Lucanie; petit drame en vers
La nuit est sur mon âme ainsi que des cheveux Très doux ; mon âme est un lac calme Et la nuit est le saule qui pleure sur le lac. Va.
La femme.
Une fleur noire éclot dans mes yeux ; Rentrons.
Le chemin est court vers le manoir ; Va.
La femme.
Je crains l'ombre épaisse des tours Et l'eau stagnée au pied des murs, où rit la lune, En larges coups d'estoc dans de l'ombre qui bouge ; Et j'ai peur esseulée au calme des nuits brunes, Et je crains esseulée au loin des hautes tours.
Elle rêve.
Les tours de mon manoir sont hautes, aussi le soir
J'aime à penser qu'elles sont gardiennes, et j'ai l'espoir.
Un lac est calme et dort sous la tour, et je rêve
Que l'heure est longue, et qu'il est doux le calme ennui
Des rêves alanguis autour du lac, la nuit ;
Et qu'en somme à rêver, peut-être, l'heure est brève.
La femme.
Le soir est sourd Près du manoir, Et la peur sourd Quand vient le soir.
Rentrons.
Les mots sont des buccins clairs et qui sonnent Dans du calme et les mots sont des glaives éclatants Qui frappent du silence et j'ai peur — parle bas.
Les murs dans le fossé reflètent l'eau du soir
Et l'eau est noire comme la nuit où vont les cygnes ;
Mes beaux cygnes ! Ils sont blancs, leur rêve est dans l'eau calme, Et leur rêve est plus blanc quand l'eau berce la lune.
La femme.
J'ai peur des cygnes.
Ils vont rêver la nuit, sur l'eau dormante,
Près des tombes.
Les yeux des morts, au fond de l'eau,
Blanchissent à les voir planer sur leur tombeau,
Et les grands cygnes blancs sur l'eau muette et noire
Sont les marbres veilleurs des morts dans l'eau du soir.
Les cygnes sont sur l'eau des galères d'espoir,
Et leur sillage est comme un rêve, des cercles blancs
Elargis et mourant dans l'eau la mort du rêve.
Mes cygnes !
Ils mangent le pain blanc emmi les nénuphars,
J'ai jeté le pain blanc dans l'onde ce matin,
Hier soir ils ont mangé le pain blanc dans ma main.
Mes cygnes blancs ! Vous êtes blancs au clair de lune,
Et l'eau noire vous berce emmi les nénuphars ;
Blancs cygnes ! blanches fleurs pâlies au pied des tours,
Des morceaux de mon rêve au gré de l'eau dormante....
O ! cygnes de clarté ! vous naviguez autour
De mon manoir ainsi qu'un rêve autour du songe ;
Cygnes, galères blanches emmi les nénuphars ;
Vous êtes receleurs de lune en l'eau dormante
Mes cygnes....
La lune en l'eau noire est un phare,
Et je rêve la nuit enclose en la tour haute
A la lune dans l'eau qui doucement tremblotte.
La femme.
Rentrons.
La nuit est noire, Les cygnes sont blancs, J'ai peur, tantôt, de voir La lune se lever, en blanc, sur le manoir.
La lune,
Au soir, est la lampe du rêve qui s'allume ; Je vois mes blanches mains pâlir au clair de lune Et leur chair est lumière pâle et smaragdine Et j'aime la clarté de mes mains opalines.
La femme.
Rentrons.
J'écoute entrer en moi le silence des lunes,
Et les lunes sont blanches en passant par mon rêve,
Et mon rêve se vêt en blanc comme une fête.
La femme.
Rentrons.
Du silence plane comme un oiseau de nuit Et son aile a frôlé ma bouche.
La lune est un rouet qui file du silence, Et le silence est à mon âme une cadence, Et mon âme se berce à ton silence, ô ! lune.
Au manoir flambent toutes les fenêtres.
La FEMME.
La salle du festin s'emplit de la lueur
Des lampes.
A cette heure les hommes s'empressent ;
Ils ont tué des cerfs à la chasse,
Ils découpent leur chair saignante,
Rentrons,
Je suis lasse.
Va — Le sang des lampes traîne près des murs,
Le sang des viandes emplit les plats,
La chair fume,
La chair des hommes brûle
Auprès de la chair chaude des femmes,
Et la chair et le sang remplissent la salle basse.
Va.
Passe un homme
L'homme.
J'ai soif du sang vermeil dans l'étain mat des coupes, Et ma cuisse durcie au cuir roux des harnais A hâte vers le poids moelleux des blanches croupes, Et ma poitrine a faim du fruit des seins épais.
La femme,
à l'homme qui passe.
Arrête.
Prends ma main en fleur sur ton poing dur ;
Conduis moi.
Ma peur aime à frôler l'acier clair des cuirasses ;
Nous allons vers le sang des lampes, au manoir,
Manger la chair qui saigne dans la salle basse,
Prends moi,
J'ai peur car il fait noir.
La femme s'éloigne avec l'homme.
Lucanie reste extasiée vers la lune qui se lève. Passe une ondine.