‹ Lucas de LeydeChapitre 22 sur 23 · CT · texte numérisé non relu

CT

PLh

■eu

devint un culte pour les artistes qui furent en rapports constants avec les membres des Chambres de rhétorique et qui, à la veille de la plus grande floraison de l'art hollandais, travaillaient à Harlem. Goltzius, le grand éclectique, qui connaît tous les styles et qui sait conduire le burin de toutes les façons, tâche également de reproduire les formes et la technique de Lucas dans son Adoration des Rois (Bartsch 19), dans une série de douze gravures représentant la Passion (B. 27-38) et dans une Tentation de Saint Antoine (B. 59). Mais il fait plus comme nous avons vu. Il réussit à acheter pour une somme considérable une œuvre importante et caractéristique de son maître préféré. Il possède en outre un carreau en verre peint par Lucas, et il en fait faire une gravure par un de ses élèves, Jan Saenredam. Le même graveur burine encore deux autres gravures d'après des dessins à la plume du maître de Leide : la Judith et Holopherne et la Jaël et Sisara. D'autres graveurs encore de l'entourage de Goltzius fontd es gravures d'après des œuvres de Lucas. Bartholomé Dolendo, de Leide, se rapproche même dans sa technique, beaucoup de son modèle. Ainsi un Joueur de Flûte très typique, portant le monogramme de Lucas et l'année i53i, est fait certainement d'après un original du maître. Les trois gravures, décrites par Bartsch (p. 436-438) comme étant gravées dans le goût de Lucas de Leyde — dans le Cabinet des Estampes d'Amsterdam on les attribue à Simon Frisius — sont certainement

faites d'après des originaux du maître. Spécialement V Anneau Nuptial, dont on trouve une copie très belle et se rapprochant beaucoup des couleurs de Lucas, au Musée d'Anvers, est une page très intéressante et rappelle une œuvre comme les Joueurs de Cartes de Wilton House. L'ouvrage décrit par Bartsch (p. 434) sous le titre : La Famille surprise par la Mort, est suspecte par la façon dont le L. est placé au milieu de la date i523. Une peinture qui se trouve dans le commerce d'art parisien, peinture que l'on a pu voir également à l'Exposition de la Toison d'or, à Bruges, s'y affilie par le sujet.

La gravure me paraît être du même imposteur, démasqué par Diilberg, qui avait fait une gravure d'après un dessin au crayon de Durer qui était en possession du comte de Warwich et qui a fait croire longtemps par une inscription qu'il s'agissait d'un portrait de Lucas gravé par lui-même.

Ce portrait, que Bartsch lui-même compte parmi les œuvres originales de Lucas (B. 173), est daté et signé de la même façon apocryphe que la Famille sur* prise par la Mort. Une douzaine de pages traitant de l'histoire de Joseph, d'un graveur amsterdamois, Robert de Baudous, qui est également en rapport avec l'école de Goltzius, ne sont probablement que des variations sur les gravures de Lucas.

Il n'est en outre pas impossible que les meilleures de ces copies, peintes d'après des gravures de Lucas, sortissent également de ce milieu. Et il faut

également attribuer à la mode créée par Goltzius et ses amis les nombreux carreaux copiés d'après des. gravures de Lucas, au moyen desquels le collectionneur de peintures sur verre du dix-septième donne parfois à sa collection un cachet seizième siècle.

Chez les grands maîtres- du dix-septième siècle il peut être difficilement question d'une influence directe de ce maître du seizième. Peut-être que Jan Steen — également de Leide avec son humour et sa façon de narrer qui n'évite pas les détails — est spirituellement le plus rapproché de lui.

Du plus grand enfin, de Rembrandt, nous savons qu'il collectionnait avec ferveur non seulement des maîtres italiens — qui lui étaient bien les plus utiles — et d'autres maîtres allemands et néerlandais du seizième siècle tels que : Durer, Cranach, Aertie van Leyden, Heemskerk, Goltzius, mais encore les ouvrages de son prédécesseur de Leide. Dans l'inventaire de ses propriétés dressé en i656, il est mentionné un livre de gravures sur bois et un livre de gravures sur cuivre par Lucas. Rembrandt dans une vente publique d'œuvres d'art en i637 — c'était son temps de luxe — achetait en tout pour 655 florins et lo deniers ; il ne payait pas moins que 637 florins et lo deniers pour un livre d'art de Lucas. D'autres auteurs, Sandrart (lôjS) et Hoogstraten (1678), nous apprennent que Rembrandt payait en des ventes publiques 1,400 florins pour 14 bons exemplaires de l'œuvre gravé de Lucas, parmi lesquels : le Ecce

Homo, La Conversion de St Paul, le grand Calvaire, la Danse de la Madeleine, et 80 rixdales pour un seul exemplaire du Uilenspiegel, d'ailleurs presque introuvable (i). Il ne faut pas perdre de vue cependant qu'il ne faisait pas ces achats comme amateur seulement, mais aussi comme marchand d'ouvrages d'art. Je ne crois donc pas que de tout ceci il faut conclure à une affinité spirituelle entre les deux maîtres. D'autant plus que son goût pour les choses des pays et des époques éloignés auront déterminé le choix de Rembrandt. De même que nous le voyons faire usage avec reconnaissance des types d'Orient que lui offre le quartier des Juifs à Amsterdam, et qu'il donne un cachet tout particulier à certains de ses ouvrages par des emprunts faits aux miniatures perses-islamites, il sait captiver Tattention par des figures très caractéristiques, dans le genre de Lucas de Leyde. Particulièrement quelques-unes des gravures qu'il a faites de i65o à i655 : le Triomphe de Mardochée (Bartsch 40), la feuille des cent florins (B. 74), le Christ et les Docteurs (B. 65 et 64), nous feront penser à Lucas. Cependant j'ai déjà eu plus souvent l'occasion d'indiquer des points de dissemblance plutôt que des points de ressemblance. Une seule fois dans une gravure importante exécutée à un âge avancé, le Ecce Homo de i655 (B. 76) Rembrandt, a imité assez

(i) Consultez : Hofstede de Groot : Die urkunden ùber Rembrandt.

directement son prédécesseur. La composition avec ses bâtiments et sur la haute plate-forme le groupe de Pilate avec en face le peuple criant et gesticulant rappelle dans les grandes lignes la gravure de Lucas datant de i5io. Mais il y a un autre fait de plus grande importance encore que ce rapprochement. Dans le second état de son eau-forte Rembrandt a effacé, de sa planche, tout le groupe trop bruyant qui rappelait celui de Lucas de Leyde.

L'attention ne devait être retenue là, comme chez Lucas, par des figures typiques costumées, par une gesticulation désordonnée. Au-dessus de ce vide rendu plus sombre par de fortes hachures, se trouve maintenant, à coté de Pilate, avec des noirs à droite, à gauche et dans le fond, la figure rigide du Christ.

Entre l'eau-forte de Rembrandt et la gravure de Lucas il y a un abîme de siècles.

Le génie de Rembrandt se concentrait, simplifiait les choses. L'art, chez lui, c'est la synthèse. Lucas restait toujours le véritable conteur du moyen âge. Il aime à vous faire une longue narration. Il ne vous fait grâce d'aucun détail. Il attire notre attention sur ceci, il nous apprend accidentellement cela. Il émaille sa causerie d'anecdotes qui, en parlant, lui viennent à l'esprit. Lucas de Leyde est un causeur spirituel qui nous amusera toujours. C'est là le plus souvent le but de son art.

Page 1