CHAPITRE V
BERNADETTE EN PRESENCE DES MÉDECINS
Les médecins de Lourdes. — Dozous se sépare de ses confrères. — Le miracle du cierge. — L'extase. — Extase des hystériques. — Extase expérimentale. — Bernadette extatique et hystérique 18 jours dans sa vie entière. — Elle est traitée de folle. — On n'ose pas la faire enfermer dans un asile. — Les médecins les plus hostiles refusent un certificat dans ce sens.
Les apparitions avaient provoqué dès les premiers jours une émotion considérable. Les médecins interrogés, consultés, par leurs amis, leurs clients, par les autorités administratives et judiciaires, durent prendre position et se prononcer.
Ils étaient tous incrédules; leur éducation, leurs études les rendaient absolument réfractaires à toute idée de surnaturel ou de miracle. Leur témoignage ne pouvait être, dans ce sens, suspect de partialité.
Leur première parole fut une condamnation, et une condamnation sans examen. Ils nièrent tout. Avec eux la bourgeoisie, la société éclairée ne prit pas même la peine d'arrêter sa pensée sur ces enfantillages.
Mais la rumeur, qui n'avait d'abord agité qu'une humble société d'enfants, grossissait comme un flot qui monte et pénétrait peu à peu dans les couches poou-
laires. Sous la pression des événements, il fallut sortir de cette négation systématique. La jeune fille fut accusée de supercherie. « Indigne comédie, disait-on, secondée par les parents qui spéculent sur la crédulité du peuple. Le clergé devrait arrêter un charlatanisme sacrilège. »
Sur le terrain étroit où se passaient ces événements, en présence d'une famille honnête que tout le monde connaissait, l'accusation de supercherie n'était pas sérieuse. Il fallut changer de thèse. D'hypocrite habile, l'enfant devint malade, hallucinée, cataleptique.
Nier d'abord les faits, lorsque les faits s'imposent; accuser la sincérité des acteurs ou des témoins ; et si la supercherie ne peut être établie, se retrancher sur un terrain inconnu du vulgaire, faire appel à la science et prononcer en son nom une condamnation sans appel : tel est bien d'ordinaire le programme adopté pour arriver, non pas à la solution, mais à la négation de ces questions.
En outre, les médecins de Lourdes, comme tous les médecins du reste, qui depuis trente ans ont marché sur leurs traces, refusaient de parti pris toute enquête. Si on leur proposait d'étudier le fait, d'examiner l'enfant, d'aller à la Grotte, de suivre dans tous les détails ces phénomènes étranges, ils se contentaient de sourire et de détourner la tête. Nous savons tout cela par cœur, disaient-ils, il n'y a pas de surnaturel, la science
en a fait justice, la scienoe explique tout, elle ne connaît que les faits ; le surnaturel était bon dans les siècles d'ignorance, alors que le monde était abruti dans la superstition, et que l'on ne savait pas observer. Et de nos jours encore, nous dit M. Bernheim, que de superstitions, suggérées par l'aveuglement d'une foi grossière, disparaîtront comme des ombres sous le flambeau de la vérité scientifique! Toujours le même mirage, toujours le culte de la raison vers lequel on s'achemine malgré les déceptions du temps présent, les expériences du passé.
Un des médecins de Lourdes, le Dr Dozous, se séparait pourtant sur ce point de ses confrères. Incrédule comme eux, insouciant, sceptique par caractère, il a passé la plus grande partie de sa vie éloigné de la religion; mais sa curiosité et sa droiture naturelle le poussèrent à tout contrôler par lui-même. Il était, le 21 février, auprès de Bernadette, et il y resta jusqu'à la fin, étudiant avec soin toutes les circonstances des apparitions. Dozous était un des médecins les plus répandus de Lourdes, il avait concouru pour l'agrégation à la Faculté de Montpellier, il était dans la force de l'âge. Très au courant des habitudes et du caractère des gens du pays, médecin de la famille de Bernadette, sa parole devait avoir dans ce débat une importance considérable.
En se séparant de ses confrères, il leur dit nettement:
« De tels phénomènes sont rares, et, pour mon compte, Je ne manquerai pas cette occasion, de les analyser avec soin; les partisans du surnaturel les jettent trop souvent à la tace de la médecine pour que je ne sois pas curieux, puisque les voilà aujourd'hui à la portée de mes yeux, de les étudier attentivement, et de vider à fond et par expérience cette célèbre question. »
Pour bien déterminer l'état réel de cette jeune fille, Dozous s'attache à ses pas avec une extrême persistance ; avant de s'engager dans l'étude et la discussion des apparitions, il veut connaître mieux encore l'éducation, les tendances, le caractère de l'enfant. J'examinai, dit-il, avec une grande attention, son intelligence, ses dispositions morales; les longues études que je fis dans ce sens ne me donnèrent que ce résultat: c'est que Bernadette était douée d'une sage raison, d'une rare bonté de caractère, d'une intelligence ordinaire, qui ne pouvait en aucune façon la disposer à l'exagération d'idées et de pratiques religieuses. Ces faits étant bien établis, afin de détruire toutes les impressions que l'on cherchait à accréditer contre Bernadette, Dozous put se rendre à la Grotte l'esprit libre de toute préoccupation étrangère, observer et analyser tout ce qui se passait sous ses yeux. Il fut témoin du miracle du cierge, du jaillissement de la source; témoin chaque jour de l'état extatique de Bernadette, que des milliers de personnes ont constaté avec lui.
« Il prenait le pouls de l'enfant qui ne portait la trace d'aucune agitation intérieure ; Bernadette jouissait là, comme partout ailleurs, de l'usage de tous ses sens, des mouvements soumis à l'action de sa volonté. En quittant la Grotte, elle n'éprouvait ni fatigue, ni lassitude; pendant les apparitions, elle conversait avec ses compagnes, elle a répondu souvent à leurs questions, et leur a fait part de ce qu'elle voyait. »
La durée de ses stations, qui n'a été que d'environ 18 jours, mérite, nous dit Dozous, d'attirer l'attention. Si elle avait été atteinte d'une maladie de cerveau donnant naissance à des hallucinations de la vue et de l'ouïe, cette maladie n'aurait pas cessé exactement après la dernière de ses stations, sans laisser la moindre trace de son existence.
Ces apparitions elles-mêmes ont fait défaut au milieu de la quinzaine, alors que Bernadette les attendait, les désirait, et se retirait triste de n'avoir rien vu. Depuis lors, elle s'est souvent transportée devant la Grotte, et elle n'a jamais été favorisée d'aucune apparition.
Un cerveau malade ne peut cependant apporter ainsi une règle et une méthode aussi précise dans le jeu de son imagination ou le trouble de ses sens. Dozous nous a laissé le récit du miracle du cierge, dont il a été témoin, et qu'il interprète à sa signification exacte.
L'enfant, à genoux, tenait d'une main un cierge allumé, qui s'appuyait à terre; pendant l'extase, elle
rapprocha ses mains, et ses doigts se croisèrent faiblement au-dessus de la flamme, qu'ils enveloppèrent dans l'espèce de voûte qui les séparait. Le cierge brûlait ; la flamme montrait sa pointe entre les doigts, activée en ce moment par un courant d'air assez fort. Mais cette flamme ne lui parut produire sur la peau, qu'elle atteignit, aucune altération.
Étonné de ce fait étrange, dit-il, j'empêchai que personne ne le fît cesser; et, prenant ma montre, je pus, durant un quart d'heure, l'observer parfaitement. Sa prière terminée, Bernadette se leva. Elle se disposait à s'éloigner de la grotte, je la retins un moment et je lui demandai de me montrer sa main que j'examinai avec le plus grand soin. Je ne trouvai nulle part la moindre trace de brûlure. Essayant alors de placer par surprise la flamme du cierge sous sa main, Bernadette la retira vivement en me disant; « Vous me brûlez. »
Ce fait a été souvent incomplètement interprété. Il renferme deux éléments d'appréciation bien distincts : l'insensibilité et l'absence de brûlure. — Bernadette en extase aurait pu perdre le sentiment de la douleur ; c'est un phénomène que l'on observe dans les maladies nerveuses, sous l'influence de l'hypnotisme, avec le chloroforme, la cocaïne, etc. — L'anesthésie ne renverse pas les lois ordinaires de l'observation. Elle peut être produite dans des conditions physiques déterminées, interprétée d'une façon naturelle; mais la brûlure, la destruction des tissus, par la chaleur, se
produit toujours fatalement et sans tenir compte de la douleur. Approchez un fer rouge d'un cadavre, vous carbonisez les tissus ; un fer rouge d'une personne endormie par le chloroforme, vous la brûlez ; mettez pendant un quart d'heure votre main en contact avec la flamme d'une bougie, que vous en ayez conscience ou non, l'épiderme, la peau, les parties profondes même seront noircies, détruites, brûlées. Que l'on cherche toutes les explications ; que l'on accumule les hypothèses, on ne pourra nous démontrer d'une manière plausible comment, dans ces conditions, les mains de Bernadette ont pu rester intactes.
Non seulement le Dr Dozous a été témoin de ce fait, qu'il décrit en détail, mais toutes les personnes présentes, qui pouvaient atteindre Bernadette de leurs regards, virent la flamme monter par-dessus ses doigts entrelacés, et, sans l'intervention de Dozous, les personnes les plus rapprochées de l'enfant lui auraient retiré le cierge des mains. Ce fait, nous le rapportons en détail, parce qu'il a été souvent mal compris, mal interprété, et qu'il était nécessaire de lui conserver sa signification véritable.
Dozous nous parle encore de la découverte de la fontaine, et nous dit: « Peut-on penser que tous les actes accomplis par Bernadette, pour arriver à ce résultat, soient le produit d'un cerveau malade? L'auraiton vue, sous l'influence de la maladie, quitter la place
qu'elle occupait au haut des grottes, puis se diriger d'abord vers le Gave, afin de boire et de laver son visage, pour revenir vers la fontaine quand la Dame l'avertit de son erreur. — Quel trouble mental put lui indiquer avec précision l'endroit où devait surgir la source destinée à tant de célébrité?
Bernadette, en arrivant à la Grotte, entrait en extase et son visage se transfigurait sous les yeux de la foule. Cette transfiguration était même le seul effet sensible et appréciable des apparitions. — On voyait sa physionomie s'élever, immobile et comme tendue par une attraction délicieuse. Ses joues devenaient extrêmement pâles, et ses deux yeux fascinés semblaient cloués par un rayon de lumière. Sur tout son visage se lisaient le respect et l'admiration. — Ce reflet extérieur n'était que l'empreinte, que le rayon de la vie intérieure qui éclairait sa physionomie et lui donnait cette indicible expression de calme et d'élévation.
Cette extase externe, seule visible des spectateurs, ne lui faisait pas perdre, comme on l'observe dans l'hypnose, sa personnalité', sa volonté propre. Elle parlait, elle donnait des ordres, elle faisait rallumer son cierge ; elle n'oubliait rien au réveil. Son extase interne qui fixait à ce point son regard, sa pensée, toutes les , facultés de son être, était une concentration puissante, exclusive de son attention sur un unique objet; elle
n'avait pas ces hallucinations folles, cette mobilité de sentiments et d'idées apanage de l'hystérie, cette excitation désordonnée que l'on observe avec l'hypnotisme, cette sorte d'ivresse que donnent les poisons; l'opium, le hachisch. Il y avait chez ejle une évolution puissante, régulière, ordonnée des opérations de l'esprit.
L'extase externe était moins complète puisqu'elle laissait intacte la personnalité de l'enfant; l'extase interne conservait à son intelligence son libre jeu, et n'avait rien de commun avec un trouble morbide du cerveau.
Les attitudes que prennent les extatiques ne peuvent assurément servir de preuve pour établir le caractère surnaturel d'une vision ou d'une apparition. Elles expriment l'étonnement, l'admiration, la frayeur, et chacun traduit ses sentiments avec les moyens dont il dispose.
« L'extase hystérique, dit Gharcot, ne possède par elle-même aucun caractère spécial, qui puisse permettre de la distinguer des autres variétés d'extase. Pour la reconnaître, il faut étudier le sujet dans l'intervalle des crises, analyser tous les phénomènes qui précèdent ou qui suivent. Si l'on rencontre les stigmates de l'hystérie, si l'on observe des phénomènes appartenant aux périodes de la grande attaque, alors seulement on est fixé sur sa nature, car la physionomie extérieure de l'extase ne suffit pas à la caractériser. Pour rendre (ajoute encore
le professeur Charcot) les expressions variées de l'extase, les peintres ont pu trouver dans les sujets hystériques d'inappréciables modèles. »
Nous reconnaissons volontiers que les hystériques, avec leur talent d'imitation, leur impressionnabilité si vive, peuvent exprimer toutes les passions en artistes consommés. J'ai vu, chez le Dr Luys, à la Charité, un premier sujet qui entrait en extase lorsqu'on lui joignait les mains dans l'attitude de la prière, et traduisait parfaitement le recueillement, la ferveur.
Ce premier phénomène n'avait rien de bien surprenant, mais si on venait à diriger son regard vers un angle du plafond, elle voyait aussitôt Notre-Dame de Lourdes qu'elle décrivait, avec quelques variantes, lui donnant une robe bleue au lieu d'une robe blanche, etc. C'était l'extase expérimentale avec hallucinations suggérées; c'était le résultat de l'entraînement, un fait clinique à mettre à côté du miracle expérimental. Mais tout cela était la réfutation la plus complète de la thèse soutenue par nos adversaires. Cette femme récitait une leçon, chez elle tout était automatique, cherché ou imposé.
On trouvait bien dans sa physionomie le reflet d'un sentiment intérieur, mais rien de naturel, de spontané ou de libre ; au réveil, tout était oublié.
L'angle du plafond donnait invariablement Notre- Dame de Lourdes, et pendant la vision, l'état hypnotique était évident, le sujet était étranger au monde exté-
rieur, et toutes ses impressions étaient provoquées ou apprises.
Quand un médecin a été témoin de ces expériences, son jugement est fait. Il ne confondra jamais ces manifestations hystériques avec les phénomènes observés chez Bernadette.
Bernadette, pendant ses extases, conservait la possession d'elle-même, n'était pas étrangère au monde extérieur. Il ne suffisait pas de la mener devant la Grotte, comme l'hystérique devant son plafond, pour lui faire évoquer à son gré ses apparitions. Elle est bien souvent venue prier à la Grotte, et la Vierge n'apparaissait ni au gré de ses désirs, ni à la place qu'elle avait choisie.
Bernadette n'avait aucune trace, aucun stigmate d'hystérie; elle était arrivée à l'âge de 14 ans sans que rien eût fait soupçonner chez elle une prédisposition de ce genre. Dans l'espace de deux mois, elle a 18 extases, et puis tout cesse, elle rentre dans la vie commune, et jamais, dans tout le cours de son existence, elle n'aura d'autres manifestations.
Mais peut-on devenir ainsi pour un jour, sans prépa ration, hystérique et extatique ? et retrouver ensuite, sans le moindre faux pas, un équilibre parfait dans son économie ? Une diathèse ne se prête pas aussi docilement à un programme arrêté d'avance ; elle ne naît pas sans causes et ne disparaît pas sans laisser de traces ; c'est une hystérie commode et d'un genre nouveau,
trouvée bien à propos pour venir à l'appui d'une théorie qui a précédé l'étude sérieuse des faits.
Si Bernadette a eu des extases, comme en témoignent des milliers de témoins, si dans ses extases elle a eu des visions, comme en témoignent son récit, les paroles qu'elle a rapportées, les ordres donnés et tous les événements qui ont suivi ; si, d'un autre côté, elle ne présente aucun signe d'hystérie, comme le prouvent sa vie entière et les affirmations des médecins qui l'ont étudiée, il y a une inconnue qu'il faut dégager, un troisième facteur qu'il faut rechercher.
Extase et vision ne peuvent se comprendre dans de pareilles conditions. L'esprit de Bernadette, bien somnolent jusque-là, a dû recevoir un choc, eutrevoir une lueur dont elle n'avait en elle ni le point de départ ni le foyer.
Gomment cette pauvre bergère, atteinte à la fois et d'extase maladive et d'hallucination, aurait-elle pu conserver une sûreté de mémoire, une sagesse, une puissance de conception bien au-dessus de son âge, de son éducation et de son entendement? Ne faut-il pas se mettre l'esprit à la torture pour ne voir dans tout cela qu'un phénomène naturel d'observation usuelle.
Gomment cette extase, trop faible pour absorber les manifestations des sens, pouvait-elle donner au cerveau une orientation fixe, puissante, élevée, bien supérieure à la force ordinaire de la pensée ?
Ah ! s'il n'était pas admis dans un certain monde que pour parler du surnaturel, il faut être atteint de névrose; que si l'on s'engage sur ce terrain on retombe dans les ténèbres du moyen âge, on pourrait chercher une explication plus haute et en dehors des conditions physiques départies à cette enfant ; mais avant de tirer cette conclusion, nous sommes obligés de prouver, en nous plaçant sur le terrain scientifique, que les Visions de Bernadette ne peuvent s'expliquer ni par l'hystérie, ni par l'hallucination, ni par la folie.
Dans ces problèmes qui nous paraissent si complexes, nous devons comme dans les diagnostics difficiles procéder par exclusion pour arriver à la vérité ? Nous devons éliminer successivement toutes les hypothèses, rétrécir le cercle de toute conjecture et aboutir ainsi à une conclusion qui s'impose à notre raison ? Ainsi nous placerons notre solution sur une base scientifique ; nous pourrons arriver par le raisonnement à la démonstration du surnaturel, en établissant que jamais une intelligence malade ou troublée, que jamais l'esprit d'un enfant de 14 ans et d'une bergère ignorante n'a pu s'élever à la contemplation d'un idéal aussi pur, aussi bien défini et n'a pu prêter à cette Vierge, aux proportions si harmonieuses, un langage d'une portée si haute.
En discutant la thèse del'hallucination, nous pourrons préciser davantage les termes et la solution d'un pro-
blême que nous ne faisons qu'indiquer en ce moment. Nous pourrons établir que la maladie n'engendre que le désordre et ne peut créer le talent ou le génie. Pour recevoir l'empreinte d'une semblable vision et remplir le monde de ces retentissants échos, le génie de l'homme lui-même, abandonné à ses propres forces, eût été impuissant, au-dessous d'une semblable tâche; que pouvait l'esprit sans culture d'une enfant de 14 ans ? — La disproportion qui s'accuse entre le moyen et le résultat indique suffisamment l'intervention d'une puissance étrangère et supérieure, seule capable de combler la distance qui sépare, dans ces grandes et surprenantes manifestations, la cause de ses effets.
Dozous étudiait avec méthode, avec précision, Bernadette dans ses stations à la Grotte.
Ses études sérieusement poursuivies l'amenèrent à des conclusions inattendues.
Pendant ses visions, elle ne présentait ni la raideur de la catalepsie, ni le trouble, ni la fatigue que ces accidents laissent après eux; l'équilibre parfait de son esprit se prêtait mal à la théorie de l'hallucination.
Ces indications rapides, esquissées à grands traits, mais rigoureusement déduites, donnaient au docteur Dozous la certitude que les actes accomplis par cette enfant devant la Grotte ne pouvaient être la conséquence jfurie affection cérébrale ou d'un trouble nerveux. —
Le médecin de la famille qui étudie et juge ainsi des faits dont il est le témoin, qui les expose devant les parents, les amis, qui connaît les antécédents du sujet, le médecin a une autorité bien grande, surtout lorsque ses convictions personnelles l'inclinent à donner à tous ces faits une interprétation différente. — Oui, la parole de Dozous pèse d'un grand poids dans cette question. Il est difficile de s'inscrire en faux contre des assertions portées ainsi en plein jour.
Pendant que Dozous poursuivait ses études, la lutte des opinions était vive autour de lui. Aux affirmations sans cesse répétées du miracle, répondaient les négations des incrédules. La presse entrait en ligne sur ce champ de bataille nouveau et deux camps bien tranchés se formaient autour de Bernadette. Les confrères du docteur Dozous reconnaissaient la sincérité et la bonne foi de l'enfant ; mais ils déclaraient bien haut qu'elle était folle, hallucinée. Si on leur proposait d'étudier le fait, d'examiner, d'aller à la Grotte, ils se contentaient de sourire. « Nous savons tout cela, disaient-ils, avant un mois cette enfant aura complètement perdu la raison ». — Et avant un mois, ces mêmes médecins, invités par îe préfet à examiner Bernadette, à formuler un avis conforme à leurs théories,, ces médecins, disons-nous, reconnaissent dans un certificat, dans une pièce officielle, que son état est sain et normal. Et, tout
en faisant des réserves au point de vue de l'hallucination, ils n'osent conclure dans le sens de la folie.
Sous sa forme évasive leur témoignage est précieux à retenir. Conforme aux grandes traditions médicales, il nous montre que les préjugés ou les opinions philosophiques peuvent obscurcir l'esprit, mais restent impuissants à étouffer la voix de la conscience. Il nous montre encore que les médecins savent souvent faire abstraction de leurs préférences et de leurs systèmes et résister même à la pression de l'opinion : opinion ardente, impatiente et qui dans un groupe d'opposants voulait une solution immédiate et conforme à ses désirs.
En résumant ces premières études, un contraste frappant s'offre à nos regards. Dès le début, les médecins se divisent. Les uns refusent de voir, ils nient tout et les faits, et leur interprétation ; ils nient de parti pris et sans examen.
Les autres cherchent, analysent, arrivent à une conclusion raisonnée. Le point de départ peut être le même, mais le résultat varie suivant la route suivie. — Depuis trente ans, n'est-ce pas ainsi que l'on procède ? Malgré les progrès de la science, malgré les découvertes modernes, malgré l'hypnotisme et la suggestion et toutes ces études si fécondes en aperçus nouveaux, on se cantonne dans une opposition systématique et on ferme obstinément les yeux. On détourne la tête pour
ne point voir et, malgré la soif d'indépendance qui dévore les esprits dans tout ordre d'idées, sur ce seul point on veut garder ses chaînes. — A mesure que l'on s'éloigne des sources d'information, les préjugés s'accumulent. Les premiers médecins de Lourdes incrédules ou hostiles ne pouvaient absolument fermer les oreilles, et les échos de l'opinion arrivaient jusqu'à eux. Leurs paroles étaient 'contrôlées par les témoins des événements. Ils étaient responsables devant la foule, aussi n'ont-ils jamais accusé la sincérité de Bernadette et mis en doute sa responsabilité. — Jamais ils n'ont osé prononcer le mot de folie. — Depuis, on a été moins réservé; dans les camps où l'on n'accepte ni discussion, ni examen, la folie et l'hallucination ont servi de thème à toutes les réfutations. On a été jusqu'à donner l'adresse de la maison de santé où a été internée Bernadette.
Mais n'anticipons pas sur les événements qui vont suivre; disons seulement qu'en face de ces négateurs obstinés, de ces irréconciliables, il s'est trouvé une phalange d'hommes vaillants, libres de toute attache, qui ont voulu dans ces études appliquer les règles de la critique scientifique, ramener au grand jour de l'histoire des enseignements méconnus et des événements étrangement travestis.