attraits de la campagne, de la liberté, de la belle petite maison tout entière pour elles deux, le bon air, la lumière, les prés, les fleurs, les avaient décidées bien vite à se fixer à Lodignola.

— Je pourrai t'enseigner le peu que je sais, dit madame Eugénie à son élève, et le reste, nous l'étudierons ensemble.

En effet, à présent, elles étudient ensemble les langues étrangères, sauf le français qu'elles parlent fort bien toutes les deux, et elles apprennent dans les

livres à connaître le monde et les hommes. Et avec quelle passion, quel esprit d'émulation! Mademoiselle Hélène dépasse bientôt sa maîtresse, et madame Eugénie le reconnaît, la première, avec orgueil. A dix-huit ans, mademoiselle Hélène est très bien élevée, sans aiïectalion; elle est très instruite, sans être prétentieuse ni pédante. Et elle ne joue pas de piano.

— Oh! cela, non, pas de piano! avait déclaré Olivieri, toujours consulté sur tout ce qui touche à l'instruction de la jeune fille. Pas de piano!... C'est une des premières causes de la diminution actuelle du nombre des mariages : il fait détester les jeunes filles de loin!...

Au contraire, tout le monde aime mademoiselle Hélène, même quand on se fûche contre elle et qu'on l'appelle Loulou :

— Tu es toujours Loulou!... Tu deviens tous les jours plus Loulou!

Tous adorent mademoiselle Hélène-Loulou, et plus d'un commence môme à l'aimer d'amour.

Mais Loulou s'en moque et mademoiselle Hélène n'y pense pas. Son cœur et sa personne sont déjà pris et occupés, dès les temps les plus reculés.

Qu^nd cela a-t-il débuté?... Elle ne s'en souvient pas, elle ne sait pas... Peut-être, pour elle, l'amour et la vie sont éclos en même temps.

Ce n'est pas chose commune de savoir aimer; c'est même un don très rare : et mademoiselle Hélène sait aimer. Elle rend à madame Eugénie sa tendresse et son culte; elle éprouve de l'amitié, de l'alïection, de la gratitude pour l'avocat Olivieri; mais le sentiment qu'elle éprouve pour M. François est tout autre

chose! C'est de la poésie... La poésie qui nous fait exalter l'objet de notre amour, l'élever bien haut, jusqu'au septième ciel!...

Elle ne le voyait jamais, il y avait longtemps qu'elle ne le voyait plus; et la seule image qui restait gravée dans sa mémoire, c'était celle du jeune homme élégant d'autrefois : il restait, aux yeux de mademoiselle Hélène, le « beau Coki » de Loulou.

Que de fois, le matin, ouvrant sa fenêtre dès qu'elle est levée, demeure-t-elle immobile, accoudée au balcon, les yeux fixés là-bas au milieu de la verdure où s'étale la villa Roero, toute close et abandonnée par son maître!... Que de fois elle interrompt sa contemplation avec un soupir et un frémissement et, en passant la main sous ses cheveux, elle ressent encore sur la nuque la caresse des fines moustaches parfumées et la chaleur du baiser!... Et comme elle reste vive et ardente en elle, sa dernière impression, celle de l'hôtel de la Ville! « Coki », son « beau Coki », a été enlevé par cette méchante femme grande et blonde, — son ennemie... Oui, maintenant elle a tout appris, un peu par sa « petite mère », un peu par l'avocat.

Son ennemie, d'abord, parce que la baronne fait partie de ce monde contre lequel son pauvre père a combattu jusqu'à perdre la vie.

Et, à cette pensée, tandis qu'Hélène regarde la villa déserte, où seuls les deux gros chiens roux se promènent lentement, la tcte basse, son cœur se serre et ses yeux se remplissent de larmes... L'aspect de cette villa est mélancolique; et son maître aussi doit être bien mélancolique... Cette villa si bien fermée lui semble une prison, et elle se dit que M. François

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son « Coki », est le prisonnier, Tesclave de celle méchanle femme grande el blonde...

Non, non, il ne pouvait pas Olre heureux, lui! Il était loin de son bonheur : c'était seulement ici, avec eux, ici, au milieu d'eux, adoré par eux tous et aimé d'elle, c'était seulement ici qu'il serait heureux. Hélène songeait au temps où elle n'était que Loulou ; elle répétait en souriant, comme Loulou :

— Je me marierai avec toi...

Oh ! quelle joie, si elle avait pu voir, un seul jour, les fenêtres de la villa grandes ouvertes! Ces fenêtres fermées, ce silence de Tabandon l'oppressaient.

Il y avait plus de deux ou trois ans qu'elle n'avait vu M. François. — Jadis, à Milan, elle le voyait quelquefois, mais rarement. — Elle continuait de lui écrire à Noël, à sa fôle, et deux ou trois autres fois dans le courant de l'année. Mais quelles lettres banales! Ce qu'elle aurait voulu lui dire : « Venez » ou « viens », « revenez » ou « reviens », elle ne pouvait pas lui écrire cela : par conséquent... Par conséquent, ce n'étaient pas des lettres. Elle faisait un devoir, rédigé de son mieux, qu'elle pouvait soumettre à l'approbation de madame Eugénie ou à l'admiration de l'avocat Olivieri, voilà tout...

« Hé! hé! » Mademoiselle Hélène rit d'un petit air futé, quand elle se dit à part elle : « Petite mère aussi a un faible pour M. François... Chaque fois qu'on parle de lui, elle s'excite, elle se passionne, le rouge lui monte au visage... On dirait que ça la rajeunit, que ça l'embellit... Et combien elle déteste Donna Stéphanie!... Stéphanie! Quel nom de vieille!... Petite mère ne prononce jamais son nom.

à cette Stéphanie : il n'y a pas de danger!... Mais si on en parle, instinctivement elle fronce les sourcils, la chère et bonne petite mère!... Il faut qu'elle soit vraiment rouée, cette Stéphanie! Quel talent elle doit avoir!... Comment s'y prend-on pour dominer un homme à ce point?... L'homme le plus beau... le plus aimable... le plus digne d'être aimé! »

Hélène oubhe alors Stéphanie et ne pense plus qu'à François ; elle cesse de haïr, et ne pense plus qu'à aimer.

« Il est beaucoup mieux qu'Olivieri! bien plus beau, bien plus élégant, bien plus jeune, bien plus chicl... Pauvre M. Olivier! ! »

Et la jeune fille sourit de nouveau, avec un peu de malice, avec une pointe d'ironie.

« Il se vante continuellement d'avoir deux ans de moins que monsieur François!... Pauvre avocat!... Je lui fais une véritable impression. Mais... je n'y peux rien!... Il est bon, presque aussi bon que madame Eugénie, je lui dois une grande reconnaissance et je l'aime bien... Il pourra faire la paire avec ma petite maman; ce sera pour moi un monsieur Eugène^ mais rien de plus... Quels beaux yeux il a, monsieur François! profonds et si doux!... Quand ils vous regardent, ils caressent comme du velours ! . . . Et les jolies mains!... J'aime les hommes forts qui ont les mains fines et blanches comme celles d'une femme. Les mains de l'avocat sont grosses et courtes! Elles sont affreuses!... Pauvre avocat!... Depuis quelque temps, il fait des efforts inouïs d'élégance; mais il réussit bien mal... Et combien cela le contrarie, à cause de moi, de perdre ses cheveux!... Et pourtant, il est si bon! Mais il doit

se contenter d'être bon, sans vouloir se rendre beau... Moi, oui! je fais de l'eflet : j'en ai môme fait à monsieur l'rançois... »

Hélène tend les bras en l'air, s'étire et sourit délicieusement à celte pensée. Elle se sent forte : c'est la jeunesse qui lui fouette le sang, lui montre la vie sous un beau jour.

Oui, la dernière fois qu'ils se sont rencontrés à Milan,- dans le cabinet de l'avocat, M. François était émerveillé :

— Comme le voilà devenue belle 1 Tu es superbe! Il a dit cela, elle en a ri. Mais ensuite il a continué

de la regarder sans rien dire, et ça Ta fait rêver.

— Belle!... superbe!... répèle souvent Hélène quand elle est seule dans sa chambre.

Et elle se dit :

« J'avais alors quinze ans à peine; il y a trois ans ans de cela... Et à présent?... suis-je belle ou laide? »

Elle consulte son miroir... et sa figure s'épanouit.

« Mais lui est loin, toujours loin. Je ne le vois plus.... Oh! s'il venait à Lodignola!... S'il passait quelques jours à Lodignola!... Alors, alors, oui... »

Hélène porte une vive affection à madame Eugénie, et lui accorde en outre une confiance absolue. Elle n'a pas de secrets pour elle... excepté un. Elle ne lui a jamais dit que, s'il restait bien des choses de Loulou en mademoiselle Hélène, c'était avant tout et par-dessus tout sa volonté dépouser son « Coki ».

Elle avait eu maintes fois l'envie de lui demander, à sa « petite mère », s'il était bien vrai que les hommes aimaient mieux les blondes que les brunes ; mais elle n'avait pas osé.

C elait là son inquiétude, sa préoccupation.

Si, malheureusement, c'était vrai!... Avec ses cheveux si noirs, elle finirait par lui déplaire... Elle se regardait, se regardait, et ce très léger duvet, près des tempes, la tourmentait; le duvet, plus fourni, qui brunissait la nuque, lui causait de Teffroi.

Mais, si elle ne dit jamais rien du Coki de Loulou, si elle n'adressejamais de questions sur les blondes, elle parle de M. François, tous parlent de lui : à Lodignola, et dans la vieille maison, c'est toujours lui le sujet des conversations les plus importantes.

Sans jamais y habiter, François Roero est très aimé à Lodignola et y est devenu très populaire : un peu par lui-même, et beaucoup grâce à madame Eugénie et à l'avocat.

A Milan, Roero a fini par accepter la charge de conseiller municipal, suivant les intentions des Arcolei. Il siège, par conséquent, parmi les conservateurs, mais vers la gauche autant qu'il a pu. L'ancien auteur de Vœ Victis est resté frondeur, et parfois il déserte ou rompt les rangs... Mais trop souvent il subit l'influence de son entourage au point de se résigner, presque à son insu, au rôle de correcteur de la prose officielle du palais Marino, de rédacteur de manifestes ou d'adresses, et même — qui l'eût dit? — de polémiste anonyme.

Pour se soustraire à la politique de combat, qui n'est pas la sienne, il se consacre plus volontiers à la bienfaisance municipale. Mais, hélas! quel abîme entre son audacieux idéal de prévoyance et de solidarité et la froide et bureaucratique fonction qu'il lui est permis de remplir, entre la justice rêvée

naguère et celte charité qui n'est le plus souvent qu'une source d'abus! Roero ne parle plus de ses idées, ne s'en occupe plus, n'ose plus les envisager; mais, par contre, la majeure parlie de ses revenus s'en va finir à Lodignola, entre les mains intelligentes de l'avocat et de madame Eugénie, qui, grAce aux largesses du nouveau commandeur, cher aux soutiens de l'ordre et de la propriété, appliquent en son nom tout un programme de socialisme pratique et humanitaire chez ces braves gens de la campagne.

De cette façon, tout le bien fait par Olivieri cl par madame Eugénie, tout ce qu'ils arrivent à créer, à fonder, à instituer, est attribué à Finiliative de François Roero, mis sous le patronage de François Roero, porte le nom de François Roero : — et c'est justice.

Olivieri et madame Eugénie ont trouvé dans les domaines de Roero les coutumes presque féodales usitées sous la domination espagnole; cl celles-ci, hélas ! existent encore de nos jours en grande partie dans la Lombardie... et un peu dans toute l'Italie. Les colons sont journellement exploités par les fermiers, qui, en les condamnant à des fatigues excessives, volent sur leur maigre salaire plus môme qu'ils ne volent sur les bénéfices du propriétaire, les obligent à vivre dans des maisons insalubres, sans air comme sans instruction, ignorants et par conséquent superstitieux, écrasés physiquement et moralement.

Ils assistent, en somme, au triomphe invétéré d'une grande et perpétuelle iniquité, que ne comprennent même pas ceux qui la commettent, et qui

plonge dans une misère sordide ceux qui la subissent.

Eh bien, madame Eugénie, avec l'aide pécuniaire de M. François et l'aide spirituelle d'Olivieri, s'est chargée d'organiser ici la justice journalière et la prévoyance.

Sans se douter seulement que ce système se propage peu à peu, elle fonde une espèce de conseil de prud'hommes, formé des personnes les plus autorisées du pays, qui examinent et règlent les litiges et empêchent les spoliations, en établissant avec une ferme et intelligente modération d'esprit les rapports entre les entrepreneurs et les ouvriers de l'industrie agricole.

Réveillant ainsi les bonnes volontés autour d'elle, et toujours d'après les conseils d'Olivieri, l'ancienne directrice de San Celso apporte, en dehors de l'école primaire, une aide effective à Finstruction, pour éviter que les enfants au-dessus de dix ans ne retournent peu à peu à l'ignorance et à l'inertie. Elle fonde les cours du soir et du dimanche, l'hiver; elle répand de bons livres dans les maisons, ouvrages d'éducation, ouvrages d'agriculture. Les jeunes gens reçoivent un enseignement pratique. Enfin, c'est la création de la ferme modèle « François Roero », un vaste et riche domaine où l'on étudie tous les progrès, où l'on essaie les nouvelles machines, les nouvelles cultures. Grûce à Olivieri, une grande laiterie, une grande fromagerie coopératives sont annexées à la ferme.

Après ces transformations, Lodignola ne peut plus rester le bourg perdu au milieu des champs, auquel on arrive par la dihgence. Il doit être rehé

h Milan par un l^am^vay à vapeur, cl c'est pour obtenir cette ligne qu'Olivieri se remue sans trêve ni repos depuis deux ans.

La maison du papa Roero, à Lodignola, est un peu le palais du gouvernement. Les diflérents ministères de cet État minuscule résident dans la blanche maisonnette située au sommet de la colline. C'est là-haut que sont répartis les divers services, c'est de là que partent les ordres et, au besoin, les secours. Tout ce qui se rapporte à l'école, au personnel de la fromagerie, dépend de madame Eugénie et de mademoiselle Hélène; le reste est sous la direction spéciale de l'avocat OHvieri. Le secrétaire et le factotum de ces dames aussi bien que de l'avocat est le fils du fermier, un brave garçon et aussi un beau jeune homme, de manières un peu rustiques, mais actif et intelligent, et que tout le monde à Lodignola appelle Nino le More parce qu'il a le teint brun et les cheveux crépus comme un nègre.

Nino le More, qui a terminé ses études à l'Institut technique de Milan, revient à Lodignola, le chapeau mou sur l'oreille, avec une cravate rouge, et la tête farcie d'idées indigestes sur le contrat social, la lutte des classes et le collectivisme de Marx. Idées qui, au lieu de s'éclaircir et de se coordonner, fermentent et redoublent d'extravagance dans son cerveau, à cause du voisinage d'Hélène, que le pauvre Nino, désespéré, furieux contre les inégalités sociales, commence à aimer secrètement.

Us sont deux qui brûlent en secret pour la signoriwa, et si, parmi tant de flammes, la bonne madame Eugénie reste aveugle, Hélène, au contraire, a tout

de suite deviné pourquoi Tavocat devient tous les jours plus bougon et plus susceptible, et Nino plus sombre et plus collectiviste.

«J'ai compris! se dit Hélène en souriant d'un air futé comme riait Loulou. J'ai compris! Je ne suis pas faite pour mettre les hommes de bonne humeur. Ah! si je pouvais donc aussi faire enrager un peu l'autre!...

Elle éprouve une intime, une secrète et même un peu égoïste satisfaction à l'idée de son pouvoir et de l'hommage rendu à son charme et à sa beauté par les deux seuls hommes qui l'approchent; mais elle rêve aussi à cet autre qu'elle ne voit plus et qu'elle doit cependant revoir un jour, tôt ou tard.

Cependant elle n'a pas la moindre coquetterie à se reprocher. Elle a tout deviné; mais les deux hommes s'imaginent qu'elle ne se doute de rien. Fière et honnête, elle ne se permet pas le plus petit mensonge. Toujours Loulou, et rien que Loulou, pour l'avocat Olivieri; pour Nino le More, la signorina, bonne, aimable, gracieuse, mais toujours la signorina.

On mûrit, en ce moment, de grands projets dans la vieille maison : le tramway à vapeur de Lodignola à Milan et la distribution des prix. Pour le tramway, l'avocat Olivieri, secondé par Roero, a déjà constitué le comité d'initiative, et recueilli à peu près toutes les souscriptions, et Nino le More a couru pendant toute la semaine et travaillé avec les ingénieurs pour établir le tracé delà ligne. De leur côté, madame Eugénie et mademoiselle Hélène sont très occupées par la question des prix.

L'heure du dîner approche; on attend de Milan OHvieri, qui a dû s'entendre avec Roero pour le tramway, et, dans la petite salle à manger, ces dames donnent les derniers ordres à Louise qui, en ces dix années, est devenue longue et maigre comme une perche, a épousé Jean, est déjà veuve et toujours bavarde.

Madame Eugénie, assise à son bureau, discute avec Hélène à propos des prix. Madame Eugénie voudrait des livres; mademoiselle Hélène, adorée par toutes les fillettes de Lodignola, voudrait distribuer des vêtements; Louise, comme toujours, sans jamais en convenir, est de l'avis de la signorina,

— Un beau livre est toujours la plus belle récompense! déclare madame Eugénie en relevant la tète de dessus ses comptes et en assurant ^^^ Innettes qui ne veulent pas lui tenir sur le nez.

— La belle récompense qu'un livre d'étude! s'écrie en riant mademoiselle Hélène.

— Un prix doit être un prix, et non une punition! marmonne Louise en prenant dans le buffet la nappe et les serviettes.

Madame Eugénie fait un geste d'impatience; elle est distraite et se trompe dans son addition : elle la recommence en hochant la tète, en prononçant les chiffres du bout des lèvres en les pointant avec son crayon. Ensuite elle retire ses lunettes et se retourne :

— Il ne s'agit pas de donner seulement des livres d'étude, des livres ennuyeux...

— Oh! vous savez, réplique Louise, en comparaison d'une jolie robe, tous les livres sont peu intéressants!

— Tais-toi! tu n'y entends rien.

Hélène rit :

— Petite mère a déjà fait son choix, lu sais, Louise!... Dites-moi... (Hélène, toujours riant, se rapproche de madame Eugénie.) Dites-moi un peu, vous êtes-vous décidée pour les amusants Mémoires de Massimo cVAzeglio^ ou pour les Fiancés"!

— Pour trouver à se marier, une jolie robe vaut rudement mieux que les Fiancésl murmure encore Louise.

Madame Eugénie fronce un instant les sourcils, et, suivant son habitude, Hélène lui saute au cou en l'étouffant de baisers. En même temps, elle chantonne :

— Petite mère se fâche! Petite mère se fâche!...

— Mes lunettes! fais donc attention!... mes lunettes! mes lunettes! gémit madame Eugénie en brandissant ses lunettes.

Puis, quand elle voit Hélène s'arrêter, elle tâche de redevenir sérieuse et prend un ton qui n'en impose à personne :

— Ce n'est pas avec des baisers. . . que tu obtiendras tout, ni que tu gagneras ton pardon : ne le crois pas. Cette fois, tu as tort, grand tort. Tu devrais m'aider à faire aimer les livres.

— Oui, mais, pour les faire aimer, il faut les faire désirer!

A ce moment, une voiture entra dans la cour.

— L'avocat! l'avocat!

Hélène court voir à la fenêtre, puis se retourne vers madame Eugénie :

— C'est bien lui. Nous le prendrons pour juge.

— Bon ! en voilà encore un fameux pour te donner tort!

Madame Eugénie sourit avec une bienvcillanle ironie, renferme ses livres de comptes dans le tiroir du bureau, et se lève aussi pour aller à la fenêtre saluer l'avocat.

— Bonjour!... A la bonne heure, vous avez tenu parole. On vous attendait pour dîner.

L'avocat, prôt à descendre de voiture, lève les yeux vers la fenêtre en ôtant son chapeau.

— X'ai-je pas raison? demande Hélène d'une voix forte. N'est-ce pas que, pour se faire aimer, il faut se faire désirer?

— Oh! il en faut tant pour se faire aimer!... Olivieri, qui avait souri en apercevant la jeune

fille, se rembrunit, presque grave, et met lourdement pied à terre. Il approche de la quarantaine; il a bien vieilli. Il est gros, voûté, commence à être chauve; il a la barbe épaisse et grisonnante.

Elles sont descendues en courant pour aller à sa rencontre et lui faire fêle, et Louise va prendre les paquets.

Nicodème, un petit homme encore vert, le domestique de la vieille maison, accourt aussi pour dételer le cheval.

Olivieri est entouré de cris joyeux, de rires, de salutations, pendant qu'il tire de la voiture les paniers qu'on l'a chargé de rapporter de Milan, et ses petits cadeaux pour ces dames.

— Tu as pensé aux chocolats à la menthe? s'informe Hélène, toujours un peu gourmande.

L'avocat la regarde de travers, et, lui remettant une énorme boîte de friandises, il grogne, comme s'il lui présentait du poison :

— Là dedans il y a des chocolats à la menthe, des

chocolats pralinés, des chocolats à la vanille, à Torange, à la pistache, au café.

— Oh ! merci.

Hélène saisit la boîte en sautant de joie.

— Vois un peu si tu devrais m'offrir tant de bonbons avec cette vilaine figure-là !

L'avocat et madame Eugénie ne peuvent s'empêcher de rire.

Hélène l'empoigne par la manche et lui soumet immédiatement la grave question des prix : des livres ou des vêtements?

Pauvre Olivieri! Il a près de lui cette jolie figure, ces yeux, ces cheveux, cette bouche, il respire le parfum de ces dix-huit ans... Comment lui donner tort? Il vote pour les vêtements, puis, entendant Louise appeler poiir le dîner, il se hâte d'aller faire un peu de toilette.

Ce jour-là, Olivieri n'a pas rapporté que des commissions et des cadeaux, il apporte aussi des nouvelles.

Il est allé chez Roero, il est enchanté de sa visite. Il se met à en parler tout en remuant, pour la refroidir, sa soupe avec sa cuiller.

— Pour la ligne du tramway, nous sommes en règle. J'ai sur moi l'acte constitutif de la société. François a fait des miracles, cette fois. Il m'a procuré une foule de signatures, et toutes de personnes très influentes. A moi de trouver les autres, ici, dans le pays. Le More a-t-il été prévenu de mon arrivée?

— Non, répond madame Eugénie, J'attendais sa visite, et voilà au moins trois soirs qu'il ne donne pas signe de vie.

— 11 faudrait le faire demander.

— Depuis quelque temps, il a bien cliangc. Autrefois il était toujours ici, et maintenant il faut toujours l'envoyer chercher.

Olivieri approuve de la tôte :

— Moi aussi, je le trouve changé. Il est devenu irascible, hargneux... Autrefois il saisissait les choses au vol; maintenant il ne comprend plus rien et il répond tout de travers.

Olivieri et madame Eugénie regardent un moment Hélène, comme pour l'interroger, pour connaître son avis. Mais mademoiselle Hélène, qui sait fort bien pourquoi Nino le More est tout autre, continue tranquillement à manger son poulet, faisant craquer un petit os.

C'est à cause d'elle (|ue Nino reste éloigné; pour la voir le moins possible, pour arriver à se guérir, à l'oublier.

Hélène lui donne raison : Nino fait preuve de jugement, et elle ne l'en estime que davantage.

Olivieri entame un autre sujet de conversation : Hélène, sans perdre son bon appétit, a le sang qui lui monte à la tôte et la rend pourpre.

Madame Eugénie s'en aperçoit, mais suppose que c'est un effet de la chaleur et du dîner.

L'avocat parle d'un air mystérieux, avec circonspection, en regardant madame Eugénie, et en ponctuant son langage par des signes et des clignements d'yeux. — Tout cela, pour Hélène, qui ne doit rien comprendre à cette conversation : et, en effet, Hélène, en jeune fdle bien élevée, paraît très occupée à préparer, selon son habitude, un plat d'épluchures pour un pauvre lapin boiteux qu'elle a pris sous sa protection.

— Oui, madame Eugénie [coup d'œil expressif de l'avocat), Don Jules, paraît-il, est sérieusement malade : une néphrite... Sa femme, une femme exemplaire, comme toujours (autre coup d'œil qui frappe en plein, comme au tir, la figure attentive et stupéfaite de madame Eugénie), le soigne, le veille jour et nuit, et on ne reçoit personne à Borgoprimo, pas même les amis les plus intimes...

Hélène se lève, donne à Louise le plat pour le lapin et va au buffet, où elle se met à préparer le café, en tournant le dos à la table.

Madame Eugénie et l'avocat, se sentant plus libres, prodiguent les signes et les coups d'œil.

— Oui, justement... François... n'ayant rien à faire à... Milan... ni à... (il prononce du bout des lèvres) Borgoprimo... viendra probablement passer quelques jours à Lodignola.

On entend sur le buffet un cliquetis argentin : Hélène a laissé tomber une petite cuiller sur le plateau de métal.

Madame Eugénie aussi a les yeux brillants, et elle répète :

— M. François?... à Lodignola?...

D'un coup d'œil, Olivieri la rappelle au calme... toujours pour ne pas éveiller les soupçons de la signorina.

— Oui! comme je vous l'ai dit, et, se trouvant désœuvré pour l'instant, il s'intéresse beaucoup à la ligne du tramway.

-- Bonsoir, mesdames et monsieur.

— Tiens! bonsoir, Nino.

— Vous arrivez juste pour prendre une fameuse

lasse de café... Ou bien, sans faron, (leinande en souriant madame Eugénie, préférez-vous un verre de vin?

— Ni vin ni café, je vous remercie, — se hûle do répondre d'un Ion un peu brusque Nino le More, qui n'a pas tourné les yeux du côté d'Hélène, mais qui l'entend remuer près du buffet, et se trouve déjà sur les épines. — Je suis venu chercher les ordres pour demain, et je rentre à la maison, car c'est bientôt l'heure du dîner : on ne mange pas tard , chez nous.

— Asseyez-vous au moins une minute... Si vous ne voulez ni vin ni café, vous accepterez du vermouth. C'en est du vieux, du bon.

Madame Eugénie redouble de politesses. « Peutêtre, se dit-elle, ne sachant pas s'expliquer le changement du jeune homme, quelquefois, involontairement, n'ai-je pas été assez aimable pour lui... »

— Louise!

— Elle n'y est pas, répond Hélène, toujours près du buffet.

— Alors, fais-moi le plaisir de donner le vermouth.

— Tout de suite, petite mère.

Calme et souriante, Hélène place un verre devant Nino, qui se lève confus et remercie, et elle sert le vermouth d'une main sûre.

Pendant ce temps, Olivieri raconte à Nino le More tout ce qu'il a obtenu à Milan pour le tramway.

Mais, au lieu de témoigner du contentement, le jeune homme met en avant une quantité d'objections, de craintes, de difficultés. On dirait qu'il lui

déplaît de voir réussir Olivieri, et qu'il cherche tous les prétextes pour lui faire de l'opposition.

Olivieri tente un moment de le convaincre, puis il perd patience et hausse la voix :

— Vous n'avez ni à discuter ni à approuver. Demain matin, enfourchez votre bicyclette, et en route!... Nicodème vous portera la liste des personnes, et vous irez demander les signatures où l'on vous dira.

— Oui, monsieur. Bonsoir.

Nino le More, dont les yeux brillent dans sa figure brune, répète : « Bonsoir », en regardant madame Eugénie et sans regarder la signorina.

Olivieri est agacé. Il marche à travers la salle en grommelant :

— Les vilains animaux!... Une cravate rouge, de l'arrogance, des airs tranchants, voilà pour eux tout le socialisme.

Madame Eugénie l'apaise et dit en riant :

— Il est encore bien jeune, le pauvre garçon!

Ils sortent tous ensemble pour jouir un peu de la fraîcheur du soir.

Hélène s'est pendue, en sautillant, au bras d'Olivieri. Il consent à faire une petite promenade au clair de lune, et, bien que grognant encore, il est presque heureux.

« Non! — se dit Hélène, tandis qu'elle entre dans sa chambre et s'y enferme; — non, pauvre Nino! Ce n'est pas le socialisme qui le rend furieux : c'est la jalousie... Il est jaloux d'Olivieri. Quel fou!... Il ne comprend donc pas que je n'aime pas Olivieri, que je ne l'aimerai jamais?...

Après l'avoir divcrlie, cette jalousie mal placée finit par l'irriter.

Elle n'aime pas l'avocat, elle ne l'aimera jamais : par conséquent..., pourquoi l'autre devient-il jaloux?... Il y a dans l'irritation qu'elle éprouve un secret sentiment de pudeur, et, entre le jaloux et l'objet de la jalousie, entre Nino le More et Olivieri, celui des deux qui finit par avoir le plus grand tort, c'est Olivieri... Le pauvre Nino doit bien souffrir! Aimer sans être aimé, ce doit être un vrai supplice.

« Mais d'ailleurs que puis-je y faire? Lui non plus je ne l'aimerai jamais. Ainsi donc?... »

A cette simple demande, tout en elle répond non : ni l'un ni l'autre; ce n'est pas possible.

Pour un instant, la figure troublée du pauvre Nino lui inspire une certaine compassion..., mais qui ne dure pas.

« Non! non!... jamais!... »

Et elle a comme un frisson, une révolte de tout son être.

Elle va fermer la fenêtre; la nuit est très claire et, là-bas, au milieu de la masse sombre, on aperçoit la villa mystérieuse et fantastique. En se déshabillant lentement, elle continue à la voir.

« Peut être viendra-t-il!... 11 viendrai... Oh! s'il venait réellement à Lodignola!... En tout cas, à Borgoprimo, il n'y est pas maintenant... Il n'est pas avec elle... C'est le premier moment où je suis sûre qu'il n'est pas avec elle... »

Elle rit de bonheur. Elle saule sur son lit, se fourre sous les couvertures, a encore un sursaut, un frémissement... Elle est heureuse.

« Il viendra I peut-être qu'il viendra! »

Elle continue à réfléchir, à penser à cette méchante femme grande et blonde... Quel air de triomphe elle avait, ce jour-là, en sortant de la chambre, à l'hôtel de la Ville I... Comment avait-elle fait, cette vieille Stéphanie, pour s'emparer de lui à ce point?

(( Oh! s'il venait ici, à Lodignola, près de moi!... »

Peu à peu le sommeil la gagne... Et elle voit toujours la villa; mais maintenant elle la voit, au milieu de la vaste plaine, toutes les fenêtres ouvertes. Elle est remplie de bruit, de monde. Les deux gros chiens bondissent au-devant de lui, de M. François, de Coki... Le sommeil la prend; Hélène s'allonge et soupire, en murmurant comme Loulou :

— Je me marierai avec toi...

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