LUCIE>' DE SAMOSATE
Déjà SOUS les Psamétik les jeunes Grecs comme Platon allaient se renseigner chez les prêtres d'Amon. Puis les Ptolémée en créant leurs immenses bibliothèques où l'on accumulait les ouvi'ages chinois, sanscrits, persans, hébreux, les tablettes cunéiformes, les papyrus égyptiens et grecs, où Ion faisait venir des prêtres de tous les pays pour expliquer leurs bibles, avaient de toutes pièces fondé la science des religions.
Les conceptions philosophiques, un peu déformées, mais reconnaissables quand même, se répandirent de là et firent école sous d'auti'es noms. L'on vit alors les athéistes Sankya qui poussaient jusqu au fanatisme le mépris de la douleur, devenir des stoïciens ; les atomistes disciples de Canadi devim^ent les initiateurs de 1 atomiste Démocrite et ainsi des autres.
A côté des pliilosophies, se pressaient les croyances nouvelles. Mithra, les dieux phéniciens, Cybèle, la Diane d'Ephèse, Tlsis d'Abydos épm^ée par les prêtresses d'Athènes et de Rome, presque chrétienne, le dieu des Juifs, enfin devenu père du Christ, tous demandaient leur place dans les temples. Un ferment de croyance agitait les esprits ; sui* ce bouillonne-
GONFERENCES.au MUSEE GUIMET
ment d'idées les dogmes sui'nageaient; les âmes étaient remuées, attentives.
Les Empetreurs se faisaient philosophes ou Isiaques, cherchaient quelque chose ppur remplacer la mythologie décrépite, affaissée, désagrégée, et piourtant, par politique, défendaient les divinités amoindries et oubliées, faisaient des lois sur la majesté, la sainteté du gouvernement ; au besoin se faisaient dieux eux-mêmes, pensant qu'en se divinisant, ils consolidaient, ils étay aient l'Olympe effondré.
Lucien eut le courage de dire ce qu'il piensait de toutes ces choses, il déclara les dieux ridicules, les philosophes comiques, insulta les uns, bafoua les autres. Il se trouva que tout le monde était de son avis ; Lucien eut un succès considéral)le et, triomphant, aux applaudissements de tous, il éleva d'une main tranquille, un autel en l'honneur du sens commun.
Ses écrits sont élégants, alertes, pleins de verve ; la clarté de son esprit, la finesse de son ironie, font penser à nos écrivains du XVIIIe siècle ; on croirait lire des pages de Voltaire. Ses compositions sont courtes comme des articles de journaux et d'une allure tout à fait bouLevardière \ si le Figaro publiait, sans j)r,éh
venir, un de ses ouvrages, on le signerait Alfred Capus ou Zamacoïs.
Mais c'était surtout un conférencier de premier ordre ; il a beaucoup parlé, comme tous ses contemporains du reste, car à cette époque, on parlait énormément. On parlait au Forum, on parlait au Pnyx. à l'Aréopage, on parlait dans les marchés, devant les boutiques ; on parlait dans les bains, en marchant, en mangeant ; faut-il dire que dans les tribunaux les avocats, aussi, parlaient. Les plus bruyants étaient les professeurs et leurs élèves; tout le long du jour ils parlaient dans les écoles et à la sortie des classes, les jeunes gens entamaient des discussions véhémentes; vociféraient les arguments ; dans les rues coulaient des flots d'élo^ quence. Au-dessus de chaque ville de la Grèce il y avait comme un bourdo-nnement d'abeille produit par les conversations. Mais le bavard le plus avantagé était à coup sûr le conférencier qui n'était ni inten'ompu, ni contredit et doauinait un public nombreux et attentif. Ceci explique pourquoi Lucien fit des co'uférences.
Cette loquacité intempérante, Lucien l'a souvent décrite. Dans le Maître de Rhétorique^ il donne aux débutants des instructions pré-
cieiises : « Quand il faudra parler et que les auditeurs vous proposeront un sujet, une matière à discours, ne vous laissez pas décourager si vous le trouvez difficile ; prenez hardiment la parole et affectez de dédaigner le sujet comme si l'on vous avait choisi un sujet digne d'un enfant. » On voit qu'on apprenait aux jeunes gens l'art de parler sans avoir rien à dire.
Lorsque le jeune Anacharsis vint à Athènes, il fut accosté par un de ses compatriotes qu'il ne reconnut pas tout de suite pour être un Scythe ; cet homme était vêtu à la grecque, avait des gestes 'élégants et distingués et il était forL bavard, ce qui prouvait, dit notre auteur, qu'il était devenu toiut à fait Athénien.
Ayant à décrire une maison somptueuse q;u'on venait de terminer, Lucien avant tout, se préoccupe de savoir si on pourra y donner des conférences. Il pense en effet que la béatité du cadre, la sonorité des salles neuves doivent contribuer au succès de l'orateur ; mais aussitôt il réfléchit que r auditoire pourra être distrait par les merveilles qui rentoure et que le conférencier, mal écouté, en sera pour ses frais de littérature. Il profite de cette entrée en matière pour faire du monument une description détaillée et ça lui
donne le sujet d'une conférence qu'il a certainement faite pour inaugurer la maison d'un riche Romain.
C'est dans son Eloge de Démosthène que l'on constate son ardeur à parler. Il venait de composer une biographie du grand orateur et cherchait quelque victime à qui la raconter. Se présente à point nommé un de ses amis qui, de son côté, venait de terminer un Eloge d'Homcre et. avant que Lucien ait pu ouvrir la bouche, Fami s'écrie : « Que pouvez-vous bien dire sur Démosthène ? Vous commencez sans doute pai' ceci, vous continuez par cela, vous développez, vous racontez sa vie. vous racontez sa mort. » Il parle, il parle tant et si longtemps que, lorsqu'enfin il accorde la parole à Lucien, celui-ci lui déclai'e qu'il na plus rien à dire, que son ami a deviné tout son discours, et comme de son côté il devine parfaitement ce quon peut raconter sur Homère, il prend congé.
Lucien profita adroitement de cette soif déloquence, il fit des conférences dans tout le monde romain, il parcourut l'Italie, la Grèce et l'Asie Mineure, sa patrie. Il fit même sur la fin de sa vie, couvert de gloire et de richesse, une conierence dans sa ville natale à Samosate, confé-
renée qui fut un triompha A cette époque, les conférenciers faisaient fortune.
Il ne craint pas de raconter ses succès, même en voulant paraître se critiquer lui-même. « Dernièrement, ëcrit-il dans Zeuxis^ après avoir récité un discours, je retournais à ma demeure, lorsque plusieurs de ceux qui m'avaient entendu m'abordèrent avec politesse et d'un air qui témoignait leur admiratiom ; ils m'accompagnèrent assez longtemps, poussant des cris, se répandant en ëlogas au point de me faire rougir dans la crainte que ces éloges ne fussent point mérités. Mais ce qui excitait surtout leur enthousiasme, c'était la singularité de mes compoisitions et la nouveauté de ma manière d'écrire ; que cela est neuf ! quel tour original ! l'habile homme ! On n'a jamais fait entendre semblable langage. » Eh bien, je l'avouerai, ces louanges me firent beaucoup de peine. Quoi donc ! mes écrits n'ont d'autres agréments que leur singularité ? Et cet heureux choix d'expressions dont les écrivains anciens nous ont laissé le modèle, cette variété de pensée, cette finesse d'imaginatiou, cette grâce attique, cette harmonie, l'art, enfin, qui résulte de toutes ces (qualités manque-t-il donc à mes œuvres ? »
Evidemment il ne le croit pas, mais c'est sm'toiit sur ces qualités qu'il aurait voulu des compliments plutôt que sur l'étrangeté de ses conceptions.
Dans le discours qu'il prononça devant ses concitoyens fiers de l'acclamer, il suppose qu'il a fait un songe et qu'il est emporté dans les airs sur un char attelé de chevaux ailés. « J'aperçus de l'orient à l'occident les nations, les peuples, les \illes. sur lesquels, nouveau Triptolème, je répandais comme une semaille. Je ne me souviens pas bien de ce que c'était, mais je me souviens que les hommes levaient les yeux au ciel, me comblaient de louanges et me bénissaient partout où je prenais mon vol. »
C'était une manière poétique de proclamer les services qu'il croyait avoir rendus en démasquant les erreurs philosophiques et les absurdités mythologiques. Et il finit ainsi : « Je ne vous ai raconté mon songe que pour diriger les jeunes gens vers le bien et vers l'amour de la science ; et surtout s'il en est à qui la pauvreté inspire de mauvais sentiments et qu'elle entraîne vers le mal en corrompant leur bon naturel, ceux-là, j'en suis sûr, se sentiront encouragés pai' mon récit, en considérant de
quel point je me suis élancé vers une carrière glorieuse, épris de la science, sans craindre la pauvreté qui me pressait alors et quel enfin je suis revenu vers vous avec autant de gloire, pour ne rien dire davantage, qu'un sculpteur.
Il faut expliquer que ses parents avaient voulu faire de lui un artiste. A ce moment la sculp^ture rendait célèbre et donnait la fortune, mais il préféra la littérature. Toutefois il lui resta de son enfance un goût très vif ppur la peinture et la sculpture et il ne manque aucune occasion de montrer qu'il est un délicat critique d'art.
Pour donner une idée de sa manière, je parlerai d'un tableau de Zeuxis qu'il décrit. L'original, envoyé à Rome, fit naufrage en route, mais Lucien en a vu la copie à Athènes. Le tableau représente une centauresse.
« La vive admiration, dit-il, dont m'a frappé ce chef-d'œuvre m'en facilitera beaucoup la description. Sur un épais gazon est représentée la centauresse, la partie chevaline de son corps est couchée à terre, les pieds étendus, sa parlie sui)érieure, qui est toute féminine, est appuyée sur le coude ; ses pieds de devant ne sont point allongés comme ceux d'un animal qui rer
pose sur le flanc, mais F une de ses jambes imitant le mouvement de cambrure d'une personne qui s'agenouille, a le sabot recourbé ; l'autre se dresse et s" accroche à terre, comme font les chevaux quand ils essayent de se relever. Toutes les autres beautés de ce tableau qui échappent en pai'tie à l'œil d'un ignorant tel que moi ; je veux dire la correction exqLÙse du dessin, Theureuse combinaison des couleurs, les effets de saillie et d'ombre ménagés avec art, le rapport exact des parties avec l'ensemble, riiarmonie générale, je les laisse à louer aux fils de peintres qui ont mission de les comiprendre. »
Cette feinte modestie ne l'empêche pas de donner sur toute la composition des détails si précis qu'un peintre moderne pourrait reconstituer le chef-d'œuvre.
Toutes les fois qu'il parle d'une statue, qu'elle soit de Pliidias, ou de Praxitèle, on devine qu'il est ému, on sent qu'U frémit de joie et il nous fait partager son admiration.
11 a écrit sur la danse tout un traité qui nous fournit des renseignements très précieux. Je demande la permission d'en prendre quelques
extraits qui montrent rimportanoe qae las anciens attachaient à cet art.
Il explique d'abord quie la danse rend les guerriers souples, agiles, courageux. « Les I.acédémoniens qui passent pour les plus vaillants des Grecs vont à la guerre au son de la flûte et marchent d'un pas réglé. Leurs jeunes gens n'apprennent pas moins à danser qu'à faire des armes. Lorsqu'ils ont fini de lutter avec les poignets et de se frapper les uns les autres, le combat se termine par une danse. Un joueur de flûte s'assied au milieu soufflant et marquant la mesure avec son pied, puis les jeunes gens, suivant pal" bandes, prennent en marchant toutes sortes d'attitudes, les unes guerrières, les autres dansantes et toutes chères à Bacchus et à Vénus.
» On en fait autant dans la danse appelée le Collier. C'est en effet une sorte de ballet commun aux garçons et aux filles qui dansent un par un, se tenant de manière à dessiner un collier. Le cercle commence par un garçon qui saute en jeune homme et comme il devra le faire plus tard à la guerre ; puis vient une jeune fille qui fait des pas modestes et montre comment les femmes doivent danser. Le Collier re-
présente l'union de la force et de la modestie.
» Dans les mystères il y avait des danses sacrées et à Délos les sacrifices se célébraient avec de la danse et de la musiqne. Des jeunes gens se réunissaient ensemble ; les uns dansaient au son de la flûte et de la cithare et les plus habiles, sépai^és des autres, dansaient seuls aux chansons.
» L'ancienne fable du Protée égyptien ne me paraît pas autre cliose que l'emblème d'un danseur habile dans la pantomime, qui avait Fart de s'assimiler à tout et de prendre ainsi toiites sortes de formes ; en sorte que, par la rapidité de ses mouvements, il imitait la fluidité de l'eau, la vivacité de la flamme, la férocité d'un liom, la colère dun léopard, l'agitation d'un astre, en un mot. tout ce quil voulait.
» Après ces exemples, il est juste de mentionner la danse des Romains consacrée à Mars, le plus belliqueux de leurs dieux et exécutée par des prêtres les plus distingués, nommés Saliens, du nom de leur sacerdoce ; danse pleine de noblesse et de sainteté.
» Les Dionysiaques et les Bacchanales se passaient toutes en danses ; il y en avait trois genres principaux : le Cordax, le Scicinnis, et lEu-
m'élie, inventés tons trois par des Satyres qui leur avaient donné leur propre nom.
» Socrate qui aimait la danse ne la vit que lorsqu'elle commençait à naître, jamais il n'a connu cette beauté qu'elle a acquise depuis. S'il voyait à présent ceux qui l'ont amenée à sa perfection, je suis sûr qu'il abandounerait tout le reste pour ne s'adonner qu'à oe spectacle et voudrait qu'on enseignât la danse aux enfants avant toute autre chose. »
C'est sous le règne d'Auguste que la danse a acquis sa perfection. Citant les anciennes danses, Lucien parle du genre phrygien « fait pour le vin, l'ivresse et la table et dansé souvent par des gens grossiers qui accoimpagnent leur pas violent et fatigant d'un chant lascif soutenu par une flûte ; il est encore en usage dans les campagnes.
» La danse n'est pas un de ces arts faciles, mais une sorte de complément de toutes les sciences, de la musique, du rythme, de la géométrie, de la philosophie, de la physique et de la morale. Elle peint les mœurs et les passions. I^^lle a encore beaucoup d'affinité avec la peinture et la sculpture dont elle paraît imiter les
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heureuses proportions et, à cet égard, elle ne le cède en rien à Phidias et à Apollon.
» Le fond de toute la danse est l'histoire antique.
» L'érudition du danseur n'a pas de bornes et son cerveau, comme une bibliothèque, doit contenir toutes les légendes et toutes les chronologies. » E\idemment il s'agit là de la pantoimime. Lucien remplit des pages de tous les sujets que l'acteur peut raconter avec des gestes et, après avoir énuméré toutes les qualités que doit posséder un danseur, particulièrement la beauté, lagilité. la force et l'élégance, il conclut que la danse est le plus beau des arts.
Pour continuer à parler de 1" amour qu'il avait pour toutes les esthétiques, je citerai encore la description de la riche maison où il fit un discours : « Considérez, et la difficulté et ma hardiesse d'essayer, sans couleurs, sans pose et sans cadre, le dessin de tant d'images ; on ne peut faire qu'une légère esquisse au moj^en du langage ».
11 raconte les sujets représentés dans les peintures : Perséc et Andromède, Orcste et Pylade tuant Egisthe. Apollon regardant jouer le jeune Branchus, Vulcain poursuivant Minerve, Oriou
aveugle venant demander au Soleil de lui rendre la vue. Ulysse contrefaisant rinsensé, Médée jetant un regard terrible sur ses enfants qu'elle va immoler.
Les murailles de Pompéi nous ont rendu des répliques de ces compositions célèbres, les peintres modernes s'en sont inspirés et ont pu les reproduire grâce au récit de Lucien qui, en véritable artiste, décrit les attitudes, les expressions et les effets de couleur.
Lucien fit de brillantes excursions dans le domaine de la fantaisie. Son Histoire véritable est un chef-d'œuvre d'imagination et de plaisantes allusions. Il trouve qu'Hésiode, Homère et les poètes ont eu le tort de raconter des choses invraisemblables, avec un grand sérieux et ayant l'intention évidente de nous les faire croire ; il se reconnaît le droit, lui aussi, d'écrire des récits absurdes, mais il aura la conscience d'avertir le lecteur qu'il invente, qu'il présente uniquement les résultats de ses rêveries littéraires : « J'ai résolu, n'ayant rien de vrai à raconter, vu qu'il ne m'est arrivé aucune aventure digne <rintérêt, de me rabiattrc sur un mensonge beaucoup plus raisonnable que celui des autres ; car n'y aurait-il dans
mon livre, pour toute vérité, que l'aveu de mon mensonge, il me semble que j'échapperais aux reproches adressés par moi aux autres narrateurs, en convenant que je ne dis pas un seul mot de vrai. Je vais donc raconter des faits qui ne me sont pas arrivés, des aventures que je n'ai jamais eues et que je ne tiens de personne ; j"y ajoute des choses qui n'existent nullement et qui ne peuvent pas être. Il faut donc que le lecteur n'en croie absolument rien. »
Ceci dit, il s'embarque pour l'Amérique ou du moins il y part avec cinquante jeunes gens de son âge et, dépassant les colonnes d'Hercule, il s'élance sur la vaste mer pour savoir quelle est la limite de T Océan et quels sont les hommes qui en habitent le rivage opposé. C'est exactement le programme de Christophe Colomb.
Après quelques jours de navigation, ils rencontrèrent Tîle du Vin où des vignes énormes font jaillir de leur tronc des sources de vin qui deviennent des fleuves, les poissons qu'on y pêche sentent T alcool et, si on les mange, vous glosent. Il y a même des forêts de vignesfemmes, moitié arbre, moitié bacchante dont la l)eauté est enivi'ante.
L'auteur reconnaît là une colonie fondée par
Bacchiis. Bacchus et Hercule ont été les grands explorateurs des temps hiéroïques. On a contesté leurs voyages, on les a traités de fable; Lucien semble tout heureux de prouver par sa découverte la vérité de ces récits ; il fixe un point d'Histoire.
« Nous reprenons la mer, écrit le narrateur, mais une bourrasque soudaine vient nous assaillir avec une telle violence qu'après avoir fait tournoyer notre vaisseau, elle le soulève en l'air à plus de trois mille stades et ne le laisse plus retomber sur la mer ; la force du vent engagé dans nos voiles, nous tient en suspens et nous emporte de telle sorte que nous naviguons en l'air pendaint sept jours et sept nuits. Le huitième jour nous apercevons une espèce d'île brillante, de forme sphérique, éclairée d'une vive lumière : c'était la lune. »
Le pays est peuplé et bien cultivé, le roi se nomme Endymion, il parle grec ; ça c'^est une chance. Il accueille fort bien les étrangers qui, la nuit venue, aperçoivent plusieurs îles voisines, les unes plus grandes, les autres plus petites, toutes couleur de feu ; au-dessus l'on voyait encore une autre terre avec des fleuves, des villes, des forêts, des mers, des moiitagnes.
On apprit aux voyageurs que c'était celle qu'ils avaient habitée.
Au moment où nos hommes débarquèrent dans la lune, le roi End^^mion venait de déclarer la gueiTe à Phaéthon, roi du Soleil, pa^'s également très peuplé, pour des questions de frontière et de sphère d'influence. Ces difficultés sont toujours irritantes et délicates à résoudre, même lorsqu'il s'agit de territoires aussi bien délimités que le Soleil et la Lune. Le roi de la Lune avait envoyé une colonie pour peupler l'Etoile du matin qui était inhabitée, aussitôt le roi du Soleil revendiqua cette planète à laquelle il ne pensait nullement avant la tentative d'Endymion. La guerre fut déclarée et Endymion était fort occupé à organiser son armée.
Comme il existe des relations suivies entre les habitants des diverses planâtes tout le monde y fait de l'aviation : on utilise pour cela des oiseaux énormes : vautours, grues, autruches, fourmis, pucerons que l'on dresse à être chevauchés. On emploie aussi des légumes ailés. Endymion put créer, ainsi, de beaux régiments de cavalerie.
Quant à Tinfanterie, voici : tout le moiide sait rinfluence de la lune sur la pousse des lé-
gumes : il est naturel que sur cet a^stre les végétaux prennent des proportions anormales ; avec une enveloppe de fève on fait un casque solide, les bioiucliers sont des champignons et les lances des asperges.
Pour faire évoiluer les deux armées rivales, l'on tissa du soleil à la lune une belle toile d'araignée sur laquelle eut lieu la bataille que Lucien décrit en historien très au courant de la stratégie militaire.
Les Lunatiques sont vainqueurs et, pour perpétuer la mémoire de leur action d'éclat, ils élèvent deux trophées avec inscriptions, l'un sur la toile d'araignée, l'autre sur un nuage afin que les voyageurs futurs puissent, en passant, apprendre le succès remporté par les soldats de notre satellite.
Lucien donne sur les habitants de la lune quantité de détails étranges, scrupuleusemlent observés, notamment que leurs yeux sont en verre et qu'ils les quittent quand ils n'en ont pas besoin ou qu'il faut les faire réparer. Leur nourriture rappelle, non sans ironie, celle qu'on offre aux dieux : ils allument du feu et font rôtir sur les charbons des grenouilles ailées, puis ils s'asseyent autour de ce feu comme au-
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tour d'une table et se régalent en avalant la fumée qui s'exhale du rôti. Tel est leur plat solide, leur boisson est de Fair pressé dans un vase.
Il a l'occasion d'éclaircir un point de météorologie qui, de son temps, n'était pas encore expliqué. Dans la lune les vignes produisent de leau, les grains de raisin ressemblent à des grêlons, aussi je crois, dit notre voyageur, que quand un coup de vent agite ces vignes, alors il tombe chez nous de la grêle qui n'est autre chose que ces raisins égi'enés.
Lucien obtient d'Endymion la permission de quitter la lune. Il part comblé de présents, escorté par mille hippogypes, cavaliers montés sur des vautours à trois têtes.
Il put visiter plusieurs planètes, entre autres celle qui est habitée par les âmes de toutes les lampes du monde, ce qui lui donne un éclat extraordinaire. Il fut reconnu par la lampe de sa maison. De joie elle versa des larmes d'huile et lui dit : « Tu vois, je suis toujours allumée et tu me retrouveras vivante. »
Enfin il parvint à regagner la terre oii il continua sa navigation. Mais son navire fut avalé corps et biens par une énorme baleine. L'in-
térieur du poisson était très habitable, il y avait des forêts, des villages, des hommes qui se faisaient la guerre. Un incendie de forêt rendit le monstre malade et notre voyageur put enfin reprendre la mer.
Il découvrit encore des pays étranges : le .pays du feu, le pays de la glace et, dans une mer de lait, l'île-fromage dont les habitants se nourrissent en mangeant le sol qui les pjoirte. Un jour il aborde l'île des Bienheureux où séjournent les héros et les femmes célèbres.
Lucien ne peut se retenir à ce sujet d'écrire un nouveau Dialogue des mloals : il rencontre Hélène, il cause avec Alexandre et, comme il a l'intention de toucher à l'île de Calypso, il demande à Ulysse une lettre d'introduction. Dans cette lettre le voyageur homérique regrette vivement de ne pas avoir partagé l'immortalité de la belle nymphe. Au séjour des héros, condamnés au bonheur à perpétuité, il s'ennuie énormément. La joie qu'il se promettait pour son retour à Ithaque n'a été qu'une déception : sa maison au pillage, Pénélope un peu défraîchie et pourtant courtisée. Il fut obligé de se mettre en colère et de massacrer les prétendants. Télémaque a été gentil, mais son autre fils Xé-
légone Ta tué tout simplement. Ah ! si c'était à refaire !
Nous ne pouvons suivre indéfiniment notre infatigable voyageur. 11 s'arrête pourtant en rencontrant la << terre opposée à la nôti'e » ; il avait donc découvert TAmérique !
11 annonce qu'il racontera le récit de son retour dans « les livres suivants ». Il vaut mieux penser qu'une fois de plus il a plaisanté.
En lisant cette fantastique relation de voyage, on pense à Simbad, le mainn des Mille et une NuitSy à Panui^ge dans ses aventures, à Gulliver, à Candide et aux romans de Jules Verne. Jusqu'au caricaturiste Tôppfer qui, dans M. Cryptogame.^ a utilisé l'incident de la baleine et le vaisseau tourbillonnant.
Les contemporains de Lucien devaient tix)Uver à ces textes un agrément particulier, une saveur spéciale. Lucien a voulu parodier les anciens auteurs, c'est Homère qui lui dicte ses phrases, il écrit en style pompeux sa propre odyssée et parfois ce sont des plu'ases entières d'Hérodote qu'il copie et, en changeant un simple mot, cela devient comique. Ses lecteurs se sont amusés et s" amusent eoicore ; quant à lui, à coup sûr, il s'est fort diverti.
Pour exprimer ses idées, Lucien s'est beaucoup servi du dialogue. Cette forme de littérature animiée, pleine de mouvement et de force donne à sa prose une allure incisive tout à fait caractéristique. Outre les séries qu'il a intitulées : Dialogue des Dieux^ Dialogues marins^ Dialogues des Morts, Dialogues des Courtisanes, presque toutes ses œuvres sont rédigées comme des scènes de comédie. Il explique lui-même pourquoi il a choisi cette manière d'écrire :
« Dans le principe, il n'y avait ni rapport, ni amitié entre le Dialogue et la Comédie. L'un, relégué au logis ou borné à quelques promenades avec des intimes, n'étendait pas plus loin ses entretiens (critique des dialogues de Socrate) ; l'autre, tout entière à Bacchus, vivait en plein théâtre, s'ébattait, faisait rire, lançait des traits piquants, marchait au son de la flûte et parfois, se donnant carrière dans des vers anapestiques, elle s'amusait aux dépens des amis du Dialogue, les appelant songeurs, pourchasseurs d'idées en l'air et autres choses semblables, et paraissant n'avoir d'autre but que de les tourner en ridicule et d'abuser contre eux de la liberté bacchique (allusion aux pièces d'Aristophane). Mais le Dialogue ne tenait que
de graves entretiens, des discours philosophiques sur la nature et sur la vertu, si bien qu'il y avait enti'e la Comédie et lui la différence qui existe, en musique, entre la note la plus grave de la première octave et la note la plus aiguë de la deuxième. Nous, cependant, nous avons osé rapprocher deux genres tout à fait éloignés et accorder des choses tellement discordantes qu" elles ne semblaient susceptibles d'aucun lien commun. » '
Abordons le Dialogue des Dieux et nous allons assister aux scènes étranges et grotesques de divinités parlant comme des gens du commim et de mortels interpellant les maîtres de l'Olympe, comme s'ils étaient lem's égaux.- Voj^ez ce que dit Timon, le riche Athénien, devenu pauvre :
« O Jupiter, protecteur de l'Amitié, dieu des hôtes, des amis, du foyer, des éclairs, des serments, des nuées, du tonnerre, ou sous quelque nom que finvoque le cerveau brûlé des poètes, smHout quand ils sont embarrassés ^our la mesure, cai' alors ils te donnent toutes sortes de noms afin de soutenir la. chute du sens et de remplir le vide du rythme : qu'est devenu le fracas de tes éclairs, le long murmure de ton
tonnerre ?... Et ce carreau si vanté que tu portais si loin, que tu tenais toujoiurs à la main, il s'est éteint, il s'est refroidi et n'a pas gardé la moindre iétincelle de colère oointre les méchants.
» ... Aussi as-tu recueilli le prix de ton insouciance ; on ne ooiuronne plus tes statues, si ce n'est par hasard à Olympie; encore celui qui le fait ne croit-il pas remplir un devoir rigoureux, mais simplement payer tribut à un antique usage.
» Mais laissons de côté les affairas générales, parlons des miennes. Après avoir fait monter sur le pinacle une foule d'Athéniens, les avoir élevés de la pauvreté à la richesse, secouru tous ceux qui étaient dans 1 indigence, répandu avec profusion mes trésors sur mes amis, me voilà devenu pauvre et l'on ne me connaît plus, et je n'ai pas même un regard de ceux qui, courbés et rampant devant moi, attendaient an suspens un signe de ma tête. Si par hasard je les rencontre sur ma route, il semble qu'ils aperçoivent la coloinne de quelque tombeau antique, ils passent sans Ure... Souffle sur ta foudre, Jupiter !»
Jupiter qui entend ces choses croit avoir af-
faire à quelque philosophe impie ; Mercure lui explique que c'est Timon le riche, qui veut faire croire qu'il a été victime de sa sympathie envers les malheureux quand il ne doit sen prendre qu'à sa folie, qu'à sa niaiserie, au mauvais choix de ses amis. Et maintenant il travaille la terre pour vivre.
Le dieu qui n'a pas de rancune délègue Plutus, le dieu de la richesse ; mais Timon le reçoit fort mal. il ne veut plus de la fortune qui a causé tous ses malheurs ; il se déclare enchanté de gagner son pain par son travail ; pourtant par esprit de vengeance, il se ravise, il redevient riche, fait venir tous ses flatteurs et les assomme.
Voilà de la belle misanthropie !
Shakespeare a utilisé cet épisode pour en faire son Timon d'Athènes et Molière y a puisé les éléments de son Misanthrope, qui a, vous le savez, une tout autre allure.
Dans les Dialogues des ^ Dieux, Lucien fait de l'Olympe un intérieur bourgeois. Junon jalouse passe son temps à faire des scènes à son niai'i. Jupiter accouche tantôt par la tête pour Minerve, tantôt par la cuisse pour Bacchus. Nous assistons à ce. dernier événement :
« Neptune. — Peut^on, Mercure, entrer chez Jupiter ?
» Mercure. — Non, Neptune.
» Neptune. — Annonce toujoujrs.
» Mercure. — Ne me presse pas davantage, le moment est mal choisi, te dis-je ; tu ne peux le voir en cet instant, Jupiter est malade.
» Neptune. — Quelle est sa maladie, Mercure ? Ce que tu dis est étonnant.
» Mercure. — J'ai honte de te le dire, mais c'est comme cela.
» Neptune. — Il ne faut pas te gêner avec moi qui suis ton oncle.
» Mercure. — Eh bien, Neptune, il vient d'accoucher tout à l'heure. » (Stupéfactiou de Neptune !...)
Notre auteur s'égaie avec aisance des amours terrestres et célestes qui préoccupent les dieux et les déesses. Tout en buvant le nectar, on se raconte à l'oreille ces faits-divers doint on rit.
Mercure entre en scène souvent, même il s'en plaint : '
« J'ai tant de choses à faire, seul, accablé, tiraillé par toutes sortes d'emplois. Dès le matin il faut que je me lève pour balayer la salle du banquet, puis, quand j'ai étendu les tai)is
pour l'assemblée et tout mis en ordre, il faut que je me rende auprès de Jupiter pour porter ses décrets, en haut, en bas, comme un vrai courrier. A peine de retour et tout couvert de poussière, il faut lui servir l'ambroisie et avant l'arrivée de l'échanson dont il a fait récemment emplette, c'était moi qui lui versait le nectar. Mais le plus désagréable de tout, c'est que seul, de tous les dieux, je ne ferme pas l'œil de la nuit ; il faut que j'aille conduire les âmes chez Plu ton, qiie je lui amène les morts et que je siège au tribunal. Les travaux du jour ne me suffisent pas. Ce n'est pas assez que d'assister aux palestres, de faire office de héraut dans les assemblées, de donner des leçons aux orateurs, je suis préposé en même temps à tout ce qui regarde les pompes funèbres.
» Enfin je suis harassé et, si je pouvais, j'aimerais mieux être mis en vente comme les pauvres esclaves de la terre. »
Là-dessus il repart à ses courses, craignant qu'un retard lui amène des coups.
Dans les Dialogues des Morts, ce sont encore des dieux qui interviennent pour être amoindris, ridiculisés dans leur rôle funéraire comme
ils le sont dans leiuî" rôle céleste par cet impie de Lucien.
« Charon. — Sachez oii nous en soimmeis ; notre barque, vous le voyez, est petite, pourrie de toutes parts ; pour peu qu'elle penche d'un côté, elle va chavirer et sombrer. C'est qu'aussi vous arrivez en si grand nombre et avec tant de bagages ! Oui, si vous montez avec tous ces paquets, je crains que vous ne vous en repentiez bientôt, surtout ceux qui ne savent pas nager. »
Les morts pourraient se molyer.
Et chacun est obligé de jeter à l'eau : scep^ très, trophées, riches armures, luxueux vêtements, bijoux, beauté, jeunesse.
« Mercure. — Je t'ai apporté d'après ta commission une ancre de cinq drachmes.
» Charon. — C'est cher !
» Mercure. — Par Pluton, je l'ai achetée cinq bonnes drachmes et une courrode à relier les rames, deux oboles.
» Charon. — Mets cinq drachmes et deux oboles.
» Mercure. — Plus une aiguille pour raccommoder la voile, cinq oboles.
» Charon. — Ajoute-les.
» Mercure. — Plus de la cire pour boucher les trous, etc.. »
Mais Charon ne peut pas payer, parce que pour le moment il n'y a ni guerre ni peste, les affaires ne vont pas. C'est la morte saison.
Le thème de ces dialogues funéraires, c'est que les riches sont punis et les pauvi^es récompensés.
Dans une autre scène. Diogène profite de cette circonstance que PoUux passe un jour aux enfers et un jour dans le ciel pour le charger de faire ses commissions sur la terre.
« Diogène. — Veux-tu te charger d'une commission pour les philosophes ?
» Polliix. —- Parle, ça ne sera pas lourd à porter ?
» Diogène. — Dis-leur de faire trêve à leurs extravagances, à leurs disputes sur les universaux, à leurs fabriques de crocodiles, à toutes ces questions saugrenues qu'ils enseignent à la jeunesse.
» Pollux. — Mais ils diront que je suis un ignorant.
» Diogène. — Eh bien, dis-leur de ma part daller... se laver.
» Pollux, — Je le leur dirai, Diogène.
» Diogène. — Quant aux riches, mon cher petit Pollux, dis-leur aussi de ma part : « Pourquoi donc, insensés, gardez-voius cet or ? Pourquoi vous torturer à calculer les intérêts, à entasser talents sur talents, vous qui devez bientôt descendre là-bas avec une seule obole ? »
» Pollux. — Tout cela leur sera dit.
» Diogène. — Mais aux pauvres dont le nombre est grand et qui, mécontents de leur sort, déplorent leur indigence, dis-leur, Laconien, de ne plus pleurer, de ne plus gémir, apprendsleur qu'ici règne l'égalité, qu'ils y verront les riches de la terre réduits à leur propre condition. »
Ces critiques sociales sont peu de chose à côté du persiflage que Lucien adresse sans crainte et sans pudeur aux êtres divins.
Dans Jupiter confondu^ Cyniscu^s, philosophe de la secte de Diogène, comme l'indique son nom, va trouver Jupiter ; nouveau Titan, il escalade le ciel pour interpeller le Maître des dieux. Il lui demande d'abord si ce ne sont pas les Parques, qui sont seules maîtresses de la vie des hommes et s'il est vrai que les dieux ne peuvent rien changer à la volonté de ces lileuses. Jupiter en convient ; alors Cyniscus de-
mande quel rôle joue la Fortune et si le Destin n'écrit pas d'avance sur son livre tout ce qui doit arriver, si les Atrides par exemple n'ont pas commis, malgré eux, des crimes atroces que leur imposait leur destinée. Jupiter reconnaît que tout cela est parfaitement exact
» Jupiter. — Je ne sais pas où tu veux en venir avec tes questions.
» Cyniscus. — Le voici, Jupiter, et je te supplie au nom des Parques et de la Destinée de m'entendre sans humeur et sans colère te dire franchement la vérité. Si les choses sont comme nous Tavoms dit, si les Parques sont réellement nos souveraines, et que l'on ne puisse rien changer à ce qu'elle ont une fois résolu, pourquoi donc, nous autres hommes, vous offronsnous des sacrifices ? pourquoi vous immolonsnous des hécatombes, vous demandant en échange toutes sortes de biens ? Je ne vois pas quel profit nous po'uvons retirer de ce culte, si nos prières ne peuvent obtenir Téloignement des maux, ni aucune faveur que les dieux dispensent. »
Continuant rinterrogatoire, car le trône de Jupiter ressemble à un banc d'accusé, le philosophe montre la vie malheureuse, pénible, que
mènent certains dieux, leur impuissance à réprimer le mal.
« Jupiter. — Prends-garde, Cyniscus, tes discours deviennent insolents et tu poiurrais bien t'en repentir.
» Cyniscus. — Trêve de menaces, tu sais qu'il ne peut m'arriver que oe que les Parques auront décidé avant toi ; et puis je vois que les sacrilèges, loin d'être punis, vous échappent presque tous. La Destinée, je pense, ne veut pas qu'ils soient pris. »
Ceci iëtait écrit au moment où des voleurs avaient enlevé tout l'or qui arnait la statue du dieu d'Olympie.
Puis on parle des oracles dont Cyniscus montre la fausseté et l'inanité :
« Jupiter. — Mais tu ne nous laisses rien, nous ne sommes donc plus des dieux que poiur rire, si notre providence n'a aucun pouvoir sur les affaires humaines et si nous ne méritons pas plus de sacrifices que des tarières et des haches. Je crois, ma foi, que tu te moques de moi en me voyant, moi qui suis prêt à lancer la foudre, supporter patiemment de tels propos. » Cijniscus. — Frappe, Jupiter ! S'il est écrit que je dois être frappé, je ne t'accuserai pas
du coup, mais Clotho la Parque qui m'aura blessé par ton bras. Mais dis-moi, laissant en paix les sacrilèges et les brigands, tant d'hommes effrontés, violents et parjures, pourquoi foudroyez-vous la plupart du temps un chêne, une pieiTe, le «lât d'un navire qui n'en peut mais, quelquefois même un vertueux et honnête voyageur ? Pourquoi ne réponds-tu pas, Jupiter ? Ne m'est-il pas permi? de savoir cela ?
» Jupiter. — Non, Cyniscus, tu es trop curieux, je ne sais pas où tu as pris tout ce que tu viens entasser contre moi ; tu ne sais dotnc pas quelles punitions attendent les scélérats après leur vie ^t de quelles félicités jouiront les justes ?
» Cyniscus. — J'ai entendu parier d'un certain Minos de Crète qui exerce aux enfers les fonctions de juge ; tu peux m'en dire des nouvelles puisqu'il est ton fils. Quels sont ceux qu'il punit surtout ?
» Jupiter. — Les méchants tels que les homicides, les sacrilèges !
» Cyniscus. — Et quels sont ceux qu'il envoie chez les héros ?
» Jupiter. — Les bons, les saints, ceux qui ont toute leur vie pratiqué la vertu.
» Cyniscus. — Et pourquoi cela, Jupiteir ?
» Jupiter, — Parce que les uns ont m^ité une récompense et les autres un châtiment.
» Cyniscus. — Et si quelqu'un a commis un crime involontairement, est-il juste de le PiUnir ?
» Jupiter. — Non.
» Cyniscus. — Et si sans le vouloir On a fait une bonne action, mérite-t-on d'être récompensé ?
» Jupiter. — Pas davantage.
» Cyniscus. — Par conséquent, Jupiter, Minos ne doit punir ni récompenser personne.
» Jupiter. — Comment, personne ?
» Cyniscus. — Parce que nous autres hommes, nous ne faisons rien par notre volointé, nous sommes soumis aux ordres d'une nécessité inévitable, à savoir que la Parque est la cause souveraine. Si quelqu'un commet un meurtre, c'est elle qui le commet. »
Là-dessus Jupiter se met en colère et s'en va. Constatons avec quelle audace Lucien s'attaque aux divinités de son pays. Toute la métaphysique y passe, le ciel, l'enfer, les lois de justice et l'on voit
Comme avec irrévérence Parle des dieux ce maraud !
Dans Jupiter tragique, Lucien montre tout r Olympe dans la consternation. Jupiter pour marquer sa douleur ne fait que réciter des vers tragiques et voici ce qu'il explique :
« Jupiter. — Hier, le stoïcien Timocles et l'épicmien Damis ont eu, je ne sais à quel propos, une dispute sur la Providence et cela devant une assemblée nombreuse et distinguée. Damis prétendait qu'il n'y a point de dieux, qu'ils ne dirigent ni ne surveillent les choses humaines; Timocles, en galant homme, sest efforcé de plaider notre cause. La dispute n'est pas finie, on est convenu de la reprendre et de l'achever.
» Vous voyez le danger et à quelles extrémités nous sommes réduits : tout dépend d'un seul homme. »
Les dieux discutent sur les moyens de se tirer d'affaire et finalement se taisent pour écouter les deux orateurs :
« Timocles. — Que dis-tu, sacrilège Damis ! qu'il n'y a pas de dieux et que leur providence ne veille pas sur les hommes ?
» Damis. — Non, il n'y en a point, mais d'a-
bord, réponds toi-même : Quelles raisons te portent à croire qu'ils existent ?
» Timocles, — Pas du tout ; c'est à toi, scélérat, de répondre !
» Jupiter. — Jusqu'ici le nôtre fait merveille, il crie le plus fort. Courage, Timocles, couvrele d'injures, c'est là ta force !
» Timocles. — Non, par Minerve, je ne répondrai pas le premier !
» Damis. — Eh bien, alors, Timocles, interroge-moi le premier, mais pas d'injures, je te prie.
» Timocles. — Tu as raison. Dis-moi donc, coquin, crois-tu donc que les dieux exercent une providence ?
» Damis. — Non !
» Timocles. — Que dis-tu, rien n'est conduit par leur sagesse !
» Damis. — Rien !
» Timocles. — Aucun dieu n'a le soin de régler l'univers ?
» Damis. — Aucun !
» Timocles. — Tout est emporté au hasard par Une force aveugle ?
» Damis. — Oui !
» Timocles. — Eh quoi ! citoyens, vous en-
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tendez cela de sang-froid, vous ne lapidez pas cet impie ?
» Damis. — Qui es-tu donc pour te fâcher si fort en faveur des dieux lorsquils ne se fâchent pas eux-mêmes, et prendre
Les intérêts du Ciel [Ans qu il ne fait lui-même?
» Timocles. — Ils ne tarderont pas à te punir.
» Damis. — Et quand en auraient-ils le temps, ayant un si grand nombre d'affaires sur les bras ? Ils sont occupés à régler celles du monde qui sont infinies. Qui a pu t' engager à croire à la providence des dieux ?
» Timocles. — L'ordre de l'univers, le retour périodique des saisons, le développement des plantes, la reproduction des animaux, toutes ces merveilles ne te pai'aissent-elles pas être les effets d'une Providence ?
» Damis. — C'est là, Timocles, une pétition de principe. Il n'est pas évident que ces merveilles soient lœm^^e d'une volointé. Ces phénomènes demeurent les mêmes et obéissent à des lois constantes que les dieux ne peuvent changer. »
La discussion duix longtemps. Les dieux la
suivent avec anxiété, finalement Damis triomphe.
« Et nous, s'écrie Jupiter, qu'est-ce que nous faisons après cela ? »
Mercure conclut :
On ne reçoit d'afï'ront que celui qu'on avoue !
Nous allons coinnaître maintenant ce que Lucien pensait des philosophes qui l'entouraient et, comme il aime à faire parler les dieux, c'est Jupiter qui nous donnera l'opinion de Lucien. Le Maître des dieux s'excuse auprès de Timon, dont nous avons déjà parlé, de n'avoir pu s'occuper de lui.
« Jupiter. — ... Tant d'occupations !... la crainte des sacrilèges... il est si difficile de s'en garantir que je n'ai pas le temps de fermer l'œil; tout cela m'a empêché depuis longtemps de jeter un regard sur l'Attique, surtout depuis que la philosophie et les batailles de mots sont à la mode. Ces disputailleries, ces criailleries m'empêchent d'entendre les prières et il faut que je reste assis les oreilles bauchées ou que je sois assourdi de leurs vertus, de leur spiritualité et autres inepties, qu'ils vocifèrent tous ensemble et à haute voix. »