‹ Loulou. Traduit de l'italienChapitre 3 sur 19 · LE TERRIBLE RASEUR · texte numérisé non relu

LE TERRIBLE RASEUR

François se précipite sur son ami Nespola, qui ne cesse de l'appeler sous la fenêtre :

— Allons, allons...

— Tu es fâché?... Au lieu de travailler à ta comédie, avoue-le-moi, tu étais avec Dalila?... Je viens d'en avoir l'idée...

Il part d'un grand éclat de rire.

François est furieux. Il attrape son ami par le bras et l'entraîne vers la place du Dôme.

— Allons, allons... Assez cte plaisanteries!

— Quelle figure! quels yeux!... C'était Dalila, décidément!...

Et l'animal de rire plus fort.

Dalila est une divette de la troupe Scalvini, ainsi nommée à cause du rôle qu'elle joue dans une parodie, — la Mâchoire d'âne^ — le grand succès du jour à la Canobbiana.

— Rappelle-toi bien... C'est la première et aussi la dernière fois que tu le permettras avec moi de pareilles libertés... J'entends être le maître chez

moi; cl quand je n'y suis pas, je n'y suis pour personne, et encore moins pour loi, ne l'oublie pas!... Tu n'es ni mon père, ni mon frère. Tu n'es qu'un ennuyeux personnage...

Nespola, surpris, choqué, se raidit et se campe :

— Si lu t'emballes comme cela, je préfère m'en retourner. Retournons.

— Avance, avance ! et dépôche-loi î... Que veux-tu? Pourquoi es-tu venu? dis?... Qu'y a-l-il de si pressé?

— J'ai un duel.

— Encore!... Tu te feras tuer, un beau jour...

— Merci de l'augure. Les témoins de mon adversaire seront au Café de l'Académie, à sept heures et demie.

— Qu'est-ce que cela me fait!

— Tu me serviras de témoin et tu m'aideras à en trouver un autre. Place du Dôme, nous prendrons une voiture et nous irons le chercher. N'importe qui : il n'y a pas de temps à perdre; il est près de sept heures.

— Je ne peux pas. Tu sais, d'ailleurs, que les duels et toutes tes histoires sont choses qui ne me plaisent aucunement...

Au môme instant, il sent Nespola lui serrer le bras :

— Qu'y a-t-il?

— Hein?... la belle femme!... Pardieu, je me battrais pour elle plus volontiers que pour Depretis.

(rélait la baronne Arcolei qui les dépassait, svelte et cambrée, de son pas cadencé, rapide.

La frayeur dissipée, sa hardiesse lui était revenue : elle voulait voir ce type curieux qui s'appelait « Nespola »; elle voulait jouir de l'embarras de son ami, l'intimider, le confondre par son impudence.

— Depretis?... (François a la voix légèrement altérée.) Pourquoi Depretis?...

— Parce que je me bats pour Depretis. Ne te Tai-je pas dit?

— Toi?... Mais n'es-tu pas républicain?

— J'ai défendu Depretis à propos de la réforme électorale... Par cette loi, c'est lui qui vient à moi; ce n'est pas moi qui vais à lui.

— Avec qui te bas-tu?

— Avec Bonaldi de la Difesa Lomharda ^ . Roero, toujours plus agacé, fronce les sourcils et

mordille sa moustache.

— Mais moi..., je suis en excellents termes avec Bonaldi!

— Il m'est tout ce qu'il y a de plus antipathique : je déteste sa figure jaunâtre, imberbe, qui tient du prêtre et du domestique... Et puis, je suis plus ou moins occupé, soit! mais, comme journaliste, il est •plus bête que moi.

— Et c'est pour cela que tu veux te battre avec lui?

— C'est pour cela que je ne peux pas supporter ses airs importants, son affectation de se mettre en habit tous les soirs... Un poseur de sacristie!

— Mais moi, je te le répète, je suis très lié avec Bonaldi, et je ne puis aller le provoquer de ta part, pour de pareils enfantillages!

L'autre regarde Roero et sourit :

— Mais c'est lui qui me provoque ! ... Je l'ai envoyé rouler sous les tables du Café Manzoni : il m'avait appelé cynique, et Depretis traître, en criant que

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