Lucienne
C'était dans ua salon, à Featresol, ruo de Chateaudun, )e soir, vers la fin de juillet.
L'a lueur, adoucie par un globe recouvert d'une dentelle en papier bleu, d'une lampe en porcelaine chinoise, éclairait les cbeveux et le front d'une jeune femme qui lisait. Agenouillée sur un pouf de soie, elle s'appuyait des deux coudes à la table, plongeant une main dans ses cbeveus, et de l'autre main feuilletant un livre ouvert devant elle.
Elle était vêtue d'un long peignoir blanc négligemment agrafé; un peigne garni de turquoises relevait à demi ses cheveux d'un blond ardent, très en désordre; une de ses mules, tombée de sno pied, gisait sur le tapis. Il était visible que, rendue
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paresseuse par la chaleur, elle ne s'élait pas habillée de la joumëe.
Partout dans le salon coquet et futile, des cartons étaient posés sur les meubles. Le canapé disparaissait sous des robes étendues. Aux torcbëres, de chaque cblé de la glace, on avait accroché par l'élastique deux ravissants chapeaux d'été que la modiste venait d'envoyer.
Quelques voilures roulant dans la vue empêchèrent la jeune femme d'entendre la porte du salon s'ouvrir derrière elle ; et elle poussa un léger cri en voyant un homme se laisser tomber dans un fauteuil, après avoir déplacé une boite t gants.
Cet homme paraissait soixante ans environ. Il était un peu chauve, et ses favoris grisonnaient.
— Eh bien, as-tu trouvé, ma chère Lucienne?
dit-il, tout essoufflé par la montée de l'escalier, et en s'essuyant le front.
— Oui, dit-elle; «plage magnifique, hôtel trèsconfortable, joli casino... »
— Tu appelles cela un endroit tranquille ! dit le nouveau venu en tendant la main.
— Soyez sûr que c'est un trou, dît-elle, en lui passant le ûuide en Normandie. D'ailleurs je consens & me reposer quinze jours dans ce désert pour obéir à mon docteur, ensuite nous irons à Trouville. Vousentendez, monsieur Provot.
— Hélas 1 oui, soupira- t-il. Puis, fermant un œil, soulevant la lèvre il appVocha lo livre de son visage,
ot lut entre ses dents : « P..., cbef-Iieu du canlon, douze mille habiLants, climat sain 1 » — Ëh bieni quand veus-tu partir?
— Demain ; il n'y a plus un chat à Paris, el on y étouffe.
— Tu seras prfite?
— Oui, Jeanne va finir mes malles ce soir. Nous partirons demain à deux beures.
— C'est bien décidé, nous allons à F...
— A P... d'abord; à Trouville ensuite.
— C'est bon, c'est bon, dit M. Provot, en prenant son chapeau ; je te laisse, ma petite Lucienne. Je vais faire mes paquets, moi aussi.
Et, après l'avoir embrassée, il s'en alla.
Une fois seule, Lucienne s'élira les bras, biiUa longuement, puis chercha sa pantoufle perdue dans les plis de son peignoir. Quand elle l'eut trouvée, elle se leva, souleva la lampe avec effort, et entra dans sa chambre à coucher.
Là elle se laissa tomber dans un fauteuil, devant un secrétaire Louis XV dont la planchette était abaissée, avec la vague intention de mettre ses papiers en ordre.
Elle tira à elle un tiroir et regarda d'un œil distrait les paperasses qui s'en échappaient ; c'était un mélange de factures acquittées, de prospectus, de lettres, de billets de théâtre non utilisés.
Lucienne remua tout cela à poignées, avec un certain effroi du travail qu'elle allait entreprendre.
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i LUCIENNE
Uo petit paquet noué d'un ruban rouge tomba sui'
ses genou:s.
— Ah 1 s'écria-t-elle, on le saisissant vivemeut, je l'ai tant cherché I
Et elle dénoua le ruban.
C'étaient quelques lettres un peu jaunies et usées aux plis, écrites sur des papiers des nuances les plus tendres, d'une écriture presque enfantine. Lucienne e a déploya quelques-unes; elles étaient signées Jenny .
Jenny était une des amies de pension de Lucienne ; la plus chère, la plus regrettée. La jeune femme souriait tout en relisant ces lettres naïves. Elle les relut toutes; puis elle soupira ot tomba dans une profonde rêve rie.
Elle revoyait nettement celte époque de sa vie, qui s'était écoulée au milieu d'un essaim de jeunes filles. Elle se souvenait du jour où sa mère, trouvant qu'elle grandissait beaucoup, l'avait conduite dans un. pensionnat des environs de Paris, après ayoir congédié la gouvernante qui jusqu'alors s'était occupée de son éducation. Elle avait quatorze ans lorsqu'elle entra à la pension. Grande, jolie déjà, plus élégante dans sa mise que les autres pensionnaires, elle les avait ch;irmées par ce qui plus tard les aurait rendues jalouses et envieuses. On l'avait entourée, pressée de questions: — Où étiez-vous avant de venir ici? Comment nomme-t-on votre mère? Que fait votre père?
Son père ! c'était la première fois qu'elle y pensait, on ne lui en avait jamais parlé.
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Puis on l'avait aidée à mettre en ordre ses petites affaires de jeune fille, et parmi elles on avait trouvé toutes aortes de choses mondaines, entre autres un coupe-papier surmonté d'une figurine d'argent, et des jumellesl Elle lisait donc des romans? Elle allait donc au théfltre? Mieux que cela, elle connaissait des acteurs, et il y avait un ténor du Théâtre-Italien qu'elle tutoyait! Aux yeux de ces adolescentes pleines de candeur, mais dévorées de curiosité, elle avait pris aussitôt une importance extraordinaire.
Pendant les classes, au lieu d'étudier, elle faisait jaillir au nez de ses bonnes amies un mince fil d'eau parfumée contenue dans un tube de plomb, et désarmait la sous- mai tresse en lui oITrant le corps du délit; ou bien elle faisait jouer une tabatière à musique, dont les sons discrets n'étaient entendus que de ses compagnes les plus voisines.
Les jours de sortie, sa mère venait la chercher, en revenant du Bois, dans une voiture qu'elle conduisait elle-même. Lorsqu'elle rentrait à la pension, c'étaient des récits à n'en plus finir i elle avait été aux courses, au spectacle, et avait soupe à la Maisond'Or.
— Ah I disaient avec admiration ses amies, en la flairant de toutes leurs narines, tu sens le cigare I
Elle rapportait des romans- feuilletons roulés et travestis en bAtons de sucre de pomme. Sa mère l'avait aidée à les envelopper. On les lisait pendant l'étude, en cachette. Elle apporta aussi des ciga-
rettes que l'on fumait sous le pupitre à demi ouvert. Un jour de carnaval, elle donna à Jenny un masque de velours noir qui sentait le musc.
Brusquement, on vint la chercher. Sa mèrA était mourante. Une fluxion de poitrine l'enleva en quelques jours.
On l'enterra sans pompe aucune, et aussitôt ses meubles furent vendus, ses dettes payées; et il resta à Lucienne mille francs pour toute fortune.
Ella ne pouvait plus rentrer à la pension; elle alla d'abord en apprentissage chez une modiste; mais une des amies de sa mère lui dit: x Tues jolie, mets-toi au théâtre, n Elle prit donc quelques leçons de déclamation, de chant et de danse, et débuta après trois mois d'étude. Comme actrice, elle eut peu de succès; comme femme, elle en eut beaucoup; et elle entra de plain-pied dans la vie facile et déshonorante, sans avoir, depuis qu'elle était douée de raison, réfléchi une seule minute.
Un jour elle s'était croisée sur le boulevard avec une gracieuse jeune fille au bras de son père. G'étailJenny, Les deux amies avaient fait un même mouvement l'une vers l'autre. Mais îe père, fronçant le sourcil, avait retenu sa fille avec une phrase brusque et cruelle. Lucienne avait compris alors qu'elle était déchue, et le soir, dans son lit, elle pleura avant de s'endormir; mais le lendemain elle n'y pensait plus.
Tous ces souvenirs se déroulaient dans la mémoire de la jeune femme pendant qu'elle tenait
entre ses mains les lettres de son ancienne amie. Elle était surprise de regretter aussi vkement la première période de sa vie.
Tandis que sa maîtresse rCrait ainsi, Jeanne allait et venait du salon à la cbambre, terminant les préparatifs de départ, demandant de temps à autre quelques instructions h Lucienne qui lui répondait distraitement.
EnSn la jeune femme, renonçant à ranger ses papiers, sa mit au lit, et, après avoir lu quelques pages d'un roman nouveau, elle s'endormit, impatiente d'Être au lendemain.
F-..., assez fréquenté aujourd'hui, l'était fort peu il y a quelques années. La foule s'enlëtait à ne pas Tenir occuper les vastes établissements préparés à son intention et dont l'édiflcation avait ruiné cotnplétement celui qui l'avait entreprise.
Vers les premiers jours d'août d'une de ces dernières années, le successeur de l'entrepreneur malheureux trompé dans ses espérances, se tenait debout à la principale entrée de son établissement, en frac irréprochable, les joues dépassées par les deux pointes de sa cravate blanche, une main gantée, l'autre nue ; il souriait d'une façon aïoëre aux voyageurs prochains qu'il attendait sans doute, car à chaque moment il regardait l'heure h sa montre. ■ M. Duplanchet, qui avait acquis une petite fortune dans le commerce à Paris, avait eu l'idée, en apprenant la mise en vente du Casino de F... et de ses dépendances, d'acquérir cet immeuble et do tâcher de réussir où un autre avait échoué. II s'était rendu à F..., et un sourire de mépris pour la maladresse du vendeur ruiné avait etïleuré ses lèvres,
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devaDt la beauté de la plage et la bonne tenue de l'établissement, bien fuil d'aillears pour charmerles yeux.
En face des dernières maisons de la petitâ ville, buml3les cabanes de pécheurs k moitié ruinées, se dressent insolemment les écuries, les communs et les logements de ce que M. Duplanchet nomma son personnel ; puis la bâtisse tourne k angle droit et fait face à la mer. Elle se développe alors et rampe comme an reptile au pied de la falaise. Elle n'a qu'un étage, un rez-de-chaussée, couronné par une terrasse, et se compose d'une enfilade de salles, peu larges, mais en revanche d'une longueur extraordinaire. Les exigences du génie militaire ont motivé ce singulier mode architectural . Une batterie établie au flanc de la falaise surveille et défend les c6tes, rien ne doit gêner la vue ni le tir, et le monument pour être toléré a dû s'aplatir le plus possible. Seuls deux pavillons de briques à toits en éteignoirs oot trouvé grâce et oui pu s'élever de trois étages, mais ils sont si éloignés l'un de l'autre que l'effet symétrique est perdu. ■
La construction de ce long édifice est d'une légèreté extrême, et il n'est pas sans danger de se promener sur les terrasses. Un jour, une dame étrangère s'yétant hasardée, le sol se creva sous ses pas comme une peau de tambour et deux individus qui jouaient au billard furent assez surpris de voir apparaître au-dessus de leurs têtes deux jambes en détresse qui s'agitaient. Depuis cet événemeat tra-
gi-comique, l'accès des terrasses est interdit. A l'estérieur U muraille ou plutôt la cloison, car la muraille est de bois, est peinte horizontalement de bandes alternativement conteur de chocolat et couleur de pain d'épices,]a frise à jour qui sert de balustrade à la terrasse est d'un beurre frais très-tendre.
La cloison est percée de trËs-nombreuses portes vitrées elde larges fenêtres, afin que l'on puisse voir, tout en dînant, non pas la mer, il est impossible de l'apercevoir, mais un talus qui se dresse enlr-e la mer et rétablissement et qui monte vers un promenoir sablé.
Au-dessus de la porte d'entrée, on lit en vastes lettres jaunes sur fond marron : Grand bàlel deg Bains de la Plage. M. Duplancbet a longuement mûri la formule de son enseigne; il avait trouvé des titres plus ambitieux, mais il s'est dit : Il faut être simple.
Au delà de l'bfltel commence le casino proprement dit. Une barrière de bois peinte en jaune traverse la route et empêche de passer. Pour entrer dans le sanctuaire, il faut être abonné ou bien payer. Le o bureau » est un chalet suisse qui limite la promenade du talus. 11 y a deux guichets, l'un pour les cachets des bains et la location des costumes, l'autre pour l'entrée du casino, mais une seule guichetière, la fille de M. Duplancbet. Kn échange de cinquante centimes elle vous donne en souriant un bout de papier rose, et vous entrez. Mais, la porte franchie, un vieil homme en costume
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d'iavalide jaillit d'une sorte de guérite et vous prend poliment votre papier. Toute mise en scène remplit d'orgueil l'heureux M, Duplanchet. Enfin l'on se trouve dans un jardin, on marche sor une couche de jolis cailloux blancs si épaisse et si remuante, qu'on peut à peine se tenir debout. Ces cailloux sont d'ailleurs ce qu'il y a de mieux dans ce jardin où l'on n'aperçoit pas un seul arbre. Le dessin des plates-bandes est ingénieux, mais les fleurs se refusent absolument à y pousser. M. Duplanchet ne s'explique pas cet entêtement de la végétation. Quant au casino lui-même il présente la figure d'un E majuscule couché. La barre principale longe la falaise et fait face à la mer; les deux antres lui présentent le flanc; l'une est un café enrichi de plusieurs billards; l'autre une salle de bal, de concerts et de spectacle. Le bitiment qui les relie contient les salons de lecture, de jeu, de conversation, et une interminable galerie réservée aux solennités municipales.
Pourafflrmer son autorité, M. Duplanchet a rédigé un avis qu'on peut lire dans tous les salons : <i Défense d'emporter les journaux, — Défense de monter sur les meubles. » Derrière la salle de bal s'élèvent un établissement d'hydrothérapie et de gymnastique, puis un charmant hémicycle percé de vingt portes qui s'ouvrent sur des cabines de bains chauds. Enfin une brusque saillie de la falaise met un terme à cet essor architectural.
C'était donc sur la principale porte de l'hôtel que
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M. Duplanchet, dans une attente pleine de dignité, embrassait avec satisfaction l'ensemble de sob domaine.
La falaise se dressait derrière les constructions encadrant la rougeur sombre des roches nues de l'admirable velours du gazon normand. Tout au faite, des champs de blés dorés ou bruns tremblaient sur le bleu pAle du ciel, la nature s'ingéniait à harmoniser les couleurs, à les unir par des transitions d'une infinie délicatesse. La casino au contraire était net, brutal, criard; la nature avait beau faire, elle ne pouvait se l'assimiler, il tranchait impitoyablement, se refusant à tout accord. M. Duplanchet s'inquiétait peu de cela.
Un bruit lointain de grelots et de chevaux qui trottent se fit entendre du côté de la ville. Le maître d'hôtel passa vivement sa main nue chargée de bagues sur sa chevelure collée par une pommade abondante. Un omnibus tourna l'angle du restaurant; M. Duplanchet sourit, l'omnibus approcha. Mais il était vide. Une grande surprise se peignit sur les traits de l'ancien commerçant.
— C'est curieux, se dit-il, personne. Les étrangers sont en retard cette année. C'est égal, ils ne peuvent manquer de venir. J'ai fait tout ce qu'il fallait : articles dans les journaux, grandes aKches bleues avec une vue au milieu — et puis, un si bel endroit !
Il regarda encore une fois à sa montre.
— Allons! fllril.
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Et il s'éloigna, faisant sonner ses bottes vernies sur le trottoir de bitume qui borde l'bâtel et le restaurant dans toute sa longueur.
Bientôt nu tintement régulier domina le monotone bruissement de la mer : M. Duplanchet agitait lui-même la cloche de la table d'h6te.
Alors trois vieilles misses sortirent , graves et raides, des profondeurs de l'bAlel et s'assirent solennellement à la table. Deux, parmi elles, étaient sœurs et offraient un visage analogue : long, aux dents saillantes, à la peau blanche et flasque, aux bandeaux plats et couleur d'acajou. I/aulre ressemblait à une vieille petite marquise avec sa figure chiflonnée, ses cheveux gris disposés en boucles Folles contenues par l'avancement d'un prodigieux cbapeau à la mode en des temps disparus et qu'elle ne quittait jamais, pas plus que le petit cbâle vert orné d'une palme dans le dos qu'elle serrait sur ses maigres épaules. L'aimable demoiselle avait l'oreille dure ; mais, pour faire mentir le proverbe : « crier comme un sourd, » elle parlait d'une voix si discrète qu'il était impossible de saisir un mot de ce qu'elle disait; deux commerçants du Havre de passage h F... entrërentpar la porte extérieure durestaurant; madame et mademoiselle Duplanchet arrivèrent.
— Servez, dit le maître de l'établissement. Puis se penchant à la fenStrd : — Ne dételez pas, Félix, cria-t-il an cocher de l'omnibus, il va falloir aller à la gare pour l'arrivée du train de sept heures. Il nous viendra sans doute beaucoup de monde.
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Puis il s'assit au bout de la table et murmura, en fermant à demi les yeux, au bruit des cuillers heurtant le fond des assiettes :
— Décidément, je suis enchanté de m'fitre embarqué dans cette entreprise 1
Aussitôt le dtuer Bni, les trois misses replong&rent dans les profondeurs des corridors, les deux commerçants allèrent jouer au billard, et la famille Duplanchet resta seule.
Il faisait encore grand jour. Quelques personnes du pays se promenaient sur la plage; bourgeois, matelots, femmes à la tête nue ou coiS'ée dé bonnet. Un vieillard à b barbe blanche, aux yeux doux, s'approcha d'une des fenglres du restaurant.
■ — Bonsoir, mesdames et monsieur, dit-il.
— Bonsoir, monsieur Lemercier, répondit toute la famille.
—Eh bien, DupUncbet, vous est-il venu des voyageurs, aujourd'hui?
— Jusqu'à présent non ; mais il en viendra tout h l'heure.
— Pas plus qu'hier, pas plus qu'il n'en viendra demain.
— La journée n'est pas finie, insista Duplunchet.
— Quel homme admirable vous êtesl L'espoir ne meurt jamais en vous. A chaque omnibus qui vous, revient bredouille, vous vous dites : « Ce sera pour le prochain voyage, h Votre foi n'est pas ébranlée.
— Mais pourquoi n'aurions -nous pas d'étrangers
LUCIENNI! IS
ici? Connaissez-vous une plage plus belle que la nôtre?
— Non, il n'y en a pas de plus belle sur les cAles de Normandie.
— Les promenades des alentours sont magnifiques.
— C'est vrai .
— Avez-voùs jamais vu un établissement plus confortable, plus vaste, plus artistique que le mien ?
— Je n'ai rien à dire contre votre établissement.
— Eb bien alors?
— Eh bien, toutes les raisons sont pour vous, et c'est justement pour cela qu'il ne vient personne.
— Comment? je ne comprends pas, dit Dnplanchet.
— Voyez-vous, mon cher monsieur, la foule ne va pas dans les endroits beaux, commodes, agréables ; elle va dans les trous où il n'y a rien à voir, où elle est mal logée, où elle mange mal. C'est une façon à elle de faire preuve d'indépendance et d'ori-
— Vous êtes paradoxal, monsieur Lemercierl répondit Duplanchet non sans amertume; à force de vivre avec les livres, vous vous êtes fait sur les hommes des idées tout à fait bizarres, et vous me permettrez d'avoir de l'humanité une opinion meilleure.
Et il ajouta entre ses dents :
— Les gens du pays n'ont pas tort de dire qu'il est fou.
Puis il reprit :
— Nous allons voir, d'ailleurs, voilà l'omnibus qui revient.
— Parions qu'il n'amène personne.
— Eh bien, je tiens le pari, s'écria Duplanchet en frappant sur la table; que parions-nous?
— Un pot de cidre, dit Lemercier.
— Allons donc I une bouteille de cbampagne.
— Soit.
Les deux hommes échangèrent une poignée de main au moment où l'omnibus tournait le coin de la rue.
— Eh I eh I eh I dit Duplanchet, il me semble que l'impériale est bosselée par des bagages.
Les deux femmes se précipitèrent au dehors.
— Bah 1 quelques bottes de foin que Félix rapporte de la ville! insinua Lemercier
— Mais non, mais non, ce sont des malles, de vraies malles. Je les vois parfaitement.
Un sourire narquois éclairait le visage de M. Duplanchet, et il passait sa main dans ses cheveux comme un homme qui se prépare à un événement solenneL
— Ma foi 1 c'est positif, dit Lemercier, ce sont des malles I
— Et deux voyageurs dans la voiture, ajouta l'honnête propriétaire.
— Deux, en effet, Allons, mon cher Duplanchet, c'est avec grand plaisir que je perds mon pari.
— Des voyageurs Ides voyageurs! répétait Duplanchet rayonnant.
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L'omnibus arriva. Félix fit faire une savante manœuvre à ses chevaux, aBn que la portière de la voiture se trouvât en face du trottoir.
Les rares promeneurs de la plage s'étaient arrêtés curieusement. L'omnibus fit halte et la portière s'ouvrit. Un homme d'une soixantaine d'années descendit de l'omnibus, puis tendit la main aune jeune femme qui sauta lestement à terre.
— Vous avez deux chambres? demanda-tril,
— Presque toutes mes chambres sont retenues, répondit effrontément Duplancbet; mais il y en a deux dont je puis disposer encore.
— Faites-y monter nos bagages et servez-nous à dîner.
Les nouveaux venus entrèrent dans la salle. La jeune femme alla vers un miroir, 6ta son chapeau et fit bouffer son extraordinaire chevelure blonde.
— Qu'est-ce que monsieur désire manger? demanda Duplanchet gracieusement.
— Ma foi I servez-moi ce que vous voudrez, dit le voyageur en s'assejant au bout de la table.
— Et mademoiselle... votre fltie?,.
La jeune femme éclata de rire.
— Mademoiselle n'est pas ma fille, dit l'étranger avec embarras, elle est ma... ma...
— Votre nièce? dit Duplanchet en souriant.
— Oui, ma nièce.
— Vous m'excusez, n'est-ce pAs? je ne pouvais pas deviner.
— La bonne histoire! s'écria la jeune femme
riant toujours. — Allons, senez-nous vite, je meurs
de faim.
— Tout de suite, mademoiselle; et quel vin prendrez -tous?
— Du Champagne, dit la aiiie.
— Unebouleille de bordeaux pour raoi.dit l'oncle. Avant de servir, Duplancbet alla chercher le livra
des voyageurs, le présenta tout ouvert à son hôte, et lui leoiiil une plume trempée dans t'encre.
L'étranger écrivit : h M. Alfred Provot, rentier... »' 11 hésita un instant, et ajouta : a Mademoiselle Lucienne, sa nièce. »
— Sa nièce 1 c'est donc sérieux? murmura Lucienne, qui le regardait écrire.
— Tais-toi donc! dit M. Provot.
Alors la jeune femme se tourna brusquement vers Duplanchet :
— Il me semble qu'il n'y a pas grand monde ici, dit-elle.
— Ohl mademoiselle, dans quelques jours je ne saurai où mettre les voyageurs, dit Duplanchet qui s'éloigna un peu confus.
— M'expliquerez-vous ce que signifie cette parenté que vous avez imaginée? dit Lucienne lorsque l'hôtelier fut hors de vue.
— Est-ce que je sais? Nous sommes en province, ici. Ce brave homme m'a interloqué avec sa question . Je me sois fait oncle pour ne pas le choquer.
— Pourquoi n'avez-vous pns dit que j'élais votre femme ?
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— Par respect pour le mariage.
— Merci ! dit Lucienne.
— Est-co que cela te fâchera d'être ma niècû pendant quelque temps?
— Je voudrais l'être toujours.
— Tu comprends, maintenant je ne peux me dédire. J'aurais l'air d'un imbécile. Mais si le rôle de nièce t'ennuie, nous qnitlerons cet endroit dès demain ; nous irons ailleurs.
— Pas du touti s'<!cria Lucienne, soyez sans crainte, vous aurez une nièce accomplie,
— 0ht je sais que tu es une excellente comédienne.
— Au théâtre, cela n'est pas sûr ; mais à la ville, je n'ai pas ma pareille.
Lorsqu'ils eurent dîné, elle se leva.
— Il faut aller vous coucher, mon petit oncle, dit" elle, le voyagea dû vous fatiguer, et je veuï que vous soyez frais et dispos demain matin .
— Je suis à tes ordres, mignonne^ dit M. Provot en souriant.
Les garçons se précipitèrent avec des flambeaus, et les précédèrent jusqu'à leurs chambres, le long d'un interminable corridor.
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Vers le miliea de la Duit, à ce qu'elle crut du moiDs, Lucienne fut réveillée brusquement par un grand tapage. Elle pensa que la maison s'écroulait ou qu'une tempête s'était déchaînée.
Elle sauta lestement à bas du lit et courut à la fenêtre, que vaguement l'aube blanchissait déjà. Dès qu'elle eut soulevé le rideau, elle reconnut que ce qui avait causé sou eCfroi était tout simplement l'arrivée de l'omnibus. Le cocher Fêli\ remuait les bagages sur l'impériale, puis les faisait glisser le long d'une échelle. C'est tout ce que Lucienne pot voir sans ouvrir sa fenfitre; mais elle entendit, au milieu des piaffements des chevaux et du bruit de leurs grelots secoués, une voix de femme qui disait :
— Jenny, regarde dans la voiture, j'ai laissé tomber mon éventail.
— Jenn;!.. le nom de mon ancienne amie, se dit Lucienne, qui, un peu frissonnante, se replongea entre ses draps et essaya de se rendormir.
Elle ne put y parvenir. Toutes sortes de bruits s'éveillaient dans l'bOtel. On marchait dans les cor*
C'.ooj^li:
ridors, sur le toit des pigeons roucouluient, les coqs chantaient dans la cour.
— Quel vacarme 1 murmura-l-elle.
Et, après avoir étiré ses bras, elle chercha des yeux un cordon de sonnette et sonna.
Une fille de chambre parut.
C'était une femme d'une quarantaine d'années, à la physionomie aimable, souriant d'un sourire édeoté, pariant haut et familièrement, avec cet accent traînard particulier aux Normands.
— Eh bien, mademoiselle, dit-elle, avez-vous trouvé le lit bon î avez-vous bien dormi ?
— Très-bien I dit Lucienne, mais j'ai été l'éveillée par un bruit infernal.
— Ah! c'est Félix en déchargeant les bagages I s'écria la femme de chambre en riant, il nous est arrivé des voyageurs...
— De Paris 7
— Non, de Rouen. Ce sont des habitués de l'hdtel.
— ^ Ah I dit Lucienne en b&illant.
— Faut-il vous faire monter du café au lait?
— Non, du tbé.
— Je vais le faire dire en bas. Si vous avez besoin de moi, vous n'aurez qu'à m'appeler ; je suis là en face, à la lingerie.
— Gomment vous appelle-t-on?
— Mame MafQu.
— Quoi 7 dit Lucienne en se soulevant sur un coude.
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— Marne MafQu, cria de nouveau la femme de chambre. C'est, un drôle do nom, n'est-ce pas? ajouta-t-elle.
— Mais non, dit la jeune fetnme eu souriant. Eh bien, madame Mafflu, voulez-vous ouvrir les rideaux; puis prévenir mon... oncle que je suis éveillée. Dites-lui que je désire' prendre un bain do mer avant le déjeuner.
Quelques heures plus tard, M. Provot était assis sur les galets de la plage, fumant un cigare et lisant un journal. A quelques pas de lui, Lucienne, étendue sur un chàle déployé, jetait des pierres aux vagues et bâillait souvent.
Elle avait pris son bain et ne savait plus que faire.
~ Tu n'as pas l'air de t'amuser beaucoup! lui dit M. Provot.
Elle répondit par une petite moue slguiflcative.
Un brouillard léger voilait le ciel; la mer d'un vert d'émeraude, plein de douceur et de transparence, était paisible; les vagues roulaient presque sans bruit, avec un peu d'écume sur les galets; au loin une goëlette passait.
Quelques personnes delà ville se baignaient; elles s'accrochaient à une corde liée à des poteau.<( et sautaient, pour éviter les vagues, avec un manque d'ensemble qui avait fait d'abord sourire Lucienne, mais cette distraction l'avait vite lassée.
Un bruit de galets croulants annonça de nouveaux arrivants.
Le maître baigneur descendait la pente de la
plage entre deux dames qu'il tenait par la main. Apràs avoir vaincu leur résistance par des paroles d'encouragement, il les entraîna dans la mer, où malgré leurs cris d'effroi, il leur Qt exécuter une ronde de sa Tagon.
Un jeune homme, enveloppé d'un grand peignoir blanc, était descendu derrière ces dames. 11 s'arrêta un instant sur le bord, et les regarda on riant et se moquant de leur terreur. Puis, rejetant son peignoir, il monta sur un tremplin que supportait audessus de l'eau le timon de deux immenses roues, et, s'élançant la tète la première, il disparut sous les fioU.
Un assez long temps s'écoula.
— Grand Dieul mon oncle, ce monsieur se noie I il se sera frappé la tCle contre les pierres ! s'écria Lucienne en se levant brusquement.
— Quel monsieur? dit Provot en retirant son pinée-nez.
— Celui qui vient de sauter.
— Tu es folle, le voilà là-bas qui nage.
Et M. Provot se remit à lire son journal.
Lorsque le jeune homme sortit de la mer tout
ruisselant, Lucienne le suivit des yeux, un peu émue encore de la peur qu'il lui avait causée.
Il avait ramassé son peignoir et luttait avec la brise qui le lui disputait; le soleil faisait briller les gouttes d'eau qui glissaient sur ses bras nus. Il était beau comme un dieu marin. Bientôt il triompha du veut, secoua sa chevelure trempée, et grimpa lesle-
ment vers les cabines. Lucienne admiFait sa grâce
et sa force.
Peu après, la cloche du déjeuner tinta. M. Provot se leva et bâilla.
~~ Ma foi, dit-ij, tu as raison, on s^ennuie joliment ici! je ne serais pas fâché d'en partir.
— Comment 1 s'écria Lucienne; mais vous n'avez donc rien dans l'âme I Vous osez dire que vous vous ennuyez en face d'un pareil tableau, devant cet horizon superbe, ces falaises majestueuses, cette mer splendide, ce ciel charmaDt 1 Décidément, vous 6les encore plus bourgeois que je ne le croyais. En tout cas, je vous déclare que ce pays me plaît infiniment et que, si vous parlez, vous partirez seul.
— Ah I ah I ah I fit en riant M. Provot, voilà bien les femmes I il suffit d'être de leur avis pour qu'elles en changent immédiatement. Je me souviendrai de cela à l'occasion. Venez-vous déjeuner, ma nièce?
A table on s'observa , les trois Tieilles misses" étaient plus solennelles que de coutume, M. Duplanchet était plus pommadé que jamais.
Lucienne avait en face d'elle une charmante jeune fille, aux cheveux châtain-clair simplement nattés et tombant sur les épaules.
— C'est cellp que j'ai entendu nommer Jenny, se disait Lucienne.
M. Provot était à cûté de sa nièce, et faisait visà-vis à une dame d'une cinquantaine d^années, mince, élégante et qui avait dû être fort jolie. Au bout de la table, entre Lucienne et la jeune âUe,
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LUCIENNE n
était placé le beau nageur dont le plongeon avait si fort effrayé Lucienne. Elle comprit, d'après quelques mots saisis au vol, qu'il était le flU de la dame et le frère de la jeune fille.
Lucienne regardait beaucoup son voisin. Presque malgré elle, son regard revenait toujours à lui. Bile le considérait avec une sorte de stupeur ; et, comme une femme qui en examine une autre, elle cherchait à lui trouver des défauts. Elle n'y parvenait pas. La tète du jeune homme semblait avoir été modelée d'après un des plus purs marbres grecs. L'éclat de sesyeux d'un gris pâle donnait néanmoins une grande originalité à sa physionomie. Sa mise était des plus correctes, élégante même, et il avait une expression réservée et froide peu en rapport avec sa grande jeunesse.
Le déjeuner s'écoula silencieusement. Lucienne répondait à peine k son oncle lorsqu'il lui parlait. Les murmures de la vieille miss étaient presque indistincts, et les nouveaux pensionnaires parlaient peu. Dès le dessert, ils se levèrent et sortirent, après avoir légèrement salaé.
■ — Ah ! il s'en va 1 se dit Lucienne avec un mouvement de dépit.
Elle était forcée de s'avouer qu'il n'avait paru faire aucune attention k elle.
Il lui avait seulement- jeté, devant la ténacité de l'examen dont il était l'objet, quelques regards surpris, sous lesquels elle s'était sentie rougir.
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— 11 m'ennuie, ce beau dédaigneux I murmural-elle, en se levant avec humeur.
Et laissant M. Provot qui attendait le moment de fumer son cigare, elle sortit et remonta dans sa chambre.
Là, elle se jeta . sur un canapé, et demeura longtemps immobile, les regards flxés ii terre.
g Sa rfiverlB vagabondait comme un cheval débridé, mais revenait toujours an même point de départ, ce jeune homme qu'elle ne connaissait pas. Sans chercher à se rendre compte do ce qu'elle ressentait, elle se laissait aller à l'impression qui l'eavahissait en l'étourdissant comme un vin capiteux.
Les actes de sa vie passée tourbillonnaient dans sa pensée, comme s'ils s'enfuyaient pour se perdre à jamais dans l'oubh. Rien ne lui semblait devoir laisser de trace dans son souvenir; et elle se demandait comment elle s'y était prise pour arriver à l'ftgû qu'elle avait sans mourir d'ennui.
Cependant, qu'était-il surveau dans sa vie? Peu de chose. Elle avait déjeuné à côté d'un inconnu, qui l'avait regardée avec indilTérence. Et cela suffisait à emplir de pensées son esprit vide d'ordinaire I
Un bruit de pas sur le bitume du trottoir la Qt se lever d'un bond et courir à la fenêtre.
Elle se pencha pour regarder : c'était M. Duplancbel qui se rendait aux écuries.
— Décidément, je suis folle I se dit-elle, en appuyant sa main sur son cœur; j'ai cru que c'était
lui qui passait, et moii cceur a battu plus vite ; il.bat encore !..
Lucienne se renversa sur le canapé en riant.
— Je n'ai pas scDlement entendu le son de sa Toix. Peut-èlre n'a-t-il pas d'esprit. Je ne sais même pas son nom.
Elle se mit alors à passer en revue tous les prénoms romanesques qu'elle connaissait, Raoul ou Gaston lui parurent les plus dignes d'être portés par l'inconnu.
Ensuite elle songea à la toilette qu'elle allait mettre pour retourner sur la plage à quatre heures, et se leva pour ouvrir ses malles.
Ses robes lui parurent bien tapageuses, et peu en harmonie avec le rôle que le hasard lui avait imposé. Elle mit tout sens dessus dessous, et finit par Èhoisir une robe en toile brodée, très-cbargée do volants et de garnitures, mais qui, à la rigueur, pouvait convenir à une jeune fille mondaine. Pour ne plus retomber dans cet embarras, Lucienne écrivit aussitôt à sa couturière.
M. Provot la surprit dans cette occupation.
— Que fais-tu, chère amie? lui dil-il.
— Je me commande des toilettes de pensionnaire, répondit-elle. Votre pudeur d'hier au soir m'oblige à prendre cette mesure. Toute cette garde-robe de princesse ne convient nullement à la jeune bourgeoise dont je tiens le rôle.
— Comment I tu vas renouveler toute ta garderobe? s'écria M, Provot avec épouvante.
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— Il le faut bien, je ne puis pas taire mentir votre mensonge.
— Eb bien, allons sur une plage moins prude.
Tes toiletles d'été m'ont coûté un prix fou 1
Lucienne regarda le vieillard avec un souverain mépris.
— Si vous les regrettes à ce point, reprenez-les, et conservez-les dans le poivre, jusqu'à ce que vous ayez une nouvelle passion de ma taille, lui dit-elle.
— Tu te fâches pour une observation raisonnable^ dit M. Provot. Je n'ai pas eu l'intention de te blesser.
— C'est bien^ je vous pardonne, dit Lucienne radoucie, mais ne soyez plus aussi fantasque. Je suis devenue de tout mon cœur votre nièce, et je ne désire qu'une chose, c'est que vous soyez oncle éternellement.
— Je te remercie, dit le vieillard un peu piqué.
— Voyons, allez faire votre sieste, dit Lucienne, *en lui tapotant légèrement la joue, et soyez ici à
quatre heures.
— Je suis à tes ordres, ma toute belle, dit H. Provot en l'embrassant.
Et il sortit.
— Elle fait de moi tout ce qu'elle veut, murmura-t-il en s'éloignant. Ab I les femmes I Le penseur quia dit: « La punition de ceux qui les ont trop aimées est de les aimer toujours, » n'a jamais rien dit de plus vrai. C'est égal, renouveler toutes les toilettes d'été, c'est un peu vif I
o;,GoogIc
Dans Vaprës-midi, la plage de F... a une pbysio> Domie assez animée. Les riches bourgeois de la TÎUe y accompagnent leurs femmes, qui rivalisent d'élégance avec les quelques étrangères en villégiature sur cette côte. Les hûtels situés dans le milieu de la ville, très-loin de la mer, l'bAlel du Chariotd'Or, l'hôtel du Grand-Cerf, y amènent leurs pensionnaires dans de petits omnibus de famille. Les naturels du pays viennent pour la plupart dans des équipages, assez bizarres quelquefois: vieilles calèches attelées, d'un cheval de labour, cabriolets rustiques vernis à neuf, chars-à-bancs peints en couleur paille; mais, quelquefois aussi, les voitures sont des plus élégantes, et traînées par des bètes de prix; celles-là appartiennent à de riches particuliers qui possèdent des châteaux dans les environs.
Tous ces véhicules se rangent avec ostentation devant la palissade qui borde le Casino, et attendent leur propriétaire au milieu des piaffements des chevaux et des conversations des cochers.
F... n'est pas assez éloigné de Paris pour que la
30 LUCIBNNE
mode n'y arrive pas dans toute sa fraîcheur. Cependant OQ distingue très-aisément les daines de la ville des étrangères. Tandis que ces dernières portent des toilettes charmantes, mais simples, et en apparence sans prétention, se coilTent de chapeaux pleins de fantaisie et de gr&ce, les provinciales s'habillent trop bien, leur costume est peu approprié au milieu et à la saison, il semble qu'elles rendent à la mer une visite de cérémonie.
A quatre heures, l'orphéon de la ville se range dans la galerie du Casino et, h grand renfort de trombones et de bugles, charme les oreilles des promeneurs par des valses déchirantes.
On s'installe sous la tente, en face de la mer; les dames travaillent à de petits ouvrages; les messieurs vont et viennent, causent avec elles, ou entrent au café pour jouer au billard.
Lucienne était là, appuyée à la balustrade de la terrasse, regardant parfois la mer, maïs cherchant plus souvent des yeux le beau nageur qui n^arrivait pas.
M. Provot lisait son journal; la jeune femme saisissait malgré elle des lambeaux de conversation ; elle les écoutait distraitement.
— Ah I voici le petit docteur Pascou qui vient prendre son bain, disait quelqu'un.
— S'ûccupe-t-il toujours de magnétisme?
— Certainement ; i! donne des pilules magiques h ses malades et se fait dicter ses ordonnances par les esprits.
D,g,4a;,C.OOgIc
— Et tes malades se trouvent bien dé cela ?
— Gomme tous les malades, ils ont Toi en leur médecin; ils guérissent souvent, meurent quelquefois. . .
— N'est-ce pas la boulangère qui est Ift-bas?
— Où donc?
— Près de madame Dumont ; la robe de soie bleue.
— Oui ! oui I c'est elle.
Et les deux causeurs partirent d'un éclat de rire qui dura longtemps. Cette ga!té était sans doute excitée par le souvenir de quelque mystérieuse histoire. Lucienne tourna les yeux du côté de celle dont on parlait; elle vit une grande fille maigre, à long nez rouge, habillée d'une façon prétentieuse et criarde. Mais que lui importait la boulangère et son histoire? celui qu'elle cherchait des yeux n'était pas là.
Tout à coup, en levant la tâle vers le ciel pour suivre le vol d'une mouette, elle crut le voir au sommet de la falaise. Deux dames l'accompagnaient; il leur montrait quelque chose au loin, du bout de sa canne; c'était bien lui.
— Le point de vue doit 6tre superbe de là-baut, dit alors Lucienne en tirant M. Provot de sa lecture. Si nous allions sur la falaise, mon oncle?
— Comment! tuvenx gravir cette montagne, dit M. Provot avec inquiétude.
— Cela vous fera du bien, dit Lucienne.
Et elle s'élança gaiement du cOté delà falaise.
3i LUCIENNE
Mais elle eut beau se fa&ter; lorsqu'elle arriva au baut de la c6te, ceux qu'elle cherchait avaient disparu. La promenade s'acheva de la façon la plus maussade, et M. Provot, tout essouroé, recommença ses tristes réflexions sur l'instabilité de l'humeur féminine.
Au diuer, la gaieté de Lucienne était revenue. Les étrangers s'humanis&rent un peu. Ils avaient évidemment pris des renseiguements sur leurs voisins de table, consulté peut-être le livre des voyageurs, et, rassurés sur leur état social, ils se laissèrent aller & causer.
On parla delà baignade du matin, La dame trouvait la mer très-froide, et M, Provot était de son avis. Lucienne et Jenry se récrièrent, prétendant qu'elle était très-bonne. Le jeune homme, lui aussi, trouvait l'eau un peu froide.
— Sans cela, disait-il, jo passerais tonte la journée dans la mer.
— Vous nagez si merveilleusement bien ! s'écria Lucienne.
Cette exclamation lui valut sous la table un coup de genou de M. Provot,
— Il y a bal ce soir au Casino, dit Jenny avec un soupir ; nous n'irons pas , nous sommes trop fatigués.
Lucienne soupira à son tour; elle eût pu dansef-.. avec lui à ce bal.
— Vous aimez beaucoup la danse, mademoiselle? dit-elle.
— Ail I je l'adore. Ce n'est pas comme mon Trëre. Ce vilain Adrien ne peut pas la souffrir.
— Ah! dit Lucienne.
— Et vous, l'aimez'vous? reprît Jenny.
— Quelquefois, répondit Lucienne en levant les yeux vers le jeune bomme.
On se retira de bonne heure, et, malgré la fatigue du premier bain de mer ot de l'air vif des plages, Lucienne ne put dormir. Elle appelait cependant le sommeil de toutes ses forces, pour n'avoir pas les yeux gonflés le lendemain ; mais sa pensée ne voulait pas se taire et la tenait éveillée. Elle s'endormit un peu vers le matin et se lova tard.
Lorsqu'elle arriva sur la plage, Adrien était appuyé à la cogue d'un canot tiré sur le galet; il regardait la mer en fumant une cigarette.
Au bruit que &t Lucienne descendant sur les pierres, il se retourna et la salua ; puis il reporta ses regards vers l'horizon . Comprenant qu'il avait déjà pris son bain, elle déclara à son oncle qu'elle n'avait pas envie de se baigner, et tandis que M , Provot allait s'enfermer dans une cabine pour se déshabiller, elle s'assit sur les galets à quelque distance du jeune homme.
Elle le regardait souvent à la dérobée, mais son regard n'avait plus rien de son effronterie accoutumée; il était humble, presque craintif en se levant vers lui. Elle sentait confusément que cet homme pouvait bouleverser sa vie et lui apprendre à connaître le chagrin, le désespoir même. Il lui apparais-
sait, à travers une yague terreur, comme un justicier
chargé de lui faire expier les fautes de sa vie.
11 s'occupait cependant bien peu d'elle. Clignant légèrement les yeui, il s'efforçait de mieux voir un trois-m&ts qui se découpait comme une légère fumée sur l'horizon blanc. Lucienne, tout en le regardant, souriait des idées bizarres qui maintenant la hantaient.
— L'air de la mer me trouble la cervelle ! se disait-elle pour se rassurer.
M. Provot lui avait confié la garde de son peignoir, et prenait son bain, barbotant dans les premières vagues,
— L'eau est très-bonne, criait-il à Lucienne, tu as tort de ne pas te baigner.
— J'aime mieux regarder la mer, dit-elle.
Mais bientôt le jeune homme s'en alla, sa mère et sa sœur l'appelant d'en haut.
Lucienne, tristement, le regarda s'éloigner.
— Pourquoi donc m'a-t-on dit souvent que j'étais jolie? muroiurail^elie, avec une vagne envie de pleurer? voici quelqu'un qui donne un démenti brutal à toutes les flatteries dont on m'a accablée. Il s'est certainement aperçu de l'attention dont il est l'objet, et il ne daigne pas plus me regarder que si j'étais le plus épouvantable des laiderons. Ah ! je ne céderai pas! continua- t-elle en serrant le poing, il m'aimera, je le jurel alors je le mépriserai à mon tour.
Au déjeuner, elle ne le regarda pas une seule
LUCIENNE 3a
fois, et ÛB fut elie qui sortit de table la première. Elle monta dans sa chambre et s'assit devant un miroir.
— Voyons, se dit-elle, décidément suis-je, oui ou non, jolie?
Elle ouvrit tout grands ses beaux yeux noirs, puis les ferma à demi et fit glisser ses prunelles sous les franges de ses longs cils. Elle s'accorda que ses yeux n'étaient pas mal. Elle examina ensuite son nez, de trois quarts, de pro&l; il était fin, délicat, spirituel. Elle ne trouva rien à reprendre à ce nez. Les lèvres roses, un peu grasses, relevées légèrement aux commissures, avaient un cbarme incontestable. Elle les entr'ouvrit pour voir ses dents. Deux rangs de perles, elle fut obligée d'en convenir. Alors elle défit ses cheveux d'or et les secoua sur ses épaules. La teinture les avait un peu séchés et durcis, mais ils étaient abondants et longs.
— Je suis jolie, certainement! prononça-t-elie. Elle trouva seulement que sa peau, très-blanche
d'ordinaire, était un peu irritée par l'air de la mer. Elle prit alors dans son nécessaire de voyage toutes sortes de pommades, de fards, de poudres, et se les apphqua sur le visage. Lorsqu'elle eut fini, elle éclata de rire.
— Je ressemble à une de ces figures de cire que l'on voit chez les coiffeurs, s' écria-t-elle.
Et elle courut se débarbouiller à grandes eaux. Elle avait encore la figure dans sa cuvette, lorsqu'on frappa à la porte.
m LUCIENNE
— Entrez, diL-el)e brusquement, croyant que c'était M. Ppovot.
La porte s'ouvrit, Jenny entra.
Lucienne faillit pousser un cri.
— Est-ce que je vous dérange, mademoiselle ? dît la jeune fille.
— Nullement, s'écria Lucienne en s'essuyanl à la hâte le visage. J'avais un peu mal à la tête, je me
' rafraîchissais le front.
Elle attira Jenny sur le canapé,
— Quelle charmante idée de venir me voir I
— C'est que j'ai quelque chose à tous demandur, dit Jenny.
— Quelque chose à me demander, à moi ?
— Voici. Nous avons formé le projet d'aller visiter un chÂteau en ruine dans les environs; la promenade est charmante, à ce qu'il parait; nous prendrions une grande voiture et nous dînerions à l'auberge du village. Voulez-vous que nous y allions ensemhie? On s'amuse bien mieux en société.
— Comme vbus êtes aimable et charmante! dit Lucienne, dont les yeux étincelèrent de plaisir.
— Acceptez-vous?
— Si j'accepte? mais avec joie !
— Ah ! quel bonheur I que vous êtes gentille I s'écria Jenny en serrant les mains de Lucienne. Mais votre oncle voudra-t-il venir?
— Je répands de lui.
— Votre mat de tête ne tous incommodera pas?
— C'est passé. Mais, dites-moi, c'est vous qui avez eu celte charmante idée de m'emmener?
— Non, dit Jonny, c'est maman.
— Ali !.. ditLucienne, qui un instant avait espéré que c'était Adrien.
— Relevez vite vos beaux cheveux et préparezvous; je vais dire voire réponse à mamaa,et Adrien ira tout de suite choisir la voiture.
Jenny s'enfuit en courant dans la couloir sonore, Lucienne sonna madame Mafflu et Qt appeler son oncle.
M. ProTot dormait profondément. Le bain, le grand air, la chaleur l'accablaient, et on eut toutes les peines du monde à l'éveiller. Madame Mafllu avait beau te tirer par la manche et lui frapper sur l'épaule, il ne bougeait pas. Elle alla chercher Lucienne en riant. Celle-ci prit une éponge mouillée et la jela brusquement sur les yeux du dormeur.
— Yous allez le saisir, le pauvre homme I disait madame MafQu.
En effet, M. Provot poussa des cris d'épouvante, et fui quelques minutes avant de comprendre ce qu'on lui voulait.
— Mais, ma chère, dit-il, inquiet, lorsqu'il fut rentré eu possession de lui-même, c'est très-grave ce que tu me dis là. 11 ne faut pas trop nous lier avec ces braves gens; ce serait abuser de leur confiance, lis te prennent pour une jeune tille honnële, et moi pour un oncle sérieux^ il ne faut pas profiter de leur erreur pour se glisser dans leur intimité.
3h LUCIENNK
— Ah I VOUS m'ennuyez I dit Lucienne; est-ce qu'il y a quelque chose à reprendre dans mes manières ou dans mon langage, depuis que je suis votre nièce ?
— En public, tu te tiens très-bien, c'est vrai. Mais quelqu'un pourrait te reconnaître.
— Qui donc? les pôcieurs de cresettes?
— C'est vrai qu'il n'y a pas grand monde.
— Vous vous plaisez à me contrarier toujours. Est-ce que je les avalerai, ces bourgeois? Est-ce que j'ai la peste? Vous êtes d'une impertinence I D'ailleurs, dites tout ce que vous voudrez, j'ai promis.
— Si tu as promis, il n'y a plus rien à dire, et du momenl que cela te fait plaisir, j'obéis. Après tout, cela m'est égal, ce n'est pas moi qui leur ai fait des avances ?
— C'est bon I arrangez-vous un peu, vous êtes tout ébouriffé, dit Lucienne. Prenez un paletot pour ce soir, et garnissez bien votre porte-monnaie; nous dînerons là-bas, nous boirons du bon vin.
La voiture arriva bientût. C'était une grande calèche aux ressorts usés, traînée par deux forts chevaux caparaçonnés de grelots. Le cocher avait un faux air de postillon. On emporta des ombrelles, des manteaux, des parapluies. Adrien monta sur le siège près du cocher, et le véhicule s'ébranla.
— Bonne promenade I cria de la porte madame Mafflu, en agitant la main.
On enfila bruyamment les rues de la ville, la voiture sautait sur les pavés, les grelots tintaient» le
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cocher faisait claquer son fouet. On se mettait aux fenêtres pour voir passer ce beau tintamarre. Puis on roula sur la terre unie d'une grande route, ce qui permit de causer. Madame Després demanda Ù. M. Provot s'il aimait les ruines.
— Ma foi, dit-il, au point de vue de la curiosité, je ne dis pas qu'elles n'offrent quelque intérêt, mais à tout autre point de vue, un bon bdtel bien construit et presque neuf...
— Vous ne savez ce que vous dites, mon oncle I interrompit vivement Lucienne, il ne s'agit pas de savoir quel est le meilleur local pour abriter des rhumatismes.
— Comme lu me parles, ma niëcel dit M. Provot.
— C'est vrai ; pardon, mon bon petit oncle ! pourquoi m'avez-vous tant gâtée? répondit Lucienne d'un air contrit très-bien joué.
— Moi, j'aimerais àhabiter des ruinesl ditJenny.
— Avec les chouettes et les chauves-souris ? demanda Adrien en se retournant à demi.
— Ohl non, non! je leur ferais donner congé avant d'emménager.
Lucienne pensait qu'avec « lui » elle pourrait bien habiter une ruine, une cave, un cachot ; et se trouverait heureuse 1
Jamais une promenade en voiture ne lui avait causé un tel plaisir; elle aspirait délicieusement l'air tiède chargé du chaud parfum des fermes. Des canards barbotant dans une mare, une volée d'oiseaux pillant un buisson de mûres, une abeille sus-
pendue aux pétales d'un bleuet l'alteodrissaient profondément. Le rayonnement qui était en elle débordait et illuminait toute cbose à ses yeux. Il lui semblait qu'elle voyait la nature pour la première fois.
On avait pris un chemin étroit à travers champs. Par instant, les épis de blé frôlaient les roues de la voiture, puis on entrait dans un bouquet d'arbres et l'on se trouvait tout à coup enveloppé d'une pénombre verte.
— Comme c'est joli I disait Jenny eu abaissant son ombrelle et en lavant la tête.
Le jeune homme se penchait un peu pour éviter les branches.
Ces bouquets de verdure abritaient des fermes; leurs toits de chaume, moussus et roux, descendant presque jusqu'au sol, se montraient derrière les troncs lisses des trembles. Des marmots accouraient sur les portes, des chiens aboyaient. Sous les pommiers penchés en tous sens, de jeunes veaux paissaient l'herbe épaisse.
Puis l'ombre cessait, on se retrouvait en plein champ.
Le cocher parlait à Adrien et lui nommait, en les désignant du bout de sou fouet, les village.^ qui se découpaient sur l'horizon.
— (juand nous aurons grimpé cette cfite, là-bas, disait-il, nous n'aurons plus qu'à descendre, nous serons à Valmont.
fiientât la côte fut gravie, la voiture résonna sur
les pavés inégaux du village où l'on se rendait, et elle entra bruyamment dans une cour d'auberge.
En même temps que la voiture, un personnage singulier, suivi d'une troupe de paysans, de femmes et de gamins, s'engageait sous la voûte de la porte cochère. C'était un berger, un vieillard grand et sec, au visage rasé, à la peau tannée par le grand air et ayant pris la teinte du vieux chêne. Quelques mèches de cheveux blancs lui descendaient jusque sur les épaules, s'êchappant du bonnet de coton noir. qui lui moulait le crâne sous son feutre déteint. Il s'enveloppait dans un vieux manteau bran tout rapiécé, et, s'appuyant sur un grand bâton recourb*, il s'avançait avec une certaine solennité. Deux chiens roux marchaient derrière lui. Puis venaient les curieux qui le suivaient en silence.
— Est-ce que c'est un sorcier? dit Adrien en sautant à terre.
— Hé I hé 1 c'est un vieux malin, toujours I dil le cocher, qui déjà dételait ses chevaux; il n'est pas bavard, mais îi en sait long sur bien des choses. C'est un berger des environs, il perche sur la hauteur, du côté de Colleville. On l'appelle Mathusalem. C'est un sobriquet, comme vous pensez. Eh mais, c'est qu'il ne doit pas être loin de ses cent ans.
— Qu'est-ce qu'il vient faire ici, suivi de tout ce monde? dit madame Després.
— Il.vientsans dOute pour faire danser un voleur, dit le cocher qui s'éloigna, emmenant ses bêtes à l'écarie.
— Qu'est-ce qu'il nous chante? dit M. Provot.
— Il n'a pas l'air de douter la moins du monde que nous ne compreDions le sens de ses paroles, dit LucieuQe.
— Ab, maman, suivons le berger I s'écria Jcnny; il va faire des sorcelleries, CB sera amusant; le voilà qui entre dans l'auberge.
Adrien aida les dames à descendre de voiture. Lucienne, qui suivait des yeux le vieux berger, oublia . plus longtemps qu'il n'était nécessaire sa main dans celle du jeune homme.
On courut se mêler aux groupes, bourdonnant devant la porte que venait de franchir le sorcier.
— Il monte l'escalier, disait-on; quel dommaga qu'on ne puisse pas le suivre I
— Il faut qu'il soit seul pour faire ses momeries.
— Tout ça, c'est des bëlises, dit un marchand de fromages qui portait un panier à son bras. Pourtant,
' ça ne peut pas Faire de mal.
— Tâchons de tirer quelque chose de ce demisceptique, dit Adrien en se rapprochant du marchand. C'estdonc un sorcier, ce berger? lui dit-il.
— Le vieux Ruaud ! il l'a fait accroire à bien des gens; et même ceux qui ne le croient pas vont le chercher tout de môme.
— Pourquoi a-t-on été le chercher?
— C'est pourfaire danser le voleur, dit une vieille paysanne, qui écoutait, les poings sur les hanches.
— Vous ne comprenez pas, dit le marchand en riant; c'est une idée d'ici. On vient de voler des
breloques à une fermière qui était descendue à l'auberge ; elle a envoyé chercber le berger ; quaud il aura fait des gestes et dit des paroles dans la chambre où a eu lieu le vol, la personne qui s'en est rendue coupable commencera à se sentir des picotements dans les jambes; puis elle se mettra à danser et dansera par force jusqu'à ce qu'elle ait rendu l'objet volé ; ils croient ça, du moins, ajouta le narrateur ; pour moi, je suis d'avis qu'il aurait mieux valu aller chercber la police.
— Est-ce qu'on n'a pas vu cent fois les voleurs rapporter ce qu'ils avaient volé, par peur du berger? dit la paysanne.
— C'est vrai, on l'a vu souvent, dit le marchand.
— C'est incroyable qu'une scène pareille puisse se produire de nos jours, à quelques heures de Paris, dit senlencieusemant M. Provol.
— La scène est en tout cas originale et curieuse, dit Adrien.
— J'aurais voulu demander au sorcier de me prédire l'avenir, dit Lucienne, qui s'éloignait . à regret.
— Ahl moi aussi, s^écrîa Jenny ; il m'aurait dit si mon mari sera brun ou blond.
On s'engagea dans les rups du village et l'on marcha vers le vieux château.
— Offre ton bras à mademoiselle, Adrien, dit madame Desprês, qui avaitpris le bras de M. Provot,
Lucienne dissimula sa joie et appuya légèrement sa main gantée sur le bras du jeune homme. La ré-
serve de ce dernier n'allait pas jusqu'à la gaucherie ;
il lui parla avec la plus parfaite aisance.
— Vous aimez beaucoup la campagne, à ce que je croîs, mademoiselle? dit-il; vous paraissez tout heureuse.
— Je n'ai jamais été aussi heureuse qu'en ce moment! s'écria Lucienne en le regardant avec passion.
Puis elle baissa brusquement les yeus.
— J'adore la mer, ajouta-t-elle.
— ■ Savez-vous nager? demanda le jeune homme, sans paraître s'être aperçu de ce singulier regard.
— Je croyais savoir; mais, depuis que je voua ai vu dans l'eau, je reconnais que je ne sais que barboter.
— Je vous donnerai des leçons si vous voulez, dit Adrien avec un sourire, dans lequel Lucienne crut voir une ombre de raillerie.
— C'est un détestable professeur! dit Jenny qui s'était rapprochée. Imaginez-vous qu'il n'a jamais
pu m'apprendre, à moi.
— Avoue que tu es une exécrable élève. Jugez-en, mademoiselle : elle refuse obstinément de détacher ses pieds du fond.
— C'est plus fort que moi, dit Jenny. J'ai peur. On était arrivé. Le château situé au milieu d'un
parc admirable, parfaitement entretenu, semblait être en très-bon état. La partie la plus ancienne était une tour ronde, coiffée d'un loit pointu, qui se dressait h l'un des angles de l'édifice et se mirait
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dans l'eau d'un fossé ; un petit pont d'une seule arcbe, reliant la tour à la terre, arrondissait son demicercle, dont le reflet Taisait un cercle parfait.
Le château proprement dit appartenait au siècle de Louis XIII et montrait, comme les monuments de cette époque, un mélange de briques et de pierres, et des rampes soigneusement ouvragées.
Ce qu'on appelait la ruine était un reste de chapelle gothique envahi par les lierres et les plantes grimpantes; mais, au milieu de ces allées sablées, de ces gazons anglais, de ces massifs de géraniums, la ruine semblait artificielle. Elle était charmante néanmoins, avec ses gracieux arceaux se découpant sur l'azur du ciel. La toiture avait complètement disparu; le dallage, au contraire, était presque intact, et l'on pouvait lire encore les inscriptions funéraires indiquantjles morts qu'il recouvrait. Dans les ogives des fenêtres, le caprice des userons dessinait des vitraux que le soleil traversait gaiement. Derrière l'autel encore debout, fleurissait un églantier à la place des vases sacrés. Deux papillons blancs palpitaient au-dessus du même calice.
Sur l'autel était posé un album, et les visiteurs y écrivaient dos vers, des pensées, ou simplement leur nom.
Lucienne, toujours au bras d'Adrien, monta les degrés de pierre et vint feuilleter ce livre.
— Vous avez l'air de deus fiancés, dit Jenny en les rejoignant ; les oiseaux chantent la messe.
Lucienne tressaillit et baissa la tête, tandis que le
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jeune homme laissait tomber sur elle un regard
singulièrement doux, qu'elle ne vit pas.
On se promena longtemps dans le parc, puis on retourna à l'auberge où le dîner était commandé, 11 se passa joyeusement. Madame Després était encbantée de ses nouvelles connaissances. M. Provot trouvait cette, dame fort aimable. Lucienne seule était un peu mélancolique. Pendant le retour, à travers une nuit charmante embellie par le clair de lune, elle demeura silencieuse, absorbée par un monde de pensées qu'avait éveillées dans son esprit la parole de Jenny ; « Vous avez l'air de deux flan-
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Quelques jours plus tard, Lucienne, dont la gaieté n'était pas revenue, travaillait, auprès de madame Deaprés, à un ouvrage au crocliet que Jenny lui avait appris à faire.
C'était sur la terrasse du casino ; la musique de rorpbéon résonnait bruyamment ; le ciel était pur, mais il ventait un peu, la tente de toile claquait sur les traverses de bois.
M. Provot était allé faire une partie de billard avec Adrien.
Jenny surveillait son élève du coin de l'œil ; souvent elle lui arrachait l'ouvrage des mains.
— Quelle tête dure! s'écriait-elle; et elle corrigeait une erreur, puis lui rendait le crochel en riant.
Lucienne s'efforçait de ne plus commettre de fautes, mais sa pensée était ailleurs.
Madame Després l'observait depuis quelque temps ; cette mélancolie donnait à son maintien quelque chose de réservé et de modeste qui plaisait beaucoup à la mère de Jenny et la faisait revenir sur la mauvaise impression que lui avait d'abord causée
Lucienne, Certains détails de sa toilette l'inquiétaient encore ; mais elle se disait qu'à Paris on a beaucoup de mauvais exemples sous les yeux et que les jeunes filles sont très-étourdies. C'est pourquoi elle s'était promis de faire quelques observations il Lucienne.
Quand les orphéonistes, prenant un peu de repos , pennirent à la voix bumaine de se faire entendre . madame Després posa sa tapisserie sur ses genoux et tourna sa tète vers Lucienne.
— Ma chère petite, lui dit-elle, pourquoi faitesvous tomber vos cheveux si bas sur voire front? c'est mauvais genre.
— Je l'ignorais, madame, dit Lucienne en rougissant ; mon oncle trouve cela joli.
— Moi aussi je trouve cela joli ! s'écria Jenny.
— C'est donc pour cela, mademoiselle, que depuis quelque temps tous tirez vos mèches jusque sur vos yeux, et que vous ressemblez à un chien havanais, dit madame Després sévèrement.
— Maman, c'est la brise qui m'a décoiffée.
— Vraiment I c'est la brise ! est-ce que vous n'êtes pas de force à lui résister, à la brise, et à rarrangcr ce qu'elle dérange ?
— Votre mère a raison, Jenny, dit Lucienne, en passant la main sur le front de son amie. Découvrezle, ce front pur et candide, ce front que pas une mauvaise pensée n'a terni.
— Mais votre front, mon amie, est aussi pur et
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LDCIENNE 49
il est bien plus blanc que le miea, dit Jenny en vegardant Lucienne avec surprise.
— Ne vous attristez pas de ce que je vous dis, ma chère enraut, reprit madame Dosprès, je serais désolée de vous avoir blessée.
— Ah! madame, dit Lucienne avec émotion, je TOUS remercie de tout mon cœur des conseils que TOUS voulez bien me donner. Si j'avais eu auprès de moi un guide semblable à tous, je ne serais pas ce que je suis.
— Vous êtes une charmante jeune fille, pleine de ' cœur et de modestie I dit madame Després Tivemcnt.
Jenny passa son bras autour de la taille de Lucienne, et l'embrassa sur la joue.
— Vous n'avez donc jamais été grondée par votre maman, lui dit-elle, que vous êtes si émue pour une légère observation. On m'en dit bien d'autres à moi, allez, et ça ne me fâche pas. Voyons, ajoutât-elle, vous n'avez plus envie de travailler, laissez le crochet; les orphéonistes s'en vont, courons dans le salon faire un peu de musique.
— C'est cela, mes enfants, dit madame Després, étudiez la sonate de Mo/art à quatre mains, je l'aime beaucoup.
Les jeunes filles s'éloignèrent; Adrien alla hientfit les rejoindre; la partie de billard était finie, à son grand plaisir.
M. Provot vint s'asseoir près de madame De«prés.
— Comment t chère madame, dit-il, on vous laisse seule?
— Oui, reprit-elle, et je ne suis pas fâchée du têle-à-tète que cela me procure, j'ai à vous parler.
— A moi?
— A vous, à propos de voire nièce. Je veux vous faire quelques observations sur la façon dont vous rélevez. Entre mamans, cela se peut.
— Entre mamans ? dît M. Provot en écarquillant les yeux.
— Certes, n'êtes-vous pas un peu la mère de Lucienne? Elle était orpheline, vous l'avez recueillie et élevée, pas trop mal, je l'avoue; elle a bon cœur, elle est douce et sans vanité. Cependant, à bien des détails, il est visible qu'elle n'a pas eu de mère pour la guider dans la vie.
— En effet, balbutia M. Provot avec embarras.
— Tenez, ses toilettes d'abord qui ne sont pas tout à fait celles d'une jeune fille.
— Ah I vraiment!
— Ne vous fâchez pas. Qu'est-ce qu'un homme, franchement, peut entendre aux chiffons? Comment peut-il comprendre le plus ou moins de convenance d'une couleur ou d'une étoffe? Le fait est que dans l'absolu c'est peu important ; on peut avoir un perroquet sur sou chapeau, porter une robe rouge, un manteau bleu et des gants verts, sans cesser d'être une très-honnète personne; mais, dans les conventions mondaines, tout a son in^porlance. La jeune fille doit être guidée dans le choix de ses toilettes. Si on la laisse libre, on peut être sûr qu'elle s'habillera comme un chien savant ou comme une
grand'mëre. Cette fois, ce n'est pas le cas : Lucienne est très-élégante, trop élégante.
— En effet.
— Elle porte des dentelles I et très-belles, ma foi I elle avait hier un Sehu en poiot d'Angleterre !.. des plumes, des fpous-frous à n'en plus finir I Une jeune fille doit être simple et avoir avant tout l'air d'une jeune flUe.
— Une jeune flUe... parfaitement... dit M. Provot de plus en plus troublé.
— Vous ne m'en voulez pas, reprit madame Després. Si je n'avais pas une estime sincère et une profonde sympathie pour Lucienne, je ne parlerais pas ainsi.
— Ab I madame, vous êtes mille fois bonne, et je TOUS remercie de faire mon éducation d'oncle.
— Parions que votre nièce a lu des romans, continua madame Després.
— Elle en a lu, Jb le confesse.
^Làl j'en étais sûre! s'écria madame Després, est-ce qu'une jeune fille doit lire des romans et se bourrer la tête d'un tas de folies ? Qu'est-ce que deviendraient les mères de famille si leurs filles lisaient des romans? Il n'y aurait plus moyen de vivre en repos. Je comprends mainleuant pourquoi votre nièce est si souvent rêveuse, absorbée ; pourquoi j'ai quelquefois surpris sur son visage des expressions douloureuses qui m'effrayaient presque. Elle songeait à quelque héros ridicule qui s'est fail sauter la tète par amour pour quelque donzelle. Ëst-cti