CLAVIER DE PERCEPTIONS LUCIDES ET EXPÉRIMENTATION
Une règle s'impose en expérimentation : s'assurer tout d'abord du clavier de lucidité du sujet dont on se sert, pour savoir exactement ce dont il est capable et où il excelle.
Ce serait puéril de juger les possibilités de la lucidité avec un seul sujet comme instrument d'expérience.
Il est, en effet, deux buts dans l'expérimentation : soit que l'expérience vise à apprécier les faits de lucidité par rapport à un sujet donné, soit qu'elle s'intéresse uniquement à l'intuition elle-même.
Or, dans ce second cas, si l'on veut obtenir un maximum dans la qualité et la quantité de connaissances intuitives concernant une individualité humaine déterminée, il faut, rationnellement, s'adresser, pour la perception de chacune de ses composantes, aux sujets qui, par leur imagination particulière, excellent à traduire chacune d'elles, et de plus, procéder en séances successives.
Ceux qui jamais n'ont approché de sujets lucides de grande valeur, seront étonnés, s'ils expérimentent avec méthode et patience, de la somme de connaissances que la lucidité peut donner sur un être humain.
Ce n'est pas que les révélations des sujets lucides doivent être tenues pour impeccables.
A propos de Mme M..., j'ai montré la genèse des erreurs dans le phénomène de lucidité, qui n'est véritablement intuitif que jusqu'à l'élaboration des images mentales, la suite étant sous la responsabilité de l'intelHgence consciente.
Pour juger la source d'une erreur, il faudra considérer, naturellement, le phénomène à chacun de ces deux temps. Et, le plus souvent, on s'apercevra que l'erreur siège dans un défaut d'interprétation des images venues de subconscience.
C'est, d'ailleurs, pour ce motif que les erreurs de dates, de situation des faits dans le temps, sontsi fréquentes, étant dues aux eiïorts de la pensée consciente pour fixer des repères, alors que la pensée intuitive ne s'occupe pas de cela, le temps n'existant pas pour elle.
Mais, la lucidité elle-même, en dehors du travail surajouté de l'intelligence consciente, est-elle infaillible ?
A cela je répondrai que la question ainsi posée ne saurait espérer de réponse. Car le psychologue ne connaît l'intuition que dans les phénomènes intuitifs tombant sous son observation. Or, ces phénomènes sont le fruit de la collaboration de deux cerveaux : le cerveau subconsciemment suggesteur et le cerveau lucide, et ce sont les qualités propres à chacun de ces cerveaux et celles de leurs rapports dynamo-psychiques qui conditionnent la valeur et la sûreté du phénomène de lucidité qui en résulte. Ce n'est donc pas l'intuition qui est en cause, mais les cerveaux divers qui la produisent.
Aussi, conviendrait-il mieux de demander si les sujets lucides sont infaillibles ?
A cela, je ferai une double réponse.
Logiquement, il faut considérer que la lucidité n'est qu'un phénomène d'élaboration psychique sous l'influence d'une suggestion mentale et qu'il peut, par conséquent, intervenir dans les rouages de l'intellectualité subconsciente des troubles de causes multiples et insaisissables qui sont susceptibles d'en vicier les résultats. Si la lucidité était d'inspiration divine ou du moins la manifestation d'esprits, si le sujet était un intermédiaire entre l'homme et le surnaturel, on serait en droit d'exiger l'infaillibihté abso-
lue des i-t'-vélations. Comme il s'agit ici d'une sorte de faculté liée à l'existence d'un sens extra-normal, l'erreur est possible, parce que l'esprit peut s'illusionner sur la nature exacte des impressions sensorielles, le cerveau humain n'étant pas une organisation impeccable.
Mais, si je quitte le point de vue spéculatif pour ne considérer que les enseignements de l'expérience, je dirai que, pour quelques très rares sujets lucides, les erreurs d'intuition sont des excei)tions, lorsque les connaissances qui en viennent portent sur des états importants d'une personnalité ; surtout si l'on s'attache à la révélation des faits et non à l'adéquation des images mentales avec la réalité.
Ce qui importe, n'est-ce pas que l'erreur soit exceptionnelle dans un ordre de phénomènes où le cerveau du sujet lucide s'exerce en plein mystère et sans aucun des appuis ordinaires de la raison, et sur une matière qui est souvent l'inconnu pour celui-là même qu'elle intéresse !
Pour qu'un sujet puisse, pendant plusieurs heures consécutives, parler sur une personne et toute son ambiance, comme le fit un jour à mon égard Mlle de Berly, pour que la multitude des révélations sur le passé, le présent et l'avenir prochain (devenu passé depuis) fussent la vérité et ne formassent pas un mélange incohérent et mal adapté, pour que dans cette reconstitution morale, physique, intellectuelle, sociale d'une individualité, il n'y ait pas eu un contre-sens, un faux pas, ne faut-il pas que l'intuition ait la rectitude et l'impeccabilité d'un instinct ?
Le contraste est si grand entre la difficulté de la traduction des états dont se compose une personnalité humaine à n'importe quelle époque de sa vie et l'abondance et la précision des révélations faites, que même s'il s'y mêlait quelques erreurs secondaires, il ne saurait être question, dans ces phénomènes de psychologie, de vouloir appliquer le calcul des probabilités qu'on veut présentement intro-
duire partout. Car est-il une probabilité sur un milliard, pour que placée à l'improviste devant un inconnu, une personne non intuitive aille lui raconter sa vie ?
Je veux bien admettre, tout en ne le croyant pas, que l'aspect d'un individu puisse permettre d'en dépeindre la mentalité. Mais la multiplicité des faits de l'existence, oubliés, méconnus, ou gisant déformés dans la mémoire, toute l'ambiance : lieux, choses et êtres... cette somme énorme de faits, de sentiments, de désirs, d'aspirations, de circonstances, d'influences extérieures, etc., qui s'étant succédé dans le passé, constituent le présent d'une vie et préparent son avenir, est-ce qu'une coïncidence assez merveilleuse permettra à n'importe qui de les grouper tels qu'ils l'ont été et de les appliquer exactement dans leur enchevêtrement complexe, juste à la personne dont ils constituent la vie ?...