HISTOIRE ET LEGENDE
Les historiens de Lourdes. — Incrédules et croyants. — Les maladies et les guérisons. — Grâces et miracles. — Les maladies organiques et les maladies neryeuses. — Chacun écrit à sa guise l'histoire de Lourdes.
L'histoire de Lourdes a été écrite bien souvent. Elle a été écrite par des hommes témoins des premiers événements, ayant en main tous les éléments d'appréciation, ayant vécu dans le commerce, dans l'intimité de Bernadette, par des historiens d'un talent consommé, par des savants et des médecins.
Tout le monde a lu le livre d'Henri Lasserre, livre
qui a été traduit en 22 langues et tiré à plus d'exemplaires que les ouvrages les plus vantés ou les plus bruyants du siècle (1). Avec les Annales, dont la publication remonte à 1868 et qui forment aujourd'hui un recueil de 22 volumes, nous avons le bulletin officiel de l'œuvre : œuvre si considérable que nul historien ne pourra désormais l'embrasser dans son entier. Il faudra, pour l'étudier, remonter à cette source d'informations où sont recueillis, jour par jour, tous les événements dans leur ordre de succession et avec toutes les couleurs fugitives que l'on ne peut reproduire à distance.
Cette succession, un peu monotone, de faits qui se répètent avec les mêmes caractères, finit par s'imposer à l'attention et entraîne la conviction. Les rédacteurs, les témoins, les personnages changent : les faits conservent la même physionomie. La Vierge, qui avait ravi Bernadette, avait gravé dans son esprit le souvenir d'un type parfait, immuable, et la main de cette Vierge, depuis plus de trente ans, semble laisser une empreinte égale dans ses manifestations.
En faisant dans les Annales le relevé des observations les plus importantes, on trouverait les matériaux d'une œuvre considérable.
On y trouverait la preuve, éclatante comme la lumière, que les faits de Lourdes n'empruntent pas aux sciences
(1) Drumont, La dernière bataille.
humaines leurs moyens d'action, leur méthode toujours lente, graduelle, et leurs résultats souvent mal assurés.
Ce travail sera certainement fait. On reprendra dans ces archives toutes ces observations pour les classer, les mettre en regard et les placer sous le patronage de tous les médecins qui les couvrent de leur autorité. On aura, de la sorte, un travail clinique du plus grand intérêt. On aura dégagé de cette œuvre aux aspects multiples un des côtés les plus surprenants.
Nous sommes encore trop près de ces événements pour leur donner cette consécration dernière que le temps seul apporte. Il est encore impossible de dégager cette étude des préoccupations, du choc des opinions, des jugements préconçus. Chacun écrit à sa guise son histoire et se fait une opinion personnelle.
D'après l'incrédule, à Lourdes, la raison perd ses droits. L'homme le plus sensé s'égare; on vit dans un milieu suggestionné, et la folie en commun règne à l'état endémique. C'est une tache sombre dans notre siècle de progrès. C'est une évocation, une tradition du Moyen âge et de ses préjugés. Semblable à ces grandes ruines qui nous transmettent d'âge en âge les souvenirs du passé, Lourdes, dans sa grotte et sur les bords du Gave, tend la main à cette forteresse, à ce château féodal qui domine sa vallée, conserve aussi intactes dans les esprits toutes les erreurs des siècles précédents,
que, dans les murs de son donjon, les appareils et les grandes lignes de l'architecture du moyen âge. Le soleil éclatant, qui depuis 89 refoule les ténèbres accumulées du passé, n'a pu détruire cette ombre épaisse qui se profile dans le contrefort des montagnes.
Aussi n'hésite-t-on pas à nous dire qu'il faut se hâter de renverser les œuvres des préjugés et de l'ignorance. « Les foyers de superstition, nous dit le docteur Diday, sont comme les foyers d'épidémie ; s'ils ont leur mode de propagation commun, ils ont aussi leurs communes mesures répressives. Un intérêt supérieur commande de les détruire, même au prix de quelques souffrances infligées à ceux qui, pour n'importe quel motif, s'obstinent à les entretenir. »
C'est bien là la maxime pratique des libéraux : déclarer sa liberté propre chose sacrée, usurper celle du voisin — même au prix de quelques souffrances — c'est-à-dire par la violence, les tribunaux, l'amende ou la prison, et défendre ainsi les intérêts supérieurs de la raison menacés.
Pour les pèlerins qui viennent de toutes les parties du monde, pour les foules qui se pressent sur les bords du Gave, Lourdes est la terre des miracles, et quiconque foule son sol sacré en retire des bienfaits signalés. On va plus loin, on affirme que toutes les guérisons ont un caractère surnaturel. On analyse et on discute les faits. On leur donne une interprétation contestable. On néglige
parfois une guérison importante, on souligne à côté un fait d'ordre naturel.
Ces impressions sont reproduites par la presse, dans les conversations, commentées de cent façons différentes, et il est souvent difficile de reconnaître le fait discuté, tant sa physionomie première a été altérée en passant de bouche en bouche.
Ainsi, tandis que chez les incrédules on nie d'avance et sans examen, à l'autre extrémité de l'échelle, on affirme sans preuves suffisantes, et on apporte dans ces études un esprit mal préparé pour la solution de ces questions.
De là est née, autour de l'histoire de Lourdes, une légende reproduite de cent façons différentes, accommodée aux goûts, aux principes de chacun. De là une confusion qui, de nos jours, n'est pas encore dissipée, et entretient souvent dans l'esprit des méfiances insurmontables.
Les médecins pensent généralement qu'il n'y a dans l'histoire de Lourdes qu'une question de foi et d'entraînement religieux. Les guérisons les plus extraordinaires en apparence ne sont que des troubles nerveux mal interprétés. Parmi les catholiques, nous trouvons des préoccupations d'un autre ordre : l'intérêt de la religion, qui leur est cher, leur paraît compromis dans ces grands mouvements de propagande, dans ces élans de foi, qui
laissent rarement l'esprit entièrement libre pour l'appréciation des faits.
Il importe de mettre cette question à son véritable point, de la dégager de toute interprétation erronée.
La plupart de ceux qui critiquent ou jugent les événements de Lourdes ne les connaissent pas, ou les connaissent mal ; ils les jugent , d'après leurs théories, leurs systèmes, ou sur quelques exemples qui circulent sans garanties suffisantes. Les adversaires les plus irréconciliables ne se sont jamais mêlés à ces foules qui se pressent autour de la grotte; ils n'ont jamais voulu remonter à une source sérieuse d'informations.
Il nous paraît utile, tout d'abord, d'indiquer quels sont les malades que Ton rencontre à Lourdes. Quel est le caractère des guérisons qu'on y observe. Quelles sont les garanties que nous présentent les observations publiées ?
Il est essentiel de bien établir les conditions de milieu et de faire connaître les moyens de contrôle; c'est sur ces bases que va s'édifier le récit des événements qui vont suivre.
Les malades de Lourdes ressemblent aux malades que l'on trouve dans tous les hôpitaux. Pendant le pèlerinage national, 1 000 ou 1 500 malades sont réunis autour de la grotte ; c'est une population supérieure à celle de l'Hôtel-Dieu de Paris.
Supprimez les maladies aiguës, fièvres éruptives,
pneumonies, fièvres typhoïdes, vous avez autour de vous toutes les variétés des maladies chroniques, la phtisie et le cancer, les maladies de l'estomac sous les formes les plus diverses, les maladies nerveuses dans toutes leurs manifestations. Vous avez la femme du monde, qui a suivi toutes les eaux thermales, consulté toutes les sommités médicales, et jusqu'à la malheureuse pensionnaire de la Salpêtrière qui, couchée dans la salle des grands infirmes ou classée dans les incurables, a servi de sujet d'étude et subi tous ces traitements qui se renouvellent ou se modifient chaque année.
Il ne se fait parmi ces malades aucune sélection de parti pris. — Ceux qui prétendent que l'on ne rencontre que des maladies nerveuses n'ont jamais vu ces grandes agglomérations. Il y a la reproduction de toutes nos misères physiques; l'enfant lymphatique, avec ses tumeurs blanches, ses caries et ses plaies, les malheureux poitrinaires qui semblent toucher au terme de leurs souffrances, toutes les affections de la moelle, les sourdsmuets de naissance, les aveugles.
Il y a ce que vous trouverez partout où les malades viennent chercher un soulagement. A côté des infirmités physiques, il y a les infirmités morales. Il y a le type de toutes les épreuves, de toutes les misères qui peuvent affliger l'humanité. C'est un sombre tableau qui nous rappelle que, dans la vie de l'homme, la félicité tient moins de place que la souffrance; tableau bien
intéressant pour celui qui, oubliant toute idée préconçue, cherche les grands enseignements qui se dégagent décès multitudes assemblées; tableau triste, mais coloré pourtant d'une douce lumière, car une confiance sans bornes soutient et fait mouvoir tous ces malheureux qui semblent renaître à la vie, en retrouvant un rayon d'espérance.
Voilà donc les clients de Lourdes. Ils sont de tous points semblables à ceux que nous trouvons à chaque pas devant nous.
Oa affirme trop souvent que les malades atteints de troubles fonctionnels ou nerveux peuvent seuls éprouver une commotion salutaire, et que les autres, victimes d'une illusion passagère, ne retirent jamais un bénéfice durable de leur pèlerinage.
On obtient dans les hôpitaux, sur des hystériques, des modifications surprenantes ; on détermine des phénomènes curieux. C'est un terrain si fécond en surprises que l'hystérie! On cherche si, par analogie, tous les faits de Lourdes ne pourraient pas entrer dans ce cadre. Et si quelques-uns paraissent se prêter à ce rapprochement, on condamne tous les autres sans examen. — C'est là une exécution sommaire, un procédé de discussion en dehors des règles.
Il se produit à Lourdes un très grand nombre de guérisons qui ne sont pas contraires aux lois naturelles.
Pour le malade, elles peuvent être une grande grâce, une faveur insigne : la main de Dieu peut effacer la souffrance sous toutes ses formes. Mais pour le médecin, elles ne présentent aucun caractère surnaturel. Ces faits mal interprétés par les foules, auxquels on accorde parfois une importance exagérée, donnent lieu à des confusions. Mais on oublie qu'ils n'ont pas d'éditeurs responsables, ou qu'on ne les donne pas comme exemples de guérison surnaturelle.
M. le Dr de Saint-Maclou, dans un article sur la grâce et le miracle, nous dit combien il est important de distinguer ces deux ordres de faits ; combien il importe de ne pas assimiler aux miracles des guérisons, surprenantes peut-être, mais que les médecins voient partout se réaliser dans les hôpitaux ou ailleurs, sans l'intervention d'aucune cause surnaturelle. Faute de se préoccuper assez de cette distinction, beaucoup de nos amis, nous dit-il, aident ainsi les médecins plus ou moins entachés de naturalisme, à présenter, comme le résultat d'une illusion, que la science actuelle a combattu victorieusement, la croyance aux miracles de Lourdes. Ils font ainsi servir nos erreurs à la propagation de leurs doctrines, preuve d'habileté chez les uns, de légèreté chez les autres: leur coutume est de prendre, dans les livres pieux, dans les publications religieuses, où malheureusement elles abondent, des grâces transformées en miracles éclatants, et de montrer que ces préten-
dus miracles s'expliquent naturellement sans trop de difficulté.
C'est ainsi que souvent on prend un fait mal observé, dénaturé, et on se prévaut de la confusion que l'on signale.
Sous la plume d'un médecin, on relève une erreur et on ne veut plus rien voir, rien entendre.
Si les guérisons sont l'œuvre de Dieu, l'interprétation est l'œuvre de l'homme, et l'homme est toujours faillible. Qui peut compter les erreurs commises dans les divers ordres des connaissances humaines?
En réalité pourtant, on rencontre à Lourdes des guérisons de toutes sortes de maladies. Il y a les guérisons des maladies organiques, des tumeurs, des plaies, et pour ces faits, on ne peut trouver aucune explication naturelle. Il y a sans doute des guérisons qui ne sont pas absolument au-dessus des lois de la nature, mais elles se produisent dans des conditions que nous n'observons pas d'ordinaire. Elles se produisent avec une fréquence insolite, et elles méritent par cela même une mention spéciale. Enfin, il y a toutes les guérisons d'accidents nerveux, guérisons souvent fort intéressantes, qui peuvent donner lieu aux considérations les plus élevées, mais qui imposent à nos jugements la plus grande réserve.
Ces résultats sont appréciés, discutés par les foules qui se pressent sur les bords du Gave. Les médecins
qui se trouvent à Lourdes étudient avec soin toutes les modifications qui se passent sous leurs yeux; mais le médecin du malade peut seul se prononcer avec une entière compétence et une autorité indiscutable.
Entre des témoins d'ordres si divers, les divergences sont inévitables.
Assurément, il serait désirable que tout le monde pût parler le langage de la raison et de la science. Mais cet idéal cherché n'est réalisé nulle part.
Avant que l'histoire ne fixe, par des lignes sévères et dans un cadre exact, le récit d'un événement, la légende a pris naissance et s'est accommodée aux goûts, aux passions de chacun. La presse religieuse peut quelquefois mal interpréter les faits qui lui sont soumis, elle peut les admettre sans contrôle, sans données suffisantes; elle attend rarement l'épreuve du temps. Mais elle est l'écho de la foule que l'émotion ou l'enthousiasme soulève, qui comprend mal le langage scientifique et qui ne peut attendre ni la critique, ni la discussion du fait. — A chacun son rôle. Laissons aux malheureux, aux infirmes, une espérance fondée ou une illusion qui console; laissons aux journaux de propagande, leurs affirmations prématurées, leurs diagnostics sommaires. Nous devons recommander la prudence : mais sur ce terrain, notre responsabilité n'est pas engagée, aucun principe n'est compromis.
Les médecins qui se trouvent à Lourdes peuvent aussi se tromper.
Je me suis surpris souvent moi-même au milieu d'erreurs involontaires; peut-il en être autrement, en présence de malades que nous ne connaissons pas, de guérisons dont nous ne pouvons apprécier exactement ni l'importance, ni la durée? Je dois dire pourtant que les précautions les plus grandes sont prises pour nous mettre à l'abri de toute confusion. Mais, parfois, les éléments d'information nous font défaut. Les certificats délivrés par les médecins sont d'un laconisme désespérant, et laissent souvent ignorer tout ou partie de la vérité.
On cherche même à nous induire en erreur. Je me souviens d'avoir vu, pendant le pèlerinage national, une femme forte, robuste, haute en couleur, qui voulait nous faire constater qu'elle avait été guérie de trois maladies mortelles : un cancer, un kyste de l'ovaire, une tumeur blanche de la hanche. Son médecin, un juif, déclarait avoir constaté sur elle ces trois maladies. C'était beaucoup, c'était trop. Son embonpoint, sa bonne mine, tout nous indiquait que si cette femme avait été malade, il y avait longtemps. Le piège était grossier; nous eûmes quelque peine à reconduire, elle voulait absolument être classée dans les miraculés.
Cette question des certificats mérite de nous arrêter un instant. Les malades qui viennent à Lourdes deman-
der leur guérison vont d'ordinaire trouver leur médecin pour avoir le nom de leur maladie et le récit de ses diverses manifestations. Le médecin refuse souvent toute déclaration, et, s'il donne un certificat, il le rédige en termes vagues, ambigus. Gomme dans les oracles de l'antiquité, il y a une double clef qui correspond à deux solutions opposées. Que le malade guérisse ou qu'il conserve ses infirmités, le résultat a été plus ou moins prévu.
Mais, avant de blâmer mes confrères, je dois dire que j'ai fait comme eux; j'ai partagé leurs préoccupations j'ai refusé de donner des certificats. En racontant avec quelques détails un fait qui m'est personnelle donnerai une idée assez exacte de la position prise par le corps médical.