ACTE II, SCÈNE III
de baptême... et même je vous ai recommandé, non comme inon frère, mais comme le premier venu... A propos, j’oubliais de te dire; accorde le piano bien doucement.
LÉON
Pourquoi?...
II y a une malade dans la maison... une amie de Mme de Cernay qui demeure chez elle... à la suite de grands malheurs... ( Elle jtorte sa main à sa tête.)
LÉON
Quoi! folle?
La raison est revenue... mais toute mémoire avait disparu, et elle ne sait maintenant que ce qu’on lui rappelle. Elle allait mieux ; mais une imprudence que j’ai faite ce matin 1...
Toil... pauvre amie?
Mme de Cernay m’avait donné à faire une miniature d’après un portrait de lamèredecettedame... c’était une surprise pour 6a fête... En démontant ce portrait, j’ai trouvé, derrière la toile, un petit paquet cacheté que j’ai fait remettre à la dame. Fhbien!.. il parait qu’en ouvrant ce papier, un cruel souvenir s'est réveillé chez elle... et une nouvelle crise... affreuse !... mais maintenant elle repose, et si rien ne la remet sur la trace de ses souffrances... elle est sauvée...
LÉON
Et tu es toujours satisfaite, j’espère, des égards que tu rencontres dans cette maison?.,.
Mme de Cernay me traite comme une sœur... elle me connaît à peine, et déjà elle parle de me recueillir auprès d’elle.
•» LÉON
Oh ! je suis bien heureux de co que tu me dis... alors je pourrai partir tranquille.
Partir... toi ?...
LÉON
Oui !... depuis c ’qtielque temps... j’hésitais à te le dire... ou m’olîre une place de caissier... quinze mille francs d’appointements, et une part dans des bénéfices considérables.
Et quand veux-tu partir...
LÉON
Aujourd’hui, même.
Lucienne, avec effroi.
Aujourd’hui.
LÉON
Si j’accepte, je dois me trouver chez le banquier Van-Burgh, prêt a partir à deux heures.
Mais on ne t’emmène pas loin, j’espère ?...
LÉON
C’est en Amérique... à la Guyane...
A la Guyane, tu ne partiras pas...
LÉON
Mais pour revenir bientôt riche...
Dis donc pour ne revenir jamais... tu n’ajoutes pas... Oh! c’est bien mal!... Tu n'ajoutes pas qu’il y a dans ce pays des fièvres mortelles, et que c’est pour cela qu’on met à si haut prix des services que tout le monde refuse...
LÉON
C’est un danger imaginaire... mais dussé-je le braver, je ne
f inis soufTrir plus longtemps que tu consumes ta jeunesse dans a détresse et le travail, pour refaire une fortune que seul j’ai perdue... pour payer une dette qui m’appartient, et dont tu ne sais pas même l’origine.
Et que m'importe à moi ?... il y va de ton honneur à payer cette dette, tu me l’as dit... cela me suffit... travailler et t’aimer, voilà ma vie... Je suis heureuse, plus heureuse que jamais... Tuas disposé de ta fortune... ( Mouvement de Léon.) tu l’as perdue... si tu veux... tu as bien fait. Èst-ce qu’elle n’était pas à toi, cette fortune? est-ce que seul tu ne l’avais pas gagnée?... Mais ce qui est mon bien... mon trésor... mon seul bonheur, c’est la vie de mon frère... et voilà ce qui m’appartient... Voilà ce que tu n’as pas le droit de me prendre !...
LÉON
Ecoute, Léon... on no trompe pas une sœur... Ce n’est, pas pour gagner de l’argent, ce n’est pas pour payer une dette que tu pars.... parce que cette dette, tôt ou tard, nous l’aurions payée... Tu veux partir, parce que tu es malheureux... tu veux aller à la Guyane, parce que tu veux mourir...
LÉON
Moi!...
Oh ! tu as un secret... Quelquefois, lorsque le matin, épuisé de fatigue, tu laisses tomber la tête sur ton bureau, ton sommeil est agité... et j’entends sortir de tes lèvres un nom... un nom de femme...
LÉON
Eh bien !... oui... oui... Lucienne... je ne puis plus te le cacher... Oui, j’aime une femme que tout a séparé de moi., tout... jusqu’à mon dévouement pour elle... une femme sans laquelle je ne puis vivre... et qui porte le nom d’un autre..