CHAPITRE V
AUTOPERGEPTION INTUITIVE (1)
Mais, doit-on penser, c'est un don redoutable que la nature a fait aux intuitifs. Etant donnée la lucidité remarquable do quelques-uns, toutes les infortunes de leur vie leur sont préalablement connues et ils ont, dans le présent, à souffrir des malheurs ultérieurs que les hommes ordinaires ne subissent qu'à mesure que s'en succèdent les réalisations !
Il n'en est rien. Et cela présente un grand intérêt psychologique.
Autant que j'ai pu m'en convaincre, soit en expérimentant avec des sujets lucides en hypnose, soit en interrogeant les sujets lucides dans l'état de veille, les intuitifs, quelle que soit l'acuité de leur clairvoyance pour les autres, ne perçoivent rien qui les concerne, ou plutôt qui les concerne directement et exclusivement.
Car il est bien évident qu'ils sont aussi bien lucides pour les êtres de leur propre ambiance que pour toute autre
(1) Par autoperception, j'entends la prise de connaissance intuitive de leur propre existence par les sujets lucides, comme ils le font pour autrui. Et je mets le lecteur en garde contre la confusion qu'il serait tenté de faire avec les phénomènes d'autoscopie, dans lesquels une personne perçoit visuellement un état pathologique localisé dans son corps. Tel ce fait d'un malade indiquant que son affection était due à un nombre, qu'il fixa, de vers contenus dans son intestin; ce qui fut reconnu comme vrai, dans la suite.
J'établirai plus tard la différence pSycho-physiologique qui sépare ces deux variétés de phénomènes.
personne, et, les conditions psychologiques étant les mêmes que dans l'exercice professionnel, qu'ils peuvent télépathiquement ou par contact direct, percevoir pour leurs proches, des faits, des événements qui, faisant retour vers leur sensibilité, par répercussion les atteignent.
Mais pour eux-mêmes, ils ne perçoivent rien. L'accident grave qui les meurtrira demain, la maladie périlleuse dont ils vont bientôt souffrir,... ne suscitent chez eux aucune vision, aucun avertissement précis, peut-être cependant, quelquefois, un de ces obscurs pressentiments comme en éprouvent beaucoup de personnes non lucides avant certaines heures fatidiques de la A'ie.
Et cependant, en dehors des moments de l'exercice ordinaire de leur lucidité, en dehors des séances spécialement consacrées à cela, certains sujets lucides, sans le vouloir ni le désirer, prennent connaissance d'événements survenant ou devant survenir à des personnes de leur entourage ou même à des inconnues. Cela se produit brusquement dans le cours de distractions et surtout pendant le sommeil, états de dissociation mentale favorables à la libération du psychisme subconscient. Selon la forme de leur imagination, les connaissances intuitives, venues en ces circonstances, se présentent dans leur champ de conscience sous l'apparence d'images mentales diverses. Ils voient, entendent, parlent ou écrivent ce qui vient solhciter leur lucidité.
Mme D..., sujet lucide à écriture automatique, s'étonna, à une certaine époque de sa vie, de voir, par moments, samaintracer spontanément le mot R..., nom qu'elle n'avait jamais entendu et qui ne lui semblait avoir aucune signification. Pendant des mois, en plein milieu de ses occupations, soit que sa main fut posée sur une table, soit qu'elle se disposât à écrire quelque lettre, le même mot se traçait. Elle finit par considérer cela comme un tic psychique et n'y
prit plus garde... Un soir, son mari lui annonça qu'il venait de signer, à l'improviste, un engagement comme ingénieur à R..., petite localité de la province d'Oran.
Plus tard, ce fut juin que sa main se mit à tracer. Et Mme D... s'efforça alors, par écriture automatique, d'avoir Texplication de cette date. L'unique réponse à ses questions l'ut toujours : juin. Juin arriva et Mme D... eut la douleur de voir mourir son mari.
l'uis, tôt après, sa main obstinément traça cette autre date : mars. On comprend quel fut alors l'affolement de cette malheureuse intuitive qui se demandait de quel autre terrible coup le destin allait la frapper. Croyant que sa main, dans l'écriture automatique, était l'esclave d'un esprit désincarné, elle adressa à l'entité occulte les plus pressantes supplications, implorant que lui fut épargnée l'angoisse de la mystérieuse menace. Et sa main, en réponse aux tortures du cœur n'avait que ce seul mot : mars. L'époque fatidique et redoutée vint. Dans le même mois Mme D... perdit sa fille et sa mère...
S'étant une nuit couchée tard, Mme F... fait, sur le matin, un rêve dans lequel elle se croit en plein exercice de sa profession.
... Ouvrant la porte qui fait communiquer son cabinet avec le salon, elle voit s'avancer une dame au visage las de souffrir. Elle la prie de s'asseoir, prend ses mains et se met à lui exposer les tristesses de sa vie présente... : « ...une douleur domine maintenant toute votre vie et elle est atroce... vous êtes frappée dans ce que vous avez de plus cher, votre fils... sans cause apparente, tout dernièrement, il a été atteint de troubles mentaux si prononcés que son internement a été jugé indispensable... il est en ce moment dans une maison spéciale où l'on garde et soigne les aliénés... »
A ce moment du rêve, Mme F... fut tirée de son sommeil par sa femme de chambre qui vint lui dire que le facteur
demandait sa signature. Elle se leva, s'habilla sommairement, alla signer, puis se recoucha et se rendormit. Et le rêve continua... « ...les médecins qui ont conseillé l'internement, de même que ceux de l'asile où il est enfermé jugent sa maladie incurable... et le chagrin qui en résulte vous plonge dans le plus noir désespoir... je vais cependant l'atténuer en vous révélant que dans quelques mois votre fils vous sera rendu, entièrement guéri... on vous préviendra de sa guérison et vous irez vous-même le chercher... les médecins ne s'expliqueront pas ce retour à la pensée normale qu'ils jugeaient improbable, etc.. »
A son réveil, le souvenir de ce rêve professionnel était resté si vivace que Mme F... aurait pu en redire presque textuellement les paroles. Elle admira cette force créatrice de l'imagination qui organise des scènes aussi précises et vraisemblables. Puis les jours passèrent et ses occupations surabondantes lui firent oublier ce rêve.
Une semaine plus tard, pendant le cours d'une de ses après-midi si remplies, au moment où elle ouvrait la porte de son salon pour introduire une des personnes qui attendaient, voilà que vint à elle la dame du songe. Et Mme F..., étonnée, sans avoir recours à son intuition, sans l'intermédiaire d'aucune hallucination, n'eut qu'à répéter de mémoire la consultation faite en rêve pour plonger la dame douloureuse dans une parfaite stupéfaction.
Des phénomènes télépathiques de ce genre sont si coutumiers à M. de Fleurière, qu'il a toujours, sur sa table de nuit, une feuille de papier blanc et un crayon pour noter les connaissances intuitives qui lui viennent, malgré lui, soit en rêve, soit en insomnies, et concernant des personnes connues ou inconnues de lui, rencontrées déjà ou jamais vues. Et il n'est pas rare que ce prodigieux intuitif aborde dans son salon quelqu'un venant chez lui pour la première fois et, sans autre préambule, lui mette sous les yeux la
réponse écrite aux préoccupations motivant sa démarche.
Ce chapitre ne finirait pas si je voulais user du temps à rapporter des phénomènes de cet ordre.
N't^st-il pas intéressant de faire remarquer quecesmêmes sujets, dont le sens intuitif est si aiguisé qu'il va jusqu'à les mettre en communication avec des cerveaux d'inconnus, ne reçoivent jamais d'indications précises pour ce qui les concerne personnellement et que leur intuition n'entre en activité que pour les autres ?
Celte notion est un argument puissant contre l'hypothèse voulant que les sujets lucides voient les faits dans leur réalité, parce que les faits préexisteraient aux perceptions de nos sens limités aux trois seules dimensions de notre géométrie. S'il en était ainsi, pourquoi les intuitifs ne seraient-ils lucides que pour les autres ?
Entre leur pensée supérieure subconsciente et le champ de leur conscience, il n'y a, comme pour les ordinaires cerveaux, aucune communication. Intuitivement, rien n'arrive jusqu'à leur attention. Leur pensée supra-rationnelle est dans l'impossibilité de mettre en jeu, pour son compte, les rouages de l'intellectualité. Pour se manifester, il lui faudrait employer le truchement d'un autre cerveau lucide.
Est-ce à dire que le passage direct de la pensée supérieure dans le champ de conscience soit une impossibilité psychologique ? Non.
Mais s'il arrive qu'un sujet lucide ait la perception intuitive, précise et par hallucinations comme lorsqu'il exerce son intuition pour un autre, d'un fait le concernant individuellement et exclusivement, on peut considérer cela comme une exception, une rareté psychologique analogue aux cas dont les métapsychistes ont recueilli un certain
nombre chez des personnes ordinairement dépourvues d'intuition.
Il ne s'agit pas alors de lucidité télépathique, mais de manifestation directe, monocérébrale de la pensée supérieure. Et il semble que le cerveau humain ne soit pas encore, fonctionnellement, assez évolué pour cela.