PRÉFACE
Je veux résumer lei récit des faits merveilleux qui se répètent depuis plus de trente ans autour de la Grotte de Lourdes.
La tâche est difficile ; elle est même périlleuse pour un médecin.
Au milieu de ces guérisons étranges qui échappent à toute règle, à toute loi, il en est un très grand nombre qui présentent des garanties scientifiques, irrécusables, et défient toute critique. Mais dans ces matières, trop souvent, on ne connaît ni tolérance, ni droit au libre examen.
Dans nos Académies, nos écoles, Lourdes est un mot mal sonnant. On ne le prononce qu'avec réserve. C'est une question jugée d'avance par tous ceux qui conduisent à notre époque le mouvement des opinions et des
idées: Question de foi, nous disent-ils, qu'il faut abandonner à l'enthousiasme, à l'entraînement des foules.
Ce n'est pas du haut d'une chaire, sans aucun élément d'information, que l'on peut donner la signification d'un fait inconnu. On nous donne l'écho d'une doctrine, d'une conviction déjà faite, d'une idée préconçue.
Le véritable témoin et le seul juge c'est le médecin du malade. Il parle en clinicien, en homme d'expérience; il parle de faits qui lui sont familiers, de résultats qui se passent sous ses yeux. Écrite sur ses indications et sous sa dictée, l'histoire de Lourdes repose sur des bases indiscutables.
L'opinion s'est émue devant des témoignages aussi importants que nombreux. Les écoles de la Salpêtrière et de Nancy, rompant avec les traditions du passé, ont compris qu'il fallait sortir d'une négation systématique.
Elles ont reconnu qu'il y avait autour de la Grotte des guérisons capables de frapper d'éton-
nement les spectateurs les plus instruits, mais ces guérisons, disent-elles, doivent trouver dans les théories de la suggestion une explication décisive.
J'ai voulu lire et vérifier les observations relevées à Lourdes depuis 1858 par des médecins instruits, consciencieux; j'ai compris que ces médecins avaient retracé, en narrateurs fidèles, des faits qui s'étaient passés sous leurs yeux, et que ces faits sortaient absolument du cadre habituel de nos études.
A ceux qui pourraient me dire : On ne discute pas les miracles, on passe à côté en soulevant les épaules, en détournant la tête, je répondrai par cette parole de Diday : « Entre tout croire et tout nier, sans vouloir regarder, il n'y a que l'épaisseur de la plus mince circonvolution cérébrale ; c'est dans l'un et l'autre camp que se recrutent les armées de l'intolérance. »
Le médecin est l'homme de l'observation. Avant de s'occuper de la doctrine, il doit
grouper tous les éléments qui peuvent servir de base à ses conclusions.
J'ai demandé à mes confrères de me renseigner sur les guérisons dont ils avaient été les témoins. J'ai pu surprendre moi-même, sur des malades de ma clientèle, ces modifications instantanées, et les juger en connaissance de cause. Pendant cinq ans, durant les pèlerinages, assis au Bureau des médecins, j'ai vu ces interminables défilés de malades, de guéris, de ressuscites; je me suis habitué au bruit, à l'enthousiasme des foules. J'ai pu distinguer l'illusion qui console, la foi qui ranime et toutes ces modifications passagères, effort suprême de la volonté.
J'ai vu des guérisons qui ne pouvaient recevoir aucune interprétation scientifique, et ce que j'ai vu, cinquante, cent médecins l'ont vu comme moi.
C'est moins une œuvre personnelle qu'un travail de critique et de compilation que je vais écrire. Je prends les faits tels que les
exposent les hommes les mieux placés pour les bien connaître. Je les groupe, je les rapproche de faits analogues, et je cherche s'ils peuvent recevoir par quelque côté, une explication naturelle. Les différences profondes qui séparent ces résultats de ceux que nous observons sont d'une évidence telle, qu'ils doivent frapper tous les esprits.
Les miracles de nos hôpitaux, qui marquent le dernier degré de la puissance de la nature ou de l'art, ne sont qu'un jeu à côté de cette force mystérieuse qui se révèle à Lourdes. Là où finit l'action de l'homme, commence à peine l'action surnaturelle. Le médecin, qui assiste pour la première fois au bouleversement de toute loi, s'arrête étonné, interdit, et cherche vainement des points de repère.
Mais, si les faits ont cette réalité, cette évidence, comment soulèvent-ils de pareils doutes et de telles protestations?
A moins que le malade ne soit un de vos clients, de vos proches ou de vos amis, il est
bien difficile de vous faire en quelques instants une opinion sur la nature et l'importance des modifications qui s'opèrent sous vos yeux. Il faut une enquête approfondie, il faut que le temps consacre ces résultats.
J'ai attendu 14 ans avant de publier l'observation d'une de mes malades; cette sagesse, cette lenteur, ces enquêtes longuement conduites, ne sont pas du goût de la foule. De là souvent des notes discordantes sur une même question.
Dans notre société positive et sceptique, il se fait un étrange retour vers le mystérieux. Le xix° siècle finit au milieu de manifestations et d'idées, qu'il reléguait naguère dans le domaine des impostures. Que penseront nos successeurs de l'action des médicaments à distance, des phénomènes de transfert, de la puissance de l'aimant?
Les guérisons de Lourdes élèvent notre pensée plus haut, mais ne soulèvent pas de plus difficiles problèmes. Elles sont plus faciles à
apprécier comme fait. Une plaie qui se ferme, une tumeur qui s'efface, sont en effet plus faciles à constater qu'une suggestion à échéance fixe ou un changement de personnalité. Sans doute, pour interpréter ces guérisons, il faut sortir des conditions qui régissent la matière. Mais la conception de l'univers, et les harmonies du monde soulèvent aussi d'insolubles questions ; et, dans la notion de l'infini, il y a plus de surnaturel que dans tous les miracles de toutes les religions.
C'est cette pensée que Pasteur développait dans un magnifique langage, dans son discours de réception à l'Académie française :
« Au delà de cette voûte étoilée qu'y a-t-il ? de nouveaux cieux étoiles, soit : et au delà ?
» L'esprit humain, poussé par une force invincible, ne cessera jamais de se demander : qu'y a-t-il au delà?
» Veut-il s'arrêter soit dans le temps, soit dans l'espace? Comme le point où il s'arrête n'est qu'une grandeur finie, à peine com-
mence-t-il à l'envisager, que revient l'implacable question.
w ïl ne sert rien de répondre : Au-delà sont des espaces, des temps et des grandeurs sans limites. Nul ne comprend ces paroles.
» Celui qui proclame l'existence de l'infini, et personne ne peut y échapper, accumule dans cette affirmation, plus de surnaturel qu'il n'y en a dans tous les miracles de toutes les religions : la notion de l'infini a ce double caractère de s'imposer et d'être incompréhensible.
» La notion de l'infini dans le monde, j'en vois partout l'inévitable expression. Par elle, le surnaturel est au fond de tous les cœurs. L'idée de Dieu est une forme de l'idée de l'infini. »
Que pouvons-nous ajouter à ces paroles du plus grand maître de la science moderne ? Elles sont la réfutation aussi éloquente qu'autorisée de toutes les doctrines matérialistes, dont nous subissons depuis trop longtemps la loi.
J'ai hésité longtemps avant de publier mes
premières observations. Un médecin ne peut s'engager sans crainte sur un terrain où tout est pour lui surprise, inconnu. Le vénérable P. Sempé, le dernier supérieur des Pères de Lourdes, comprit mes incertitudes ; il me tendit la main :
« Je fais appel, me dit-il, au concours de tous les hommes spéciaux. Je voudrais qu'il y eût ici, auprès de nous, une clinique toujours ouverte pour étudier les guérisons qui se produisent . C'est le vœu que formulait Louis Veuilîot pendant la dernière visite qu'il nous fît. C'est le but que je poursuis. J'ai eu le bonheur de le voir en grande partie réalisé. Nous avons auprès de nous un médecin, savant interprète, qui est en permanence auprès de la Grotte : il recueille les observations que lui envoient ses confrères.
» La moisson est abondante, venez avec nous, étudiez, observez en toute liberté ; vous nous ferez part de vos impressions. »
Je serrai la main qui se tendait vers moi;
et pendant quatre ans, j'ai pu suivre, interroger les nombreux malades qui venaient faire constater leur guérison.
Les Pères de Lourdes ont facilité mes recherches. Le Dr de Saint-Maclou m'a donné tous les éléments d'information. J'ai lu tout ce qui a été publié. J'ai analysé deux ou trois cents certificats. C'est le résultat de ces études que je vais essayer de résumer dans les pages qui suivent.