CHAPITRE I
Introduction
La ville qui vit naître, vivre et mourir le plus intéressant des artistes des Pays-Bas du Nord au xvi^ siècle fut parmi les cités hollandaises une des plus importantes.
En tenant compte de la part pour laquelle en i486 chacune de ces villes devait contribuer aux charges du comté, Leyde venait immédiatement après Dordrecht et Harlem. Elle éclipsait Delft, Amsterdam, Gouda, Alkmaar, Hoorn, Rotterdam et Schiedam. Toutefois cette prospérité qui puisait sa source dans le commerce du drap n'était pas bien considérable à la fin du quinzième siècle. Les princes bourguignons, pour soutenir leur grande politique, n'avaient que trop fait appel au trésor des communes hollandaises et à leurs troupes. Les querelles des « Hoek » et des ce Cabillauds » qui aboutirent à un conflit entre la démocratie et l'oligarchie, comme partout ailleurs en Hollande, amenèrent la formation de deux partis inféodés à des familles puissantes qui se firent une guerre sans merci. Cette rivalité cessa seulement dans les dernières années du siècle, après la victoire
définitive de la fraction mi-bourgeoise, mi-aristocratique des « Cabillauds » qui était Talliée du comte. Et finalement les Boschhuysen, qui avaient abandonné le parti des « Hoek » depuis environ 1489, les Van Swieten, les Raephorst, les Alkemade et quelques autres familles puissantes concentrèrent tous les pouvoirs entre leurs mains.
Mais il devait encore s'écouler quelque temps avant que le fruit qui mûrit généralement pendant les périodes de crise pût être cueilli. Des inondations et peut-être à leur suite de graves épidémies de peste ravagèrent encore la Hollande pendant le premier quart du xvi® siècle. A Leyde, qui comptait en i5i4 environ 19.000 habitants, ce fléau fit cinq années auparavant 2.5oo victimes dans une seule paroisse. Entre i5i4 et i525 il y sévit encore avec violence. Ce n'est qu'à partir de i520 que l'on put constater une amélioration dans lès finances communales. Celles-ci avaient été dans un état si précaire qu'en 1493 Leyde fut dans l'impossibilité de payer ses créanciers.
Des époques graves, troublées, font naître des esprits puissants ou bien subtils et d'une grande vivacité. S'ils ne se développent ni dans la politique ni dans la guerre, ils doivent se fortifier ou s'affiner dans d'autres occupations. De pareilles périodes sont toujours favorables à Téclosion des arts, encore qu'elles incitent les artistes à chercher dans des pays plus riches, plus tranquilles, une
rémunération moins précaire pour suffire à leur existence.
Pour les artistes hollandais du xv® siècle, la Flandre opulente a dû être une terre promise. C'est là que résidait la cour, amie du faste, et qu'elle entretenait nombre d'artistes. Déjà, au cours des trente premières années du siècle, Hubert et Jean Van Eyck y portèrent la peinture à un degré de perfection qui n'a plus été atteint depuis. Jean Van Eyck, le peintre diplomate, qui demeura à La Haye depuis 1422 jusqu'à 1424, auprès de son protecteur Jean de Bavière, a dû donner aux Hollandais une forte impression de la considération dont l'art était entouré à la cour des ducs de Bourgogne.
Le premier peintre hollandais dont on sait qu'il se fixa en Flandre est Dirk Bouts de Harlem. Tout d'abord élève d'Albert van Ouwater, il semble avoir élu domicile à Louvain avant 1449. Dans la seconde moitié du quinzième siècle, l'émigration de nos peintres vers le Sud, qu'il s'agisse d'un séjour temporaire ou définitif, deviendra de plus en plus la règle. C'est ainsi que Gérard David, né vers 1460 à Oudev^^ater, vint s'établir en 1483 à Bruges, où, sauf un déplacement à Anvers, il demeura jusqu'à sa mort, survenue en i523. Son art aimable, qui porte bien à l'origine les caractères de l'école de Harlem, acquit peu à peu un tour nettement flamand, tandis que celui de Bouts demeurait toujours plus foncièrement original.
Cependant nos meilleurs artistes du xv* siècle ne se laissèrent pas arracher au sol natal par les potées de chair du pays des Flandres. Les deux ancêtres de la peinture hollandaise, Albert van Ouwater et Gérard de Saint-Jean, paraissent avoir travaillé principalement à Harlem. D'Albert, qui fut, d'après Van Mander, le premier maître de Gérard, il ne nous est parvenu qu'une seule œuvre authentique, La Résurrection de Lazare, qui se trouve au Kaiser Friedrich Muséum à Berlin. Van Mander décrit cet ouvrage d'une facture consciencieuse d'après une copie qu'il eut l'occasion de voir. Il s'exprime comme suit au sujet d'un autre tableau qu'il a vu dans la cathédrale d'Harlem. « Au centre, il y avait deux figures en pied de Saint Pierre et Saint Paul. Audessous du retable il y avait un curieux paysage dans lequel étaient représentés des pèlerins, les uns en marche, les autres au repos, mangeant et buvant. »
Il est dommage que seulement la Résurrection de Lazare nous ait été conservée. Car si elle nous permet de reconnaître combien le maître excellait à peindre les visages, les mains, les pieds et les étoffes, et si elle nous est d'autant plus précieuse que le Lazare est une des premières figures nues de l'école hollandaise, le tableau de genre de la cathédrale de Harlem, son paysage surtout (la gloire des maîtres de Harlem), eut été d'un prix inestimable pour l'étude des origines de la peinture hollandaise. Peut-être pouvons-nous voir dans une estampe des débuts de