JE SUIS L'IMMACULÉE CONCEPTION
Telle est, en quelques mots, l'histoire entière des apparitions.
(1) Une enfant de 14 ans, connue sous le nom familier de Bernadette, sans aucune instruction, ne parlant que l'idiome de son pays, fille de parents très pauvres, était occupée, le 11 février 1858, à ramasser des débris de bois sur le bord du Gave avec sa sœur et une de ses eompagnes.
Un coup de vent éclate à côté d'elle, et l'enfant se lève, étonnée de cet ébranlement soudain dans ce calme parfait de l'air. Pas une branche ne remue aux peupliers de la rive. Le souffle passe une seconde fois; l'enfant se redresse avec anxiété et regarde la Grotte. Un magnifique églantier croissait alors dans la niche et penchait jusqu'à terre ses branches dépouillées.
Tout à coup, la niche et le rosier s'illuminent, et au milieu de la clarté, sous l'arcade du rocher, elle aperçoit une dame brillante, jeune, admirablement belle. Bernadette, saisie d'abord d'une grande frayeur, terrassée, éblouie, s'affaisse sur elle-même, ploie pour ainsi dire tout entière et tombe à deux genoux.
Elle reste là, immobile, les mains jointes, le chapelet entre les doigts, pâle, les yeux fixes, regardant cette femme mystérieuse, si douce et si belle, le regard cons-
(1) C'est dans les deux premiers livres des Annales et dans l'histoire de M. Lasserre que nous avons pris les détails et les ternies mêmes du récit qui va suivre.
tamment attiré par cette céleste apparition. D'un geste grave et doux, l'apparition fait le signe de la Croix, et la main de Bernadette fait en même temps le signe sacré. Un quart d'heure environ se passe dans cette contemplation. La dame s'incline doucement, sourit et disparaît.
Bernadette revoit le rocher froid, l'églantier nu, la niche vide. Elle se relève et aperçoit ses compagnes qui jouent. Celles-ci l'avaient bien vu tomber à genoux et se mettre en prières, mais, occupées à leur besogne, elles n'y avaient fait nulle attention.
Après un moment d'hésitation, Bernadette raconte à sa sœur ce qu'elle a vu et lui décrit en son langage sa merveilleuse vision.
L'apparition se reproduit le 14 et le 18. Le 18, la dame parlant à Bernadette lui demande de venir à la Grotte pendant 15 jours consécutifs : « — Je vous le promets, répond Bernadette. » Et cette enfant timide, dépourvue jusque-là de toute initiative, reste fidèle à cet engagement. Elle vient chaque jour à la grotte jusqu'au 4 mars. Elle y vient sans autre appui que l'attrait mystérieux qui l'appelle, au milieu d'obstacles de tout genre, malgré 3a défense, les menaces de la police ; alors que tout semble ligué contre elle, alors que le clergé lui-même se montre plutôt hostile que favorable à sa mission.
Pendant cette quinzaine, elle recueille précieusement les paroles que lui adresse la « Dame au vif éclat »,
paroles dont le retentissement doit être sans égal et qui, toutes, auront leur exécution absolue, comme des ordres venus du ciel.
La quinzaine terminée, l'apparition cesse. Bernadette vient vainement chaque jour à la Grotte suivie d'une foule nombreuse ; elle ne voit rien. Elle prie à cette même place, la dame ne se montre pas.
Le 25 mars, la Dame reparaît et, à l'enfant, qui, par trois fois, lui demande son nom, elle répond : Je suis l'Immaculée Conception :
Nom que la bergère n'avait jamais entendu, qu'elle ne pouvait comprendre et qu'elle répétait tout le long du chemin pour ne pas l'oublier, disant à chaque pas « Immaculée Conception », afin de pouvoir porter au curé de Lourdes les paroles exactes de la vision.
Cette dernière apparition devait laisser dans l'esprit de Bernadette une empreinte ineffaçable. En reproduisant cette scène auguste, elle mettait dans ses gestes tant de noblesse, de dignité et de grâce, son regard prenait une telle expression qu'on ne pouvait se défendre d'une admiration involontaire et d'un respect religieux.
La mission de Bernadette est terminée.
Commencée le 11 février, elle s'arrête au 25 mars. Il y aura encore deux apparitions ; mais, comme dans les deux premières, la Vierge ne parlera pas, elle semble
vouloir donner un encouragement, un dernier adieu à sa messagère.
Au bout de six semaines, disons-nous, sa mission est terminée. Jamais, dans tout le cours de la vie, Bernadette n'aura ni visions, ni apparitions.
Elle rentre dans la foule. Rien ne la distingue désormais de ses compagnes. Si son esprit est droit, son jugement sûr, elle n'a pourtant aucune des qualités brillantes qui mettent en relief; c'est avec peine qu'elle pourra recevoir les éléments d'une instruction limitée.
Voilà donc la messagère choisie par Dieu pour nous transmettre ces ordres qui depuis 30 ans ont remué la France et le monde entier, qui ont fait revivre ces grands pèlerinages oubliés depuis les croisades : messagère dont le rôle est si court, instrument bien débile et qui ne conserve aucun reflet de la haute mission qui lui fut un moment départie.
Sous cet humilité, sous cet abaissement voulu, elle aura pourtant un rayon de grandeur que rien ne pourra ternir. Pendant huit ans, à Lourdes, objet de toutes les curiosités, rien ne pourra troubler la simplicité de son âme ; toujours elle reproduira son récit avec le même sens et les mêmes termes ; jamais on ne la trouvera en défaut. Toutes les subtilités viendront échouer devant la sûreté et la fidélité de ses souvenirs.
Quel singulier témoin pourtant! C'est une enfant qui voit, qui entend ce que personne ne voit ni n'entend
autour d'elle. Ses affirmations sans preuves, sans garanties matérielles vont, comme un levier puissant, tout soulever autour d'elle. Comme tout cela confond les données ordinaires de la sagesse humaine !
Ah ! je comprends le grand mouvement de doute et d'incrédulité, de raillerie et de dédain qui est venu faire écho à ces grandes manifestations de foi, inouïes pour notre âge. Je comprends que les incrédules, que les savants, en grand nombre, aient tout nié ; je comprends que les catholiques aient hésité avant de donner leur sanction à la réalité des apparitions ; je comprends toutes les réserves et tous les doutes ; je les ai longtemps partagés. Rarement pareil défi a pu paraître jeté à la raison. Dans Bernadette il y a pour ainsi dire deux personnalités, deux intelligences distinctes et opposées? D'un côté une enfant sans culture, d'une intelligence médiocre ; de l'autre, une enfant d'un sens rare, d'un jugement que rien ne trouble et que l'on ne pourra jamais prendre au dépourvu, ni trouver en défaut.
— Leçon apprise! direz-vous... — Prenez garde!
Bernadette reste huit ans à Lourdes. Pendant huit ans, elle sera soumise à des interrogatoires, à des examens de tous les instants ; elle devra vingt fois par jour faire le récit de ce qu'elle a vu et entendu; elle devra répondre à toutes les objections, à tous les doutes. Jamais, au milieu de tous les pièges qui lui seront tendus, elle ne variera dans ses explications;
son esprit restera inébranlable dans ses souvenirs, comme son cœur saura résister à toutes les séductions.
Pendant huit ans, elle a été le champ et le thème de toutes les discussions; elle a été le livre ouvert dans lequel chacun a pu lire. Jamais âme d'enfant ou de jeune fille n'a été disséquée de la sorte.
Ses historiens nous disent (1) : Bernadette était à Lourdes, mais elle ne s'appartenait pas ; les étrangers se disputaient ses heures et lui enlevaient sa liberté. Personne, peut-être au monde, en ce temps-là, n'était visité comme cette chétive et indigente enfant. Il y avait comme une passion de la voir. Paraître, paraître encore, raconter les apparitions, répondre à des milliers de questions ; subir la contradiction, l'importunité, la louange, l'humiliation, c'était sa vie. Il lui en coûtait de se montrer toujours, à toute heure. Elle souffrait de sa liberté perdue, mais elle se prêtait sans murmure, sans marque d'ennui, et quoique son souffle laissât sentir la fatigue de ses poumons, elle ne ménageait ni sa personne, ni sa parole.
Elle faisait sa narration, mille fois répétée, nue, sèche, puis se taisait. Mais à toutes les questions, elle avait des réponses satisfaisantes, parfois lumineuses, la contradiction la rendait intéressante, et elle avait des traits frappants de soudaineté et de justesse.
(1) Les Annales, (petite histoire de Notre-Dame de Lourdes).
Cette jeune bergère étonne et réduit au silence, par des éclairs de bon sens et d'esprit, les hommes les plus instruits qui luttaient contre elle, avec l'avantage d'une parole exercée.
Oui, Bernadette, devenue le témoin vivant des apparitions, n'était plus l'humble et timide bergère des coteaux de Bartrès. Si on essayait de combattre ses affirmations, un rayon, un reflet surnaturel, venait subitement éclairer son intelligence. Il se faisait une étonnante métamorphose dans cette enfant sans vivacité, lorsqu'elle avait à défendre la vérité et l'honneur des souvenirs dont elle était la dépositaire. Cette transformation, nous pourrions dire cette dualité, a frappé tous les esprits réfléchis ; elle donne à sa physionomie une expression singulière et bien intéressante.
Bernadette était pauvre, et cette pauvreté pouvait être un péril, une tentation. La fortune l'a sollicitée sous toutes les formes. Pour se faire accepter, elle a été délicate, affectueuse, rien n'a pu faire fléchir son désintéressement, même l'extrême besoin. Jamais, pour ses parents dans la gêne, elle n'a voulu accepter aucun don.
Quelle garantie morale n'apporte pas cette vertu portée à un degré si élevé? Ces notes exquises ne sont pas l'apanage des natures faussées par l'hystérie. Chez les hallucinés ou les folles, on n'observe pas cette délicatesse de sentiments qui indique une harmonie
parfaite entre tous les ressorts de la vie physique et les facultés de l'âme.
L'hallucination et la folie ont été les grandes objections des médecins. Deux hommes l'ont particulièrement étudiée à ce point de vue : les Drs Dozous et Diday. Nous allons les suivre sur ce terrain et traduire, dans un langage accessible à tous, les développements fournis à l'appui ou à rencontre de cette thèse.