CHAPITRE PREMIER CE QUE N'EST PAS LA LUCIDITÉ
Si, par lucidité, on veut entendre Vextension exceptionnelle du pouvoir des sens classiques, Mme M... n'a pas cette lucidité-là. Pendant son sommeil hypnotique, ses sens travaillent comme à l'état de veille, avec peut-être l'accroissement négligeable d'acuité donné par le calme physiologique du cerveau qui, nécessairement, amplifie la sensation. Mais, pratiquement, elle ne présente pas dans l'hypnose une augmentation appréciable de l'acuité sensorielle.
Aussi, avec elle, ne faut-il pas songer d'obtenir, par
exemple, la révélation d'un objet caché dans une boite à l'insu de l'expérimentateur (voire même celui-ci en connaissant la nature). La boite, dans les mains du sujet, ferait office d'excitateur psychométrique et entraînerait l'évocation et la perception lucide des diverses individualités qui l'auraient préalablement impressionnée.
S'il lui arrive parfois de préciser l'endroit d'un objet perdu, c'est en raison du rapport de cet objet avec l'individuahté consultante et parce que cet objet fait partie de son ambiance. Mme M... ne voit pas réellement l'objet, comme on le croit couramment, elle se le représente mentalement, dans son cadre, comme elle le fait pour tout ce qui se rattache à un être.
A plus forte raison n'est-elle pas capable de vision à distance, au sens que l'on donne à ce phénomène.
De même qu'elle ne voit pas ce qui est contenu dans une boîte, de même elle ne voit pas une scène qui se passe dans une pièce voisine, non plus que des événements se passant à toutes distances, au moment exact où on V interroge. Bien que Mme IM... dise toujours « je vois » ce ne sont pas ses yeux qui voient. Elle voit les fantômes de sa vive imagination et le lecteur sait qu'ils ne correspondent pas toujours à une réalité du moment. Ce sont des acteurs mimant une une pensée étrangère, venue de près ou de loin. Ils traduisent un fragment de l'individualité d'où émane cette pensée, mais ils n'en traduisent pas nécessairement le fragment de la minute de l'expérience, parce que la pensée reçue ne s'inquiète pas des divisions du temps.
Le lecteur, d'autre part, comprend bien maintenant pourquoi Mme M... (comme tout sujet lucide d'ailleurs) ne peut percevoir un événement qui ne serait pas rattaché à une individuaUté humaine. Il faut tenir pour de la pure ingénuité les prédictions périodiques qui n'ont quelque chance de réaUsation que lorsqu'elles révèlent des faits inéluctables, comme des chutes de ministère ou des catastrophes de
de chemin de fer..., ce qui équivaut à présager la chute automnale des feuilles.
Mme M..., enfin, ne perçoit ni la pensée consciente ni la pensée subconsciente, dans le sens classique des mots. Et cela est précieux pour l'expérience, car ainsi s'élimine une cause d'erreur dont tous les sujets lucides ne sont' pas garantis.
J'ai rencontré quelquefois, et sans qu'aucun truquage put être objecté, des sujets non lucides, présentant àVun degré étonnant la perception de la pensée consciente. Cette disposition mentale n'est pas incompatible avec la lucidité, mais, quand elles se rencontrent, cette dernière ne peut qu'en être fort troublée.