‹ Lucien SimonChapitre 3 sur 4 · MI-CARÊME · texte numérisé non relu

MI-CARÊME

Entre certains de l'Ecole qui ne savent que ce qu'on apprend, et et d'autres qui ne savent pas assez, il y a des places a prendre, pensait-il alors, avec cet esprit d'équilibre et de juste milleu qu est en même temps la marque, et peut-être le point faible de son talent.

Pourtant, à ses débuts, il expose au Salon des artistes français quelques œuvres où il semble se montrer soucieux de ne pas rompre brusquement avec les traditions : c'est, en 1885, L'homme qui court après la Fortune: en LE LAURÉAT

Phot, Em. Crevaux

1891, L'Embarquement de Saint-Gallonec: en 1893, une fantaisie

moins picturale que littéraire, Rarahu; en 1894, Jésus guérissant les malades. ;

Mais dès sa première exposition, cédant à sa nature affectueuse :et aussi à son goût de l'observation directe, Simon avait tenté d'exprimer la poésie attendrie et familière de ce milieu où 1l avait grandi, de cette haute bourgoisie aussi fidèle à ses traditions qu'à ses souvenirs.

Le Portrait de'ma “ère, puis un portrait d'aïeule en papillottes

Phot. Em. Crevaux

LE CIRQUE FORAIN f(Esquisse)

révélèrent aux critiques et aux amateurs un peintre nouveau que le jury récompensa d'une mention honorable.

Une troisième médaille devait souligner, cinq ans plus tard, Chez le Pharmacien, page réaliste où la virtuosité soutient avec éclat la recherche de l'effet. Mais en 1888, La Lecture entre amis, composition où Simon avait groupé quelques-uns de ses visiteurs hebdomadaires, l'avait décidément classé parmi ceux dont on pouvait beaucoup attendre.

Dans son atelier, sous la clareté de la lampe, Maurice Denier, l'auteur dramatique, lit une de ses œuvres : J'épouse ma femme, quil

avait faite avec Albert Guinon, et que la Renaissance devait représenter peu de temps après. | |

Franz Hals avait embelli un voyage que Simon venait de faire en Hollande: il éprouvait, à son tour, le désir de reconstituer l'ambiance affectueuse et studieuse de ces réunions d'artistes où il semble, ainsi que l'écrivit M. Henri Marcel, qu'on entende les idées en marche.

Puis en 1890, Lucien Simon se marie: il épouse la sœur d'André Dauchez. Sa jeune femme a le goût des arts, du mobilier, du bibelot, de tout ce qui fait jo le cadre, et souriante la vie.

Le home familial élégant et discret se substitue à l'atelier un peu nu et parfois poussiéreux de l'artiste solitaire. De plus, sur les deuils qui ont mêlé leur gravité à la douceur des intimités familiales, voici que s'éploie la jeunesse de sept petits beaux-frères et belles-sœurs qu'il se prend à éduquer et à chérir, en attendant de les dessiner, et de trouver ainsi la forme définitive de son intimisme. | |

Un enfant vient, cette

+ A joie lumineuse et balbu-

LA LEÇON DE VIOLON tiante de la vie : tout de

suite le père fixe son émo-

tion en une page un peu grise : Les Miens, où la mère baise délicatement la petite main de son premier-né.

À cette époque, Lucien Simon suit, sans idée d'art préconçue, sa belle famille qui va passer l'été en Bretagne, à l'embouchure de l'Odet.

On peut dire que ce jour-là son talent retrouva sa patrie. Cet âpre et primitif pays des Bigoudains l'enthousiasma. La rudesse du paysage, le goût des habitants pour les couleurs dont l'éclat barbare crie sur le gris ambiant, tout un pittoresque capiteux et triste quil avait la joie de traduire le premier, sans afféterie et sans charge, en des harmonies de

tableaux espagnols où l'amoureux de Velasquez se complaisait un peu, inconsciemment. |

À partir de ce jour-là, le talent de Simon se partagera entre ces intimités où 1l extériorise ce quil porte en lui d'affection sans cesse renouvelée et de poésie toujours en éveil, et cette Bretagne qui venait de lui être révélée et qu'il nous a révélée à son tour.

Il lui reste peu de chose à acquérir. Pourtant, en 1895, l'Enterrement quexpose Charles Cottet l'émeut profondément. À ce moment, les critiques les plus pon- | cifs doivent convenir qu'une nouvelle expression de la sensibilité plastique nous est née.

Dès lors, l'histoire de Lucien Simon devient celle de ses œuvres. |

En 1893, malgré sa mention honorable et sa troisième médaille, il quitte le Salon des artistes français pour la Société nationale des Beaux-Arts.

Là, son talent se sentait plus à son aise, soutenu qu'il était par des affinités et des hardiesses fraternelles. Alors, à la quasiindifférence qui avait accueilh ses débuts, succéda une faveur qui n alla qu'en LR NME SR augmentant.

Fait tout de suite associé, puis sociétaire, 1l put enfin exposer en toute liberté. Dès ce jour, Lucien Simon, travailleur infatigable et chercheur obstiné, profitera largement du droit que lui donne son titre d'exposer ses toiles.

Le commentaire des œuvres de Lucien Simon élargirait trop le cadre de cette brève étude biographique. pour que nous songions à le tenter. Nous en avons reproduit les plus essentielles; pourtant, il n'est pas sans intérêt de souligner les principales.

1h12, Em. Crevaux

En 1899, Un Groupe de Peintres qui réunit Charles Cottet, René Menard, André Dauchez, Edouard et André Saglio,

fixe définitivement la physionomie de ce milieu d'artistes que d'aucuns, sympathiquement malicieux, ont surnommé : La Petite Chapelle.

Puis en 1901], vient enfin cette admirable Procession qui eût suffi à la

Pot. En Crœmx gloire de [Lucien Simon,

VIEUX MÉNAGE (Musée de Dresde). si l'année suivante, il ne

nous avait donné cette

Causerie du soir d'une si indéfinissable tendresse, et ce Vieux Ménage

où revivent tous les souvenirs et toutes les émotions de sa Jeunesse. Le

Lavement des Pieds, le Jeudi-Saint, exposé pour le première fois à

Venise, est resté au musée de la ville du Campanile; en 1905, La

Soirée dans un Atelier groupa dans une commune fête des yeux et de

l'esprit tout ce qui fut la joie vivante de l'artiste, sa source première

d'impression, l'âme double de son talent : les amis et la famille, l'amitié et l'amour.

Certes, Lucien Simon a connu la bonne fortune passagère des distinctions : une médaille d'or et la croix de la Légion d'honneur en 1900. Ceux qui l'aiment s'en réjouirent : s'il fut heureux, nul n'en a jamais rien su, tant cet artiste, qui s'est représenté dans sa Causerie du soir, tenant son dernier né sur ses genoux, met de soin à cacher ce qui lui parait être une faute contre la modestie, sentiment qui, à notre époque de bluff, est devenu une des formes du bon goût.

Pourtant les intimes de Lucien Simon trouvent cette réserve un peu excessive, tout en regrettant que ses œuvres n'aient, jusquà ce jour, fait connaître qu'incomplètement son effort d'art.

Îl en convient, non sans mélancolie :

— C'est une timidité qui me reste de mon éducation première, dit-il. Puis, ajoute-t-1l, en souriant, je me défie de ma sensibilité qui facilement me fait aimer la romance.

Néanmoins sa peinture nous apprend quel père et quel homme d'intérieur est Lucien Simon.

Dans cet hôtel de la rue Cassini dont il a fait son cadre d'élection, ou en Bretagne, dans son sémaphore tout blanc, tout miroitant au milieu des flots, il regarde agir et grandir les siens.

En d'amples pages, Eugène Carrière a exprimé la véhémence de l'amour maternel et familial : les baisers que la mère échange avec ses enfants sont douloureux, empreints des tristesses de l'heure présente et des soucis de celle à venir.

Les maternités de Lucien Simon sont des effleurements de caresses : ses enfants groupés s'aiment sans le dire; il nous touche par la mesure et par la pudeur même de sa tendresse.

À côté de l'artiste, une femme qui fut aussi une collaboratrice, cultive comme un rare jardin cette atmosphère de quiétude, lourde d'amitiés accumulées.

En épousant les goûts et les admirations de son mari, M Lucien Simon a su conserver à ses œuvres leur intacte originalité. Sans chercher, comme d'autres n'eussent pas manqué de le faire, la hardiesse et le brio de la brosse, elle reproduit en un travail délicat et sensible, les effigies de ses fillettes, les transforme en angelots ou en Vierge-Marie, et retrouve dans son amour naïf des détails de la Nature, les arrangements pieux et modestes des primitifs.

Lucien Simon, voici quelques années, prit une place enviable dans cette Société nouvelle qui, sous la présidence de Gabriel Mourey, d'abord, d'Auguste Rodin, ensuite, exposa à la galerie Georges Petit.

Cette société qui se manifeste aujourd'hui sous le titre plus général d'Exposition de peintres et de sculpteurs, aura sa place à part dans l'histoire de l’art contemporain, et les artistes et les amateurs de l'avenir y trouveront quelques-uns des peintres les plus caractéristiques de notre temps.

RATES hot. Em. Crevaux

Mne S.. ET SES ENFANTS (Musée de Buda-Pesth)

Les temperaments, en apparence, les plus opposés, y fraternisent, s'y fondent, pour ainsi dire, en une communion d'idées et de traditions qu'il sied de louer 1ci.

La véhémence de Charles Cottet y voisine avec la mélancolie de Le Sidaner, et les effigies voilées d'Aman-Jean sy apparentent avec les poétiques évocations d'Henri Martin. A la préciosité élégante de J.-E. Blanche répond la prestigieuse virtuosité de Gaston La Touche: le dix-huitième siècle qui s'attarde dans les intérieurs de Walter Gay sourit à la douceur attendrissante qui stagne dans les vieux salons et dans les vieux cloitres dont René Prinet exprime l'âme; André Dauchez y montre d'amples paysages, et J.- W. Morice des aspects d'une saveur toute moderne, tandis que René Ménard y triomphe avec des œuvres diverses et colorées: de beaux portraits y soutiennent le nom de La Gandara, et en face d'effigies géniales — quoique souvent sommaires —

de Rodin, Albert Besnard

y fait chanter l'œuvre vio-

Phot Em. Crevaux

DRE Rte lente d'un talent toujours renouvelé.

Dans ce milieu, le modernisme le plus aigu soutient la tradition la plus stricte. Si l'absence est à regretter de quelques-uns dont le talent nous est également cher, nous devons pourtant reconnaître que c'est encore là, chez ces artistes chercheurs et studieux, que revit l'esprit lucide et plein de mesure de notre race. |

Lucien Simon ne pouvait rester étranger à ce mouvement, et dès sa création la Société nouvelle le compta parmi ses exposants les plus fidèles.

Il a, de plus, pris part à toutes les grandes expositions de l'étranger, et plus particulièrement à celles de l’/nternational Society, de Londres qui, depuis la mort de Whistler, est présidée par Rodin, et des sociétés sécessionnistes de Berlin, de Munich et de Vienne.

À quarante-huit ans, en pleine maîtrise, Lucien Simon pourrait se reposer ; son œuvre lui en donne le droit. Dessinateur de premier ordre, 1l a produit, en outre, des cartons que les musées recueilleront et quelques panneaux décoratifs d'une jolie harmonie de couleur et de sentiment; ses aquarelles, dans lesquelles il ne veut voir que des notations, sont puissantes et véridiques, des œuvres définitives.

Mais ce grand travailleur a encore trop de choses à dire. Son labeur ne l'a jamais plus absorbé.

En février 1908, M.

Raymond Bouyer écrivait, à propos de Lucien Simon :

« Jusquà présent le Paris « du plaisir ne l'a pas plus « ému que le bois sacré des « Muses : le peintre de « la famille et de la Bre- « tagne est resté insensible

Phot. Em. Crevaux au voisinage de Bullier. LE ROSIER SAUVAGE (Aquarelle de Mme Jeanne Simon)

« Son regard, profond

« comme sa couleur et comme ses sujets, ne s'est jamais égaré dans la « foule aux jupes insidieuses, aux désinvoltures empanachées. »

Or, voici que Lucien Simon va annuler cette charmante appréciation de son érudit biographe d'hier : déjà en une esquisse pleine de mouvement, il a fixé la physionomie de la foule qui, les dimanches d'été, savoure la douceur des heures chaudes dans le décor, à la fois banlieusard et parisien, du Pavillon bleu; aujourd'hui, après sa maison, après la Bretagne, les aspects de Paris l'attirent, et deux études au Luxembourg témoignent

déjà de la souplesse de sa compréhension et de sa sensibilité. De plus, se souvenant de cette Mi-Carême exposée en 1902, et aussi de ce Déguisements d'une si exquise ordonnance, il travaille à de vastes panneaux où les joies fallacieuses de la Comédie Italienne sont exprimées en traits vifs et lumineux.

Cette variété d'imagination et de moyens, cette puissance d'observation, et enfin cette activité qui, ne se démentant jamais, produit toujours des

Phot Em. Crevaux

œuvres égales, composées avec méthode et exécutées avec un enthousiasme réfléchi, tout cela fait de Lucien Simon un des artistes les plus vivants et les plus exacts de notre époque. Et dans la joie de l'œuvre à faire, cet artiste si moderne et si parisien, vit là-bas, entre l'Observatoire et la rue du Faubourg-Saint-Jacques, si loin de Paris, si près du Bonheur.

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