INTRODUCTION
Dans sa marche sur le chemin sans fin de la coiiiuùssance, l'homme, s'il regarde en arrière, peut aisément embrasser de l'œil tout le morceau déjà parcouru, car l'espace est clair de ce côté-là. Mais, devant lui, les ténèbres opaques de l'inconnu recouvrent l'immensité de ce (pii est. Et, dans ce sens, la })rogression est lente, parce que le travail est dur et (jue facilement l'esprit s'égare
Le savoir d'une époque est toujours constitué :
1" Par des connaissances définitivement acquises ou crues définitives, et cela c'est l'expliqué, le scientifique.
2° Par des faits que l'observation a déjà dégagés de l'inconnu, mais qui ne sont pas classés scientifiquement; soit parce qu'ils n'ont pas été observés par des esprits assez pénétrants, soit parce que l'acquis de l'époque ne permet pas de les expliquer.
Or, à quelque moment de l'histoire de l'humanité qu'on se reporte, les faits de ce dernier groupe sont toujours diversement appréciés, suivant les diverses mentalités qui les jugent.
Les esprits mys/zV/ties leur attribuent immédiatement une origine surnaturelle.
Les croyants en la science (c'est-à-dire ceux pour qui ne compte que la petite quantité des données de leur époque), par même procédé mental, les repoussent tout d'abord, sous ce prétexte qu'ils sont en contradiction avec les connaissances positives acquises. Traduisez : avec les hypothèses prématurément et indûment édifiées sur ces connaissances; ce qui est tout diflérent.
Mais il se rencontre toujours quelques esprits, dégagés de tous préjugés mystiques ou scientifiques, qui tiennent pour objets de science tous les phénomènes se manifestant dans notre sphère matérielle, et qui, d'autre part, sont convaincus que nous schématisons l'Univers, par infirmité d'intelligence, et que sa complexité est hors de proportions avec la simplicité de la représentation mentale que nous en avons. Rien ne leur semblant surnalnrel ni impossible, ils vont aux phénomènes signalés, contrôlent leur réalité, puis s'efforcent de les expliquer. S'ils n'y parviennent pas, ils en laissent la charge aux générations futures; mais jamais ils ne se croient en droit de tenir pour irréels ou merveilleux des phénomènes qu'ils ne peuvent classer, même s'ils sont en opposition avec les hypothèses de leur époque.
Telle a été l'histoire du préscientifique dans tous les siècles.
Telle est, de nos jours, la position de cette partie du préscientifique moderne dénommée sciences psychiques.
Que faut-il entendre par sciences psychiques?
A s'en tenir à l'étymologie du terme, ce devrait être : la science des phénomènes ayant rapport au psychisme, à ïesprit. Les sciences psychiques ne seraient autre chose que les sciences psychologiques.
Mais, en réalité, l'usage a confondu sous cette étiquette cet ensemble de phénomènes extra-normaux qui sont tributaires de l'esprit humain, bien que paraissant dépasser les possibilités physiologiques du cerveau, phénomènes que M. Emile Boirac a nommés la psychologie inconnue, et M. Charles Richet, la métopsy chique.
Ces sciences, dont l'objet est aussi ancien que l'humanité, ne datent vraiment que de la fin du xviii'= siècle. Elles
sont nées avec le niagnclisiuc aiiinuil. déjà entré i)arliellemenl dans la science oHicielle sous le nom (ïki/pnolisme. Mais c'est en 1847 ({u'elles firent leur véritable entrée dans le monde, car cette épocjue inaugura une condition nouvelle de l'activité mentale ou plutôt rendit fréquente une condition psychi(|uc (pii, jus(iu'alors, était une exception. Ce fut rinslauration du meilleur j)rocédé de dissociation des deux étages de la pensée, la libération de l'automatisme intellectuel et des forces qui en dépendent.
A cette date, dans un petit village de l'Ktat de New- York, Hydesville, la femme et les deux filles du docteur Fox manifestèrent les premiers phénomènes de inédiiiinnilc.
VA dès que (ut émise cette hy])othèse : (pie certains êtres pouvaient servir d'intermédiaires entre les âmes désincarnées et l'homme vivant, des médiums se révélèrent partout, de tous genres, de toutes valeurs. Ce fut le règne du f^nbconscient.
Et le subconscient s'exprima de multiple manière, suivant les complexions mentales et suivant les procédés employés pour en libérer l'activité : coups Irappés par les pieds des tables, raps retentissant dans les murs, parole et écriture automatiques, hallucinations diverses, etc
Puis vers 18G8, commencèrent à se manifester les premiers faits de matérialisation... .
Et depuis lors, il se produisit des phénomènes de nombreuses sortes, chaque médium semblant avoir sa spécialité.
Ces taits non classés devaient, inévitablement, subir le sort que tous les siècles ont réservé aux faits analogues.
Les mentalités mystiques ne voulurent pas attendre le moment éloigné où ces faits seraient rationnellement expli- (jués. Les jugeant inexplicables et en dehors des possibilités psycho-physiologi(iues de l'homme vivant, ils en attribuèrent la genèse aux esprits désincarnés. Les révélations,
les forces invisibles agissantes, furent regardées comme des manifestations intentionnelles dames voulant communiquer avec riiumanité incorporée. Et cette hypothèse fut l'assise sur laquelle s'édifia le Spiritisme. Elle devint aussi le prisme à travers lequel les faits furent observés.
Et à peine né, le Spiritisme mit la main sur toute la psychologie inconnue qui prit nom : médinmnité, le médium étant le sujet intermédiaire entre la pensée occulte et l'homme.
Cette interprétation liàlive et systématique de faits encore mal observés ne manqua pas de provoquer dans le camp des positivistes de carrière une violente opposition. Outrés du sans-gêne des mystiques et enclins à repousser des phénomènes qui venaient heurter durement leurs conceptions de l'homme, ils décrétèrent que dans les faits de médiumnité il n'y avait à peu près rien de vrai. Et pendant beaucoup d'années, ce ne fut pas vrai
Quelques hommes de science eurent le courage d'exposer leurs réputations à la morsure des croyants mystiques et scientifiques. Ils voulurent contrôler ce qu'il y avait de réel dans les phénomènes signalés de tous côtés. Ceux-là connurent un des supplices les plus insupportables qui soit : être taxés de naïveté par des naïfs !
Depuis quelques années, les préjugés du monde savant ont commencé de se dissiper ; l'heure est proche où ils s'évanouiront. Les phénomènes qui sont l'objet des sciences psychiques, dans leur ensemble, ne font plus sourire que des négateurs maladifs ou le « vulgum pecus » qui n'a pas encore eu le temps de remarquer l'évolution des fabricants de ses opinions.
Il est évident que les officiels de la science, ceux qui sont préposés à la garde du seuil, sont devenus bienveillants envers des sortes d'études dont ils commencent à soupçon-
ner la réalité du londs. Sans doute, ils feraient mieux d'agir, de chercher. Ils encouragent et attendent, c'est un progrès; naguère ils dédaignaient....
Pourquoi cette modification dans l'opinion de l'élite?
Parce ([ue les chercheurs sans préjugés, dont je parlais plus haut, ont continué leur labeur obstinément. Entraînant vers la science un grand lambeau d'inconnu, ils l'ont amené jusque sous les yeux des ultra-positivistes qui blâmaient jadis leurs incursions dans le domaine du nicrneilleux.
« Voyez, leur disent-ils, ce que nous avons trouvé dans ce merveilleux 1... Ce sont des phénomènes (jui sortent, évidemment, des limites que notre science avait assignées à la psycho- physiologie. Ces limites n'étaient autres (jue celles de nos connaissances. Ces phénomènes ont été compromis à vos yeux par les hypothèses mysti(jues qui ont été hâtivement construites dessus; mais les hypothèses auxquelles ils ont donné lieu ne changent rien à leur nature réelle. Nous sommes déjà convaincus, et nous allons travailler à le démontrer, que ce sont des manifestations dynamiques de la pensée, en des conditions spéciales et chez des êtres spéciaux. Et ainsi s'offre à nous un immense et nouveau champ d'études dans lequel nous pourrons connaître de l'homme ce qui, en les conditions ordinaires, resterait caché. Pourquoi juger l'immensité de l'inconnu d'après l'exiguité infime de nos précaires connaissances? Pourquoi ne pas venir à notre aide et contribuer à nos recherches?.. .. Pourquoi ne pas collaborer à la découverte d'une humanité différant de ce que nous la concevions? »
Comme la lucidité, dont ce livre sera l'étude, est un des phénomènes tributaires des sciences psychiques, il convient tout d'abord de la situer dans la diversité des phénomènes qui sont l'objet de ces sciences.
Ces phénomènes, on peut les grouper en trois classes, toutes réserves faites sur la réalité non encore démontrée de certains d'entre eux, et tout en convenant aussi que cette classification est des plus arbitraires, puisque certains participent à plusieurs grovipes.
1° Dans une première classe peuvent être réunis les phénomènes dans lesquels une individualité humaine parait agir sur d'autres hommes et même sur de la matière brute, par l'intermédiaire d'une force rayonnée, distincte de toutes les autres forces que nous connaissons jusqu'ici.
Ce groupe comprendrait donc :
a) Les effets que le magnétisme animai produirait chez l'homme, autres que l'hypnotisme et la suggestion.
h) Les effets produits par cette même force rayonnante sur la matière organique morte : arrêt de putréfaction, stérilisation, momification, par simple apposition de main, comme cela s'est effectué dans les expériences faites récemment avec M'"" X..., de Bordeaux et celles du docteur Gaston Durville.
c) La diversité des phénomènes produits par la catégorie des personnes dites médiums à efj'els physiques et qui constituent une grosse part des faits spirites :
Déplacements d'objets par simple contact ou à distance, avec ou sans volonté de le faire.
Modifications plastiques de la matière : empreintes à distance, apports, etc..
Phénomènes lumineux dans l'espace avoisinant le médium.
Phénomènes de lévitation.
Créations de formes pouvant être touchées, vues, photographiées, selon la volonté du médium ou des assistants, ou en dehors de leur volonté (matérialisations), etc. ...
2° Une deuxicnie classe pourrait être consliluéc avec les phénomènes se rél'érant à des dillérenciations variées de la sensibilité, organisant chez certaines personnes un sens surajouté aux sens normaux et spécialisé à l'en rei^i s t renient de certaines impressions non [)erçues par les cerveaux ordinaires.
C'est ainsi que la sensibilité de certaines personnes peut être iniluencée soit par les courants atmosphériques, soit par les courants d'eau souterraine (sourciers), soit par les espaces souterrains, les métaux, l'aimant, etc Ces personnes sentent les modalités dynamiques qui rayonnent de certains états de la matière.
D'autres sensitifs sont impressionnés par la forme énergéti(jue de la pensée venue des autres êtres humains, que cette pensée, à son départ, soit consciente et voulue ou qu'elle soit hors de l'attention du cerveau d'où elle émane. C'est le phénomène connu sous le nom de suggestion mentdle ou transmission de pensée.
'3° A ne juger les faits (jue superficiellement, on peut, en dehors des phénomènes ci-dessus, assembler provisoirement, dans une troisième classe, ces manifestations psychiques qui semblent prouver, chez ceux qui les produisent, une extension supra-normale de l'intelligence.
Ces phénomènes dits de lucidité sont les plus anciennement et les plus universellement connus, parce que les sujets qui en sont capables sont relativement fréquents, si l'on n'est pas trop exigeant quant à leur qualité.
Cette catégorie de phénomènes est encore bien éloignée du seuil de la science officielle.
Mon but est de les arracher au meroeilleux dans lequel l'ont tenu les superstitions des siècles écoulés, dans lequel le Spiritisme voudrait encore les maintenir et d'où il ne semble pas que les Métapsychistes l'aient encore suffisamment dégagé, leurs efforts s'étant surtout portés sur d'autres points.
Si l'on demandait aux Métapsychistes une définition du mot lucidité, les explications obtenues seraient des plus diverses. Et il ne faudrait pas s'étonner que les opinions soient disparates quant à la nature de faits sur la phénoménalité desquels il n'y a même pas accord. Car sous le nom de lucidité sont réunis des phénomènes qui n'ont entre eux de commun que le terme dont on les couvre.
Je pourrais, el même je devrais, ne pas aborder ici la définition de la lucidité, puisque tout cet ouvrage la fera de la meilleure manière, c'est-à-dire par l'étude même du phénomène.
Mais, comme il importe que le lecteur qui serait étranger aux sciences psychiques ait quelque indication, tout d'abord, sur ce point, je dirai qu'il faut entendre par lucidité cette sorte de faculté grâce à laquelle certaines personnes ont des connaissances arrivant à leur esprit en dehors de l'exercice des sens et de la raison et sans que les barrières ordinaires d'espace et de temps soient des obstacles ; donc : sans appui apparent, hors de toute élaboration mentale normale, sans déductions rationnelles, comme intuitivement.
Etre lucide c'est connaître d'intuition, c'est percevoir immédiatement, c'est savoir à la façon que les spiritualistes estiment que saurait une àme humaine séparée de son corps.
Et c'est bien ainsi qu'à première vue apparaissent les sujets lucides. Ils semblent tenir d'intuition ce quela raison des autres hommes n'acquiert pas toujours.
Lucidité et intuition semblent être deux synonymes du même phénomème.
Mais autant dire tout de suite, puisque aussi bien j'en ferai la démonstration, que cela n'est que l'apparence et
que, sauf dans les cas où les sujets lucides perçoivent des vérités les concernant exclusivement (ce qui est exceptionnel) leur esprit n'est pas la source de ce qu'ils disent, car la pensée qu'ils expriment pendant l'exercice de leur spéciale faculté est le rellet d'une pensée intuitive latente en tout être humain et qui, du dehors, vient impressionner leur sens extra-normal et se manifester par le jeu de leur intellectualité suhconscicnte, libérée du contrôle et de la direction des centres psychiques supérieurs.
Tout homme, en présence d'un sujet lucide, peut prendre connaissance de fragments de sa propre pensée intuitive, comme il prend connaissance de son visage devant une surface polie qui le reflète.
La lucidité est une faculté réservée à quelques êtres d'exception, ha pensée intuitive existe latente chez tous ; le sujet lucide en est le révélateur. Aussi peut-on dire que ce qu'il y a de plus intéressant dans l'étude de la lucidité ce n'est pas le sujet lucide lui-même, mais bien la quelconque individualité humaine qui le consulte.
Lucidité et intuition ne sont donc pas deux phénomènes psychiques superposables. Mais en raison de l'appaçence et jusqu'au moment où j'aurai dégagé leurs caractères exacts et dislinctifs, j'emploierai ces deux mots comme synonymes.
Aucune époque n'a certainement vu éclore un aussi grand nombre de sujets lucides que la nôtre. La cause en est, ai-je dit plus haut, dans la pratique du Spiritisme qui fait se révéler des facultés qui resteraient cachées sans cela, et aussi, sans doute, que l'évolution perfective de la sensibilité tend à organiser dans plus de cerveaux le sens capable d'être impressionné par le dynamisme d'une certaine modalité de la pensée.
Mais, aussi loin qu'on remonte l'histoire, il est aisé de trouver des indications révélant l'existence de la lucidité. Tout porte à croire, en effet, que la divination intuitive exprima de bonne heure ses curieuses révélations, car, sans cela, comment comprendre que des peuples cultivés et fournis de bon sens auraient eu l'idéedecréer les méthodes de divination doctrinaire, les sciences aiigurales qui foisonnèrent dans les civilisations antiques et particulièrement chez les Grecs ?
Comme de nos jours, un peu partout, il dut exister des sujets doués d'une sensibilité particulière qui, par leur facilité à pénétrer le mystère des existences individuelles, par leurs prémonitions, furent les édificateurs de cette croyance en la possibilité pour l'homme de pouvoir connaître intuitivement et sans efforts de la raison, des choses que devrait toujours ignorer son intelligence soumise aux lois de l'espace et du temps.
L'explication de cet étrange don de la Psyché fut ce qu'elle devait être en des siècles où l'esprit était une entité impénétrable à l'analyse. La lucidité fut considérée par la foule comme la communication directe de l'àme humaine avec la Divinité.
Et comme, à ces époques, furent certainement rares les intuitifs bien doués, la curiosité de fouiller l'inconnu, une fois éveillée, on fut conduit à la satisfaire par tous les moyens qui semblèrent susceptibles de mettre l'intelligence humaine en rapport avec la volonté divine. Tout fut suspecté d'être un avertissement céleste. Le jeu des astres, les signes météorologiques, le vol des oiseaux, la disposition et la couleur des entrailles des victimes, les monstres, les
prodiges, etc , revêtirent une signification. Les Dieux
eurent un clavier d'expression aussi vaste que la Nature. Et c'est ainsi que la lucidité intuitive de quelques-uns dût être le départ d'une extraordinaire superstition qui, pendant des siècles, fut officielle, nationale chez les Grecs
comme chez les Romains. Rien n'était entrepris sans que le (lieu eut donné ses conseils par le truchement de lune des méthodes augurales.
L'élite de la pensée s'insurgeait cependant contre cette acception symh()li(iue de tous les phénomènes de la Nature. Après Socrate et Platon, le clair esprit d'Arislote écarta résolument les rites puérils de la Mantique, mais il accorda la plus grande estime à la divination intuitive, à cette exaltation de l'âme qui permet à ([uelqucs êtres privilégiés de dépasser de heaucoup la clairvoyance intellectuelle.
Le lecteur qui connaît la façon de vaticiner des Pythies de Delphes ou d'autres lieux, admet-il que les cris échappés en des transes épilepticjues et interprétés par l'imagination des prêtres de l'Oracle aient pu donner une telle conviction à des esprits aussi pénétrants que ceux de Platon et d'Aristote ?
Ce que nous savons de l'Humanité éteinte, c'est dans les grandes lignes de son histoire que nous le puisons. Mais si la chronique de l'humanité avait été écrite, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, nous y trouverions à profusion des manifestations de la faculté de lucidité.
Tout près de notre temps, puisqu'il mourut en 1859, l'ahhé Vianney, célèbre sous le nom de curé d'Ars. pour ne citer que ce seul exemple, fut une belle et notoire figure de sujet lucide, déjà surchargée par la légende.
D'ailleurs, à toutes les époques, c'est toujours dans le meroeilleiix qu'il faut rechercher les manifestations de la lucidité. Dans l'antiquité, elle se cachait derrière l'apparence des sciences mantiques. Aux temps médiévaux on peut la voir transparaître, suivant les personnes qui en étaient douées, soit à travers la sorcellerie tenue pour démoniaque, soit à travers la sainteté. Maintenant elle est tapie derrière les rites du Spiritisme. Elle a toujours baigné
dans le merueilleiix. Et c'est ce qui l'a compromise et la compromet encore auprès des esprits positifs. Dans le merveilleux où elle baigne, elle vit d'ailleurs en promiscuité avec des productions psychiques les plus équivoques.
Par l'intermédiaire des médiums, si les esprits ont parfois révélé de très curieuses connaissances, le nombre des sottises qu'ils nous ont communiquées peut être tenu pour immense. Les pratiques du spiritisme ont en effet facilité chez des prédisposés la libération de l'intellectualité subconsciente. Les rouages intellectuels ont pu élaborer de la pensée hors du contrôle de l'attention consciente. Mais cette pensée est presque toujours née dans le cerveau qui l'exprime, et, quant elle vient d'ailleurs, c'est d'un autre cerveau, et ce n'est pas nécessairement pour cela de la pensée intuiiire, siirrationiielle. Le plus souvent, les productions du subconscient ne sont que des constructions d'une imagination de valeur organisatrice variable. En tenant pour médiums psychiques toutes les mentalités dissociées, on a fait venir de l'au-delà tous les délires de l'intellectualité subconsciente plus ou moins bien disciplinée par les idées en cours. Cependant, comme parmi la grande quantité des personnes qui se croient médiums et sont tenues pour telles, il s'en rencontre quelques-unes douées du sens spécial qui est la condition de la lucidité, alors il arrive que, grâce à cette faculté, ces sujets révèlent des vérités qui, dépassant les possibilités de l'intelligence normale, font attribuer à un phénomène de pure psycho-physiologie une origine surnaturelle. Ce sont ces quelques sujets lucides, confondus dans la foule des médiums psychiques, qui sauvent la déploral)le non valeur de l'ensemble. Une Mrs. Piper consolide la médiumnité.... La lucidité de quelques sujets, faculté pouvant s'exercer hors de toute pratique spirite, fait croire à la médiumnité, comme elle a fait croire autrefois aux sciences manliques et à l'inspiration divine.
Sans parler des trop nombreux charlatans qui exploitent toute croyance, la lucidité subit encore les contrefaçons venues de la névrose.
A de certains moments, on apprend tout à coup qu'en tel lieu une personne, femme presque toujours, se dit être en communication avec l'au-delà : Dieu, un saint,
un ançje La ville où surgit le prodige est en émoi. I^es
reporters s'y précipitent. Les journaux commentent et discutent On dédaigne ou on est convaincu. Un public crédule se presse auprès de l'inspirée. Des farceurs s'y rendent aussi et se réjouissent. Puis ce feu de paille s'éteint dans
l'indilTérence Des âmes mystiques conservent une
croyance inébranlable dans les révélations laites par l'inspirée, même si la réalité les a démenties. Et la descendance de Mr. Homais est plus que jamais convaincue (jue tout ce cjui déi)asse les i)ro(luctions connues (!e la laison c'est de la blagae. Et ces deux pôles de la sottise, qui se sont exercés sur les élucubrations d'une hystérique en crise démentielle, s'exerceront pareillement et dans le même sens quand il sera question de phénomènes extranormaux réels!
Charlalanisme, pseudo-médiumnité, simulation névropathique, divination doctrinaire et lucidité tendent au même but : révéler ce qui est hors du domaine de la perspicacité. Le but étant le même, il apparaît aux esprits superficiels que les moyens se ressemblent et se valent. Or, comme la lucidité est seule en mesure de l'atteindre; comme, d'autre part, elle est une taculté rare alors que tout ce qui la simule foisonne, il arrive qu'une possibilité psychologique de certains cerveaux, pouvant être étudiée expérimentalement, est niée en raison de la non-valeur de ce qui a les mêmes prétentions. On repousse avec mépris le bloc d'argile dans lequel est enfoui un très pur diamant
C'est à travers tout un parasitisme, qui ne subsiste que grâce à elle, qu'il faut aller chercher la lucidité. Quand on l'en a dégagée, quand on l'a dégagée aussi, il faut bien le dire, des opinions inconsistantes de quelques-uns de ceux qui croient la connaître et en font ce qu'elle n'est pas, alors elle constitue un joli problème de psychotogie à résoudre.
La lucidité, faculté permanente chez la plupart de ceux qui la possèdent, a ses professionnels qui l'ont popularisée en la mettant à la portée de la curiosité de tous. Ils sont de nos jours plus nombreux qu'ils n'ont jamais été. Serionsnous plus portés vers les Devins que nos ancêtres?
Malgré le positivisme de notre temps, ce paradoxe est fort possible. Mais la cause la plus probable du développement de cette protession est que la lucidité étant devenue une possibilité psychologique plus répandue, bon nombre de ceux qui en sont doués s'efforcent d'en vivre.
Pour qui les a fréquentés, il ne fait pas de doute que si les professionnels de la divination comprennent un certain nombre de charlatans et pas mal de médiocrités, on y peut cependant rencontrer quelques sujets de toute première valeur, rares il est vrai, mais dont la maîtrise impose aux plus sceptiques la conviction qu'il existe vraiment des êtres chez qui l'intuition est une faculté s'exerçant d'une manière aussi aisée et régulière que l'intelligence chez tous les autres hommes.
Et qu'on veuille bien songer à la difficulté de l'œuvre qui est demandée à ses sensitifs et aux conditions dans lesquelles ils l'accomplissent !
Le médecin interroge minutieusement son malade sur les symptômes qu'il éprouve, sur son passé pathologique.
ses antécédents héréditaires ; il l'examine suivant une méthode qui ne veut rien laisser de caché. Quehjuetois il appuie ses investigations sur des procédés plus subtils et précis : examens microscopiques, analyses humorales, radiographie, etc., et ce n'est qu'après cette longue et minutieuse exj)loration qu'il formule, et pas toujours encore, son diagnostic et qu'il ris{]ue un verdict sur l'issue probable de la maladie. Les iaits ne viennent-ils pas souvent démentir le pronostic? Le diagnostic est-il toujours exact ?
Le psychologue chargé d'examiner une mentalité, emploie des procédés analogues. Autour de lame à sonder il établit toute une série de menues expériences, il se renseigne et s'entoure de toutes les garanties suggérées par son esprit méfiant et habile. Arrive-t-il souvent à la connaissance,
même approximative, de la mentalité étudiée? Les
invraisemblables erreurs d'éminents psychologues expertisant auprès de tribunaux résolvent cette question.
D'ailleurs, avons-nous une connaissance exacte de nousmêmes? A tous moments nos actions démentent l'opinion que nous avions de nous. Nous nous étonnons de sentiments dont nous nous étions crus incapables, nous assistons à notre incessante évolution aussi bien dans le domaine ailectif que dans les domaines intellectuel et moral. Ai)précions-nous intégralement notre vie présente? Jugeons-nous notre situation individuelle telle qu'elle est dans ses rapports avec notre ambiance? Et savons-nous de quoi, pour nous, sera tait demain ?
Or, c'est devant un étranger sceptique, résolument fermé, hostile quelcjucfois et souvent même disposé à l'égarer, ne disant mot, réprimant tout geste; et c'est de plus dans un temps très restreint, devant l'inconnu absolu.
sans réflexion, que le sujet lucide improvise une analyse psychologique précise, qu'il fouille les replis d'une âme pour en dégager les qualités et les délauts dont l'ensemble constitue sa caractéristique mentale personnelle; qu'il révèle des actes importants du présent et du passé, des laits ignorés de tous, les sentiments mal connus de celui-là même qui les éprouve et les désirs qu'on n'ose pas s'avouer ; qu'il indique d'une parole sûre le point faible de l'organisme, le viscère en voie de maladie ou la maladie constituée, redressant parfois ainsi l'erreur d'un diagnostic. Devant le consultant étonné, il fait comparaître tous les êtres de son ambiance proche : parents, frères, enfants, femmes, etc., les personnes liées à lui par l'amour ou l'amitié. Et il dépeint l'aspect matériel, analyse le caractère, révèle les états de santé de tous ces êtres qui lui sont aussi inconnus que l'étranger présent. Et il expose à ce dernier ce qu'est sa Aie actuelle, sentimentale et sociale et parfois soulève très haut le voile épais tendu sur le mystère de Vaoenir
Le fait que ce prodige existe, qu'il soit à la disposition de toutes les curiosités et que d'autre part la lucidité semble ignorée de la très grande majorité des psychologues d'Écoles et même niée par eux; le fait qu'une pareille manifestation de l'extension de la pensée humaine n'ait pas encore provoqué autre chose que le dédain des représentants officiels de la philosophie, dans un siècle qui pousse à l'excès l'orgueil de sa science, ce fait ne comporte-t-il pas une certaine somme d'ironie?
Cependant le docteur Vaschide, directeur-adjoint du laboratoire de psychologie de l'Ecole des Hautes Etudes, en se documentant sur la doctrine cliiromantique auprès des chiromanciennes, ne tarda pas à rencontrer l'intuition derrière la doctrine. Il aurait, sans nul doute, abordé l'étude
de ce point de psychologie qui l'attirait, si la mort n'avait interrompu brusquement sa dévorante activité. Son Essai sur la psijcholofjie de la main se terminait ainsi :
« J'ai vu des psychologues, vieillis dans les laboratoires, auteurs de mémoires considérables sur toutes sortes de problèmes de i)sychologie, n'être devant la sensibilité d'une chiromancienne que de piètres débutants dans l'étude de l'âme humaine. Comble de naïveté touchante, ils savent suivre sur un tracé plétliysmographicjue les traces d'une émotion provo(piée par un clafjiiemcnt de mains dans la paisible atmosphère d'un laboratoire, tout en étant Je plus souvent, malgré lorgueil de l'érudition, les titres universitaires et toute une mise en scène tapageuse, d'une aftligeante médiocrité psychologique. »
Quelques pages avant, le docteur Vaschide disait : « Nous ne sommes pas enclin à croire complètement aux prophéties. Il existe des êtres doués d'une sensibilité unique, intuitive, qui peuvent peut-être savoir les lois capricieuses du hasard. Il se peut donc (juc des sujets doués de cette faculté mystérieuse, l'intuition, saisissent des données inconnues, les données de l'inconnu »
Et cependant, n'osant s'écarter des données de la psychologie officielle, le docteur Vaschide s'est efforcé dans cet ouvrage d'expliquer par des coïncidences les réalisations des présages, comme dans un autre livre. Hallucinations lélèpalhifjnes, il s'était efforcé d'expliquer également par des coïncidences les manifestations télépathiques.
Par une intervention troublante du Destin, il est arrivé que la page où il essayait de se donner et de donner aux autres cette conviction, est devenue une preuve permanente et terrible du contraire. Au bas de cette pageM'"*^ veuve Vaschide eut la douloureuse et noble sincérité de faire imprimer cette note qu'amoindrirait tout commentaire :
« ... Je citerai comme simple coïncidence, le fait que
^me Fraya avait prédit à l'auteur de cet ouvrage, pendant l'hiver 1904, qu'il mourrait à 33 ans d'une pneumonie. M"'" la comtesse de Noailles qui assistait à l'entretien, M""^ Fraj'^a et N. Vaschide lui-même m'ont confirmé cette prédiction, qui malheureusement s'est trouvée réalisée lelS octobre 1907, de point à point. Un an avant la mort de N. Vaschide, en 1906, une bohémienne de Roumanie lui avait renouvelé ce présage en lui annonçant sa mort pour l'année qui suivrait'-' »
Malgré ma conviction qu'en science seuls les faits comptent et que les mentalités de ceux qui apportent quelques matériaux à l'édifice séculaire ne sauraient éveiller autre chose qu'un peu de curiosité, je pense cependant qu'il peut être utile au lecteur de lui exposer quel était mon état d'esprit au moment où j'abordai l'étude de la lucidité et en quelles conditions je le fis.
Ceux qui n'ont jamais eu l'occasion d'observer des phénomènes de lucidité et pour qui cette curieuse extension de l'intelligence semble inexistante ou peu vraisemblable, verront ainsi qu'il y a quelques années encore, la lucidité m'était tout aussi étrangère et indifférente qu'à eux maintenant et que c'est en partant d'un complet scepticisme que, progressivement, je suis parvenu à me convaincre de sa réalité.
Jusqu'en 1909, comme presque tout le monde, j'avais entendu et d'une oreille assez distraite, parler de chiromancie, de cartomancie, d'astrologie, de voyantes, de liseuses d'âmes et d'avenir par divers et bizarres procédés...
(1) Essai sur la psychologie de la main, par le D' Vaschide, p. 472 (Rivière, éditeur), 1909. Œuvre posttiunie.
Certains m'avaient vanté la justesse étonnante de révélations (jui leur avaient été laites ou l'exacte réalisation de prédictions les concernant. Soit que l'esprit de ces personnes nie parut enclin à rcntraînement myslicpie, soit que de tels laits ne pussent trouver place dans un cerveau asservi aux méthodes des sciences positives, ces convictions définitives que je rencontrais chez d'autres, il me laut l'avouer, n'eurent pas le pouvoir d'éveiller ma curiosité. Je ne comprenais pas comment la raison consciente et l'automatisme intellectuel subconscient dont le jeu synergique, d'après la psychologie moderne, constitue tout le psychisme, pouvaient expliquer le mystère de semblables phénomènes. Et je rencontrais avec satisfaction la confirmation de mon aversion à priori dans quelques ouvrages et articles du professeur Grasset qui, à propos de Spiritisme et d'Occultisme, niait l'existence de la lucidité et en expliquait l'apparence par l'activité de l'imagination subconsciente, par la fantaisie polygonale. J'étais donc un de ceux qui, de parti pris, ne veulent pas accepter, ni étudier, la matière des sciences psychiques.
J'avais, d'autre part, quelques motifs d'un ordre moins général de nier la divination intuitive. Ces motifs m'étaient fournis annuellement par cette publication d'almanachs et de relations d'interviews dans lesquels des Prophétesses renommées menaçaient qaeUpie partie du monde, le ministère du moment ou certaine monarchie vacillante de cataclysmes inéluctables. Or, invariablement, aucune des prédictions un peu précises et dépassant les conjectures rationnelles ne se réalisaient. Mais, par contre, l'année voyait se produire des événements de grosse importance mondiale ou nationale et (jui n'avaient pas été prévus. Ce qui, d'ailleurs, n'empêchait pas les mêmes augures de s'exposer chaque année et avec la même assurance aux mêmes lamentables déconvenues, comme aussi le public d'y prêter son attention illassable
De sorte que je n'aurais pas fait cent mètres pour aller voir une devineresse, tant j'étais persuadé que tout ce qui pouvait sortir d'un cerveau se croyant lucide ne devait être que construction pure de l'imagination ou duperie effrontée. Ce n'était donc pas un esprit enclin au merveilleux que les circonstances allaient mettre en présence d'un sujet lucide
Elle était cependant de bien modeste talent, me semblet-il aujourd'hui, cette chiromancienne qui, un soir de l'hiver 1909, dans le salon d'un de mes amis, par le simple examen de la paume des mains, fit successiAcment l'analyse psychologique des six personnes présentes, totalement inconnues d'elle quelques instants auparavant, mais bien connues de moi. Je ne m'arrêtais pas aux quelques prédictions qu'elle fit pour chacune d'elles. Mais je fus profondément étonné de voir cette femme de médiocre instruction donner en quelques minutes et avec une suffisante exactitude la formule mentale de chacun. Force me fut,pourmon compte, de concéder qu'elle définit mon caractère dans ses grandes lignes, avec autant de netteté que j'aurais pu le faire moi-même. '
Dès ce jour-là mon esprit ne connut plus le repos, une sorte d'idée fixe s'implanta en lui. Je me dis que le hasard et les coïncidences ne pouvaient expliquer que soient révélés, sans erreurs, six caractères, chacun constitué par un complexe enchevêtrement de tendances, sentiments, qualités et défauts, et que si la chiromancienne était parvenue à ce tour de force par la lecture des symboles gravés dans les mains, la Chiromancie était une science vraiment digne d'étude ; que si, au contraire, elle possédait une faculté en dehors de toute science, c'était cette possibilité de l'intelligence qu'il fallait étudier.
J'abordai l'énigme avec ardeur et un très vit intérêt
Tout (i'ai)or(l, je voulus me rendre un compte exact de ce que valait la Chiromancie et je résolus d'en faire une sérieuse étude théorique, pour juger ensuite ce que rendrait l'application de sa doctrine.
Je ne crois pas étonner ceux qui se sont livrés à la même étude en affirmant (jue je n'ai pas rencontré deux livres de Chiromancie donnant les mêmes significations aux mêmes signes. Formes et directions des lignes, variétés de symboles, peuvent être interprêtés de façons si diverses que, suivant les auteurs, et sur une même main, on peut, parfois et même assez souvent, dire absolument le contraire, tout en restant le disciple exact des Maîtres de cette science.
.l'ai lu, entre autres, et avec la plus grande attention, les deux ouvrages de Desbarolles i\\x\ m'avaient été indiqués comme les plus complets et les plus clairs. Tant que j'assimilais la théorie, les mystères inscrits dans nos mains me parurent, en effet, faciles à pénétrer, mais il n'en fut plus de même quand je voulus déchiffrer des mains d'inconnus. La doctrine de Desbarolles me seml)la i)lus trouée que le manteau de Diogène ; des lacunes importantes et d'innombrables imprécisons la rendaient, pratiquement, à peu près inutilisable.
Et Desbarolles fut cependant le Restaurateur de la Chiromancie en France, il vécut au milieu de l'élite intellectuelle de son temps et en fut très apprécié. Les deux Dumas se firent, en plusieurs circonstances, un devoir de faire connaître et de louer sa rare clairvoyance. Sa renommée pénétra même les Tuileries, ce qui lui valut l'honneur et le mérite de lire dans la main de 1 Impératrice Eugénie la catastrophe qui devait être la fin de sa royauté et le début d'une période de vie longue et douloureuse. Cela me fit songer que, peut-être, en raison des inconvénients qu'il y avait à vulgariser une science à prétentions redoutables, avait-il volontairement omis des précisions dans le but de dérouter les profanes, d'empêcher les papillons trop curieux
de lumière d'y brûler leurs ailes, cependant qu'il confiait les réalités à un petit groupe d'initiés, pour être transmises aux âges futurs par le canal de la Tradition.
Cette considération et aussi la pensée que je pouvais n'être qu'un mauvais élève, me donna 1 idée de m'adresser à une chiromancienne habile pour en tirer les indispensables notions qui me manquaient
Dans ce but je sollicitais M'"^ de X..., dont j'avais eu l'occasion d'éprouver le très réel talent de clairvoyance.
« Pour faire de la Chiromancie, me dit-elle, il faut beaucoup d'intuition, mais comme vous avez une belle ligne de tète, etc.. »
Ma tête, qui voulut rester digne de son symbole palmaire, se donna toute aux explications qui lui furent fournies
Hélas!..,., non seulement ce complément d'acquisitions ne vint pas coordonner et clarifier ce que je savais déjà, mais le peu de notions exactes, que je cro^'ais avoir, fut mis eii déroute! Si les auteurs chiromantiques ne s'accordaient pas entre eux, leurs élèves ne continuaient même pas leur doctrine! Mes nuits furent pendant quelque temps peuplées par d'obsédants hiéroglyphes. Sur les pentes des monts de la Lune ou de Jupiter, ou dans la sanglante plaine de Mars, je vis tourbillonner tous les symboles de la chiromancie, dans une confusion moins grande cependant que celle dans laquelle on les tenait!
Je me crus alors en droit d'abandonner une science tellement occulte que ses adeptes semblaient l'ignorer et d'attribuer ses apparentes révélations à l'intuition pure, lorsque les circonstances me firent rencontrer M"' Passerieu-DesbarolIes. Nièce de Desbarolles, élevée dans une ambiance de chiromancie, la pratiquant elle-même depuis près de trente ans, elle me parut le digne sujet d'une der-
nière et concluante tentative. A sa longue expérience, elle ajoutait l'héritage intégral de la doctrine de son oncle. L'occasion me parut favorable de redevenir élève.
Pendant toute une semaine de causeries (juotidienncs, M"*" Passerieu -Desbarolles me livra généreusement ce qu'elle tenait de l'enseignement de son oncle et aussi le résultat de ses observations personnelles.
F^t je fus enfin en mesure de laire le départ entre ce que peut donner la doctrine chiromantique et ce qui est en dehors de son domaine.
Ce qu'elle peut donner pour un esprit aussi excellemment déductif que celui de M"' P. -Desbarolles montre assez qu'elle mérite mieux que l'indifTérence du monde savant (1).
Mais je puis alTirmer que la valeur de ce que révèlent la grande majorité des chiromanciennes leur vient presque uniquement de leur intuition. Ce sont parfois de remarquables sujets lucides, des prodiges permanents, comme en est un M""^ Fraya, mais leur science réelle est à peu près nulle.
Qu'elles me pardonnent la brutalité de ce jugement; il traduit ma sincère conviction.
Les charmantes Augures n'en seront d'ailleurs pas amoindries et l'étude de la Pensée humaine y gagnera de nouveaux horizons!
(1) D'une manière plus générale, le D' Vaschide e.xprimait la même opinion dans le premier chapitre de son « Essai de Psychologie de la
main )> « Je tiens, dit-il, à déclarer qu'on a tort de mépriser
en bloc les sciences occultes, on trouve dans les travaux de leurs adeptes des documents d'une valeur réelle, et toutes contiennent quelques données déformées, amplitiées. mais réellement vraies. Qu'on n'oublie pas que la vie individuelle est la plus riche source de vérité, avant de critiquer ces sciences, qu'on songe qu'elles synthétisent d'innombrables expériences, expériences de milliers d'années, dont la vie humaine est empreinte consciemment et surtout subconsciemment. Il s'agit d'une expérience en somme ancestrale. »
Cette première étape enfin franchie, je résolus de consacrer une année toute entière à voir le plus possible de sujets intuitifs, pour me familiariser avec la variété des faits de lucidité et aussi avec les divers genres de sujets.
Je décidai de promener mon observation au hasard des circonstances et sans méthode préétablie, pensant que l'expérience qui me viendrait ainsi me procurerait la meilleure méthode quand le moment de l'étude sévère serait venue.
Alors je fus l'anonyme consultant de toutes les devineresses qui me furent indiquées ou qui se mettaient ellesmêmes en vedette à l'aide d'une publicité souvent peu discrète. Strictement impénétrable, je proposais l'énigme de ma personne tour à tour à des somnambules, à des voyantes dans le cristal, la flamme ou autres choses non moins bizarres, à des chiromanciennes, à des cartomanciennes, à des Astrologues, à des Écrivains automates, à des sujets utilisant les tables frappantes ou procédés analogues, etc., et, peu à peu, je connus ainsi une bonne partie de ce monde qui dispense de mystère à Paris. Je pénétrai dans de modestes logis, si exigus, certains, que l'Augure et un consultant le comblaient et qu'il fallait ou bien revenir ou choisir, pour attendre, entre une inhospitalière cuisine et l'escalier. Souvent je fus reçu en de petits appartements simples mais décents par l'extra-lucide elle-même. Tous ces logis ne rappelaient en rien les antres suintants l'épouvante des sorcières du temps jadis. Rien dans l'appartement ou dans la mise de l'Augure qui eut pour but de frapper l'imagination. On se croyait chez n'importe qui, mais on était toujours devant une personne aimable.
Parfois aussi je fis de longues attentes, en de confortables salons, parmi des gens du meilleur monde, avides de s'enquérir d'un peu de leurs destinées.
J'approchai ainsi bien des sujets lucides différents de milieux, de genre et de valeur. De quelques-uns je ne pus à peu près rien tirer. Peut-être ceux-là n'ont-ils (jue par moments des éclairs de lucidité qui suffisent à leur attacher une petite clientèle de personnes sachant se contenter de peu et suppléer par l'imagination au vague de ce qui leur a été dit?
Cependant comme ces sujets ne craignent pas, en des annonces à tournure lyrique, de faire l'apologie d'une faculté dont ils ne sont (|ue très peu pourvus, je mets le lecteur en garde contre la déception certaine qui l'attendrait, s'il voulait édifier sa conviction personnelle sur des sujets d'une valeur aussi petite et infidèle!
Mais je dois à la vérité de dire que, parmi les sujets lucides que j'ai vus et consultés, bon nombre mont donné des preuves indiscutables de leur lucidité, plus ou moins étendue et plus ou moins aiguë. Ils m'ont fourni sur mon passé, ma vie présente et l'avenir prochain d'alors, devenu passé depuis, des révélations précises et caractéristiques, qu'il serait ridicule et contraire au bon sens de vouloir expliquer par des coïncidences, lesquelles deviendraient alors la règle au lieu de n'être que l'exception.
La concordance des consultations qui me furent données était si curieuse, pour les grandes lignes, qu'il m'arriva plusieurs fois de faire assister un ami à la consultation d'une nouvelle Augure, après l'avoir, en chemin, mis au courant des choses dites par d'autres en des consultations antérieures et cjui allaient probablement m'être redites, ce qui ne manquait jamais d'avoir lieu, avec des lacunes ou des additions dans le détail. La superposition n'était jamais exacte, les unes mettaient en relief des évé-
nements que d'autres indiquaient plus vaguement ou dont elles ne parlaient pas. Par fragments, la plupart me livraient la réalité de ma vie immédiate ou prochaine, cependant que quelques-unes, mieux douées, groupaient ces fragments et en harmonisaient les rapports.
Mais, si le plus grand nombre des sujets lucides que j'ai vus furent incomplets, je dois dire qu'en ce qui me concerne, pour les faits importants et bien caractérisés de l'existence, je n'ai jamais rencontré de contradictions formelles entre deux sujets d'une certaine valeur, tandis que j'observais, au contraire, une remarquable concordance entre tous.
Je tiens à insister cependant sur ceci, c'est que les sujets lucides de valeur moyenne sont d'une irrégularité de disposition d'esprit dont il iaut se méfier. Certains jours ils vous étonnent; à d'autres, ils font preuve d'une évidente médiocrité. Vous sortez de chez eux tantôt admirateur de leur talent, tantôt déçu. Au demeurant, ils vous laissent la raison inquiète comme devant un problème à demi résolu. Aussi ces sujets seraient-ils de détestables sujets d'étude. Leur lucidité capricieuse en fait des êtres d'une évolution restée à mi-chemin entre l'intuition latente chez tous et l'intuition permanente et ample des grands Ténors de la lucidité.
Car il me fut, heureusement, donné de rencontrer quelques-uns de ces êtres prodigieux pour qui notre pensée est un livre toujours ouvert que leur regard aigu déchiffre avec aisance. Ces êtres m'ont toujours vivement impressionné. Encore aujourd'hui, malgré que leurs mentalités me soient devenues familières, je ne puis me défendre d'une sorte de vertige philosophique dès que je viens de les quitter. J'ai l'impression anxieuse d'être penché au-dessus d'un abîme.
Leur cerveau est parvenu à un si liaul degré de sensibilité qu'il est devenu le réactif capable de déceler ce (jue contiennent les cerveaux des autres liommes. Ce sont les trucbements (jiie la nature a créés entre notre esprit total et notre conscience. Ce sont les miroirs devant loscpuls notre pensée qui s'ignorait, se voit et se connaît !
Pour la Psycliologie de demain, pour ce (]ue l'on peut appeler encore, nuiis provisoirement, la Mèlupsijchiiiue mentale, ces merveilleux sensitils seront les précieux instruments qui accroîtront son champ d'études, en des proportions que j'essayerai de faire entrevoir à la fin de cet ouvrage, car le lecteur sera alors en meilleures conditions pour me comprendre !
Quand mon septicisme initial se fut incliné devant l'évidence des faits, quand je fus absolument certain (pi'il existait réellement, chez certains êtres, une sensibilité psychique leur permettant de percevoir et de traduire les forces inconnues qui prolongent notre pensée en dehors de nous, alors je jugeai le moment venu d'entreprendre l'étude de la lucidité
A mon avis, l'ensemble des meilleurs sujets lucides professionnels, constitue un excellent laboratoire pour l'étude expérimentale de la lucidité.
Les résultats qu'on pourrait ol)tenir autrement seraient restreints et surtout moins probants. Je vais, en quelques lignes, en donner les raisons.
Et d'abord, il n'est guère facile de se procurer l'usage particulier d'un groupe d'excellents sujets, comprenant les prototypes de chacune des variétés du mécanisme mental de l'acte intuitif. Il existe bien certainement, en dehors des
professionnels, des sensitifs lucides à l'état de veille remarquables, mais on peut afïîrmer qu'ils sont très rares, car ceux qui possèdent une pareille faculté, à moins de fortune personnelle, sont amenés à en tirer parti, ce qui est très légitime et heureux pour les autres. Bien plus fréquents seraient les bons intuitifs en hypnose, mais en dehors de recherches systématiques qui ne peuvent guère être faites, ce n'est que par hasard qu'ils se révèlent. Ils s'ignorent.
Pourrait-on, d'ailleurs, réunir assez de ces sujets excellents et variés, que le fait d'être connu d'eux enlèverait sa valeur à toute une partie importante de l'expérimentation.
De sorte que, par nécessité comme par raison, c'est, en définitive, aux protessionnels qu'il faut revenir.
Avec eux, pas de temps à perdre ni pour découvrir des sujets, ni pour les perfectionner; l'épreuve de sélection qu'ils ont déjà subie les estampillent d'une sorte de garantie. Peuvent, à priori, être tenus comme dignes d'étude, les intuitifs dont la clientèle nombreuse se recrute dans la classe instruite et qui ont réussi à imposer l'autorité de leur talent. Car, en cet ordre de choses, toute personne de bon sens est un juge suffisamment compétent. Le savant a d'autant plus de chances d'être incompris de la foule que sa science est profonde. Au contraire, mieux est doué l'intuitif, plus aisément il se fera apprécier de son client en raison de la clarté, de la précision et de l'abondance des détails avec lesquelles il lui exposera l'intimité de son existence.
En ce qui me concerne, s'il m'est arrivé d'être uneénigme impénétrable pour quelques sujets de qualité secondaire, d'avoir été, souvent incomplètement et avec plus ou moins de difficulté, déchiffré par d'autres, par contre, ma vie et celle de ceux qui gravitent autour de moi ont toujours été fouillées, avec une déconcertante aisance, par les intuitifs
de haute valeur (jui m'ont servi, volontairement ou non, de jwécieux instruments d'étude.
La faculté de ces sujets ne connaît pas d'éclipsés. Parfois un surmenage imprudent la fait un peu fléchir, mais en ces défaillances mêmes, elle conserve une puissance qui lorce toujours l'aiimiration. Elle est permanente et toujours à la disposition de rex[)érimcntateur. Je serais donc tenté de dire : « Si vous voulez ne pas vous exposer à des déceptions, si vous désirez fixer votre esprit sans qu'il ait à remorquer l'inquiétude de ces légers doutes que l'action du temps transforme un jour en scepticisme, allez vers ceux (jui sont assaillis par un flot sans cesse renouvelle de curiosités intelligentes, allez vers ceux qui laissent derrière eux un large sillage d'émerveillement, vous connaîtrez souvent les longues attentes, vous devrez même parfois retenir votre heure quelques jours à l'avance, mais soyez certain que vous verrez un i)rodige ».
L'exercice quotidien de leur faculté, donne à ces sujets un entraînement psychique qui fait rendre à leur cerveau tout ce qu'il est capahle de donner. Au contact incessant des très diverses organisations mentales qui défdent devant eux, leur sensihilité s'aiguise et, de ce fait, acquiert une aptitude remar([uable à se mettre presque instantanément en rapport avec un autre cerveau (juel (ju'il soit.
C'est au point que, devant la personne connue ou inconnue (jui lui arrive, M'"*" Fraya s'efforce de percevoir la préoccupation du moment, le motif de la démarche, pour limiter à cet objet l'exercice de sa lucidité, et elle y réussit très souvent.
D'autres sujets, sans le vouloir spécialement, sont aussi attirés tout de suite vers cet état de préoccupation du consultant, lequel n'est pas peu étonné d'entendre la voix de l'Augure répondre à ses inquiétudes mentales, comme à une question qu'il aurait exprimée.
Un autre avantage du milieu professionnel, c'est le nombre des sujets et leur variété. Car si le phénomène de lucidité est tributaire d'un mécanisme mental toujours le même dans ses grandes lignes, ce mécanisme varie cependant beaucoup dans ses détails. Cela rend indispensable l'étude particulière de chaque type. Et, d'autre part, la multiplicité des sujets de chaque type permet le redressement ou la confirmation d'opinions antérieurement acquises.
Enfin, avec les intuitifs professionnels on peut garder, aussi longtemps qu'on le désire, l'anonymat, condition d'importance primordiale dans un genre d'investigations où l'instrument d'expérience par son activité propre, par l'emploi volontaire ou non de son intelligence consciente, pourrait venir suppléer à son intuition ou fausser son élaboration subconsciente. Toute une partie de l'expérimentation doit être faite en ces conditions. Rien ne doit être livré à la Raison du sujet, il faut que tout soit pour lui V inconnu et le rationnellement inconnaissable, et même, à la rigueur, pièges et traquenards, sans quoi il ne serait plus question de psychologie expérimentale, mais d'observation subjective, introspective pour le sujet souvent très mauvais psychologue à l'état conscient, malgré que dans l'exercice de sa lucidité ce soit un remarquable fouilleur d'àmes.
En se plaçant à un certain point de vue, on peut diviser les sujets lucides en deux grandes catégories : ceux qui sont lucides à l'état normal et ceux qui ne le sont que dans le sommeil hypnotique.
Les premiers sont certainement les plus impressionnants, parce que leur lucidité semble être l'exercice régulier de leur intelligence. Ils font l'efTet d'être surhumains, exhaussés au-dessus de notre Raison. Ils sont pour nous le
mystère, tandis que nous ne pouvons rien leur cacher. Mais il ne faut pas commencer [)ar eux l'étude de la lucidité ; caserait s'attaquer de front à l'inexplicable.
Car il y a deux parties bien distinctes dans l'étude expérimentale de la Lucidité : d'abord celle des faits qui peut être entreprise avec n'importe quels sujets ; en second lieu celle du mécanisme mental des sujets. C'est pour celle-ci qu'il ne faut pas utiliser d'abord les intuitifs à l'état de veille.
Il s'ai^it alors, en définitive, de savoir ce qui se passe dans leur cerveau pendant le moment qu'ils nous révèlent le contenu du nôtre. Donc, pour que nous le sachions, il faudrait qu'ils nous le disent. Or, ils ne le savent guère et ne peuvent, d'ailleurs, pas le savoir.
En général, ils ne se rendent aucun compte du processus de leur activité psychique ; il leur semble même souvent qu'ils sont absolument étrangers à l'élaboration de ce qu'ils disent et beaucoup d'entre eux sont convaincus cju'une force extérieure leur dicte, leur fait voir ou écrire ce qu'ils expriment. De là à affirmer que cette force est une entité extraterrestre, il n'y a qu'un crime de lèse-logique qu'ils commettent tout naturellement !
D'autres, un peu moins mystiques, sont persuadés que leur lucidité leur est bien personnelle et qu'ils ne la doivent pas à des ingérences exogènes. Mais, si on leur demande comment ils la comprennent, ils vous répondent que leur clairvoyance a pour cause la facilité qu'a leur âme de se dégager de la matière et de percevoir les phénomènes dans une sphère où ils ne sont pas régis par les lois relatives de l'Espace et du Temps. Ceux-là puisent une confirmation de leurs idées dans les hypothèses de l'Occultisme. Avec le douille fluidiqiie et le plan astral rien ne leur semble inexplicable !
D'autres, enfin, ne sont pas éloignés de croire comme leurs devanciers de l'Antiquité Grecque, que leur Lucidité
est un don venu d'En-Haut, qu'elle est d'inspiration divine et qu'ils ont certainement reçu la mission d'éclairer la Raison obscure de leurs contemporains.
Les plus intelligents d'entre les sujets lucides (et il en est dont l'intelligence est de tout premier ordre) se défendent difïîcilement d'une explication mystique.
Et comment, d'ailleurs, en serait-il autrement, puisqu'ils ne font, en somme, que constater la manifestation d'un phénomène psychique qui s'est totalement élaboré en eux, mais à leur insu ?
C'est de l'ironie que de leur demander d'analyser, par introspection, un phénomène inconscient de nature! Comme ils n'assistent qu'à sa phase d'enregistrement par la conscience, ils sont presque fatalement portés à l'attribuer à tout autre cause qu'à leur cerveau.
C'est pourquoi, quand je voulus de l'étude des faits passer à celle de leur élaboration mentale, je me gardais bien de m'adresser aux intuitifs à l'état de veille. Il me parut que la meilleure condition d'observer le jeu de la subconscience c'était de le faire auprès des sujets en hypnose, état physiologique qui la libère de l'inhibition des centres supérieurs de contrôle.
J'avais déjà eu, à maintes reprises, l'occasion d'apprécier M""^ M..., lucide seulement dans le sommeil provoqué. J'en fis mon instrument d'étude.
Ce qui, autrement, est inabordable devient facile à observer dans l'hypnose, d'abord parce que l'activité du cerveau du sujet est à l'entière disposition de l'observateur qui provoque, comme il veut, le phénomène d'intuition, l'arrête à une de ses phases, le renouvelle de façons aussi diverses qu'il le désire... Ensuite, le champ de conscience du sujet est vide de toute idée, il n'en accepte d'autres que celles qui sont évoquées par l'exercice de sa lucidité. Aussi
les images qui en sont la représentation mentale prendrontelles, de ce l'ait, toute la netteté de la réalité ; leur isolement dans le champ de conscience leur donnera le maximum d'objectivité, ce seront de très précieuses hallucinations.
En de telles conditions et avec un sujet présentant la réunion des qualités indispensables à la formation rapide et sûre du phénomène d'intuition, on a l'impression de travailler en plein laboratoire, et les observations, contrôlées sans cesse par la variété infinie des expériences, prennent la valeur de recherches conduites avec toute la rigueur des plus sévères méthodes.
Ensuite ce n'est plus qu'un jeu de surprendre dans son action les diftérentes phases du processus subconscient des intuitifs à l'état de veille. Et l'on peut même alors puiser des connaissances complémentaires dans leur observation introspective, parce qu'elle n'est plus livrée à leurs impressions personnelles, mais dirigée, guidée, contrôlée par le savoir antérieurement acquis.
Il n'est pas jusqu'aux sujets les plus médiocres qui n'offrent alors de l'intérêt. Les caprices de leur intuition, ses résultats fragmentaires, ses faux pas, ses erreurs forment un appoint qui a son importance De même que la maladie fait mieux comiaitre la fonction normale d'un organe, de même ils contribuent au parachèvement de l'étude de la lucidité.
Ce sont les connaissances acquises par l'ensemble de mes observations et expériences que je publie dans cet ouvrage. Je m'etlbrcerai, en l'écrivant, de présenter l'élude de la lucidité en conservant, dans ses grandes lignes, la succession des étapes que j'ai moi-même parcourues et qu'aurait à parcourir tout expérimentateur. Cette manière d'exposer aura cet avantage de partir du phénomène simple, du fait,
pour aboutir à son explication psycho-physiologique qui est la difficulté.
En deux volumes, je présenterai cette étude sur l'intuition. Le premier, celui-ci, contiendra l'exposé des phénomènes de lucidité et des procédés mentaux par lesquels les divers sujets lucides les élaborent.
Dans un deuxième (qui paraîtra ultérieurement), avec l'appui des connaissances puisées dans l'analyse, j'aborderai létude d'ensemble de l'intuition dont la lucidité n'est qu'une manifestation.
Dans le long exposé que nécessitera cette démonstration, j'ai le désir d'exprimer ma pensée le plus nettement possible, de rester clair pour tous. Je m'efforcerai, dans ce but, d'éviter l'abus de termes techniques qui ne seraient guère compris que du inonde savant et je donnerai, quand il le faudra, les quelques notions psychologiques nécessaires à la parfaite intelligence de ce qui sera dit. Car si mon ambition est d'éveiller dans les milieux scientifiques une curiosité capable d'attirer vers des problèmes de très haut intérêt les chercheurs toujours avides de défricher l'inconnu, je voudrais aussi montrer à tous ceux que préoccupe l'énigme de la pensée humaine que le problème de la nature et de l'étendue de l'esprit doit, scientifiquement, être posé sur des bases autrement plus larges que celles qu'on lui a officiellement assignées jusqu'ici.
Qu'on ne m'attribue pas la prétention de vouloir épuiser Vétude expérimentale de l'intuition. Aussi bien que tout autre, je suis en mesure de savoir (ju'une pareille étude ne le sera probablement jamais. Beaucoup d'années passeront.
et peut-être même beaucoup de siècles, avant que la psychophysiologie ait assez acquis pour permettre la solution de la totalité du problème
La complexité du phénomène psychique d'intuition a souvent évoqué dans mon esprit les descriptions qu'ont fait certains explorateurs d'une de ces immenses forêts vierges de l'Amazone dont une végétation en délire garde jalousement les secrets.
Ce que je voudrais, ce serait tracer, à travers l'inextricable enchevêtrement des plantes, de larges allées et aussi de nombreux petits chemins qui apporteraient un air sain et un peu de lumière là où il n'y avait qu'obscurité et atmosphère irrespirable. Ces voies, plus ou moins bien tracées, permettraient aux chercheurs de s'engager plus aisément et de choisir les sections qu'il leur plairait de défricher
Le voyjrgeur qui va pénétrer dans le mystère hostile de la forêt (qu'on me permette de continuer la métaphore), a besoin d'avoir confiance en celui qui doit diriger ses pas.
Or, la superstition des âges passés et l'imagination mystique d'aujourd'hui ont fait de la lucidité un lieu ténébreux qu'elles ont peuplé de bizarres choses et d'êtres étranges. L'œil angoissé croit distinguer, confusément, dans l'ombre : des vols lourds d'oiseaux de nuit, d'inquiétants sabbats de sorcières, la fumée de feux élaborant des philtres, des silhouettes sarcastiques de démons et des fuites silencieuses d'esprits
Le lecteur, qui est ce voyageur, avait le droit, m'a-t-il semblé, d'être renseigné sur son guide et de savoir qu'avec lui il n'a pas à redouter de courir l'aventure