LX BOUDOIR D*IJNE COQUETTE
de satin qui emprisonnaient ses pieds effilés et étroits, il y avait en même temps une élégance calculée qui voulait dire : regardez ; et un laisser -aller engageant qui signifiait peut-être: osez. Car dans les femmes, c'est la bouche qui dit le moins , et pour un homme, expérimenté,' la pose d'un bouquet, la cou* leur d'un ruban , la façon d'une robe sont des trachemens siïirs et qui ne trompent jamais.
A regard de celle dont nous parlons, il ne vous restera plus d« doutes. Neuf heures son* Baient, etpreisque au même instant on frappa à une petite porte qui donnait sur un escalier particulier, et un^homme haletant et couvert de sueur s'avança précipitamment vers la jeune femme qu'il baisa au front.
— Vous avez bien chaud , Lucien , dit-elle en lui présentant un petit mouchoir brodé à son chiffre.
— Je suis venu vite , répondit le jeune homme, mais pas encore assez pour mon impatience ; le chemin m'a paru bien long.
— Croyez-vous que personne ne vous ait vu prendre ce chemin ?
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— Personne.
— Avez-vous exactement dit à mes gens le nom que vous deviez dire , afin de donner le change aux soupçons?
— Oui, et je vous avoue que cela m'a coûté. €e mystère que vous m'imposez, ce secret que vous me recommandez avec tant de soin, m'importune et me pèse. Mon Dieu ! ne peuton s'aimer à la face du monde ? Est-ce donc un crime que l'on doive cacher ?
— Lucien, ne parlez pas ainsi, reprit la jetine femme ; faut-il braver ouvertement les convenances? Croyez- vous que je n'aie aucune considération à garder? et ne peut-on s'aimer sans désobéir de prime abord aux lois que la société a faites , dites?
Lucien hocha la tète sans répondre; la jeune femme continua , mais ce fut avec un accent plus pénétré, et d'une voix plus émue qu'elle prononça ces paroles :
— <( Il y a si peu de temps que je vous connais ! )>
Ce peu de mots renfermait tant d'idées confuses , tant de vagues souvenirs , que les deux personnages de la scène baissèrent la
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tète en silence , se laissant aller à leurs pensées. Tous deux se retraçaient ce passé si récent et pourtant si rempli , leurs sensations si rapides et pourtant si enivrantes, le mouvement galvanique imprimé à leur vie ; ils reprenaient toutes les émotions de leurs cœurs, battement )>ar battement, pulsation par pulsation , si bien qu'ils en vinrent à se demander comment ils se trouvaient ensemble, dans le même lieu, pendant la nuit, à un rendez- vous d'amour, eux qui un mois avant ne se connaissaient pas; et quelle secrète sympathie il y avait entre ces deux noms qui présentaient d'abord une différence si sensible, un contraste si tranché : madame de Nangis et Lucien Spalma.
Madame de Nangis avait cédé sans y prendre garde à ses premières impressions. Une passion pour elle était un joli hochet, un amusement de bon goût qui plaisait à sa fantaisie et piquait sa curiosité. Des billets galans et parfumés, une main discrètement serrée au bal , un jeune homme passionné et mourant pour vous d'amour , sans nuire à vos plaisirs, sans déranger en rien votre
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existence; certes le tablean était téAûsantl I>e8 coaséquences sérieuses que cela pouvait avoir, elle n*en avait prévu aui^ipe. Elle jouait à la passion, sans se douter que la passion est une chose terrible , mèaie quand on ne la ressent pas; et que plus d^une y a laissé ses ailes qui ne voulait que Teffleurer un instant.
Lucien Spakna avec sa tète blonde et pâle, sa taille maigre et élancée , son accent d'en* tkousiasie l'avait vîvemaat frappée, en hà raf^lant les types qu'elle avait rêvés, les romans qu'elle avait lus. Peut-être prit*elle sa mémoire pour de rimagination , et cmtelle sentir , quand elle ne faisait que se souvenir. La couleur poétique qu'elle avait donnée à son premier billet lui en avait déguisé l'inconséquence, et ce que ses lèvres n'eussent jamais prononcé, un bouquet s'était chargé de le dire. L'action du reste avait marché avec une rapidité si entraînante, qu'elle s'était trouvée complètemeal engagée à son insu ; qu'elle avait appartenu à Lucien , avant de savoir si elle voulait lui appartenir. Et maintenant que le premier étourdissement
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étoit calmé, et le vertige guéri , elle interrogeait le passé, et scirutait Tavenir; elle cherchait comment elle était arrivée là ; elle se demandait où elle allait.
Non pas qu'elle ne fôt encore quelque peu sous le charme, maïs sa fortune, sa position dans le monde, la réputation dont elle jouissait, lui revenaient tout-à-coup en mémoire ; poorja première fois Me entrevoyait l'embarras de sa vie nouvelle ; pour la première fois elle jetait un regard de regret^sur celle qu'il lui Csiudrait peut-être quitter : enfin ce ne fut pas sans une terreur secrète qu'elle fut amenée à prévoir un combat, une lutte, où elle aurait à sacrifier les plaisirs de la vanité et les triomphes de Tamour-propre, auxquels elle était si bien façonnée.
L'effervescence de Lucien, son mépris pour les convenances sociales et les préjugés du monde n'étaient pas propres à calmer de pareilles craintes ; ses paroles sonnaient donc faux à l'oreille de madame de Nangis, et lui étaient devenues tout-à-coup pénibles et amères.
Toutes ces pensées, que nous avons mis
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quelque temps à dire, assaillirent en un iastant l'esprit de madame de Naugis, et pour ainsi dire en une seule impresu^ion.. A tout prendre, c'était-là du repentir: mais la jeune femme n*eut pas le temps de s'appesantir sur cette idée ; peut-être ailssi n'osa-t-elle pas, et ces mille émotions d'une seconde s'évanouirent bientôt , parce qu'elle n'eut pas le courage de s'en rendre compte, et de leur donner un nom.
Pour Lucien, la tète appuyée sur ses mains, il se livrait à des pensées d'une nature toute différente. Les précautions infinies qu?il avait dû prendre pour arriver à madame de Nangis, le secret qu'elle lui recommandait sans cesse et avant tout, la nécessité de cacher un amour qu'il eût voulu déclarer publiquement, tout cela causait en lui une sorte de colère. Ce fut lui qui rompit le silence.
— Le monde ! toujours le monde ! Qu'a-t-il donc à faire entre toi et moi ? Et pourquoi sa voix vient-elle se mêler à nos voix? — Je me souviens encore de votre billet,. madame, ce jour-là j'ai fait un beau rêve! — Je me disais que cette femme si sympathique, si intelli-