V. l'élite des professionnels de la lucidité
Les sujets lucides professionnels, d'intuition remarquable, dédaignent toute espèce de publicité, leur talent incontestable valant mieux que la plus puissante réclame.
Il est des salons de sujets intuitifs où les âmes blessées se pressent, comme les corps malades chez les médecins renommés. Pour être admis auprès de l'augure réputé, il faut souvent prendre jour et heure et, de plus, défendre sa place contre des audacieux, tard venus et sans scrupules, trop impatients de connaître leur destin.
Les dames constituent la grosse majorité de cette clientèle. Convaincues du don de remarquable lucidité de certains sujets, beaucoup d'entre elles n'osent rien entreprendre de quelque importance sans avoir, au préalable, pris conseil. Serait-il exagéré de dire que bon nombre de dames de la haute société parisienne, dès qu'un chagrin les menace ou leur est né, se précipitent plus volontiers chez leur augure ordinaire que chez leur directeur de conscience, lequel, cependant, donnerait à la fois conseil et absolution ?
Le cabinet de l'augure fait une terrible concurrence au confessionnal !...
Que de petites histoires, que de menues intrigues, que de comédies burlesques et de drames poignants, vivent ces confesseurs à rebours, devant qui le pénitent écoute et ne dit rien ! Que de misères leur intuition, arrache du fond des cœurs et monte à la lumière crue de la conscience ! Quelles
— misâmes splendides et quels cerveaux abjects se traduisent sur le clavier subtil do leur imagination ! Comme elle doit être belle quelquefois et laide très souvent la comédie humaine ainsi vue des coulisses !...
C'est auprès de ces sujets de premier ordre, merveilleusement intuitifs et sans autre parure que leur faculté réelle et sûre, qu'il convient, si on le désire, d'apprécier le point actuellement atteint par la sensibilité spéciale des cerveaux lucides. A moins qu'ont ait la bonne fortune de connaître dans ses relations et de pouvoir utiliser des personnes possédant à haut degré cette rare faculté.
Car, il existe beaucoup de personnes éminemment intuitives, conscientes de leur faculté, et qui la tiennent secrète par crainte d'être taxées de névrose, alors qu'elles représentent, au contraire, non pas des malades, mais des êtres en avance sur le reste de l'humanité, des êtres plus évolués et possédant déjà une faculté qui ne sera l'apanage de la plupart des hommes que dans un avenir très éloigné.
Le nombre doit être, en effet, assez important de ces sujets lucides insoupçonnés, car, pour ma part je connais plusieurs sujets excellents et qui ne sont devenus professionnels qu'à la suite de revers de fortune et contraints d'utiliser leur exceptionnel talent. Leur infortune a rendu accessible à tous leur faculté qui, en d'autres circonstances, serait restée cachée ou confinée dans un tout petit cercle.
Pour ces sujets de haute valeur intuitive, de grande distinction morale, de bonne culture intellectuelle, il faut avoir la plus grande considération.
Parce que leur état professionnel est le plus souvent le résultat de vicissitudes malheureuses.
Parce que leur profession leur fait vivre la douleur de tous ceux qui les approchent, non pas vivre par l'idée, mais vivre en la sentant, en l'éprouvant, comme si elle leur était personnelle.
Parce que ce sont des êtres pitoyables infiniment et
dont l'esprit est perpétuellement penché sur la misère humaine qu'ils consolent dans la mesure de leur action. Ce sont généralement des êtres très bons et qui souffrent de ne pouvoir dévier la marche inexorable du destin dont ils surprennent quelques secrets.
Et aussi parce que ce sont des spécimens rares de l'humanité future.
Et enfin, parce que ce sont les miroirs précieux dans lesquels se reflète l'ampleur inconnue de notre pensée.
A ce dernier titre, ils devraient tenir une place à part dans la société et être vénérés à l'instar des vestales entretenant le feu sacré...
La vie a des exigences inéluctables. Chacun donne son activité, ses talents, en échange de l'argent qui assure la possibilité de subsister. Ceux qu'épargne cette nécessité le doivent à des activités antérieures auxquelles ils feraient bien de reporter le mérite dont naïvement certains se parent.
N'est-il donc pas légitime que des sujets intuitifs, conscients de ce qu'ils donnent, puissent échanger l'exercice de leur magnifique faculté contre l'argent indispensable ?
On n'aura jamais trop d'aver.sion pour l'augure imposteur,* médiocre et âpre au gain.
Mais les intuitifs excellents, qu'ils soient professionnels ou non, forcent l'admiration. Il faut les entourer de sympathie. C'est l'atmosphère morale qui convient à leur exquise sensibilité !