LUCIE>' DE SAMOSATE
Mais c'est surtout sa vigoureuse boutade des Sectes à V encan qui nous apprend à juger les écoles qui se faisaient concuiTence.
C'est Jupiter qid fait vendre les philosophes, ^lercure dirige les enchères et la farce commence :
« Mercure. — Eh ! le pythagoricien, fais-toi voir ! Je vends la vie parfaite, la vie sainte et vénérable. Qui est-ce qui achète ? Qui veut être au-dessus de l'homme ? Qui veut connaître l'harmonie de Tunivers et revivre après sa mort ?
» Le marchand. — Il n'a pas mauvais air ! Que sait-il ?
» Mercure. — L'ai'ithmétique, l'astronomie, la magie, la géométrie, la musique, la fourberie. Tu vois là un excellent devin.
» Le marchand. — Est-il permis de l'interroger ?
» Mercure. — Interroge !
» Le marchand. — Si je t'achète, que m'enseigneras-tu ?
» Pythagore. — Je ne t'enseignerai pas, je te ferai ressouvenir.
» Le marchand. — Comment me feras-tu ressouvenir ?
» Pythagore. — En purifiant d'abbrd ton âme et en la nettoyant de ses ordures.
» Le marchand. — Eh bien, imagine qu'elle est purifiée, comment me donneras-tu la réminiscence ?
» Pythagore. — En commmçant par' t'imposer un calme parfait, le mutisme absolu de cinq années, etc. »
Pythagore dit qu'il s'est instruit en Egypte; il se trompe ou nous trompe. Par le système qu'il nous déiveloppe, il est un pur brahamane, un adepte du Vedantisme. Interrogé sur sa manière de vivre, Pythagore dit : « Je ne mange rien qui soit en vie, tout le reste m'est permis sauf les fèves. »
Il donne plusieurs raisons de cette interdiction, mais la plus forte, c'est que les Athéniens s'en servent pour élire les magistrats. Donc l'idée n'est pas indienne et montre que Pythagore n'aimait pas la politique.
C'est le tour de Diogène :
« Jupiter. — Qu'on leur en fasse voir un autre !
» Mercure. — Eh ! l'homme à la besace et à la tunique sans manches, viens ici, fais le tour de la salle. A vendre une vie mâle et oou-
rageuse, une vie libre ; qui est-ce qui achète ?
» Le marchand. — Que dis-tu, crieur ? Tu vends une vie libre ?
» Mercure. — Oui !
» Le marchand. — Tu ne crains pas qu'il te cite devant l'Aréopage ?
» Mercure. — Il ne se soucie pas d'être mis en vente : il n'en pense pas moins être libre.
» Le marchand. — A quoi peut servir un homme aussi crasseux, quelle est sa patrie, sa profession ?
» Mercure. — Interroge-le toi-même.
» Le marchand. — J'ai peur, à voir cette figure sombre et farouche, qu'il n'aboie après moi si je l'approche, et, ma foi, qu'il ne me morde.
» Mercure. — N'aie pas peur, il est apprivoisé !
» Le marchand. — D'abord, mon ami, dismoi : D'où es-tu ?
» Diogène. — De partout
» Le marchand. — Que veux-tu dire ?
» Diogène. — Tu vois un citoyen du monde.
» Le marchand. — Qui donc imites-tu ?
» Diogène. — Hercule. Je fais la guerre aux voluptés ; j'ai enti'epris de nettoyer la vie humaine. Je suis libérateur des hommes et mé-
decin 'dds passions ; en ^n mot, je veux être l'interprète de la libierté 'et de la franchise.
» Le marchand. — A merveille, mon cher interprète ! Si je t'achète, oomment m'instruiras-tu ?
» Diogène. — En te prenant pour disciple je commencerai par te dépouiller de ton bien-être, je t'enfermerai dans rindigîeince, ensuite je te forcerai à peiner, à travailler, dormant sur la terre, buvant de l'eau, ne mangeant que ce qui te tombe sous la main. Si tu as des richesses, tu les jetteras à la mer ; tu ne le soucieras plus de femme, d'enfant, de patrie : tout cela pour toi ne isea^a que fadaise ; si l'on te donne des coups de fouet, si l'on te met à la question, tu ne croiras pas que ce soit mal.
» Le marchand. — Que dis-tu là, je n'éprouverai point de douleur isi l'oin me fouette ?
» Diogène. — Voici maintenant les qualités que je veux te voir acquérir. D'abord sois effronté, insolent, impudent avec tout le monde, rois et particuliers. Loin de toi la douceur, la pudeur, la modération. Seul au miUeu de la foule, ne te lie avec personne. Enfin quand tu le voudras, mange un polype cru et meurs. Voilà le bonheur que nous promettons.
» Le marchand. — Fi donc ! Tout cela est hideux et indigne d'un homme.
» Diogène. — C'est du moins bien aisé, mon cher, et facile à mettre en pratique ; tu n'auras pas besoin pour cela d'instruction, de livres et autres sornettes. Tu arriveras à la gloire par le plus court chemin. »
Maintenant c'est Aristippe :
« Mercure, — Allons, attention tout le monde ! C'est un article très beau et qui demande un riche amateur. C'est la vie suave, la vie trois fois heureuse. Qui est-ce qui veut de la volupté ?
» Le marchand. — Viens ici et dis-nous ce que tu sais faire ?
» Mercure, — Ne l'importune pas ; il est ivre !
» Le marchand. — Alors dis-moi, (juels sont ses talents ?
» Mercure. — 11 est bon convive ! C'est un cuisinier habile. Enfin il est passé maître en fait de volupté. Le point sommaire de sa philosophie, c'est d'user de tout et de chercher en tout le plaisir.
» Le marchand. — Jette les yeux sur d'autres acheteurs, riches et opulents, moi je ne suis pas en état d'acheter sa vie joyeuse. »
On met en vente Démocrite qtii rit et Heraclite qui pleuire :
« Le marchand. — Eh l'ami ! qti'as-tu «donc à rire ?
» Démocrite. — Tu le demandes. Tout ce que vous faites me semble risible et vous-même pardessus le marché. Il n'y a rien de sérieux au monde, tout est vide, ooncours d'atomes, infini...
» Le marchand. — Tu te trompes, il n'y a que toi de vide et d'infiniment sot. Voyez-vous l'insolent ? Et toi, mon cher, pourquoi pleurestu ?
» Heraclite. — Je regarde toutes les choses humaines, ô étranger, comme tristes et lamentables et rien qui ne soit soumis au Destin. Voilà pourquoi je pleure, le présent me semble bien peu de chose, l'avenir désolant, aussi je vous ordonne à tous de pleurer à chaudes larmes, petits et grands ; acheteurs ou non, sanglotez !
» Le marchand. — Je n'achèterai ni l'un ni l'autre.
» Mercure. — Encore deux qui restent au magasin.
> Jupiter. — Mets-en un autre en vente !
» Mercure. — Veux-tu ce bouffon d'Athénien ?
» Jupiter. — Oui. »
Or ce bouffon c'est Socrate !
« Mercure. — Viens ici, toi, bonne vie à vendre, homme de bon sens. Qui veut acheter cet intéressant personnage ?
» Le marchand. — Dis-moi, que sais-tu faire ?
» Socrate. — Je sais à fond tout ce qui concerne l'amour. Mais ce n'est pas du corps que je suis amoiu-eux, c'est de la beauté de l'âme.
» Le marchand. — Quel est pour toi l'essentiel de la sagesse ?
» Socrate. — Les idées et les modèles des êtres. Tout ce que tu vois, la terre et ce qu'elle porte, la mer et le ciel ont des images invisibles qui existent hors de l'univers.
» Le marchand. -^ Où existent-elles alors ?
» Socrate. — Nulle part, car si elles existaient quelque part, elles n'existeraient pas.
» Le marchand. — Mais je ne vois pas ces modèles dont tu parles ?
» Socrate. — Naturellement, tu es aveugle des yeux de l'âme, mais je vois les images de tous les êtres, je vois un autre toi invisible, un autre moi-même, en un mot je vois tout double. »
Ce charabia qui a l'intention d'expliquer l'âme immortelle séduit l'acheteur, qui se fait
adjuger Socrate piour 14.000 francs (deux talents).
Alors on met en vente Ghrysippe qui sait tout et tient une boutique de syllogismes :
« Chrysippe. — As-tu un fils ?
» Le marchand. — Pourquoi cela ?
» Chrysippe. — Supposons qu'un crocodile te l'ait enlevé et qu'ensuite il t'ait promis de te le rendre, à condition que tu lui dirais au juste s'il eist dans l'intention de te le rendre ou non : quelle est à toln avis la résolution du crocodile ? »
Il en a comme cela un grand assortiment et déballe volontiers sa marchandise ; puis c'est le tour d'un disciple d'Aristote qui est en dedans autrement qu'en dehors et sait distinguer en lui, réisotérique et rexotérique.
Enfin on termine la criée par la mise en vente de Pyrrhias, dont le noim rappelle Pyrrhon. le sceptique consommé, le doute personnifié. ; ii^
« Le marchand. — D'al>ord dis-moi cd que tu sais ?
» Le philosophe. — Rien.
» Le marchand. — Que veux-tu dire par là ?
» Le philosophe. — Que je ne crois à l'existence de rien.
» Le marchand. — Mais nous, que sommesnous donc ?
» Le philosophe. — Je n'en sais rien.
» Le marchand. — Et toi, qui es-tu ?
» Le philosophe. — Je n'en sais absolument rien.
» Le marchand. — Tu me pai-ais un gaixon lourd et stupide. Mais enfin quel est le but de ta science ?
» Le philosophe. — L'ignorance.
» Le marchand. — Combien vaut-il ?
» Mercure. — Une mine.
» Le marchand. — La voici. Eh bien, que dis-tu ? T'ai- je acheté ?
» Le philosophe. — Je n'en sais rien !
» Le marchand. — C'est certain pourtant, je tai acheté et je t'ai payé.
» Le philosophe. — Je m'abstiens et ne décide pas la question !
» Le marchand. — Malgré cela suis-moi, cai* tu es mon esclave.
» Le philosophe. — Qui sait si tu dis vrai ?
» Le marchand. — Le crieur, l'argent et le monde qui est ici !
» Le philosophe. — Y a-t-il du monde ici ?
> Le marchand. — Je vais tout à l'heure te
conduire au moulin et te faire voir que je suis ton maître.
> Le philosophe. — Je ne décide pas la question ! ; I i
» Le marchand. — Et moi, par Jupiter, je la tranche (il le frappe). »
Dans son Mariage forcé^ Molière a copié tout au long la scène du philosophe pyrrhonien ; seulement, comme il suivait avec soin les conseils de Sarcey, il n'a pas manqué d'écrire la scène « à faire », celle où les rôles sont renversés et, quand Sganarelle a battu le philosophe, celui-ci ise révolte et l'autre lui sert la même monnaie :
« Marphurius. — Avoir eu l'audace de battre un philosophe comme moi !
» Sganarelle. — Corrigez, s'il vous plaît, cette manière de parler. 11 faut douter de toutes choses et vous ne devez pas dire que je vous ai battu, mais qu'il vous semble que je vous ai battu.
» Marphurius. — Ah ! je vais faire ma plainte au commissaire du quartier, des coups que j'ai reçus.
» Sganarelle. — Je m'en lave les mains.
» Marphurius. — C'est toi qui m'as traité ainsi.
» Sganarelle. — Il n'y a pas d'impossibilité. »
Le dialogue des philosophes à l'encan est suivi d'un autre où Lucien est pris à partie par les sages qu'il a fait vendre ; et l'on voit les philosophes fort en colère, Socrate ne peut retenir sa fureur.
« Socrate. — Chargez ! Chargez ! Ecrasez ce coquin d'une grêle de piei'res, redoublez avec des mottes de terre et en avant les coquilles d'huîtres. Tombez sur le scélérat à coups de bâton, prenez garde qu'il n'échappe. Chargez, Platon, et toi aussi, Chrysippe, et toi encore ; faisons la tortue conti'e lui. C'est un ennemi commun. Il n'est aucun de nous qu'il n'ait outragé. Toi. Diogène, si jamais tu t'es servi de ton bâton, c'est le moment d'en faire usage ; pas de quai-tier ! Quoi donc ! vous mollissez, Epicure et Aristippe. Aristote, un peu plus d'ardeur. A merveille ! Le monstre est pris. Nous te tenons, infâme.
» Qu'on l'empale », s'écrie le doux Platon.
On croirait lire du Rabelais, car en effet Rabelais a imité Lucien.
Lucien, c'eist lui la victime, demande à être jugé par la Philosophie elle-même. Il se justifie en disant qu'il a voulu rire, non des sages philosophes, ses maîtres, mais de tous ces faux savants qui encombrent les iéooles et qui ne pensent qu'à l'or et au bien-être qu'il procure, êtres vils et mléritant d'être vendus sur la place publique.
C'est que, s'il y avait des professeurs dignes de respect, d'autres pour vivre étaient obligés d'employer tous les moyens ; le manteau du philosophe cachait bien des misères. Lucien les raconte et en fait la critique.
Les riches Romains aimaient avoir à leur service un philosophe grec. C'était une sorte d'aumônier qui parlait philosophie au lieu d'enseigner la foi. On rengageait ainsi qu'un cuisinier, un porteur de litière, un barbier ; il touchait à la domesticité, sauf qu'il avait les manières distinguées, l'air respectable, une longue barbe et un manteau grec.
Lucien, s'adressant à un de ses amis qui remplit cet emploi, lui dit :
« Tout le monde te ooinnaît pour un gi^ammairien, un orateur, un philosophe ; justement ton patron croit honorable pour lui d'avoir un
homme de ta sorte, mêlé à ceux qui le précèdent et qui lui font cortège ; cela lui donne la réputation dun amateur de science grecque qui chérit les lettres et les arts. En vérité, mon cher, tu cours grand risque qu'au lieu de tes beaux discours il n'achète de toi que la barbe et le manteau ; il faut donc que tu sois sans cesse avec lui, sans qu'il te soit permis de l'abandonner un seul instant. Tu dois, le matin, te montrer avec tout le domestique et ne jamais quitter ton poste. Pour lui, appuj^ant quelquefois la main sur ton épaule, il te débite tontes les inepties qui lui passent par la tête ; il veut faire voir à tous ceux qu'il rencontre en route que,' même en marchant, il s'occupe des Muses et que, dans la promenade, il emploie utilement ses loisirs. »
Lucien écrit cela dans un traité Sur ceux qui sont aux gages des grands. Or à peine venait-il de publier cette satire, qn'il s'engagea lui-même au service d'un haut personnage ; il s'expliqua, il s'excusa, et nous savons ainsi qu'il ne dut pas sa fortune uniquement aux lettres.
Il suppose qu'un ami linterpelle pour se moquer de lui et il répond : « Fais seulement réflexion à la différence extrême qui existe entre
un mercenaire qui consent à vivre dans la maison d'un riche, à devenir son esclave, à passer par toutes les épreuves consignées dans motn livre et l'homme public chargé d'une partie de l'administration, exerçant l'auitorité qu'om lui a confiée et recevant, à ce titre, un salaire de r Empereur. Ici la servitude est manifeste, là ce sont des hommes qui dnt en mains l'intérêt public, qui se rendent utiles à des villes, à des nations entières. Dans la vie privée, j'ai conservé ma liberté, en public j'exerce une portion de l'autorité suprême et j'administre de concert avec le souverain. »
Je racontai cela dernièrement à quelqu'un que je désirais documenter sur ma conférenoe, et lui, me parlant de ce héros dont je voulais être le Pindare : « Enfin, votre Lucien, il était souspréfet et, à tout prendre, un arriviste. »
Le mot ne m'a pas choqué, par là Lucien se rapproche davantage de nous et je vous ai prévenu qu'il était un Attique tout à fait mioderne.
Pour montrer l'inanité des doctrines, le brillant écrivain ne se contente pas de l'ironie, il essaye de la dialectique et combat les sophistes par leurs propres larmes. 11 discute avec son
ami Hermotimus, qui cherche la route qui mène à la vérité :
« Lycînus (C'est Lucien). — Dis-moi si la seule route qui conduit à la philosophie est celle de vous autres stoïciens ou s'il est vrai, comme je l'ai entendu dire, qu'il y a plusieurs autres philosophies ?
» Hermotimus. — Il y en a beaucoup, tels que les péripatéticiens, les épicuriens, les disciples de Platon, quelques sectateurs de Diogène. d'Antisthène, de Pythagore et beaucoup d'autres encore.
» Lycinus. — Voudi'as-tu m'enseigner d'abord à quels signes on peut reconnaître au premier coup dœil. quelle est la meilleure philosophie, celle qui dit la vérité et dont on peut faire choix sans avoir égai'd aux autres ?
» Hermotimus, — Volontiers, en vo3'ant le plus de mon^e se porter vers elle, je me suis figuré que c'était la meilleure. »
Ils cherchent ensemble la route de la sagesse et Lycinus fait semblant d'êti^e fort embarrassé :
« Hermotimus. — Moi Je te délivrerai de cette incertitude. Pour peu que tu te fies, Lycinus,
à ceux qui ont déjà fait la route, tu ne peux t'égarer.
» Lycinus. — Desquels parles-tu ? Quelle route ont-ils suivie ? Quel guide ont-ils pris ? C'est toujours le même embarras. »
C'est la dialectique à la Socrate, longuement développée, finement et gaiement présentée ; la conclusion est que, toutes les sectes se contredisant, aucune n'enseigne la vérité. Hermotimus convaincu renonce à ses études de philosophie.
« Hermotimus, — Pour les philosophes, si par hasard, et malgré mes précautions, j'en rencontre un sur mon passage, je l'éviterai, je m'en détournerai comme on fuit les chiens enragés. »
Cet embarras où se trouvaient les jeunes lettrés pour choisir entre les systèmes, le goiuvernement romain l'éprouvait aussi.
L'empejreur Marc-Aurèle donnait dix mille drachmes par an aux professeurs de philosoiphie de chacune des sectes : stoïciens, platoniciens, épicuriens, péripatéticiens. Sans prendre parti pour aucun système, il faisait enseigner en même temps quatre vérités différentes.
Lucien aime à montrer rindécision des es-
prits courant à la recherche de la meilleure des philosophies. Une de ses bonnes inventions est l'aventure quil raconte d'un philosophe qui, voulant en avoir le cœur net, prend le parti d'escalader le ciel et d'aller interroger Jupiter. Il a toujours eu du goût pour les voyages aériens.
Ménippe, le philosophe cynique, a voulu comprendre l'univers, savoir quel en était l'ouvrier, le principe, la fin. 11 croit devoir s'adresser aux pliilosophes : « Mais loin de dissiper mon ignorance, dit-il, ils me jetèrent dans des perplexités plus grandes encore, ne m'entretenant que de principes, de fins, d'atomes, de vides, de matières, d'idées et de mille autres choses dont ils me rabattaient chaque jour les oreilles.
» Mais le plus embarrassant pour moi, c'est que, la doctrine de l'un n'ayant aucun rapport avec celle de l'autre et leurs opinions étant contraires et diamétralement opposées, ils voulaient cependant tous me convaincre et chacun d'eux essayait de m'attirer à son sentiment particulier. 3> ; ; i:[ ;j
Il prend donc le pai'ti de monter au ciel poair se renseigner ; il s'attache aux bras des ailes d'oiseaux et ses essais d'aviateur sont assez bien décrits : « D'abord je ne fais qao sauter en
m'aidant des mains, et, comme les oies, je vole terre à terre en \iiarchant sur la pointe des pieds et en élendant les ailes ; puis voyant que la chose me réussissait, je tente une épreuve plus hardie; je monte sur la citadelle, je me jette en bas et vole jusqu'au théâtre. » tomme il fait des progrès, il s'élance du haut de l'Hymette, fait le tour de Corinthe et revient au Taygète. Il devient de plus en plus habile, s'élance jusqu'à la lune et, de là, saute chez Jupiter.
Il trouve les dieux assemblés : « Mon arrivée imprévue les avait un peu troublés, ils s'attendaient que les hommes allaient bientôt tous arriver chez eux. »
Jupiter, très gj-acieux, se promène avec lui l)our lui faire visiter le ciel. « Tout en marchant, il me fit plusieurs questions sur les affaires de ce monde. Il me demanda combien le blé valait en Grèce, si le dernier hiver avait été rude, si les légumes avaient besoin de pluie ; s'il restait quelqu'un de la famille de Phidias, si on était toujours dans l'intention d'achever le temple d'Olympie, enfin si les voleurs du temple de Dodon e avaient été pris. » Après que j'eus répondu à toutes ces questions : « Dis-moi, Ménippe, quelle opinion les hommes ont-ils de moi ?
» — Mais une opin' )ii très pieuse ! ils pensent que vous êtes le maître des dieux.
» — Tu plaisantes », répond Jupiter, mieux renseigné qu'il ne veut le pai'aître.
Inutile de dire que Ménippe descendit du ciel aussi ignorant qu'il l'était auparavant. Les dieux ne savent rien du tout.
Nous avons vu que Lucien ne croyait pas aux dieux du paganisme, quil repoussait les pliilosophics. On peut se demander alors quelle était sa propre conception. Des commentateurs ont dit qu'il était platonicien, d'autres qu'il était stoïcien. On s'égare : Lucien était de la secte de Lucien. Au point de vue social, il ti'ouve inique qu'il y ait des riches et des pauvres, il aime les honnêtes gens et déteste les canailles, mais il ne sait pas bien ce qu'il faudrait faire pour améliorer l'humanité.
Suivons-le donc dans ses études de mœurs, feuilletons par exemple les Dialogues des Courtisanes qui touchent à la morale et confinent à la philosophie.
Pour en avoir une idée, il faut lire Aphrodite. Mais si M. PieiTe Louys a su rendre la grâce, la finesse, pai'fois la licence du dialogue, il ne
semble pas avoir traduit le sentiment de pitié que Lucien laisse entrevoir.
« La mère. — Tu t'es mise à chanter pendant qu'il pleurait. Tu ne songes donc pas, ma fille, que nous sommes pauvres. Tu oublies les présents qu'il nous a faits. Comment aurions-nous passé l'hiver dernier, si Vénus ne nous eût envoyé ce garçon ?
» Philinna. — Eh quoi ! faut-il p;our cela que je supporte ses outrages ?
» La mère. — De la colère si tu veux, mais pas de mépris. »
Et ailleurs :
« Crobyle. — Depuis deux ans que ton père, d'heureuse mémoire, est allé de vie à trépas, tu ne peux pas te figurer comment nous avons vécu. De son vivant nous ne manquioins de rien. C'était un excellent forgeron, il s'était fait une grande réputation au Pirée, et tout le momde dit encore aujourd'hui qu'on ne verra jamais un forgeron coanme Philinnus. Après sa mort, je fus d'abord obligée de vendre ses tenailles, son enclume et son marteau, le tout deux mines dont nous vécûmes quelque temps. Ensuite j'ai fait de la toiiei, poussé la navette et tourné le fuseau afin do gagner piéiniblement de quoi
manger et je t'ai élevée comme mon unique espérance. J'ai pensé qu'à ton âge ta me nourrirais à ton tour en te procurant à toi-même de belles toilettes, de F aisance, des robes de pourpre, des servantes.
» Corinne. — Comment cela, maman ? Que voulez-vous dire ?
» Crobyle. — En vivant avec les jeunes gens, en les embrassant moyennant finance.
» Corinne. — Comme Lyra, la fille de Daphnis ?
» Crobyle. — Oui !
» Corinne. — Mais maman, c'est une courtisane.
» Crobyle. — Voyez le grand malheur ! Pourquoi pleures-tu, Coirinne ? »
Lucien s'est sincèrement préoccupé des malheureux, il s'est intéressé aux déshérités de la fortune. Dans son traité De V Amitié, il montre qu'il eût pu se dévouer pom* un ami, mais il na pas eu, à tout prendre, l'altruisme bouddhique ni la charité chrétienne.
Poiu* lui la société des humains se divise en deux catégories : les hommes libres et les esclaves. S'il sindigne quand on moleste un homme libre, il ti^ouve tout natui'el qu'on frappe
62 CONIÉRENCES AU MUSKK GUIMKT
un esclave et même qu'on le fasse souffrir. Ne le blâmons pas de s'en réjouir, car les coups de bâton sont un des effets sûrs, irrésistibles de tous les théâtres comiques et les clowneries à coups de pied, à coups de poing ne laissent pas que de faire rire le public du XXe siècle. Aussi dans son Roman de VAne^ quand il décrit avec tant de vérité les souffrances du baudet dans lequel on l'a incarné, quand il le représente brisé de fatigue et toujours frappé, coiuvert de plaies qu'on entretient vives pour qu'il sente mieux les corrections, on se demande s'il veut nous apitoyer oiu nous divertir.
Pourtant Lucien parle souvent avec une certaine indignation de 1 inégalité entre les pauvres et les riches. A propos des Saturnales, fêtes qui duraient toujours sept jours pendant lesquels les maîtres servaient et régalaient leurs esclaves, il imagine un échange de lettres entre Saturne, les pauvres et les riches. Ces derniers écrivent au dieu :
« Crois-tu donc, Saturne, que ce n'est qu'à toi seul que les pauvres ont écrit ces inepties ? Est-ce qu'il n'y a pas un siècle que Jupiter est assourdi de criailleries pareilles où ils demandent qu'on fasse un nouveau pjartage des biens
et accusent le Destin d'avoir fait une répartition inégale et nous de ne pas vouloir leur faire part de nos richesses ? »
^lais Jupiter sait bien à qui la faute et voilà pourcpioi il ne les éconte que d une oreille.
Les riches assurent qu'ils ont souvent iuAdté les pauvies à partager leurs festins, mais chaque fois ils se sont mal conduits, ont commis des excès. Le lettré délicat qu'est Lucien semble dire cpie le peuple n'est pas digne des richesses parce qu'il est mal élevé.
Ce n'est pas. on en conviendra, une façon de résoudre la question sociale.
^lais Lucien sut trouver mieux et, si nous voulons connaître le foud de sa pensée, lisons ce quil dit à la Philosophie dans Le Pêcheur :
< Lucien. — Je fais métier de haïr la forfanterie, le charlatanisme, le mensonge, l'orgueil et toute r engeance des hommes affectés de ces vices. Ils sont nombreux, comme tu sais.
» La Philosophie. — Par Hercule, c'est un métier qui expose à beaucoup de haine.
» Lucien. — Tu as raison, aussi tu vois que de gens me haïssent et à quel péril ce métier m'expose. Cependant je connais aussi parfaitement la profession opposée, c'est-à-dire celle dont
l'amour ^st le principe. J'aime en effet la Vérité, la probité, la simplicité et tout ce qui est aimable de sa nature. »
Voilà une bonne profession de foi, une belle ligne de conduite, mais s'il nous plaît de serrer le personnage de plus près, voyous le portrait qu'il fait de Demonax et nous pourrions bien trouver là Lucien peint par lui-même.
Demonax paraît être pour Lucien le type du vrai philosophe : « Entraîné vers les hautes régions du bien, il s'appliqua à la philosophie ; il fut conduit à la sagesse dès son enfance, par un penchant naturel vers la vertu et, méprisant tous les biens de ce monde, il se voua tout entier à la liberté et à la franchise, menant une vie droite, pure, irréprochable, offrant en exemple à ceux qui le voyaient ou qui l'entendaient sa prudenoe et sa sincérité philosophique.
» Il ne fut d'aucune secte, mais il prit à chacune ce qu'il y trouva de bon.
» Le peuple et les magistrats de la terre avaient conçu pour lui l'admiration la plus profonde et ils ne cessèrent jamais de le regarder comme un être supérieur. »
Demonax était gai et il aimait plaisanter, et
c'était une raison de plus poar être apprécié par Lucien.
En résumé. Lucien eut sur ses contempoi'ains une influence considérable, d'autant plus grande cfue ses idées saccordaient avec le sentiment général. Il fut un philosophe pratique, sans théorie, comme Confucius, prêchant la morale de tout le monde, la doctrine du bon sens.
Ce qui fit la grandeur de son rôle, c'est qu'en brisant la foudre de Jupiter, en arrachant le masque des sophistes, il déblayait le teiTain devant le christianisme qui marchait Les Pères de l'Eglise le comprirent et puisèrent dans ses œuvres des arguments contre le paganisme ; au point qu'on a pu croire qu'il était chrétien. C'est une erreur, il n'a pas connu les chrétiens, ou les a mal connus, mais il a déterminé à la fois, le crépuscule des dieux et la faillite de la philosophie : par là, sans le savoir, sans le prévoir, il a travaillé pour le Christ.
Il fut secondé par un talent d'écrivain d'une valeur exceptionnelle.
Ecoutez ce qu'en dit son savant traducteur, Talbot : « Doué d'une intarissable gaieté, qui éclate en saillies fines et sensées, d'un rare esprit d'observation, d'une connaissance profonde
du cœur humain et de ses faiblesses, habile à manier l'ironie et la satire, Lucien ne charme pas seulement son lecteur par ce fond unique de qualités mea'vellleuses, il le captive par la beauté de sa diction, par le don qu'il a de peindre et d'animer les objets. Son style, pur et plein de goût, respire cet esprit attique, qu'on ne retrouve, avant lui, qu'aux plus beaux jours de la littérature grecque. »
J'ai donc voulu remettre en mémoire les œuvres de ce penseur délicat, qui eut la puissance et la grâce, la profondeur et l'ironie, qui sut parler gaiement des choses sérieuses et dont le style, à travers les âges, vient nous ravir, répondant à notre goût actuel, nous donnant l'impression de ce que nous disons être l'esprit français, faisant enfin de Lucien le plus Parisien des auteurs grecs.
Ch;ilnn-r. -^.aôiic. - Imt^rimerio r rancdise ot Orientale, E BERTRAND