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que Jenny est rêveuse ? la voyez-vous autrement que rïeuse et paisible 7 Aussi elle n'a lu que des ouvrages approuvés par M. l'arcbevCque.
— Ça doit être peu gai, objecta timidemeut M, Provot.
— A leur &ge, elles ont bien d'autres façons de s'amuser : la promenade, la danse; le moindre ruban les rend folles de joie. D'ailleurs, leur imagination travaille bien assez comme cela, elle n'a pas besoin d'aliments. Vous avez de la chance encore que votre nièce soit restée honnête. Arec une pareille éducation, tout était possible. Qu'auriez-vous dit si elle s'était fait enlever par un garçon coiffeur pour mettre un roman en action ?
— En effet... un pareil événement... murmura M. Provot, qui s'agitait sur sa chaise comme si elle eût été rembourrée d'épines.
— Chut ! dit brusquement madame Després en lui posant la main sur le bras, voici les enfants.
M. Provot poussa un soupir de soulagement. Jamais conversation ne lui avait été si pénible.
— Te baignes-tu, m6re? dit Adrien en s'approchant.
— Les vagues sont encore bien fortes pour moi, répondit-elle, j'aime autant ne pas me baigner.
— Tu as bien raison, maman, s'écria Jenny.
C'est moi qui ne me baignerais pour rien au monde 1
— Nous connaissons ton héroïsme, dit Adrien en riant.
— Ma foi, je suis d'avis qu'il est bien inutile de
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s'exposer sans raison, dit M. Provot. Si c'était pour sauver quelqu'un, pour rendre serriceàla patrie, ou seulement à la science, d'accord; je serais le premier à dire : En avant 1 Mais risquer de se noyer sans aucun motif, par fanfaronnade, non, je n'en suis plus; moquez-vous de moi si vous voulez, je ne me baigne pas, je vais lire mon journal. Dame, mon cher, je ne suis pas un fort nageur commô vous.
— Allons, dit Lucienne, il n'y a que M. Adrien et moi qui ayons l'audace d'affronter la fureur des flots.
— Faites bien attention, au moins, dît madame Després.
— Sois tranquille, dit Adrien ; d'ailleurs la mer esta peine houleuse.
— Peut-on dire çal s'écria Jenny en frappant ses mains l'une contre l'autre, les vagues tombant comme des cataractes.
Lucienne et Adrien s'éloignèrent en Mantetonse moquant de la peur de Jenny. Mais cette peur même venait de faire naître une singulière idée dans l'esprit de Lucienne.
— Je vais faire comme si je me noyais, se disaitelle. Il me sauverai Et je saurai bien lire sur son visage si je lui suis vraiment tout à fait indifférente.
Le jeune homme, prêt avant elle, était déjà dans l'eau lorsqu'elle sortit de sa cabine; il semblait bondir de vague en vague, et il filait avec rapidité vers le large.
— Quelle force! quelle audacel se disait Lucienne
debout sur la grève et grelottant un peu dans son
peignoir de flanelle.
Elle restait là immobile, perdue dans une contemplation inquiète. Le vent secouait l'élotTe qu'elle serrait autour d'elle ; l'écumodela dernière vague venait mouiller ses pieds.
— N'ayez crainte, ma petite dame! lui cria le baigneur; donnez-moi. la maiUj je vais vous faire entrer. N'allez pas trop loin, ajouta-t-il lorsque Lucienne eut franchi les premières vagues, la mer est un peu brutale.
Elle attendait qu'Adrien revint vers le rivage, pour mettre son projet à exécution.
— Je pousserai un cri, pensail-clle, puis je me laisserai couler bravement.
Mais le jeune homme continuait à s'éloigner; elle le voyait à peine, les vagues le lui cachaient à cb qu instant; la fatigue commençait à la gagner, elle s'essoufflait; l'écume dos vagues, la frappant sans cesse au visage, l'étourdissait.
— Je pourrais bien me noyer pour de bon I se ditelle.
Personne ne se baignait et, comme la mer était houleuse, on n'avait pas mis le canot à l'eau. Lucienne était loin du rivage, elle regarda autour d'elle avec un commencement d'angoisse. Son cœur battait vivement ; mais elle ne voulait pas appeler, ce n'était pas par le baigneur qu'elle désirait être secourue.
— Du calme, voyons! se dil-olle.
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Elle nagea plus Tigoureusement et atteignit le radeau sur lequel les nageurs peuvent se reposer. Elle s'y accrocha des 4leu:c oiains. 11 était violemmenE secoué, et il était difficile de s'y tenir. Cependant ce point d'appui rendit un peu de calme à Lucienne. Adrien revenait.
— A quoi bon tenter l'expérience? se disait la jeune femme; il ne m'aime pas, c'est certain. A-t-il un instant fait la moindre attention à moi? 11 asans doute un autre amour dans le coeur.
Et elle le regardait, luttant avec la mer, si fort et si gracieux, faisant par instant surgir son torse hors de l'eau, puis se renversant comme sur un lit au milieu des vagues qui le berçaient.
— Il ne m'aime pas, il ne m'aimera jamais I murmurait-elle, en sentant des larmes lui venir aux yeux.
Tout à coup, un cboc brusque lui fit l&cher prise; elle fut repoussée loin du radeau.
Un cri monta jusqu'à ses lèvres, mais l'eau loi remplit la bouche. Un bourdonnement formidable ronfla à ses oreilles. Elle leva les bras, cherchant à s'accrocher à quelque chose ; ce qui la fit enfoncer. Elle revint presque aussitôt à la surface. Son bonnet avait été emporté, ses cheveux l'aveuglaient. Une vague très-haute la submergea.
Avant qu'elle eût perdu connaissance, elle fut ramenée à l'air par Adrien, qui avait été près d'elle en un instant.
Il la saisit d'abord par les cheveux, et elle lui en-
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foDça ses doigls dans le bras avec cette effroyable vigueur qu'acquièrent ceux qui se noient. Mais elle savait assez nager pour se rassurer vite, et l'étreinte se desserra. Le jeune homme la soutint sans peine jusqu'au rivage.
Il la lit asseoir sur les galets et s'assit à c6lë d'elle.
— J'ai eu si peur, que j'ai manqué de me noyer avec vous! dit-il,
— Pourquoi m'avez-vous sauvée? dit Lucienne.
— Comment! pourquoi?..
Mais il s'arrêta devant l'expression du visage de Lucienne. Paie, les cheveux collés le long des joues, les lèvres tremblantes, les dents serrées, elle était presque effrayante.
— Elle a mal aux nerfs, elle va s'évanouir ! s'écria Adrien qui se leva vivement ot l'emporta dans ses bras.
Lucienne appuya son visnge sur la poitrine du jeune homme pour cacher un sourire de joie. Elle avait vu sa p&leur et l'inquiète sollicitude de son regard. Elle entendait bondir près de son oreille ce cœur qu'elle avait cru glacé. Il lui semblait que ces bras nerveux qui l'emportaient s'étaient refermés sur elle avec une violence passionnée qni trahissait autre chose qu'une pitié banale.
On les entourait; il y avait un rassemblement sur la plage. M. Provot était accouru avec madame Després et Jenny.
, — Là, vous voyezià quoi cela serl-il, ces fanfa-
roanades? disait-il. Vous ai-je assez prévenue? Si TOUS m'aviez écoulé...
— Ce n'est pas le moment de la gronder, dit madame Després. Jenny, cours à rhftlel chercher un grog bien chaud ^ pendant ce temps, je vais l'aider à s'habiller.
— S'il y a du bon sens à risquer sa vie pour un bain froid! marmottait M. Provot.
— Que voulez-vous, mon oncle? dit Lucienne, je suis ainsi, je donnerais volontiers ma vie pour uir instant de bonheur.
Elle entra dans sa cabine avec madame Després, pendant qu'au dehors on se racontait les péripéties de l'accident.
— Moi, je l'ai vue foncer, et puis elle agitait ses mains comme ça, disait une pêcheuse qui portait des crabes et des salicoques dans une hotte suspendue à son dos.
— Heureusement que ce jeune homme n'était pas loia d'elle. Le temps de mettre le canot à l'eau et de la rejoindre, elle aurait eu ,1e temps de se noyer.
— Elle a dû boire un bon coup tout de même.
— Vous verrez que les journaux de Rouen vont parler de mon aventure, disait Lucienne qui de sa cabine entendait tous ces propos.
Au dîner, Lucienne était plus gaie que de coutume. Elle ne se ressentait nullement de son plongeon et ne voulut pas renoncer à une représentation qui avait lieu le soir au Casino et dont on parlait depuis une semaine.
Les acteurs engagés par M. Duplanchet étaient arrivés quelques jours auparavant. Ils composaient la troupe en déroute d'un petit thé&tre de province qui venait de faire raillite. Le directeur du casino de F..., maître du grand hôtel des Bains de la Vlage, avait profité de celte occasion pour les avoir presque pour rien ; il les logeait au-dessus des écuries et les nourrissait des restes de la table d'hôte, il leur attribuait de plus une petite part des recettes illusoires qu'on aurait pu encaisser ; mais les pauvres diables, qui avaient traversé bien des jours amers, étaient heureux d'avoir l'abri et la pâture. 11 leur semblait avoir atteint un port dans lequel ils po'uvaient se reposer et reprendre des forces pour de nouvelles luttes. ,-
Ils dînaient, dans la grande salle du restaurant, à
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une table spéciale, où ils venaient s'asseoir lorsque les étrangers de la table d'bôLe en étaient au rôti, et on leur servait les plats déjà froids.
Les convives de M. Duplaacbet, qui s'étaient augmentés récemment d'une nombreuse famille américaine, observaient avec curiosilé les malheureux acteurs très-gênés dans leur piteuse toileUe, parlant bas et riant discrètement.
L'étoile de la troupe était une femme d'une quarantaine d'années, pâle, d'une ligure assez distinguée, mais marquée de la petite vérole. Née tragédienne, les hasards de la scène avaient modifié sa vocation, et elle remplissait les rAles d'ingénue, de mère noble ou de grande coquette, selon les besoins du directeur. Résignée et douce, sans orgueil, elle se disait cependant que, si une occasion — qui n'était jamais venue — lui eût permis de se faire entendre à Paris, elle eût été appréciée. On l'appelait Héléna Richard. Elle était grosse de sept mois.
Son mari, plus jeune qu'elle, l'avait épousée par amour ; ils réunissaient leur misère et s'aidaient mutuellement à la supporter; mais l'enfant qui leur venait créait pour eux ua souci nouveau. Hippolyte Richard était grand, maigre, osseux; sa barbe rude, soigneusement rasée, bleuissait son menton et ses joues creuses. Il avait un tempérament de comique; mais il jouait aussi lesjeunes premiers et les traîtres. La troupe n'étant pas nombreuse, il fallait se multiplier.
Une grosse petite femme blonde, aux cheveux
tout ébouriffés et qui semblaient poussiéreux, tenait les rôles de soubrette ou de grande dame indiffê' remmeut; elle pou.vait aussi cbanter une petite romance dans les intermèdes; elle s'appelait Marie Lepot. Ce nom était pour ses camarades une source inépuisable- de plaisanteries ; elle vivait maritalement avec le père noble de la troupe, Bernard Cbanoine. C'était un bomme grand, gras ot bonasse, malgré la brutalité de ses manières et les vibrations féroces de sa fois de basse. H avait été, en Amérique, engagé avec d'autres par un imprésario qui les avait plantés là et laissés dans le pétrin. Bernard Cbanoine en avait vu de toutes les couleurs, et, pour se consoler dans les mauvais pas, il avait coutume de dire : n C'était encore pis que cela en Amérique 1 » Ce voyage lamentable était l'événemeut capital de sa vie, et il en racontait volontiers les péripéties. Le dernier membre de l'association était un petit être fluet, à Sgure de belette, que l'on avait surnommé Panurge, parce qu'il ressemblait à une illustration de ce personnage qui avait été longtemps collée à la vitrine d'un libraire, en face du tbéàlre, dans une ville oii ils jouaient. En effet, ses cbeveux longs et bouffants, sous la casquette sans visière qui semblait trop petite pour sa tête, sa vareuse courte, son pantalon vert bouteille très-collant, lui donnaient assez l'aspect d'une Qgure du moyen âge.
Aucun déboire ne pouvait tuerl'espérance dans cet esprit naïf et ardent. Sur une illusion qui s'écroulait il installait une cbimère qu'il nourrissait de rêves
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dorés, jusqu'au jour où elle mourait d'inanition; mais elle avait fait des petits, lesquels, forts et bien constitués, devaient tenir tout ce qu'avait promis leur mère. Rien ne le rebutait, rien n'ébranlait sa foi dans la destinée, et, perdu dans ses r&ves d'avenir, il sentait à peine les rigueurs de la vie présente. La jour où nous le trouvons assis h la table de M. Duplancbet, Panurgeétait perplexe; ses grands yeux jaunes se Gxaient en s'écarquillant sur la pointe de son long nez un peu rouge du bout dans sa p&leur d'anémique.
— Mon cber, disait-il à Hippolyte Richard, je ne sais pas du tout comment je vais m'en tirer, si ces deux engagements m'arrivenlà la fois. Naturellement j'opte pour Paris, mais que va penser de moi le directeur du théâtre de Lyon? il va me prendre pour un fantoche.
— Dame I à moins de le couper en deux, dit Hippolyte d'un air narquois,
— Laisse donc 1 dit Marie Lepot, les directeurs n'ont jamais répondu aux pombreuses pétitions que lu leur adresses. Ceux-là ne vont pas faire exception à la règle.
— Je suis sûr que si, dit Panurge en secouant son abondante chevelure. Les autres ne m'ont pas répondu parce qu'ils étaient absents; ou bien mes lettres ne sont pas parvenues.
— Les employés de la poste connaissent son écriture et ils confisquent tes missives pour avoir des autographes, dit Hippolyte.
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Tous éclatèrent de rire.
— GhutI chut I dit Héiéna Richard, nous allons scandaliser les bourgeois.
— Soyons très- distingués, dit Chanoine de sa voix profonde, tâchons de ressembler à des notaires.
Lucienne regardait souvent le groupe des acteurs. N'élaient-ils pas des frères pour elle? leurs toilettes râpées, leurs visages flétris, sur lesquels la fatigue et la misère avaient tracé des plis amers, lui faisaient mal à voir.
Ils buvaient du cidre. Lucienne se pencha vers l'oreille de M. Provot et lui parla bas. Celui-ci appela le garçon et lui dit quelques mots à l'oreille Le garçon fit un signe d'intelligence et s'éloigna.
Peu après, une bouteille de Champagne faisait son apparition sur la table des comédiens.
— C'est M. Uuplanchet qui nous fait celte gracieuseté ? demanda Marie Lepot.
— Non, dit le garçon à demi-voix. Une personne qui ne veut pas être connue, et qui vous applaudira tout à l'heure, offre ce Champagne aux dames.
— Nous le boirons à la santé de l'inconnu, dit Héléna.
Le bouchon sauta. Jenny poussa un petit cri.
— Sont- ils incroyables, ces bobOmesl dit tout bas madame Després, ils n'ont pas de semelles à leurs souliers, et ils boivent du Champagne.
. Le soir, la grande salle du casino resplendissait ; les girandoles se miraient dans les dorures, dans les glaces, dans le parquet arcM-cîré. On avait rangé
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des chaises et des bancs devant la petite scène, qui s'ouvrait sur une des faces de la salle et était voilée par une toile rouge et jaune beaucoup plus largo que haute.
L'orchestre, composé d'un piano à queue de Pleyol, d'un coroet à piston et d'un trombone, était placé au pied de la scène, un peu adroite, pour ne pas gêner les spectateurs. On joua l'ouverture de 2(impa. Les musiciens soufflaient dans le cuivre en reployant le menton, en gonflant leurs joues empourprées et, sous leurs sourcils relevés, roulaient de gros jeas bleus qui semblaient sortir de la tête. Le piano était tenu par l'organiste de la paroisse. Les sons purs de l'instrument contrastaient bizarrement avec les couacs et les mugissements des cuivres.
Lorsque le pianiste jouait seul, et que ses acolytes s'essuyaient le front et vidaient en les secouant leurs instruments, c'était un repos délicieux pour les auditeurs. Mais lorsque le trombone se déchaînait, tous les épigastres étaient secoués d'une vibration douloureuse et les dames en riant se bouchaient les oreilles.
Les chaises étaient presque toutes occupées. Une représentation est chose si rare dans cette ville qui ne possède pas de théAtre, que toutes les bourgeoises et tous les petits commerçants avaient retenu des places. Ils étaient arrivés de bonne heare pour être devant. 11 y avait madame Dumont et son fils, petit crevé de province, élégiaque et naïf; madame Heurtebise, la boulangère, imperturbable devant les sou-
rires moqueurs qu'elle soulevait sur son passage, trèsparée et le nez incandescent; les trois demoiselles Lenoir, qui tenaient une librairie sur la place du Marché ; le docteur Dartoc, tr&s-brun, les pommettes rouges, bien mis, empressé auprès des dames et gémissant sans cesse sur la vie de province ; les employés du télégraphe ; la femme du maire, le maire lui-rnSmc; toute la société de la ville enOn. Les étrangers s'étaient peu dérangés, l'hatel du Chariot-d'Or, l'hAtel du grand-Cerf n'avaient envoyé personne. On était venu de chez M. Duplanchet parce que c'était tout près. La famille américaine nouvellement arrivée, composée du père, de la mère, de deux filles et de trois garçons, tous ornés de mentons très-longs, était rangée sur une seule ligne, les enfants parlant très-haut dans la langue maternelle.
Lucienne était un peu en arrière, mais elle avait Adrien à côté d'elle, et elle n'eût pas donné sa place pour le fauteuil du président de la République.
Quelque chose était survenu entre eu:ï qui avait rompu la glace. Ils se parlaient à demi-voix de choses insignifiantes, pour le plaisir de se parler tout bas. Une fois, Lucienne l'appela : k Mon sauveur I »
. — Est-ce uu reproche encore? demanda Adrien.
— Peut-èlre.
— Vous vouliez vous noyer?
— Qui sait? Pourquoi ne pas mourir lorsque la vie n'est pas telle qu'on la voudrait?
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Adrien la regarda, puis lui saisit la main à travei's les dentelles du manteau qu'elle avait laissé glisser de son épaule, et la serra vivement.
— Enfant 1 dit-il.
La toile se levait. On jouait un vieux vaudeville qui fit beaucoup rire. Les acteurs furent trouvés excellents; on les rappela.
— Les pauvres diables, ils ont beaucoup plus de talent que moi I se disait Lucienne; mais j'ai la jambe bien faite et une jolie frimousse, j'ai tout de suite réussi.
On chanta une petite opérette, une paysannerie o& parut un Normand en bonnet de colon, et on termina par une pantomime.
Cettesoirée laissa dans l'esprit de Lucienne comme une traînée lumineuse. Jamais une première représentation aux BoulTes ou aux Variétés, tandis que, triomphante dans sa loge et dans sa toilette audacieuse, elle recueillait les hommages muets des lorgnettes braquées sur elle, ne lui avait causé un tel plaisir. Qu'étaient les bavardages des gommeux empressés autour d'elle, et même ceux des journalistes soi-disant spirituels, à cAté des quelques mots échangés avec ce jeune homme obscur, aux mœurs bourgeoises et simples, mais qui commençait à 6tre tout pour elle?
Elle avait cru lire entre les paroles, dans le regard, dans l'inflexion de la voix, l'aveu d'un Sentiment à l'existence duquel sa vie était désormais suspendue. Cependant, à mesure que cette soirée
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s'éloignait d'elle, le doute rentrait dans son esprit ; rien ne venait confirmer les suppositions qu'elle avait faites. Adrien avait repris sa réserve ordinaire; peut-être s'était-elle méprise à ce mouvement de sympathie. 11 lui avait serré la main, cependant; mais ce pouvait être par simple galanterie , et comme contraint par la phrase trop transparente qu'elle lui avait dite .
Elle retomba dans ses angoisses. Au milieu de ses colères contre lui, l'idée qu'il avait au cœur un autre amour lui revenait, et consolait son amourpropre tout en la faisant souffrir ; mais elle voulait triompher. Elle passait des heures à sa toilette, repreuaut des robes trop fastueuses, qui faisaient l'admiration de Jenny.
Une grande amitié liait à présent les deux jeunes filles ; elles se tutoyaient. Lucienne ne quittait pins la sœur, pour être plus souvent auprès du frère. Le lieu où elles se réunissaient de préférence était le grand salon du Casino. Désert pendant la journée, les volets fermés y entretenaient une fraîcheur et un demi-jour très-agréables. Madame Després n'y venait jamais, parce qu'elle n'y voyait pas clair pour sa tapisserie, et M. Provot restait avec elle sous la tente de la terrasse.
— Nous sommes là entre enfants, disait Jenuy.
Le piano résonnait dans la salle vide; elles pataugeaient à travers la sonate de Mozart, qu'elles écorchaient impitoyablement. Quelquefois elles recommençaient et essayaient de compter. Souvent Lu-
cienne chantait. Sa voix fraîche, trop faible au théâtre, était charmante dans un salon; c'étaitun moyen, de séduction, elle l'essayait sur Adrien. Seulement, elle ne savait que des chansons de café-concert et des fragments d'opérettes en vogue. Elle sentait bien que ce n'était pas cela qu'il aurait fallu, mais elle n'était pas assez musicienne pour apprendre quelque chose toute seule ; elle chantait donc la Timbale d'argent, la Femme à barbe, et autres chefsd'œuvre.
Un jour, Adrien, qui lisait à demi couché sur un divan du grand salon, se leva brusquement.
— Pourquoi chantez-vous cela , mademoiselle ? dit-il le sourcil froncé. Un pareil refrain sur vos lèvres fait songer à ce conte de fée dans lequel des souris rouges et des crapauds sortent de la bouche d'une princesse.
— Est-il malhonnête I s'écria Jenny, qui écoutait la chanson de toutes ses oreilles.
— Je ne chanterai plus, dit Lucienne en baissant la tête et en laissant retomber ses mains.
— Que tu es bete, dit Jenny ; est-ce que tu vas td laisser faire la loi par monsieur mon fiëre?
— Pardonnez-moi ce mouvement brutal, mademoiselle, dit Adrien ému eu voyant des larmes dans les yeux de Lucienne. Votre voix a un charme exti ème, mais je voudrais que ce qu'elle dit ne g&te point ce qu'elle chante.
— Indiquez-moi ce que je dois chanter, répondit Lucienne.
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Il lui parla des mélodies de Schubert, Le jour même, elle envoya une dépSctie à nn éditeur de musique; le lendemain, elle eut le cahier de mélodies. Mais laquelle choisir et comment l'apprendre? Elle alla trouver l'organiste, M. Martel. C'était un petit homme gras, aux mains courtes, à l'aspect monacal, très-myope, qui, au piano, se pencbait.sur la musique en faisant saillir ses coudes. Lucienne lui tendit le cahier et le pria de la mettre en étal de chanter, en s'accompagnant, la plus jolie de ces mélodies. 11 ne connaissait que la Sérénade; il la lui désigna sans hésiter, et l'on se mit au travail.
Huit jours pins tard, Adrien, qui lisait un livre de droit dans un petit salon voisin de la grande salle du casino, entendit la voix claire de Lucienne attaquer avec douceur et expression la Sérénade de ' Schubert. Il se leva et courut vers la jeune femme, qui acheva le morceau d'une voix un peu tremblante mais sans se tromper.
— Que vous ôtes charmante 1 lui dit-il; au lieu de m'en vouloir de ma brutalité, vous avez suivi mon conseil, et maintenant ce sont des perles et des diamants qui tombent de vos lèvres,
— Vous êtes content? dit Lucienne en levant les yeux vers lui.
Il lui prit les deux mains, et, sans parler, la regarda longuement dans les yeux.
Ce regard faisait courir une flamme joyeuse dans le sang de Lucienne. Son cœur battait si fort que le
souffle lui manquait; elle avait envie de crier, de se jeter dans les bras du Jeune bomme ; mais elle restait immobile sur le tabouret 4u piano, comme fascinée.
En ce moment, Jenny entra brusquement, trèsrouge et très-agitée.
— Maman te demande, dit-elle à son frère. — Tu sais, ce n'est pas vrai, conLiniia-t-elle en parlant à Lucienne quand Adrien se fut éloigné, mais j'ai quelque chose à te dire.
— Quoi donc?
— Oh ! une confidence, quelque chose d'extraordinaire. Devine...
— Comment veux-tu?,.
— J'ai un amoureux.
— Es-tu folle? s'écria Lucienne très-effrayée.
— Est-ce que tu vas me faire de la morale? Alors ■ je ne dis plus rien. C'est très-gentil d'avoir un amoureux, je veux dire quelqu'un qui vous aime! Toutes mes amies, à la pension, disent qu'elles en ont un, ou même deux. Est-ce que tu n'en as pas, toi? Oh I sil tu es trop joliel Je parle pour la demi-douzaine. Tu sais, maman me croit très-niaise; mais je ne le suis pas tant que ça. Elle s'imagine que je n'ai pas lu de romans; elle se trompe. Mal vina, la femme de chambre, m'en a prêté; je volais des bouts de bougie, et je lisais, le soir, dans mon lit.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Lucienne.
Jenny éclata de rire.
— Tu es impayable, dit-elle : je ne t'aurais pas
crue si pimbêche. Si tu te mets du cûté des parents, et si tu as l'iotention de rapporter, dis-le, je ne te racoDterai pas mon histoire.
— Comment peux-tu avoir une pareille idée? reprit Lucienne s^efTorçant d'être calme. Voyons, qui est-ce, ton amoureus?
— Obi je n'en sais rien... On ne va pas si vite I
— Ab 1.. Ht Lucienne qui respira.
— Voilà! j'ai trouvé une lettre, dans ma chambre, sur mon oreiller. Heureusement que je suis entrée seule. Haman m'avait envoyé chercher un fichu de laine p Tce qu'elle avait froid. Et j'ai trouvé cette lettre. Tiens, mon nom est dessus : a Mademoiselle Jenny Després, u Et comme ça sent bon t
— Voyons, lis-moi le poulet, dit Lucienne.
Jenny déplia la lettre et lut.
(I Mademoiselle!
n Comme l'étoile du marin, vous vous levez dans n ma nuit noire... »
— Obi ohl
— Tu ne trouves pas ça joli ?
— Continue.
d Mais vous ne brillez pas pour moi seul, hélas I n Tout le monde vous contemple et vous adore. B Votre cour, je le gage, doit faire envie à celle de n plus d'une Majesté... »
— Comme il se trompe 1 dit Jenny, en s'interrompant; il compose ma cour à lui tout seul.
Elle reprit :
« ...Vous trouverez, j'imagine, bien hardi qu'un
Il jeune inconnu ose ainsi dévoiler son cœur devant u vos grands yeux de reine... »
— C'est un royaliste, décidément I dit Lucienne.
— Mais non, c'est un marin, dit Jenny, tu vas voir :
« Je pousse ce cri de détresse pour être sauvé du » naufrage. Je me fie à mon étoile. Dans quelques n semaines un navire m'emportera, pour toujours ■> peut-être. Ah I si au moins je sentais sur mon )) cœur un mot de vousl. Vous allez décider de » mon sort. Dans deux jours, je saurai, par votre » silence ou par votre réponse, si vous vous raillez ji de moi ou si j'ai droit h votre pitié I Écrivez, poste » restante, à F., aus initiales M. D. Que votre vo- B lonlé s'accomplisse! »
— Voilai ce n'est pas trop mal tourné, n'est-ce pas? dit Jenny, en reployant la lettre.
— Tu ne vas pas répondre à cet imbécile, j'espère 1 dit Lucienne.
— Comment 1 ne pas lui répondre I Mais alors il ne m'écrira plus, et je n'aurai qu'une lettre à montrer à mes amies après les vacances. Et puis, d'abord, ajouta-t-elle gravement, qui te dit que je ne l'aime pas?
— Comment! l'aimer ! tu sais donc qui c'est?
— Non, mais cane fait rien, dit Jenny, je le vois. Il est p&le, avec de grands yeux languissants et une petite moustache retroussée.
— Et s'il n'était pas tel que tu l'imagines, dit Lucienne en riant.
— C'est impossible! Mais à la rigueur, je modiOerais ua peu mon idéal.
— Es-tu enfaBtl Et que vas-tu lui répondre, voyons?
— Je vais lui donner un rendez-vous.
— En vérité 1 Et où cela ?
— A l'église, dimanche, pendant la graDd'messe.
— Et alors..?
— Alors,jeleregarderai, et je verrai s'il me platt.
— Et puis?
-~ S'il me plait, je lui demanderai de m'écrire encore, pour tâcher de mieux connaître son esprit et son caractère.
— Et si ses lettres, comme sa personne, répondent à ton rôve, reprit Lucienne en devenant tout à coup sérieuse; si lu crois qu'il l'aime vraiment; si lu sens que toi aussi tu l'aimes... que feras-tu? dis-moi, que feras-lu?
— Ehl c'est bien simple, reprit Jenny en regardant Lucienne avec surprise ; je dirai tout à maman. Alors il demandera ma main.
— C'est vrai; moi, je ne songeais pas à cela, dit Lucienne en pâlissant un peu.
— Que croyais-tu donc? Je ne veux pas me faire enlever, Je suppose!
— Mais, Jenny, si la m^re refusait son consentement?
— Je tâcherais de l'oublier, dit Jenny en soupirant.
— El si lu ne pouvais pas?
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— J'attendrais ma majorité.
— C'est juste. L'idée d'oublier la famille et le monde, pour courir dans les bras d'un homme qu'elle aimerait, ne peut mfime pas Tenir à une jeune ûlle pure et bien élevée.
— Mais c'est bien sûr I Perds-tu la tète? dit Jenny; croîs-tu que je serais assez folle pour me faire chasser de la société, et pour devenir ce que maman appelle « une flUe perdue 7 »
Elle prononça ces mots avec un tel accent de mépris que Lucienne se sentit le coeur traversé comme d'un coup de poignard.
Jenny ne pouvait rester bien longtemps sérieuse ; elle reprit son air mutin.
— Allons, viens vite, dit-elle à Luciennej nous écrirons dans ta chambre ; nous serons plus tranquilles.
Lucienne ferma le piano, prit son cahier de mélodies et suivit Jenny.
— Passons derrière le Casino, pour ne pas rencontrer mon frère qui me gronderait de l'avoir attrapé, dit la jeune fille en ouvrant une porte qui donnait sur les coulisses du thé&tre.
Dans la chambre de Lucienne, elles s'enfermèrent à clef.
— As-tu du papier à lettre? demanda Jenny.
— Oui, répondit Lucienne en ouvrant un buvard en cuir de Russie.
— Mais il est marqué à ton chiffre. Un fameux chiffre même I il lient la moitié de la feuille.
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— J'en al sans marque, dilLucienoe; mais tu D'as pas songé à une chose : « si ce jeune inconnu », comme il se nomme, ne te platt pas, il aura entre les mains des lettres de toi qui pourront te compromettre.
— Je ne signerai pas.
— Mais ton écriture? écoute, laisse-moi écrire à ta place.
— Eli I alors, c'est toi qui te compromettrais, et sans aucun avantage.
— Ohl moi, je ne risque rien, je suis tropgàtéel dit Lucienne avec un triste sourire. Et puis, comme ce n'est pas à moi que ce monsieur a écrit, je pourrai toujours dire que je me suis moquée de lui.
— Eh bien, écris,
— Nous allons être trôs-brèves et très-sèches, dit Lucienne en trempant la plume dans l'encre.
— Ne le maltraite pas trop.
— Plus on rudoie les hommes, plus ils vous aiment.
— Vraiment? Alors, rudoyons-le, dilJenny, le front penché sur la feuille blanche.
Lucienne écrivit :
« Pour qu'on sache si son audace mérite un éclat i> de rire ou un sourire d'indulgence, que le jeune » inconnu ose se montrer en plein jour; qu'il soit, » dimanche, près du bénitier, à la sortie de la
» S'il n'est pas beau comme Apollon lui-même) Il on lui conseille de ne pas sortir de l'ombre. »
— Très-bien ! s'écria Jenny ; maintenant l'adresse ; puis j'irai jçler la lettre dans la botte de l'hAte).
— Pas tant d'empressementi dit Lucienne en refermant le buvard sur la lettre, i) te donne deux jours pour prononcer son arrêt, ne te précipite pas ainsi sur la boite aux lettres; ce serait manquer de dignité. Fais-le un peu languir, ne réponds qu'au dernier moment.
— Décidément, tu es très-forte ! dit Jenny en regardant son amie avec admiration.
— N'est-ce pas? dit Lucienne'^vec un pli amer des lèvres. Maintenant va retrouver ta mère, conlinua-l-elle, elle pourrait s'étonner de celte longue absence.
— Tu ne viens pas?
— Non, Je vais me recoiffer pour le dîner.
— La coquette! toujours à sa toilette! dit Jenny en embrassant Lucienne. Et tu veux me faire croire que tu n'as pas d'amoureux I
Elle s'enfuit, puis rouvrit la porte.
— Tu sais, dit-elle, en menaçant Lucienne du doigt, ce que tu ne veux pas avouer, je le devine. Je . le découvrirai, ton amoureux, et je crois que je brûle.
Lorsqu'elle fut seule, Lucienne se jeta sur le ca* napé et se mit à réfléchir.
— J'ai bien fait, se dit-elle, de ne pas contrarier cette obère innocente enfant, et de me faire sa complice. Sans cela elle se fût cachée de moi et eût agi seule avec l'étourderïe de son âge. Comme celai si
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quelque chose de fâcheux résulte de celte niaise aventure, c'est sur moi que le blâme reLombera. Et qu'importe une tache de plus sur une étoffe déjà souillée I
Elle se leva et s'accouda à la fenêtre. Elle regarda la mer éblouissante sous le soleil qui commençait à descendre.
Sa pensée avait changé de direction. Elle revoyait le regard d'Adrien tombant sur elle et l'enveloppant d'un frisson singulier. Une colombe amoureuse du faucon qui la tient palpitante d'effroi sous sa serre, lui semblait une image exacte de ce qu^elje avait éprouvé.
Mais pourquoi était-elle ainsi? Jusqu'à ce jour elle s'était considérée comme très-supérieure aux hommes. Puisqu'ils payaient très-cher le plaisir d'être maltraités par elle et d'obéir à ses moindres caprices, et qu'elle ne trouvait aucun agrément à leur société, c'est qu'elle valait quelque chose et qu'eux ne valaient rien ; tel était le raisonnement instinctif qu'elle s'était fait. Mais sa conviction chancelait. Elle avait obéi avec empressement à un avis donné brutalement par un homme qui ne se souciait pas beaucoup d'elle, il lui avait jeté pour récompense un regard dont le souvenir seul la bouleversait.
— Ah! j'aime, j'aimel murmura-t-elle. C'est fini, je suis prise comme dans un filet de feu ; je n'échapperai pas.
On commençait à revenir de la plage. Des groupes
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passaient en causant, en riant. Elle se pencha pour voir arriver Adrien.
Des voitures filaient rapidement. Mas Dumont passa à cheval ; il avait des hottes, un feutre, une ceinture de flanelle, une cravache dont il cinglait la croupe de sa lourde monture, plus habituée à la paisible charrue qu'au galop furieux qu'on voulait lui faire prendre. Un grand garçon maigre, au nez mélancolique, juché sur un vélocipède, .arriva comme un éclair et dépassa le cheval. M. Provot apparut le premier à l'angle du restaurant, qui fait un coude à quelques pas de la grande porte de l'hôtel. Jenny venait ensuite, appuyant sa tête sur l'épaule de sa mère.
— Tu as donc fait quelque mauvais tour que lu me câlines comme cela? disait madame Després eii caressant les cheveux de Jenny.
Adrien marchait le dernier. Il leva les yeux vers Lucienne et lui sourit.
Elle porta la main à sa bouche pour lai envoyer un baiser... Maïs elle se souvint qu'elle était maintenant une jeune fille très-convenable; et elle se retira vivement de la fenêtre.
Quand la cloche du dîner tinta et que Lucienne sortit de sa chambre, Adrien sortit au même moment de la sienne. Il l'attendit.
— Mademoiselle, lui dit-il lorsqu'elle fut près de lui, je voudrais vous parler, vous parler à vous seule quelques instants, ce soir. Le voulez-vous?
— Mon Dieu I me parler, à moi I ce soir I balbutia Lucienne toute troublée.
— Tenez, là tout près, sur la falaise — après le dîner — quand tout le monde sera au salon. Est-ce convenu?
— Oui, ce soir, sur la falaise, murmura Lucienne qui le regardait avec des yeus égarés.
— Cbut! voici votre oncle, dit Adrien en s'éloignant. A ce soir.
M. ProTot sortait de sa chambre. Lucienne prit son bras ; elle ne pouvait pas se tenir debout.
— 11 sait tout, se disait<elle pendant le diner ; il connaît ma véritable position, il va me prier de partir sans esclandre et de cesser d'abuser ainsi la bonne foi de sa famille. — Mais non, reprenait-elle un instant plus tard, il m'a souri si doucement tout à l'heure I 11 veut peut-être me dire qu'il m'aime..
Cependant, elle se souvenait de l'expression grave du jeune bomme en lui demandant ce rendezvous, et de nouveau l'inquiétude lui serrait le cœur.
Elle le regardait pour tâcber de lire dans ses yeux, mais il était impénétrable.
Elle était au supplice. Il lui fut impossible de manger. Ne voulant pas cependant qu'on la crdt malade et qu'on s'occupât d'elle, elle se forçait h avaler des morceaux qui l'étranglaient. Elle unit par dire qu'elle s'était bourrée de g&teaux dans la journée.
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LUCIENNR 79
Le dloer s'acheva enfin ; les comédiens arrivèrent. MarieLepotavail fait des frais de toilette; elle portait une robe vert-pomme un peu passée, avec des dentelles blancbes ; les Américains parurent trouver cela joli.
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AussilAt qu'elleQpul s'échapper, Lucienne feignit . de monter dans sa chambre; puis elle redescendit. Elle traversa une cour de l'hôtel, et poussa une barrière qui s'ouvrait du côté de la falaise.
Elle grarit la pente raide en courant tout d'une baleine.
Arrivée au somcnet, elle appuya ses deux mains sur son cœur, qui battait avec violence, et aspira longuement l'air libre et frais des hauteurs.
Le soleil se couchait. Une moitié de sou disque, pareil à une braise, était encore visible sur la mer; mais elle s'enfonçait rapidement. La pourpre du ciel se fondait au zénith dans des teintes lilas et vert pftle d'une fluidité exquise, puis se mêlait à un azur presque insensible, qui s'affirmait peu à peu et s'assombrissait en se rapprochant de l'autre horizon. Les pentes des vallons semblaient revêtues de velours foncé, tandis que les sommets gardaient encore la fraîcheur vive de leur verdure. Elles se découpaient vigoureusement sur le ciel léger.
Lucienne avait enveloppé sa tête d'un voile de ca-
cheoiire blanc; les bouts de ce voUe flottaient autour d'elle. Elle songea que cette blancheur pouvait la faire remarquer d'en bas, et elle s'étendit sur l'berbe. Mais lorsqu'elle vit venir Adrien, elle se leva et marcha vers lui.
11 lui prit les mains, et la regarda un instant avec tant de douceur, que la crainte qui glaçait le sang de Lucienne s'évanouit comme la gelée au soleil.
— Vous avez deviné, n'est-ce pas? lui dit-il, vous savez ce que je veux vous dire?
— Moi? non, je n'ai rien deviné, dit la jeune fille, d'une voix si faible qu'il l'entendait à peine.
— Vous feignez de ne pas me comprendre, Lucienne; vous voulez m'entendre dire que je vous aime.
— Voua m'aimez ! vousl
— ' De toute mon Ame, et depuis longtemps.
Vraiment, ne le saviez-vous pas?
— Gomment l'aurais-je su? vous avez toujours été avec moi plein de froideur, vous sembliez me fuir plutAt que me chercher. J'ai cru, au contraire, que je vous inspirais de l'aversion.
— Me reprocherez-vous ma réserve et mon respect, Lucienne? L'amour qui m'envahissait était trop grand et trop profond pour que je consentisse à le gaspiller en galanteries vulgaires. Et puis, je l'avoue, au commencement je luttais contre lui. Bien des choses en vous m'inquiétaient, je ne voulais pas vous vouer toute ma vie sans réflexion; j'étais sévère pour moi-même; je faisais taire l'ardeur de
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la jeunesse, j'écartais de mes yeux l'éblouissement que me causait votre beftuté, et j'étudiais froidement votre caractère et votre cœur. J'ai vu bicnlAt que l'indulgence et la faiblesse de votre oncle étaient seules responsables de quelques bizarreries de manières que vous aviez contraclêes et qui choquaient ma rigidité bourgeoise. Ces ombres légères disparaîtront au soufOe de l'amour. J'ai compris votre cœur passionné et bon; je crois vous connaître aujourd'hui, Lucienne, et je cède avec bonheur à mon amour.
Lucienne semblait foudroyée; ses oreilles lui tintaient, ses dents claquaient. Des flots de paroles se pressaient sur ses lèvres; mais elle demeurait muette.
Adrien la Ûl asseoir sur l'herbe et s'assit à çAté d'elle.
— Écoutez, chère bien-aîmée, dit-il, je n'ai que vingt-quatre ans, mais je suis plus sérieux qu'on ne l'est d'ordinaire à mon &ge, et je puis déjà, sans regret, fixer ma vie à jamais. Ma nature, un peu farouche, m'a tenu assez éloigné des femmes. Je n'en ai jamais aimé aucune; vousêtes la première aimée, vous serez la seule. Voulez-vous être ma femme, Lucienne? Je vous jure de vous rendre heureuse tant que je vivrai.
— Ahl je vous en conjure, ne me parlez pas ainsi I s'écria Lucienne en cachant son visage dans ses mains.
— Je ne vous demande pas de me répondre tout de suite, sans avoir réfléchi; mais dites-moi au
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moina si votre cœur est libre, sî tous n'avez jamais aimé.
— Oh ! jamais I jamais ! dil-elle avec une vivacité extraordinaire .
— Alors vous m'aimez, û'esl-ce pas? Oh I vos yeux me l'ont dit; sans cela je n'aurais pas osé vous parler si tôt. Je les sentais toujours peser sur moi, ces yeux terribles. Je ne les regardais pas, mais ils me bouleversaient, ils me brûlaient. Bien souvent je m'enfuyais pour ne pas vous laisser voir mon émotion.
— Pardon I pardon 1 dit Lucienne, je ne vous regarderai plus.
— Pourquoi? me serais-je trompé à l'expression de vos regards? Pourtant je ne suis pas fat, j'ai voulu me convaincre avant de croire. Bien souvent je me suis éloigné de vous, pour voir si vous viendriez à moi; et toujours vous êtes venue, attirée comme par un aimant. Était-ce donc pour vous jouer de moi ?
Lucienne tourna la teie vers lui et le regarda un instant en silence.
— ^Je ne puis pourtant pas lui dire que je ne l'aime pas I murmura-t-elle.
Tout à coup elle se leva.
— Je vous aime, Adrien! s'écria-t-elle ; je tous aime follement, comme on n'a jamais aimél je tous adore I
Puis elle s'enfuit. Mais Adrien la rejoignit.
— Prenez mon bras, mademoiselle, dil-il d'une
vois tremblante; la nuit est obscure, il n^est pas prudent de marcher seule.
Ils descendirent la falaise silencieusement. Arrivés & la cour de l'hôtel, ils se séparèrent.
— Donnez-moi votre main, ma fiancée, dit Adrien.
Elle lui laissa prendre sa main glacée ; il la baisa longuement, puis s'éloigna.
Lucienne s'élança dans sa chambre et s'enferma à double tour. Elle se jeta à genoux devant son lit et cacha sa figure dans les plis des draps.
— Ahl je [suis folle I s'éciia-t-elle, folle de bonheur 1 folle d'épouvante I
Elle resta longtemps ainsi, comme ensevelie. Puis elle se mil à baiser sa propre main, celle où il avait appuyé ses lèvres.
— Ah I il est à moi I II m'aime I Est-ce bien possible? se disait-elle en secouant ses larmes.
Elle alla s'asseoir devant son miroir.
— C'est bien moi. Je ne rêve pas. C'est moi qu'il aime. C'est pour moi qu'il est si beau. Ses yeux pâles, si fiers et si doux, son front, ses lèvres sévères, c'est à moi. Mon regard ne pourra pas s'arracher de lui maintenant. 11 m'aime moi I J'en deviens folle.
Elle courut àsa toilette et mouilla d'eau son frontbrfilant; mais, après avoir fait quelques tours dans . la chambre, elle revint à son miroir, et reprit son ardente rêverie.
— Comme sa vois vibrait «olennelle et tendre I II me semble qu'elle tremble encore à mon oreille. Il
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me parlait gravement, commfl à celle qu'on veut aimer et respecter toujours.
Soudain, elle devint toute p&le.
— Durespectlàmoil.. Mais c'estde la démence I Et je l'ai laissé parler, et je u'ai pas arrêté sur ses lèvres ces mots qui n'étaient pas faits pour moi 1 Oh I j'ai joué une ioFAnie comédie. Ge n'est pas à moi qu'il donnait son amour, c'est à une chaste jeune fille qu'il pourrait épouser. Cet amour, que j'ai dé< robe un instant, il me faudra le rendre.
Elle éclata en sanglots.
— Mon Dieu I mon Dieu qu'est-ce que je vais devenir ? Je l'aime tant.
Bientôt elle se redressa.
— Mais, puisqu'il ne nH rien, à quoi bon me désoler? Si je deviens ce que je parais 6tre, je serai bien la femme qu'il aime. Ha vie passée serS effacée ; pour lui elle n'aura jamais existé. Je n'ai pas le droit de m'éloigner de lui, puisqu'il m'ûme. Il serait malheureux sans moi. Je ne peux pas le rendre malheureux. Ob ! comme je vais l'aimerl je lui ferai une vie de paradis.
Elle frappa de la main un coup violent sur la table.
— Oui ! je défie qui que ce soit de l'aimer autant que je l'aimerai I Je ne suis pas une petite fille ignorante et timide. Sans avoir jamais éprouvé de tendresse, j'ai vu palpiter l'amour auprès de moi. Cette passion, je saurai la nourrir, la vivifier ; et jamais la flamme ne s'éteindra sur l'autel. Oui, je n'existe que
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86 LUCIBNNE
depuis aujourd'hui. L'amour me rachète. Toules les anciennes infamies sont consumées par l'amour. Adrien, je serai ta femme, et notre existence à deux sera le ciel.
A ce moment, on heurta doucementà la porte.
— C'est moi, Lucienne, dit la voix de M. Provot. Lucienne bondit sur ses pieds. Un voile de feu
passa devant ses yeux, elle laissa échapper un cri sourd pareil à un râle.
— Ah ! je faisais un rêve bien doux, mais le réveil est terrible, se dit-elle. Voilà la réalité : M. Provot, mon amant, qui frappe, parce qu'il aledroitd'entrer. Je voulais éLre la femme d'Adrien, moil Mais tout ce quej'ai, tout ce que je suis appartientà ce vieillard. Les robes qui me parent, la teinture de mes cheveux, le dîner que je mange, c'est à lui. C'est lui qui payera la note de l'hôtel. Pauvre Adrien, je te réservais les restes de cet être ridicule. Je voulais que ton baiser essuy&t sur ma bouche les horribles baisers de cet homme I Je savais bien que je devenais folle.
— Voyons, Lucienne, ne fais pas semblant de dormir, dit la voix de M. Provot, ouvre-moi.
— Avant celui-ci, c'était aussi un vieillard qui pouvait frapper à ma porte. Il était plus vieux en" core, mais plus riche; il avait une santé très-faible; mais jç n'ai pas eu de chance : il n'est pas mort.
M. Provot frappa plus fort.
— Avant lui, c'était un journaliste sans talent, plein d'orgueil et de fiel. Je crus qu'il ferait mon
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éloge dansson journal, mais il ne parla jamais de moi. Un jour il me battit, et je le quittai.
— Voyons, te moques-tu de moi ? dit la voix de M. Provot, c'est ridicule !
Ctiaque coup frappé à sa porte semblait évoquer pour elle une des infamies de sa vie passée.
— Le directeur d'un petit théâtre avait précédé le journaliste. C'était le premier, celui-là ; il me 6t débuter à son théâtre; mais c'était un malhonnête homme, il fit banqueroute et me reprit les bijoux qu'il m'avait donnés. Mon Dieu ! ja n'ai pas vingt ans, et quelle liste longue et lamentable, hélas I
— Bopsoir, ma chère, dit M, Provot, je ne veux pas faire de scandale ici, mais tu mêle paieras.
Lucienne se proinenait à grands pas dans sa chambre.
— J'avais perdu l'esprit. J'étais comme ces oiseaux qui cachent leur tgte sous leur aile et s'imaginent qu'on ne les voit plus. Je croyais que tous ces gens-là allaient cesser d'exister ; qu'ils ne me connaîtraient plus, parce que je neveux plus les connaHre ; que je pourrais, passant dans la rue, arrêter sur leurs lèvres leur sourire familier I Tous les cabotins, mes camarades, et toutes les bonnes amies qui m'entraînaient dans leurs folies ou partageaient les miennes, ils auraient oublié mon visage I Ëttoat Paris qui m'appelle par mon nom! Adrien, pardonne-moi d'avoir un instant rêvé d'être la
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Elle prit sa tète dans ses mains ; elle s'enfonça las OQgles dans le front.
Tout à coup elle dit à voix haute :
— Voyons, je vais me tuer.
Elle Ht un geste joyeux et comme triomphant.
— C'est cela ! c'est cela I je ne peux pas vivre à présent. Non, je ne peux pas, c'est impossible. Il me semble que ma tête est dans une fournaise. Qu'est-ce que je ferais dans la vie? Rien du tout... Et puis je ne veux pas. Je n'ai pas la force desouffrir, moi; je ne suis pas habituée à cela. Mourir, c'est très-simple. On meurt, et le chagrin meurt aussi. C'est pourquoi je me tue.
Elle réfléchit et chercha un moment.
— J'ai un canif, je vais m'ouvrir les veines. D'abord aux pieds, puis aux bras. Ce n'est pas difUcile. Tout mon sang coulera. Jedeviendrai trës-pSIe, trèsfaible, et je mourrai sans souffrir.
Elle chercha parmi ses objets de toilette, prit un canif et l'ouvrit.
— Il coupe très-bien, c'est cela, dilrelle.
Elle posa le canif sur la table.
— Je vais écrire à Adrien, pensa-t-elle. Je lui dirai qui je suis. Comme je serai morte quand il lira ma lettre^ il me pardonnera. Oui, je vais lui écrire longuement. Je lut expliquerai tout ce que j'ai souffert cette nuit; toute ma honte, tout mon repentir ; tout mon amour aussi. 11 comprendra. 11 se souviendra de moi sans mépris, peut-être avec regret.
Elle ouvrit son buvard. La lettre qu'elle avait écrite pour Jenny au u jeune inconnu » lui apparut. Un sourire triste crispa ses lèvres.
— Bient&t, se dit-elle, cette amie si confiante et si tendre n'aura plus pour moi que du dédain et de l'horreur.
Elle prit une feuille blanche et commença à écrire, d'une main tremblante :
a Je suis une misérable, indigne de vous; je vous Il ai lâchement trompé. Mais je vous ai aimé, et je » meurs... »
Elle n'alla pas plus loin, et, jetant sa tête sur ses bras, elle pleura à chaudes larmes.
Minuit venait de sonner. Le silence régnait dans tout l'hôtel. Au dehors, on entendait le bruit sourd de la mer.
Tout à coup, un éclair passa dans les yenx de Lucienne, et elle éclata de rire.
— Ah çà, j'ai le délire I s'écria-t-elle d'une voix vibrante. Qu'est-ce qui me prend ? Je ne suis pas une honnête femme? Eh bien, tant mieux I Me marier, pleurer, mourir, pourquoi faire? Lorsque le bonheur est là devant moi, et que je n'ai qu'à le prendre ! Je suis jolie, il est jeune. Je vais lui dire tout simplement qu'il s'est trompé sur ma position, mais non sur mon amour; que je suis à lui ; qu'il peut faire de moi tout ce qu'il voudra. Et nous nous enfuirons ensemble; nous irons en Italie, à Venise. Quel bonheur ce sera d'être emportés, l'un près de l'autre, à travers un pays superbe, que nous ne regarderons
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mfime pasi Quand il ne m'aimera plus, il me laissera. Alors je serai libre de me tuer si je veus. Qu'avais-je donc à me désoler ainsi ?
Elle se regarda dans son miroir.
— Jamais mes yeux n'ont en un tel éclat, se ditelle. Ces secousses, ces émotions m'ont rendue plus belle. Je voudrais qu'il me vtl ainsi... Eb bien, pourquoi ne me verrait-il pas? A quoi bon prolonger plus longtemps cette situation fausse? Puisque je suis décidée à lui dire la vérité, pourquoi attendre? L'heure .est propice à une telle confidence. Je vais
• aller le trouver dans sa chambre, et tout lui dire. Comme il va être étonné I Attristé peut-6trel Bah I je saurai bien faire cesser sa tristesse. Voyons, ilfaut se mettre sous les armes d'abord.
Avec une impatience fébrile, elle ouvrit une de ses malles, et, après avoir cherché quelques instants, elle prit un ravissant peignoir de baliste et de dentelle et le jeta sur son lit. Puis elle ôta sa robe, déroula sa magnifique chevelure d'or, et l'éparpilla sur ses épaules. A l'aide d'un crayon d'argent, elle fonça un peu ses sourcils et le bord de ses yeux, mit du pose sur ses lèvres, enroula à son cou un collier de perles, s'inonda de parfums, puis enfila le peignoir et glissa ses petits pieds dans des pantoufles de velours, qui ne faisaient aucun bruit en se posant sur le parquet.
— S'il ne m'aimait déjà, il m'aimerait dans un instant, dit-elle en se mirant.
Elle ouvrit la porte.
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LCCIBNNE 91
Le cri de la serrure la Bl reculer.
— Suis-je béte ! Btrelle.
Elle avança la tSle hors de la porte : il n'y avait riea qu'une vague obscurité et un silence profoiid.
Elle sortit sans lumière et referma sa porte.
Sa chambre s'ouvrait sur un très-long corridor, et n'avait pour vis-à-vis que la muraille, le bâtiment étant peu profond. Lucienne gagna celte muraille pour passer le plus loin possible des chambres et courir moins de chances d'6tre entendue. Elle s'avança lentement, retenant son souffle.
La première porte après la sienne était celle d'une chambre inhabitée; puis venait celle de M. Provol; ensuite c'était l'appartement de madame Desprès et de Jenny. La chambre d'Adrien était la dernière. Elle faisait face à une porte vitrée ouvrant sur une sorte de galerie couverte qui reliait deux corps de logis.
Lucienne marchait avec mille précautions ; mais son long peignoir, traînant sur la natte qui recouvrait le plancher, produisait un susurrement presque indistinct, qu'elle trouvait formidable. Elle atteignit la porte vitrée.
Le clair de lune qui traversait les vitres éclairait Irès-vivement l'estrémité du corridor. Elle avança d'un pas. La lueur tomba sur elle ; ce qui lui Bt une impression de gène, presque de honte. CependaDt elle s'approcha de la chambre d'Adrien.
— Il est là, se dit-elle, il dort.
Elle appuya son oreille contre la porte.
— Je voudrais entendre le bruit de sa respiration; mais mon cœur bat trop Tort, je ne puis rien saisir. Ahl cher Adrien, tu ne te doutes pas que je suis près de toi et que dans un instant je serai dans tes bras.
La lumière de la lune posait une étoile sur la cler restée en dehors.
— On dirait qu'il m'attendait, murmura-t-elle. Je Tais entrer sans bruit. J'allumerai la lumière pour qu'il me voie, et je t'éveillerai. Que lui dirai-je d'abord ? Je t'aime 1 Puis je lui expliquerai qui je suis. Je lui ferai coniprendre qu'il ne doit pas m'aimer gravement et avec respect, mais gaiement et tout de suite, comme on aime les femmes que l'on méprise. — Oh! nonl non! pas cela. Je ne pourrai jamais lui dire cela. Il ne m'aimera plus s'il me méprise I Je crois le voir ; ses sourcils s'abaisseront sur ses yeus si doux, qui deviendront terribles ; il crispera sa lèvre dédaigneusement; il me repous* sera... Allons doncl reprit-elle en haussant les épaules, est-ce qu'on me repousse, moi?
Elle posa sa main sur la clef. Mais elle se rejeta vivement en arrière comme si elle eût touché un reptile.
— Nonl nonl nonl je ne peux pas, dit-elle.
J'aime mieux ma souffrance, j'aime mieux en mourir. Je ne veux pas qu'il m'aime comme les autres m'ont aimée.
Elle se laissa tomber à genoux près de la porte et appuya sa tête à la muraille.
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— Je suis perdue I pensait-elle. C'est fini I je ne peux pas Être sa femam et ja ne veux pas lui dire qui je suis. Que vais-je devenir? Sans lui, rien; il n'y a plus rien ; le monde devient noir. Les jours pas, seraient longtemps, longtemps, toujours plus lourds, plus douloureux; c'est impossible. J'aime mieux qu'on me tue. Je ne peux pas soufTrir ainsi, je n'ai ■ Jamais soulTert, je ne sais pas. Je pleure, et les larmes ne me soulagent pas. J'étouffe; il me semble que mon cœur emplit toute ma poitrine. — Ahl il faut que j'entre, il faut qu'il me console; sur sa poitrine loyale, je serai à l'abri, je ne souffrirai plus. Je suis à bout de forces. Personne ne m'assiste, personne ne me conseille... Personnel personne! répéta-t-elle tout haut.
L'éclat de sa voix lui fit peur. Il lui sembla qu'il avait éveillé un léger bruit. Elle se releva vivement et prôta l'oreille.
Elle entendit le frottement d'une allumette contre une boiserie, puis un pétillement. BientAt une porto s'ouvrit, et Jenny parut une lumière à la main.
— Comment! c'est toi. Qu'eslrce que tu fais là? ' dit-elle ; il me semblait bien avoir entendu la voix.
Est-ce que tu es malade? Tu es toute p&le, tu as l'air d'un fantôme.
— Ah ! merci, merci I Tu me sauvesl s'écria Lucienne en se jetant dans les bras de Jenny.
Elle l'embrassa si violemment que la jeune fille eut peur.
— Est ce qu'elle serait somnambule ? se dit-elle 1
— Vois-tu, murmurait Lucienne, j'avais d'alTreux cauchemars, j'étais toute tremblante de peur, mais c'est passé.
Elle ne se rendit pas compte comment Jenny ta ramena dans sa chambre el la fit se recoucher. Accablée par toutes ces émotions, elle s'endormit lourdement.
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Lorqu'elle s'éveilla le matin, elle avait la lêle encore lourde, ayant beaucoup pleuré ; son corps était las et son esprit comme engourdi. Assise sur son lit, le front dans sa main, elle essayait de rassembler ses idées.
Malgré elle, une joie profonde lui emplissait lo cœur : elle élait aimée! Cette pensée dominait toutes ses tristesses. La voix d'Adrien, brûlante et douce, chantait à son oreille et l'empÈchait d'entendre gronder toutes les douleurs qui avaient pris possession d'elle-même. Elle écoutait cette voix, elle reprenait mot par mot les phrases qu'elle avait prononcées ; toutes s'étaient gravées en traits lumineux dans sa mémoire. Mais cetle mémoire, comme un crible, laissait fuir les pensées pénibles. C'était si nouveau pour elle le chagrin ! Un homme riche, subitement ruiné, doit ainsi dans les premiers temps oublier sa misère. Lucienne oubliait. InslincUvoment, elle repoussait loin d'elle la souffrance, cette nouvelle venue, et rouvrait son cœur à la joie.
Cependant, le sentiment de sa situation lui revint
peu à peu. Cette nuit d'angoisse avait laissé bien des meurtrissures à son àme; l'une après l'autre elle les touchait de sa pensée pour aviver leurs lancinations douloureuses. « Oui, mais il m'aimet » répondaitelle toujours aux cruelles suggesUons de son esprit.
Elle se leva et fit sa toilette machinalenaent. De temps à autre, elle venait appuyer son front contre la vitre et regardait au dehors, sans voir. D'ailleurs, un brouillard blanc traînait sur la mer et cachait tout l'horizon. Ce brouillard semblait flotter aussi dans le cerveau de Lucienne et retirer tout contour & ses idées. Ses yeux lui faisaient mal, un cercle bleu&tre les estompait C'était la première fois qu'ils s'étaient gonflés de larmes; elle avait pour la première fois crié sous une peine morale. Elle eu était tout abasourdie.
Elle sentait pourtant qu'il lui fallait prendre une résolution, et elle avait peur de ce qu'elle allait décider comme de la pointe d'une lame dingée par elle-même contre son cœur.
— Que vais-je fiîre? se disait-elle tout en repoussant la réponse qui montait jusqu'à ses lâvres.
Partir! cette pensée s'imposa bient&t. Elle lui causa une sensation de douleur physique, un choc à l'estomac et du froid dans les veines.
Voulant se mettre en garde contre elle-même et se fermer la retraite, elle sortit pour aller annoncer à M. Provol sa résolution. Elle trouva le vieillard dans sa chambre, les mains derrière le dos, se ba-
lançant sur ses pieds, et regardant d'un air maussade par la fenêtre ouverte.
— Ahl c'est TOUS, dit-il en tournant à demi la
tête.
Puis il se remit à regarder au dehors.
— C'est moi, dit Lucienne, j'ai à vous parler. M. PrOTOt ne répondit rien.
— Il boude, se dit Lucienne; c'est juste, il est dans son droit.
. Il sifflotait un petit air, et continuait à se balancer en faisant crier ses bottines.
— Je TOUS en supplie, mon ami, dit la jeune femme, emmenez-moi, partons d'ici aujourd'hui même, retournons à Paris.
— Ah çàl tu perds la tëtel s'écria M. Provot, en laissant éclater toute sa mauvaise humeur. Tu crois peut-être que je vais céder à tous les caprices d'une personne qui a si peu d'égards pour moi? Tu te trompes, ma chère, il me plaît d'avoir aussi une volonté. Tu me prends vraiment pour une girouette. J'ai pris mes habitudes ici, les bains me font grand bien, le temps est magnifique... mais va te promener! mademoiselle s'ennuie et veut s'en aller. Eb bien, qu'elle s'en aillel je ne la retiens pas. Je ne serai pas f&ché de la voir partir. Je pourrais alors aTOuer à ces braves gens que je les ai trompés, et leur conseiller, s'ils rencontrent ma nièce sur leur chemin, de lui tourner le dos.
— Grand Dieu I s'écria Lucienne, qui devint blême, puis pourpre. Si vous dites cela, je-vous tue.
;. C.OOgIc
M. Provot pouffa de rire.
Lucienne se mit à rire aussi.
— C'est vrai, je suis foile, dil-elle, rendue lâche par ce danger nouveau; depuis hier j'ai les nerfs très-agacés. Je ne sais pas trop ce que je fais. Ce doit être l'air de la mer. C'est pourquoi je voulais partir. Mais je reste, puisque vous le voulez. Seulement ne parlez pas. Ce que j'en dis, c'est autant pour vous que pour moi. En avouant la vérité, vous nous couvririez de ridicuie. J'ai eu des torts envers vous, pardonnez-les moi ; c'étaient les nerfs. Je fais ce que vous voulez; je reste. Vous ne direz rien, n'est-ce pas?
— Puisque tu me cèdes si gentiment, je n'ai aucune raison de faire quelque chose qui te contrarie, dit M. Provot, peu habitué à cette douceur, et qui en était presque ému. Si les nerfs te font mal, il faut prendre un peu d'éther, et ça passera, ajouta-t-il. Seulement je te conseille de ne pas te baigner aujourd'hui.
— Vous avez raison, mon ami, dit Lucienne, je resterai dans ma chambre; lùais que cela ne vous prive pas de votre bain.
— Crois-tu que je doive me mettre à l'eau par ce brouillard ?
— Le soleil l'a déjà à moitié dissipé, et la mer est comme vous l'aimez, unie, sans une ride.
— C'est vrai; il faut profiter du beau temps, dit M. Provot en prenant son chapeau.
Lorsque Lucienne rentra dans sa chambre» elle y
trouva Jenny qui ramassait les robes qui traînaient sor les meubles et sur le tapis.
— Je crois que j'aurai une belle-sœur bien désordonnée, dit-elle.
— Quoil que dis-tu? s'écria Lucienne, quelle belle-sœur? Es-tu folle?
— Nous savons que vous êtes une petite sournoise, dit Jenny; mais je t'avais déjà dit que j'étais bien près de découvrir ton secret. Maintenant il est inutile de faire la discrète. Je sais tout.
— Qu'est-ce que tu sais? Tu ne peux rien savoir^ dit Lucienne en l'attirant près d'elle sur son canapé.
— Tu crois cela ; eh bien, écoute. Adrien est venu dans ma chambre ce matin de très-bonne heure. Comme il n'aime pas se lever tôt, j'ai vu tout de suite qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire. (i Maman n'est pas malade? lui ai-je demandé d'abord. — Non, elle dort, m'a-t-il répondu. Je veux le parler avant son réveil, — Me parler, à moi... sérieusement? n C'était nouveau, mais cela me flattait. Je vis bientôt de quoi il s'agissait, et j'ai confessé le coupable. Il ne demandait pas mieux que de parler : son cœur débordait. Il t'aime comme un fou; il te veut pour femme, et me demande de l'aider à décider maman à le laisser se marier, malgré sa jeunesse. Elle voudrait le voir s'établir seulement lorsqu'il sera avocat et aura au moins vingt-six ou vingtsept ans. Pense donc I un homme de vingt-qualre ans, c'est un gamin I Mais lui ne veut pas attendre. il mourra de chagrin si on le prive de celle qu'il
aime ! Enfin il est fou. Je n'en revenais pas. Si tu le connaissais comme nous, tu comprendrais ma surprise. Il est sauvage et réservé comme une jeune fille, et je l'ai toujours vu avec les femmes glacé comme la bise du nord. Tu peux te vanter de l'avoir métamorphosé. Comment as-tu fait?
— Je ne crois pas avoir donné aucune espérance à M. Després, dit Lucienne presque défaillante.
— Bah I bah I il faut bien faire un peu de façons; mais il parait que ce que tu as dit à Adrien n'était pas bien féroce, car il est fou de joie. Son visage a une expression nouvelle. Il est vraiment beau, monsieur mon frère; mais, avec cet éclair do bonheur dans les yeux, il est superbe. Tiens, je parie qu'il est sous ta fengtre en contemplation.
— Mon Dieu I se disait Lucienne, si elle savait quel coup de poignard me donne chacune de ses paroles I
Jenny avait ouvert la fenêtre.
— Qu'est-ce que je disais!
Adrien se promenait lentement le long de la mer.
Il traversa la chaussée et s'avança les yeux levés. Lucienne s'approcha de la fenêtre.
Après les nuits de fièvre et d'angoisse lorsque le soleil parait, il disperse les épouvantes et rend le calme à l'esprit. Lucienne regarda le jeune homme et, sans le vouloir, lui sourit ; la tempête de son &me s'apaisait.
LUCIENNE m
Jenny tambourinait sur les vitres et fredonnait le premier vers de la sérénade de Don Juan :
Je sais BOUS ta Tenêtre.
Adrien jeta un coup d'œil autour de lui. La plage était déserte. En quelques efforts, s'accrochant à une Persienne du rez-de-chaussée et aux saillies des oaoulures, il atteignit la fenStre et s'assit sur le rebord de pierre. Lucienne avait poussé un cri.
— Oh! ne crains rien, dit Jenny, il grimpe aussi bien qu'il nage. Ne diraiton pas qu'il est assis là sur un canapé?
Le jeune homme regarda Lucienne et lui prit la main. Elle n'avait pas la force de se défendre. Son regard avide plongeait dans les yeux d'Adrien avec une sorte de vertige. Il la sentait frémir; il sentait qu'elle l'aimait éperdument, autant que lutlui-méme l'aimait. Il lui pressait doucement la main ; il y appuya ses lèvres, et Lucienne, toute p&le, n'eut pas la force de résister.
— Eh bien, ne vous gênez pasi s'écria Jenny, embrassez-vous devant moi 1 Monsieur mon frère, vous perdez décidément la tête, vous si soucieux d'ordinaire des convenances, et qui m'avez bien souvent taquinée avec votre morale, je ne vous reconnais plus.'Si les gens du pays vous voyaient suspendu à ce balcon, ils en diraient de belles sur notre compte!
— Tu as raison, je suis fou, dit Adrien; je m'en vais.
Et il redescendit.
— Êtes-vous heureux de vous aimer comme cela 1 dit Jenny, en rejoignant Lucienne qui s'était reUrëe de la fenêtre. Un sourire, un regard, c'est là le langage des amoureux. Vous ne vous 6tes pas dit un mot. Ah I je vous envie.
Jenny soupira, et son regard glissa vers la table sur laquelle s'étalait le buvard en cuir de Russie.
— Dis donc, Lucette, reprit-elle, c'est aujourd'hui vendredi; si nous voulons que la lettre arrive à temps, il faut la mettre à la poste ce soir.
— Quelle lettre? dit Lucienne, s'arracbant avec peine à sa rêverie.
— La lettre à mon soupirant.
— Tu songes encore à cette histoire?
— Quelle vilaine égoïste tu es I Absorbée dans ton amour, voilà que tu oublies déjà tes amis.
— Je t'assure, mignonne, que cet enfantillage m'inquiète un peu.
— Bahl nous ne risquons rien. Nous ne faisons pas de mal. Et puis, vois-tu, mon esprit travaille depuisque j'ai reçu cette lettre; il vaut bien mieux en finir. Si ce jeune homme est laid ou ridicule, mon rêve tombera en poussière et le vent l'eiiiportera.
Ce raisoonen^ent sembla convaincre Lucienne, qui se sentait peu capable de discuter plus longtemps. Elle prit le lettre, la mit dans une enveloppe, et écrivit l'adresse.
Jenny s'empara du billet, qui disparut dans sa poche.
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La cloche du déjeuner linta bientAt, et Lucienne descendit. Lorsqu'elle entra dans la salle à manger, madame Després vint à elle.
— Comme vous êtes pâle, mon enfant, lui dit-elle, auriez-vous passé une mauvaise huit?
Et elle la baisa au front.
Sous ce baiser, Lucienne eut un serrement de cœur.
— Ah I le passé I murmura-t-elle, est-ce donc irrémédiable? '
Une vie singalière commença pour Lucienoo, vie de tortures et de délices. Lorsqu'elle était seule, le sentiment de sa situation l'alFolait de douleur et elle prenait mille résolutions sinistres qui fuyaient de son esprit en présence d'Adrien. Dès qu'il paraissait, toute volonté l'abandonnait; elle se sentait envahie par une émotion souveraine contre laquelle elle ne pouvait lutter. Elle avait aimé Adrien lorsqu'il était froid et en apparence indifférent; que faire contre lui, maintenant que, plein de passion et d'amour, il usait de toute son éloquence et de toutes les séductions de sa beauté pour se faire adorer? EUe voulait le repousser, lui dire qu'il ne pouvait l'avoir pour femme, que c'était impossible ; mais ce beau regard tendre et tyrannique déformait les paroles sur ses lèvres et changeait les refus en aveux.
Elle relardait l'instant du supplice. Lorsqu'on est son propre bourreau, on ne se hâte pas de frapper.
« Tant que l'air sera tiède et le ciel pur, se disaitelle, il restera ici. Ensuite, il faudra partir ou s'expliquer. J'ai donc encore quelques semaines à vi-
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vre. Aprèsce sera la morl ou quelquâ chose de pis. »
Et puis, on ne désespère jamais tout à fait; il semble qu'un événement inconnu va survenir, qui arrangera tout. Jusqu'à la dernière minute, le condamné attend sa grâce.
Madame Després, qui se doutait des intentions de son fils observait M. Provot et tâchait de savoir ce qu'il pensait d'Adrien. Elle l'interrogea môme franchement sur son Qls une après-midi devant Lucienne et Jenny, sur la terrasse du Casino.
— C'estun charmant jeune homme, très-distingué et plein de bon sens, répondit M. Provot.
— Oui, c'est un garçon sérieux que ne touchent pas les travers habituels à son âge, dit madame Després. A l'occasion, il sacrifierait très-certainement son plaisir à son devoir. J'en veux faire un avocat.
On en resta là, M . Provot ne trouvant rien à ajouter. Madame Desprês cherchait en vuiu à bien définir le caractère de cet homme. Elle le trouvait bien élevé, aimable même; mais elle devinait en lui un profond égoîsme, malgré la grande faiblesse qu'il avait pour les volontés de sa nièce. Il aimait sans doute beaucoup cette enfant, pourtant, par instant, il semblait à madame Després que le vieillard se souciait fort peu de Lucienne. Quant à son intelligence, elle élait évidemment très-médiocre. Cela eipliquait la domination qu'avait sur lui la jeune flUe, beaucoup mieux douée et plus énergique. Mais cet homme était-it mauvais? était-il bon 7 Madame Després ne pouvait résoudre celle queslion. En réalité, il n'était
ni l'un ni l'autre. Peu de gens sont lout à fait bons ou toutàfaîL mauvais. C'était une de ces nuUilés comme il y en a tant. Industriel enrit^lli, sa fortune lui donnait une certaine importance aux yeux des gens médiocres. 11 s'était marié jeune et, sans rendre précisément sa femme malheureuse, il l'avait beaucoup négligée, surtout à partir du jour où il était devenu riche. Il aimait à s'amuser, et son argent mettait à sa portée les plaisirs faciles. Pauvre, il eût été sans doute un homme rauKé et un bon époux. Sa femme était morte sans lui laisser d'enfant, et il n'avait pas jugé nécessaire de se remarier. Maintenant il regrettait parfois la vie de famille, le bon fauteuil au coin du foyer tranquille, les habitudes calmes et régulières. Mais c'était là seulement un effet de son égoïsme : il vieillissait, et la vie qu'il menait n'était plus guère faite pouf lui.
Madame Després s'étonnait souvent du peu d'in- ■lérêt qu'il semblait prendre à l'avenir de sa nièce. Elle n'en aimait que davantage la jeune fllle. a Pauvre enfant! se disail-elle, je la plains; rien ne remplace l'amour d'une mère, h
Lucienne s'enfonçait de plus en plus dans des rêveries sans fin,' elle avait des distractions incroyables, répondait tout de travers à ce qu'on lui disait, et souvent ne répondait pas du tout.
— Tu habites dans la lune 1 lui disait [Jenny fâchée de la voir s'intéresser si peu à sa conversation.
Cependant te fameux dimanche était passé, et.
près du béoitier, appuyé contre une colonne, on avait vu le « jeune inconnu » et l'on avait découvert qu'il n'était autre que Max Dumont, la fleur des crevés de F... Jenny, tout le long de la messe, avait ri de cette déconvenue, la figure dans son paroissien. Depuis, ii lai avait envoyé des vers. Elle ne lui répondait plus, mais elle aimait à discourir sur son amoureux et à s'emporter conire lui.
— A-t-on l'idée d'une pareille audace ? disait-elle ; un gamin qui n'est pas encore sorti du collège 1
Lucienne n'entendait pas; elle songeait au bonheur, impossible pour elle, et faisait de tristes retours vers sa vie passée.
— Qu'aurais-je dû faire? se disaitrelle. Et elle ne trouvait pas de réponse.
Seule à seize ans, sans ressources, habituée au luxe, incapable de gagner sa vie, qu'aurait-elle pu faire, en effet ?
Elle regardait Jenny et l'enviait : « Comme c'est facile d'être honnSte lorsqu'on ne manque de rien, se disait-elle; lorsqu'on peut passer des bras de sa mère dans ceux d'un mari, qui continuera à veiller sur vous et à vous protéger; lorsque la vie s'écoule tout naturellement dans ce chemin tracé et bordé de fleurs. Maïs quand, née du hasard, comme moi, élevée tout de travers, gâtée par insouciance plutôt que par tendresse, discernant imparfaitement le bien du mal, on est tout à coup privée du soutien, — que devenir ? De tous côtés on tous tend la main, pour vous aider à tomber. Comment penser même
lOD LUCIENNE
à lutter? Moi du moins je n'y ai pas songé. Existet-il donc des Ëtrescapables de faire faceà la destinée, de triompher, de rester debout? Comment I il aurait fallu habiter une chambre sans tapis, meublée en acajou, se vfitir do laine, manger du bouilli? Non, pas même cela : sans abri, en haillons, en savates, errer te long des rues à la recherche d'un morceau de pain. Et mendier, c'est défendu 1 Un jour, elle dit brusquement à Jenny :
— Que ferais-tu, toi, si tout à coup tu te trouvais sans parents, sans amis, sans argent?
— Quelle horreur 1 s'écria Jenny, où vas-tu chercher de pareilles idées?
— Réponds-moi, je t'en prie.
— Eh bien, je travaillerais.
— A quoi?
■ — A quoi? Je ne sais pas trop. A l'aiguille; j'irais en journée.
— Si tu n'avais pas d'ouvrage? Si on ne te trouvait pas assez habile?
— Je me ferais bonne d'enfants, femme de chambre.
— Si les femmes ne voulaient pas de toi, te trouvant trop jolie?
— Ahl tu m'ennuies I s'écria Jenny. S'il m'était impossible de gagner ma vie, j'irais me jeter à l'eau.
— Mais si, là, continua Lucienne, tu trouvais un homme t'offrant la fortune et le bien-élre, à la condition que tu feindras de l'aimer, que ferais-tu ?
— Je aauterais encore plus vite dans la rivière,
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LlICIEISNE 109
dil Jenny gravement. Ou m'a enseigné qu'il vaut mieux mourir que de commettre certaines actions. Et elle ajouta en riant: — Ah çàl pourquoi me fais-tu toutes ces qneslionssaugrenues?
— Pour savoir, dit Lucienne; je songeais à ce que j'aurais fait sans mon oncle, quand je sais devenue^ orpheline.
— C'est vrai que ta position eût été affreuse, pauvre mignonne, dit Jenny ; mais puisque ton oncle est là et qu'il te g&te et t'aime comme si tu étais sa fille, il est bien inutile de te fourrer toutes ces vilaines idées dans la tête.
Et Jenny embrassa son amie avec effusion.
Lucienne évitait autant qu'elle le pouvait d'être seule avec Adrien. Décidée à reculer le plus loin possible l'instant fatal de l'explication, elle craignait les questions pressantes qu'il lui adressait. H ne comprenait pas pourquoi elle hésitait ainsi à consentir à leur bonheur, et le suppliait de ne parler de leur amour ni à madame Després ni à M. Provot.
Un jour, ils étaient allés s'asseoir, à l'ombre d'un petit bois, sur la falaise. Jenny était avec eus. Lucienne travaillait à ce fameux ouvrage au crochet qu'il fallait toujours défaire, et qui avançait fort peu.
Adi'ien, étendu sur l'herbe devant elle, la regardait, et quelquefois tirait le Ûl qu'elle tenait enroulé à son doigt. Alors elle levait les yeux en souriant, mais les points tombaient et l'ouvrage s'embrouillait de plus en plus, à la grande hilarité de Jenny.
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Jenny, elle, faisait des ruches de gaze blanche pour une robe qu'elle devait mettre quelques jours plus tard. Un grand bal devait avoir lieu au Casiao. La ville entière s'occupait de ce bal, et Jenny n'avait plus d'autre sujet de conversation.
Pourtant elle abandonna son ouvrage tout à coup, pour suivre une paysanne qui allait traire des vaches.
Lucienne essaya de la retenir.
— Je t'apporterai une tasse de lait chaud, lui cria Jenny en s'en fuyant.
— Lucienne, pourquoi craignez-vous d'fttre seule avec moi? pourquoi éviten-vous de me répondre? dit Adrien en prenant les mains de la jeune femme; vous ne m'aimez donc pas ?
— Je vous aime, Adrien, de toute mon âme, dit Lucienne dont la voix tremblait.
— Alors, chère bien-aimée, pourquoi ètes-vous ainsi ? Ma mère s'est aperçue que nous nous aimons ; elle doit s'étonner de mon silence. Et votre oncie, que va-tril penser ? Je m'aperçois très-hien qu'il est fort mécontent depuis quelques jours. Et puis, vous n'avez donc pas h&te d'être ma femme, d'être toute à moi, de ne plus me quitter?
— Votre femme, non I c'est impossible 1 s'écria
Mais, devant la pâleur subite du jeune homme, elle eut peur.
— Non, ce n'est pas cela que je voulais dire, balbutia-t-elle. Je serai votre femme; mais pas
LUCIENNE m
maintenant. Vous êtes bien jeune pour tous marier.
— Lucienne, s'écria le jeune homme, tu me caches , quelque chose, ou bien tu es une coquette qui se
plait à me torturer.
— Moi, vous faire souffrir volontairement! vous ne pouvez le croire, dit-elle ; ne voyez-vous pas queje souffre plus que vous?
— Mais pourquoi ne pas être heureux ? qui donc s'oppose h notre bonheur?
— Mon oncle, dit Lucienne ; il ne veut pas me marier encore. S'il connaissait nos intentions, il refuserait son consentement et m'emmènerait tout dé suite.
Jenny revenait.
— Qu'aveE-vous donc? dit-elle en les regardant l'un après l'autre. Vous sembtez tristes.
— Pourquoi nous taire devant elle? dit Adrien. Lucienne croit que M. Provot est défavorable à nos projets,
— Pourquoi donc Cela? dit Jenny. Il me semble que M. Provot est toujours disposé à faire ce que sa nièce ordonne.
— Il est égoïste, sans doute, et veut la garder auprès de lui. Maïs quel Age avez-vous, Lucienne?
— Vingt ans.
— Alors, dans un an, vous êtes matlresse de vos actions.
— Vous m'attendriez un an? s'écria Lucienne.
— Croyez-vous donc que je ne vous aimerai plus dans un an? Je vous attendrai dix ans s'il le
;. Cookie
faut. Mais votre surpnse m'inquiète; votre amour, à
vous, va donc durer si peu?
— Il durera autant que ma vie, Adrien.
— Alors, nous n'avons rien à craindre; la volonté persistante do deux amants sait vaincre tons les obstacles. D'ailleurs, il est impossible que votre oncle refuse son consentement, puisque dans un an vous échappez à son autorité.
— Peut-être cédera-l-îl, dit Lucienne, qui pAlissait en se voyant de nouveau en danger; maïs laissez-moi le décider moi-mËme, peu à peu, sans brusquerie.
— Elle a raison, dit Jenny ;en étant bien gentille, en le c&linant, Lucienne l'atteadnra bien vite; ce n'est pas un ogre, après tout.
Adrien demeurait préoccupé; il sentait confusément que la jeune femme ne lui avait pas dit la vérité tout entière; une vague jalousie le mordait au cœur.
Lucienne avait détourné la conversation; elle parlait avec agitation de choses indifférentes, mais le regard assombri d'Adrien la remplissait d'inquiétude.
Elle donna bientôt le signal du départ, et l'on redescendit silencieusement vers la plage.
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Des régates avaient eu lien sur la mer dans la journée. Sous un soleil magnîSque, les voiles blanches s'élaient poursuivies les unes les autres, secondées par une jolie brise de nord-est. Les rameurs, en vestes rouges, bleues ou vertes, avaient fait Gler le plus vite possible leurs légers canots sur les lames; bien des concurrents de la course au beaupré, perdant l'équilibre en s'avançant sur le mât frotté de savon, étaient tombés à l'eau ; bien des nageurs, coiffés du cîassique bonnet de coton, s'étaient ' vus forcés de renoncer au couvert d'argent elde revenir à terre après quelques brassées.
On avait distribué les prix en présence du maire, dans la galerie do Casino. Deux vieux matelots, prétendant l'un et l'autre avoir gagné le prix d'une course, avaient injurié l'autorité, s'étaient battus à coups de poing et, finalement, avaient été emmenés par deux gendarmes.
L'heflre du bal allait sonner.
Toutes les jeunes filles, toutes les femmes de la ville étaient devant leur miroir.
Jenny courait à chaque instant de sa chambre à celle de Lucienne; on entendait continuellement le frou-frou de sa robe dans le corridor. Elle venait prier son amie de lui attacher un ruban, de lui poser une fleur; puis elle furetait sur la table de toilette, versait un parfum dans le creux de ses mains, prenait la houppe de cygne et secouait la poudre de riz sur son visage.
— Si maman me voyait I disait-elle, en regardant avec inquiétude du côté delà porte entr'ouverte.
La toilette de Lucienne était simple etcharmante ; elle se composait d'une tunique de crêpe bleu p&le, dont les plis souples retombaient sur une jupe de taffetas de même couleur; elle avait des bleuets dans les cheveux, et autour du cou un rang de turquoises.
— Tu ressembles à un rayon de lune, lui disait Jenny en la tenant par le bout des doigts et en l'admirant de tousses yeux. '
— Toi, tu as l'air de l'aurore ou da printemps, lui répondit Lucienne.
Lorsqu'elles entrèrent au bal, l'orchestre grondait déjà; on dansait un quadrille dans le grand salon.
Ceux qui ne dansaient pas regardèrent beaucoup Lucienne; les hommes avec admiration, les femmes avec mauvaise humeur. Elle b^ssa les yeux sous ces regards qui la gênaient et l'irritaient.
— Comme je suis changée 1 se disait-elle. Autrefois, ces petits triomphes de vanité étaiEfnt mes plus grands plaisirs.
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Jenny lui poussa le coude tout à coup.
— Voilà Mas Dumont, dit-elle loul bas.
Lo jeune inconnu passait, en elfet, donnant le bras à sa mère, une belle femme un peu trop grande. 11 poussa un soupir en voyant Jenny, et leva les yeux vei-sle plafond.
L'espiègle jeune fille cacba un sourire moqueur derrière son éventail.
— Pauvre garçoni murmura -t-elle.
Lucienne chercbait des yeux Adrien. Elle le découvrit enfin adossé au chambranle d'une porte. Son visage avait une expression qui effraya la jaune femme. Il la regardait, mais avec une sorte de froideur et presque avec colère.
— Qu'ai-je donc fait? se dit-elle; serait-il jaloux de ces regards fixés sur moi ? Non, ce serait indigne de lui. Mais qu'a-t-il? Mon Dieu! je ne suis donc pas assez malheureuse?
Jenny s'éloigna au bras d'un cavalier. Quelqu'un s'inclinait depuis un instant devant Lucienne, en l'invitant pour une polka. C'était Max Dumont. Lucienne jeta un regard suppliant à Adrien. Comment I il ne venait pas près d'elle, il ne l'invitait pas, il laissait un autre l'emmener. 11 fallait bien répondre. Elle prit le bras de son danseur, et s'éloigna en baissant latôte. ^
— Tout le monde vous proclame la reine du bal, lui dit Max.
— Tout le monde excepté vous, n'est-ce pas? dit Lucienne, faisant un efi'ort pour cacber son trouble.
lie LUCIENNE
— Celui qui sent sa vue trop faible pour oser regarder le soleil adore une simple étoile, dit le jeune homme d'une vois emphatique.
— Vous aimez beaucoup à parler des étoiles.
— J'aime les étoiles, j'aime la mer.
— Vous serez marin, n'est-ce pas?
— Non, je ne crois pas, ma mère serait trop malheureuse.
— Ah 1 je croyais que tous alliez partir pour un long Toyage.
— Je vois que vous connaissez mon secret, dit le jeune Max en soupirant. J'ai osé écrire à mademoiselle Jenny, votre amie.
— Je le sais, en effet ; c'est moi qui vous ai répondu.
— Ah! mon Dieu I elle ne m'aime pas ? elle se moque de moi?
— C'est asseî vraisemblable, dit Lucienne.
— Quel bonheur! s'écria Max, je vais être trësmalheureux, je vais souffrir d'une peine d'amour; le désespoir va me briser le cœur.
Lucienne ne put s'empêcher de rire, à cette réponse tout à fait inattendue ; maïs sa gaieté dura peu.
— Vous êtes un enfant, dit-elle; ne parlez pas légèrement de choses que vous ignorez.
— Si je suis un enfant, la douleur fera de moi un homme, dit Max. L'amour malheureux n'est-il pas beaucoup plus violent et plus profond que l'autre; dès qu'il est réciproque, l'amour devient banal.
— Quel Age avez-vous? demanda Lucienne.
— Dii-buit ans.
— Ah I dit-elle avec un sourire.
— Vous ne trouvez pas que j'ai raison? reprit-il. Deux êtres qui s'aiment, s'épousent et ont beaucoup d'enfants, connaissez-vous nen de plus plat?
— Vous dites des folies, répondit Lucienne, qui n'écouta plus les divagations de son danseur.
Bientôt, se disant lasse, elle retourna à sa place prés de madame Després, qui faisait consciencieusement tapisserie. M. Provot était allé jouer au billard.
— Regardez donc Jenny, dit madame Després à Lucienne, la joie éclate dans toute sa personne, ses pieds n'ont plus l'air de toucher le parquet. Ce n'est pas elle qui reviendrait s'asseoir avant que l'orchestre se soit tul Vousn'aimez donc pas la danse, vous?
— La femme devrait pouvoir choisir son danseur, répondit Lucienne; rien n'est plus ennuyeux que de danser avec quelqu'un qu'on ne connatt pas.
— Quand on aime la danse, on danserait avec un manche à balai, dit madame Després. Vous n'aimez pas le quadrille pour lui-même?
Adrien s'approcba enfin de la jeune femme.
— Valsez-vous, Lucienne? dil-il.
— Avec vous? oui.
— Est-ce celui-là que vous auriez choisi? dit madame Després avec un fin regard.
Lucienne, un peu confuse, baissa les yeux en souriant.
Adrien, sans rien dire, l'eDlratoa dans un tourbillon furieux. Elle n'osait pas lui parier; elle avait peur, sentant bien qu'il s'efforçait de lire en elle et de pénétrer son secret.
Mais le souffle manqua bientôt à la danseuse, et il dut ralentir l'élan trop rapide. Il la regarda alors avec une douceur mêlée de tristesse.
— Comme vous êtes belle ! lui dit-il. 11 est imposable que d'autres ne vous aient pas aimée avant
Lucienne eut un tressaillement.
— Vous doutez de moi, Adrien? dit-elle à voix basse.
— Tenez, Lucienne, dit-il, vous Êtes là, dans mes bras; votre regard me brûle, je respire votre baleine, votre cœur bat tout près du mien, je sais que vous m'aimez et que je vous adore... Eh bien, en ce moment même, je sens qu'une partie de ce cœur est fermée pour moi.
Lucienne crispa sa main sur le bras du jeune bomme; elle cbancelait.
— 11 me semble que je vais m'évanouir dit-elle; cette valse m'a tout étourdie.
Adrien la reconduisit rapidement à sa place.
— Aussi, tu l'as fait tourner trop vite, dit madame Després, en faisant respirer un flacon de sel anglais à Lucienne,
— Ce n'est rien, dit la jeune femme. ■ - Mats elle ne pouvait plus se contenir; toute cette
gaieté autour d'elle, ce bruit, cette musique l'ac-
LUCIENNE lig
câblaient. Elle quitta la salle et s'élança dans le jardin.
Là, elle se jeta sur un banc et laissa éclater les sanglots qui depuis un instant l'étouffaient.
Elle était comme un fugitif qui s'est engagé dans une impasse et ne peut plus échapper à ceux qui le poursuivent. Sa situation, de plus en plus, devenait inextricable ; le réseau de mensonges dont elle s'était entourée allait se rompre ; la crise était imminente. Elle avait beau se débattre, le couteau levé sur elle allait s'abaisser. Pareille à un naufragé qui, à bout de forces, renonce à lutter, elle s'abandonnait' à la douleur et pleurait éperdument, la tête baissée, les ' mains sur le visage.
Elle sentit que, doucement, quelqu'un lui prenait les mains et découvrait ses yeux aveuglés de larmes. Adrien était auprès d'elle. Elle poussa uo faiblti cri et se jeta sur la poitrine du jeune homme, comme un enfant qui se réfugie sur le cœur de sa mère. Ses pleurs redoublaient. Elle était épuisée, lasse de lutter; elle voulait eu Quir, tout lui dire, ot mourir aprËs. Les sanglots, heureusement, l'empCchaient de parler.
— Lucienne, calmez-vous, pargr&ce, disait Adrien en l'entourant de ses bras ; vous me rendez fou.
Il lui essuyait les yeux avec son mouchoir, mais les larmes ne tarissaient pas.
— Voyons, chère, êtes-vous malade? Est-ce un chagrin subit, un souvenir douloureux qui vous met en cet état? Parlez, je vous en supplie.
lïO LUCIENNE
Lucienne secouait la t6to et se serrait avec une énergie fébrile contre la poitrine d'Adrien.
— Quel crime avez-vous donc commis, qui vous arrache de tels sanglots? dit-il après un instant de silence et avec un tremblement dans la voix. Le soupçon qui m'avait traversé le cœur était donc fondé? Vous avez aimé quelqu'un avant moi, n'estce pas? Vous avez commis une faute, vous eies indigne de mon amour? Ahl misérable! s'êcria-l-il en la repoussant loin de lui, pourquoi ne pas m'avoir tout avoué plus tût? pourquoi avoir attendu que mon amour soit devenu ce qu'il est aujourd'hui? En m'arrachant de vous, j'arrache mon ftme de mon corps, ma vie est brisée, je serai malheureux éternellement.
— NonI non! Adrien, ce n'est pas celai s'écria Lucienne, qui devant cette douleur retrouva toute son énergie. — Puisqu'il m'aime & ce point, se disait-elle, il vaut mille fois mieux le troD^per et le rendre heureux que de lui écraser le cœur sous l'horrible vérité.
— Dis-tu vrai? reprit Adrien. Peux-tu me jurer que tu n'as pas été trahie par un homme et que tu n'as aimé personne avant moi?
— Je te le jure, dit Lucienne sans hésiter.
Et elle ne mentait pas. Aucun homme ne l'avait jamais trahie, et c'était Adrien qui le premier lui avait inspiré de l'amour.
Il la reprit dans ses bras et effleura de ses lèvres le front brûlant qui s'appuyait sur son épaule.
— Ah! ma Lucienne, dit-il, je ne souhaite à per< sonne d'éprouver une angoisse pareille à celle qui vient de me tordre le cœur, à la pensée que j'allais te perdre. Comme jff t'aime, mon Dieu!
— Hélas! pensa Lucienne, l'idée delà possibilité du pardon ne lui est mSme pas venue.
— Mais alors, pourquoi ce désespoir? pourquoi, ces larmes? reprit Adrien. Tu as certainement un secret, ma bien-aimée. Mais d'où le vient ce manque de confiance en moi? Comment as-tu le courage de me laisser ignorer ce qui t'oppresse et te désole ainsi? Je t'en conjure, tire-moi d'inquiétude, dismoi la cause de ta tristesse.
Lucienne se taisait. Les sourcils contractés sous un effort désespéré de volonté, elle cbercbait à fixer nettement une pensée qui, brusque et lumineuse comme un éclair, venait de traverser son esprit et de lui laisser entrevoir une issue à cette situation dont il semblait impossible de sortir.
— C'est donc bien terrible? dit Adrien.
— Oui, c'est terrible, dit Lucienne répondant à sa pensée.
— Après l'horrible peur que j'ai eue tout à l'heure, rien ne peut plus m'efTrayer. Parlez, Lucienne, ns me laissez pas dans cette incertitude!
— Pas ce soir, Adrien! je suis brisée, la tète me fait mal, j'ai besoin de calme; et ce que J'ai à vous dire pourrait faire se rouvrir l'écluse mal fermée de mes larmes. Demain je serai plus forte; je vous promets de tout vous apprendre.
— Demain, aurons-nous l'occasion de nous parler seul à seul, comme en ce moment?
— Ëcoutez-moîj ditLucieaae; louLle monde sera fatigué du bai et on se lèvera tard demain ; voulezvous venir me rejoindre vers huit heures à la ferme d'Argent?
— J'irai, dit Adrien; mais vous êtes cruelle de tant retarder cette confidence. Quelle nuit d'angoisses je vais passer!
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Locienne avait b&te d'fitre seule pqur méditer, avec toute la puissance de pensée dont elle était ca* pable, sur le projet qu'elle venait de concevoir, afin d'en rendre l'exécution possible.
Dans cette lutte qu'elle entreprenait contre la vérité, elle devait prévoir, comme un général à la veille d'une bataille, tous les pièges et tous les dangers que pouvait lui susciter l'ennemi. Son mensonge devait être invulnérable.
Elle ne se coucha pas. Toute la nuit, elle marcba Sëvreusement dans sa cbambre, inventant, combinant, perfectionnant le plan de ce combat, dans lequel elle voulait à tout prix triompber.
Quand elle sortit le malin, furtivement, par la porte donnant sur la falaise, elle était armée de toutes pièces, el il lui semblait impossible qu'elle fût vaincue.
Elle courait légèrement dans l'herbe qui mouillait ses fines bottines, et elle serrait autour d'elle un ebaie de dentelle noire jeté sur sa tèta et sur ses
12* J,UCIEN>E
épaules. Une brise un peu Fratche soulevait de son
front les boucles légères de ses cbeveux.
Il fallait bien marcher un quart d'heure pour atteindre la ferme d'Argent, ou plutôt Darjean, du nom de son propriétaire. Elle est située assez avant dans les terres, sur le plateau de la falaise. Les bouquets de bois qui l'entourent et l'abritent des venis du large, font des dépendances de cette ferme un lieu charmant de promenade. Hospitalier d'ailleurs, l'enclos reste ouvert jour et nuit, et l'on peut le traverser ou s'y reposer sans que personne s'inquiète de vous. Lucienne gagna l'entrée principale, une porte à claire-voie grande ouverte, entre deux piliers de briques pointus par le haut. Adrien l'attendait à cette porte. Elle prit son bras.
— Entrons dans le bois, dit-elle. .
Mais ils durent se ranger pour laisser passer un troupeau de moutons qui sortait tumultueusement de la ferme, emportant avec lui une forte odeur d'étable; les bétes bêlaient, se cabraient en se poussant les unes les autres par peur des deux chiens attentifs qui les dirigeaient. Le berger souleva son chapeau et salua d'un bonjour les deux jeunes gens. Ils traversèrent le pré, puis s'enfoncèrent sous les arbres et allèrent s'asseoir sur un vieux banc Termoulu qui oscilla sous leur poids.
De tous cAtés autour d'eux les arbres minces s'élançaient comme des fusées et montaient très-haut; le feuillage, un peu clair-semé, avait cette teinte fraîche et éclatante, cette couleur d'émeraude tra-
versée de lumière, particulière à la verdure des campagnes normandes. Les lambeaux du ciel à travers les branches avaient un éclat argenté que fiiisait valoir encore le ton sombre et chaud d'une grange profilant sur la clarté un coin de son toit de chaume. Sur le sol, velouté par les mousses et tout humide, des foug&res et des herbes folles s'enchevêtraient. Partout un brouillard bleu flottait, rendant les lointains confus et donnant au paysage quelque chose de doux et d'idéal.
La main dans la main, les deux amants se taisaient. Cette paix de la nature les gagnait ; ils ne se hâtaient pas d'entamer un entretien pénible pour tous deux.
Un merle rasant le sol passa tout-près d'eux en poussant des cris stridents. Ce bruit sembla rompre le charme. Adrien serra la main de Lucienne et ta regarda dans les yeux.
— Ehbien,chËre,parlez, dit-il, j'aurai du courage. Le cœur de Lucienne battait violemment; sa voix
était altérée lorsqu'elle commença.
— 'Vous avez perdu votre père, n'est-ce pas, Adrien, dit-elle, et je suis sûre qu'aujourd'hui encore les volontés qu'il manifestait de son vivant vous les respectez?
— Certes, dit le jeune homme, où voulez-vous en venir?
— Si, au moment de mourir, reprit-elle, il vous avait fait jurer d'accomplir une action quelconque, vous lui obéiriez, n'est-ce pas?
JS6 LUCIENNE
— Sans doute, je tiendrais ma promesse, dit Adrien pâle d'anxiété et avec un peu d'hésitation. Mon Dieu I s'écria-t-il tout à coup, on vous a fait jurer de ne jamais vous marier, de vous enterrer vive dans un couvent; esiger une pareille promesse était un acte de folie et votre serment est dérisoire.
Lucienne sourit.
— Ce n'est pas tout à fait cela, dit-elle, en pressant la main du jeune homme. Ëcoutez-moi avec calme; vous saurez bientôt ce que nous devons accomplir.
— J'écoute.
— A vingt et un ans, dit-elle, ma mère, qui jusquelà avait montré pou de goût pour le m.nriage, fut demandée par un jeune homme qu'elle avait rencontré dans un bal. Ses parents refusèrent sa main, ce jeune homme étant sans fortune et couvert de dettes. Mais il avait su toucher ce cœur jusque-là insensible. Ma mère pria, supplia ses parents de consentir à son bonheur. Ce fut en vain. Un beau jour elle s'enfuit. Elle était majeure, elle fit les sommations respectueuses et se maria à Naples, à la légation de France. Elle ne tarda pas à s'apercevoir que rhoname pour lequel elle avait tout sacrifié n'était pas digne de son amour. Il devenait brutal, hargneux, la pressant sans cesse d'écrire à sa famille pour lui demander de l'argent. Elle refusait, trop llère pour s'humilier après s'être révoltée. Bientôt il lui déclara qu'il ne l'avait jamais aimée et ne l'avait recherchéequeparintérët; mais que, puisqu'il
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n'avait pas réussi à l'avoir avec sa dot, il n'était nullement condamné à vivre avec elle. 11 l'abandonna, et en la quittant lui apprit par une lettre qu'elle n'avait aucun droit sur lui, ne s'étant mariée qu'à l'église, et devant un coquin d'accord avec lui, qui avait joué le rôle du consul de France. Ma mère devint à moitié folle; son amour s'écroula, frappé de la foudre. Elle était déshonorée, seule, sans ressources, dans un pays étranger, sur ie point de devenir mère. Vous devinez, Adrien, que je suis née de ce crime. Je devais avant tout vous révéler cette tache de ma naissance.
— Et qu'importe celai s'écria le jeune bomme; me croyez-Tous capable de vous pondre responsable d'une faute commise avant que vous soyez au monde?Nous cacherons ce détail àma mère, voilù tout. Continuez.
— La malheureuse femme, après plusieurs mpis de maladie, pendant lesquels elle fut soignée par la charité publique, se décida à écrire à sa mère : a Je mourrais avec joie si j'étais seule, disait-elle, mais je me dois à l'eufant que je porte dans mon sein. » On vint la chercher immédiatement, et tout lui fut pardonné. Mais elle n'osa jamais avouer qu'elle n'était pas mariée» par boute d'abord, et puis par la crainte qu'on ne voulût lui faire épouser cet homme que maintenant elle esécrait. Elle traîna sa vie comme un boulet pesant; morne, solitaire, haïssant les hommes. Moi seule je la rattachais à l'existence ; elle avait reporté sur moi toutes les affections fer-
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mées pour elle désormais. L'idée que j'aimerais un jour, qu'un homme m'arracherait d'auprès d'elle, et me tromperait peut-être, la plongeait dans des accès de désespoir. Sa santé avait été détruite ; toujours elle fut souffrante. A trente-quatre ans, elle mourut. J'avais douze ans alors. Quelques jours avant sa mort, elle me fit venir près d'elle et solennelle, effrayante avec ses yeux caves et son visage livide, elle me raconta la lamentable histoire de sa jeunesse, n Maintenant, me dit-elle, jd vais te quitter, te laisser seule, sans défense contre la perfidie humaine, si tu veux que je meure tranquille, il faut que tu me fasses le serment que je vais te demander : Lorsqu'un homme te dira qu'il t'aime, et que tu croiras l'aimer, imposez-vous une séparation da trois ans, sans entrevue, sans nouvelles l'un de l'autre; si, après ces trois ans d'épreuve, vous vous aimez encore, peut-être vous aimerez-vous toujours. » Moi, au milieu de mes sanglots, j'ai juré. Trois jours de suite elle m'a fuit répéter ce seiment, et en mourant elle m'a dit une dernière fois: «Tu as juré, n'oublie pas! H
— Mais, c'est insensé 1 s'écria Adrien ; loulo personne douée de bon sens vous déliera de ce serment, fait h une mourante peut-être en proie au délire; à une femme dont la vie avait été empoisonnée, et qui voyait toute chose à travei-s le crêpe de ses malheurs. Non, c'est impossible! Trois ans séparé de vous! trois ans d'enfer, de désespoir! lu es folle I Je ne veux pas, voilà tout.
Ludenne leva bur Adrien des yeux humides et reprit d'une voix suppliante :
— Adrien, ne m'enlevez pas mon peu de courage, soutenez-moi plutôt dans l'accomplissement de mon devoir. Si vous saviez comme mon cœur est, lâche 1 Depuis plusieurs jours je lutte contre moi-même; l'idée de me parjurer, de ne rien dire, d'ôlre heureuse sans subir l'épreuve prescrite par ma mère s'était glissée dans mon esprit ; mais le remords me torturait, j'avais des craintes superstitieuses ; la nuit, d'alTreux cauchemars traversaient mon sommeil. J'ai bien vu que je ne pouvais pas. échapper au serment et que mon bonheur serait compromis sije ne m'y soumettais pas. C'est alors que ta pensée de me séparer de vous m'a plongée dans ce désespoir, dontje vous ai donné hier le triste spectacle.
— Non, non .' tu ne me quitteras pas, lu ne m'infligeras pas ce long supplice! dit Adrien ens'agcnouillant devant elle et en l'enveloppant de ses bras. Il est impossible que tu prennes au sérieux celte romanesque obligation. Tu ne doutes pas de mon amour. Je ne doute pas dn tien. Alors k quoi bon l'épreuve? pourquoi sacrifier follement les plus belles années de notre jeunesse?
— Comment 1 dit Lucienne en lui caiessant les cheveux, vous si énergique, si maître de vous, votre courage faiblit ainsi. Il y a quelques jours, vous disiez que vous m'attendriez dix ans, s'il le fallait.
— Oui, en te voyant souvent, très-souveot, en recevant chaque jour une lettre de toi; mais pas
comme cela ; il y a de quoi mourir. Je ne puis pas
plus me passer de toi que de l'air que je respire.
— Si vous m'aimez, Adrien, il faut consentir h faire ce que je vous demande; sinon, je vous dirai adieu pour toujours.
Il la regarda quelques instants en silence.
— Cette résolution est irrévocable? dit-il.
— Irrévocable.
— Vous m'abandonnerez si je ne me soumets pas? .
— Oui.
— Eh bien, je ferai donc ce que vous voulez, dit Adrien tristement. Pendant trois ans, je traînerai ma vie loin de vous, je t&cberai de ne pas mourir; et, letemps venu, je vous rapporterai mon amour aussi ardent qu'il l'est aujourd'hui.
— Ah ! merci 1 s'écria Lucienne en portant la main du jeune homme à ses lèvres, vous êtes bien tel que je vous souhaitais.
— Êtes-vous sûre de ne pas m'oublier, vous?
— Vous oublier! moil Mais vous n'avez donc pas compris comment je vous aime? Vous ne vous souvenez donc plus avec quelle naïveté je vous ai laissé voir cet amour, né subitement de la première minute où je vous ai connu? J'étais devant vous comme le lion' en face du dompteur, épouvantée et charmée, et je vous ai montré sans honte la sujétion de mon âme, alors que vous sembliez me dédaigner. Mon amour est plus ancien que le vMre; j'ai cette gloire d'avoir aimé la première.
— Ah [ chère, s'écria Adrien, si votre amour a
LUCIENNE I3t
jamais eu ud peu d'avance sur le mien, soyez cerlaine' qu'il est depuis longtemps rejoint et dépassé. Je TOUS déûe de m'aimer autant que je vous aime. Cet amour emplit toute ma vie : il ne peut ni cesser ni s'amoindrir. Je le sens bien à la douleur profonde que me cause, la perspective de cette effrayante séparation.
— Vous travaillerez, Adrien, vous obéirez à votre mère en devenant avocat, vous gagnerez des causes, vous serez célèbre. Pendant ce temps, moi, je m'efforcerai de devenir meilleure, plus digne de vous...
Quelqu'un marchait dans le bois. Adrien abandonna vivement les mains de Lucienne, ettousdeu-Y tournèrent la tête- Us virent un grand vieillard à barbe blanche, coifTé d'un feutre, les jambes serrées par des guêtres, v6tu de toile grise, qui, les mains dans ses poches, marchait d'un pas ferme, suivi d'un vieux chien de.chasse. Il passa à quelques pas des deux jeunes gens et les regarda avec un bon sourire; ce sourire semblait dire : (c Vous avez bien raison de vous aimer, l'amour est ce qu'il y a do mieux sur la terre! »
— Quel beau vieillard, dit Lucienne, qui le suivait des yeux, lorsqu'il fut passi^.. Comme son regard est doux et limpide encore! qui peut-il être?
— Je crois l'avoir entendu nommer M. Lemercier, dit Adrien. On m'a parlé de lui ; c'est un ancien marin, un capitaine de frégate, je crois. A
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l'âge qu'il &, il s'est jeté à l'eau eu plein hiver pour
sauver un enfant qui se noyait.
— Cela ne surprend pas lorsqu'on a tu son visage, dit Lucienne. Mais il est temps de rentrer ; on pourrait nous rencontrer et mal parler de nous.
Elle reprit le bras d'Adrien, et ils s'en revinrent par un autre chemin, lui trisle et le front baissé, elle, radieuse de joie.
Lucienne avait gagné la bataille; tout ce roman combiné avec tant de soin était admis. Rien n'avait paru invraisemblable, elle avait obtenu ce qu'elle voulait. L'avenir était à elle.
Ce qu'elle comptait faire, c'était tout simplement recommencer sa vie.
Elle trouvait tout naturel, puisqu'elle s'élait trompée de route, de revenir sur ses pas et de prendre un autre chemin. L'idée de se racheter par le travail, d'expier par la solitude, la gène, la chasteté, son existence dissipée, luxueuse et galante, lui était veauQ et s'était bientôt imposée à elle avec l'inflexibilité d'un devoir à remplir, 11 lui semblait, tous les obstacles s'élevant entre elle et son bonheur immédiat eussent-ils été aplanis, qu'elle n'avait pas le droit d'être heureuse avant d'avoir été châtiée. Un tel amour n'était-il pas la récompense d'une vie parfaite 7 et devait-il lui échoir h elle, qui, sans hésiter, avait préféré l'infamie dorée à la misère honnête. Elle ■voulait mériter celle récompense. Comme les dévots qui se préparent à recevoir l'hostie sacrée
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par des purifications et des pénitences, elle devait purifier son Sme, se perfectionner, se transformer avant de goûter à ce bonheur qui devait faire de sa vie une perpétuelle ivresse. Pour cela, il fallait traverser de rudes souffrances; elle le voulait ainsi, et une énergie extraordinaire lui était venue. Elle s'était jugée et condamnée, elle purgerait la condamnation sans faiblir. Le jour où elle se trouverait assez punie, où elle se pardonnerait à elle-même, elle serait parfaitement tranquille, la paix de sa conscience ne serait plus troublée.
La conviction qu'elle n'avait pas le droit de renoncer à Adrien, s'enfonçait de plus en plus dans son cœur; le rendre heureux lui semblait le plus sacré des devoirs; pourquoi aurait-il dû souffrir, lui, à cause de ses fautes à elle? N'était-ce pas souverainement injuste? La vérité lui ferait une blessure profonde et incurable. Elle devait donc le tromper pour son bonheur, mais demeurer digne de lui. Aussi, elle avait menti avec un front serein et sans plus de remords que n'en a un médecin disant à un mourant : a Vous allez bien, vous vous lèverez bientôt, n
Jenny s'aperçut du changeaient d'humeur de Lucienne; ses préoccupations, ses sombres rêveries avaient disparu, et la jeune fiUe s'en réjouissait. Lucienne écoutait maintenant avec attention les jolis bavardages de sa future belle-sœur et y répondait gatment. Jenny lui rapporta tout ce que le jeune Max lui avait dit pendant le fameux bal.
— Ma chère, il est toqué ! disait-elle, tu n'as pas idée des choses haroques qu'il m'a débUées ; je me mordais les lèvres pour ne pas pouffer de rire. Par instants, il était lugubre cependant. Il me disait qu'il voudrait me voir morte, afin de pouvoir venir pleurer sur ma tombe; il décorait celte tombe, il la couvrait de glaïeuls, de tubéreuses, de lys d'eau ; il se voyait un genou dans l'herbe, sanglotant et écoulant chanter un rossigiiol. Puis il pensait qu'il valait peux-être mieux mourir lui-même, en se jetant du haut des falaises ; on le plaindrait à cause de sa grande jeunesse, et les femmes soupireraient peut-être en pensant à lui. Sa plus grande préoccupation est de paraître pâle; aussi il met de la poudre -de riz, j'en suis sûre, je la voyais sur l'ombre de moustache qui commence à ombrager sa bouche; et il avait du noir sur ses sourcils, quand il a eu beaucoup dansé, ce noir coulait un peu. Faut-il être béte pour s'arranger comme cela, un homme! Pourtant il a une qualité, il est extrêmement bien élevé... Mais qu'est-ce que cela me fait? ce n'est plus à lui que je pense !
— Gomment! tu penses donc à quelqu'un? s'écria Lucienne en riant.
Elle ne s'effrayait plus beaucoup des rêveries de son amie.
— Ne ris pas ! dit Jenny. C'est très-sérieux, et j'ai beaucoup de chagrin.
— Du chagrin 1 pourquoi donc ?
— Parce que celui à qui je pense est parti.
— Je vois que c'esl toute une hisloire dit Lucienne.
— Oh! une histoire bien simple, dit Jeony en hochant la tête. J'ai dansé avec un jeune of&cier de marine, un vrai marin, celui-là. Max ne l'est pas plus que le chat, et, tu sais, je raffole des marins. 11 est venu m'inviter, et il m'a plu .tout de suite. Mince, assez grand , très-élégant dans son uniforme à étroitsgalonsd'or.Cequifrâppeenlui, tout d'abord, c'est son regard; ses yeux bleus sont plus clairs que son teint bruni par le grand air ; on dirait qu'ils sont éclairés intérieurement. jCes yeux-là doivent voir dans l'obscurité au milieu des nuits de tempête. El avec cela un air doux, presque timide.
— Il ne t'a pas fait la cour, alors?
— Pas du tout; et si, dans ce bal, quelqu'un l'avait frappé, ce n'était pas moi.
— Qui était-ce donc?
— Tu veux le savoir ?
— Si ce n'est pas un secret.
— Eh bien, c'était une certaine personne en robe de crêpe bleu, avec des bleuets dans les cheveux, et pAle à faire mourir le jeune Max d'envie.
— Comment! moi?
— Oui, mademoiselle,! vous êtes ma rivale.
— Je ne l'ai pas même vu, ce jeune homme.
— Oh 1 toi, tu ne voyais rien; je ne sais ce que tu avais ce jour-là. Mais moi qui regardais, sans en avoir l'air, le charmant marin, je voyais avec dépit qu'il ne regardait que toi, La première fois qu'il a
dansé avec moi, il m'a demandé qui tu étais:
N C'est moD amie intime, » lui ai-je dit. C'est sans doute pour cela qu'il est revenu m'inviter encore. Mais, cette fois, je fis crouler d'un seul coup son amour naissant: h Elle va se marier, ii dis-jeen parlant de toi. Il n'a pas été pour cela plus aimable avec moi ; il n'a plus dansé, voilà tout. Cela n'a pas empêché qu'il m'ait plu.
- —Et... il est parti?
— Aussitôt apràs le bal, au journaissant; le flot l'a emporté.
— Et tu penses h lui ?
— Abl ma chère I toute lajouméel
— Bah! ça passera! tes petites fantaisies s'en vont comme elles sont venues.
— Tu te trompes! celle-ci pourrait bien durer longtemps, dit Jenny.
Elle appuya sa tête contre l'épaule de Lucienne.
— Je suis bien malheureuse, va ! soupira-trelle.
Lucienne, tout en lui caressant les cheveux, se demandait si ce vagabondage de l'esprit, innocent aux yeux du monde, n'était pas en réalité aussi coupable que certaines fautes auxquelles l'âme ne prend aucune part.
Pour elle, il lui semblait & présent que ses pensées n'étaient pas libres, que toutes devaient appartenir à Adrien, et que les arrêter, ne fût-ce qu'un ' instant, sur un autre bomme, serait une infidélité à son amour. Depuis le jour où elle avait aimé, elle s'était en réalité séparée de l'bomme avec lequel
elle Tivait; elle ne lai avait plus permis de franchir le seuil de sa chambre; il lui semblait qu'elle mourrait d'horreur s'il s'approchait d'elle. Les sou- Tenirs des jours passés l'emplissaient d'une haine folle pour cet homme inoCTensif. Mais il fallait dissimuler, trouver des prétextes pour l'éloigner d'elle, sans l'irriter par trop, afin d'éviter un scaadale. Il devait rester son oncle jusqu'au moment du départ. Il eût élé facile à Lucienne de maintenir cette situation si, dans l'intimité, une fois le masque tombé, l'amant avait repris ses droits. Mais il n'en était pas ainsi, et M. ProvoL, plus oncle qu'il ne le désirait, avait peiné à contenir sa fureur. Une rupture était imminente et Lucienne la voulait, mais pas avant le départ.
La situation était tellement tendue et si pénible pour la jeune femme, que parfois elle désirait rapprocher l'instant de la séparation pour abréger ses tortures. Pourtant les jours étaient comptés pour les deux amants. Adrien devenait de plus en plus triste et regardait fuir le temps avec le morne abattement d'un condamné à mort.
Quelquefois il essayait de la faire revenir sur sa décision, il feignait de n'y pas croire.
— C'était une épreuve, n'esUce pas? disait-il, vous vouliez savoir si je m'y soumettrais, et, le jour de la séparation, vous tomberez dans mes bras en disant : je reste.
D'autres fois il se laissait aller au désespoir, à la colère ; il lui reprocbait de ne pas l'aimer, puîs'*
qu'elle avait la force de le faire souffrir et n'avait pas le courage de rompre pour lui un engagement insensé.
Un jour qu'ils nageaient au large, tout près l'un de l'autre, il lui saisit les poignets brusquement.
■ — Écoutez, dit-il, j'ai une envie folle de vous entraîner au fond de l'eau, de vous serrer dans mes bras et de mourir avec vous! cette mort serait moins douloureuse et moins cruelle que la mort lente à laquelle vous voulez nous condamner.
— Oui, je veux bien ! s'écria Lucienne ; mourîrl mourir ensemble, je veux bien! Mais si nous vivons, nous vivrons séparés trois ans; il le faut.
Et quand ils furent revenus au rivage :
— Vous m'avez donné votre parole, mon ami, lui dii^elle doucement; n'essayez pas de me la reprendre. Je ne vous la rendrai pas, et je suis sûre que vous la tiendrez.
Pourtant elle savait bien qu'elle souffrirait plus encore que lui de la séparation; elle n'aurait pas auprès d'elle une mère, une sœur, des amis pour lui faire supporter la vie. La solitude autour d'elle serait complète. Elle serait aussi perdue au milieu du monde qu'un naufragé sur un rocher inconnu. Rien ne surnagerait de sa vie passée engloutie dans l'oubli; pas une affection, pas un bon souvenir de tous ces êtres si intimes avec elle et si indifTérents cependant. Elle regardait ce vide, non sans terreur, cherchant si une épave ne resterait pas de ce naufrage, une amitié sincère, désintéressée, sur laquelle
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elle pût s'appuyer. Mais non, rien! (i J'ai pourtant un père » I se disailr^lle. Et quelquefois elle songeait que peut-être elle l'avait rencontré sans le connaître ; il lui Tallait agir seule, sans aucune aide. Parfois ses idées se troublaient. Il lui semblait que ce qu'elle YOulait accomplir était impossible, que ses projets étaient irréalisables; qu'elle bâtissait des ch&teaux de cartes qu'un souffle ferait crouler, et qu'il y a loin du rève à la réalité. Mais le courage lui revenait vite. Elle se sentait assez d'énergie pour triompber de tous les obstacles. D'ailleurs le pas le plus difficile était franchi. Adrien croyait tout ce qu'elle avait voulu lui faire croire. Rien ne semblait pouvoir le détromper. Le champ était donc libre devant elle ; elle n'avait plus qu'à combattre.
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Les jours s'envolaient. Septembre touchait h $a fin; des rarales froides commençaient à courir le long de la plage. La mer s'assombrissait. La première fois que l'on alluma le gaz pour le dluer de la table d'bdte, Adrien jeta ft Lucienne un regard désespéré. C'était fini !
La famille américaine s'en alla le lendemain, les vieilles misses la suivirent de près. Adrien s'entêtait à prendre des bains, à ne pas mettre de paletot, prétendait que la température n'avait pas changé. Quelques jours radieux, coname septembre en a souvent, semblèrent leur promettre un sursis ; mais tout à coup il se mit à pleuvoir et & venter violemment. Il fallut se rendre.
Chacun fit ses malles, et l'inslanl du départ fut fixé.
— Est-ce que je ne vous verrai pas, seulement quelques minutes ? dit le jeune homme à Lucienne, la veille du jour fatal. Est-ce que nous nous séparerons sans adieu?
— Ce soir, quand tous seront couchés, attendezmoi, dit Lucienne.
— Où cela?
— Ici, dans ce couloir, dit Lucienne vivement. Et elle sesauTa dans sa chambre, quelqu'un survenant.
A dix heures, tout le monde dormait; il fallait se lever matin le lendemain pour partir et l'on s'était couché de bonne heure. Lucienne sortit sans bruit de sa chambre et alla rejoindre Adrien.
— Il est impossible que nous restions dans ce couloir, lui dit-il ; des garçons de l'hôtel pourraient passer. Entrons chez moi.
Lucienne fit un mouvement en arrière.
— Est-ce que vous n'avez pas confiance en moi? dit-il.
— Oh ! si 1 répondtt-elle en revenant vers lui.
Ils entrèrent, et il referma doucement la porte.
Lucienne ne pouvait s'empêcher de songer à cette
nuit oîi elle était venue jusqu'au seuil de cette cbam-
, bre, poussée par une résolution qui lui semblait
maintenant odieuse et dont le souvenir seul la faisait
rougir.
Son âme s'était tellement débarrassée de ses anciennes impuretés, que la jeune femme se sentait aussi troublée et intimidée en se trouvant dans- la chambre d'un jeune homme que si elle eût été vraiment innocente et sans reproche.
Les femmes ont de ces puissances d'oubli. Ceux qu'elles n'aiment plus cessent d'exister. Les fautes qu'elles voudraient n'avoir pas commises sont effacées de leur cœur, comme d'une ardoise sur la on passe l'éponge.
Lucienne jeta an coup d'œil autour de cette pièce qu'il avait habitée trois mois et qu'elle avait eu bien souventenvie de voir.
C'était la chambre gaie et banale des hôtels de villes d'eaux. Les meubles disparaissaient sous des housses à volants en perse à grandes fleurs; des rideaux pareils aux fenêtres et au lit de noyer, rehaussé de fllets noirs; à terre une moquette sombre, et, sur une table ovale, un tapis de reps brun avec un ramage bouton d'or.
Lucienne embrassa tout d'un regard ; elle vit la malle plate déjà fermée et la valise de cuir rouge ouverte en deux sur le tapis; les pantoufles de maroquin vert posées près du lit; sur la toilette, la petite boite d'argent niellé, où il mettait ses cigarettes ; le flacon enfermant le parfum qui lui était familier.
Deux bougies brûlaient dans des flambeaux argentés. Adrien fit rouler un fauteuil près de la table.
— C'est très-grave ce que je fais là, dit Lucienne en se laissant tomber dans le fauteuil. A une pareille heure dans votre chambre 1
Adrien s'agenouilla près d'elle. .
— Il eût été plus grave encore de risquer de nous laisser surprendre, dit-il. D'ailleurs, ne suls-je pas votre fiancé? N'aurai-je pas un jour le droit de franchir le seuil de votre chambre ? Hélas I que de jours et que de nuits me séparent encore de cet instanti ajouta-t-il, en appuyant son front sur les mains de Lucienne.
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— La certitude que cet instant viendra cependant, ' ne surflra-t-elle pas à nous faire prendre en patience
les plus rudes épreuves?
— S'il allait ne jamais venir? Si quelque chose survenait? si l'un de nous mourait?
' — Nous sommes jeunes et forts tous deus, nous ne mourrons pas, dil-elle. Si vous êtes aussi sûr de votre cœur que je suis sûre du mien, nous n'avons . rien à craindre. L'obstacle k notre bonheur ne pourrait venir que de voire oubli.
— TaiS'toi, méchantel dit-il; je te défends de douter de moi. Rien ne viendra me distraire démon amour; je vis en pronnce, calme, retiré, je pourrai m'absorber complètement dans mes souvenirs. Tandis que toi, — à Paris, soumise à toutes sortes d'obligations mondaines, tu auras bien moins de temps à donner à ton amour. Dé plus, belle comme tu l'es, tu seras courtisée, et je suis jaloux en pensant que d'autres t'admireront, que d'autres te diront peut-être les mots que je t'ai dits.
— Je vous jure, Adrien, que pendant ces trois années je vivrai dans une retraite absolue. Je quitterai Paris.
— Où irez-vous? ne puis-je le savoir?
■ — A Venise, peut-être. — Voici onze heures qui sonnent, ajouta-t-elle en écoutant le timbre de la pendule.
— Mon Dieu ! est-ce donc vraiment notre dernière entrevue? dit Adrien. Est-ce bien possible ? demain tout aéra fini ; je n'entendrai plus votre voix; je ne
LUGIENNI! lis
VOUS verrai plusl C'était si doux, cette vie intime sous le même loit, ces repas pris en commun, ces rencontres de chaque instant 1 C'était presque la vie de Tamitle déjà. Puis, tout à coup, plus rien; la solitude, la mort . Vous ne voulez donc pas faire grâce ?
Lucienne secouait la tgte ; elle essayait de sourire, elle se retenait de pleurer.
— Vous m'aviez promis votre photographie, ditelle après quelques instants de silence.
— La voici, dit Adrien en prenant dans sa poche un petit carnet de maroquin; Jenny l'avait apportée ici, fort heureusement, et elle a bien voulu me la donner. La voici dans la gaine que ma sœur lui a fait faire.
- Lucienne reçut le portrait avec un cri de joie.
— Et moi, je n'aurai rien? dit le jeune homme.
— Je vous enverrai aussi dans quelques jours ma photographie, c'est convenu. Nous n'oublions rien, voyons?.. Ahl votre adresse.
Adrien lira un petit crayon d'or attaché à la chaîne de sa montre et écrivit sur une carte de visite : « Cours Boïeldieu, à Rouen. »
— Je n'aurai jamais de vos nouvelles?
— Nous ne nous écrirons qu'en cas de maladie grave, dit Lucienne.
— Où jievrai-je adresser mes lettres?
— A Paris, poste restante ; elles me parviendront partout où je serai.
— Ainsi, j'ignorerai môme en quel lieu du monde
voua respirerez, dît Adrien. Ah I je crois faire un
mauvais rôve-
— Le réveil sera si douxl dit Lupienne en passant le doigt sur le front du jeune liommCj pour elEacer un pli qui lui contractait les sourcils,
— Laissez-moi vous regarder au moins pour bien longtemps, dit-il.
Adrien croisa ses mains derrière la taille de Lucienne, et, & genoux devant elle, il la contempla en silence.
Elle aussi s'abtmait dans la contemplation de ce beau visage, de ces yeux clairs, dans le rayonnement noir des cils, et qui lui semblaient avoir quelque chose de surhumain. Tandis que lui admirait les lèvres pourprées, les cheveux fauves et les yeux de velours noir de sa bien-aimée, en songeant à Aphrodite, elle le comparait intérieurement & l'archange armé du glaive qui terrasse le démon.
Un engourdissement, une langueur dangereuse les envahissaient tous les deux, l'étreinte qui les unissait se resserrait de plus en plus, ils laissaient fuir le temps sans y prendre garde. Cependant, quand minuit sonna, Lucienne fit un mouvement pour se lever.
— Non! non! s'écria Adrien, reste encore 1
Il lui avait saisi les mains et les lui serrait en la regardant d'une façon étrange. Il semblait perdre la sensation de lui-même, et elle vit passer comme un brouillard sur la limpidité de ses prunelles.
Elle se leva d'un mouvement brusque, mais il fut
debout aussitôt qu'elle et il l'attira avec emportement contre sa poitrine.
— Non, tu ne partiras pasl lui dit-il, pâle et les dents serrées, ces bras qui se ferment sur toi ne se rouvriront plus.
— Adrien ! est-ce bien vous?., murmura Lucienne en essayant de se dégager.
Les lèvres du jeune homme étouffèrent ses paroles. Lucienne sentait sa raison lui échapper, l'idée de lutter faiblissait dans son esprit. Cependant, instinctivement, elle se défendait encore, presque épouvantée de cette étreinte qui l'étoulTait, de ce baiser qui mordait.
Mais Adrien, brusquement, la repoussa loin de lui.
— Va-t-en ! va-t-en ! lui crîa-t-il.
Lucienne chancela un instant, puis elle ouvrit la porte d'un' mouvement fébrile et s'enfuit.
Elle courut jusqu'à sa chambre, y entra précipitamment et referma la porte.
Mais alors elle poussa un cri d'horreur. M. Provot était là, assis sur le canapé, la regardant d'un air goguenard.
. C'était donc falall quand elle oubliait le passé, quand l'ivresse de son amour était & son comble, toujours cet homme s'avançait et la rejetait brutalement dans la réalité.
— Enfin I dit-il, vous voilà! Je- commençais à désespérer de vous voir sortir de cette chambre. Il parait que votre uouvel amant vous plaît mieux que
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lis LUCIEN.NE
l'ancien dont vous avez fait un oncle de comédie.
Cela se conçoit.
Lucienne restait appuyée contre la porte, comme pétrifiée.
Sous l'émotion de cet adieu poignant, toute frémissante encore de ce premier baiser du seul homme qu'elle eût aimé, avoir à subir une scËne de jalousie banalel écouter des injures, des reproches! c'était trop, elle ne se sentait pas la force do répondre.
Le vieillard semblait prendre plaisir à voir ce trouble, auquel il attribuait une autre cause.
— Gela vous contrarie, n'est-ce pas, reprit-il, que j'aie découvert vos petites infamies? Voilà: je ne suis pas aussi bOto qu'on veut bien le croire ; depuis longtemps je vous guettais; je vous ai entendue lui donner un rendez-vous hier. Et je vous ai attendue pour que vous ne puissiez pas nier.
li s'était levé et se promenait de long en large, s'escitant lui-même à la colère.
— C'était très-commode, j'en conviens, continuat-il ; on réservait ses faveui's au jeune; au vieus on gardait les migraines, les courbatures, les maux de nerfs. Cependant, il était encore assez bon pour payer les dépenses et pour faire l'oncle... Ah i^à! estce que ce monsieur s'imagine avoir séduit ma nièce? Si* je le forçais à vous épouser? Hein! quelle jolie vengeance I
— Finissons-en, dit Lucienne, que cette dernière injure tira de sa torpeur. Je n'ai jamais eu lu projet de vous tromper. Mon intention était d'avoir
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dès demain une explicalion avec vous et de vous quitter le soir même. Nous avons conclu ensemble un marché el nous en avons tous deux rempli les conditions ; mais j'ai, comme vous, la faculté de le rompre, et je le romps. Je tenais seulement à éviter un scandale. J'espère que vous serez aussi d'assez bonne compagnie pour ne pas vous donner en spectacle. Maintenant je suis libre, et vous 6t6S libre. Vous pouvez vous retirer.
Lucienne avait en pSrlant une telle fermeté, une telle gravité, et une vibration si méprisante dans la voix, que M. Provot, qui s'attendait à des cris et h des injures, demeura tout interdit.
Il n'avait nullement songé à se séparer de Lucienne. Elompre une babitude déjà ancienne lui eût été péuibie. De plus, parmi les femmes à la mode, Lucienne était la plus séduisante; et il était flatté d'être son amant en titre. Il savait bien qu'il ne pouvait pas exiger d'elle une fidélité d'épouse. Cependant elle ne l'avait jusqu'à ce jour j.imais trompé, non par attachement pour lui, mais par indifférence pour d'autres; et il était tout disposé <k ne pas lui tenir rigueur. Il voulait tout simplement l'effrayer un peu, prendre plus d'autorité sur elle, et l'amener à être plus aimable pour lui. Enfln, il voulait lui faire une scène, comme c'était son droit ; mais la quitter cela le contrariait beaucoup.
— II te fait donc des propositions bien magnifiques que tu abandonnes sans réfléchir une position superbe? dit-il en écarquillant les yeux.
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iSO LUCIENNE
Lucienne eut un sourire douloureux.
— Il y a des choses que voua ne pouvez pas comprendre, dit-elle. Vous devriez cependant sentir qu'un abîme s'est creusé entre nous.
— Je crois que maintenant tu exagères les choses, dit-il en se mordillant les ongles. Une petite fantaisie... Qui sait? j'ai peut-ôtre les miennes aussi... Et, si tu veux...
— Assez 1 s'écria Lucienne dont le visage s'empourpra. Sortez d'ici 1
Elle ouvrit la porte toute grande et la lui indiqua d'un geste impérieux.
M. Provot avança la lèvre inférieure, courba le dos, chercha quelque chose à dire ; mais, ne trouvant rien, il salua ironiquement Lucienne et s'en altafort penaud.
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Le lendemain, il tombait une pluie fine et sîlencieuse,et la mer, sansborizon, était d'un grisverdàtre, morne et monotone. Aucun bateau ne se montrait. Seules, deux mouettes, d'un blanc éclatant sur ces teintes sombres, rasaient les lames, tandis qu'un vieux garde-côles en blouse de futalne rouge courait le long de la plage en leur tirant des coups de fusil.
C'était là le dernier aspect que Lucienne et Adrien devaient garder dans leur souvenir de ce lieu où était né leur amour. La tristesse du temps s'ajoutait à leur tristesse :il faisait froid, et ils avaient froid dans le coeur.
Ils se promenaient de long en large en- face de l'bôlel, sous la pluie, taudis qu'on chargeait les bagages sur l'omnibus; et ils échangeaient quelque^ mots, encore seul à seule, les derniers.
— Je vous ai offensée hier, disait Adrien; mais, vous êtes bonne, vous oublierez cet instant d'égarement. Vous pardonnez, n'est-ce pas, à un amour affolé par la douleur?
Elle ne répondit pas, maU son regard humide, levé vers lui, lui répondait pour elle.
— Vous ne me ferez pas trop attendre votre portrait? reprit-il aprÈs un silence.
— Dans deux jours vous l'aurez, dit-elle; le vôtre est là, sur mon cœur.
■ — Chère et cruelle adoréel aime-moi toujoursl n'est-ce pasl Pense à moi, comme je penserai à loi.
— Tant que je vivrai toutes mes pensées seront h toi.
— En voiture I mademoiselle et monsieur, si c'est un efiel de votre bonté, leur cria le cocher Félix en s'avançant jusqu'au milieu do la chaussée; nous partons.
~- Encore un mot, dit Adrien, retenant la main de Lucienne; oîi nous retrouverons-nous, quand ces trois ans maudits seront écoulés?
— Là, sur la falaise, dit Lucienne en levant la tête, à cette place, où eut lieu notre premier rendezvous. C'est là que vous m'avez dit pour la première fois : n Je vous aime. » Dans trois ans, le 30 septembre, TOUS viendrez me le redire.
— Le 30 septembre, répéta Adrien. Si je ne venais pas, c'est que je serais mort.
— Allons! allons! cria madame Després déjà sur le marchepied de la voiture, nous allons manquer le train.
M. Duplanchet, madame Mafflu, tout le personnel
de l'hôtel des Bains était réuni sur la porle et saluait les voyageurs.
— A l'année prochaine !
— Revenez-nous en bonne santé.
— Ramenez-nous le beau temps I On ferma enfin la portière.
— Comme c'est triste un départi dit Jenny. On arrive si gai, sous les rayons du soleil, avec toute une perspective de beaux jours devant soi ; et puis, l'on s'en revient sous la pluie, frissonnant dans son manteau, avec l'hiver pour horizon. C'est déjà bien triste quand ce n'est que cela; mais lorsqu'on a trouvé pendant le voyage d'excellents amis qu'il faut quitter, on emporte un véritable chagrin.
L'omnibus s'ébranla, les grelots tintèrent, les vitres vibrèrent secouées dans les cbâssis. La voix se perdait dans le bruit.
A la gare, on prit des billets les uns pour Rouen, les autres pour Paris.
Dans la salle d'attente, au milieu du broubaha des employés portant les bagages, et des paysans chargés de paniers, courant de çà de là, parmi quelques bourgeois des environs attendant le départ d'un train local, le jeune Max, en bottes à l'écuyëre, coiffé d'un feutre, se promenait mélancoliquement. Il avait sous son hras un petit chien havanais, sur le museau duquel il avait dessiné, h. l'aide d'un Jasain, un simulacre de muselière. L'animal s'agitait pour descendre à terre.
— Tout beau I Mirza ! murmurait le jeune homme
en regardant ailleurs et en pensant à antre cbose.
Max ne partait pour nulle part. Il venait regarder les autres partir. Ces quelques étrangers qui apportaient à F... le luxe, l'animation, la gaieté, pour .qui le Casino s'ouvrait, auxquels on donnait des bals, des spectacles, des fêtes; il les voyait s'en aller on à un de cette ville qu'il ne quittait pas, lui, et qui semblait encore pins triste aprÈs ces quelques mois brillants.
Lorsqu'il aperçut madame Després et Jenny, il remonta un peu Mirza sous son bras d'un mouvement brusque, et courut saluer ces dames.
— Ainsi,vous nous quittez? dit-il d'un ton dolent.
— I[ faut bien finir par s'en aller, dit madame Després. Voici le mauvais temps.
— Oui, le ciel pleure comme moi votre départ, dit MaXj en tournant vers Jenny ses grands yeux saillants, pareils h des yeux de bœuf.
— Ce doit être vraiment affreux d'babiter ici peudant l'hiver, dit Jenny en retenant son sourire; à quoi passe-t-on sa vie?
— On ne vil pas, on végète, dit Max ; on se souvient dç la saison passée, on pense à la saison prochaine.
— 11 faut travailler, dit maditme Després; quand on travaille, on ne s'ennuie nulle part.
Pendant ce temps, Lucienne disait à voix basse à Adrien :
— Vous ne reviendrez pas dan* ce pays avant trois ans, n'eat-ca paa?
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LUCIENIfB ISS
— Non, certes! Il me serait trop cruel d'y revenir sans TOUS, répondit Adrien,
La porte vitrée qui sépare la salle d'attente de la voie ferrée glissa sur ses gonds.
— Les voyageurs pour Yvetot, Rouen, Paris! cria l'employé.
— Ahl le train est impitoyable I dit Max. Bon voyage I adieu! ou plutAt, au revoir I
On monta en wagon. Max, derrière la porte refermée, toujours son chien sous le bras, souleva une dernière fois son chapeau ; un coup de cloche, un coup de sifflet, le bruit niât des portières refermées, puis un grincement de roues sous le premier élan de la vapeur; on est en route- Lucienne était assise à c6té de Jenny qui lui tenait la main; Adrien était en face d'elle. Ils se regardaient avec un morne abattement, sans se parler.
Dans l'autre coin, madame Després feignait de sommeiller, et M. Provot regardait le paysage à travers la vitre battue par la pluie, pour dissimuler son irritation.
On avait un bon bout de chemin à faire ensemble jusqu'à Rouen. Mais hélas I avec quelle rapidité le train dévorait l'espace I on eût dit que la locomotive y mettait de la méchanceté.
— Il a le mors aux dents, ce train ! disait Jenny. Les kilomètres se déroulaient sous les wuea ; les villages, les stations filaient de c6té et d'autre. On entra blentftt mui la gara de Rouen, et il fallut pré-
LT., :.-Coo^li:
cipilcr les adieu:. On a beau avoir pu s'y faire depuis longtemps, le déchirement de la séparation est toujours aiTreux ; c'est comme le dernier soupir d'un mourant.
Jenny se jeta dans les bras de son amie en pleurant.
— Tu m'écriras très-souvent, n'est-ce pas? ditelle, et nous nous reverrons bienlM.
M. Provot &t bonne contenance.
Madame Després serra Lucienne sur son coeur.
— Courage, ma fille! lui dit-elle tont bas, nous ne vous oublierons pas.
Elle embrassa Adrien le dernier: ce fut une étreinte brusque et muette, qui semblait ne plus devoir se dénouer. 11 s'en arracba pourtant, lui baisa la main rapidement et descendit du wagon.
C'était bien fini.
Le train reparlait. Elle voyait encore Adrien, pâle, immobile, la regardant. Puis elle ne le vit plus ; elle se pencha alors. II s'était laissé tomber sur un banc et cachait son visage dans ses mains.
Brusquement, te wagon s'engouffra sous une voûte et plongea dans l'obscurité.
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nouvelle vie solitaire et laborieuse dans laquelle elle voulait anéantir sa vie passée I II fallait rompre tous les Hls qui la rattachaient à son ancienne existence, et les rompre si bien qu'il ne fût plus possible de les renouer jamais. Pour cela, elle devait disparaître. Mais disparaître, comment?
Quand elle reviendrait, fût-ce dans trois, dans quatre années, tous ceux qui l'avaient connue la reconaaltraieut et l'appelleraient, ou plutôt la dénonceraient par son nom.
Pour la « libérer », l'absence, ce n'était donc pas assez?
Alors lui revenaient à l'esprit les pensées qui s'étaient déjà présentées à elle, quand, par deux fois, elle avait envisagé la grande disparition, la mort.
Telles étaient les idées qui l'agitaient dans le trajet du chemin de fer à son appartement de Id rue de Chàteaudun. En se retrouvant chez elle, Lucienne eut un frisson douloureux. Elle courba la tête et la rougeur lui brûla les joues, lorsqu'elle froissa de nouveau les tentures, les tapis épais, lorsqu'elle revit les meubles somptueux, les glaces, les objets d'art et les mille babioles ruineuses qui encombraient ses consoles.
— Ah l tout cela sera dispersé bientdt l murmurat-elle avec une colère sourde.
Jeanne, sa femme de chambre, marchait devant elle, portant la lourde lampe en porcelaine chinoise ; la dentelle bleua qui couvrait la globe TOltigeait
doncemeot; elles entrèrent dans la cbambre à coucher, et Lucienne s'assit dans un fauteuil devant le feii qui flambait.
Que de choses s'étaient passées depuis le jour où elle avait quitté cette chambre 1 Elle se souvenait maintenant du vague pressentiment qui lui avait soufHé à l'oreille, au moment oîi elle en sortait : o Tu n'y reviendras pas !» Et il n'avait pas menti — car ce n'était pas la même femme qui y rentrait aujourd'hui.
Elle ne se sentait plus « chez elle u dans ce milieu, et, loin d'éprouver ce plaisir que l'on a toujours, en revenant dans un intérieur abandonné depuis quelque temps à retrouver les meubles connus qui ont l'babitude de votre corps, à revoir l'aspect que vos yeux connaissent, elle ressentait une sorte de haine pour les objets qui l'entouraient, comme s'ils eussent été des êtres vivants. Bien des souvenirs honteus étaient tapis dans l'angle des causeuses, sur lescoussinsmoSUeux éparpillés^îLetlà. Elleavaïtpu, hors de ce lieu, dans une chambre inconnue, sur un sol, que son pied foulait pour la première fois et où rien ne lui rappelait le passé, oublier parfois qu'il avait existé. Mais, là ! elle ne pouvait regarder d'aucun cdté, sans voir surgir quelques scènes odieuses dans le décor même où elles s'étaient passées, et qui lui revenaient avec de cruelles réalités de détails.
Elle fisit par mettre soa maini aur lea yeux, pour ne plus Tolr.
— Madame est bieD fntiguée ! lui dit Jeanne, qui se tenait là comme quelqu'un qui a quelque chose à dire.
— Non, pas trop, -dit Lucienne, en relevant la tête; mais qu'as-tu? tu semblés triste.
— C'est que j'ai reçu de mauvaises nouvelles du pajTs, dit Jeanne, qui soudain fondit en larmes. La lettre m'est arrivée juste aujourd'hui.
— Il y a chez vous quelqu'un de malade?
— C'est ma pauvre mère qui se meurt, dit Jeanne, de cette voix aiguë qu'on a dans les larmes. Il n'y a plus d'espoir; le médecin l'a condamnée.
— Ma pauvre enfant! dit Lucienne, c'est affreux! Et tu vas partir?
— Demain, par le premier train . 11 faut que jo me dépêche, vous pensez, si je veux revoir encore ma mère.
— Et tu ne sais pas quand tu reviendras?
— Ah ! bon Dieu! non 1 Je ne sais pas si je reviendrai, seulement! Mon père ne voudra peut-être pas rester seul. Et je prie madame de vouloir bien me régler mon compte. On n'est pas riche chez nous. Et s'il faut payer des frais d'enterrement et de tout... Vous m'excusez de vous dire ça, n'est-ce pas, madame?
— Oui, oui ; tu auras l'argenl qn'il te faut.
Jeanne se répandit en remerciements. Mais Lucienne n'écoutait plus qu'à demi. Une idée singulière venait de lui traverser l'esprit. Elle fut sur le point
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LUCIENNE tei
de remercier Jeanne, qui, sans le vouloir, venait de la meltre sur und trace qu'elle cherchait.
— Jeanne n'est pas assez discrète ; je ne puis en aucun cas me servir d'elle, se disait Lucienne, répondant à sa pensée. Mais, dansée qu'elle m'a dit j'entrevois une lueur..,
La pauvre fille pleurnichât toujours en s' essuyant les yeuxdu coin de son tablier.
— C'est que ça me fait de la peine aussi de quitter madame! disait-elle.
— Ne te désole pas, voyons, dit Lucienne. Je m'en vais de Paris pour longtemps et il eût fallu, de toute façon, te séparer de moi. Ta mère guérira peut-être, en dépit des médecins, cl tu trouveras là-bas un brave garçon qui t'épousera. Allons, va faire tes malles et te reposer.
Jeanne sécha ses larmes, etjelauno bûche sur le feu,
— Monsieur ne vient pas ce soir? demanda-t-elle,
— Non, dit Lucienne durement.
— Si madame afaim, j*ai préparé un petit souper, reprit Jeanne en approchant du feu un guéridon . tout servi,
— Merci, dit Lucienne,
— Madame n'a plus besoin de moi?
— Non, tu peux t'en aller. Nous régle-ons nos comptes demain matin. Ne crains pas de m'éveiller ; j'ai des affaires, et je dois être debout de bonne heure.
— Commentl madame se lève avant midi à présent I s'écria Jeanne.
— Ah! je suis bien changée, va, dit Lucienne. Bonsoir.
Lorsqu'elle fut seule, Lucienne écrivit plusieurs lettres; h sa modiste, à sa couturière, aux fournisseurs avec lesquels elle avait un compte ouvert, en les priant de lui envoyer immédialement leur facture; puis à un -commissaire-priseur à qui elle demanda de venir voir un mobilier à vendre. Elle nemit pas de suscripLion sur cette dernière lettre, se promettant do chercher le lendemain dansl'almanach Bottin le nom et l'adresse d'un commissairepriseur quoli^onque, et do faire porter la lettre pour avoir plus tAt la réponse.
Quand elle eut fini d'écrire, elle vida tous les tiroirs du secrétaire au milieu de la chambre et brûla jusqu'au dernier les papiers qu'ils contenaient, sans en relire un seul, sans mSme les regarder. Elle ne conserva que le petit paquet de lettres de l'autre Jenny, sa première amie,
— Cela seul appartient à l'époque à laquelle je puis songer sans rougir, se dit-elle; à ce temps déjà lointain où j'étais presque innocente.
Quandledemierlamboaude papier noirci s'envola par la cheminée, Lucienne mangea un morceau rapidement, puis se coucha.
Avant de s'endormir elle voulut regarder le portrait d'Adrien, mais elle se ravisa.
— Non, pas ici, murmura-t-elle. Je veux m'ef-
forcer de ne pas penser à lui dans ce lieu maudit.
Elle éteignit la lampe et essaya de dormir. Mais le sommeil ne vint pas.
Alors elle prit sa tête entre ses mains, et avec toute la ténacité de sa volonté, elle se mit à combiner son plan et à mûrir son étrange idée.
Le lendemain, Jeanne s'en alla. Pour no pas voir un nouveau visage, Lucienne se contenta du service de sa cuisinière, à laquelle elle dit cependant de chereber une place.
Aussitôt qu'elle eut déjeuné, la jeune femme se mit à sa toilette. Elle y apporta un soin tout particulier; elle disposa ses cheveux de la façon qui lui seyait le mieux, elle mit une robe de faille noire, très-simple mais très-élégante. Après quoi , elle sonna pour envoyer chercher un flacre.
Ël^e se rendit chez Nadar et fit faire son portrait. 11 lut convenu qu'on ne tirerait qu'une seule épreuve de la photographie, et que le cUché serait détruit.
Rentrée chez elle, elle s'enferma dans sa chambre, ôta sa robe el s'assit de nouveau devant sa toilette. Cette fois elle travailla, non à « faire » sa figure, mais plutôt à la défaire. Elle changea sa coiffure, aplatit ses cheveux, les tira sur ses tempes, ce qui fit paraître son visage plus mince. Puis elle se grima complètement comme aurait pu le faire, au cinquième acte d'un drame, une actrice chargée d'un rôle de pbthisique. Elle se rougit le bord des yeux, noircit ses paupières inférieures, accentua le pli léger qui part du coin des narines; enfin elle
s» déHgura si bien qu'elle se fit presque peur.
— On ne me donnerait pas pour qutnzu jours de vie, se dit-elle en se mirant.
Elle chercha parmi ses toilettes la couleur qui pouvait être le plus défdvorable à son teint. Elle se décida pour une robe mauve qui faisait ressortir le ton d'or de ses cheveux, mais en faisant paraître son visage jauni. Elle mit un cbapeau garni de violettes de Parme, et une voilette par-dessus son fard.
On alla lui chercher un coupé de grande remise, et elle commença ses visites.
Elle alla voir toutes. ses camarades.
Partout elle surprit un mouvement d'étonnemeul, aussitôt réprimé, que faisait naître l'aspect trompeur de son visage.
— J'ai mauvaise mine, n'est-ce pas? disail-elle.
— Mais non, lui répondait-on, tu as l'air seulement un peu fatiguée. Est-ce que tu as été malSdc?
— Non; mais je crois que je tiens de ma mère, j'ai la poitrine faible. Je compte passer l'hiver h Monaco. D'autant plus que me voilà libre.
— Comment! s'écriait-on ; et Provot?
— Il m'ennuyait, je l'ai congédié, répondait Lucienne. Et elle ajoutait : — Je fais vendre mon mobilier.
Alors les bonnes petites amies s'exclamaient, s'attendrissaient sur son sort, mais au fond avec une joie intime d'avoir à plaindre celle qu'elles avaient enviée.
— Bah! disait Lucienne, la peine s'en va, la chance
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LUCIENNE Itia
revient ; je me réinstallerai l'année prochaine.
On ne voulait pas la contrarier, mais aussitôt la
porte refermée sur elle, les chères camarades de se
dire entre elles :
— Cette pauvre Lucienne; elle esL plus malade qu'elle ne le croit I En tout cas, avec la mine qu'elle a muintenaal, il est pou probable qu'elle fasse fortune.
En descendant l'escalier d'une de ses amies, Lucienne se croisa avec un acteur qu'elle connaissait. Il monLait, le chapeau en arrière, le cigare aux lèvres enjambant quatre marches à la fois. Il s'arrêta court en voyant la jeune Femme, et, après l'avoir considérée un instant, il s'écria avec une bonhomie brutale :
— Ehl bon Dieul pauvre petite, que l'est-il donc arrivé? Ma chère, tu as dix ans de plus qu'il y a trois mois I
Lorsqu'elle tentra chez elle le soir, Lucienne était lasse, mais contente de sa journée.
Le lendemain, elle fit encore d'autres courses, non plus pour des adieux, mais pour des payements, des emplettes et des informations.
Elle pressa, le plus qu'elle put, la vente de son mobilier^ de sa garde-robe et de ses bijoux. Mais ce ne fut que huit jours aprèsson arrivée que ses meubles furent enfin transportés à l'Hôlel des ventes.
Ses dettes payées, il resta à Lucienne quatre-vingt mille francs.
— Ce pourrait C-tre une dot! se dit-elle d'abord.
' Mais celte pensée ne fit que traverser son esprit. - — Je ne puis pas plus garder cet argent que je ne pouvais garder les meubles, se répondit-elle aussitôt.
Elle fit acheter de la rente au porteur, et en déposa les titres au Comptoir d'escompte, ne gardant qu'une somme assez faible, qu'elle se promit de rendre plus tard aux pauvres sur le gain de son travail.
Elle n^emporla que cet argent ; plus une « valeur » d'un tout autre genre, qui lui avait été remise autrefois en même temps qiie l'acte de décès de sa mère ; le titre d'une concession à perpétuité de deux mètres de terrain au cimetière du Père-Lachaise. Elle avait retrouvé ce papier, attaché d'une épingle avec la Facture acquittée du marbrier, au milieu des lettres qu'elle avait brûlées.
Eafin elle put quitter Paris. Elle prit lo train à la garo de Lyon; mais elle ne savait pas précisément où elle allait, ni très-clairement ce qu'elle allait faire, et elle n'était pas sans inquiétude sur l'aventure où elle entrait ainsi à tâtons.
Elle avait pris son billet pour Ch&lons à tout hasard; mais elle s'arrêta, quelques stations avant cette ville, à un village nommé Gbagny, pour lequel elle se décida en le voyant par la portière du wagon.
Il n'y avait ni omnibus, ni voiture, ni carriole d'aucune espèce à cette gare modeste, pour transporter les voyageurs et les bagages. Lucienne ne pouvait cependant pas porter elle-même sa lourde valise. La gare était assez loin du village, et elle ne savait pas le chemin.
On Unit par hfiler un gamin, qui alla chercher une brouette et mit la valise dessus.
— Où qu'nous allons? dit-il alors en regardant Lucienne.
— A l'auberge, dit>elle.
— Laquelle des deux? C'est l'y chez la mère
Bourguignon'ou chez na'siéu Bertbaii, .lu Bon cep ?
— Va i la plus belle des deux, dit Lucienne.
L'enfant dlasa casquette et se gratta la tète iodécis; mais brusquement, il remit sa coilTure, et, poussant la brouette, parlilaussitAt.
Lucienne le suivit de loin. De temps en temps il s'arrêtait pour l'atlendre.
Ils longeaient une roule à travers les vignes qui s'étendaient à porte de vue do tous côtés avec leurs feuilles rougies et bronzées par l'automne. Presque toutes les feuilles étaient tombées déjà, et le cep au laissait voir le court écbalas auquel il s'appuie; de sorte que les champs semblaient nue forgl de pieux. Pus un arbre ne dépassait le niveau uniforme des vignes, si ce n'est, tout au fond du paysage, devant des collines gris de perle dentelées sur le ciel, une rangée de minces peupliers.
Les premières maisons du village commençaient au bord de la roule qui venait aboutir à la principale rue do Cbagny. Ces maisons, crépies ù la chaux, de hauteur? inégales, étaient laides; elles n'avaient pas la grâce pittoresque des chaumières,, ni l'élégance des maisons bourgeoises. Il fallait monter quelques marches, protégées quelquefois par une rampe verte, pour entrer dans les boutiques, chez le boulanger, chez l'épicier. Le débit de tabac dontia devanture était peinte en blanc s'ouvrait seul de plain-pied sur la rue. A chaque instant on entendait des sonnettes tinter, ijuand on ouvrait ou refermait des portes.
■ LUCIENNE IBB
Lucienne, tout en suivant son guide, regardait de côté et d'autre et n'osait pas s'avouer qu'elle avait un peu peur toute seule dans co village, au milieu de ces inconuus qui collaient leurs visages aux fenëlres pour la voir passer.
I.e gamin tourna un angle et déboucha sur une petite place plantée d'arbres. Au milieu, on voyait la vasque d'une fontaine, et, derrière les arbres, le porche ogival d'une vieille petite église. La brouette s'arrêta net devant une palissade peinte en vert et coupée par une porte à elaire-voie, au-dessus de laquelle, sur une planche arrondie en demi-cercîe, ou pouvait lire :
Venue Bourguignon. Logea pied.
L'enfant poussa la porte et courut prévenir à l'intérieur, tandis que Lucienne pénétrait dans le petit jardinet, long de quelques pas, qui précédait la maison.
L'hôtesse vint au-devant de Lucienne avec le sourire banal au service de tout le monde; elle s'essuyait rapidement les mains à son tablier, et s'avançait en toute hâte, faisant claquer ses galoches sur les deux marches de pierre du seuil.
— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, ma belle demoiselle? dit- elle.
— Puis-je loger chez vous pendant quelques jours? dit Lucienne.
— Mais où donc que vous pourriez loger, si ce n'était pas chez moi? s'écria gaiment l'hûtesse.
C'est bien sûr pas chez ce farceur de père Berttiau, qui est dans les vignes plus souvent qu'à son tour, et qui ne loge que des routiers et des ivrognes comme lui; vous seriez là, ma foi, en jolie société]
— Vous allez me donner une chambre alors ?
— La plus belle encore I celle qui est sur le devant. Sidoniel cria-t-elle, ouvre les volets, dans la chambre du premier.
— On y val répondit une jeune voix des profondeurs de la maison.
Lucienne suivant l'aubergiste entra dans un vestibule carré et gravît un escalier k rampe de bois. Le gamin venait après elle, la valise sur l'épaule.
Ils entrèrent tous dans la chambre destinée à Lucienne. Sidonie était là, penchée hors de la fenêtre pour arrêter le crochet des volets. C'était une grosse fille rougeaude, les cheveux serrés dans une marmotte d'indienne, les manches retroussées jusqu'au coude. Elle s'en alla avec le gamin, tout fier de la pièce de vingt sous que lui donna Lucienne, et qu'il noua au coin de son mouchoir.
— Eh ben, ça vous va-t-il cette chambre? ditl'hOtesse en regardant autour d'elle d'un air très-satisfait.
— Parfaitement, dit Lucienne décidée à se contenter de tout.
La chambre n'était pourtant pas trop da son goût, avec son carrelage fendillé, son papier arraché par places, le Ut plus haut que large, sous les rideaux de toile jaune ornés d'une bande rouge, la chaise
unique, et la table boiteuse sur laquelle était posée une cuvette avec un pot à l'eau égueulé.
— Vous avez de la terre par ici? demanda tout à coup la veuve Bourguigaon, qui essayait de se renseigner un peu sur la nouvelle venue.
— Non, dit Lucienne, je ne possède aucune terre.
— Alors, c'est vous qui venez pour la vigne au père Grialvat, qu'on va vendre par autorité?
— Je n'ai pas l'intention d'acheter des vignes, je viens simplement pour voir ce pays, dit Lucienne.
— Tiens 1 s'écria l'aubergiste, il n'y a pourtant pas grand'cbose de curieux par ici; du premier coup d'œil, on a tout vu ; ce n'est que vignes à dix lieues à la ronde, A moins de visiter la fabrique de bouteilles au bout du village... Ceus qui n'ont pas peur d'avoir chaud vont voir ça. Aussi peut-être que vous êtes Anglaise?
— Justement, dit Lucienne en souriant.
— Je l'aurais parié! les Anglais aiment h voyager. Et tout en aidant Sîdonie, qui était rentrée et
mettait des draps au lit, elle lui dit tout bas :
— C'est une miche.
Sans doute, elle aVait l'intention de dire miss.
Lucienne s'était approchée de la fenêtre ouverte et regardait devant elle. Le soleil venait de s'enfoncer derrière la CAte-d'Or dont le faîte semblait bordé d'un liseré de feu. Trois rayons blancs s'élançaient & travers le ciel et illuminaient les nuages couleur d'ardoise et de pourpre qui tachaient l'azur
pâle. Dépassant les collines d'un violet intense, les peupliers déconpaïent sur cet or incandescent leur ■ délicate ossature. Tout le bas du paysage se perdait dans une ombre bistrée et chaude.
Soudain, la cloche de l'église s'ébranla et emplit l'air de ses vibrations profondes. Presque aussitôt, un son de trompe se fil entendre dans la campagne, lent, mélancolique, prolongé.
Ce bruit éveilla un souvenir confus dans la mémoire de Lucienne; il lui semblait qu'elle l'avait déjà entendu à celte même heure, mêlé comrpe ce soir au son de la cloche et dans ce même paysage instinctivement elle chercha des yeux une fontaine. Elle en vit une en effet, entre les arbres, au milieu delà place. La vasque pleine d'eau reflétait le ciel et faisait une tache brillante dans la demi-obscurité.
Lucienne attendait quelque chose qui devaitcompléter le tableau qu'elle revoyait. Quoi? Elle n'au- ' rait pu le préciser, mais elle savait que quelque chose devait se passer à cette fontaine.
La cloche s'était tue, mais la trompe continuait h sonner sa note monotone.
Bientôt un grand troupeau arriva par la route qui venait des champs, tes bœufs s'avançaient seuls, sans berger, sans qu'aucun chien les guidât. Quelquesuns vinrent plonger leurs mufles dans l'eau pareille à de l'argent en fusion, et firent retomber des ruissellements lumineux; puis des groupes se formèrent, et de différents eûtes les bêtes s'en allèrent chacune vers son étable.
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LUCIENNE n3
C'élail bien ce que Lucienne attendait.
— J'ai déjà vu cela, sans aucun doute, se disaitelle, profondément surprise; ce n'est pas la première fois que je vois des bœufs rentrant d'euxmêmes au village, rappelés par ce son de trompe. Mais où donc l'ai-je vu? Jamais je ne suis venue ici. Et ce souvenir, malgré sa netteté, est si lointain, si perdu, qu'il semble se rattacher à une autre existence. Après tout, j'ai peut-être lu une scène analogue à celle-ci dans un livre, ajouta-t-elle, après un instant de rêverie.
Et elle se retourna vers madame Bourguignon, qui lui demandait si elle voulait dîner,
— Certainement, dit Lucienne, j'ai très-faim.
— Eh bien, descendons, dit la veuve, c'est l'beure OÙ l'on trempe la soupe à ceux qui reviennent des champs; vous aurez de la compagnie; des paysans, c'est vrai, mais ça sera toujours plus gai que les quatre murs. D'ailleurs, soyez sans crainte, je vous mettrai une table à part.
— Je n'ai nullement peur de ces braves gens, dit Lucienne.
— C'est vrai qu'ils sont bien tranquilles quand ils n'ont pas bu; mais la rivièro est plus souvent à sec que leur gosier. Aussi, comment s'empêcher de boire dans un pays où on n'a qu'à tendre le bec pour qu'il vous tombe du vio dedans?
— C'est vrai, nous sommesen Bourgogne, dit Lucienne.
La salle d'en bas, beaucoup plus longue que large
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était tendue d'un papier & vignette, où le même chasseur visaut le même gibier, se répétait un nombre infiai de fois. Le plafond très-bas était tout noirci par la fumée des chandelles et le sable répandu sur le sol, entre les tables carrées recouvertes de toile cirée et les bancs de bois, Criait sons les pieds.
Il n'y avait personne encore lorsque Lucienne entra. On mit une serviette sur une table près de la fenêtre, et l'on posa dessus une lourde assiette en terre émaillée, blanche en dedans, noire an dehors, puis un gobelet et un couvert d^étain,
— Je vais vous chercher une chaise, dit l'aubergiste à Lucienne ; le banc de bois vous sembleraîl trop dur.
Lorsque Lucienne fut installée dans son coin, elle entama la conversation avec la mère Bourguignon, qui allait et venait par la salle, posant des assiettes sur la toile cirée des tables.
— Le climat est-il sain par ici? demanda-t-elle.
— Si l'air est bon, q'YOUs voulez dire? Il n'est pas mauvais. Nous n'entendons jamais parler d'épidémies.
— Vous avez peu de malades, alors?
— On est malade tout de même et l'on meurt iâ comme ailleurs, dit l'hAtesse. Tenez, v'ià la petite aux Conier, des vignerons de par ici, qu'a la rougeole, et ils ont perdu leur vache ces jours-K:i ; c'est un vrai guignon 1 Et puis il y a la fllle au père Grialvat, Tout savez, celui qu'on va vendre ; elle eit peut*
tUCIENNE 115
être trépasséa à l'heure qu'il est ; mafs pour cell^là, c'est une bénédiction de s'en aller.
— Ce sont de pauvres gens? dit Lucienne, vivement intéressée; on pourrait peut-être leur venir en aide, on pourrait empêcher la vente qui menace ce pauvre homme,
— Ce pauvre homme? dites cette pauvre fille plutAtl si elle -est encore de ce monde, s'écria madame Bourguignon. Lui, c'est un mauvais homme, paresseux, ivrogne, qui battait sa allé et la laissait
'sans le sou ; il ne mérite pas qu'on s'apitoie sur son sort. — Ahl voilà mon monde, ajouta-t-elle en allant ouvrir la porte.
Une dizaine de paysans, armés de pics et de pioches, entraient dans le vestibule où ils laissèrent leurs outils ; puis ils pénétrèrent dans la salle en se bousculant par jeu et en trébuchant bruyamment avec leurs gros souliers ferrés.
— C'étaient pour la plupart les célibataires et les veufs du pays, ceux qui n'avaient pas de ménage, et quelques journaliers venus pour les vendanges, et qui étaient restés dans le village, les vendanges finies, pour terminer quelque besogne.
— Allons, de la tenue ! ne voyez-vous pas qu'il y a une dame? s'écria la mère Bourguignon, en leur distribuant quelques bourrades. — Celui-ci, c'est mon garçon, ajouta-t-elle s'adressant à Lucienne et frappant sur l'épaule d'un grand gaillard de vingtcinq ans.
Lfl jeune homme ainti préMQté Ata son chapeau
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ne LUCIENNE
de paille el se tint deboul devant Lucienne d'uo air
étonné .
— La vendange a-t-elle été bonne cette annéeî dit la jeune femme pour dire quelque chose.
— C'est-à-dire que nous manquions de tonneaux et qu'il a fallu jeter des pleines charretées de raisin au bord de la route, répondit le paysan. Ça a fait de grandes taches bleues qu'on voit encore sur le chemin de Noiay.
— Allons 1 va chercher une bouteille du meilleur pourmam'selle, au lieu de nous raconter des his-, toires, dit l'hôtesse en mettant dans les mains de son 111s une cbandelle et la clef de la cave. — Nous avons tordu le cou à un poulet en votre honneur, reprit-elle en se tournant vers Lucienne. Mais vous goûterez bien tout de même à notre soupe aux choux?
— Certainement, dit Lucienne.
Sidonie entra dans la salle, portant à deux mains une grande soupière noire, d'où s'échappait une fumée odorante. Son arrivée calma un peu la turbulence des convives, qui continuaient à se faire des niches et qui, glissant d'un bouta l'autre des bancs, les faisaient basculer, au milieu des cris, des rires et des jurons; en voyant la soupe, ils pouîsèrent un hourrah de joie.
Lucienne, au milieu de tout ce bruit, par instant croyait rêver. Sa pensée s'en allait vers Adrien; elle revoyait les derniers jours qui venaient de s'écouler, elle oubliait l'heure - présente, puis brusquement
elle y revenail, et pendant une seconite ne pouTait s'expliquer comment elle se trouTait dans ce lieu étrange, près de ces paysans tapageurs.
Elle était mal à l'aise, inquiète, effrayée mâme, et par moment, perdant l'espérance de voir aboutir ses projets, elle les trouvait cLimériqnes, en face de ces êtres si parfaitement réels parmi lesquels elle devait choisir un aide pour la seconder, un com- ■ plice peut-être.
— Lorsqu'ils sauront ce que je veux, se disait-elle, ils me prendront sans.doute pour une folle.
Mais ces défaillances morales étaient de peu de durée; le souvenir de celui qu'elle aimait lui rendait bientAt le courage et la confiance.
EllesoDgeaitàlajeuneQlle expirante de celniqu'on nommait Grialvat ; c'était autour du grabat funèbre sur lequel elle s'imaginait la voir que tournait la pensée de Lucienne. Elle ett bien voulu questionner encore l'hôtesse à ce sujet; mais elle craignait de l'étonner en témoignant un intérêt si peu explicable pour une inconnue.
Vers la fin du repas, au moment où elle allait se retirer, Lucienne vit entrer dans la salle un homme petit, trapu, assez malpropre, à la face rouge et bourgeonnée, qui jeta autour de lui des regards clignotants.
il fut salué par un concert de cris.
— C'est le père Grialvat!
— Ce vaurien de Grialvatl ■
— Ça va bien, vieux sans-sonci?
Lucienne, qui s'était levée, se rassit.
— Et ta vigne?
— Elle n'est pas core vendue, répondit le paysan.
— Et ta fille? cria un autre.
— Elle n'est pas core morte, mais, ma fine, c'est tout comme; elle bat la campagne et ne connaît pus personne.
— Toi, tu viens boire à sa santé, dit quelqu'un.
' — Hél misère! répondit ûrialvat, ceux qui meurent n'empëclient pas ceux qui se posent ben d'avoir soif.
— Vous n'avez' pas d'honte, s'écria madame Boui^uignon en survenant, de venir gobeloter au cabaret tandis que votre pauvre enfant est à l'agonie, et do la laisser mourir toute seule comme un chien au coin d'un champ.
— Allons, ne vous fAchez pas, la mère ! dit Grialvat ; elle a de la société ; les voisines sont venues pourla soigner. Quëque vous voulez que je lui fasse, moi : je ne suis pas médecin. Et puis ça me tourne le sang de l'entendre geindre et de ne pas pouvoir lui dire de se taire. Mais c'est pas tout ça, donnezmoi à boire, j'crève la soif.
■ — Vous devriez boire vos larmes ppur l'instant, vilain sans cœuri reprit madame Bourguignon; TOUS ne valez vraiment pas la corde pour vous pendre. Et quand je pense qu'il y a là une bonne demoiselle qui, en apprenant qu'on va vous vendre, s'intéressait à vous et avait comme idée de tirer votre vigne des griffes des huissiers! mais je lui ai
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UD peu dit ce que vous râlez, et qu'elle fera bien (Je répandre ses bienfaits sur d'autres que sur vous.
Le père Grialvat jeta un regard rapide du côté de Lucienne, et il changea aussitAt l'expression de son visage.
-^ Vous avez mal agi, la mère, si tous avez fait ça, dit-il ; mais vous vous vantez ; vous êtes ben trop bonne pour vouloir la mort du pécheur. Vous savez ben que, si j'étais un peu aidé, si mon bien était libéré, je reprendrais courage et je travaillerais comme les autres. Ce n'est pas vous qui auriez arrêté quelqu'un qui voulait me tirer de l'ornière.
— Allons donc Ivqus, travailler. Vous êtes un ivrogne et un paresseux incorrigible.
— Ne l'écoulez pas, ma belle demoiselle, dit-il en s'approchant de Lucienne. Elle a une dent contre moi; sans ça elle ne parlerait pas comme elle fait. Elle sait bien qu'il n'y a pas pus honnête que moi et que c'est le guignon qui me tient.
— Allons, liùssez mam'selle tranquille ! s'écria la mère Bourguignon.
— On ne peut pourtant pas se laisser voler comme dans un bois et arracher le pain de la bouche I s'écria Grialvat exaspéré; v'ia une bonne dame qui voulait me secourir, et vous vous mettez à la traverse ; vous la détournez d'un pauvre homme comme moi, qui ai trois petits enfants à nourrir.
— EstKie vrai qu'il a d'autres enfants ? demanda Lucienne à l'hôtesse.
— Oui, c'est vrai, et ils ne sont pas heureux, les pauvres mioches 1
— Où demeurez-vous? dît Lucienne à Grialvat,
— Au tournant de la roule. La chaumière au père Grialvat, tout le monde la connaît.
— Eh bien! j'iiai chez vous demain, et je verrai s'il y a quoique chose à faire, non pour vous, qui ne me semblez pas valoir grand'chose, mais pour la pauvre malade et pour vos enfants.
— Le bon Dieu vous bénira et vous donnera une vie heureuse, dit le paysand'un air doucereux. J'suis peut-être un peu dur envers ma fille, mais, que voulez-vous? nous n'avons jamais pu nous entendre, nous avons toujours été comme chien et chat. Maiâ mes garçons, minute, c'est une autre affaire; je me laisserais mourir de faim pour leur donner mon dernier morceau de pain.
Madame Bourguignon haussa les épaules en entendant cela, tandis que Lucienne se levait pour remonter dans sa chambre.
Avant de se coucher, Lucienne regarda longuement le portrait d'Adrien à la lueur inccrlainc de la chandelle qui éclairait la cbambie.
— Pauvre ami, pensait-elle, tu dois être ausiii triste que moi et maudire comme moi la destinée qui nous sépare. Pourtant des Cires chers sont prés de toi, avec qui lu peux i:arler de celle qui est partie; tandis que moi je n'entendrai de longtemps prononcer ton nom chéri, et moi-même je ne puis que le répéter tout bas. C'est si doux, cependant, de parler de ceux qu'on aime I Mais j'ai mérité de souffrir et je n'ai pas le droit de me plaindre ; tandis que pour toi, douTt cœur sans reproche, la plus légère peine est une injustice.
Elle baisa tendrement le portrait, puis le replaça dans sa valise.
— Sa pensée ne me cherche certainement pas au fond de ce petit village bourguignon, se dil^lle; il serait bien surpris s'il me savait là, et s'il devinait ce que j'y viens faire.
Elle referma la valise et se, déshabilla. Puis elle
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tenta l'ascension du lit, ce qui fut assez laborieux. La couche, dure, bossuée et sans aucune élasticité, lui parut être une torture plutôt qu'un repos; la rudesse des draps lui lit courir un Frisson par tout le corpset l'odeur Acre de la cbandelle éteinte la prit à la };orge. Mais elle endura tout ceta avec résignation et ferma les yeux pour dormir.
Elle n'était pas au bout de ses peines cependant. Le bruit que faisaient en bas les paysans échauffés par le vin et les parties de cartes qui s'étaient engagées, la réveilla comme elle venait de s'assoupir et lui causa un eSroi indicible. Elle se souleva et regarda l'obscurité, prêtant l'oreille, tandis que son cœur battait violemment. L'idée qu'on pouvait monter dans sa chambre, enfoncer la porte, l'assassiner pour la voler, se présenta à son esprit avec l'intensité que les terreurs nocturnes donnent & toutes choses.
Elle ralluma la chandelle, et, courant nU-pieds sur le carreau, alla mettre la table, chargée du pot à l'eau et de la cuvette, devant ta porte, qu'elle ferma à double tour. C'était un bien faible rempart; mais, si elle se rendormait, tout cela ferait du bruit en tombant et l'éveillerait! *''l's aurait le temps d'ouvrir la fenêtre, d'appeler au secours.
Elle se recoucha, écoutant toujours si on ne montait pas l'escalier, bien tdt le bruit cessa en bas;, mais Lucienne n'en fut que plus effrayée : quelqu'un pouvait s'être caché et attendre justement que tout le monde fût parli pour monter faire son mauvais
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coup. Elle unit par se calmer cependant eL s'endormit.
Lorsque le jour inouda sa chambre le lendemain matin, elle se moqua de ses terreurs eL se promit d'être plus brave à l'avenir.
— Je dois me défaîro do toutes ces faiblesses, se dit-eile, puisqu'il me faut vivre désormais seule et sans protection.
Dès qu'elle fut levée, elle sortit et se dirigea vers la chaumière du père Grialvat, impatiente d'avoir des nouvelles de cette pauvre fille à laquelle elle avait paru s'intéresser.
Elle suivait la route par laquelle elle avait vu la veille revenir les bestiaux. De tous cAtés s'étendaient des vignes, interrompues seulement de loin en loin par des carrés de pommes de terre ou un champ de luzerne.
Un doux soleil un peu voilé éclairait la campagne.
A mesure qu'elle avançait, Lucienne éprouvait de nouveau celte impression de souvenir lointain qui l'avait frappée la veille. L'aspect de ce paysage était familier à ses yeux. Elle avait certainement grimpé à ces talus pierreux qui s'éboulaient vers la route, retenus çà et là par des planches disjointes. En enfilant certains sentiers qu'elle suivait des yeux, elle était sûre qu'on arrivait à une rivière bordée de peupliers, une toute petite rivière large comme un fossé. Mais comment savait-elle cela? Elle s'interrogeait en vain. Tout à coup, à un mouvement du lerraia, une chaumière lui apparut au bord du che-
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min, avec son toit moussu et sa haute cheminée,
laissant fuir des flocons de Tumée bleue.
Lucienne s'urrë ta court et poussa un cri en voyant cettechaumlëre ; la lumière se faisait dans sonesprit.
— Oui, oui! c'est bien cela, se dit-elle. Je me reconnais parfaitemeni. Là, cette cabane en planches abritait une chèvre brune et son chevreau. Sous ce hangar couchaient les poules et un gros chien noir. Voici là-bas la cuve de briques où on faisait la lessive. Et l'intérieur delà maison, je n'ai pas besoin de le voir, je le conoais bien; je me souviens des bottes d'oignons pendues aux solives du plafond, de la grande cheminée avec son baldaquin de serge rouge, de la terre battue qui forme le plancher. Je vois le lit là, à gauche de la porte, et, près du lit, un petit berceau, le roien.
Elle s'élani^a vers la chaumi&re. La porte était entr'ouverte, elle entra avec impétuosité.
— Je ne me trompais pas, rien n'est changé, s'écria-t-elle ; cette porte s'ouvre sur une cour où il y a un puits, et même l'un des seaux a une de ses planches fortement écornée en haut.
— V'ià ben longtemps qu'on l'a changé ce scîaulà, mais il était ben comme vous dites, répondit une femme qui soufflait le maigre feu de la cheminée. Vous êtes donc déjà venue dans cette maison?
— J'ai été en nourrice ici même, dit Lucienne, qui, eu proie à une violente émotion, se lais^i tomber sur un escabeau. Est-ce vous qui m'avez donné votre lait?
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— Ça ne peut être moi, dit la femme en se relevant, je n'ai jamais éva de nourrisson.-
A ce moment un Taible gémissement se fît entendre; Lucienne tourna la tête et vit, dans ce lit qui était toujours à la même place à gauche de la porte, une jeune femme pâle, presque une ombre, qui essayait de se soulever.
— Mon Dieu! suis-je chez le père Grialvat? demanda Lucienne.
— Vous y êtes, et voilà sa pauvre fille qui est ben malade, dit la femme. J'étais venue pour lui faire un peu de tisane! Mais un dirait qu'elle veut vous parler.
Lucienne s'approcba vivement du lit. La malade se souleva encore.
— Ëtes-vous mademoiselle Perrault? demandât-elle d'une voix sourde.
— Oui, dit Lucienne.
— Alors, c'est maman qui vous a nourrie; et moi, je vous ai portée bien souvent dans mes bras d'enfant, dit-elle en se laissant retomber sur l'oreiller et en regardant Lucienne avec une expression do joie profonde.
Une stupéfaction mêlée d'épouvante rendait Lucienne muette et pâle. Comment ! c'était le hasard qui avait fait cela? Était-ce possible? C'était lui qui l'avait conduite dans ce village dont elle avnit oublié jusqu'au nom? N'était-ce pas plutôt un attrait mystérieux, un souvenir parlant au cœur, avant que l'esprit soit éveillé, qui l'avait poussée à
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descendre là, quand elle avait regardé le pays du haut du wagon? ou bien une puissance inconnue avait-elle vraiment guidé ses pas jusqu'au chevet de cette mourante, là, sous ce toit qui avait abrité ses premières larmes et ses premiers sourires? Elle était tentée de le croire tant ce qui lui arrivait loi semblait prodigieux.
— Est-ce que vous vous souvenez de moi? demanda la malade; c'est qiie voilà longtemps que vous Ctes partie d'ici ; vou "devez aller sur vingt ans. Quand on est venu vous chercher, vous aviez trois ans, un bel Age pour un nourrisson I Ëtiez-vous diable I Moi, j'avais dix ans dans ce temps-là.
— Vous n'êtes donc pas ma sœur de lait? dit Lucienne.
— Non, c'était Pauline. Elle est morte voilà tantôt un an. Ma pauvre mère aurailrelle été heureuse de vous revoir.
— Où est-elle?
— Morte aussi. Je vais les rejoindre, je leur parlerai de vous.
— C'est-t'y drôle comme elle a sa tête ! dit la voisine, voilà huit jours qu'elle ne parlait à personne.
— Savez-vous mon nom? dit la malade à Lucienne.
— N'est-ce pas Marie? répondit Lucienne comme par hasard.
— Mais oui ! Ah I c'est gentil de vous en Être souvenue !
Et un faible sourire détendit les lèvres de la pau-
Tre flUe; c'était le premier sans doute depuis bien longtemps.
Lucienne avait des larmes plein les yeux.
— Je vous en prie, madame, dit-elle à la voisine, allez chercher un médecin. On me dit que celte pauvre Marie n'est pas soignée du tout, et que son père la maltraite; mnis je ne bouge plus d'ici, et je vais tâcher de la guérir.
— Vous étBs une bravo demoiselle, dit la paysanne, je cours chez le docteur et je lui dirai que, cette fois, on suivra les ordonnances.
Marie avait jeté à Lucienne un regard d'une inexprimable douceur, puis, lasse d'avoir parlé, elle s'était assoupie.
Lucienne ne pouvait revenir de sa surprise. Elle s'était assise au chevet de la malade et regardait autour d'elle, se demandant si elle était bien éveillée. Comment avait-elle pu si complètement oublier sa première enfance et le lieu où elle s'était paisiblement écoulée, tandis qu'on se souvenait si bien d'elle dans ce lieu même? Une mémoire de trois ans est cependant déjà capable de retenir les impressions, et les premières tendresses que l'enfant éprouve pour ceux qui protègent ses premiers pas sont parmi les plus profondes ; mais, dans ces jeunes cerveaux , les souvenirs s'effacent si on ne les ravive pas de temps en temps; et jamais on n'avait reparlé à Lucienne de sa nourrice, ni du village oîi elle avait bu les premières gorgées de la vie ; aucune parole, aucun objet n'étant
venu lui rappeler celte humble Tamille qui l'aTait aimée et soignée, toute celte époque s'était voilée, ne lui laissant que le sentiment confus d'un grand chagrin éprouvé autrefois, duquel dataient ses souvenirs et qui marquait pour elle son entrée dans la vie.
Mais voilà que le hasard soulevait brusquement co voile tiré sur un coin de son esprit et la ramenait, au moment où elle s'y attendait le moins vers cette famille qui était un peu la sienne. Hélas! en effet, elle ne revenait près d'elle que pour la voir périr. Que restait-il en effet de ce groupe qu'elle aurait pu aimer encore? une pauvre fille mourante et un ivrogne.
— Commenll se disaitrelle, cet homme que j'û vu hier est mon père nourricier I il m'a fait sauter dans ses brasi
fl'A ce momenf, 4n vieux chien noir, pelé et crotlé, poussa la porte et entra dans la chaumière.
— Finaud! s'écria Lucienne, retrouvant soudain ce nom. Le chien la regarda un instant, puis continua à marcher vers la cheminée. Lui aussi avait oublié.
Le père Grîalvat suivait de près le chien. Il entra bruyamment, et la malade se réveilla en sursaut.
— Tiens! vous v'Ià déjà, ma belle demoiselle, s'écria-tril ; je n'aurais pas cru que vous seriez levée
si tôt.
— Tu ne reconnais pas mam'zelle? dit Marie de sa voix faible.
— Comment que je U reconnaîtrais? je ne la connais pas, dit le paysan.
— Mam'zelle Perrault.
— La pelile Lucie? C'est-t'y Dieu possible, ça serait elle? s'écria-t-il, tandis qu'une véritable émotion adoucissait l'expression de son visage.
— C'est elle-même, dit Lucienne, en lui tendant k main.
Le bonhomme prit cette petite main blancbe dans les deux siennes et la serra avec effusion. -
— Ça fait plaisir tout de même ; ça me rajeunit, dit- il.
— Oui, de son temps, tu n'étais pas ce que tu es aujourd'hui, dit Marie; tu ne buvais pas et tu travaillais.
— C'est vrai que, depuis la mort de ma pauvre femme, je me suis un peu dérangé; mais n'faut pas le dire devant la demoiselle, ça m'bumilie. Parlons de l'ancien temps, plutôt. Nous avez-vous Tait endëver ! quand vous alliez sur vos trois ans, toujours à gaminer à travers champs, que j'perdais des demi-journées à courir après vous, par peur do la rivière que vous affectionniez beaucoup. En avezvous déchiré des cottes, en jouant à cacbe-ca(;he dans les broussailles! tout de même, nous vous aimions plus que nos propres enfants; vous étiez la viaie maîtresse ici et vous nous meniez tambour battant. Aussi, quel chagrin, quand vous êtes partiel j'ai cru que vous alliez avoir les convulsions; et nous, nous pleurions tous comme des veaux. Ma pau-
vre femme en a fait une maladie, le chagrin lui avait
fait tourner son laii; vous n'avez pas su ça?
— Hélas 1 non, je n'ai jamais, eu de vos nouvelles.
— Voire mère n'a plus jamais écrit, nous ne savions pas où vous étiez; mais nous parlions sans cesse de vous... Et comme ça, vous êtes tout de même revenue voir si nous n'étions pas tons morts. Je comprends maintenant pourquoi vous vous informiez de nous chez la mère Bourguignon.
Lucienne n'avoua pas qu'elle était venue dans une tout autre intention; elle laissa le père Grialvat dans cette erreur qui expliquait si naturellement sa présence au village.
— C'est le bon Dieu qui vous envoie, dit le paysan, car j'étais tout au fin bout de la misère et du découragement.
Si vraiment elle pouvait accomplir là une bonne action, remettre ce père de famille dans le chemin du travail, adoucir les derniers instants de cette pauvre martyre, la sauver peut-être, il semblait à Lucienne que beaucoup de ses fautes passées seraient effacées.
— Si elle pouvait guérir! se disait-elle en regardant le visage pâle et émacié de la malade, je l'emmènerais avec moi; ce serait une compagne, une sœur; je ne serais plus seule au monde.
La voisine revint amenant le médecin, un brave homme simple et sans façon.
— Ça ne va donc pas, ma QUe, dit-il en s'approchant du lit. Je vous trouve mieux cependant que
la dernière fois que je suis entré en passant. Avezvous pris la potion?
La malade secoua la tète.
— C'est ma Tauto, j'aurais dft l'apporter raoimétne. Je vais tous l'envoyer. Mangez, si vous avez faim, et tâchez de vous distraire un peu.
— Ah ! aujourd'hui, je me sens très-bien; je suis si heureuse I dit-elle, en tournant les yeux vers Lucienne.
Le médecin suivit ce regard et aperçut la jeune femme, qu'il salua.
— C'est une garde-malade que le bon Dieu m'envoie, dit Marie.
Lorsqu'il quitta la chaumière, Lucienne suivit le médecin.
— Avez-vous l'espoir de la sauver? lui dit-elle.
— Pasleraoiodreespoir.La pauvre enfant! elle est poitrinaire au dernier degré; il est même incroyable qu'elle vive encore et Irouve un souffle pour parler; c'est comme une lampe qui brûle ses dernières gouttes d'huile. Elle va s'éteindre peut-être demain, peut-être dans huit jours; cette dernière étincelle dure quelquefois longtemps.
— On peut du moins la soulager, rendre ses derniers jours plus àouii
— Certes, donnez-lui tout ce qu'elle voudra. . Hien ne peut plus lui faire ni bien ni mal à présent.
Si des crises de délire la prenaient, administrez la potioQ ; mais elle n'a plus même la force dti souffrir.
m LUCIENNE
Tout en parlaal, le médecin élait remonté dans le rustique cabriolet qui l'attendait.
— Revenez voir la malade cependant, pour la rassurer, dit Lucienne.
— Je reviendrai, dit-il en la saluant, et il s'en alla.
Lucienne rentra singulièrement troublée dans la chaumière.
— Ainsi elle est condamnéel se dit-elle, ainsi, ce serait cette pauvre Ûtle qui m'a bercée et aimée, lorsque j'étais enfant, dont la mort servirait mes projets? Fatalité étrange I La volonté du sort, en me poussant vers elle, s'est manifestée d'une façon trop évidente pour que je songe à lui résister. Que le sort donc s'accomplisse. J'aurai du moins apporté ici quelques rayons de bonheur.
Elle cacha son trouble cependant en s'approchant de la malade.
Trois marmots, de hauteurs diverses, avaient fait leur entrée dans la chambre. Ils se tenaient debout et regardaient Lucienne d'un air stupéfait, en mettant leurs doigts dans leur bouche avec un ensemble touchant. Ils étaient tout barbouillés, en haillons ; leur chevelure, pleine de feuilles sèches et de brins de paille, avait l'air d'une broussaille.
— Ceux-là, vous ne les connaissez pas, dit Grialvat, ils sont venus après votre départ.
— Ils sont bien mal tenus et bien maigres, dit Lucienne en fronçant les sourcils ; vous les nourrissez mal, à ce que je vois.
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Le mauvais père courba la tête sous le regard de celte qu'il avait élevée.
— Pa, du pain ! s'écria l'alné des enfants, qui semblait avoir compris quelque chose des paroles de Lucienne.
— Pain? répétèrent les deux autres sans retirer leurs doigts de leur bouche.
— Allez vite chercber des provisions, dît Lucienne que ce cri d'enfants affamés avait fait frissonner; je déjeunerai avec vous, ajouta-t-elle, en donnant une pièce de vingt francs à Grialvat.
— Ces pauvres petits ! ils vivent à peu près de charité depuis que je suis couchée, dit Marie lorsque son père fut parti; et à les voir on les prendrait bien pour des mendiants. Que deviendront-ils quand je n'y serai plus?
— Je m'occuperai d'eux dès aujourd'hui, dit Lucienne, et je vous promets d'assurer leur avenir. Le père lui-même reviendra peut-être à de meilleurs sentiments; il ne me semble pas aussi incorrigible qu'on le croit.
— Puissiez-vous dire vrai! murmura Mario en levant ses grands yeux pÂles vers les solives du plafond. Peut-être aurez-vous de l'influence sur lui.
A partir de ce jour, Lucienne no quilla presque plus la chaumiËre. Elle y passait toutes ses journées et quelquefois les nuits, soignant la jeune malade avec un dévouement sans bornes. Dans le village, on disait que c'était une providence, un ange que le bon Dieu envoyait pour chercher l'Ame de cette pauvre fille, qui avait eu si peu de joie sur la terre.
Les enraots, proprement vgtus, allaient à l'école, au lieu de vagabonder du matin au soir, et, chose plus extraordinaire, lo père s'était remis au travail.
Marie vécut tout un mois encore et co fui peutêtre le plus doux mois de sa triste vie, tant Lucienne l'enveloppa de tendresse et de soins délicats.
Pendant les longues heures qu'elle passait à son chevet, Lucienne interrogeait la jeune fille sur le passé, espérant que quelque détail pourrait peut- Cire jeter un peu de lumière sur sa naissance el la mettre sur la trace de l'homme qui était son père. On avait retrouvé les lettres de madame Perrault, au fond de la vieille armoire de noyer, mais elles étalent toutes conçuesàpeu près ainsi : a Continuez
LUCIENNE IflS
à bien soigner l'enfant. Je vous envoie ce que vous m'avez demandé. Écrivez-moi à l'adresse ci-jointe. » L'adresse seule cliangeait souvent. C'était tantôt à Pétersbourg ou à Moscou qu'il FaHait écrire, tantôt à Londres, tantôt à Paris. ^
— Elle aimait à voyager, disait Marie; pourtant elle n'est jamais venue jusqu'ici pour vous voir. Elle ne semblait pas bien pressée de vous reprendre, et nous n'avions jamais vu une mère laisser son enfant si longtemps en nourrice. Môme nous Étions souvent inquiets après votre départ, pensant que vous n'éliez peut-être pas heureuse.
D'autres fois, c'était Marie qui interrogeait Lucienne sur sa vie présente ; ce qui souvent embarrassait Lucienne.
— Vous n'êtes donc pas encore mariée? lui demandait-elle.
— Je crois que je me marierai bientôt, reperdait Lucienne.
Une fois, Marie la fit rougir en lui disant tout il coup :
— Nous pensions que vous seriez brune.
Dans le village, l'arrivée de la jeune femme, que le pays avait vue enfant, était le sujet de toutes les conversations. Chacun croyait se souvenir d'elle ; madame Bourguignon prétendait qu'elle était venue bien souvent à l'auberge dans les bras de sa nourrice, et qu'elle avait joué avec son llls.
— Je la vois encore, disait-elle.
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Seulement elle lui reprochait sa dissimulation du premier jour.
— Pourquoi ne pas dire tout de suite qui vous étiez? pourquoi nous faire accroire que vous étiez une Anglaise ?
— C'est vous qui m'avez trouvé l'air anglais, répondait Lucienne en riant.
— C'est juste, disait-elle.
Puis elle ajoutait d'un air fin :
— Je comprends ; vous êtes venue comme ça en tapinois pour les surprendre.
To'it s'expliquait donc le mieux du monde, mais Lucienne ne perdait pas de vue son grand projet, et elle en préparait toujours la réalisation;
Elle attira un jour le père Grlalvat derrière sa chaumière, et, tout en se promenantaveclui le long de sa vigne reconquise, elle lui parla de sa fille. - — Vous savez que tout espoir de la sauver est perdu, dit-elle,
— J'sais ben, elle s'en va comme sa pauvre sœur, dit le paysan ; le mal de poitrine ne pardonne pas. mile a peut-être attrapé ça à la rivière, en lavant le linge en plein hiver, .\vant quatre ou cinq jours, elle sera en terre.
— En terre ! et où cela? demanda Lucienne.
— Comment? dit le père Grlalvat étonné ; eh bon, mais, au cimetière.
— Dans une tombe à elle, je pense?
— Et en avoir les moyens I Non, on la portera à la fosse commune, avec les autres.
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— Est-il possible! s'écria Lucienna ; elle n'aura pas même une pierre où l'on pourra lire son nom et déposer des fleurs et des couronnes?
— J'cpois que les morts se moquent bon de tout ça I dit le père Grialvat en hochant la tête.
— Gela n'est pas sûr. En tout cas, les vivants aiment à témoigner au:c morts leur affection persistante en ornant leur tombe et en venant souvent la visiter. Tenez, moi, j'aurais un véritable chagrin de ne pouvoir m'agcnouiller quelquefois près des restes de cette pauvre Marie, qui m'a soignée autrefois et qui mourra dans mes bras.
— Je comprends ça, dit en se grattant la tête le père Grialvat, qui ne comprenait pas du tout. Je comprends ça; mais comment faire?..
— Écoutez, j'ai un terrain à moi dans un cimetière, à Paris. G'est là que ma mère est enterrée, et qu'on m'enterrera plus tard. Si vous voulez, j'y ferai porter Marie. Laissez-moi me charger de ses funérailles.
— Comment ! quand elle sera morte, vous voulez emporter Marie à Paris ? s'écria le paysan, qui crut son ancienne pupille un peu timbrée.
— Oui, elle reposera là en pais. Elle aura des fleurs, des couronnes. Pour votre fille, pour moi, père Grialvat, ne me refusez pas I
Le père Grialvat regardait Lucienne avec le plus grand étonnement.
— Ma foi ! dit-il enfin, vous êtes entrée chez nous comme une boni^^e fée, vous m'avez rendu ma vigne
que T'ià, qu'on allait vendre, ce qui aurait élé poar moi la fin des fins ; mes petiots sont tout fiers dans leurs beaux habits ; et moi je travaille comme dans le bon temps. Faites tout ce qui tous conviendra. Nous sommes tous à vous, vivants ou morts. Emportes Marie, si ça vous plaît.
— Merci 1 dit Lucienne, avec un éclair de joie dans les yeux. Soyez sûr que vous ne vous en repentirez pas, et que de près ou de loin, je veillerai
— C'est une drôle d'idée tout de mëmel se disait à part lui le paysan.
Lucienne fit une visite au maire du village, et lui demanda s'il voudrait se charger d'une somme qu'elle lui enverrait de Paris, et qui serait destinée à venir en aide au père Grialvat dans les moments dif^ciles, si l'ouvrage manquait ou si la récolle était mauvaise. Le maire accepta le dépAt. Elle lui demanda encore de vouloir bien lui écrire de temps en temps pour lui faire savoir si son protégé continuait à se bien conduire et comment il élevait ses enfants. II lui promit de lui donner des nouvelles.
Lucienne, tranquillisée, fut alors toute à la malade. Elle lui apportait des fleurs, des friandises.- Elle s'efforçait d'éloigner d'elle l'idée de la mort, de la distraire; et elle était heureuse quand elle pai^ venait à ramener sur ces lèvres si pûles un faible sourire.
Mais les heures étaient comptées pour la pauvre
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lille; elle avait des assoupissements de plus en plus fréquents ; les deux derniers jours, elle dormit presque constamment, et elle s'éleignit tout à coup, au matin, sans secousse, en poussant un soupir.
Lucienne qui était restée dans la chaumière cette nuit-là s'était endormie sur une chaise. Ce soupir l'éveilla; elle courut vers le lit, et, en voyant les yeux vitreux et les traits livides de la morte, elle eut peur et cria pour appeler du monde. Le père Grialvat descendit du grenier où il couchait, enfilant une veste en toute hAte.
— C'est fini, elle ne souffre plus, dit-U en voyant sa fille rigide déjà et sans regard.
Et il la considéra longtemps en silence, éprouvant ce respect môle de terreur qu'inspire la mort.
Plusieurs voisines entrèrent bientôt pour avoir des nouvelles. Ce fut un concert de lamentations.
— Elle est morte, pauvre créature du bon Dieu !
— S'il y a un paradis, celle-là y entrera tout droit I
— Dire qu'elle nous parlait encore hier! Mais je me doutais qu'elle trépasserait cette nuit ; les chiens n'ont fait qu'hurler au mort.
Quelques-uns pleuraient. Lucienne cachait son visage dans ses mains et pleurait aussi.
— Faut pas vous désoler, ma bonne demoiselle, lui disait-on. Vous avez fait tout ce qu'il était possible de faire pour elle ; une mère n'aurait pas eu un plus grand dévouement.
— Non, je n'ai pas fini, dit Lucienne.
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Les voisines se regardèrent étonnées.
— Oui, dit le p6re Grialvat, la bonne demoiselle veut qu'on Tasse à Marie de belles funérailles et qu'elle repose dans un riche tombeau, elle qui n'a rien ou en ce monde. Elle sera enterrée à Paris, dans la sépulture même de la demoiselle...
— Et je veux, dit Lucienne en se levant, écrire tout de suite à Paris pour commander la cérémonie.
Ces paroles causèrent une vive surprise, mais on n'osa rien objecter.
On alla lui cbercher de quoi écrire.
— Quels étaient ses noms et quel ftge avait-elle? demanda la jeune Temnae la plume à la main.
— Marie-Louise Grialvat, âgée de vingt-sept ans et trois mois, dit le père.
Lucienne écrivit :
<i Vous êtes prié d'assister aux service, convoi et enterrement de mademoiselle Lucienne Perrault, décédée le 8 novembre, dans sa vingt-el-unième année, qui se feront à l'église Notre-Dame de Loretto, le jeudi 10 novembre, à midi précis.
» On se réunira à onze heures à la gare de Lyon.»
Et sur-le-champ, à l'aide des renseignements qu'elle avait pris avant do quitter Paris, Lucienne écrivit, en signant Grialvat, à une agence funéraire, dont la fonction est de se charger de toutes les pénibles démarches que nécessite un enterrement. Elle commanda un convoi de troisième classe. Elle avait préparé une liste des adresses où l'on devait envoyer les lettres de faire-part. Elle y joignit l'a-
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dresse du marbrier et le titre de propriété du caveau où reposait sa mère. Elle mit dans le paquet trois billets de mille francs, somme qui payait et au delà toutes les dépenses prévues; puis elle expédia le tout à l'agence funéraire en cbargeant la lettre.
— C'est fait! se dit-elle alors, avec un soupir profond et un sourire amer ; à présent, je suis morte!
On reçut par le télégraphe la réponse de l'agence. Tout serait fait comme Lucienne le désirait : la messe était commandée, les lettres de faire-part étaient expédiées.' Le corps devrait partir de Chagny le 9, par le train direct de minuit. D'ailleurs, un employé de l'agence viendrait chercher le cercueil et l'escorterait jusqu'à Paris.
Le soir même, en effet, cet employé arriva à dix heures el demie. Il était grave, solennel, d'une convenance parfaite. 11 attribua à la douleur le trouble de Lucienne, qu'il prenait pour une parente de la défunte. Elle était vêtue de noir et un voile épais retombait sur son visage.
— Chargez-vous de tout, dit-elle à cet homme. Et, une fois arrivé à Paris, ne vous occupez pas de moi. Je crois que je n'aurai pas la force d'assister à la cérémonie.
— Ne vous inquiétez de rien, mademoiselle. Nous sommes là pour vous épargner tout ennui, et nous connaissons notre devoir, lui dit-il en la saluant profondément.
L'heure du dépari sonna enân.
âO-2 LUCIENNE
Le père Grialvat accompagna Lucienne à la gare. — Adieu, mam'uelle, dit-il, puissiez-vous 6trc heureuse et fortunée pour tout le bien que vous nous avez faiU
Arrivée à Paris, Lucienne quitta la gare en toute hâte. Elle craignail d'Otre vue el reconnue malgré sa mise modeste et son voile épais. Elle se fit conduire dans le premier hôtel venu, où elle laissa sa valise; puis elle se rendit à l'église où devait avoir lieu le service funèbre.
On finissait d'accrocher les draperies blanches au portail de Notro-D,ime-de-Lorette. LorsquVlle arriva, elle vit la lettre initiale de son nom au milieu de l'écusson et éprouva un petit froid au cœur.
L'église était déserte encore; elle y entra et gagna une des chapelles latérales, où elle put se blottir à l'ombre d'un conTessionnal.
Elle avait une âpre curiosité de tout voir jusqu'à la fin, et il lui semblait vraiment qu'elle allait assister à son propre enterrement.
On terminait les apprêts au maltre-autel ; les tréteaux sur lesquels on devait poser le cercueil étaient placés entre deux rangs de cierges. Bientôt le suisse sortit de la sacristie en grande tenue, et s'avança en mettant ses gants de liloselle blanche et en faisant crier ses souliers vernis.
Plusieurs des connaissances de Lucienne, qui n'avaient pas voulu aller jusqu'à la gare de Lyon, se rendirent directement à l'église et arrivèrent un peu avant l'heure. Lucienne les reconnut de loin: ils se
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promenèrent par groupes dans les bas côtés de l'église ; et, quand leur va-et-vient les amenait près d'elle, Lucienne cachait son visage dans ses mains comme absorbée par la prière, mais elle prêtait l'oreille et cherchait à saisir quelques lambeaux des conversations tenues à mi-voix, ayant la curiosité de savoir si on la regrettait.
On parlait fort peu de la morte, et les causeries étaient plutôt gaies que tristes. Lucienne entendit pourtant des phrases comme celles-ci :
— A-t-elie été vite emportée, la pauvre flllet
— Sa mort ne m'a pas surpris, cependant : la dernière fois que je l'ai vue, j'ai bien deviné qu'elle n'en avait pas pour longtemps.
— C'est dommage, elle était joliel
Lucienne avait beau s'en défendre, cette indifférence lut serrait le cœur. Pourtant, elle n'était pas en droit d'attendre plus d'intérSt de la part de ces gens qu'elle aimait fort peu et dont la perte l'eût faiblement affectée; mais s'ils mouraient, euï, d'autres, sans doute, les regretteraient et les pleureraient, tandis que pas une larme n'était versée sur sa mort à elle.
Le suisse fit résonner les dalles sous sa lourde canne, et la porte du milieu s'ouvrit toute grande. Le cortège était arrivé. Le cœur de Lucienne battit plus fort.
On apporta le cercueil et on le posa sur les tréteaux ; puis on jeta par-dessus un grand drap blanc orné d'une croix.
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— La pauvre fille qui joue ici mon râle n'usurpe pas, comme je l'aurais fait, ces ornements blancs, symbole de pureté, sq disait Lucienne, attentive dans son coin obscur.
Une cinquantaine de personnes étaieot entrées dans l'église h la suite du cercueil.
Les femmes étaient en toilettes sombres, mais très-élégantes; elles échangeaient de loin, avec leurs connaissances, des demi-saluts et des demisourires. Lucienne les reconnaissait toutes et cherchait en vain sur leur visage l'ombre d'une émotion ; tous les assistants avaient la gravité que réclame la circonstance, mais rien de plus.
Le prêtre monta à l'autel, et la messe funèbre commença.
Les grondements vibrants de l'orgue qui soudain emplirent l'église, les accents lugubres des chantres, dont les voix alternaient avec la musique, produisirent une impression violente sur les nerfs surexcités de Lucienne. Elle courba la tête et étoulTa ses sanglots dans son mouchoir. Pourquoi pleurait-elle? elle n'eût pu le dire. Il y avait de la joie dans ses larmes; une morne tristesse aussi, le sentiment de l'abandon dans lequel elle se trouvait, une vague appréhension de l'avenir.
— Je suis la seule k pleurer à mon enterrement, se disait-elle avec amertume. Quand je serai morte pour de bon, aurai-je gagné enBn des affections, serai-je entourée d'êtres chéris qui m'accompagneront de regrets et de larmes? Si cola ne devait pas
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Atre, j'eavieraU celle qui est là couchée sous ce drap mortuaire.
Lorsque la messe fut terminée, elle laissa sortir tout le monde et attendit quelques instants encore. Quand elle sortit à son tour, elle aperçut, en avant d'une file de voilures, les panaches blancs du corbillard, et le tricorne galonné d'argent du cocher; elle vit les passants soulever leur chapeau au passage du cortège qui remontait lentement la rae de Lafayette.
Elle reprit le fiacre qui l'atlendait et se fit conduire au Père-Lachaise par un autre chemin.
Après avoir acheté deux couronnes, elle entra au cimetière, et, à travers l'agglomération des tombes, elle gagna par derrière le monument de sa mère. Il était facile de se cacher dans ce fouillis de colonnes, de stèles, de croix. Elle vit qu'on avait écarté la pierre du tombeau ; la maçonnerie presque neuve encore apparaissait; le regard de Lucienne plougea avec horreur dans ce trou carré, où sa place était marquée et qui devait un jour ou l'autre l'engloutir.
Puis elle attendit, lisant distraitement des épîEaphes sur des tombes d'inconnus. D'autres convois traversaient le cimetière, elle les suivait des yeux, croyant toujours que c'était le sien.
Elle reconnut enfin les carapaces des chevaux et les panaches blancs du corbillard.
Le clergé descendit de voiture et entoura la tombe. Beaucoup des invités s'étant esquivés durant le tra-