‹ Lucas de LeydeChapitre 5 sur 23 · II. — Le péché d'Adam et d'Eve. Gravure sur cuivre · texte numérisé non relu

II. — Le péché d'Adam et d'Eve. Gravure sur cuivre

Lucas de Leyde, le Repos des pèlerins (B. 149), une réminiscence de la prédelle d'Ouwater. Dulberg a prouvé que la Résurrection de St Lazare était connue des artistes de Leyde. Dans une peinture avec la rencontre d'Abraham et Melchissédec, qu'il attribue avec raison à Cornelis Engebrechtsz., une figure est inspirée par le juif vu de dos à Tavant-plan de cet œuvre.

Mieux encore que Ouwater, Gérard de Saint- Jean nous aide à éclairer la voie jusqu'au maître auquel nous consacrons cet ouvrage. C'est encore une fois Dulberg qui dans sa dissertation nous a montré le lien qui par dessus Cornelis Engebrechtsz. relie Gérard à Lucas de Leyde.

Du plus grand et du plus parfait des peintres hollandais du quinzième siècle Van Mander ne nous donne que quelques notes biographiques : Il demeura à Harlem, chez les frères de Saint-Jean, mais sans faire partie de leur ordre ; il fut l'élève d'Ouwater et mourut à l'âge de 28 ans. On peut placer sa mort vers l'année 1495 (i). Mais Van Mander, par contre, porte un jugement assez circonstancié sur l'œuvre de Gérard dont il a pu admirer deux tableaux : « Etant encore très jeune, Gérard fut l'élève de van Ouwater et sous plus d'un rapport il a non seulement égalé son maître, mais l'a surpassé, notamment par la valeur

(i) Léo Balet : Dev Frûhholîànder Geertm tôt Sint Jans, p. 6-10.

de ses compositions, Texcellence des figures et des expressions, bien qu'il ait pu le lui céder sur d'autres points, tels que le fini, la délicatesse et la netteté du travail. »

La mince biographie de Van Mander se trouve à peine complétée par une note gravée qui indique Leyde comme étant le lieu de naissance du maître. Théodore Matham qui composa une estampe d'après la Piéta, l'un des deux ft-agments du retable des Joannites qui se trouvent à Vienne, donne « Gerardus Leydanus » comme l'auteur du tableau.

On ignore combien de temps le peintre séjourna dans sa ville natale ; on ne sait pas non plus combien de temps il passa à Harlem ni dans quelle ville il fut rélève d'Ouwater (Oudewater se trouve plus près de Leyde que d'Harlem). Par conséquent, bien que nous ne sachions guère plus de la vie de Gérard que de celle d'Albert, l'œuvre qu'on lui attribue en se fondant sur les deux tableaux de Vienne est beaucoup plus considérable et plus instructive. La Descente de la Croix et VIncinération des ossements du Baptiste, à Vienne, la Résurrection de Lazare du Louvre, le St Jean-Baptiste du Kaiser Friedrich Muséum de Berlin, la Sainte Veille de la collection von Kaufmann de Berlin, le tableautin du Musée Archiépiscopal d'Utrecht Le Christ dans son tombeau, entouré de Marie, Jean, Madeleine et de trois Anges, et la Sainte Famille du Musée d'Amsterdam, qui lui est attribuée depuis longtemps, sont autant d'œuvres qu'on ne lui

enlèvera plus. En outre, ce dernier musée s'est enrichi de deux tableaux que Ton peut en se fiant à deux autres attributions rapporter au maître. L'Adoration des Rois Mages, de Prague, me paraît ressembler beaucoup à une Adoration, admirable de couleur, d'Amsterdam. A côté du petit diptyque de Brunswick, que dans un article des Preussische Jahrbûcher Friedlànder lui attribue à bon droit, je crois devoir placer une Sainte Veille dont le Rijksmuseum s'est enrichi récemment, et où d'autres ont voulu reconnaître la manière d'Ouvi^ater. Il est à remarquer qu'en opposition avec le tableau de la collection Kaufmann l'auteur n'a pas voulu rendre un effet de nuit.

Dans toutes ces œuvres, l'artiste qu'on dit mort avant sa trentième année s'avère comme l'agent actif de l'école de peinture hollandaise du xv*^ siècle. Il a été notre grand maître dans sa façon large de traiter les draperies, dans le groupement harmonieux de ses personnages, dans cet art profond de pénétrer les visages d'une tristesse intime, dans la peinture des paysages, immobiles témoins de ses compositions religieuses. Les onze joannites qui se trouvent autour de la tombe d'où sont extraits les ossements de Saint Jean-Baptiste (l'un d'eux, qui se distingue par une barbe, n'est peut-être autre que le peintre lui-même) constituent le premier portrait-groupe de l'école hollandaise. On peut même dire qu'il est d'une composition plus aisée que les admirables Pèlerins en Terre Sainte de Scorel aux musées d'Utrecht et de Harlem.

Puant à la Nativité de la collection von Kaufmann, c''est le tout premier effet de nuit, avec éclairage factice, de cette série de tableaux similaires que nous trouvons dès le début du xvi= siècle dans l'école des Pays-Bas et l'école de Cologne. Comme le firent les Italiens, i5o ans plus tard, à propos de Gérard Honthorst, nous pourrions d'ores et déjà parler d'un Gérardo délia Notte. Mais le petit panneau berlmois où le peintre nous montre un coin délicieux qu'il a choisi pour les méditations du Baptiste nous étonne davantage. Rarement cette simplicité et ce sentiment profond qui caractérisèrent toujours les paysagistes hollandais reçurent une expression plus parfaite.

Un maître inconnu, dont l'œuvre fut identifiée par Friedlânder (i) - il l'appelle le maître de la Vierge entre les Vierges d'Amsterdam, d'après un panneau assez considérable du Rijksmuseum - et qui se caractérise par un dessin expressif quoique défectueux et une façon plus primitive que celle de Gérard dans le traitement du paysage, égale cependant les admirables qualités de coloris de ce maître. Un peintre de naissance, c'est ainsi que Durer a du appeler Gérard de Saint-Jean. Mais cette épithète convient encore mieux à cet inconnu. Dans toute la peinture des Pays-Bas, du Nord ou du Midi, avant l'époque des Rembrandt et des Rubens, on trouve-

(i) La collection von Kaufmann de Berlin, Onse Kmsi.

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rait difficilement des œuvres d'un aspect plus pittoresque, d'une couleur plus savoureuse que la Nativité de la collection Kaufmann ou le Crucifiement des Offices, à Florence. C'est ce maître dont quelques œuvres nous font comprendre comment il se fait que de la manière sobre de Gérard, dans sa ville natale même, est issu un art d'un caractère extravagant comme celui de Cornélis Engebrechtsz. Les figures de son Crucifiement de la collection Glitza, à Hambourg, sont sous ce rapport particulièrement instructives. L'expression farouche des valets de bourreaux, leurs gestes brusques et menaçants décèlent un parti pris dans la recherche du caractère que nous retrouvons un peu plus tard dans l'école de Leyde. On pourrait déplorer que c'est précisément cela et non le coloris du maître qui se perpétua dans cette école. Mais on regrettera encore plus l'absence du sentiment délicat de Gérard dans la manière fastueuse, mais un peu tapageuse aussi, du maître de Lucas.

Selon Van Mander, Cornélis Engebrechtsz. est né à Leyde en 1468 ; il y mourut en i533. Ce fut un homme riche et considéré ; nous trouvons en effet son nom sur les listes des arquebusiers depuis 1499 jusqu'en i5i9. Or, en 1492, l'aristocratie communale avait pris soin de stipuler que nul ne pouvait être reçu parmi les arquebusiers à moins d'être un « homme d'honneur, riche et notable ». Il est cependant bizarre qu'il ne fut admis comme membre de la Gilde

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parmi les « Oude Scutten » qu'en Tannée i5i4 en même temps que Lucas qui était de beaucoup le plus jeune. Cela tient peut-être à ce que, lui aussi, il a passé une partie de sa jeunesse ailleurs. Les « liggeren » de la gilde anversoise de Saint-Luc mentionnent sous Tannée de 1492 un certain Cornélis le Hollandais comme franc-maître. Il est permis de supposer qu'il s'agit de notre Cornélis, encore qu'on ait prétendu le contraire. De même l'hypothèse d'un premier ou d'un second séjour à Anvers entre les années i5oy et i5i4 me paraît admissible. Il est certain pour moi que Cornélis Engebrechtsz. a subi non seulement l'influence de ses précurseurs hollandais, mais encore celle de son contemporain Quentin Metsys et des peintres du groupe dit de Blés qui en sont issus.

Les deux triptyques qui nous fournissent des matériaux certains pour l'étude de ce peintre, un Crucifiement et une Pieta, n'ont jamais quitté Leyde. Ils se trouvent au musée communal (de Laekenhal) où ils encadrent une des œuvres maîtresses de Lucas. L'excellente description que Dùlberg en a faite dans sa dissertation et les reproductions parfaites, dont des détails, qu'il en donne dans le premier volume de ses « Fruhhollânder » ont fait revivre à nos yeux le vieux maître tombé en oubli malgré la biographie assez étendue de Van Mander. Les morceaux paraissent peints, l'un un peu avant, l'autre un peu après i520. Outre une certaine ressemblance avec la Pieta

de Gérard qui se trouve à Vienne et qui fut déjà indiquée par Dûlberg, il faut penser, à mon sens, au célèbre Ensevelissement de Quentin Metsys, à Anvers, terminé en i5ii. Les Madeleines légèrement ployées dans une attitude gracieuse mais non sans raideur, pour ne citer que cet exemple, offrent beaucoup de points de ressemblance. En général la richesse de ses costumes et de ses coiffures, l'affectation pleine de grâce de ses attitudes n'ont pu exercer sur les gens simples de Leyde que l'attrait de l'exotisme. C'est à Anvers que le peintre aura trouvé l'inspiration de ses fantaisies. Cette ville prospère qui avait mis Bruges dans l'ombre était accessible non seulement à toutes les nouveautés, mais encore à tous les raffinements de l'esprit et des sens, grâce aux trésors de ses habitants. Déjà l'art de Quentin Metsys, dans ses grands ouvrages qui se placent entre i5og et i5ii, le retable de Sainte Anne et surtout la « Pieta», par la richesse molle de ses étoffes et de son coloris, par la grâce un peu exagérée de ses saintes femmes, témoignent d'une grande sensualité. Le volet de la i< Pieta )), où il pare des séductions les plus vives la triomphante Salomé, a montré à plus d'un de ses concitoyens, qu'on a coutume de désigner sous le nom de « Blés », le chemin vers cet art déliquescent qui, dans les compositions tourmentées autant que dans le choix de ses sujets, porte la marque d'un extrême raffinement des sens. « Blés ï> est une incarnation anticipée d'Aubrey Beardsley.

Que cet art ait trouvé sa source dans la vie elle-même, cela n'est pas douteux. Voyez l'ardeur avec laquelle Anna Beyns, la Savonarole féminine d'Anvers, condamne dans ses refrains le luxe excessif, les vêtements de damas, de soie et de velours, les toilettes indécentes des femmes et des jeunes filles. Ecoutez cette confession d'une jeune pécheresse que nous rapporte un petit livre imprimé à Anvers en i5i8 : « Je me suis habillée avec de la recherche et j'ai dévoilé mon sein, ma gorge, etc., pour plaire aux hommes qui viendraient en ma compagnie le dimanche, et c'est ainsi que souvent j'ai été un piège du Malin. »

C'est bien en ces termes que devrait s'exhaler le repentir de la coquette s'ofifrant à Saint Antoine, qu'on voit au musée de Dresde sur un tableau attribué à Cornélis Engebrechtsz.

Le souci des attitudes harmonieuses et des mouvements gracieux est évident chez les deux représentants de la première école de Leyde. C'est cependant un des mérites de Lucas qu'au rebours de son maître il n'y consacra point la meilleure part de son talent. Il ne s'agit là, en effet, que d'une beauté étrangère. Encore en i56i, dans les jeux organisés à l'occasion d'un « landjuweel », à Anvers, on se moque de la gaucherie hollandaise- Deux femmes sont en train de faire leur toilette. L'une dit à l'autre : « Avancez, faites onduler votre traîne, prenez une attitude convenable. » — « Est-ce bien ainsi ? » demande sa com-

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