UNS FLEUR SYMBOLIQUE
Il arriva que ses pensées montèrent à une hauteur infinie ; il entendait les peuples le bénir , les nations le saluer , et lui chanter de glorieuses louanges ! Et quand de l'élévation où il était , il redescendit sur la terre , il y trouva du bonheur encore.
Il prit une à une les fleurs qu'il s'était procurées soigneusement. A chacune d'elles il confia une pensée ; dans chaque calice il déposa un désir. Puis il pressa sur son cœur le bouquet confident de ses rêves, symbole odorant de ses espérances.
Lorsque Lucien entra dans la salle, il ne put se défendre d'une sorte de vertige. Il semblait que les gerbes de lumière lussent plus brillantes , plus multipliées que de coutume : sa vue s'égarait au milieu des reflets magiques qui se croisent et se jouent dans l'enceinte, et ne pouvait percer ce réseau de vives lueurs que le diamant renvoie de toutes parts au lustre resplendissant , aux girandoles étincelantes. Cependant il rassembla toutes les for-
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ces de son attention , et se mit en devoir de chercher en quelque endrwt de la salle un signe d'intelligence. Mais il n'en eut pas le temps. Le silence profond qui s'établissait subitement dans cette salle si animée devait détourner, ne fût-ce qu'un instant, le cours de ses pensées. Il se recueillit , comme le public, dans l'attente d'une grande chose : on donnait Don Juan»
En vérité , dans un pareil moment, l'Opéra est le plus beau des temples, le plus saint, le plus digne de la divinité. Il suffit d'éprouver une seule fois ce recueillement religieux qui précède l'explosion de l'orchestre , pour reconmdtre tout ce qu'il y a de sacré dans la mission du musicien de génie. Ne semble>t41 pas que la vie soit arrêtée dans tous ces cœurs, suspendue , en quelque sorte , au bras puissant du maître? Quel silence religieux! quelle attente solennelle ! Pendant quelques secondes, il s'établit entre les fidèles une admirable communion d'espérance et de poésie.: toutes les âmes s'ouvrent avidement pour recevoir la parole sacrée ; et la foule reste muette dans l'attente de la voix divine , comme la na-^
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taré M tait avec respect pour écouter les subiimitéê de Forage.
Mais déjà l'orchestre a tonné. — Deuxmiiie auditeurs ont tressailli à cet audacieux début. Une frayeur sainte s'empare de tous, et dans chaque cœur, il n*est pas une vibration qui ne corresponde à mille autres vibrations. iÊtraage et sublime phénomène ! — Lucien devait y céder ; mais son cerveau irrité dénaturait singulièrement-les effets ordinaires de ia musique. 11 lui sembla d'abord que toutes ces âmes avides d'harmonie étaient autant de cordes sonores qui cherchaient, dans ces nulle accords touchans ou terribies, leur unisson, leur quinte, leur octave, leur nœud hannonique ; puis chacune d'elles fréraiasait joyeusement lorsqu'elle avait rencontré sa note sympathique, ou pleurait à la dissonnance. fit ainsi les sons qui sortaiei^ de l'omhestre étaient doublés , cenloplés, multipliés à l'iufini par ces secrets rapports entre les auditeurs. Le chant ressortait plus pur, plus vigoureux; l'harmonie se détachai! pius soutenue, plus majestueuse» Chaque 4me s'identifiait avec les autres âmes; c'était <conune
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im touriMlloii harmonique, oh les sensatioBS se nniltipHaietit jusqu'à Tinfini le plus prodigieux, par la pinssance Tune de l'autre. Ainn dura rintroduction en at mniim ; ainsi dura le commencement de Tallëgro. — Et Luden se réjouissait dans son cœur, car il lui semblait avoir entrevu toutes les Âmes, et deux d'entre elles avaient tressailli avec la Menne.
Elle était donc là, sa bien-aimée ! — Alors il voulut la voir*
A partnr de ce moment, Lucien n'écoutait plus la musique. Cependant le pouvoir physique des accords et de la mélodie agissait toujours sur ses sens, quoique d'une manière plus détournée ; et si le tableau mouvant de femmes gracieuses et attentives, de seins doucement agités, d'éventails étînoelans, de pa* mres édatantes, qu'il avait devant les yenï, obscurcissait les nobles vivons de son àm», il sentait encore, d'une manière confuse, les deux coeurs qui vibraient à l'unisson du sien. —Mais ses regards cherchaient eti vain une réalité à cette bizarre émotion. Tout>-à-«oap il lui sembla que cette triple vibration venait
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de se réduire au simple. En vain il voulait remonter à sa première énei^e de jouissance. L'orchestre semblait couvert d'un, double voile, et ne résonnait plus que dans le lointain. Il voulut rejoindre les fils brisés de sa triple sensation. — Mais il entendait trois timbres dififérens frapper la même mélodie à des intervalles rbythmiques bien opposés. L'un suivait fièrement la mesure; — puis l'autre lui répondait à la hâte, et comme troublé, au second temps; — enfin le troisième, et c'était une voix douce comme la flûte de Tulou, donnait en folâtrant sa réplique, sans se presser, et avec une grande indifférence. Lucien se sentit déchiré, — c'était lui qui frappait la demi-mesure, — il était haletant: — il voulait attendre la douce voix; — puis il voulait courir après son impitoyable devancier;— mais non, il ne pouvait abandonner l'une, ni atteindre l'autre. — Son anxiété, sa douleur ne sauraient se dire. — Deux fois il éprouva cet horrible supplice, et quand l'puverture fiit finie, il se trouva plongé dans le plus sombre désespoir.
Mais alors il n'avait plus d'émotion pour
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les accens pathétiques de dona Anna, plus de sympathie pour les douleurs d'Elvire. Son esprit ni ses yeux n'étaient phis à la scène, et le drame passionné dont il était acteur le retenait tout entier dans la salle*
Nulle femme n'avait incliné, l'œil vers lui, et du coin de sa prunelle appelé son attention, sollicité son regard. — Le premier acte finit ainsi! — Il lui vint alors une horrible pensée. Si ce billet était une amère raillerie, une insulte faite à ses croyances! Ses joues devinrent rouges et enflammées ; ses nerfs se contractèrent. — Dans sa colère funeste, dans son excessif besoin de vengeance, il se rappela les paroles ironiques d'Oscar, et malgré l'amitié qui- l'unissait à lui, il l'accusa de cette infikme invention. — Aussi s'élança -t-il au foyer, espérant l'y rencontrer et exhaler l'indignation qu'il éprouvait.
« J'ai à te parler, dit-il à Oscar, lorsqu'il fut parvenu à le rencontrer.
— Qu'y a-fr-il donc?
— Ce qu'il y a , c'est qu'on m'a indignement trompé. Cette lettre n'est qu'une lâche raillerie , une froide déception. »
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Oscar ne put retenir un mouvement de joie. — Lucien continua :
K Et cette lettre , je te soupçonne de l'avoir écrite.
— Bah ! dit Oscar, tu es fou.
— Fou ! Ah ! il te plait de te défendre ainsi ! Mais si tu es réellement l'auteur de ce billet, je t'en demande raison. Tu crois donc qu'on pourra impunément remplir mon cœur des plus douces clartés de Tespéranoe, pour le rejeter ensuite dans les ténèbres du doute? Gela ne sera pas ! A défaut d'un bonheur , je veux une vengeance; voyons , parle : es-tu le coupable?
— Tu es fou, répéta froidement Oscar« A un autre qu'à toi je ne répondrais pas; mais à toi, je veux bien te déclarer sur l'honneur que ce n'est pas mqi qui ait écrit celle lettre.
— Mais qui donc? demanda Lucien les dents serrées et la figure convulsive; mon Dieu ! peut-on, de gaieté de cœur^ vous torturer ainsi ?
Oscar d'un seul mot pouvait le rassurer. Il ne le fit pas. Quand il le vit s'éloigner brusque-
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ment, il le laista partir, et reprit en souriant une conversation interrompue.
Ponr Lucien, il se dirigeait vers la porte de sortie* lorsqu'il heurla violemment une jeune dame qui entrait ; et , malgré la précipitation de sa retraite, il iîit contraint de lever les yeux pour lui demander pardon de sa maladresse. Mois îl chercha en vain à balbutier quelques excuses, et il resta immobile et pétrifié sous le regard clair et métallique que lui jeta la jeune femme.
Était-ce elle? Long* temps ce mot bour-* donna à ses oreilles, comme un son lointain et dâicieux. Longtemps il demeura Fœil fixe et sans pensée, arrêté comme sons le poids d'un rêve; «»t quand il se réveilla de son court mais profond sommeil de rame, la vision avait disparu; Lucien était seul dans le salon silencieux.
Il éprouva d'abwd un vif mouvement de doideur , comme s'il venait de perdre encore une fois un bonheur long-temps cherché. -^ U fit quelques pas en avant, comme pour suivre et ressaisir une ombre fugitive; puis il baissa les yeux pour reconnaître la place oà
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avait marché le faDt^me^ et distinguer la trace de ses pas : il ne vit plus qu'une petite feuille d*iris qui se détachait sur la couleur brune du parquet, comme une améthyste sur un fond de sable.
Et il lui sembla que la voix de cette feuille était une voix connue. Ce fut avec un inexprimable ravissement qu'il écouta les paroles qu'elle lui adressait.
« Je suis la fleur symbolique de l'espérance, lui disait-elle , et je puis être aussi l'emblème du bonheur. C'est moi que tu voulais attendre tout-à-l'heure , lorsque la raison battait la mesure et te pressait de la suivre. Mais je ne suis pas implacable comme elle , et je suis venue à toi. Tu n'as pas encore commencé à vivre; mais voilà que ton être va se compléter par moi. Espérance, bonheur, amour, tout cela te manquait : c'est la feuille d'iris qui te l'apporte. Va , laisse à XafatalUè le soin de frapper tous les temps de ta vie : je me charge, moi, d'y broder les plus délicieuses mélodies. — Dis, — le veux-tu? le veux-tu? — Ramassemoi à terre et presse-moi sur tes lèvres. — Oui, tu seras aimé; il y aura une âme pour
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comprendre la tienne , un cœur pour battre près du tien. Aime, espère, sois poète, sois heureux. •••
Lucien comprit alors le secret de sa triple existence. Il se vit, lui, faible et passif, entre les deux puissances auxquelles il devait toujours obéir. Il sentit pourtant <que la feuille d'iris mentait un peu , et promettait beaucoup plus qu'elle ne pouvait tenir ; il s'indigna aussi d'être l'esclave sans volonté d'une fatalité tyrannique. — Mais il n'était pas le plus fort, et il céda. . . Sa pensée agissait avec la rapidité de réclair, ses idées lui revenaient en foule,
il croyait, il aimait, il était heureux!
Lorsqu'il rentra dans la salle , il était ivre d'espoir et de joie.
Cette fois, il ne fût pas long-temps à découvrir celle qu'il cherchait. — Dans une loge du premier rang il aperçut une jeune femme blonde et pâle , et il resta plongé dans une rêverie profonde , dans une extase infinie.
Bon 3uan»
Le seqond acte avait fini rapidement, et Lucien n'avait entendu de la musique de Don fwtn que les suaves accens de Zerlina et les chants joyeux des villageois. Son àme était fennée aux émotions sévères. Le chant passionné d'Elvire et d'Anna s'émoussait contre ses propres passions , et ne produisait sur lui que cette sorte de sensation pénible qui ac-
compagne l'espérance et l'empêche de deviner le bonheur parfait. D'ailleurs , il n'avait encore surpris aucun signe qui pût justifier ses impressions presque mystiques. La jeune femn^e écoutait attentivement, et sa jolie figure ne réfléchissait que les sentimens exprimés par Mozart.
Oscar se présenta dans la loge de madame de Nangis , pendant l'entr'acte. Il lui prouva comment la mise en scène de Don Juan à l'Opéra Français était une absurdité. Ne valait-il pas mieux jouer de la musique moderne ? Ce luxe de décors n'eùt-il pas été mieux placé à l'aide de quelque composition nationale ? Oh, si la terre française ne vaut rien pour nourrir un musicien , ne pouvait-on choisir un auteur vivant? — Bellini, Marliani, Donizetti, ou tel autre signor en t de l'école du XIX** siècle? Mais, sans aller chercher si loin, nos rues ne sont-elles pas remplies déjeunes auteurs à qui il ne manque que d'être connus? Pourquoi ne pas marcher avec eux dans les Voies nouvelles! Pourquoi ne pas exhumer de leurs portefeuilles les chefs-d'œuvre qui ne peuvent manquer de les garnir !
DON JUAIf. 111
On verra que ce fut pendant les autres entr'actes la thèse favorite d'Oscar; en e£fet, le lendemain tout Paris pouvait lire dans un feuilleton que nous ne voulons pas nommer les grandes vérités qu*il avait débitées la veille au foyer de l'Opéra , et spécialement celle-ci : que Mozart prenait la place d'un homme vivant, et empêchait les jeunes talens de se produire.
Il est difficile de croire que la jeune femme fut bien convaincue par le raisonneur progressif; cependant elle parut l'écouter avec' attention , et ne jeta pas un instant les yeux sur Lucien.
Les deux derniers actes furent pour le malheureux jeune homme un supplice croissant. A mesure que la musique devenait plus terrible, ses souffrances morales augmentaient d'intensité; il se voyait pour la seconde fois déchu de ses espérances. Toutes les tor-^ tures du Don Juan avaient fini par passer dans son cœur, et en lui les accens de I'ot* chestre matériel se grossissaient du bruit de ce puissant orchestre des passions.
Pendant le dernier entr'acte , Lucien alla
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«beroher au foyer un peu de repos , une trêve
à aes souffrances. -^ Il y retrouva Oscar.
Ce dernier était entouré d'un groupe de jeunes gens qu*il dominait de toute la- hauteur de ses prétentions. On Técoutait et on l'applaudissait. Il y avait des faiseurs de feuilletons qui sténographiaient mentalement ses jugemens et ses épigrammes, pour les faire imprimer le lendemain à leur profit. Lorsque Lucien parut , Oscar lui fit un signe de tète protecteur , qui jeta le protégé à dix pas de là , sur une banquette , en attendant que les feuilletons de ces messieurs fussent achevés , et toute sa douleur ne put Tempécher d'entendre les discours d'Oscar ; mais ces discours étaient pour lui si étranges , si monstrueux , qu'il demeura écrasé de tant d'orgueil et d'aplomb.
t( Oui , messieurs , disait Oscar, la musique de Mozart a vieilli. »
Lucien tressaillît sur son banc; il ne fit aucun mouvement extérieur, mais tout son cerveau bouillonnait.
« L'art musical, continua Oscar, ne pouvait pas demeurer stationnaire. L'apparition des
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gramds mattret devait, logiquement pai^laat, hâter et labiHter ses progrès. Mozart n'ëlaît qu'un homme, et ils'est arrêté dans la tombe, — L'art lui a swréco , et depuis Moiart^ oo , si TOUS voulez, grAce à Mozart, il a inavclié à grands pas : voilé pourquoi nous me goAtons plus la musique de ce compositeur. — il nous faut des formules mâodiqoes plus fralehes, des tours de phrases moins lanés, des marches d'barmonîe moins gothiques. — Quant 3i Tor* chestre, on ne peut pas faire un crime à Mozart de sa sohdété d'instrumentalîon. Nous avons découvert depuis sa mort un monde tout en» lier dans le perfectionnement des cuivres : d'ailleurs, le talent individuel «des èxéootans a pris un essor prodigieux, et l'art moderne produit des effets que l'auteur du Mariage «Is Figaro y avec tout son génie , ne pouvait de» vioer. Voilà, messieurs, pourquoi Dan Juan nous laisse froids. ^ Car je suppose que nous sommes tous ici de bonne foi , et que nous ne joaons pas l'enliiouaiasme pour tromper les autres de manière à nous tromper nous-mêmes. tt Vous ne comprenez pas, » murmura une ▼oix dans la foule.
X lO
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Celle voix n'était pas celle de Lucien. Cependant il lui sembla que sa pensée venait d'être exprimée; seulement ses expressions, à lui, plus tranchées, plus enthousiastes, eussent été celles-ci : u Vous blasphémez ! »
u Peut-être, répondit Oscar en souriant, mais je raisonne.
, — Raisonner en matière d'art ! » dit la voix. Lucien éprouva alors une sorte de bien-être indicible. Cette voix , il la connaissait , il l'avait entendue , il la retrouvait ; — cette voix , c'était la seconde des cordes sympathiques q^i avait vibré à l'unisson de son Ame jusqu'au milieu de l'ouverture.
. Lucien n'éprouvait plus d'indignation c<mtre Oscar; il se sentait vengé, et il voyait avec bonheur que son mépris pour les paroles du progressif venait de se doubler.
Mais Oscar parlait toujours.
<( Merci, disait-il; en matière d'art faut-il déraisonner? m
La réplique était concluante , et elle obtint un joli succès.
Alors Oscar, le rationnel , continua :
« Mon Dieu , messieurs , ne nous laissons
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pas aveugler par l'éclat d'un grand nom. Notre siècle a détruit bien des réputations, mais il n'a pas encore dit son dernier mot sur celle-ci. — Pour juger sainement, il faut être de sang-froid. — Or, je vous le demande , devons-nous en croire une vingtaine de fanatiques qui se battent les flancs pour être ravis en extase , qui nous parlent de religion à propos d'un fa dièse y et qui font de la mysticité en ré mineur? »
On trouva cela drôle...
« Pour résumer en un mot toute la question, il s'agit de savoir si la musique du Conservatoire est aussi populaire que celle du Théâtre-Italien; si Beethoven, Haydn, Mozart sont aussi populaires que MM. Bellini, Marliani, Donizetti, etc. »
En ce moment , la sonnette du foyer interrompit l'orateur. Lucien entrevit dans la foule le docteur Ludolph. C'est lui qui avait défendu Mozart.
L'exaltation de Lucien pendant cette soirée se comprendra facilement par tous ceux qui ont un cœur : et les effets singuliers que produisait sur lui la surexcitation qui l'agitait ,
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ne surprendront nullement ceux qui souffrent les dooieurs d'un cerveau impressionnable. La réunion de quelques circonstances physiques à Fétat maladif du moral de Lucien «▼ait suffi pour le faire rêver des choses inouïes* Nous ne défendrons pas autrement le discours qu'il avait prêté à la feuille d'iris, et la trtplidté de ses sensations pendant les réponses mélodiques de l'ouverture. La voix du docteur avait déjà sonné une fois à son oreille ; il avait déjà vu la jeune inconnue : le r61e que jouent ces deux personnages dans la destinée de Lucien nous autorise peut-être à personnifier en eux la raison inexorable ^ — la société, — Pour lui, poète, son imagination active les avait un moment unifiés en lui. — Passez-lui cette bizarrerie.
il revint dans la salle, et au milieu de ses tourmens ineffables, il détaillait la jeune inconnue avec l'attention d'un peintre qui étudie un portrait, ou d'un avare qui contemple r^figie d'une pièce nouvellement frappée; — cherchant dans chaque ligne de sa figure , dans chaque mouvement de ses yeux le signe d'une émotion , la trace d'une pensée. — Malgré
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ses eBhtiSj il n'y ▼ît qu'une impaséibilité glaciale.— Il pencha la tète en avant pour mieux scruter sa pensée et Hre dans son regard. — L'inconnue restait toujours l'ceil fixe, le cou tendu en face d'elle, et comme occupée exdusiyement de ce qui se passait sur la scène»
Le* poignantes perplexités de Lucien recommencèrent.— Cette feuille d'iris n'avait* elle pas pu se détacher par hasard? — Etaitce donc encore un mensonge? Enfin, ne pouvant plus y tenir, et voulant mettre fin à son inquiétude par un coup déci$if, il détacha de 8on bouquet un bouton de rose garni de ses feuilles et de ses épines, et l'étendit au bout de sa main.
u Faut-il craindre ou espérer?»
Il attendit, iLattendit long*temps. — L'inconnue était plus immobile que jamais; pas une inclination de corps, pas un mouvement de tète. Et le temps s'écoulait.
u Plus d'espoir, disait Lucien ; et comment croire qu'une femme, sans que je la connaisse, vienne ainsi se promettre à moi, moi ! obscur et misérable ! elle ! riche, sans doute, et heureuse ! >»
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Pourtant, et comme malgré lui, il ne put détourner la tète.
L'opéra était près de unir; — et, comme un condamné à mort qui voit passer Theure de grâce, il sentit un frisson mortel parcourir ses membres.
Enfin, après un siècle d'attente et d'angoisses, il aperçut sur le bord de la loge fatale s'élever lentement, lentement, un bouton de rose dont une main blanche arrachait les épines.
tt Espérez. » ,
En ce ihoment Don Juan s'engloutissait dans les flammes.
Et quand la foule satisfaite abandonna la salle, un seul instant ils se cherchèrent des yeux, un seul instant ils se regardèrent : tout était dit.
£t Uoubotr Vnnt tfoijudtr,
Dass un élégant et firab boudoir, éclairé* par une lampe d'argent qui projetait ses reflets doux et limpides sur le papier satiné, sur les cadres dorés des tableaux, sur les meubles précieux et incrustés en bois de bauky une jeune fenmie , mollement étendue dans une méridienne et près d'un feu pétillant, semblait livrée à une lecture attachante.
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Pourtant en l'examinant de près, on aurait pu s'apercevoir qu'elle n'était pas aussi ex-, clusivement occupée de sa lecture qu'elle le paraissait d'abord. A voir la manière saccadée et inquiète dont elle retournait les pages à moitié lues , on eût pu penser que son livre n'était, pas l'objet unique de sa f^réoccupation. Quelquefois, l'œil fixé sur la pendule, elle semblait accuser l'aiguille trop tente et gourmander sa paresse ; quelquefois. aussi, et pour tromper son impatience, de son petit pied elle agaçait le bois lu^é du parquet.
Quelques momens auparavant, les doubles portes du mystérieux boudoir s'étaient refermées sur un domestique à livrée galonnée, qui avait reçu cette injonction : u Vous ne n recevrez personne. ,» Et cependant, 4 n'en pas douter, elle attendait. Sa toilette, qnoi* que simple en apparence^ n'était pas sans prétention , et sous le négligé de ses ajuétemenSj un <eil exercé eût pu découvrir un habile instinct de coquetterie , un art d'au^ tant {^us adroit qu'il était mieux déguisé. Dans le peignoir garni de dentelle qni enveloppait sa taille , dans les pantoufles doîMées