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LUCIDITÉ ET SEXE

La profession de devin semble, de nos jours, presque exclusivement réservée au sexe féminin, ce qui ne saurait surprendre. Car n'est-ce pas chose universellement admise que la sensibilité est beaucoup plus développée chez la^femme que chez l'homme ?

Ce n'est pas [seulement d'aujourd'hui qu'on accorde à la femme un certain degré d'intuition et qu'on la juge de bon conseil, l'expérience séculaire ayant montré qu'elle sent confusément la nature des résultats d'une détermination. Où l'homme analyse péniblement et pèse les détails d'une action, sans pouvoir en supputer les conséquences, cette vague intuition, latente chez la plupart des femmes, leur donne souvent la notion synthétique de ce que sera la réalisation prochaine. Leur instinct pressent, en des conditions où la réflexion de l'homme hésite.

Ce contraste^mental entre les sexes a été la trame sur laquelle M. Jean Richepin a développé son récent roman : « L'Aile ».

Le professeur Gascuin vit avec sa fille Geneviève et sa belle-sœur, la tante Line.

L'homme, c'est le savant, l'érudit possédant la somme des connaissances scientifiques de son temps, mais impuissant à créer.

Les femmes sont deux intuitives, mais appliquant diversement leur lucidité.

Geneviève Gascuin a eu quelque peine à assimiler les sciences que son père lui a apprises, mais dès que leurs matériaux furent en son cerveau, ses accès de lucidité furent

l'éclosion d'inventions géniales. A de certains moments, qu'elle s'efforçait même de provoquer, des visions ou quelquefois l'écriture automatique, présentaient brusquement à son intelligence consciente tout un ensemble d'équations, de chiffres, de formules qui étaient la solution d'un problème de mécanique du plus haut intérêt.

Où le travail acharné du père était impuissant, l'intellectualité subconsciente de la jeune fille élaborait .sans effort, et sans intervention de la raison, des constructions mathématiques géniales.

Par moments, aussi, était lucide la vieille tante Line, mais son cerveau inculte n'exerçait son intuition que par rapport aux événements de la vie des siens : le professeur et surtout sa nièce Geneviève.

Quand tout à coup s'imposait l'inspiration, elle tombait en transe d'hypnose, « ...elle avait les yeux blancs qui dan- « saient leur danse d'ailleurs, sa bouche crispée dont les « commissures bouillonnaient de mousse légère... » et ses yeux voyaient des choses qu'elle expliquait en mots sentencieux et peu précis, parce que ses hallucinations devaient être symboliques.

« ...Ce qui lui manquait pour en donner les raisons, à « Tante Line, et pour apporter les preuves en clair de ses « obscurs sentiments, et pour en mettre au jour les résul- « tats en phrases courantes au lieu de les enfouir dans une « glaise de paroles sibyllines, c'est la faculté qu'auront « certainement les femmes de demain. Réservoir de sciences « ataviques, prétendue instinctive, mais d'essence intel- « lectuelle cependant ; elles ne la peuvent disperser au- « jourd'hui que mesquinement, cette profonde intuition « par où elles « sentent » la vie. Demain, ayant renoncé « sans doute à lutter avec nous par la raison pure et donce nant tout ce que peut et doit donner leur trésor maternel « d'acquisitions inalalysables, elles diront les mots des

« secrets que nous, les hommes, nous n'avons pas su dé- « chiffrer (1). »

C'est en raison de cette intuition native chez beaucoup de- femmes qu'une lucidité plus grande peut se manifester chez quelques-unes et atteindre une telle acuité qu'elle devient une faculté véritable et permanente, fonctionnant parallèlernent à l'intelligence consciente.

On rencontre, cependant, quelques hommes doués de lucidité. Ce sont des sensitifs d'une émotivité vraiment féminine et dont la sensibilité aiguisée à l'extrême n'est pas de leur sexe. M. R. de Fleurière, dont j'analyserai plus loin la curieuse mentalité, est un intuitif de la meilleure valeur.

Mais, à notre époque, les hommes sont de si rares exceptions, parmi les bons sujets lucides, que la lucidité peut être considérée, actuellement, comme le monopole presque exclusif du sexe féminin.

Et je dois à la vérité de dire que nos devineresses n'ont pas hérité la laideur physique des sorcières du temps jadis. Quelques-unes d'entre elles sont de délicieuses personnes vivant dans un cadre joli et qu'on aborde sans nulle appréhension.

Tout se modernise et semble s'embellir. La faculté d'intuition s'est mise en toilette et en valeur pour subir les investigations méthodiques des psychologues !

De même que le laboratoire éclairé du chimiste moderne a remplacé la cave inquiétante de l'alchimiste moyenâgeux, de même, à l'augure d'autrefois qui se terrait, a succédé la femme d'esprit large, souvent très instruite, vivant au grand jour, très recherchée et disant simplement des révélations déconcertantes.

(1) Jean Richepin, « l'Aile » p. 335.

Le sujet lucide d'aujourd'hui n'est plus un possédé démoniaque. Sa faculté est l'aboutissant d'une évolution mentale perfective, dont le départ remonte loin dans les siècles. C'est dans le sexe féminin que cette évolution s'est ■surtout faite.

Les hommes, certainement, suivront la même évolution, mais avec retard.

Il est cependant consolant que quelques-uns soient déjà parvenus à un degré de lucidité égal aux meilleurs intuitifs de l'autre sexe !

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