‹ Lucas de LeydeChapitre 7 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Biographie

Van Mander, toujours bien renseigné, dit que Lucas vit le jour à Leyde, à la fin du mois de mai ou dans les premiers jours de juin 1494- Elève de son père Hugo Jacobsz. et ensuite de Cornélis Engebrechtsz. , Lucas de Leyde a dû être un enfant prodige. Son biographe prétend avoir appris de source autorisée qu'il gravait la planche de cuivre dès l'âge de neuf ans, mais cela paraît peu probable. A l'âge de douze ans il aurait fait parler de lui en peignant à l'aquarelle une Histoire de Saint Hubert. Le seigneur de Lockhorst aurait payé cette œuvre d'autant de florins d'or que l'artiste comptait d'années. Toujours est-il que la grande planche du Mahomet porte l'année i5o8 et que deux années plus tard, à l'âge de i5 ans, l'artiste achevait la grande planche de l'Ecce Homo, une de ses œuvres principales. On peut donc affirmer que dès l'âge le plus tendre l'enfant a échangé ses jouets contre le fusain et la craie, la plume, le pinceau et le burin.

Lucas a dû être un enfant précoce, et sa mère a eu bien raison de lui défendre de dessiner pendant la

l . i LE- .

VI. — David jouant de la harpe devant Saul. Gravure sur cuivre.

nuit, non seulement, ainsi que l'affirme Van Mander, pour épargner les frais de lumière, mais de crainte que les études et les veilles ne nuisent à sa santé délicate.

Pour nous représenter le jeune homme, nous avons un portrait de l'artiste, merveilleusement peint en une gamme de tons bruns, gris et verts, d'une facture large et puissante ; ce portrait est conservé au Musée de Brunswick (PI. I). Il n'y a aucune raison pour ne pas ajouter foi au graveur Andréas Stock qui, dans une gravure exécutée d'après ce tableau, nous fait connaître ce portrait comme étant celui que Lucas fit de lui-même, et de ne pas le croire également lorsqu'il dit que le jeune Lucas a peint ce portrait à l'âge de quinze ans, en i5io ou i5ii.

La figure n'est pas accueillante, mais l'expression en est très intelligente. La bouche exprime de la résolution ; la lèvre inférieure est assez grosse. Un nez camus, assez petit, spirituel, et des yeux noirs, très vivants, contrastent avec les paupières, un peu lourdes. Les cheveux, coupés ras, couvrent une grande partie du front. Rien dans ce visage ne dénote l'enthousiasme d'un jeune artiste exubérant ; on y lit plutôt de la ruse. A l'âge de quinze ans cet enfant, merveilleusement doué, savait déjà ce qu'il voulait et avait déjà beaucoup voulu. Bientôt il a dû surpasser son père, qui, d'après Van Mander, était à son époque un excellent artiste. Lucas fut assez sage pour ne pas écouter les tendres conseils de sa mère — la fille de

l'organiste Dirk Florisz — bien que cela dut peutêtre lui coûter la santé. Vers i5i3 il a dû avoir une fille illégitime qui devint son héritière, parce qu'il n'eut d'autres descendants (i).

Ni son origine modeste, ni la naissance de cette fillette illégitime n'empêchèrent qu'il épousât, probablement aux environs de i5iy, Lijsbeth van Boschhuyzen, fille noble de la plus puissante famille de Leyde. Van Mander nous rapporte l'aversion que ressentit le jeune artiste des nombreuses fêtes données à cette occasion.

Après avoir été proclamé « Oude Scutten » le 6 mars i5i4, on le trouve inscrit sur les listes de la Gilde des Arbalétriers du 23 mai i5i5 et du 7 mai iSig.

Et cependant nous voyons qu'il n'use de sa position privilégiée que pour se rendre agréable.

Le 28 juin 1621 il se porte garant pour son frère Dirk Hugenz qui, pour avoir voulu échapper aux

(i) P. J. Blok : Leidsche Rechtshronnen uit de Middeleeuwm, p. 36i/362. Toutes les archives se rapportant à Lucas et à sa famille trouvées par Rammelman Elzevier, Dozy et Blok furent rassemblées par Franz Diilberg qui en fit usage dans ses deux études classiques : Die Personlichkeit des Lukas van Leyden et Die Nachkommen des Lukas van Leyden {Oud Holland 1899). Une pièce encore inédite est celle que m'a communiquée l'archiviste de Leide, M. le D'' Overvoorde, d'après laquelle le père de Lucas, Hugo Jacobsz., habitait au 2 décembre 1480 une maison située à la Heerstraat hors de l'endroit appelé Reynsburgerpoirt (Arch. de Leide. Inv. ao^ Klooster Hieronymus of Lopsen. — Livre de copie folio 17).

impôts sur la bière, avait été condamné à fournir mille pierres pour la construction des remparts de la ville. Quatre années plus tard, quand ce même frère, pour échapper à ses débiteurs, croit plus prudent de céder sa fortune à sa femme et ses enfants, Lucas et son père figurent comme témoins. En 1629, enfin, nous voyons ce peintre, qui apparemment ne voulut se ranger, fait prisonnier et enfermé dans la tour « Pellicaen » à la requête et aux frais de Jan van Boschhuyzen.

A la suite d'une escapade qu'il avait cru être en droit de faire de cette prison nous le voyons sermonné par Jan van Boschhuyzen et par Lucas.

Il est probable que notre artiste a souvent entrepris des voyages, même lorsqu'il était encore jeune. Pourtant le premier séjour à l'étranger dont nous ayons connaissance ne date que de i52l. A cette époque Lucas séjourne à Anvers.

Dans son Journal de Voyages aux Pays-Bas, Albert Durer parle de sa rencontre avec le maître hollandais, vers le commencement du mois de juin : « Mich hat zu Gast geladen Meister Lucas, der in Kupfer sticht, ist ein kleins Mânnlein und biirtig von Leyden aus Holland, der war zu Antorfï. » Et un peu plus loin : « Ich hab Meister Lucas von Leyden mit de Steft conterfet. » Un peu plus loin encore nous retrouvons le nom de Lucas de Leyde. Diirer reçoit probablement du graveur même toute son œuvre gravée. En échange Diirer donne une partie de son

œuvre représentant une valeur actuelle d'à peu près 200 francs.

Il ne faut pas attacher une trop grande importance à cette rencontre assez courte. Depuis longtemps déjà Durer avait imprégné de son influence l'œuvre de Lucas. A cette rencontre nous devons cependant le très beau portrait du maître de Leyde dessiné par Durer à la pointe d*argent et qui a été retrouvé par Hymans au Musée de Lille.

Une comparaison avec le portrait de Brunswick est des plus intéressantes. L'artiste, de dix ans plus âgé, paraît amaigri. L'expression flegmatique semble avoir fait place à une nervosité presque passionnée.

Peu de mois après sa rencontre avec Durer, à Anvers, Lucas se trouvait à Lej^de, où, comme nous l'avons vu, il se portait garant pour son frère — supposé que sa présence y ait été nécessaire. Il me paraît possible que ses biens aient suffi. Il est presque certain qu'il passe l'année i522 entièrement ou en partie à Anvers. Car il y a beaucoup de raisons pour croire que le « Lucas de HoUandere, schildere », qu'on retrouve cette année dans les « liggeren » anversoises de la Gilde de St-Luc, et Lucas de Leyde ne font qu'un.

En i525 il est de nouveau à Leyde, pour servir de témoin à son frère.

Une décision municipale de i577 nous apprend que le 6 août i526 il reçut à Leyde une de ses commandes les plus importantes.

VIL — Mahomet.

Gravure sur cuivre.

De son dernier voyage, probablement entrepris en i527, Van Mander nous donne une description très pittoresque.

« A l'âge de trente-trois ans environ, Lucas fut pris du désir de rendre visite aux peintres de la Zélande, de la Flandre et du Brabant, et il se mit en route comme un personnage, j'entends sur son propre bateau, bien aménagé et pourvu de tout le nécessaire. Arrivé à Middelbourg, il se délecta à voir les œuvres de l'habile Jean de Mabuse qui habitait là et y avait peint plusieurs tableaux. Lucas de Leyde offrit à Mabuse et à d'autres artistes un banquet de soixante florins, et il fit de même à Gand, à Malines, à Anvers^ où chaque fois il dépensa pour les peintres au moins soixante florins. Il était accompagné partout du susdit Jean de Mabuse qui se comportait en grand seigneur, allant vêtu d'une robe de drap d'or, et Lucas lui-même portait un habit de fin camelot jaune, brillant au soleil comme de l'or. Mais comme Mabuse l'emportait par la splendeur du costume, d'aucuns prétendent que Lucas aurait eu à subir des dédains ou aurait été moins considéré des artistes. Mais contre quoi protestent bien davantage l'art et ce qu'on attend de ses adeptes, c'est l'assertion que Lucas aurait souvent déploré son voyage, dans la pensée qu'un confrère jaloux lui aurait administré un poison, car, à dater de ce temps, il ne fit plus que languir. »

Van Mander qui à bon droit considère la dernière

assertion comme très invraisemblable — on raconte d'ailleurs la même chose au sujet du voyage de Durer dans les Pays-Bas — nous dit que Lucas passait presque continuellement au lit les six années qu'il eût encore à vivre après ce voyage. Il se pose la question si ce n'est pas de la tuberculose dont mourut l'artiste encore jeune.

La fièvre avec laquelle travaillait Lucas, même au lit, en se servant d'instruments spécialement aménagés par lui à cet effet, rend plus vraisemblable cette conjecture.

Van Mander nous décrit la mort de Lucas d'une façon touchante :

« Quand sa santé et ses forces eurent été sans » cesse déclinant, que la science fut devenue impuis- » santé à le soulager et qu'il sentit sa fin prochaine, » il voulut contempler une dernière fois la voûte des » cieux, l'œuvre du Seigneur, et, à cet effet, sa ser- )) vante le porta dehors. Il expira le surlendemain, » âgé de trente-neuf ans, en i533. »

Neuf jours avant la mort de Lucas, son enfant unique, sa fille illégitime Marytgen, mariée au peintre Dammas Claesz de Hoey, d'Utrecht, donnait le jour à un fils. L'enfant reçut le prénom de Lucas et, d'après Van Mander, il devint un assez bon peintre.

Un second fils de Marytgen, Jean de Hoey, paraît être entré au service du roi de France comme peintre et valet de chambre. Lui et encore un troisième fils, probablement Nicolas Doué, seront les

premiers pères de toute une famille de peintres qui, sous le nom de Hoey ou Doué, travaillèrent en France, entre autres à Fontainebleau. Il n'est pas avéré encore qu'un de ceux-ci aurait continué la manière de Lucas. On a seulement cru reconnaître la signature « Hoey » sur une toile se trouvant à la « Kunsthalle » de Brème, représentant un épisode de l'histoire de Suzanne, que, dans la suite, nous décrivons comme étant une œuvre de Lucas de Leyde lui-même.

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