L'ONDINE
Je dormais dans l'azur assombri de ma couche, Et des grands poissons d'or du rubis de leurs yeux, Epiaient mon haleine au corail de ma bouche Et paraient mon corps blanc de leurs corps précieux.
Or, la lune en ma couche a suspendu sa lampe Et distillé l'azur de l'onde en argent clair, Et mes cheveUx de lune ont rafraîchi ma tempe, Et j'ai senti la lune émerveiller ma chair.
Je suis venue
Dans un ruisellement de lune et d'onde claire.
Et la lune pleut en perles sur la terre
Le long de mon corps blanc.
Je suis venue ;
Une voix m'appelle au manoir
Et j'apporte l'espoir
En blanc au château noir.
Passe une sylphide.
La sylphide.
L'ambre du soleil dorait ma chair d'azur Et j'ai chanté la joie du jour emmi les blés Et les blés se sont tus et la nuit est venue.
Lors j'ai pétri mon corps avec la lune blanche Et j'ai vêtu mon corps d'une robe florale Où s'éjouit le clair des lunes aurorales.
Je suis venue ;
Une voix m'appelle au manoir
Et j'apporte l'espoir
En blanc au château noir.
Elle s'éloigne.
Elle s'éloigne.
Je suis celle qui aime l'eau,
Je suis celle qui aime l'air,
Je suis celle qui est blanche et qui veut voir
La lune se lever sur un croissant d'espoir.
Elle s'éloigne.
Et vient Celui qui aime ; son vêtement est noir, ses mains sont comme des lys dans la nuit.
Lui.
Or, le manoir s'est tu ; les lampes sont éteintes, Et j'ai vu les points noirs des dés abandonnés Rouler comme des yeux par le sang des torchères, Et puis j'ai vu mourir les yeux et la lumière, Et la lune habiller en blanc les choses mortes.
Et lors je suis venu vers la nuit calme et blanche Reposer ma chair triste en son lit virginal, Et lors j'ai rafraîchi dans le drap lilial Les blessures du feu qui saigne dans ma hanche.
Je suis las des seins rouges et des lèvres goulues, Et mes doigts sont lassés d'avoir pétri la glaise Des chairs avec du sang vermeil et de la braise. Et je suis las d'avoir baisé de la chair crue.
Je suis venu.
Une femme en la nuit est venue, Blanche comme la nuit en sa robe de lune, Et sa robe était blanche et sa chair était nue, Et sa robe berçait la nuit dans ses replis, Et la nuit s'essorait au clair du front pâli.
Elle est venue ;
Je l'ai vue ainsi la lune claire
Illuminer le marbre blanc des escaliers,
Puis émerger en fleur parmi les espaliers,
Tel un lys éveillé d'un baiser de lumière,
Et j'ai faim de son corps aux chairs clairdelunaires.
Or, j'ai quitté le lit des femmes grasses et blondes, Pour voir pâlir la nuit aux baisers de ses flancs, Et j'ai désenlacé ma chair de la chair ronde, Pour écouter fleurir son corps vers le ciel blanc.
J'ai quitté le lit des femmes
Pour me coucher dans la nuit,
Et je voudrais dormir avec la femme blanche
Dans mon lit,
Dans mon grand lit couvert des draps clairs de la lune.
Il reste, extasié, vers Lucanie, entrée très lentement, le geste dernier au manoir, puis, toute au ciel.
Le rouge s'est éteint, le sang des mains, le sang du vin,
Le sang des lampes et le sang des blessures ;
Il ne saigne plus dans l'harmonie,
Et j'ai lavé le sang de mes pieds purs
Pour qu'à mes pieds blancs la lune sourie
Et pour que tout soit blanc et s'unifie en l'harmonie.
Je suis venue.
O ! dans ma couche je t'ai vue
Par les trous clairs des meurtrières,
Et je t'ai eue, ô ! lune vers moi descendue
Dans ma couche blanche et nue,
Et voici que vers toi, lune, je suis venue.
Je suis venue en ta couche blanche,
Car tu fais le ciel blanc et pur comme une couche,
Et j'ai ceint pour t'avoir mes reins d'une robe blanche,
Et ton baiser a bu les roses de ma bouche,
Et voici que je suis devant toi, toute blanche.
Prends moi !
Prends mon corps blanc,
Mon blanc corps nu,
Mon corps menu,
Dans ton lit blanc et ruisselant
De ton clair croissant blanc.
Prends moi !
Prends moi, voici mon corps,
Voici mes seins,
Voici mes reins,
Voici mes yeux et mes cheveux que je te donne,
Et voici le croissant
De mon large front blanc,
Et voici les rayons
De mes bras blancs et longs,
Et voici les lys purs de mes deux mains vers toi.
Elle passe.
Lui.
O ! soir de chair, ô ! soir magnifié de lune, Tu as ses baisers blancs que je sens à ma lèvre, A ma lèvre tu mets ses baisers blancs, ô ! soir.
Lentement revenue.
O ! lune fais éclore mon corps dans ta lumière ; Que mon corps soit une blanche fleur ouverte, Et que mon corps soit une blanche fleur offerte, Avec dans ses pétales toute la nuit, Avec dans son cœur toutes les fleurs Et toute douceur.
Mon corps renait de sa vie sur la terre, Le soleil et les roses ont fui de mon corps blanc , Le vin ne souille plus le cristal clair du vase, Et mon âme est montée à toi, et mon extase, O ! lune et ta pâleur habite dans mes flancs.
Ainsi mon corps est né cette nuit de la nuit Et mon corps est la fleur qui s'ouvre devant toi ; Et voilà que mon corps est vaste comme la nuit. Et voilà que la nuit est entrée en mon corps.
Et lors tu m'as donné de belles fleurs ;
Des fleurs dans l'eau,
Des fleurs dans le parc,
Les fleurs mes sœurs ;
Et lors tu m'as donné des fleurs pour m'y mirer.
Des fleurs....
Blancs nénuphars
Sur l'eau noire,
Et blancs lys
Dans le parc,
Et je les veux cueillir, tantôt, quand je mourrai. «
Et ma mort sera blanche au baiser de l'aurore, A l'heure carminale où naissent les roses Et se closent les nénuphars.
Lui.
Je suis venu vers toi.
Car j 'était las, Et j'ai lavé ma chair rouge Dans la nuit blanche, Et je viens reposer ma chair blanche en tes bras.
Qui es tu ?
Tes mains sont des fleurs ouvertes, Le silence s'apaise au calme de ta voix, Tu es venu comme un Espoir vers moi Avec tes mains offertes, Et avec du silence apaisé dans ta voix.
Lui.
J'ai quitté le lit des femmes grasses et blondes, Leurs seins sont trop lourds et pèsent dans ma main,
— tf —
J'ai lavé de mon corps les plaies profondes Et voilà que je t'apporte mon corps.
Ton corps est blanc,
Tes mains sont blanches et ton front est pâle,
Et tes mains sont des fleurs comme les lys dans le parct>
Et tes mains sont des fleurs comme les nénuphars.
Vois :
Je pose mes mains fleurs sur les fleurs de tes mains, Je coule les rayons de mes bras vers tes bras, Et je te sens venir dans mes reins, dans mes seins, Et je veux reposer ton corps sur mon corps las.
Prends moi ; voici mon corps comme un cristal pâli, Mon corps pâle est un vase ou coule un peu de lune, O ! baise mon corps blanc pour y boire la nuit.
Prends moi ; voici mon corps, mon corps est l'onde claire, Mon corps est receleur des nuits clairdelunaires, Viens dormir dans mon corps car mon corps est un lit.
Prends moi ; par mes cheveux la lune s'est tissée,
Elle a par mes cheveux filé de sa lumière,
Viens laver ton front clair au clair de mes cheveux.
Prends moi ; dans mes yeux clairs la lune resplendit ; La lune a sous mon front pleuré deux larmes blanches, Viens rêver à mes yeux le rêve des nuits blanches.
Lui.
Je t'aime —
Ton corps est la nuit qui me lave, Tes bras sont la lune qui me baise, Ton amour est doux comme un bain tiède, Et je nage dans l'eau de tes baisers.
Notre pose est l'harmonie,
Car nos corps sont blancs,
Car notre amour est profond comme la nuit,
Et ainsi notre pose en la nuit s'unifie,
Et la nuit en nos corps fleuris se magnifie,
Et nos corps sont bien blancs et doux comme la nuit.
Lui.
Je t'aime —
Ton corps est calme comme un lit, Je suis venu dans ton lit, Car j'ai ton corps ; Et ton corps est la paix du reposoir Blanc de soir Et blanc d'espoir,
Où mon corps est venu très calmement s'asseoir. Que la paix soit sur moi et les fleurs et ton corps ; Je vois sur moi ton corps comme une fleur éclore, Et ton corps est un lys qui vers le ciel s'essore, Et ta chair est sur moi la clarté d'un ciel clair Qui neige de sa chair en neige sur ma chair,
Et par delà la neige et la chair et les fleurs, Et par delà ton corps en ciel et sa douceur, En lune sur la nuit dans tes yeux qui se lève, Emerge le croissant de ton front vers mon rêve.
Aimer ! — un blanc rêve de nuit auquel le jour on rêve O ! toi qui es venu, qu'ainsi l'heure s'achève.
Ecoute ;
J'ai senti glisser une étoile,
Elle est tombée de ma gorge
Et mon corps est sans poids.
Le jour vient ;
Je vais mourir.
Ecoute ;
Le silence des nuits s'apaise dans ma voix,
Ecoute ;
Je serai morte, à l'aube.
L'aurore rosira le lin blanc de ma robe,
La mort fera plus blanc mon front clair vers l'Amour
Comme un soleil joyeux sur la nuit qui se lève,
Et mon corps dressera le lys blanc de mon rêve,
Tel un morceau de nuit pâlissant dans le jour.
Ecoute ;
Tu porteras mon corps, sur la tour,
Et tu le coucheras dans le clair de la lune
Comme un rayon d'espoir essoré vers l'Amour.
Ecoute ;
Ingénument j'étais venue en la nuit blanche Avec mon âme nue et mes bras et mes seins, Et lors j'ai vers la lune élevé mes deux mains, Et voilà que mon corps à son baiser se penche.
Et voilà que la lune a pris de ma chair blanche, Son amour a creusé ma robe autour des reins, Et ma chair a coulé le long de mes deux mains, Et voilà que mon corps dans la lune s'épanche.
Et voilà qu'elle a pris mon corps ainsi qu'un vase Et qu'elle a déversé ma chair dans le ciel blanc, Et j'ai senti sa bouche boire de mes flancs, Et j'ai senti mes yeux fuser en son extase.
Et voilà que je suis prête a revivre en lune, Mon corps va refleurir en rayons blancs et clairs, Et mon corps pâlira de sa chair la nuit brune. .. Et voici que la nuit est entrée en ma chair.
Elle est morte entre les bras de Celui qui aime.
Lui.
Le jour vient,
Rentrons.
Le haut manoir recèle un peu de songe,
Et l'âme de la nuit au manoir est enclose,
Qu'en la paix du manoir mon rêve se prolonge.
Je t'aime.
Je t'aime dans la nuit qui me baise
La nuit c'est toi ;
Et la nuit est autour des rêves de mon front
Le bain de ton amour où mon rêve se fond.
Le jour vient ;
Manoir, palais du rêve en toi l'ombre s'est tue,
Rentrons ;
Paix du manoir qu'en toi se perpétue
Mon rêve blanc tissé de lune blanche et d'ombres.
Imprimé par J.-E. BUSCHMANN
le i5 août 1897.
f.-ïï. BUSCHMANN