RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
Bernadette et sa mission. — Faiblesse de l'instrument. — ■ Grandeur du résultat. *— Les médecins à Lourdes. — Principales objections. — Clinique pendant les pèlerinages. — Les archives, bulletin officiel de l'œuvre. — Encore le surnaturel dans notre siècle.
"Nous avons démontré, dans la première partie de notre récit, que les visions de Bernadette ne furent le résultat ni d'un trouble de ses sens, ni d'une maladie de son esprit.
CJne enfant de 14 ans, une bergère ignorante ne pouvait, sans préparation, sans culture, faire entendre au monde de si hauts et si graves enseignements, proclamer le dogme à peine connu de l'Immaculée Conception, nous laisser l'image de cette Vierge idéale que le génie [des plus grands maîtres n'avait pas entrevue.
Pour jouer un tel rôle, il fallait plus que l'esprit borné de la fille du meunier Soubirous. Pour subir, pendant plus de 20 ans, le choc de toutes les contradictions, il fallait une volonté ferme au-dessus de toute défaillance, il fallait un mobile, un but bien défini. Pour remplir le monde de ces retentissants échos, une lumière surnaturelle devait éclairer l'âme de cette faible enfant.
L'hallucination et la folie auraient-elles pu jeter
devant ses yeux, comme dans un rêve, l'image de sa Vierge et faire entendre à ses oreilles ces colloques mystérieux dont elle comprenait à peine le sens? — L'hallucination et la folie ne donnent ni le talent ni le génie. Devant son esprit troublé, les visions, les pensées de son enfance devaient seules se réveiller. Un malade ne reproduit pas un tableau de Raphaël, s'il ne l'a jamais vu; il ne récite pas des poésies du Tasse s'il ne les a jamais apprises. L'esprit de Bernadette ne pouvait s'élever à la hauteur d'un programme divin, convier le monde à la pénitence, décrire avec cette méthode, cette sûreté, une Vierge dont aucune image n'avait pu lui donner le modèle.
Entre la cause et les effets, entre l'instrument et les résultats, il y a une disproportion qu'aucune théorie ne saurait combler.
Dès la quatrième apparition, un médecin est auprès de Bernadette. Il s'attache à ses pas, il ne la quittera plus. Il est incrédule, mais il rend hommage à la bonne foi, à la sincérité de l'enfant. Il discute, il écarte toutes les objections que l'on élève. Désormais, il n'y aura pas une heure dans la vie de Bernadette qui puisse échapper à la critique, à l'examen. Jamais âme d'enfant n'a été disséquée de la sorte.
Diday, Voisin affirment qu'elle est hallucinée ; mais ils ne la connaissent pas ; ils ne l'ont jamais vue. Le
î)r Robert, qui la voit chaque jour, déclare que c'est une femme simple, modeste et d'un rare bon sens.
Les premières guérisons qui se produisent autour de la Grotte viennent donner une confirmation éclatante aux paroles de Bernadette.
Ce n'est plus seulement Dozous, c'est Vergez ; ce sont tous les médecins des malades, qui deviennent les témoins et les juges des modifications obtenues. Ainsi commence cette grande enquête qui se continue jusqu'à nos jours.
Nous avons le nom des malades, le nom des confrères appelés en consultation; et depuis 30 ans, pas une protestation sérieuse ne s'est élevée. Du moins aucune contre-enquête n'a été tentée. Les faits qui ont reçu la consécration du temps, qui sont appuyés par des documents sérieux, sont restés indiscutés.
Qu'il y a loin de là, disions-nous, à une œuvre de pur enthousiasme sans moyen de contrôle ou de discussion !
L'histoire de Lourdes a été écrite en entier par des médecins. Devant cette série de témoignages qui s'étagent en se prêtant un mutuel appui, la négation ne suffit plus.
On a d'abord souri avec indifférence; on a détourné la tête. C'est une fable a-t-on dit. — C'est une suggestion grossière. — Ce sont des enfants, des malades, des foules que leur foi soulève et égare. — Mais voilà
que des hommes sérieux, des savants, des médecins sont entraînés à leur tour. C'est donc une folie collective?— Non, tout le monde s'est trompé. Il y a quelque chose dans ces affirmations répétées. La bonne foi est indiscutable ; ce n'est plus qu'une question de point de vue à redresser entre des gens également honorables, également instruits.
L'hypnotisme et la suggestion vont nous permettre de conclure une trêve et de donner satisfaction à toutes les affirmations. Convaincus et incrédules vont pouvoir se tendre la main. Avec l'École de Nancy, toutes ces guérisons merveilleuses sont des phénomènes nerveux, méconnus. Elles sont l'effet d'une immense suggestion. Mais cette suggestion qui nous a tous fait rêver, qui semblait nous ouvrir des horizons sans limites, commence à se ranger dans des limites précises et dans des lois bien connues. Nous savons qu'elle efface des troubles nerveux ; mais qu'elle ne peut guérir en un instant une plaie profonde, restaurer un tissu détruit, enlever les tubercules de nos poumons. Et voilà que nous trouvons à Lourdes plaies et tumeurs qui s'effacent, poitrinaires qui ressuscitent, cancers qui disparaissent, maladies organiques de tout genre qui s'évanouissent, comme une douleur fugace.
Nous notons à peine les maladies nerveuses qui devraient occuper une si grande place dans les résultats obtenus.
, Au milieu de ces foules innombrables, des effets 'de suggestion d'une puissance inouïe restent sans influence sur les guérisons. Ni les immersions répétées, ni les efforts soutenus de la volonté ne peuvent les assurer ; elles se produisent en dehors de toutes les règles, à l'aller, au retour, sur des enfants inconscients, alors que les malades n'osent plus les attendre ou les espérer. Le programme de ces guérisons n'est pas écrit de main d'homme.
En vérité, les négateurs obstinés étaient de plus redoutables adversaires, plus difficiles à convaincre. Les suggestionnistes, en voulant préciser leurs objections, nous offrent un terrain de choix pour les réfuter. Si la suggestion est seule en cause, nous ne pouvons obtenir mieux que M. Gharcot à la Salpêtrière, M. Bernheim à Nancy. Cependant voilà que les maladies les plus rebelles, celles qui ont résisté aux soins des maîtres les plus éminents, ne semblent être qu'un jeu sous le souffle de cette puissance mystérieuse qui se révèle chaque jour à Lourdes.
Voilà 30 poitrinaires qui figureraient avec honneur dans une statistique de Koch; voilà des malheureux depuis huit ou dix ans couchés dans nos hôpitaux qui se relèvent et ne retombent plus. Avouons-le, ces résultats ne sont pas à notre portée. Médecins de toute école et de toute doctrine, reconnaissons dans ces événements des manifestations qui nous sont inconnues,
que nous ne pouvons reproduire, qui échappent à toutes nos interprétations.
Disons avec Bernheim : les faits existent, toutes ces observations ont été recueillies par des hommes honorables. — Quant à l'interprétation, si nous voulons la connaître, étudions les faits, non pas à distance, en choisissant les exemples favorables à notre thèse, en écartant les autres; mais, imitons les confrères qui nous ont précédés. Gomme eux peut-être nous trouverons, dans les malades de notre clientèle, une de ces guérisons, que notre science ne pourra expliquer. Mais certainement, dans le grand nombre de faits qui ont été publiés, il nous sera facile de trouver tous les éléments d une sérieuse enquête. Le corps médical est engagé trop complètement dans ce grand débat, pour qu'il soit possible de fuir une solution qui s'impose. Ce n'est plus à des enfants, à des femmes, à des ignorants, à des abusés qu'il s'agit de répondre. C'est à des amis, à des confrères, à des hommes d'un talent, d'une expérience reconnus, et dont la probité ne fait doute pour personne.
Nous avons vu qu'il y avait à Lourdes un bureau de médecins, une clinique véritable pendant les pèlerinages. Lourdes a de plus ses archives. Les missionnaires ne se sont pas contentés de graver sur la pierre et le marbre l'histoire de ces événements merveilleux, d'élever ces magnifiques basiliques qui continuent les
plus belles traditions de l'art chrétien ; dans un recueil mensuel et dans un journal hebdomadaire, ils ont conservé le récit des événements accomplis depuis plus de 30 ans.
Avec les Annales, on peut reconstituer toute l'histoire de Lourdes. On trouve là non seulement le résumé des guérisons, les certificats des médecins ; mais tous les progrès de ce mouvement inouï pour notre âge, qui commence auprès de la Grotte, en 1858, et s'étend bientôt dans le monde entier.
Quand l'homme veut interpréter une œuvre divine, il y a des lacunes et des imperfections dans son langage. Nous ne pouvons à notre gré déchirer tous les voiles. Mais, par un travail patient, persévérant, en accumulant les preuves que le temps nous apporte, nous arrivons toujours à la démonstration cherchée.
L'histoire de Lourdes doit se lire dans l'ensemble de ces faits merveilleux qui se prêtent un mutuel appui et forment un bloc inébranlable, à l'abri des vaines disputes et des critiques superficielles. Sans doute, on peut détacher un exemple, chercher les côtés faibles, les résultats incomplets. On peut pendant les pèlerinages relever des affirmations prématurées, des espérances que le temps n'a pas confirmées. Ce sont des objections de détails qui n'atteignent pas l'œuvre dans son ensemble. Il ne s'agit pas ici d'une question de nombre mais de doctrine. On peut relever contre nous toutes
les erreurs que Ton voudra. Nous ne saurions prétendre à l'infaillibilité; il nous suffit de démontrer qu'il est un certain nombre de faits qui échappent à toute interprétation scientifique. C'est ce que nous venons de prouver surabondamment, dans le cours de ce travail.
J'ai pu donner à mon raisonnement une forme trop médicale ; ma pensée reflète malgré moi l'empreinte de nos traités didactiques ou de nos enseignements cliniques. En comparant les guérisons de Lourdes aux guérisons que nous observons dans notre pratique, je compare des éléments dissemblables. La clinique de Lourdes ne ressemble pas aux nôtres ; nos lois sont dépassées, ou violées. Quoique sur ce seuil nos regards ne puissent s'étendre au loin, il y a là matière à un enseignement grave, à une grande leçon, instructive pour le philosophe, pour le chrétien, pour le médecin, pour le savant. Détourner les yeux ne suffit plus; nous sommes une légion d'hommes, de toute condition et de tout état, qui avons vu et observé. Si une erreur de détail est encore possible, une erreur d'ensemble dans les faits et dans les personnes est inadmissible, à moins de renverser les grandes règles de la certitude humaine.
Trente-deux ans se sont écoulés depuis les apparitions.
Cette parole qui, le onze février 1858, s'est fait entendre
au pied des Pyrénées, a retenti déjà sous les cieux
les plus lointains, jusqu'aux extrémités du monde et
dans les solitudes les plus ignorées. — Il n'est pas un peuple dans l'univers qui ne connaisse, ne bénisse, ou n'implore la Vierge dont Bernadette nous a laissé la ravissante image. |
Si nous cherchons la raison ou le secret d'un retentissement aussi rapide, aussi étendu, des considérations d'ordres divers se présentent à notre esprit.
Sans doute, les conditions économiques qui régissent notre époque établissent entre tous les peuples une solidarité jusqu'à nous inconnue.
La pensée vole d'un pôle à l'autre avec la rapidité de l'éclair; avec les chemins de fer, les multitudes se meuvent et se déplacent ; l'ère des grands pèlerinages, fermée depuis le moyen-âge ou les Croisades, a pu se rouvrir avec des facilités nouvelles. Nous touchons à ces commotions sociales entrevues par Joseph de Maistre qui doivent, tout en nous broyant, nous mêler et nous fondre. Nous ne vivons plus isolés, inconnus les uns aux autres ; toutes les grandes pensées, tous les grands mouvements retentissent dans le' monde entier. L'humanité semble vivre d'une seule et même vie, et les peuples, comme les organes divers d'un même organisme, subissent les impressions et le choc de tous les courants qui agitent l'atmosphère.
Cependant, si telle est la raison matérielle de ces grands ébranlements, l'heure n'en est pas moins à Dieu. Il faut remonter jusqu'à lui pour trouver le secret et des
merveilles qui ont apparu, et des grands résultats qui ont été atteints en quelques années.
Il y a trente ans, l'œuvre de Lourdes était bien modeste. Elle s'affirmait péniblement au milieu d'obstacles, de difficultés de tout genre ; les puissances de la terre étaient coalisées contre elle, et la parole d'une enfant faisait seule écho à la voix descendue du ciel.
Depuis, que de chemin parcouru ! Le miracle croît et se développe chaque année ; on ne peut plus compter ceux qui rendent témoignage aux apparitions. Y eut-il jamais affirmation plus solennelle des manifestations surnaturelles? Dans ces lieux autrefois déserts, aujourd'hui célèbres, la raison rend les armes à la foi, la science confesse sa faiblesse et son néant. Les médecins hostiles, sceptiques ou railleurs, vaincus par l'évidence des faits, sont venus, oubliant théories ou doctrines, rendre hommage à la vérité. Avec les centaines de certificats et d'observations scientifiques, que les Annales nous ont conservés, on peut élever, à la gloire de la Vierge de la Grotte, le plus beau et le plus durable monument.
Certes, les œuvres de Dieu sont inimitables et elles ont toutes le même caractère de grandeur ; cependant, je cherche vainement dans le passé, et je ne trouve pas d'exemple pareil. Une Vierge radieuse apparaît à Lourdes, elle dispense à pleines mains les faveurs célestes; elle déchire les nues sur notre tête, pour
nous transmettre les ordres du Très Haut et nous confier le secret de ses prérogatives les plus chères. Nous la reconnaissons à ses bienfaits mieux encore qu'à ses paroles ; depuis plus de trente ans, elle guérit nos souffrances physiques pour atteindre plus sûrement nos cœurs et réveiller nos âmes.
Ces appels réitérés d'un amour maternel, ces accents célestes secouent notre pays et nous donnent, au milieu des plus sombres jours, des gages de surnaturelles et d'invincibles espérances.