MÉLANCOLIE
Pendant ce dernier été, la chaleur élant accablante, madame Eugénie a pris une mauvaise habitude : après le déjeuner, elle va s'asseoir au frais dans le coin de la fenêtre, près du bureau, feuillette lin vieux numéro de la fievue de Paris, et puis tout d'un coup elle incline la tète et fnit brnvomont son petit somme d'une demi-heure.
Un jour que la Revue vient à peine de lui tomber des mains, elle est brusquement révcilléo nnr une question de Louise :
— Dites donc, madame... vous ne vous Oies pas aperçue de ce qu'il y a de nouveau?
— De nouveau?... Qu'est-ce qu'il y a?
Louise, qui a presque fini d'enlever le couvert, s'avance d'un air mystérieux, en repliant la nappe :
— Mais oui ! Vous n'avez pas deviné le vrai motif des lubies et des bizarreries de M. Nino?Vous n'avez encore rien vu?
— Non... c'est-à-dire, si! A Milan, on lui a monté la tête nvor- la politique.
— Ah! ouiche!... la politique! Milan!... C'est
Louise baisse la voix et se penche pour parler à l'oreille de sa maîtresse :
— Mademoiselle Hélène.
— Comment?...
— Il est amoureux de la signorina.
Madame Eugénie, qui avait écarquillé les yeux aux premiers mots, bondit épouvantée.
— Ah çà! tu es folle?... Au moins, qu'on ne t'entende pas!
Et elle regarde avec inquiétude par la fenêtre, épiant le retour d'Hélène, qui est allée dans le potager porter les épluchures à son lapin.
— Non, je ne suis pas folle! Seulement, j'ai de bons yeux, tandis qu'il vous faut des lunettes.
— Parle vite, explique-toi, avant qu'Hélène rentre!
— C'est comme la paille auprès du feu... M. Nino s'est enflammé. Pardine! nous, cela ne nous frappe pas : nous la voyons tous les jours... Mais elle est devenue très jolie, savez-vous?... Si seulement elle était un peu plus grande!...
— Assez de bavardages, insupportable babillarde! Qu'est-ce que tu as appris? qu'est-ce que tu as vu?
Madame Eugénie lance un autre coup d'œil par la fenêtre, puis répète plus fort :
— Dépêche-toi!
— Ce que j'ai appris? ce que j'ai vu?... Je n'ai rien de précis à vous raconter... Regardez vousmême, la première fois que viendra Nino le More, surtout quand la signorina lui adressera la parole.
i' LOULOU
Ucgardez, et vous verrez. L'amour ni la toux ne se cachent pas.
— Mais Hélène?... Hélène?...
— Pour cela, vous pouvez vous rassurer. Sur certaines choses, la signorina est encore plus ignorante que vous : c'est tout dire... Moi qui dors à côté d'elle, je ne l'entends pas bouger de la nuit. Elle tire d'un trait ses huit heures de sommeil, — elle a de la chance ! — et elle se réveille dans la môme position qu'elle s'est endormie.
— Silence, alors! pas un mol de Nino à Hélène! pour l'amour de Dieu, qu'elle ne se doute de rien!
— Mais elle ne se doute môme pas que les hommes puissent tomber amoureux d'elle!
— C'est pour cela, justement : les premières impressions,.. Qui sait quel trouble, quel bouleversement?...
— Je ne dirai rien. Du reste, je ne cause jamais avec personne... Pourvu qu'un jour... l'autre ne finisse pas par parler !...
— Chut! la voici.
— Chut! répond Louise, en élevant la main comme pour un serment.
Hélène entre en coup de vent, une chanson aux lèvres, égayant la salle à manger de sa robe de batiste rose; puis elle s'arrête devant madame Eugénie et lui montre, avec joie, son plat vide.
— Regarde, petite mère! Il a tout mangé! Quel appétit aujourd'hui, mon Roland! (C'est le nom du lapin.) Et il ne boite presque plus... Les compresses ont fait miracle... Tu ne sais pas, Louise? Il faudra les continuer encore quelque temps, au moins trois fois par jour.
Madame Eugénie et Louise échangent un coup d'œil en souriant : il n'y a réellement pas encore de danger; Hélène n'a compris rien de rien.
Cependant le danger existe toujours de l'autre côté. Si Nino le More commettait quelque sottise?...
Le petit somme est raté, ce jour-là. Madame Eugénie est bien en peine.
« Que faire?... Aller trouver ce garçon et lui parler?... Pour lui dire quoi?... Louise n'a rien raconté de positif. On ne peut pas défendre à un jeune homme de changer de couleur et d'être confus en présence d'une jeune fille... Et on ne peut défendre à personne d'être amoureux. »
Madame Eugénie pousse un grand soupir : elle pense au quart d'heure où elle-même a été une vieille folle.
« Enfin, espérons! se dit -elle pour conclure. Samedi soir ou dimanche, l'avocat Olivieri doit revenir à Lodignola : nous verrons. »
En attendant ce retour, au lieu d'envoyer chercher Nino et de l'employer, elle fait sans cesse trotter le pauvre Nicodème de la maison à la fromagerie, et de la laiterie aux écoles.
Ce qui la réconforte, c'est l'idée qu'a eue M. François.
« Il a promis de venir à Lodignola!... Il peut très bien tout arranger. Lui, oui!... Il peut éloigner le fils de son fermier, sous un prétexte quelconque. M. François a une propriété en Piémont : il peut expédier Nino en Piémont... »
La venue de M. François à Lodignola devait être un véritable événement. Madame Eugénie faisait
déjà des dépenses extraordinaires en son honneur : elle avait écrit à Beltrami pour lui commander deux paires de bottines. Deux paires à la fois, rien que cela! Une de cuir jaune pour les promenades, et une en cuir verni pour le soir.
En pensant à celte visite, elle avait des accès de joie et riait en elle-môme :
<( Je veux faire bonne figure... Malheureusement, la seule chose qui me reste... la seule dont je puisse me vanter, c'est mon pied. »
Ses mains commençaient à devenir un peu sèches, un peu grises. Elle avait bien essayé d'une certaine pâte anglaise à Tiris, mais...
- Il faut autre chose que des cosmétiques pour pallier les soixante ans!
L'avocat arrive le samedi soir, comme il lavait promis; mais pour lui parler de Nino, madame Eugénie attend qu'Hélène soit allée se coucher.
En racontant la découverte de Louise, la bonne dame semble disposée à plaindre le pauvre garçon. Mais Olivieri, s'emporte dès qu'il apprend de quoi il s'agit.
— Ah! le fourbe! le manant!... Ça n'a pas le sou» et ça voudrait mettre la main sur une dot de quatrevingt mille francs! C'est du propre pour un socialiste!...
Madame Eugénie proteste hautement :
— Vous avez tout de suite de mauvaises idées... Tout de suite la dot! tout de suite l'intérêt!... Selon vous, l'amour ne devrait pas exister en ce monde. Mais, s'il ne peut plus exister pour moi qui suis vieille, ni pour vous qui avez des chevrons, il peut
très bien exister pour M. Nino, qui n'a que vingt ans, et mon Hélène est si jolie et si remplie de qualités qu'on peut l'aimer pour elle-même et non pour sa dot.
L'avocat, la figure hautaine et rageuse, ne fait même pas attention à cette vieille femme exaltée et romanesque. La seule chose qui le frappe, c'est le nom d'Hélène.
— Mademoiselle Hélène!... Hélène!... (Tandis qu'il pose la question, l'angoisse succède à la colère; il pâlit et cherche ses mots). Hélène... y pense-t-elle?
— Pas encore, heureusement!... (Les yeux delà bonne dame brillent de tendresse et de satisfaction.) Jusqu'ici, elle ne pense qu'à Roland. Mais il ne faut, qu'un moment. Une parole suffit, un simple coup d'oeil...
— Oui. 11 faut agir vite... Tout de suite!... l'envoyer au diable...
— Doucement! doucement! Ne nous pressons pas... Le renvoyer, le persécuter en quelque sorte... d'abord, ce serait injuste; et puis, ce serait imprudent. Si Hélène venait à le savoir?... Mon cher, en amour comme en politique, il ne faut jamais faire de martyrs... D'autant plus que, de son côté, M. Nino se conduit non seulement avec prudence, mais avec beaucoup de noblesse.
L'avocat hausse les épaules avec un rire ironique, et madame Eugénie s'échauffe :
— Beaucoup de noblesse! oui, monsieur! Il évite toutes les occasions de se rencontrer avec Hélène et ne se montre plus ici ni dans le pays.
Olivieri continue à ricaner.
— En l'honneur de la poésie et du romanesque,
VOUS seriez capable de marier Hélène à ce rustre.,, à ce paysan I
— Pardon, mon cher ami!... c'est-à-dire que, dans ce cas-là, ce serait à vous delà lui donner pour femme au nom do la démocratie !
— Mais qu'est-ce que la démocratie vient faire là?
— Oh! je sais bien qu'elle n'a rien à y faire. (A son tour madame Eugénie prend un air goguenard.) La démocratie, nous nous en servons toujours pour abaisser jusqu'à nous ceux qui sont plus haut; mais, quand il s'agit d'élever jusqu'à nous ceux qui sont plus bas, alors nous l'envoyons promener et nous devenons aristocrates... Toutefois, pas d'imprudence, je vous en prie! Qu'Hélène ne s'en aperçoive pas, et surtout qu'elle n'ait pas à plaindre son amoureux. Sans cela, gare! L'amour, quand il s'y met, est le plus grand de tous les démocrates, le plus vrai et le plus sincère. Je ne veux certes pas qu'Hélène épouse M. Nino. Cela, jamais! L'idée seule me donne le frisson. Différence de position, différence d'éducation... Hélène mérite beaucoup mieux, nous sommes d'accord... Mais qu'il soit tombé amoureux, c'est un malheur, non un crime. Hélène est bonne, affable, un vrai trésor. La preuve, c'est que nous en sommes tous à moitié amoureux... Ce pauvre garçon ne voit pas son amour partagé, n'a aucun espoir; il n'ose ni parler ni se montrer. Lui, il fait pitié et mérite toute la sympathie.
— Bravo, la sympathie! grogne l'avocat.
— Mais oui! toute la sympathie!... Il est dans son droit, s'il est amoureux, s'il aime. l\ a vingt ansl... Je dirai même qu'il fait son devoir... Oui, parce que
cest à vingt ans qu'on doit aimer! Alors l'amour est beau, alors l'amour est... Tamour... même s'il nous fait souffrir, même s'il nous fait mourir. (Madame Eugénie est émue.) C'est quand nous sommes vieux, mon ami, que cela devient un péché. Quand nous sommes vieux, alors, non; alors nous n'avons plus le droit de perdre la têle; alors on est fou et ridicule...
Madame Eugénie parle toujours pour elle, rien que pour elle, reportant sa pensée à dix ans en arrière; mais l'autre rougit, pour son compte, sous sa barbe et jusqu'à la racine des quelques cheveux qui lui restent. Madame Eugénie aurait-elle deviné, aurait-elle découvert ce qu'il commence à peine à s'avouer à lui-même, avec un sentiment de terreur et de consternation?...
Précisément, ce jour-là, en wagon, pendant tout le trajet de Milan à Lodignola, il n'avait fait que soustraire dix-huit de trente-huit. Hélas! il restait toujours ce terrible nombre : vingt. Vingt ans de différence! Il avait avancé les dix-huit ans d'Hélène jusqu'après de dix-neuf... et reculé ses trente-huit presque jusqu'à trente-sept... Mais la différence était toujours trop grande. Lorsque Hélène aurait trente ans, l'âge de feu, lui en aurait cinquante... l'âge des cendres!
Maintenant tous ces chiffres se remettent à danser dans la tête du pauvre avocat. Il examine, inquiet, madame Eugénie : aurait-elle eu l'intention de lui faire un reproche, de lui donner un avertissement?... Mais il se rassure aussitôt :
« Non, non, elle n'est pas femme à user de sousentendus ni à lancer des traits... Elle m'aurait traité
de fou, sans tant de cérémonies... Et il n'y a pas à dire, je ne suis qu'un fou ! »
L'avocat marche de long en large, à travers la salle à manger, la figure froncée, la tête basse, — comme les chiens de la villa Roero.
« Une telle rage contre Nino! se répète-t-il intérieurement. Madame Eugénie a raison... Et moil... Je suis trop injuste! Moi..., je fais pire que lui!... La différence de position? Mais que sont mes quelques milliers de francs d'économie et mon étude en comparaison de ses vingt ans?... L'instruction?... l'éducation?... L'amour fait tant de prodiges quand on a vingt ans! »
Madame Eugénie l'interrompt dans ses réflexions :
— Écoutez, mon cher ami...
— Quoi?
— M. François est le seul qui puisse tout arranger. Sous prétexte d'un emploi quelconque, il peut éloigner le jeune homme de Lodignola pour trois ou quatre mois... Et le temps et léloignement accommoderont les choses. Heureusement, nous sommes encore au début. Une sympathie, un peu d'ardeur; mais, comme disait Louise, cela ne peut pas être encore un amour poussé au désespoir. En pareil cas il ne serait pas si prudent ni si timide.
— Très bien ! J'en parlerai à François. Je rentre demain à Milan, et j'irai le voir dès lundi matin.
— Mais non! attendons qu'il vienne à Lodignola.
— François à Lodignola? 11 n'y vient plus; il n'y songe même pas.
La belle figure fraîche et pleine de madame Eugénie prend une expression de stupeur et de pénible humiliation.
Il ne vient plus à Lodignola?... Alors il est retourné à Borgoprimo?... M. Arcolei est guéri?
— Il n'est pas question de Borgoprimo ni des Arcolei... Don Jules va de mal en pis, et la femme exemplaire, l'admirable Donna Stéphanie, ne quitte pas un instant la chamJDre de son mari... François est à Milan! Il s'amuse avec Faraggiola et Estensi : ils mènent tous les trois une vie de polichinelle. On assure qu'ils fréquentent les petits théâtres, les cafés-concerts, et courent les filles.
— M. François?
— François, parfaitement. 11 devrait être raisonnable, car il a deux ans de plus que moi.
L'avocat entonne son refrain favori; mais, cette fois, uniquement par habitude. Il se sent vieux, ce soir-là, vieux et fatigué. Il attend avec impatience l'heure de se fourrer dans son lit.
— Bonne nuit, madame Eugénie! Nous verrons demain ce que je devrai dire à François.
— Bonsoir! A demain !
Madame Eugénie aussi reste sans parole.
Chacun va prendre sa bougie et demeure pensif en l'allumant. Ils se serrent la main, se souhaitent encore une bonne nuit, puis se tournent le dos et, sans plus rien dire, Olivieri suit le corridor du rezde-chaussée pour aller dans sa chambre, et madame Eugénie regagne la sienne au premier étage.
— Deux ans de plus, deux ans de moins, qu'importe? murmure Olivieri en se déshabillant; et il pousse un long soupir qui part du fond du cœur. Les vingt ans de Nino! voilà la jeunesse!... Et pourtant, lui aussi, malgré toute sa jeunesse, il doit enrager comme un damné...
Madame Eugénie soupire de son côté, en bunlanl son petit lit, — toujours son ancien lit de jeune fille, qu'elle a apporté de Milan.
« Quelle sotte! quelle folle!... Je complais si bien sur le hasard, sur le temps, pour l'éloigner de cette femme!... Pourquoi?... J'aurais dû me dire qu'après celle-là il en viendrait une autre... Pauvre Nino!... S'il est aussi amoureux que Louise le prétend, il doit bien souffrir... »
Tout ce que l'avocat Olivieri a raconté sur François estparfaitement vrai. Il ne bouge plus de Milan, parce qu'à Milan il fait la fête avec Faraggiola et Estensi. On dirait un peu de petites vacances accordées inopinément à trois vieux collégiens : à peine dehors, ils ne savent de quel côté se diriger; ils ouvrent la bouche pour respirer, ils finissent par bâiller...
Depuis si longtemps ils étaient soumis aux volontés de Donna Stéphanie, si exigeante sur l'exactitude, ' le soir principalement!... Comment pourraient-ils passer leur soirée, loin du rayonnement de Donna Stéphanie?
Toujours à la disposition de la baronne Arcolei, toujours de service auprès d'elle ou dans son voisinage, à Milan comme à Borgoprimo, à la mer comme dans les montagnes, que faire de cette subite liberté, comment en profiter?
Toujours semblables, même moralement, toujours avec la gravité des hommes importants, toujours avec la rigide froideur des Anglais, toujours les yeux fixés sur la souveraine, obéissant à ses moindres gestes, respirant hirgo ou andantmoi suivant la
mesure qu'elle battait, ils se regardaient réciproquement, d'un air navré.
Jusqu'à ce jour, ils avaient passé tous les trois leur vie, en fait de politique, à prévoir les pires calamités, la peine de mort étant abolie; en fait de théâtre, à entendre tout ce qui était difficile et rien de gai, — allant à la Scala quand on jouait du Wagner, au Manzoni quand on jouait de l'Ibsen ; — en fait de peinture, à considérer, non pas de séduisantes nudités, chaudes de lumière, mais de nébuleuses pâleurs du Nord ou de maigres et froides allégories de Botticelli londonien... Et tout cela depuis plus de dix ans.
A peine à Milan, Faraggiola eut Tidée de repartir pour sa villa avec Estensi, et Roero de s'en aller à Lodignola. Mais ce soir-là, ce premier soir, comment tuer le temps jusqu'à onze heures?
C'est l'été : pas d'autre théâtre ouvert que la Commenda : on y jouait le Paradis. Les pochades étaient interdites et excommuniées par les graves personnages de la maison Arcolci. Cependant chacun des trois avait un vague souvenir excitant de cette comédie pornographique... La prima donna y exhibait tant de choses !...
— Allons voir un peu...
Ils y vont, Tair maussade, ils bâillent aux premières scènes... Mais tout leur monde est loin : le monde élégant, dans l'Engadine; le monde politique, à Carlsbad... Ils peuvent bien se permettre de rire. Ils rient, en effet, comme des fous, et, au retour, ils discutent avec animation les mérites de la prima donna, comme si les différents chapitres du budget municipal étaient en cause.
Enchantés de la Commenda, ils décident de rester un jour de plus à Milan : ils veulent aussi avoir une idée de TÉden.
— Le coucher de Jeannclle?...
— Qu'est-ce que cela peut être?
Ils vont à rÉden et reculent de jour en jour leur départ, tant et si bien qu'ils ne sonp^ent plus à partir. Introduits par un sénateur parcheminé, qui protège ces demoiselles, ils montent sur la scène minuscule, entrent dans les loges des actrices... Puis, Tun derrière l'autre, comme des conspirateurs, les femmes d'abord, le sénateur ensuite, avec ses petits pas de jeune homme galvanisé, et eux trois enfin, ils se réunissent pour souper en cabinet particulier.
Ils finissent par s'amuser à Milan comme jamais ça ne leur est arrivé; ils font les jeunes gens, et même les tout jeunes : petits caprices, petits dépits, petits baisers, petites jalousies...
C'est un Milan nouveau qu'ils avaient eu là de tout temps, à deux pas, et qu'ils n'avaient jamais connu, si près et si loin de la maison Arcolei, de ce milieu somnolent, où l'on serrait tous les freins.
Naturellement, ils faisaient quelquefois semblant de s'ennuyer, de souffrir de la chaleur, se montraient peines pour Donna Stéphanie et inquiets pour Don Jules, et maugréaient d'être obligés de restera Milan parce que Milan est à portée de Borgoprimo.
Sur ces entrefaites, le sénateur leur annonce le Cadenas à la Commenda et l'arrivée de la belle Otero à rÉden. Excusez du peul Une merveille! Une délicieuse fille! Dans la danse serpentine, c'est un rêve... Dans le Coucher de Carmen, jolie, jolie, irrésistible...
— Je VOUS présenterai. J'ai été chargé de lui trouver un appartement...
C'est ainsi que François Roero abandonne son projet d'aller passer quefques jours à Lodignola.
D'ailleurs, il n'eût jamais supposé ni imaginé les effets produits à la vieille maison par son séjour prolongé à Milan.
— Ça y est! dit un matin Louise, toujours avec son air mystérieux, à madame Eugénie.
— Comment, ça y est?...
— Mademoiselle est pincée.
— Elle est pincée?...
— Oui. Il y a du changement. Vous ne vous en êtes pas aperçue, madame Eugénie?
— Hélène?...
— Depuis quelques jours elle ne chante plus, elle est moins gaie.
— C'est vrai.
— Elle ne saute plus, ne crie plus, ne court plus. Elle fait de longues promenades.
— C'est vrai.
— Elle mange toujours de bon appétit, cela, oui; mais elle reste indifférente à toutes mes surprises et elle néglige Roland.
— Cependant... M. Nino ne vient presque plus. Ils ne se voient jamais.
— S'ils se voient ou ne se voient pas, je n'en sais rien. Le certain, c'est qu'il y a un changement : faites-y attention vous-môme.
Un moment après, Hélène entre silencieuse dans la salle à manger, la démarche lente, l'air nonchalant; elle tient une lettre.
Madame Eugénie lui avait dit d'écrire à M. François pour le prier de venir à Lodignola et d'assister à la distribution des prix, comme il Tavail promis depuis longtemps à l'avocat.
— Tu as écrit, Hélène?
Madame Eugénie observe la jeune fille avec des yeux inquiets.
— Oui. Veux-tu lire?
Et elle lui tend la lettre.
— Non ! non ! Comment donc ! je suis certaine que tu lui as écrit une belle lettre et que tu y auras mis tout ton cœur. 11 faut bien aimer M. François... Oui, dans ton intérêt, lu dois prendre la résolution de lui obéir en tout, et de l'aimer plus que tout le monde.. . Ne l'oublie pas.
La jeune fille lève sur madame Eugénie de grands yeux interrogateurs; puis, émue, elle lui jette les bras autour du cou, l'embrasse, l'étreint, sans un mot, avec une expression de profonde tristesse, et s'en va laissant la pauvre dame encore plus tourmentée.
« Mon Dieu! mon Dieu! Si Louise avait deviné juste!... Si elle commençait à aimer Nino !... »
Hélène porte elle-même à la prochaine boîte .sa lettre pour François.
... Non, elle ne lui a pas écrit avec tout son cœur! Au contraire, elle lui a imposé silence, à son cœur... et elle a écrit deux petites pages idiotes. D'abord, lui écrire de venir pour la distribution, c'était déjà une sottise... Et puis, elle était irritée, fâchée contre M. François. « Non, il ne l'aimait plus! Il l'avait bien oubliée!... Cette méchante femme n'y était plus pour rien... C'était lui, maintenant, lui seul qui ne son-
geait même plus à venir la voir. C'était lui, le méchant, qui n'avait plus d'affection pour elle... »
Pendant qu'elle laisse tomber la lettre dans la boîte, elle la regarde en hochant la tête :
« Va, va-t'en à Milan, toi aussi, stupide lettre!... Tu es la lettre qu'il mérite, ni plus ni moins... »
Pour revenir à la vieille maison, elle prend un autre chemin et passe devant l'école, dans l'intention de voir si l'on a commencé les décorations pour la fête des prix. Elle trouve tout le monde affairé, et M. Nino qui dirige le travail.
« Pauvre Nino! se dit -elle; s'il m'aime réellement, il doit bien souffrir aussi... »
Elle s'approche d'un air aimable, lui demande des renseignements et le félicite de tout ce qu'il a fait ; — non par coquetterie, mais par bonté, par pitié.
Le jeune homme est devenu pâle : la pâleur sur cette face brune donne l'impression d'une douleur plus aiguë. Et tandis qu'il répond à la jeune fdle, son regard hésite, sa voix tremble... Pauvre Nino!
En partant, elle lui serre la main. Et quand elle est de nouveau seule dans le sentier ombreux qui monte à la vieille maison, ses yeux se gonflent de larmes : — les premières larmes de consolation, qui lui viennent du cœur.
« S'il m'aime réellement... comme il doit souffrir, lui aussi! »
LA VILLA ROERO
Hélène a le sommeil agité, elle se retourne, se réveille : elle entend sur la route un cheval qui piaffe et qui hennit; la voix de madame Eugénie lui vient du balcon.
Elle s'assied sur son lit et prête l'oreille.
« Petite mère?... Avec qui parle- t-elle?... Qui donc est arrivé?... »
Toujours accoudée au balcon, madame Eugénie continue :
— Enfin! à la bonne heure!... Nous n'espérions même plus.
— Je suis parti de Milan, hier soir, après dincr, pour éviter la chaleur.
A cette voix nouvelle, à celte voix d'homme, Hélène tressaille et ouvre de grands yeux. Madame Eugénie recommence ses compliments :
— On comptait sur vous, pour la distribution des prix.
— Je n'ai pas pu.
— Hélène vous avait écrit tout exprès.
<( C'est bien lui !.. . C'est lui ! c'est lui ! » Hélène saute en bas de son lit et court pieds nus, écouter à la fenêtre, en tendant le cou, afin d'apercevoir M. François, à travers les lames des persiennes.
« Oui, oui ! Le voilà! C'est bien lui! » Pendant ces dernières années, François est seulement devenu plus maigre et pâle.
Toujours très élégant, ses petites moustaches brun clair relevées en pointes, il fait caracoler son cheval, avec aisance et avec grâce, sous le balcon, tandis qu'il répond à madame Eugénie :
— Je n'ai pas écrit à Loulou parce que mon voyage à Lodignola était décidé.
Son cheval se cabre; François le flatte de la main pour le calmer, puis reprend :
— Et Loulou, comment va-t-elle?... Moi, je l'appelle toujours Loulou.
— Très bien... Elle dort... Voilà sa chambre... Ses volets sont encore fermés... Elle a l'habitude de dormir tard.
Hélène, debout derrière les persiennes, a le cœur qui bat avec violence. Elle voit Roero regarder sa chambre avec des yeux animés, tout en demandant à madame Eugénie :
— Elle est toujours aussi gentille?
— Elle est très jolie. Une beauté!... J'ai môme à vous parler... à propos de ce que l'avocat vous a dit, l'autre jour.
— Ah ! ah ! ... il y a encore du nouveau ?. . .
Et Roero sourit en caressant le cou de son cheval.
Hélène fronce les sourcils. Ce rire lui déplaît; elle
a un éclair de colère, non contre Roero, mais contre Nino le More.
— Du nouveau, pas positivement; mais j'ai à vous parler.
— Bon. Je viendrai vers trois heures.
— Venez déjeuner avec nous... Vous aurez une bonne côtelette en papillote...
— Merci; mais je ne peux pas. J'ai beaucoup à faire. Je suis venu pour votre fameux tramway... Je pars ce soir.
— Si vite que cela?... s'écrie vivement madame Eugénie.
Hélène aussi a un serrement de cœur et reste immobile, absorbée, retenant sa respiration.
— Je dispose à peine de huit jours. Je suis très pris à Milan, et je voudrais aller à Zermatt et au Gornergrat.
« Il s'en va! il veut s'en retourner! se répète Hélène avec douleur, avec désespoir.
Puis, plutôt par instinct que par raisonnement, telle qu'elle se trouve, les bras nus, les cheveux dénoués, sa chemise glissant sur une épaule, elle ouvre brusquement la fenêtre toute grande, comme si elle sautait de son lit, regarde Roero, pousse un petit cri et se rejette vivement en arrière; elle se refourre dans son lit et s'enroule dans les couvertures, confuse, inquiète, en rougissant et aussi en riant.
A cette apparition, Roero donne un coup d'éperon à son cheval et s'avance sous la fenêtre d'Hélène. Il ne cesse d'appeler :
— Loulou! Loulou! Loulou!
Mais Hélène ne se montre plus, et c'est Louise qui vient à sa place.
— Et Loulou?... où s'est-elle cachée?
— Elle s'habille et va descendre tout de suite vous dire bonjour.
— Non! non! c'est trop long... Louise, dites-lui de revenir un peu à la fenêtre.
Louise rentre, et, presque aussitôt, Hélène reparaît, mais enveloppée dans un grand châle à raies rouges et noires. Elle n'est plus la même, mais encore charmante ainsi.
— Bravo, Loulou ! Je te fais peur, à présent?... je te fais fuir?
Rouge et confuse, Hélène balbutie à peine quelques mots.
Le cheval continue à piaffer, à souffler, à se cabrer... Roero ne peut plus le retenir, salue et s'éloigne au galop.
Hélène, effrayée, pousse un cri et madame Eugénie répète :
— Au revoir! Nous vous attendons pour déjeuner! ne l'oubUez pas.
Roero est venu à Lodignola après l'enterrement de Don Jules Arcolei, dont la maladie s'est aggravée et qui est mort presque subitement.
Pendant huit ou dix jours au moins, il n'aurait pas été décent, pour lui ni pour les deux autres, en un mot pour les trois amis les plus intimes du regretté Arcolei, d'aller festoyer au restaurant ou encore moins de s'amuser à l'Éden ou à la Commenda. S'enfermer chez soi ou au Club, toute la soirée?... Estensi et Faraggiola prennent le premier train et vont à la campagne, comme ils l'avaient décidé. Roero, lui, reste encore un jour à Milan et part ensuite pour Lodignola.
Il a été obligé d'attendre une dépêche, un ordre de Donna Stéphanie. Frantjois Roero ne doit jamais l'oublier, — et en ce moment moins que jamais : — il a plus d'obligations et plus de devoirs à remplir que les deux autres. Donna Stéphanie lui ordonne, en effet, Lodignola et la Suisse. Elle désire la solitude; elle veut se consacrer tout entière à la religion du souvenir. Les convenances, ses sentiments, ses scrupules exigent, pour quelques jours, que Roero, Roero surtout, soit loin d'elle; et Roero approuve cette réserve délicate, ce temps de retraite, d'austérité, de pénitence, que la veuve modèle s'est imposé à elle-môme. Il part d'assez bonne humeur; mais ce voyage en wagon est trop long, trop fatigant:
(( Quelle chaleur! On étouffe, môme le soirl... Il faudrait chercher un endroit plus frais... »
Celte campagne, ces plaines monotones l'ennuient déjà; la vue de ce pays, à la lueur du crépuscule, dans l'ombre de la nuit, le rend triste.
« On se fait vieux!... j'ai bien vieilli, ces tempsci... Dieu, quelle chaleur! Je ferai mieux d'aller un peu en Suisse, à Zermatt, au Gornergral.
Mais l'apparition d'Hélène a dissipé tout d'un coup l'ennui de la campagne, la tristesse et la monotonie de Lodignola.
« Quelle belle matinée !... Et, pardieu, quelle belle fille! »
Il trotte, il galope gaiement vers la villa Roero et il sourit en pensant à Loulou... et aussi à celle qui s'occupe, à Borgoprimo, d'organiser son existence de veuve :
« Je parie que Stéphanie n'oserait pas se montrer
en plein soleil dans une toilette aussi... matinale. Avec les années, sa pudeur est devenue plus scrupuleuse. Qui sait réellement Fâge qu'elle a?... A la voir, elle paraît toujours la même. On sent, néanmoins, qu'elle est restée seulement « Donna Stéphanie » et que Fanny a complètement disparu ! Elle est encore toute blonde, mais quel blond... terne!... Les cheveux de Loulou... quelle splendeur!... Elle est devenue rapidement une belle fille. C'est la jeunesse et la beauté dans toute son insolence et toute son autorité!... C'est le vrai mot... »
Roero pense à la fillette; il la revoit encore avec son grand chapeau rose, et il sourit :
« Elle a toujours été autoritaire, la petite Loulou!... »
De retour chez lui, à peine descendu de cheval, il caresse Flic et Floc, les deux gros chiens, qui ne cessent de sauter autour de lui et d'aboyer pour lui faire bon accueil. Il plaisante avec le gardien et sa femme, qu'il trouve encore sur le point d'avoir un enfant.
— Combien en avez-vous, ou plutôt, combien allez-vous en avoir?
— Sept, monsieur.
— Sept?... Per Bacco!... l'air est bon à Lodignola !
Il se promène un peu avec son jardinier : les jeunes plants ont bien poussé. Il fait des éloges de tout, il est content de tout et de tout le monde.
Les gens qui passent, et l'aperçoivent dans le jardin, s'arrêtent pour lui souhaiter le bonjour.
a On m'aime bien, se dit-il; je ne me savais pas si populaire à Lodignola! C'est grâce à la nou-
velle ligne de tramways, et, plus encore, à madame Eugénie... »
Il commande son déjeuner pour onze heures juste :
— Surtout que ce soit prêt pour onze heures, sans faute!... En attendant, je vais prendre une douche et m'hal)iller.
« La bonne douche!... la bonne eau fraîche I » A déjeuner, il mange vite, et ensuite, bravant la
chaleur et le soleil de midi, il monte à pied à la
vieille maison.
— Me voilà, chère madame Eugénie : je viens vous demander une tasse de ce fameux café.
Roero, qu'on avait un peu attendu à déjeuner, quoique sans grand espoir, et qui arrive quand on ne l'attend plus, est accueilli avec descris d'allégresse.
Madame Eugénie est rayonnante, Louise, après mille compliments, affirme que M. François a encore rajeuni, et Hélène, surprise et transportée de joie, court au-devant de lui comme prêle à se jeter à son cou. François se trouble légèrement, et, au lieu d'embrasser Hélène, il lui prend les deux mains et l'emmène près de la fenêtre.
— Viens ici, bien au jour : voyons r^i m.i lilleltc est devenue belle... Je ne veux pas renoncer à mes droits de papal
— « Papa... papa... »
Louise, qui a toujours été grande admiratrice de M. François, hoche la tête en faisant une petite grimace qui lui est propre.
— Permettez-moi de vous dire que mademoiselle a un papa bien jeune et bien beau!
Madame Eugénie, heureuse et tout occupée à surveiller son café, sourit à peine à l'exclamation de Louise, tandis que Roero, flatté, mais qui feint de n'avoir pas entendu, continue à regarder Hélène, et celle-ci le regarde à son tour, tranquille et sûre; elle rougit pourtant un peu et sourit.
— Pas mal... Je suis assez content.
Hélène rougit encore plus; elle rit, mais ne baisse pas les yeux. Bien que très brune, elle est certaine maintenant qu'elle ne lui fait pas horreur... Au contraire...
— Voilà le café prêt (Madame Eugénie est aux anges), du café digne de M. François!
— C'est-à-dire qu'il sera digne de madame Eugénie!
François se rapproche de la table sur laquelle Louise a posé le plateau : Hélène court lui offrir sa tasse; il la prend d'une main, et, de l'autre, il tire de sa poche son étui à cigarettes.
— Allons, madame Eugénie! Toute peine mérite salaire... Elles sont excellentes.
— Merci, monsieur François : vous me rendez un défaut que j'avais perdu !
— Comment?... L'impôt de la cigarette?... vous ne le réclamez plus?... Olivieri n'a pas protesté contre l'abolition de l'impôt?
— M. Olivieri ne fume plus, à présent, que des virginias.
Hélène est bonne, elle a de l'affection pour Olivieri, mais en ce moment l'amour et l'instinct la rendent impitoyable, et elle rit, en haussant les épaules, à propos de ces virginias qui marquent la décadence du pauvre avocat.
— Il ne m'olTre plus de cigarettes parce que je n'en veux plus, ajoute madame Eugénie, toujours prête à défendre les faibles. J'ai cessé de fumer pour ne pas donner le mauvais exemple à Hélène.
— Eh bien, moi, je veux essayer aujourd'hui, petite mère, je veux essayer aujourd'hui !
— Quelle idée!
Louise aussi paraît scandalisée :
— Fumer?... une demoiselle?
— Oui! oui! oui! petite mère, continue Hélène en caressant, en embrassant les joues pleines de madame Eugénie. Laisse-moi essayer!
— Jamais de la vie!... Tiens-toi tranquille. En voilà assez, tourment que tu es!... Non, non et non!
Hélène se retourne, court à Roero :
— Vous allez m'en donner une!
Elle lui empoigne le bras pour arriver à saisir la main qu'il raidit en serrant son étui :
— Je vous en prie, voyons, je vous en prie !
Elle se dresse sur la pointe des pieds, fait un saut, ne peut arriver à s'emparer de l'étui et se fâche :
— Méchant!
— Hélène!... s'écrie d'un ton sévère madame Eugénie.
François baisse la main et intercède en faveur de Loulou.
— Faut-il permettre?... Pour une fois?... Madame Eugénie tient bon, et Louise de môme,
bien entendu. Madame Eugénie fait les gros yeux, mais ensuite elles admirent toutes les deux, en extase, cette... Loulou, — toujours Loulou, jusque dans ses caprices!
« Comme elle est maligne! pensent-elles au fond. Comme elle est sait toujours obtenir ce qu'elle veut!... »
Hélène a déjà pris une cigarette et François lui tend une allumette.
— Pourvu que cela ne lui fasse pas de mal! marmotte Louise.
— Au moins, elles sont douces?
— Très douces.
Hélène allonge les lèvres pour tenir la cigarette. Elle fait une si drôle de petite bouche, quand elle lance la fumée! Mais il en va toujours un peu dans ses yeux et dans sa gorge. Elle rit et demande à François :
— Comment fait-on donc?
François plaisante, joue comme un enfant et s'amuse à la taquiner.
— Au bout de si longtemps, tu es restée Loulou...
— Je le sais.
— Tu es toute petite...
— Je le sais.
— Noire comme un corbeau.
— Je le sais.
— Laide.
— Ça, ça n'est pas vrai !
François reste jusqu'à quatre heures à la vieille maison ; il y revient le soir pour dîner.
A la vieille maison, il y a une fille de Lodignola, la Pinella, qui fait très bien la cuisine. Après le dîner, Roero l'appelle et la comble d'éloges.
Madame Eugénie n'a pas appris à Hélène à faire
la cuisine; elle en déclare le motif à Roero, (jui l'approuve.
— Je ne crois pas que la mission de la femme soit de préparer de bons plats pour son mari. Aujourd'hui les leçons de cuisine font partie de l'instruction obligatoire. Quant à moi, je serai toujours une entêtée, mais je suis d'avis qu'on attache trop d'importance à la nourriture. On rend les jeunes fdles trop gourmandes et trop difficiles. En cas de besoin, on a les œufs, un bon poulet, un morceau de viande bouillie, et, pour mon goût, une belle main blanche est toujours préférable à n'importe quel pûté.
— Et puis, il faut avoir la vocation, déclare Louise en étendant sur la table le tapis amarante des grands jours. Il faut aimer cela, comme la Pinella!... Mademoiselle... est trop demoiselle... Toute petite, quand elle jouait avec ses pantins, elle voulait qu'ils fussent tous grands seigneurs... A propos, monsieur François, savez-vous que mademoiselle Hélène garde encore la comtesse?
Roero ne comprend pas.
— La poupée! explique madame Eugénie.
— Laquelle?... Elle a tant brisé de poupées I...
— Cette fameuse poupée... la première. Mademoiselle, montrez-la donc.
— Oui, oui, tout de suite! s'écrie Hélène, gaie, contente.
Et elle disparaît.
Comme la salle à manger reste vide sans cette fraîche gaieté, sans celte ronde petite tête brune, .sans celle simple robe de mousseline blanche garnie de rubans mauves. Mais, au bout d'un instant, on la
voit rentrer, portant une grande boîte où sont renfermés « ses trésors ».
— Aide-moi, Louise.
Louise prend la boîte, et Roero, qui était devenu sérieux, se remet à sourire :
— Ha! ha! voyons madame la comtesse.
La magnifique poupée, avec sa robe de jaconas brodée et son grand chapeau bleu, est bien conservée : elle a seulement la figure un peu craquelée et le nez cassé.
François prend la poupée, la caresse, la regarde longtemps et soupire. Il repense à ces années, maintenant si lointaines; il revit, pour un instant, un de ces jours-là... qui ne reviendront plus jamais.
Hélène s'amuse; elle sort tous les jouets de la boîte :
— Voyez, monsieur François!... le petit canapé et la petite chaise de la comtesse...
François regarde... et continue à songer : « Moi aussi, je pourrais avoir une famille... l'affection, le réconfort... et les vraies, les pures jouissances honnêtes du foyer... une femme à moi... à moi seul... Je pourrais avoir un amour d'enfant, une fille aussi bonne, aussi belle... »
— Monsieur François!...
— Ma chérie?
— Regardez... la pauvre Titi.
Hélène part d'un rire sans fin... C'est l'innocente jeunesse, l'insouciante ardeur, la satisfaction de son heureux cœur, de sa belle santé, qui éclatent gaiement sur ses lèvres.
François en est ravi, enchanté, mais, peu à peu, la pure, la chaste figure s'évanouit... Une autre
image se présente à lui, sévère, presque indignée... C'est un blond opaque et tirant sur le jaune, c'est un sourire ironique et impérieux. Une voix intérieure lui répète : « La voilà... celle-là est la tienne!... » Tout homme a la femme qu'il mérite.
Madame Eugénie l'observe, un peu inquiète; Roero sent ce regard, se secoue et rit :
— C'est cela!... c'est bien cela...
Puis, tout à coup, il ne rit plus, il sourit seulement :
— Combien de souvenirs chacun de ses jouets porte avec lui! Moi aussi, j'étais jeune alors, presque autant que Loulou... au moins pour les illusions!... Et mon « génie », chère madame, vous le rappelezvous?... Le grand homme de l'avenir! Je suis devenu à peine, à peine, un demi-grand homme à Lodignola... et grâce à vous et à ce cher Olivieri.
— Mademoiselle! montrez donc la petite bague! s'écrie Louise, à ce moment.
— C'est la petite bague (madame Eugénie devient, elle aussi, un peu triste et rêveuse) que M. Olivieri a offerte à Hélène quand elle a eu sept ans.
Hélène la cherche en se cachant la figure dans la grande boîte; elle est agitée et confuse.
— Tu ne trouves pas!... Tu ne l'as plus?... François s'amuse à la taquiner.
— Si! si! la voilà!... Quand Olivieri veut faire le méchant, le bourru, je lui dis toujours : « Prends garde! je te rends l'anneau, nous divorçons! »
— c( Te »? comment, « te »? demande vivement François. Tu tutoies Olivieri?
— Bien sûr.
— Et moi, non? Pourquoi?
— Parce que... parce qu'Olivieri... (Hélène ne baisse pas les yeux, mais rougit) parce qu'Olivieri...
— Prends garde, Hélène .. ne dis pas de bêtises! gronde madame Eugénie.
— Parce qu'Olivieri?... répète François, pour obliger la jeune fille à continuer.
Hélène se met en rage et hausse les épaules :
— Parce que, parce que!... Parce que j'ai toujours dit « tu » à Olivieri... Voilà tout!
— A moi aussi, tu m'as toujours dit « tu ».
— Ce n'est pas vrai !
— Hélène! reprend madame Eugénie, on ne parle pas comme cela.
— Vous, poursuit Hélène sans s'occuper des reproches de sa petite mère, je ne vous ai jamais tutoyé.
-Si!...
— Non! vous, vous personnellement, jamais... J'ai seulement tutoyé Coki.
— Bravo, mademoiselle! vous avez raison. Louise est rayonnante, et madame Eugénie, qui
s'était rapprochée d'Hélène pour lui imposer le respect dû à M. François, Tembrasse avec tendresse, en plongeant sa figure dans les cheveux noirs.
Tout à coup on entend de forts aboiements, les portes claquent, tout un remue-ménage, et les deux gros chiens se précipitent dans la salle à manger, culbutent les chaises, causent une véritable frayeur à Louise et sautent après Roero en secouant la queue. Flic et Floc ont suivi le gardien qui apportait les lettres à la vieille maison. Ils ont tout de suite flairé leur maître.
François caresse les chiens, en demandant pardon
de celle bruyanle invasion, el parcourl à peint* son courrier.
Hélène fronce les sourcils el se rassérène aussitôt. Elle n"a jeté qu'un simple coup d'œil sur le paquet : elle a tout vu. Il y a des journaux, des lettres... mais pas « la lettre » qu'elle redoutait. Correspondance d'affaires : cela se reconnaît aux enveloppes.
Hélène est de nouveau contente, elle redevient «efant cl, grûce à des biscuits, des morceaux de sucre, des caresses et des baisers, elle est bientôt amie avec Flic et Floc.
« Pauvres bêles! Elles paraissaient si laides, si méchantes! C'est parce qu'elles s'ennuyaient de leur maître. »
Et elle s'oppose absolument à ce que le gardien les remmène.
— Ils retourneront plus tard avec M. François. En attendant, ils restent ici à jouer avec moi... Flic! Floc I Hop là, hop là ! Si vous voulez encore du sucre, il faut sauter. Allons, hop là!
Et plus tard, beaucoup plus tard, lorsque François quitte la vieille maison, après avoir passé une heure à dire bonsoir à la jeune fille, l'appelant Loulou, la loute petite Loulou, Loulou la noire, la laide, — Hélène étouffe de baisers madame Eugénie avanl d'aller se coucher, et entre en chantant dans sa chambre.
C'est la joie qui déborde de son cœur, c'est l'amour qui brille dans ses yeux, c'est la robusle assurance de ses dix-huit ans qui salue la vie pleine de roses et de soleil. Avant de fermer ses persiennes, elle reste un bon moment à la fenêtre :
« Enfin! murmure-t-elle en elle-même. Oh! enfin!
la villa est ouverte et habitée... Elle n'a plus l'air d'une prison! C'est un palais enchanté, un jardin enchanté... »
Elle ne quitte pas des yeux la villa et se dit en souriant.
« Non! non! Plus de Suisse! plus deZermatt! On restera là, parce que je le veux, moi. »
Le lendemain matin, de très bonne heure, François Roero se trouve de nouveau à cheval sous le petit balcon de la vieille maison.
— Bonjour, madame Eugénie!... Bonjour!
Il appelle madame Eugénie, c'est vrai, mais il regarde toujours la fenêtre d'Hélène, qui est déjà grande ouverte.
— Madame Eugénie!... Bonjour!
Hélène continue à ne pas se faire voir. « Petite mère », au contraire, déjà tout habillée, en robe noire, son col blanc serré autour du cou, ses beaux cheveux blancs bien peignés, ne tarde pas à se mettre au balcon.
— Bonjour, monsieur François... Avez-vous bien dormi?
— Très bien. Et cette paresseuse de Loulou? Madame Eugénie se penche vers la fenêtre de la
jeune fille :
— Sa fenêtre est ouverte : elle doit être éveillée... Hélène!
— Loulou! appelle, à son tour, François.
Pas de réponse : un moment de silence, puis un cri de madame Eugénie qui se sent embrasser et serrer à l'improviste, et la figure d'Hélène dépasse du balcon.
2/:i LOULOU
— Bravo, monsieur François! avec tous vos compliments, vous avez fait tourner la lôte à la Pinella! Elle est déjà à la cuisine, en train de composer son menu pour le déjeuner: du risotto blanc, ou du risotto jaune avec des foies de volaille? C'est là le problème.
— Comment? Je viendrais encore déjeuner ce matin?
— Bien entendu!
Madame Eugénie, bien que très contente, se croit en devoir de corriger et d'expliquer l'invitation quelque peu impéralive de cette folle enfant :
— Vous nous ferez grand plaisir... Pourquoi voudriez-vous rester seul à la villa? N'ôtes-vous pas chez vous, ici? Par conséquent, c'est entendu : vous viendrez tous les jours déjeuner et dîner à la vieille maison.
— Tous les jours?... Je ne vais donc plus en Suisse? (Le cheval est sage en ce moment, c'est Roero qui le touche légèrement de l'éperon pour le faire caracoler sous le balcon.) Tous les jours, non. Ce serait abuser.
— Tous les jours, oui! Petite mère Ta dit. Et ne vous faites pas attendre... pour ne pas mettre au désespoir la Pinella.
— J'ai dit : « Tous les jours, non. »
Le cheval se cabre, mais la signorina ne s'effraie pas : elle a deviné le motif.
— J'ai dit : « Tous les jours, oui. »
— Mais, mais, mais, Hélène!... (Madame Eugénie voudrait, comme d'habitude se montrer sévère.) Est-ce ainsi qu'on parle à M. François?
— A M. François, on dit : « Je veux que ce soit comme cela. »
Et la jolie tête brune disparaît du balcon.
A onze heures précises, Roero se présente au seuil de la salle à manger : il est pomponné, parfumé, guêtre de blanc, ses moustaches sont encore plus retroussées; le corps svelte, élégant, la figure maigre et pâle, il a l'air d'un vrai jeune homme.
— Me voici ! La petite Loulou a dit : « Je veux », et j'obéis... par peur des caprices!
Hélène, ce matin, comme lorsqu'elle est seule avec madame Eugénie, se conduit en jeune fille aimable, active, calme et attentionnée. Elle a une robe de piqué bleu, avec un grand col blanc rabattu et une grosse cravate de soie noire. Elle aide Louise à mettre la table ; elle l'aide aussi durant le déjeuner, quand il le faut. Au dessert, elle prépare, comme toujours, le plat pour Roland et elle le lui porte elle-même au potager.
Sitôt Hélène sortie, Louise s'approche de M. François :
— Si mademoiselle était seulement un peu plus grande, elle ferait une belle femme, avouez-le I
— Même comme cela, elle Test assez pour troubler la cervelle aux gens!... A propos de vos observations, madame Eugénie, je vous annonce que Nino le More est parti hier soir pour Casalpo. Je bâtis à Casalpo. Je fais réparer la ferme et construire quelques bâtiments. J'ai envoyé notre jeune homme surveiller les travaux. Il restera là-bas, en Piémont, tant qu'il me plaira. Il vise trop haut, notre sociahste.
Madame Eugénie pousse un soupir de compassion pour le pauvre Nino.
— Quant à Hélène, elle a retrouvé sa bonne humeur ces jours-ci, heureusement. C'a été une fausse alerte de Louise, qui, à force de prétendre qu'elle voit tout voit quelquefois même ce qui n'est pas.
— Pardon, madame, je...
Louise voudrait se défendre, mais Hélène rentre avec le plat vide de Roland, et la conversation à propos de Nino demeure interrompue.
Bien avant le soir, François est déjà à la grille de la vieille maison : il voit Hélène occupée à cueilUr des fleurs dans le jardin, il s'arrête à la regarder.
— Mademoiselle Loulou!...
En reconnaissant la voix de François, elle se retourne, rouge de plaisir.
— Mes compliments! Je ne vous attendais pas si tôt. C'est bien gentil de votre part. Venez m'aider. Je cueille des fleurs pour la salle à manger.
François ne bouge pas. Il cherche à la taquiner :
— Est-elle coquette, cette Loulou! Encore une toilette!... Hier, de la mousseline blanche avec des rubans mauves; aujourd'hui, de la mousseline crème et des nœuds olive...
— Et ce matin?... Vous ne vous rappelez seulement plus!
— Du piqué bleu, un col blanc, une cravate noire.
— Vous voyez donc que c'est la peine de changer... pui.sque vous le remarquez et que vou&s avez si bonne mémoire !
Ce ne sont pas les paroles qui ont de la valeur, c'est le ton : Hélène a répondu d'un ton si gracieux,
si aimable! François en reste frappé, mais continue à plaisanter :
— Par exemple, elle est petite. Loulou! petite, petite, petite !
— Je le sais bien, que je suis petite! D'autres me Tout déjà dit.
— Olivieri?
François pousse la grille et s'avance. Hélène rit, d'un rire un peu étrange.
— Oh! Olivieri, non. Mais madame Eugénie me le répète à chaque instant, et c'est le chagrin de Louise.
— Pourquoi dis-tu : « Olivieri, non »?
— Parce qu'Olivieri... ne s'est pas prononcé.
— Je veux savoir la vérité, tout de suite. Je veux savoir pourquoi tu ris de cette façon, gamine de Loulou IJe parie qu'Olivieri te fait un peu la cour,... et que tu es capable de te la laisser faire !
— Cela, non.
— Donc, il te la fait?
— Tenez-moi mes fleurs. Pendant ce temps-là, je cueillerai des roses.
François prend le bouquet à deux mains, en répétant :
— Donc, il te fait la cour?... Ou plutôt il le voudrait... mais toi, non! .. Tu ris, gamine : j'ai deviné!...
— Prenez garde, vous laissez tomber mes fleurs.
— Toi, non... parce qu'Olivieri est trop vieux.
— Olivieri n'est pas vieux, tant s'en faut... Et puis, quand il le serait, qu'importe l'ûge?
— Alors, parce qu'il est trop laid?...
— Beau ou laid, qu'est-ce que cela fait?
— Dis-moi donc ce qui a de la valeur pour toi?
— Une seule chose, très, très importante. (Et, tout en souriant, Hélène soupire et regarde François). Se faire bien aimer!
Madame Eugénie, assise à la fenêtre du salon, lit sa vieille revue. Elle lève les yeux, aperçoit François et Hélène au milieu des rosiers, s'arrête, pensive, à les considérer... Un sentiment d'amertume et de profonde tristesse pénètre peu à peu dans son cœur.
— C'est vrai, murmure-t-elle en hochant la tète; moi, je n'ai jamais été si jeune... jeune comme Loulou !
Un moment après, elle veut se remettre à lire, mais les larmes brouillent ses lunettes.
François Roero passe ainsi sa vie, gai, content, sans penser à rien. Dans le petit monde de Lodignola, il a trouvé le calme, le bonheur et même la gloire : avec le tramway à vapeur, la ferme modèle, les écoles, la fromagerie, avec le magnifique uniforme qu'il a offert à la musique municipale, il est devenu à Lodignola l'idole du peuple et le vrai père de la patrie.
On a fait, en l'honneur de François Roero, de grandes illuminations accompagnées de salves de mousqueterie, de feux d'artifice, et la musique municipale a inauguré sa nouvelle tenue en jouant dans le jardin de la villa Roero l'hymne de Garibaldi, la marche royale et la Marseillaise, ne connaissant pas au juste les goûts du patron.
Un jour, il reçoit une lettre qui le met de mauvaise humeur. C'est Faraggiola qui le prie de leur
envoyer, à lui et à Estensi, des nouvelles de la baronne Arcolei :
Pourrais-tu me donner des nouvelles de notre chère Donna Stéphanie? Nous lui avons écrit plusieurs fois, à Borgoprimo et à Milan, mais elle persiste à garder le silence. Et toi, es-tu plus heureux?
« Ouf!... Je lui répondrai ce soir ou demain. »
François n'a jamais répondu. Ce n'est certes pas le temps qui lui a manqué, mais la volonté. Il est dégoûté de tous ces gens égoïstes, monotones, et si rococo !
« Je répondrai de Suisse... »
Mais il ne tarde pas à oublier aussi la Suisse.
Les promenades en voiture remplacent maintenant les courses à cheval. Il conduit lui-même son break, et, sous un prétexte ou sous un autre, il passe toujours par la vieille maison pour prendre ces dames.
Un soir, François et Hélène ont projeté avec madame Eugénie de faire le lendemain matin une excursion jusqu'à Valpiana; on doit visiter les travaux d'un nouveau pont sur le Lambro.
Le break doit être à la vieille maison à huit heures et demie, et, à huit heures, il attend déjà devant la villa.
François descend, donne un coup d'œil aux chevaux, échange quelques mots avec le cocher, et s'apprête à monter sur le siège, quand il voit entrer le facteur du télégraphe.
— Nous y voilai marmotte-t-il en prenant un air sombre.
11 ouvre la dépêche, la parcourt et fait un geste de dépit.
Je vais à Milan pour quelques heures; je vous attends vers midi.
— Eh ! oui, murmure-t-il, cela devait m'arriver un jour ou Tautre...
Il fait deux ou trois pas pour sortir, pour aller porter cette nouvelle à la vieille maison, puis il s'arrête tout net :
(( Et Hélène?... Si elle me demande où je vais?... pourquoi je pars?... »
Il ne se sent pas le courage de retourner là-haut, de revoir Hélène, de lui dire adieu, qui sait pour combien de temps?
« Qui pourrait deviner les nouveaux projets et les fantaisies de la baronne?... »
Il écrit deux mots à madame Eugénie pour s'excuser d'être obligé de remettre la promenade à un autre jour, et il part, en maugréant, avec la voiture qui se trouve attelée.
« Remettre la promenade... à un autre jour! se dit-il. Et si je ne peux plus revenir à Lodignola?.., »
La campagne ne lui a jamais paru aussi belle, il n'a jamais tant aimé ce coin de pays.