HYPNOTISME, SUGGESTION ET MIRACLE
Il y a à Lourdes des entraînements d'une puissance inouïe.
— Ils sont sans effet sur les guérisons. — Hypnotisme veut dire sommeil. — A Lourdes personne ne dort. — Contrefaçon de Lourdes.
Nous avons surabondamment prouvé que la théorie de ia suggestion est impuissante à expliquer les guérisons de Lourdes. Nous ne reprendrons pas cette thèse.
Mais, nous tenons à établir que les plus grands entraînements d'enthousiasme et de foi ne peuvent nous donner la raison de ces guérisons inexpliquées.
L'année dernière, la veille du départ du pèlerinage national, les directeurs traversent les salles d'hôpital, et convient tous les malades à tenter un dernier effort.
— Vous êtes venus, leur disent-ils, de toutes les parties de la France. Rien ne vous a arrêtés, ni la fatigue, ni la longueur du voyage. Vous priez depuis 4 jours, demain il faut partir et vous n'êtes pas guéris! Il nous reste quelques heures pour faire violence au ciel. Venez tous à la Grotte, et là, après la bénédiction, vous vous lèverez, vous marcherez devant votre Dieu et sous son regard. Sa main toute puissante vous portera, vous rendra la force et la santé.
Cet appel électrise ces malheureux. Tous ils viennent ou se font porter devant la Grotte. Vers quatre heures, la procession s'ébranle. Nous voyons entre une double haie de pèlerins qui se tiennent immobiles, un cierge à la main, s'avancer dans un profond silence cinq, six cents malades, défilant lentement un à un, sans un cri, sans une plainte. Il y a les paralytiques, les poitrinaire* qu'un dernier souffle de vie anime à peine. Là, une mère porte son enfant dans ses bras. Ici, des enfants sout iennent leur père ou leur mère. Quelques-uns s'affaissent soutenus et relevés aussitôt par les brancardiers. Le plus grand nombre, par des efforts inouïs, remonte les rampes de l'église du Rosaire, et arrive jusqu'à la basilique.
Un officier à mes côtés me disait : Pendant la dernière guerre, après une de nos plus sanglantes batailles, j'ai vu ainsi défiler nos blessés entre une double haie de soldats; c'était un spectacle pareil, une émotion semblable.
Tous ces malades se sont groupés dans la basilique autour du Saint-Sacrement, et, le visage éclairé d'un rayon divin d'espérance, l'œil fixé sur leur Dieu, dans un suprême effort, une dernière prière, ils ont concentré toutes les puissances de leur âme. Le spectacle était saisissant. Ce n'étaient plus les supplications, les appels bruyants des processions eucharistiques ; c'était un échange muet de sentiments et de pensées avec ce
Dieu dont l'amour égalait la puissance, ce Dieu, seul arbitre de leurs destinées, qui pouvait effacer d'un souffle leurs infirmités, leurs misères. Qui pourra dire quels traits de feu s'échappaient de ces cœurs embrasés? Qui pourra rendre ces colloques silencieux dans lesquels ces malheureux, qui avaient touché le fond de la souffrance et de l'épreuve, traduisaient leur dernière espérance?
Nous sortîmes tous profondément émus de cette solennelle et grandiose manifestation. Nous ne doutions pas que de nombreux malades n'eussent retrouvé la santé, dans un effort qui semblait dépasser les forces humaines, dans une prière dont Dieu seul pouvait mesurer l'ardeur et la confiance. Le directeur du pèlerinage, le R. P. Picard, me disait : Nous aurons demain de nombreuses guérisons. — Je crois comme vous, lui répondis-je, que de nombreux malades se présenteront devant nous, débarrassés de leurs infirmités ; dans tous les cas, toutes les affections que la volonté, la confiance, la suggestion peuvent effacer, auront certainement disparu.
Le lendemain, à 7 heures, nous étions réunis au Bureau des médecins, nous attendions les résultats de la grande manifestation de la veille, les malades allaient partir; le moment était décisif.
Nous attendîmes vainement ; — pas un malade ne se présenta. — Nous vîmes des guérisons déjà connues,
quelques affections organiques améliorées ou guéries, mais pas un malade atteint d'un trouble fonctionnel ou nerveux n'avait retrouvé le libre jeu de ses organes.
La suggestion serait-elle donc un vain mot, ou nos malades seraient-ils devenus réfractaires au choc des émotions les plus profondes ? Cet entraînement progressif, soutenu pendant plusieurs jours, aurait-ii usé leur suggestibilité et leur force de réaction?
Mais c'est le contraire qui devrait se produire. Dans les hôpitaux, les sujets entraînés deviennent des instruments passifs d'une obéissance, d'une docilité extrêmes.
Qu'importe d'ailleurs l'explication, le fait nous suffit. Il reste prouvé que les plus grands mouvements d'enthousiasme et de foi, que tous les entraînements qui soulèvent les foules ne peuvent nous donner la raison de ces guérisons soudaines, nombreuses, inexpliquées, qui s'observent chaque jour à Lourdes depuis plus de 30 ans.
Le pèlerinage national nous réservait cet enseignement; grande leçon, à la portée de toutes les intelligences, et qui s'impose à la méditation des hommes les plus compétents; car jamais d'un côté la suggestion n'a été poussée plus loin, et jamais le résultat n'a été plus négatif.
Les faits de Lourdes, nous dit-on, appartiennent désormais à la science. La science les accepte, les
classe, les étudie ; l'interprétation seule reste en litige. Ainsi posée, la question se précise, se limite et la discussion devient plus facile.
Hypnotisme veut dire sommeil, et c'est, en effet, dans l'état de sommeil provoqué que Ton obtient par suggestion les résultats les plus complets et les plus surprenants.
A l'état de veille, dit Bernheim, beaucoup d'imaginations sont réfractaires au choc des émotions morales.
L'hypnotisme, comme le sommeil naturel, rend le cerveau plus accessible à la suggestion.
A Lourdes, pourtant, personne ne dort. C'est bien à l'état de veille que l'on se plonge dans les piscines, ou que l'on boit l'eau de la source. Dans ces conditions, le cerveau, en possession de toutes ses facultés, peut réagir contre les impressions extérieures, se défendre de tout entraînement.
En outre, ce n'est pas dans l'isolement, dans le demijour, dans le silence, ni sous la fascination d'une parole qui commande, d'un regard qui s'attache à leur regard, que vous retrouverez les malades de Lourdes. C'est à la vive lumière, au milieu du bruit, du tumulte de la foule, alors que tout intéresse et distrait, et que toutes leurs facultés sont constamment en éveil.
Il faudrait un narcotique puissant pour les endormir dans un pareil milieu; ce n'est pas dans un bain d'eau glacée, pris souvent dans les conditions les plus pénî-
blés, alors que les malades se succèdent sans interruption, que l'on pourrait obtenir un pareil résultat.
D'ailleurs nous n'avons pas là des sujets de choix, comme à la Salpêtrière, sur lesquels on peut agir avec méthode, répéter, multiplier les séances. Non, ce sont des malades de tout pays, de toute condition, de tout âge, de tout sexe.
Comment soumettre ces malades, qui viennent pour la première fois et ne séjournent que quelques heures, à un entraînement progressif et savant? Personne à Lourdes ne les connaît; ils sont entourés de leurs parents, de leurs amis ; dans ces conditions, ils peuvent se défendre de toute influence étrangère.
Admettrez- vous la suggestion chez un enfant de trois ans à peine, qui crie et se débat quand on le plonge dans l'eau, qui n'a aucune conscience du résultat que l'on désire ?
Gomment expliquer la suggestion chez des personnes malades qui ne guérissent que rentrées chez elles, alors qu'elles n'espèrent plus, qu'elles ne pensent même plus à leur guérison ?
Tandis que l'hypnotisme peut, à la longue, par des séances répétées, réussir chez tous les sujets, à Lourdes, ni les séjours prolongés, ni les immersions fréquentes ne peuvent garantir le succès. L'eau de la Grotte n'est
pas un médicament dont on peut graduer les doses, prédire à l'avance les effets thérapeutiques. On ne peut promettre ni amélioration, ni guérison; chacun a le soin de sa conduite et le secret de ses espérances.
Mais pour obtenir à Lourdes des effets de suggestion avec ces foules qui se succèdent, avec des éléments si divers, il faudrait créer sur place une sorte d'épidémie suggestive, inoculer dans quelques instants ou dans quelques heures cette épidémie; il faudrait que l'air qu'on y respire, que le sol, que les eaux eussent la vertu de l'aimant.
L'on verrait alors des manifestations d'ensemble, et de même que M. Bernheim peut endormir à son gré toute une salle de malades : poitrinaires, convalescents, rhumatisants; on pourrait, à Lourdes, agir sur un groupe entier et faire relever d'un mot ou d'un geste de longues files de paralytiques ou d'infirmes.
Il n'en est jamais ainsi ; les guérisons y sont relativement rares, et dans tous les cas, ne sont au pouvoir de personne.
Si par la suggestion on obtient une modification heureuse, cette modification ne s'opère que sur des symptômes plus ou moins directement liés à la lésion, sur des troubles fonctionnels éloignés.
Nous savons que, chez les ataxiques, on peut faire disparaître momentanément les douleurs. Il y a des
myélites curables ou susceptibles de s'arrêter spontanément. Il y a des arrêts parfois fort longs dans la marche de toutes les affections; mais l'on ne peut retenir, au profit de l'hypnotisme, toutes ces modifications salutaires, qui se produisent par un effort spontané de l'organisme.
A Lourdes, on assiste, sans aucune suggestion préalable, à la guérison instantanée d'un aveugle, d'un sourd, d'un muet de naissance ; des plaies se cicatrisent en quelques instants ; on voit disparaître et guérir dans les piscines, des tumeurs malignes, des affections organiques de tout genre.
Une dernière considération me semble accentuer, encore plus que toutes les autres, l'opposition entre les faits de Lourdes et les faits d'hypnotisme.
L'hypnotisme ne date quS d'hier, et déjà on reproduit partout et à volonté les expériences les plus étonnantes, non seulement à Paris et à Nancy, mais dans toutes nos chaires, dans toutes nos cliniques, sur les planches des théâtres, dans les concerts et sur les places publiques. La science de M. Gharcot n'obtient pas des effets plus saisissants que la voix de Donato. Ces expériences sont du domaine commun : chacun peut, son gré, endormir, commander, être obéi, trouver un esclave docile qui n'aura plus d'autre volonté que celle de l'hypnotiseur.
Il y a trente ans que Lourdes existe avec ses foules qui se succèdent, avec ses guérisons et ses miracles sans cesse renouvelés. Je ne connais Ipas encore de contrefaçon de Lourdes. Les lieux de pèlerinages abondent, la foi est vive ailleurs, l'enthousiasme religieux se retrouve partout, comment se fait-il que l'on ne retrouve nulle part, ni pareille affluence, ni d'aussi nombreuses guérisons ?
Si, comme le disait M. Diday, en tête de son livre sur les miracles de Lourdes, toutes ces choses n'avaient été inventées que pour gagner de l'argent, le procédé était pourtant bon à retenir et à reproduire. Un pareil trésor ne pourrait rester secret. Faut-il croire que les rochers de la Grotte aient une vertu particulière, et faudra-t-il analyser les pierres des montagnes, l'air qu'on y respire, comme ©n analysait, il y a 30 ans, l'eau de la source, pour y découvrir des vertus cachées?
Non, la science peut chercher encore, perfectionner ses procédés d'analyse, elle ne trouvera pas ces secrets. Le souffle de Dieu a passé dans cette Grotte ; la voix qui parlait, il y a 30 ans, à Bernadette, n'a cessé de se faire entendre, d'appeler les foules, et ces foules sont récompensées de leur foi par des guérisons et des prodiges. Le surnaturel est là; les théories ou les appellations nouvelles ne changent rien au fond des choses.
Par ce temps de libre examen, on ne peut résoudre une question sans l'étudier. Si les médecins croient que les faits de Lourdes sont mal interprétés, qu'ils consentent, la chose en vaut la peine, à dissiper une illusion sans fondement. Mais il n'est plus permis de répondre en haussant les épaules ou par une assimilation dédaigneuse, jetée en passant.
Il y a quelques années, pendant le grand pèlerinage national, un de nos maîtres les plus connus se trouvait à Lourdes. Il voulut bien jeter la nuit, à la dérobée, un regard sur la Grotte, admirer sans doute le spectacle saisissant de cette foule en prières; mais nous l'attendîmes vainement au Bureau des constatations. Cependant, à ce moment-là, 12 médecins se succédaient dans ce Bureau, occupés à relever, à interpréter les observations de 45 malades, qui venaient d'être soulagés ou guéris au sortir des piscines*,
Ce spectacle devait avoir pour un savant un puissant intérêt. Erreur ou vérité, il importait de soulever le voile et de faire jaillir la lumière. Ne serait-on pas tenté de croire qu'au seul nom de Lourdes, une suggestion funeste, mélange de respect humain et de préjugé, a pesé jusqu'à ce jour, sur les yeux et l'intelligence d'un grand nombre de médecins ?