Lucifer
Parmi les diverses conditions humaines, il n'en est pas de plus difficile que celle de vicaire de paroisse. Hier encore, l'ombre du grand séminaire vous abritait, et vous ne pouviez hasarder un pas qui ne fût encouragé, soutenu par le geste ou la parole d'un maître vénéré; aujourd'hui, vous marchez en plein soleil, soug le regard du monde hostile,» du monde que Dieu a maudit », et nul ne paraît disposé à vous secourir.
Affreuse détresse 1
Assurément, tous ceux qui descendent de l'autel où l'évéque vient de les ordonner, avec « le pouvoir de lier et de délier », pour rappeler les mots de Jésus à son disciple Pierre, n'éprouvent pas ces angoisses des l)remières heures du sacerdoce. 11 en est de médiocres, de futiles, dont le cerveau inconsistant comme une vapeur légère n'a rien ressenti quand le consécrateur leur touchait le front du bout de son doigt, et qui s'élancent dans la carrière avec l'insouciance de l'oiseau tombant du nid et tirant de l'aile vers la première proie venue. Pour ceux-là, véritables bêtes à bon Dieu, l'Eglise, où ils commencent à bourdonner, sera la ruche bondée de miel, la bonne nourrice qui leur donnera le vivre et le couvert, sans exiger d'eux de tr©p rudes peines, de trop exténuantes sueurs. D'autres, de nature plus profonde, ont été troublés jusqu'au fond des en*
trailles à l'onction de l'huile sainte qui les a sacrés prêtres pour l'éternité, sacerdos in œternum, et ce n'est qu'en tremblant qu'ils abordent le premier poste où Monseigneur daigne les appeler.
En arrivant chez le doyen Valette, à lloquetaillade, gros canton du diocèse de Mireval où son évêque l'envoyait en qualité de second vicaire à la paroisse Saint- Julien, l'abbé Bernard Jourfîer, frais émoulu du grand séminaire, fut envahi par une terreur inexprimable. Ayant pleine conscience de la hauteur de son ministère, l'exercice du plus mir.ce de ses devoirs l'épouvantait.
— Monsieur l'abbé, vous manquez de confiance en Dieu, lui dit un jour le curé de Koquetaillade.
— Les responsabilités sont si redoutables I se lamenta Jourfier.
— Si vous trouvez le fardeau du sacerdoce trop lourd pour vos épaules, priez la divine Miséricorde de vouloir en alléger le poids.
— J'ai prié, et Dieu ne m'a pas entendu.
— Ah ! par exemple 1... s'écria le premier vicaire de Roquetaillade, l'abbé Arthur Bourdinier de Luzernat, un gros garçon de vingt-neuf ans, plantureux, jovial, promis par les relations de sa famille, très influente dans la contrée, aux plus hautes charges diocésaines.
L'abbé Jourfier avait parlé à son doyen, tête baissée, avec le respect convenable, surtout avec l'humilité de sa torture atroce ; toutefois, l'intrusion de M. de Luzernat en un entretien intime, d'âme à âme pour ainsi dire avec M. Valette, institué canoniquement son guide et son soutien, lui fit relever le front, et, arrêtant sur le premier vicaire deux grands yeux noirs magnifiques, qui eurent dans son visage aux lignes sévères, très brun, l'éclat de deux étoiles
— Auriez-vous l'orgueil de croire, mon cher confrère, que Dieu ait répondu à tous vos appels ? Je ne voudrais certes pas mettre en balance le si pauvre mérite de mes prières avec l'énorme mérite des vôtres, mais encore
LUCIFEU X S
siiis-je certain qu'il vous est arrivé souvent ce qui m'arrive : attendre d'en haut une manne qui n'est pas tombée.
— Ahl par exemple !... répéta M. Arthur Bourdinier de Luzernat, riant à gorge déployée.
— Votre exclamation signifierait-elle que Dieu s'est empressé d'accourir après chacune de vos oraisons? demanda Jourfîer avec une âpre ironie.
— Monsieur l'abbé !... s'écria M. Valette.
— Si M. de Luzernat est un saint, qu'il nous le dise, et nous l'adorerons !
— Monsieur l'abbé, calmez-vous; je vous ordonne de vous calmer. Je suis votre doyen. M. de Luzernat, sans nulle prétention à la sainteté pour cela, pense avec toute l'Eglise que Dieu écoute celui qui Finvoque. Vous avez d(jnc oublié le verset du Psalmiste : Cum invocarem, exaudivit me Deus? Tâchez de vous montrer moins agité, moins inquiet dans la pratique de vos obligations à Saint-Julien, et ne me réduisez pas à la nécessité d'informer Monseigneur...
- Et de quoi pourriez- vous informer Monseigneur?
- Le débat est clos, monsieur, et je vous laisse libre de vaquer à vos occupations.
Dans la multitude de ses devoirs, il en était un auquel le jeune vicaire se livrait d'élan, transporté d'une sorte d'enthousiasme. Ce devoir si cher était celui du catéchisme. Déjà, au grand séminaire, tandis que ses condisciples mangeaient, il était arrivé à l'abbé Jourfîer, s'exerçant à la prédication dans la chaire du réfectoire, d'arrêter brusquement le bruit des fourchettes,' de suspendre le mouvement des mâchoires et d'attirer tous les yeux vers lui. La chaleur, l'élévation, l'originalité de sa parole avaient opéré ce miracle. Mais, s'il avait marqué de rares aptitudes de sermonaire en des sujets imposés d'avance par le directeur de la maison, le chanoine Barthet, ou le professeur d'Histoire ecclésiasiiquey l'abbé Coulazou, ce fut vraiment bien autre chose quand, débarrassé des entraves d'une conception étrangère,
son esprit put aller librement, bride sur le cou pour ainsi parler, à travers le catéchisme, ce résumé de la religion. Une chose étonnante et qui proclamai^ haut rexceptionnelle souplesse de l'organisation du nouveau vicaire, c'est que, prêchant des enfants^ pas une fois il n'éleva trop le ton de cette causerie familière, pas une fois il ne leur fît perdre pied. On devine le succès. Les mères ne tarissaient pas sur l'éloquence simple, affectueuse, persuasive de M. l'abbé Jourfîer, et Roquetaillade était en rumeur.
Un soir de carême, le soir du jeudi saint, le doyen Valette, le premier vicaire de Luzernat, le second vicaire Jourfîer, assis à table devant un plat de châtaignes bouillies, où venaient d'être pratiquées de nombreuses brèches, achevaient silencieusement leur collation. De temps à autre, ils se retournaient vers un quatrième ecclésiastique accroupi sur une chaise non loin de la fenêtre entrebâillée. Cet inconnu, de médiocre stature, paraissant une cinquantaine d'années, était maigre et sec ; son visage pâle, avec un nez menu, presque invisible, des yeux afî^ectés d'une vague loucherie, avait une expression d'inquiétude; il ne portait pas de rabat, et sa soutane, étriquée, rougeâtre par endroits, taillée rond dans le bas, n'avait jamais été embellie de cette queue majestueuse que le prêtre étale si complaisamment dans la pompe des cérémonies; ses pieds, qui devaient être petits, à en juger par la fînesse des chevilles, étaient chaussés de gros souliers de frère ignorantin ou de soldat. Soudainement, ce personnage, grêle comme un roseau, se mit debout et vint occuper une chaise à la droite du doyen.
— Vous trouvez-vous mieux, mon Révérend Père? lui demanda M. Valette.
— L'air m'a fait du bien. Cette année, le carême me fatigue un peu... Je suis plus vieux que vous...
— Savez-vous qu'un moment j'ai eu peur !
— Peur de quoi?
— Ne devez-vous pas prêcher \d, Passion^ demain?.,.
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Si voui aviez élc soud'rant, ce n'est ni mon premier vicaire ni moi qui vous eussions remplacé.
— Dans ce cas, vous auriez invité votre second vicaire à aborder la chaire de Saint-Julien.
— Ah I par exemple !... ricana Arthur Bourdinier de Luzernat.
Le religieux — ne venait-on pas de lui donner le titre de liévérend Père — allongea sa main, une menotte d'enfant, fluette et blanche, vers le plat de châtaignes, en saisit une et, la croquant par menues becquées :
— J'ai assisté, dimanche dernier, au catéchisme de la paroisse, et j'ai la conviction que vos fidèles n'auraient rien perdu si, au lieu de m'entcndre, ils eussent entendu M. l'abbé Jourfier... Et à ce propos, monsieur le doyen, laissez-moi vous avouer ma surprise, depuis six semaines que la prédication quadragésimale me mêle aux affaires de votre paroisse, de n'avoir pas ouï prêcher une seule fois M. l'abbé Jourfier. Il me semble...
— Est-ce que mes instructions vous auraient paru insuffisantes, mon Révérend Père? interrompit aigrement M. "Valette.
— Et mes prônes, Révérend Père Gussol, les trouveriez-vous inférieurs aux catéchismes de mon confrère? s'informa le premier vicaire.
— A Dieu ne plaise, monsieur le doyen !... A Dieu ne plaise, monsieur de Luzernat!... Seulement...
— Seulement? interrogea M. Valette.
Le R. P. Cussol coula un regard vers l'abbé Jourfier, assis de l'autre côté de la table, silencieux, morne, recueilli.
— Mon Dieu, messieurs, on peut parler avec facilité, .avec distinclion, avec charme, et cependant ne pas
réaliser l'idéal de l'orateur chrétien, dit-il d'un ton de moquerie très enveloppée. Je n'oserais me permettre de juger votre prédication ; mais manquerais-je à ce que je vous dois si je prétendais qu'elle n'a pas encore atteint la perfection où s'éleva Bonrdaloue? Bourdaloue, la plus solide gloire de notre Compagnie, avait, en outre
de la science admirable qui dispose merveilleusement les parties d'un discours, celle chaleur d'âme qui porte son feu, sa lumière sur tous les points, et fait d'un sermon un tout embrasé, lumineux, qui brûle, aveugle le pécheur et finalement le conquiert.
Il acheva une deuxième châtaigne, puis en atteignit une troisième.
— Vous, monsieur le doyen, vous, monsieur de Luzernat, reprit-il, vous vous exprimez, à propos des vérités de notre sainte religion, tout à fait comme je m'exprime... honorablement.
— Et vous pensez que mon second vicaire s'en tirerait mieux que moi ?
— Je goûte cette formule de phrase : s'en tù^er. Le mot est juste : nous trois, messieurs, nous nous en tirons...
— Tandis que lui ne s'en tirerait pas, interrompit M. de Luzernat
— Luil...
Et, derechef, il braqua ses yeux clignotants dans la direction de l'abbé Jourfîer. Mais le jeune prêtre, rigide et froid entre les agressions peu dissimulées du doyen et du premier vicaire et les chateries aimables du religieux, refusa de répondre à cet appel nouveau
— Lui, messieurs, poursuivit le R. P. Gussol, il a plus que nous le sentiment de la véritable éloquence sacrée. Ce ne sont pas les mots qui s'élèvent chez M. Jourfîer comme chez nous, impuissants à nous dégager des banalités de la rhétorique, ce sont les pensées. M. Jourfîer connaît déjà l'art d'être simple, cet art qu'on sait si peu dans la jeunesse, où l'on éprouve comme un besoin irrésistible d'enfler le ton à propos de tout et à propos de rien. L'avez-vous entendu, dimanche, raconter aux enfants du catéchisme la fête si poétique des Rameaux?
— Mon Révérend Père !... murmura le second vicaire avec embarras.
— Mon cher enfant, je m'adresse à votre doyen et à M. de Luzernat Je vous prie donc, quand je parle de
voiifî, de vous boucher les oreilles. Après la solennité de Pâques, dans trois jours, je quitterai Roquetaillade et, je ne veux pas le cacher à ces messieurs, il me ferait doux, en regagnant Mireval, d'emporter la certitude que j'ai ouvert la chaire de vérité à un prêtre capable de s'y tenir.
— Puisque vous le désirez, mon Révérend Père, le premier dimanche après Pâques, je mettrai M. Tabbé Jourfier à même de nous donner une idée de ses talents, dit M. Valette, n'osant pas résister à un membre influent de la Compagnie de Jésus.
— Ah! par exemple!... cria Arthur Bourdinier de Luzernat, laissant retomber son poing fermé sur la table.
— Qu'est-ce qui vous prend, vous? lui demanda le Jésuite avec une vivacité non exempte de dédain.
— Ce qui me prend?... ce qui me prend?... J'ai déjà écrit et appris par cœur mon sermon pour le dimanche de Qimsùnodo, et je ne souff'rirai pas...
— Vous ne soufi'rirez pas que votre doyen, qui est maître absolu dans son église, dispose à sa volonté de la chaire de sa paroisse ?
— Je solliciterai l'avis de Monseigneur sur tout ceci.
— Eh bien ! mon Révérend Père, vous me mettez (] ins de jolis draps, gémit M. Valette, tremblant.
La peur du doyen, la vulgarité de son langage, qui .'t! testait je ne sais quel trouble d'esprit quand on le menaçait de l'évèque, ne surprirent guère le religieux, très au courant des misères ecclésiastiques ; il ne sut se défendre pourtant d'un imperceptible haussement d'épaules, et, se retournant vers l'énorme abbé de Luzernat, encombrant un côté de la table de sa tête, de sa poitrine, d(3 ses bras :
— Je sais avec tout le monde, monsieur, lui dit-il, que M»' de la Marandière-Lucenay a eu pour vous de grandes bontés. Il vous a fait prêtre d'abord, ce qui n'e.^t pas un mince honneur; puis il vous a placé auprès de M. Valette, un théologien dont l'opinion fait autorité
dans ce diocèse et ailleurs. On prétend que Sa Grandeur, dont la famille a quelque alliance ancienne avec la vôtre, se montrerait disposée à vous donner prochainement de nouveaux gages de sa protection particulière. Vous seriez attaché aux bureaux de l'évéché en qualité de secrétaire général, on vous nommerait un jour chanoine titulaire de la cathédrale de Saint-Optat, on vous élèverait plus tard à la suprême charge du grand-vicariat, on... que sais-je?...
— Je vous assure, mon Révérend Père, que M. de Luzernat est un des ecclésiastiques les plus distingués du diocèse, et qu'il nourrit pour son confrère M. Jourfier des sentiments... murmura le curé de Roquetaillade, éprouvant, même avant son élévation, le besoin de s'abaisser devant le parent de Monseigneur.
Le religieux, soulevé par un souffle de colère plus fort que lui, se trouva debout.
— Monsieur Jourfier, dit-il, voulez-vous une chaire, en voulez-vous dix, en voulez-vous cent?
— Mais, mon Révérend Père. . . balbutia notre homme, étourdi par la violence du coup.
— Ah I l'on vous refuse la parole à Roquetaillade 1 Nous vous la donnerons, nous.
— Nous?... nous? répéta Jourfier, comprenant à peine.
— Oui, nous, les Jésuites, qui sommes comptés pour quelque chose dans FÉglise de Dieu, qui n'avons pas avec nous l'unique évêque de Mireval, mais tous les évêques de la catholicité, surtout l'évêque des évêques, le docteur des docteurs, le successeur des apôtres, Sa Sainteté Pie IX.
Ces paroles lancées avec une ardeur singulière, passant par-dessus MM. Valette et de Luzernat comme un tourbillon d'orage, obligèrent le premier vicaire et le doyen à courber la tête. La Compagnie de Jésus est si redoutable à tous! Bernard Jourfier pourtant n'avait pas changé d'attitude. Posé droit sur sa chaise, ses deux mains jointes appuyées sur le rebord de la table, il
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regardait le lî. P. Cussol, le front haut, non sans surprise peut-être, mais assurément sans le moindre effroi.
— Eh bien ! monsieur l'abbé, lui demanda le Jésuite, que pensez-vous de ma proposition?
— Il me semble impossible, mon Révérend Père, dit-il, après l'opinion si favorable qu'il vous a plu de concevoir de moi, et que vous venez d'exprimer en des termes trop flatteurs... il me semble impossible que M. le doyen persiste à me condamner au silence...
— Vous ne me r^épondez pas.
— ... Je serais heureux si M. le doyen, au lieu de me confiner dans les devoirs les plus pénibles du sacerdoce : la confession, l'administration des sacrements aux agonisants, des promenades quotidiennes au cimcliére pour les inhumations, voulait bien, de temps à autre, charger M. de Luzernat...
— Je vous répète, monsieur l'abbé, que vous ne me répondez pas.
— ... Croiriez-vous, mon Révérend Père, que c'est tout au monde si, écrasé d'occupations qui ne me laissent pas respirer, il m'est permis d'ouvrir un livre tous les huit jours, comme en fuyant...
— Vous aimez donc les livres, vous?
— Ah!
Ses paupières débordaient de grosses larmes. Honteux d'une émotion qui lui arrivait comme un choc brusque, — la jeunesse a de ces détonations violentes, — il se leva pour s'échapper. Mais le R. P. Gussol se précipita, et l'arrêtant :
— Mon cher abbé, la chaire qui vous manque, les livres qui vous font défaut à Roquetaillade, je vous les donnera'. Voulez-vous me suivre?
— Où donc?
— Rue du Mûrier, à Mireval.
— A la Résidence Saint-Ignace?
— Là, vous jouirez d'une quiétude parfaite; là, vous aurez une bibliothèque immense.
Jourfîer put faire im pas vers la porte. Le R. P. Cussol le retint au bras, et, le dévisageant d'un regard où perçail une extrême méfiance :
— Est-ce que la vie religieuse vous épouvanterait par hasard, monsieur?
— La vie religieuse, non, mon Révérend Père ; mais la vie de religieux.
— Alors, la Compagnie de Jésus, où j'aurais envie de vous introduire, doit renoncer à vous compter parmi ses membres?
— Moi, Jésuite ! s'écria-t-il avec un éclair des yeux, qui illumina sa face d'un reflet rouge.
— Ne vous obstinez pas, mon Révérend Père, intervint M. Valette : M. l'abbé Jourfîer déteste toutes les Corporations religieuses, particulièrement le si célèbre Institut auquel vous appartenez.
— Eh quoi! monsieur, vous êtes l'ennemi de la Société de Jésus?
Le second vicaire ne souffla mot.
— Parlez 1 parlez!
Même silence obstiné.
— Vous avez donc peur?
— Peur! gronda Jourfîer.
Puis il articula d'une voix tranquille :
— Vous ne me connaissez pas, mon Révérend Père, je n'ai jamais peur.
— Pour cela, il dit vrai, insista le curé de Roquetaillade.
— Mon confrère, en effet, ne craint ni Dieu ni diable, appuya Arthur Bourdinier de Luzernat.
— - Mon Révérend Père, dit Jourfier d'un accent de dignité hautaine qu'on ne devait pas attendre d'un homme si jeune, je vous supplie de remarquer que, sans nulle provocation de ma part, M. le doyen et son vicaire m'outragent, et que je trouve dans le respect de moi-même la force de ne pas me fâcher.
Il écarta doucement de la main le Jésuite, entêté à le retenir, s'inchna et sortit.
LUCIFER il
Le doyen Marius Valette, pour lui donner tout son nom, ce théologien éminent, n'allait pas, sous ses dehors austères, sans nourrir son petit grain d'ambition. Il ne s'était ouvert à âme qui vive de ses intimes pensées, et pourtant ce n'était un secret pour personne que le curé de Roquetaillade visait le grand -vicariat. Quand ses confrères des cantons voisins demeuraient fixes à leur poste, ne le désertant qu'une fois l'an, vers septembre, à l'époque où la Retraite ecclésiastique appelle le clergé en foule dans la ville épiscopale, lui profitait de toutes les occasions pour descendre delà montagne vers Mireval, et son esprit retors manquait rarement de lui fournir un prétexte plausible de paraître à l'évêché. C'est durant une de ces visites très ingénieusement préparée dans la solitude de Roquetaillade, que Monseigneur, sensible aux hommages réitérés de M. Valette, lui avait accordé, pour vicaire à Saint-Julien, son parent éloigné, l'abbé Arthur Bourdinier de Luzernat.
Cette année-là, — vers la fm de décembre 1831, — notre do3'en n'eut pas à se creuser beaucoup la cervelle pour trouver une nouvelle raison honorable d'entreprendre le voyage de Mireval. Le hasard, d'accord cette fois avec des préoccupations très chères, lui ouvrait la route grande et vers la cathédrale de Saint- Optat et vers le palais épiscopal. Ce hasard très heureux voulait que,' parmi les ordinands destinés, le samedi avant y Noël, à recevoir la prêtrise, se rencontrât un jeune ecclésiastique dont il avaitcommencé l'instruction jadis, lorsqu'il était desservant du hameau de Rosières, sur le haut plateau du Bournat. Comment manquer de figurer dans la pompe d'une fête où son iiieioii élève devait être comblé do toutes les grâces, qui lui serait si douce au cœur, à lui]
— Monsieur l'abbé, dit-il à Jourfier, je vous confie la paroisse pour trois jours. M. de Luzernat et moi, nous allons assister à la solennité de l'ordination. Du reste, nous rentrerons dans la nuit, de samedi à dimanche, et les offices seront célébrés ici comme à l'ordinaire.
La surprise de Jourfier fut au comble le dimanche matin quand, pour la messe basse de neuf heures, au lieu de M. de Luzernat qui disait habituellement cette messe, il vit monter le doyen à l'autel. Où était le premier vicaire? qu'était-il devenu? Vers minuit, il avait bien entendu une voiture s'arrêter à la porte du presbytère, mais, indifférent aux faits et gestes de MM. Valette et de Luzernat, occupé d'ailleurs à réciter ses dernières prières avant le coucher, il avait négligé d'ouvrir la fenêtre et de regarder dans la rue. Ni à la grand'messe de dix heures, ni aux vêpres, le premier vicaire ne se montra. L'avait-on retenu à Mireval? Le doyen ne soufflant mot de cette absence, il ne jugea pas à propos de hasarder une question. Il vaqua à ses devoirs comme si de rien n'était, s'efforçant de remplacer le premier vicaire dans les choses de peu d'importance, prenant soin seulement d'éviter la chaire, que M. Valette dut escalader deux fois dans la même journée.
— 11 me semble, monsieur l'abbé, lui dit le doyen, en dépouillant, après les offices, étole, camail et surplis, il me semble que vous auriez pu m'épargner la fatigue de parler à la grand'messe et de parler encore aux vêpres.
— Si j'avais su qu'il me fût permis...
— Puisque M. de Luzernat n'était plus là.
— M. de Luzernat pouvait revenir.
— M de Luzernat ne reviendra pas, soyez tranquille.
— Tranquille! Je suis toujours tranquille, lorsqu'il s*agit de M. de Luzernat.
— Non, vous ne l'êtes pas! Vous détestez M. de Luzernat; voilà pourquoi je refuse de croire à votre tranquillité.
Les sacristains de la paroisse rangeaient dans les vea-
ticiires les ornements retirés des tiroirs. La présence de ces hommes — des laïques — rappela à lui-même le jeune vicaire prêta déborder; il dompta l'intime rage qui Je secouait de la tête aux pieds, lança son habit de
lœur sur le dossier d'une chaise et se sauva.
Chez les natures les plus rudes, la jeunesse connaît le don des larmes. C'est à la longue seulement, quand à plusieurs reprises la vie l'a saisi à pleines griffes et l'a déchiré jusqu'au sang, que l'homme se raidit, se trouve capable d'opposer quelque impassibilité à la douleur. Aux premières heures, tout est tendre, tout est
ivert chez lui, et ses yeux ruissellent au moindre coup. Rentré dans sa chambre, Jourfîer pleura. Les duretés d'une carrière où, dans le recueillement du grand séminaire, il avait entrevu tant de joies entre la terre et le ciel, épuisaient chez lui la douceur, la résignation. Pourvu qu'à la fin la grâce divine, dont il se croyait soutenu par le fait de l'ordination, ne l'abandonnât pas! Au milieu de sanglols étouffés, il lui échappait des cris qui le remplirent d'épouvante. S'il allait se fatiguer d'endurer, de souffrir?
Le soir, Bernard Jourfîer parut à la table de son l'oyen, calme, apaisé. M. Valette, généralement inquiet,
irgneux, était d'humeur aimable, presque souriante, servit son second vicaire plus libéralement que de
utume, et mit je ne sais quelle coquetterie à recueillir pour lui, dans le plat où la bonne venait de découper un levraut, le morceau le mieux cuit à point. — Évidemment, pensa Jourfîer, le doyen regrette ses sévérités envers moi, et ses prévenances sont autant d'excuses. — Enhardi par cet espoir délicieux après l'angoisse, le jeune abbé, qui n'avait su encore arracher une parole à ses lèvres froides et dures comme le marbre, articula cette longue phrase sans effort :
— Alors, M. de Luzernat demeure en vacances dans . famille?
— M. de Luzernat est un homme heureux, mon cher enfant.
Mon cher enfant/ M. Marius Valette l'appelait mon cher enfant! Il eut le courage d'ajouter :
— Veuillez croire, monsieur le doyen, (|ue, s'il s'est élevé des malentendus entre M. de Luzernat et moi, ces pauvres choses sont oubliées et que mon cœur goûte une satisfaction bien vive à savoir mon confrère heureux.
— Comment ne le serait-il pas! Devinez ce qui lui arrive.
— Que lui arrive-t-il?
— Monseigneur le garde auprès de lui.
— Sa Grandeur Taurait-elle nommé vicaire général, comme nous l'annonçait le R. P. Gussol?
— Pour le coup, il n'aurait plus manqué que ça! dit M. Valette, dont le front se rembrunit... Certes, ce brave abbé de Luzernat, que je me suis tant dévoué à produire à Iloquetaillade, n'est pas sans quelque mérite... mais enfin, quand il s'agit de la première charge du diocèse...
— Il est des ecclésiastiques que Monseigneur pourrait lui préférer?
— Il en est.
— Mais la famille Bourdinier de Luzernat est alliée à la famille de la-Marandière-Lucenay...
— Cette alliance n'est pas très authentique. Quoi qu'il en soit, voilà M. de Luzernat secrétaire particulier de Monseigneur.
— Cela me parait bien peu de chose, secrétaire particulier de Monseigneur.
— Cela n'est rien avec certains évoques, cela peut devenir tout avec M^'' de la Marandière. Si, à trente ans, j'avais été appelé au poste où l'on installe M. de Luzernat il est difficile de prévoir où je serais arrivé-
— A l'épiscopat, assurément.
Le curé de Iloquetaillade laissa tomber sa fourchette et, considérant le jeune vicaire d'un air attendri :
— Mon cher enfant, je vous ai un peu maltraité, au
«sortir des v\ j-. ^s. En outre de graves ennuis personnc's [iii ne m'ont pas été ménagés à Mireval, j'étais affligi' jusqu'à l'agacement d'avoir à me séparer d'un ecclésiastique auquel je n'ai pas toujours rendu la justice qu'il mérite.
— Il est toujours que>lion de M. de Luzernat, je suppose ?
— Il est question de vous. J'ai le pénible devoir de vous apprendre que, depuis hier, vous n'êtes plus vicaire de la paroisse Saint-Julien.
— Que suis-je?
— Vous êtes vicaire de la paroisse Saint-Nicolas, à ^lontbazin, sur le plateau du Bournat.
— Mon Dieul
— Mon cher abbé, les changements de situation sont les accidents ordinaires de la vie du prêtre, et il ne vous servirait de rien de les prendre au tragique. N'oubliez pas que vous êtes dans la main de votre évoque et que votre évêque...
— Achevez, monsieur le doyen.
— ... Et que votre évêque est dans les mains de la Compagnie de Jésus.
— La Compagnie de Jésus !
— Aussi pourquoi avez-vou > refusé d'y entrer?
— Pourquoi y entrcrais-jt?
LecurédeRoquetaillade ('.nicura interdit. Il se remit
à manger.
— Quand faut-il que je sois i endu à mon nouveau poste? demanda le vicaire.
— Pourvu que vous arriviez à Montbazin samedi, pour y célébrer la messe dimanche...
— Je partirai dès que j'aurai reçu mon litre.
— Votre titre! Il est là dans mon secrétaire.
— Je partirai demain.
— Quel empressement à me fuiri
— Avant de gagner le Bournat, je veux aller embrasser ma sœur, à Mireval.
— Ah! vous voulez passer par iMireval.e,
Et regardant son interlocuteur avec malice :
— Tiens! tiens!... Au bout du compte, pourquoi ne seriez-vous pas ambitieux... vous aussi? Il m'est revenu que M. le comte de Servies, un vieil ami de Monseigneur, vous protège et qu'on avait dû profiter d'un moment où la goutte le retenait chez lui pour obtenir votre déplacement.
— On?... De qui entendez-vous parler?
— Je n'assurerais pas que le R. P. Gussol ait tout fait, mais certainement il a fait quelque chose.
— Toujours les Jésuites.
— Les Jésuites, que vous ne ménagez pas assez, ont des desseins sur vous.
— Et qui les a autorisés à avoir des desseins sur moi?
— C'est chez eux seulement, prétendent-ils, que vos facultés seraient susceptibles d'acquérir le degré de puissance et de force qui les rendrait profitables à l'Église. Ils vous veulent.
- Ils ne m'auront pas, et vous ne vous trompiez guère en déclarant au R. P. Cussol que je n'aime pas son Institut.
A ce souvenir, très pénible pour M. Valette, ses joues creuses, desséchées, d'un jaune de vieil ivoire, se colorèrent légèrement.
— Il ne faudrait pas me tenir rigueur, mon cher enfant, de ma sortie peu charitable du carême dernier, bredouilla-t-il. Si vous saviez sous quelles tyrannies peu avouablesj'ai été tenu déplier plus d'une fois!... Ah îles diocèses où dominent les Congrégations ! Malheureusement, on n'avance que par elles, chez nous... Cela est triste à dire^ mais il y a deux choses que les Jésuites prisent avant la vertu : la naissance et le talent. Vous devinez bien qu'on ne fait pas grand fond, à la Résidence Saint-Ignace, sur l'intelligence de M. de Luzernat. Par contre, M. de Luzernat est bien apparenté, il a de la prestance, et, après avoir gravi un à un les échelons de la hiérarchie, il pourrait un jour devenir un évêque
LL'ClFEll n
docile comme M^' de la Marandiôre, un (évoque qui règne et ne gouverne pas. La Compagnie de Jésus me le recommanda, voici trois ans, et vous connaisses, pour en avoir soutTert, si j'ai fait honneur à cette recommandation toute-puissante... Hélas! l'ordination n'emporte pas toute l'humanité chez nous, elle laisse des scories, et le R. P. Gussol, en me montrant la protection de sa Société s'étendant jusqu'à moi, m'avait tenté. Je suis un peu honteux...
Depuis plus d'un an qu'il étaitàRoquetaillade, Jourfier n'avait jamais entendu son doyen lui parler avec cet abandon. M. Valette s'était constamment montré sec, désagréable, tranchant, ne s'adressant à son second vicaire que pour lui donner des ordres de service ou le morigéner. D'où venait un revirement si brusque? Ce qui portait au comble l'étonnement du jeune prêtre, c'était d'entendre le curé de Saint-Julien s'exprimer avec cette liberté sur le compte des Jésuites, des Jésuites qu'il vantait à tout propos jadis, sous la direction desquels il tirait gloire de marcher avec tout le diocèse de M ire val.
— Je comprends, dit Jourfîer, que les RR. PP. de la rue du Mûrier s'occupent affectueusement de M. de Luzernat, capable de leur rendre plus tard des services ; mais qu'attendent-ils de moi?
— Ils vous suivent depuis le grand séminaire; ils vous ont découvert une intelligence très équilibrée^ de rares aptitudes à la prédication...
— Comment ont-ils pu rae découvrir ces aptitudes? Je n'ai jamais prêché.
— Ici, c'est vrai; mais vous avez prêché au grand séminaire...
— Et pourquoi ne m'avez-vous jamais permis, vous, d'aborder la chaire de Saint-Julien? demanda-t-il à brûle-pourpoint, flairant les Jésuites derrière les prohibitions de son doyen.
— Si j'avais su alors que M. le comte de Servies vous portât un intérêt paternel!
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— Il s'agit bien de M. le comte de Servies!
— Permettez, mon enfant, le joug qa'oût pu m'imposcr M. le comte de Servies pour vous faire briller dans m.i paroisse, eût été certainement plus léger à mes épaules que celui que m'imposèrent les Jésuites... je ne dirais pas pour vous y éteindre...
- Eh quoi ! ce sont les Jésuites qui m'ont empêché de monter en chaire, à Saint-Julien?
-=- Je n'oserais les accuser seuls...
— Et un ecclésiastique de votre rang s'^st rendu complice?...
— Les scories, mon enfant, les scories...
— Mais dans quel but ces messieurs s'acharnent-ils à m'interdire la chaire?
— Il espèrent, vous connaissant des dispositions naturelles à l'art si difficile de la parole, que, lorsque vous ne pourrez parler nulle part, vous vous déciderez à aller parler chez eux.
— Et voilà pourquoi le R. P. Cussol m'offrait dix, vingt, cent chaires, le soir du jeudi saint?
— Voilà pourquoi.
— ' Vous en convenez donc, monsieur, cette offre que Dieu me permit de repousser, ce n'était qu'une comédie concertée entre le R. P. Cussol, M. de Luzernat et vous?
— Je vous en supplie, mon enfant, ne me perdez pas dans l'esprit de M. le comte de Servies, auprès duquel vous pouvez beaucoup et qui peut tout pour moi auprès de Monseigneur... Je n'étais pas renseigné... Croiriez-vous que, vivant ici collé à ma paroisse comme un molusque à son rocher, j'ignorais que vous fussiez lefiîsde..
Jourfier eut un bond vers M. Valette, et lui appliquant sa main sur la bouche .
— Je voi's défends de parler de mon père : Le doyen. courba la tôte. *
— ^Maintenant, monsieur, reprit l'abbé Jourfier, puisque mon titre die vicaire dans le Bournat est en vos
LUCIFER iO
mains, je vous ferais oblijçrc de mo le remettre. Une diligence passe à Roquetaiilade à minuit, je la prendrai.
— Cette diligence suit la crête des montagnes et ne descend pas à Mireval.
— Je renonce à mon voyage à Mireval.
— Alors, quand les Jésuites, sans que je parvienne à m'expliiiuer la raison de leur froideur, semblent m'abandonner, quand M. de Luzernat me fait déjà connaître lingratitude, vous refusez, vous, de me recommander à la bienveillance de M. le comte de Servies?...
Jourficr ne répondit pas. M. Valette entra dans sa chambre et en revint une minute après, tenant à la main une longue feuille de papier pliée en quatre.
— Voici votre titre, dit-il.
Jourfier s'inclina, prêt à prendre congé.
— Vous ne m'embrassez pas en me quittant, terrible enfant que vous êtes ! demanda le doyen avec plus de dépit que de tendresse.
— On m'a toujours reproché d'être peu caressant, articula le jeune prêtre d'un ton glacé.
En janvier, le Bournat, l'un des plateaux les plus élevés des Cévennes-Hautes, est d'ordinaire enseveli sous la neige, et ce fut seulement après deux, jours d'un voyage diflicile, plus d'une fois dangereux, que l'abbé Jourfier arriva à Montbazin. Il pouvait être cinq heures de relevée ; la nuit tombait déjà. Guidé par un garçon net déguenillé, il parcourut nombre de ruelles étroites et vint frapper à une porte basse, enfouie sous un arceau très profond. Le nouveau vicaire, reçu par une vieille, femme à mine chafouine, gravit dix marches de pierre. Il fut introduit dans une vaste pièce où brû'
lait un grand feu d'elelles de rouvre et de châtaignier. Jourfier, grelottant, s'assit devant les belles flammes bleuâtres et attendit. Il se chauffait depuis trois minutes à peine quand il perçut, venant de l'escalier, les grondements d'une voix qui se fâchait.
— Et moi, je vous répète, mon Père, que vous avez eu tort, grand tort.
Mon Pèrel ïl y avait donc des religieux ici comme làbas? Un frisson parcourut ses membres. Il tendit l'oreille ; mais il n'entendit plus rien, si ce n'est un bruit singulier, éclatant à intervalles égaux. On eût dit le frappement d'une ou de plusieurs cannes sur les dalles sonores d'une église. La porte s'ou^frit incontinent et, dans l'embrasure, parut un vieillard trapu, ramassé, se soutenant sur deux bâtons.
— Enfin c'est toi, petit, par ce temps affreux, c'est toi ! cria le bonhomme.
— M. le doyen de Montbazin, sans doute?... murmura Jourfier.
— Oui, petit, ton doyen, le pauvre abbé Ambroise Ginestas, à qui la goutte fait connaître les supplices de l'enfer^
Il se laissa couler dans un fauteuil monumental, fait de planches mal jointes, tovt près du feu. Tandis qu'il s'installait sur les coussins, en poussant des soupirs qui ressemblaient à des gémissements, Jourfier examinait son doyen, l'étudiait. Il ne se souvenait pas d'avoir vu tête plus véi)érable. L'abbé Ambroise Ginestas pouvait avoir soixante-dix ans; mais, à cet âge où la créature humaine a éprouvé du côté du masque tant de dépressions fâcheuses, de ' dépérissements avant-coureurs de la prochaine ruine, le visage plein de ce vieillard^ à peine éraillé çà et là de rides aussi légères que des égratignures, n'avait subi aucune sorte de dégradatioL. C'étaient les belles lignes riches, amples, largement arrondies d'un buste antique. Les lourds anneaux d'une vaste chevelure blanche encadraient merveilleusement cette figure forte et douce tout ensemble, et
plaquaient le front, les pommettes, le menton de vagues reflets lumineux. Soudain, l'abbé Ginestas arrêta sur Jourfier des yeux bleus très clairs, et lui prenant familièrement une main dans les deux siennes :
— Nous disons donc que tu n'as pas été très heureux chez Vallette, à Roquetaillade?
— Je n'ai rien dit de pareil, monsieur le doyen...
— Tu ne l'as pas dit, toi... tu es trop fier pour te plaindre... mais je sais tout...
— Qui .a pu?...
— L'abbé Augustin Goulazou, parbleu !
— Comment! vous connaissez M. l'abbé Goulazou? Le curé de Monlbazin atteignit un lambeau de papier
sur la cheminée.
— Lis ce poulet frais éclos de ce matin, dit-il, et tu sauras en quels termes je vis avec Goulazou ?
Jourfier ne se fît pas prier.
— Ah! mon Dieu ! s'écria-t-il.
— Eh bien?
— Quellejoie! quelle profonde, quelle immense joie, de trouver, dans mon supérieur, l'ami le plus intime, le plus dévoué de mon vénéré maître Goulazou, de l'ecclésiastique que je me suis proposé pour modèle, dès le jour de mon ordination!
Son bouleversement lui coupa la voix.
— Mon cher Bernard!... balbutia M. Ginestas. Jourfier, à son tour, lui saisit les deux mains et les
couvrit de baisers.
— Oui, j'ai souffert, sanglota-t-il, j'ai cruellement souffert.
Us demeurèrent un long moment silencieux.
— Goulazou, que tu as tenu au courant de tes ennuis, dit enfin M. Ginestas, m'apprend que ce Vallelte ne t'a pas permis de prêcher une fois à Roquetaillade; à Montbazin, tu prêcheras tant que tu voudras... Ah! cependant... *^
— Gepcndant?...
— Je ne m'en dédis pas, petit : tu prêcheras ici tant
que tu voudras. Les PP. du Frécieux-Srang s'arrangej'onl pour en prendre leur parti.
— Les PP. du Précieux- San g?
— Oui, des moinillons plus menus que des termites, avec une robe blanche et un scapulaire rouge, qui se sont faufilés dans ma paroisse, voici bientôt dix ans, et qui me chasseraient de mon église et peut-être de mon presbytère, si je ne me décidais à leur montrer les dents. Aujourd'hui même, le Supérieur de cet Ordre sans sou ni maille ne s'est-il pas avisé d'aller, sans mon aveu, administrer les derniers sacrements à une de mes paroissiennes en danger de mort! Ah çà! je ne suis donc plus curé de Montbazin, moi?... J'ai mandé le P. Ildephonse, et je viens de lui laver la tête au savon noir, je t'en réponds... Monseigneur peut disposer de moi à sa fantaisie : m'inquiéter dans les choses saintes de mon ministère, obtenir du Conseil d'État ma révocation de curé de canton de troisième classe, nulle rigueur ne m'imposera l'amour des Congrégations, qui encombrent l'Église, qui particulièrement réduisent ce diocèse à une effroyable misère dans la question de pain, et dans la question d'âme à la plus honteuse abjection.
— Oh! que vous êtes bien l'ami de Goulazou !
— Et le tien aussi.
— C'est trop, monsieur le doyen...
— Je te connais, Bernard; je sais que tu penses comme nous...
— Nous?
— Oui, comme Couîazou, comme le chanoine Barthet, comme l'abbé Rupert, curé de Saint-Saturnin-les- Murs, à Mireval, comme moi. Dieu soit béni ! un cinquième gallican nous est né... Chut!...
A ce moment, la porte du fond s'entr'ouvrit.
— Qu'y a-t-il, Agathe? demanda M. Ginestas. ■
— Monsieur le curé, bredouilla la domestique, comme M. le vicaire est arrivé, si je mettais les grives à la broche?
— Êtes -vous folle 1 Pas de broche, je vous le défends.
La casserole, du beurre, des baies de genièvre à l'ordin lire, feu dessus, feu dessous, et laissez mijoter les bêles doucettement... Des grives h la broche, ch»^' "^oiL.. Agathe s'était esquivée.
— Voici trente-cinq ans que cette fille me sert, et trente-cinq ans que j'essaye de lui enseigner son métier, se lamenta M. Ginestas. Les paires du Bournat m'apportent du gibier excelfent, mais il faut qu'Agathe y touche, et tout le fumet de la béte s'en va par ses mains. Quelle pitié!... Au fait, tu es trop jeune pour être gourmand, toi, Bernard.
— J'ai des défauts plus graves.
— Que veux-tu? il y a longtemps que moi j'ai poussé le défaut jusqu'au vice, dit-il riant d'un bon rire franc qui mit en danse ses trois mentons. Aussi Dieu a-t-il jugé à propos, par cette affreuse goutte, de me punir dès ce monde, sans préjudice bien entendu de ce que sa colère me réserve dans l'autre.
Agathe reparut au bout d'un quart d'heure.
— Monsieur le curé est servi! glapit-elle.
Les premiers mois à Montbazin furent des mois délicieux. Après les incessants tracas de Roquetaillade, Jourfîer eut l'impression enivrante d'avoir quitté une région déserte, aride, desséchée, pour entrer dans « ce lieu de rafraîchissement, dulce refrigerium, » dont parle saint Thomas et réservé aux élus. S'il avait L'té élu, en effet? Sans concevoir positivement des doutes sur sa vocation, il avait manqué de crier plus d'une fois sous la férule de M. Valette, et, de ce défaut de résignation, il était résulté quelque trouble t int dans sa conscience que dans ses idées. Maintenant, ses inquiétudes intimes étaient dissipées, et il connaissait, sous l'autorité de M. le doyen Ginestas, les premières joies de la prêtrise, ses premières consolations. Il fallait voir aussi de quel élan il courait .iiix obligations de sa charge! Dans l'enthousiasme riiUgieux éveillé en lui par la présence habituelle d'un supérieur digne de son affection et de son respect, ces
obligations multiples , sous le fardeau desquelles il s'était senti écrasé à Roquetaillade, il les trouvait singulièrement légères ici. De plus, toutes lui semblaient également nobles, grandes, sacrées. Rien n'était inférieur dans l'Église, Dieu transparaissait partout, partout il le voyait, partout il le touchait.
Nous ne saurions exprimer jusqu'où allèrent les transports de l'abbé Jourfier, quand il lui fut permis d'exercer librement le ministère de la parole, si haut, si décisif. Ce fut un ravissement voisin du délire. Chaque dimanche, il donnait un prône à la messe matinale de huit heures; entre vêpres et compiles, il donnait un sermon. Il lui en coûtait si peu de monter en chaire I Une fois là-haut, il faisait un signe de croix, trouvait quatre ou cinq mots latins, souvent négligeait ces mots, et commençait. Tout était dit simplement, avec une aisance, une gravité qui imposaient. Si le sujet traitait des choses habituelles de la vie , de nos constantes défaillances sur la voie raboteuse du salut, il trouvait le langage familier, touchant, d'un Grégoire de Nazianze, le génie le plus tendre de la primitive Église, et dans l'auditoire bien des yeux se mouillaient ; si le sujet, au contraire, s'élevait, sa pensée, sans le moindre effort, emportait le prédicateur, il abordait aux plus hautes régions, et s'y mouvait d'une envergure sereine, avec la tranquillité des oiseaux de haut vol, confiants dans l'énergie de leurs ailes, dans le souffle de leurs poumons.
On devine l'ébahissement de Montbazin à cette parole chaude, vibrante, forte, qui laissait si loin derrière elle le bredouillement du vieux doyen Ginestas et l'éloquence entortillée de mysticisme du P. lldephonse, sermonaire habituel de la paroisse Saint-Nicolas par droit d'accaparement. L'élégante chapelle des PP. du Précieux-Sang, si fréquentée avant la venue du vicaire Jourfier, tomba en un délaissement lamentable. Le supérieur lldephonse eut beau installer un calorifère, recouvrir les dalles de son sanctuaire privilégié de tapistant d'appels furent en pure perte, et l'émigration con,
tinua. Les PP. du Précieux-Sang, par le fait de Tarrivée à Montbazin d'un simple vicaire, seraient- ils condamnés à quitter la place? Chose inouïe et fort in- (luiétantel depuis un an, leur casuel avait diminué de moitié. Non seulement on ne recevait plus ces grosses aumônes à faire crever l'escarcelle des Pères et des Frères quêteurs ; mais les bonnes messes elles-mêmes — les messes de cinq, de dix, de vingt francs — les fuyaient. Au monastère Saint-Joseph, le P. Ildefonse trépignait de rage.
De longues semaines se passèrent encore dans cette humiliation, dans cette douleur, nous pourrions ajouter dans cette haine. Enfin, ne tenant plus à une situation devenue intolérable, prévoyant d'ailleurs le moment 'Hi la plus rigoureuse abstinence, les plus cruelles pri-
itions ne préserveraient pas le couvent de la famine, le P. Supérieur partit en mission. Il ne renseigna personne sur ses intentions ; il se contenta d'annoncer à son Maître des novices qu'il comptait voir les IIR. PP. de Mireval, et le Maître des novices s'inclina.
Le P. Ildephonse reparut au bout d'un mois. On comprend dans quelles angoisses vivait le monastère Saint-Joseph. Dès les premiers pas du P. Supérieur dans le vestibule, il fut visible à tous les yeux que Dieu venait d'étendre une main secourable sur l'Institut du Précieux-Sang. Le P. Ildephonse, de haute taille, semblait avoir grandi encore depuis son départ; puis sa belle, son élégante couronne monastique, d'un blond vif, qu'il avait négligé de tailler ras au milieu des préoccupations d'un voyage, en cerclant sa tète de mille anneaux de feu , lui mettait comme un nimbe de saint autour du front. Dans la salle capitulaire du couvent, le P. Supérieur fut très sobre de détails sur ses faits et gestes hors de la maison. Se doutant toutefois que chacun tirait un peu la langue et avait besoin d'être rassuré sur le service régulier des repas quotidiens, il ne dédaigna pas de toucher un mot des abondantes aumônes recueillies dans le diocèse et
ailleurs. Les RR.PP. Jésuites, après lui avoir ménagé une retraite fort lucrative à prêcher, avaient intéressé Monseigneur de Mireval à l'Ordre du Précieux-Sang, et SaGrar deur s'était engagée très gracieusement à fournir des subsides pris sur les fonds diocésains. Quant aux difficultés qu'un vicaire de Saint-Nicolas n'avait pas craint de leur susciter, les RR.PP. de la rue du Mûrier, très renseignés sur un jeune prédicateur trop vanté, sur ses antécédents pitoyables, sur sa famille fatale à l'Eglise, étaient d'avis qu'il fallait montrer peu de souci de ce personnage hasardeux. Du reste, on lui avait signalé la voie à suivre, et il avait son idée.
Le lendemain, comme le curé Ginestas et son vicaire, après le déjeuner de midi, prenaient leur café dans le jardinet du presbytère, Agathe parut accompagnée du Supérieur de l'Ordre du Précieux-Sang. Jourfier ne sut se défendre d'une moue chagrine; mais le doyen, toujours aimable, montrant la cafetière bouillante au nouveau venu :
— Mon Père, si le cœur vous en dit...
— Merci, monsieur le curé, la règle m'interdit les liqueurs.
— Rah, bah, la règle !...
— Elle est tout pour nous.
— Eh bien, j'aurais fait un mauvais religieux, mon Pète, car s'il avait fallu me passer de café...
— Vous vous en seriez passé.
— Point; j*aurais jeté le froc aux orties.
— Vous comptez sans les grâces que Dieu accorde à chacun de nous, pour lui rendre accessibles les vertus de son état.
— Et on sait, intervint Jourfier, si, en fait de grâces, les mains de Dieu sont particulièrement prodigues qu^nd il s'agit des réguliers!
— Dieu est attei^tif à tous les besoins, monsieur l'abbé, dit le moine,- à ceux des réguliers comme à ceux des séculiers. L'habit, les habitudes ont beau nous différencier aux yeux des hommes, ne savons-nous
pas, nous, élevés, pétris dans le sanctuaire, que, sous lies apparences diverses, nous accomplissons tous la même œuvre ou, pour me servir des termes de TÉcriture, que c nous travaillons tous la même vigne, afin de vendanger la terre pour le ciel? » Et tenez, messieurs, la démarche que moi, Supérieur d'un Ordre monastique, je viens tenter auprès de vous fait juger s'il existe, comme certains esprits inquiets le prétendent, la moindre rivalité entre les Congrégations religieuses et le clergé paroissial.
— Une démarche? demanda le doyen.
— Dans une quinzaine de jours, nous célébrerons, au monastère Saint-Joseph, la fête de notre patron bienheureux. En ma qualité de Supérieur de l'Ordre, j'ai le devoir de me préoccuper de cette solennité, à laquelle je voudrais donner une pompe exceptionnelle. Mes deux Assesseurs et moi, nous avons rédigé le pro- ^:ramme des cérémonies : — Messe chantée le matin tvec le concours de la Société chorale du Bournat, instruction par mon Maître des novices sur la fondalion de l'Ordre du Précieux-Sang; l'après-midi, vêpres, procession des reliques du Précieux-Sang à travers la ville...
— C'est superbe! interrompit M. Ginestas.
— Ce n'est pas trop mal, monsieur le doyen. Mais que diriez-vous si vous connaissiez le nom du prédic.iteur qui doit prêcher, chez nous, le panégyrique de saint Joseph!...
— Et quel est ce prédicateur merveilleux?
— Ce prédicateur merveilleux n'est autre que l'éloquent vicaire de Saint -Nicolas, M. l'abbé Bernard Jourfier.
— Moi ! s'écria le jeune prêtre, abasourdi.
— J'ai bien fait observer à mes Assesseurs qu'il ne fallait peul-êire pas se hâter d'inscrire votre nom sur le programme; ils n^en ont pas voulu démordre, se Tondant sur leurs bonnes relations avec vous...
— Je connais à peine ces messieurs.
— Eux vous connaissent, et ils vous admirent, et ils vous aiment...
— Je suis touché, mon Père... mais je ne saurais me rendre à votre désir.
- Eti quoi! vous refusez de coopérer à notre fête patronale?
— Le moindre de vos religieux est plus exercé que moi au ministère de la parole.
Le Supérieur du Précieux-Sang, déconfit, demeurait fixe contre le siège apporté par Agathe, les lèvres serrées, les bras croisés sur son large scapulaire rouge que, par une crispation involontaire, il froissait sans s'en apercevoir, Jourfier craignit de s'être montré un peu vif.
— ... Puis, mon Père, dit-il, je ne suis pas mon maître. Je dépends de M. le curé de Montbazin.
— Si ce n'est que la permission de votre doyen qu'il vous faut!...
D'un geste délibéré, il retourna la chaise posée devant lui et s'y assit.
Le pauvre M. Ginestas, homme de paix malgré des principes de batailleur, —le gallicanisme dans l'Église, n'est-ce pas la bataille? — en voyant son vicaire lui passer les armes, ressaisit sa tasse et se la colla au visage. Sa tasse était vide. N'importe, elle l'abritait un moment et lui donnait le temps de mettre un argument sur pieds.
— Du reste, dit le P. Ildephonse, le front épanoui par la joie de la victoire et s'adressant à Jourfier, le sujet du sermon est unique et bien fait pour votre talent habitué à fuir les routes battues. Quand je vous invite à venir nous prêcher le panégyrique de saint Joseph, ce n'est pas de saint Joseph, père nourricier du Sauveur, qu'il s'agit, mais de Joseph d'Arimathie, disciple de Jésus. Et, à ce propos, voulez-vous me permettre de vous raconter l'histoire très authentique du Précieux-Sang, histoire touchante à laquelle se
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rattache la fondation de notre Ordre? Gela pourra vous servir pour votre travail... Après le sacrifice du Calvaire, Joseph d'Arimathie recueilUt dans un gant le sang figé autour des plaies du Sauveur et le conserva précieusement Cependant Joseph vieillissait. Sur le point de mourir, il légua son trésor à son neveu Isaac. Mais voici les Romains persécuteurs qui brûlent, égorgent à travers la Judée. Isaac creuse un trou dans un figuier, y place le sang divin enfermé en une boîte de plomb, et jette l'arbre à la mer. La mer poussa la souche jusque dans une vallée de notre Normandie, qui désormais prit le nom de < Champ du Figuier, fici campus », autrement dit de Fécamp... Ici, commence une longue série de prodiges. Les enfants d'un riche bourgeois nommé Bozo découvrent l'arbre voyageur sur la plage et décident leur père à le planter dans son jardin. Mais le bourgeois n'étant pas en état de grâce, le figuier ne prend pas. Bozo, furieux, veut qu'on l'arrache. Il le fait transporter chez lui pour le brûler. 0 miracle! le char où sont entassées les branches et le tronc se brise, et un pèlerin qui traverse le pays — un ange sans doute — s'écrie : — « Cette souche contient le précieux sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ », — puis disparait. A cet endroit où Fange avait laissé la trace de ses pas, fut fondée la célèbre abbaye de Fécamp, plusieurs fois démolie depuis et plusieurs fois relevée. Viennent de suffisantes ressources, c'est à Fécamp que nous bâtirons la maison-mère de l'Ordre du Précieux-Sang.
— Jolie, mon cher Père, très jolie, votre histoire, dit M. Ambroise Ginestas.
— Et vous devinez quel parti magnifique M. Jourfier est capable de tirer...
— Assurément, ce figuier portant en Normandie le sang figé. de Notre-Seigneur Jésus-Christ est très poéticpie, très poétique... Toutefois, je crains qu'un panégyrique de saint Joseph d'Arimathie, où la légende du Précieux-Sang d^vra trouver place, ne soit pas fait
pour tenter M. Jourfier. M. Jourfîer se complaît plutôt aux choses fortes qu'aux choses gracieuses de la religion. Votre charmant récit réclame, de la part du prédicateur qui le portera en chaire, je ne sais quel vol aimable de la pensée qui ne me paraît pas dans les moyens de mon vicaire...
— Entendez-vous me faire comprendre par là que nous ne devons pas compter sur M. Jourfier? interrompit le moine.
— Je n'ai pas dit cela. J'ai dit seulement que le sujet proposé se prête peu aux facultés oratoires de M. Jourfier.
— On ne saurait s'y méprendre, c'est un refus. Prenez garde, monsieur le doyen !
— Et quand bien même ce serait un refus, est-ce vous qui auriez le droit de vous plaindre? s'écria M. Ginestas, dont la belle face blanche, par le fait d'une grande colère longtemps contenue et qui éclatait enfin, reçut comme un coup de soleil. Que ne vous ai-je pas permis, ou mieux que ne vous êtes-vous pas permis, depuis qu'il vous a convenu d'envahir ma paroisse ? Il y a deux ans, j'avais un vicaire instruit, pieux ; il vous déplut, et je dus me résigner à le perdre. Malade, vieux, dès cette époque je réclamai vainement à l'évêché un successeur à M. l'abbé Moisset ; il me fut répondu que, si je ne pouvais suffire aux besoins de Saint-Nicolas, les PP. du Précieux-Sang s'empresseraient d'accourir à mon aide. Cette façon inattendae d'acheminer des réguhers vers le service paroissial n'était aucunement de mon goût, et, au lieu de vous appeler dans mon église, où d'ailleurs vous vous étiez introduits sous mille ingénieux prétextes, je ne cessai d'adresser de justes réclamations à Monseigneur. J'ai été entendu à la fin, et voici près d'un an que M. l'abbé Jourfier est à Môntbazin. Mon nouveau vicaire est-il marqué pour devenir à son tour la victime du monastère Saint- Joseph?
— Monsieur le doyen, vous fulminez un réquisitoire contre les PP. du Précieux-Sang.
j' LUCIFER 31
— Vous m'avez lancé un Prenez gardai qui était une menace, et je ne souffrirai jamais qu'un religieux, fûtil Supérieur de son Ordre, s'éloigne du respect qu'il doit à mon caractère et à ma situation.
— Je vous assure, monsieur le doyen...
— Terminons. Je n'autorise pas M. l'abbé Jourfîer à [^prêcher dans votre chapelle.
— Oserai-je vous demander une raison qui justiie?...
- Une raison ! J'en ai cent raisons, mon Père. Touîfois, comme il serait trop long de vous faire connaître mt de motifs déterminants de ma conduite, je vous lirai seulement ceci : M. Jourfîer n'ira pas chez vous, >arce que le choix que vous avez fait de lui pour solen liser votre fête patronale m'est et me demeure suspect.
— Suspect !
— Soyons gens de franchise : serait-ce la première Tois qu'un régulier tendrait quelque fine embûche à in séculier?
Le vieillard avait articulé ces mots en riant d'un rire cruel, ses yeux pétillants de malice braqués sur le religieux.
' — Il est fort regrettable, monsieur le doyen, dit celuici, scandant chaque mot, il est fort regrettable qu'un vœu formé par Sa Grandeur elle-mémelie puisse pas avoir son accomplissement.
— Eh quoi! vous avez vu Monseigneur?... Si c'est un ordre de Monseigneur que vous apportez, pourquoi tant de détours?
— Je n'apporte pas d'ordre, j'apporte uniquement un désir...
— Dansée cas, nous attendrons un ordre... Ahl vous êtes allé à l'évêché, mon Père ! ah ! vous av^z vu Monseigneur! Gageons que les Jésuites, dont vous m'avez parlé plus i'une fois avec enthousiasme, vous ont conseillé cette démarche. Quand je vous disais q\ic tout ceci cachait un piège. ^
Le Supérieur Ildephonse se retira d'un pas solennel.
— 0 monsieur le doyen, que je vous aime ! s'écria Jourfier s'élançant vers M. Ginestas.
Cher enfant, balbutia-t-il en proie à une émotion très douce, il pourra t'en cuire de m'aimer tant que cela , Qu'y faire ? C'est surtout pour la vie ecclésiastique que saint Paul a dit : — « La vie est un combat sur la terre. » — Moi, je ne suis que la branche desséchée de l'Évangile, impuissante à porter des fruits et qu'il faut jeter au feu. Bientôt je serai mort. Lutte, toi, mon Bernard bien-aimé, combats au premier rang contre les Congrégations qui s'acharnent à la perte de l'Église de Dieu... Je te bénis.
Et il l'embrassa.
Hélas ! le vieux curé de Montbazin ne se trompait guère dans ses prévisions : il était bien, en effet, la branche desséchée de Œvangile, Six mois après la scène avec le Supérieur de l'Ordre du Précieux-Sang, vers les derniers jours d'avril 1853, M. Ambroise Ginestas recevait de l'évêché deux grandes feuilles de papier, la première à son adresse lui annonçant sa mise à la retraite pour infirmités qui l'obligeaient, « en dépit d'une bonne volonté à laquelle on se plaisait à rendre hommage », à négliger le service de Saint-Nicolas, la seconde à l'adresse de M. l'abbé Bernard Jourfier, lui notifiant sa nomination de desservant de la paroisse de Blancmoutiers, canton de Saint- Vincent-du-Bosc.
C'est à la longue seulement que, dans la solitude alpestre de sa paroisse, située aux confins du diocèse, parmi les premiers chaînons des Cévennes-Hautes, Jourfier sentit se dissiper l'amertume de ses souvenirs. — Chassé violemment de Roquetaillade ! Arraché violemment de Montbazin I — Il avait de la peine à oublier.
Il y parvint pourtant, grâce à la paix dont il vivait enveloppé dans un pays perdu où n'arrivait nul bruit, nul écho de tracas humains.
La cure, une ancienne grange arrangée à peu de frais, comptait parmi les plus misérables maisons du village ; mais elle était spacieuse, commode, puis elle se trouvait située aux bords de la Yinette, torrent d'eau vive dégringolant des roches voisines, et un vaste jardin l'entourait de deux côtés. L'été étant dans sa force, l'abbé Jourfier, ses devoirs accomplis, se réfugiait dans son jardin immense et touffu comme une forêt. Il passait là des après-midi entières, tantôt élaguant les basses branches des arbres pour obtenir des allées d'un parcours facile, tantôt bêchant un carré de terre avec l'ardeur d'un paysan. Ces travaux rudes, absolument inaccoutumés, avaient le privilège, en engourdissant sa pensée dévorante, de lui procurer un repos très doux, où il oubliait les autres, où il s'oubliait lui-même, où il apprenait, selon l'expression des Livres Saints, à mourir courageusement à la vie.
Cependant, le soir, le soleil n'incendiant plus les combes étroites de la montagne, il arrivait parfois que notre desservant ouvrait sa porte constamment close et prenait la clé des champs. Il se dirigeait d'ordinaire vers le haut de la vallée, suivant le cours de la Vinette tapageuse et claire, où le couchant lançait par milliers des palets d'or. Jourfier prenait plaisir à marcher d'un grand élan à travers des chemins escarpés, montant, montant encore, montant toujours. En avant, sur une plate-forme rocheuse qui barrait l'horizon, se dressait un massif de hautes murailles entremêlées. Ces murailles, imposantes vues d'en bas, étaient les ruines de Blancraoutiers, abbaye des Jacobins fameuse jusqu'à la fin du XVIII'' siècle et dont le village tirait son nom. Vingt fois, Jourfier était parti dans le dessein de visiter ces ruines pittoresques, dominant la contrée de leurs toitures hérissées de clochetons; mais jamais il n'avait poussé jusqu'à la porte taillée dans un mur d'enceinte à peu
près intact, dont le chaperon à arête vive se découpait dans le ciel avec une admirable netteté. Si M. le curé eût pris rur lui de frapper le plus petit coup à cette porte fascinatrice, nul doute qu'elle ne se fût ouverte à deux battants pour le recevoir. Non seulement la propriétaire actuelle de l'abbaye de Blancmoutiers, de Moutiers, pour employer le langage du pays^ M"o Marignac, était une des dévotes de sa paroisse, mais Mademoiselle, âgée de soixante-dix ans environ, avait connu sa mère et entretenait encore aujourd'hui, à Mireva', où elle passait Thiver, des relations avec sa sœur. Pourquoi, depuis son arrivée à Blancmoutiers, avait-il négligé de rendre ses devoirs à une amie de sa famille ? Une pareille discrétion de sa part ne frisait-elle pas l'impolitesse? Était-ce à lui, plié de bonne heure aux délicatesses d'une éducation supérieure, de fournir un nouvel argÉiment aux gens du monde, entêtés à croire les prêtres mal élevés? Lorsqu'il s'était agi d'aller à l'abbaye, une peur plus forte que sa courtoisie et plus forte que sa curiosité avait retenu Jourfier. A Roquetaillade, à Montbazin, on l'accusait de nourrir des sentiments hostiles aux Congrégations, et deux fois on venait de le frapper pour cette haine peut-être gratuite, fort mal définie dans tous les cas. Or, il savait par sa sœur que M'^e Marignac, encore qu'elle eût son confesseur hors de la Compagnie de Jésus, subissait la direction secrète des RR. PP. de la rue du Mûrier, et cela suffisait pour le troubler.
Un dimanche, M^^^' Marignac, très exacte à suivre les offices de la paroisse, ne parut pas à l'église, et la nouvelle circula que Mademoiselle était malade. Le parti de notre jeune desservant fut pris aussitôt : il irait, le lendemain, faire une visite à Moutiers. Malheureusement, le soir même, un exprès envoyé de ■ Mireval venait lui apprendre que M. Georges Montagnol, son beau-frère, un des industriels les plus considérables de la vallée de la Nive, était à toute extrémité et que sa sœur le réclamait tout de suite auprès d'elle. Jourfier jvauta sur son bréviaire et partit.
Lorsque , vers la fin de la semaine , le curé de Blancmoutiers reparut à sa paroisse, il n'était pas seul. Il rentrait au presbytère avec sa sœur et son neveu Jean, un garçonnet d'une dizaine d'années. Ils arrivaient tous ti'ois en habit de deuil. Georges Montagnol était mort.
Bernard Jourfier possédait le sentiment exalté de la famille. Il avait voué un culte à la mémoire de son père, et le souvenir de sa mère, enlevée à son amour la veille de son ordination, était demeuré constamment présent à sa pensée. Ce fut certes avec une joie triste qu'il accueillit sous son toit ce qui lui restait des siens; mais au bout du compte cette joie triste eut ses douceurs, elle fut une joie. Sa vie se trouva changée. Hier encore, dans sa solitude farouche, plus d'une heure avait paru longue. — Où le mènerait 1 étude à travers V Histoire ecciésiaslique? où le mènerait son iabeur à travers les arbres? Il ne savait pas. — Aujourd'hui, il savait. A quelque besogne qu'il lui plût d'appliquer son activité, il entrevoyait clairement un but à ses efforts, et les jours se succédaient sans lassitude, sans ennui. Quoi qu'il fit, il s'occupait, lui semblait-il, de Constance, de Jean, et il éprouvait une satisfaction qui, plus d'une fois, lui mit des larmes dans les yeux
De temps à autre, considérant sa sœur, asservie aux mille devoirs compliqués d'une bonne ménagère, considérant son neveu , penché sur une grammaire latine toute neuve, Jourfier ne pouvait se défendre de faire des réflexions pénibles. Georges Montagnol avait laissé ses affaires en fort mauvais étt^^, et, c'était un fait acquis désormais, la ruine était complète... Constance qui avait été riche! Jean qui devait l'être!... Leur dénuement l'épouvantait. Et comment n'auraitil pas éprouvé cet effroi, quand ses ressources à lui t-taient si minimes! Douze cents francs tout au plus. Avec quel soin jaloux il devait, à l'avenir, conserver ce morceau de pain gagné dans les épreuves si rudes du sanctuaire, ce pain qui n'était plus le sien seule-
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ment, mais celui de son neveu et celui de sa sœur! Il frissonna à la pensée qu'à Roquetaillade, à Montbazin, naïvement, sans soupçonner le danger, il avait manqué de briser sa carrière. Si, à cette époque, Monseigneur, au lieu de lui infliger la sévérité fort suppportable d'un changement de résidence, lui avait infligé l'ignominie de la suspense, que deviendraient les siens maintenant? Avec quelle ardeur il se promit d'être sage, de réfréner l'envie qui le poussait sans cesse à guerroyer contre les religieux, d'étouffer certain ressentiment contre la Compagnie de Jésus, caché comme une blessure saignante au fond de son être, de vivre et de mourir ici, paisible, ignoré, heureux.
Cependant, si Bernard Jourfier, cédant à des répugnances où il ne voulait pas descendre trop profondément, s'était abstenu de paraître à l'ancien monastère de Blancmoutiers, M'^® Marignac n'usa pas de la même réserve. M™® Montagnol n'était pas chez son frère depuis huit jours, que la vieille fille, en dépit d'une maladie de cœur qui désormais la retenait le plus souvent au gîte^ avait su trouver la force de descendre au village pour la voir, la consoler. L'abbé, fait à un isolement où sa pensée ardente, trop longtemps aile déployée, se reposait avec délices, eut beau se raidir, opposer un front sévère, presque dur à la visiteuse, Mademoiselle ne se découragea pas et revint.
— Tu aimes donc bien M"« Marignac? dit un soir Jourfier à sa sœur.
— Elle fut l'amie de notre mère, répondit M""® Montagnol.
— Elle est riche et nous sommes pauvres.
— Me croirais-tu capable de nous laisser humilier?
— On la dit très charitable, et si, voyant notre quasidénuement, il allait lui prendre envie...
Il s'interrompit. Son visage était d'un rouge de brasier.
*— Mademoiselle, comme sa bienfaisance lui a mérité
d'être appelée, a toutes les délicatesses; tu peux compter sur elle, Bernard; puis tu peux compter sur moi.
Après cette explication rassurante pour ja fierté, Jourfier, qui d'ailleurs réunissait les matériaux d'un travail sur le pontificat de Grégoire VII et s'occupait de l'instruction de son neveu, n'eut plus les yeux aux relations de sa sœur avec M"® Marignac. Son détachement à cet égard fut tel, que, l'hiver venu, et Mademoiselle^ au lieu de partir pour Mireval où elle avait l'habitude de passer la saison mauvaise, continuant à habiter la campagne, il ne prêta nulle attention à ce fait absolument inouï. Constance, jour à jour, se relevait de son malheur; Jean profitait des leçons qu'il lui donnait, et il ne songeait pas à les inquiéter sur leurs promenades journalières à Moutiers, où la veuve achevait de guérir sa douleur dans les épanchements de l'amitié la plus douce, où l'enfant, après des pêches ravissantes dans les eaux de la Vinette, trouvait des goûters à gilet déboutonné qui lui restituaient les forces perdues. ■'
Un matin du mois de décembre, l'avant-veille de la Noël, comme Bernard Jourfier expliquait à son neveu la règle du Que retranché, il lui arriva d'avoir une surprise singulière. On frappe à la porte de sa chambre, il s'élance, ouvre, et se trouve nez à nez avec l'abbé Arthur Bourdinier de Luzernat.
— Vous, monsieur le secrétaire intime 1 s'écria Jourfier.
— Oui, monsieur le curé, moi, moi votre ancien collègue de vicariat à Roquetaillade.
— Est-ce que, sans le vouloir, j'aurais encouru de nouveau les sévérités de Monseigneur?
— Ah ! par exemple I , . .
— Alors, j'ai de la peine à comprendre ce qui me vaut l'honneur...
— Voyons, voyons, ne montez pas sur vos grandes phrases... Je suis venu à Moutiers pour y confesser M''e Marignac, et je n'ai pas voulu quitter votre pa-
roisse sans avoir le plaisir de vous serrer la main.
— Je suis flatté, monsieur...
Ayant fait signe à Jean de se retirer, il offrit un siège au nouveau venu.
— Que voulez-vous? reprit M. de Luzernat, allongeant au feu ses souliers humides, moi, je suis jaloux, de mes dévotes, et, si elles font mine de me quitter, je les traque comme un gibier.
— Est-ce que M^^® Marignac a manifesté quelque velléité de se soustraire à votre direction ?
— Écoutez donc, vous êtes assez redoutable, vous î
— Soyez rassuré tout de suite : jamais, m'entendezvous? jamais, — à moins que ce ne fût in articulo mortis, — je ne serai le directeur de M^^^ Marignac.
— Quelle solennité, mon cher confrère ! Y aurait-il des empêchements canoniques?
— Non pas précisément. Mais M^*^ Marignac fut l'amie de ma mère, elle est l'amie de ma sœur, et son affection pour les miens ne me laisserait pas V indépendance céleste dont parle saint Bernard, et que, pour le bien des âmes. Je prêtre doit conserver toujours au tribunal de la pénitence,
— N'importe; si, quand il a été question de vous pour Blancmoutiers, j'avais connu les rapports étroits d'amitié de M^^ Montagnol avec M^^^ Marignac, je me serais gardé d'insister pour qu'on vous envoyât ici.
— C'est donc à vous que je dois d'avoir été séparé du vénérable M. Ginestas ?
— Je ne suis pas promoteur du diocèse, et je ne propose pas les nominations à Monseigneur; Monseigneur seulement daigne me consulter quelquefois.
— Mais si, pour des motifs que je ne cherche pas à pénétrer, il est avantageux, à vous ou à d'autres, que je change de résidence, que n'obtenez-vous ce changement?... Avec l'aide de vos amis de la rue du Mûrier...
— Alors, il ne vous déplairait pas, dans l'espace de trois ans, d'être mis dans la nécessité d'aborder un
troisième paroisse?
LUCIFEH 39
— Je n'ai pas à vous exprimer quels pourraient être mes sentiments, si Monseigneur venait à mo déplacer de nouveau. Mon évêque est responsable de ses actes devant Dieu; moi, je n'ai qu'un devoir : obéir, et j'obéirai toujours.
— Allons, je le vois, vous ne quitteriez pas volontiers cette paroisse.
— Que Monseigneur me mette à, l'épreuve.
— Croyez-vous la chose facile? s'écria M. de Luzernat d'un brusque élan de colère.
— Je l'ai éprouvée, la chose; elle est très facile : une feuille de papier, une goutte d'encre au bout d'une plume, et tout est dit.
— Assurément, quand il s'agit du premier ecclésiastique venu; mais quand il s'agit de vous...
— Ne suis-je pas le premier ecclésiastique venu I
— Vous le savez bien.
— J'avoue, dans tous les cas, qu'on n'a pris aucun soin de m'en faire apercevoir.
— Comment, vous ignorez que M. le comte de Servies vous protège !
— Le jour même de mon ordination, je dis à M. de Servies, décidé à courir à i'évêché à mon intention : — f Au nom du caractère dont je viens d'être revêtu, je vous le défends! » — et j'eus le bonheur de l'arrêter.
— Vous eûtes tort.
— Cela dépend du point de vue où l'on se place. A mon avis, un prêtre a le devoir, la mission d'en haut de protéger ; mais si on le protège, il abdique sa fonction divine, il tombe à la honte, à l'abjection de la foule humaine, dont la grâce spéciale de la vocation l'avait séparé.
— Ah I par exemple !...
— Voilà.
Ayant lâché son fameux Ahl par exemple! Arthur B«jurdinier de Luzernat ne trouva plus un mot. Gomme il tenait à ne pas paraître écrasé par un coup asséné
dans ses œuvres vive», car sa parenté problématique avec J'évêque de Mireva) était l'unique appui de sa carrière sacerdotale, il essaya de se montrer familier, folâtre. 11 prit sur la table un gros tome, relié d'un épais parchemin recroquevillé aux angles, et en lut le titre à haute voix :
— Lettres et Opuscules du cardinal Pietro Damiani. . . Où diable découvrez-vous des bouquins de cette espèce?
— M. l'abbé Goulazou a découvert celui-ci à Rome et me l'a prêté.
— Qu'est-ce que ce Pietro Damiani?
^ Un cardinal du temps de Grégoire VII.
— Vous vous occupez donc de Grégoire VU?
— J'essaye d'écrire quelques pages pour le Bulletin des Conférences du diocèse.
— Ça vous amuse d'écrire?
— Ça m'amuserait beaucoup si je savais.
— Mais vous n'êtes pas trop mal habile à la chaire. Pourquoi ne prêchez-vous pas au lieu d'écrire?
— On fait ce que l'on peut.
Le secrétaire intime, se souvenant de la chaire de Saint-Julien à Roquetaillade, se tut encore une fois. Il saisit un nouveau volume.
— Liber Gomorrheus, épela-t-il.
— C'est un tableau des désordres du clergé sous les pontificats de Léon ÏX, d'Alexandre II et le commencement du pontificat de Grégoire VII.
— Toujours Grégoire VII. Vous tenez donc bien à ce pape? Au fait, cela ne me surprend pas : vous aimez tant à vous occuper de politique...
— De politique?
— Combien recevez-vous de journaux ici? Vous en receviez trois à Roquetaillade, si je ne me trompe.
— Monsieur I...
— Monsieur Jourfier, je commence à pénétrer les choses très particulières de la vie ecclésiastique. Ne repoussez pas un conseil. Croyez-moi, cessez d'écrire, ftdonnez-vous à la prédication...
LUCIFER l\
— EL entrez dans Ja Gompa^^nie de Jésus.
— Ma foi! ce ne serait pas si mal débuter.
— A moins qu'il ne plaise à Monseigneur d'en disposer autrement, je resterai jusqu'à nouvel ordre à Blancmoutiers, monsieur. Veuillez toutefois rassurer les RR. PP. de la rue du Mûrier relativement à l'influence qu'ils regretteraient de me voir prendre sur M"^ Marignac. Si, par hasard, ils avaient des vues de ce côté...
— Des vues?
— Les Jésuites se permettent d'avoir des vues sur tout le monde. N'en ont-ils pas eu et n'en ont-ils pas encore sur moi...
— Adieu, mon cher confrère, dit le gros Arthur de Luzernat, battant en retraite et riant aux éclats.
Au moment où il se disposait à franchir la porte, Jourfier le retint, et lui plongeant ses yeux, aigus comme des épées, jusqu'au fond de l'âme :
— Avouez que ce sont eux qui vous ont expédié
— Ah! par exemple!... Expédié est joli... Riant de plus belle, il s'esquiva.
— C'est toujours la guerre, gronda Jourfier.
Jourfier se trompait : la guerre attendue ne fut pas déclarée. Il passa quatre ans dans une paix profonde. (Juatre ans d'oubli de la part de ceux qui avaient mis tant d'acharnement à le poursuivre 1 II n'en revenait pas. Parfois, ce prêtre, tout de force et de lutte, regrettait la cessation des hostilités. Le lalsserait-t-on mourir dans sa misérable paroisse de Blancmoutiers, et quelque nouvelle occasion de braver le R. P. Gussol ou l'abbé de Luzernat, ce valet de la Compagnie de Jésus, ne iui serait-elle jamais fournie? Une singulière lassitude s'emparait de lui au milieu de ses travaux, et souvent
il passait des semaines entières sans ouvrir un livre, jeter une ligne sur le papier.
Dans ces fréquentes périodes d'accablement piovoquées par une surabondance d'énergie, notre homme courait à perdre haleine à travers champs, sans but, marchant pour l'unique plaisir de marcher. Il n'était pas rare qu'à la nuit, si sa promenade vagabonde l'avait conduit de ce côté, il ne s'arrêtât fà Moutiers, soit pour y reprendre sa sœur, toujours assidue auprès de M'^" Marignac, soit pour y reprendre son neveu, attiré sans cesse là-haut par les gâteries de Mademoiselle et toute espèce d'amusements rustiques avec les bergers de l'endroit. Une chose encore le poussait vers le vieux monastère : la bibliothèque découverte par lui en un immense galetas, sous les toits. Quand il se trouvait en des dispositions pacifiques, que la pensée du travail un instant abolie reparaissait, il aimait, sans être aperçu, à gravir l'escalier d'une tour et à monter jusques aux combles. Là, sur des planches vermoulues, au fond de caisses effondrées, sur le sol parmi la poussière et les plâtras, gisaient des amoncellements d'in-folio. Jourfîer passait des heures délicieuses dans cette soupente plus vaste que son église, lisantle premier tome venu, osant l'emporter quand il se rattachait à V Histoire ecclésiastique, son étude préférée.
— Quels trésors vous possédez, quels trésors! dit-il à M'^° Marignac, un jour que la trouvaille d'un document très précieux sur les relations si obscures de Grégoire yil avec la comtesse Malhilde de Toscane, l'avait transporté.
— Voulez-vous, mon cher abbé, me permettre de vous offrir ces trésors dont je n'ai que faire? lui répondit la vieille fille.
— Ah! si j'étais seulement votre cousin au troisième degré !
— N'êtes-vous pas le fils de mon amie?
• — Je ne suis pas de votre famille, et n'ai par conséquent nul droit à votre bien.
— Mais M^^G Montagnol, que je n'avais pas eu le temps d'apprécier à Mireval, est devenue presque mon enfant. Qui sait si ce n'est pas à ses soins attentifs que je dois de vivre encore?
— M"^® Montagnol vous aime.
— Alors, vous refusez mes livres
— Je demande d'être admis à en user... Puis, lorsque je les aurai feuilletés à satiété, s'ils vous embarrassent, vous pourrez les vendre et en distribuer le prix aux pauvres de Blancmoutiers.
A quelques mois de là, Jourfîer reçut une secousse qui le reporta au jours les plus tristes du passé. Son tour étant venu de traiter la question (ï Histoire ecclésiastique à la Conférence cantonale, en décembre, par un beau matin de froid clair, il partit pour Saint-Vin centdu-Bosc, ayant en poche son étude sur Grégoire VU. En traversant la petite ville, il fut surpris du nombre énorme de prêtres qu'il rencontrait dans les rues. Le canton de Saint-Vincent-du-Bosc ne contenait pas plus de quinxe paroisses, et il avait avisé cinquante soutanes pour le moins. Que signifiait pareille affluence? Il heurta à la porte du presbytère et se dirigea vers la salle où se tenaient les Conférences. Personne devant le grand feu allumé. Tout à coup une voix le frappa. Cette voix sèche et brève, venue d'une pièce à côté, il la reconnut.
« Le R. P. Cussol ! » murmura-t-il.
11 se leva pour fuir. Mais, honteux de la terreur qui l'avait enlevé de sa chaise, il revint sur ses pas et se rassit. Il demeura là plusieurs minutes accablé sous le poids des réflexions les plus douloureuses. Évidemment, c'était pour l'entendre que le R. P. Cussol était venu à Saint-Vincent-du-Bosc; évidemment, c'était pour l'entendre qu'on avait appelé à Saint-Vincentdu-Bosc le ban et l'arrière-ban des desservants du canton, parmi lesquels s'étaient faufilés sans doute /es élèves du Scolasticat que la Société de Jésus possédait dans les environs.
On parlait toujours à la cantonade. Malheureusement les voix avaient baissé beaucoup depuis un instant, et Jourfier ne percevait rien de net, de précis. Ah ! s'il lui eut été permis de saisir au vol un mot qui le renseignât sur les dispositions de ses ennemis !
« Nous verrons bien quelle est son opinion sur Grégoire VII et en général sur la papauté. »
Ces mots, articulés par le R. P. Gussol, frappèrent Jourfier comme un coup de foudre. Il se mit debout à son insu, d'un mouvement galvanique, et, retirant de la poche de sa soutane un rouleau de papier, d'un geste furibond il le lança dans le foyer.
— Gomment, c'est vous qui nous faites ce feu de la Saint-Jean, monsieur le curé? demanda le R. P. Gussol, entrant accompagné du doyen.
— J'avais des doutes sur la valeur de ma conférence, et je la brûle, répondit-il.
— G'est votre travail sur Grégoire VII?
— G'est mon travail sur Grégoire VII.
— Mais, monsieur, qui tiendra la parole durant cette Gonférence? interrogea sévèrement l'abbé Brignolles, le curé de Saint-Vincent-du-Bosc.
— Ge ne sera pas le desservant de Blancmoutiers.
— Pourtant, depuis janvier, c'est-à-dire depuis plus de onze mois qu'a paru le programme des Conférences, vous saviez que la question &' Histoire ecclésiastique, pour aujourd'hui 8 décembre, était une étude sur Grégoire VII, et je ne vous ai pas laissé ignorer que le sujet vous était réservé.
— Le sujet était trop grand, il m'a accablé.
— Il fallait quand même nous lire votre manuscrit, intervint de nouveau le R. P. Gussol.
Jourfier, qui avait un œil aux flammes, voyant deu:s ou trois pages de son œuvre éparpillées sur le devant des chenets, où elles demeuraient intactes, les saisit du bout des doigts, les roula d'une énergique pression de main et les rejeta en un des creux incandescents du foyer.
-- Je ne puis croire, monsieur le curé, dit le Jésuite, qu'en ce moment vous ayez la parfaite conscience de vos actions. On aurait sauvé ces feuillets... — Ces feuillets étaient à moi.
Dix heures sonnaient. Les deux battants de la porte de la salle des Conférences s'ouvrirent, et, pareille à quelque noir troupeau de moutons cévenols se précipitant dans les bergeries, une multitude de prêtres se répandit de toutes parts. En moins d'une minute, chacun ayant sa place marquée d'avance, toutes les chaises furent occupées. Une vingtaine de nouveaux venus, toutefois, ne trouvant pas à s'asseoir, restèrent plantés sur leurs jambes, le dos collé à la paroi des murailles. Jourfier, demeuré debout près de la cheminée, — l'invasion lui avait ravi son siège, — remarqua l'air piteux, contrit, moulu des ecclésiastiques faisant tapisserie. Ils étaient jeunes et, particularité singulière, ne portaient pas de rabat.
« Voilà sans doute les suivants du R. P. Cussol, » pensa-t-il.
'— xUessieurs, dit le Jésuite d'un ton très humble et prenant place au fauteuil réservé à M. Brignolles, il n'est pas ordinaire de voir un religieux présider vos Conférences^ et je suis tout confus de l'honneur que me fait M. le doyen de Saint-Vincent. Mais peut-être aije quelque raison, aujourd'hui, d'occuper ce fauteuil. Depuis plus d'un an, je suis Recteur de la Résidence Saint-Ignace, et il est fort rare que M»' delà Marandière- Lucenay, informé de la parfaite union des prêtres de son diocèse avec les PP. de la rue du Milrier, ne sollicite pas l'avis du Recteur de notre maison de M ire val pour la rédaction du programme des Conférences cantonales. Or, je savais que M. le curé de Blancmoutiers, possesseur de documents nouveaux et très originaux, paraît-il, écrivait une histoire du pontificat de Grégoire VII
— M. de Luzernat, de qui vous tenez vos renseignements, commit une erreur en vous rapportant que
i6 LUCIFER
j'écrivais une histoire du pontificat de Grégoire VTl, osa interrompre Jourfier.
- Dans tous les cas, vous vous occupiez de ce pape, à l'époque où le secrétaire intime de Sa Grandeur vous visita dans votre paroisse.
— J'essayais, en effet, une étude sur le rôle de ce pape dans la guerre des Investitures.
— Mais la guerre des Investitures, c'est tout le règne d'Hildebrand.
— Ce règne est très rempli, trop rempli peut-être; au lieu d'y découvrir une chose unique, j'y ai découvert cent choses ensemble, ce qui a découragé la faiblesse de mes bras, trop débiles pour étreindre un si vaste sujet.
— Enfin, me souvenant de votre travail, le croyant achevé au bout de quatre ans, c'est moi qui, en décembre dernier comme on rédigeait, à la Résidence, le programme des Conférences, y introduisis à votre intention la question de Grégoire VII.
— C'est trop d'obligeance, vraiment.
— Vous savez avec quel intérêt affectueux, depuis votre ordination, je vous suis de l'œil, je pourrais ajouter : du cœur.
— J'ai reçu des preuves irrécusables de cet intérêt affectueux : à Roquetaillade d'abord, ensuite à Montbazin.
— Eh bien! ce que j'ai voulu faire pour vous autrefois, quand je tentais d'ouvrir la chaire de vérité à votre si remarquable talent d'orateur, je l'ai essayé de nouveau pour mettre en vue votre non moins remarquable talent d'écrivain.
— Mon talent d'écrivain ! s'écria Jourfier avec un rire où l'amertume et l'ironie étroitement amalgamées débordaient à flots.
— On sait écrire quand on sait parler.
'-- Cette maxime pourrait être contestée, Révérend Père Recteur. Quoi qu'il en soit de ce que j'ai écrit, ce n'est pas la peine d'en entretenir la Conférence, cela n'existe plus.
Le Jésuite pâlit, à ce nouveau coup porté droit, et retour*nant sa face blafarde vers la foule des prêtres du canton, scandalisés, ahuris :
— M. Tabbé Jourfier, par des scrupules dont nous n'avons pas le droit de le blâmer, messieurs, puisqu'ils prennent leur source dans un sentiment très louable d'humilité chrétienne, ne jugeant pas son ouvrage digne de nous, vient de le jeter aux flammes...
— Oh! crièrent tous les desservants à la fois.
— Oh ! répétèrent comme un écho les élèves du Scolasticat.
— Mais si M. l'abbé Jourfier, pour des motifs fort honorables, nous dérobe l'œuvre de ses veilles, reprit le R. P. Gussol, il est trop respectueux des règlements établis pour décliner le devoir qui lui incombe de traiter la question d'Histoire ecclésiastique à Saint-Vincent-du-Bosc. Nous aurons une Conférence parlée au lieu d'une Conférence écrite, et, pour moi, je suis sûr d'avance que nous ne perdrons rien au changement... Voyons, monsieur Jourfier, vous plairait-il de prendre la parole sur le sujet proposé?
— Je ne saurais prendre la parole sans le secours de mon manuscrit.
— Dans ce cas, je vais procéder comme on procède au séminaire et vous interroger.
— M'interroger ! s'écria le desservant de Blancmoutiers avec indignation.
— Puisqu'il vous a convenu d'étudier Grégoire Yll plus particulièrement au point de vue de son rôle politique dans le monde, résumez-nous ses longs démêlés avec l'empereur Henri d'Allemagne et dites-nous ce que vous en pensez.
Le silence était profond dans la salle, toutes les oreilles comme tous les yeux étaient tendus vers l'abbé Jourfier. Mais l'abbé Jourfier, le bras droit allongé sur la tablette de la cheminée, la pose impassible, ne semblait pas avoir entendu le R. P. Cussol et demeurait muet.
— Evidemment, reprit le Jésuite, vous qui, de bonne heure, par tradition de famille, vous êtes complu aux choses de la. politique, quand il s'agit de la grande figure de Grégoire VII, le pape politique par excellence, vous devez avoir de très piquantes révélations à nous faire.
Jourfîer ne sonna mot.
— Monsieur le curé de Blancmoutiers, c'est à vous que je m'adresse, insista le R. P. Recteur.
— Veuillez m'excuser, j'avais cru que vous vous adressiez à quelque élève du Scolasticat soumis à votre obédience directe, non à un prêtre placé par la grâce de Dieu en dehors de votre autorité.
— Alors, vous ne répondrez pas à mes questions?
— J'aurai le regret de n'y pas répondre.
— Vous craignez peut-être de nous exprimer votre opinion bien franche sur Grégoire VU?
— Je ne crains rien.
— Il est certain que ce grand saint, ce grand homme, ce grand régulateur du catholicisme, à mesure que vous fouilliez sa vie, a dû plus d'une fois exciter votre bile, et vous redoutez sans doute...
— J'ai eu l'honneur de vous dire que je ne redoute rien.
~ Que ne parlez-vous donc, puisque aussi bien aujourd'hui vous êtes dans l'obligation de parler?
— J'ai l'obligation étroite, en effet, de traiter aujourd'hui, à Saint- Vincent-du-Bosc, une question d'Histoire ecclésiastique, et je suis disposé à remplir mon devoir, quand il aura plu à M. le doyen de me placer dans des conditions à pouvoir le faire.
— Que signifie?... bredouilla le curé Brignolles.
— Cela signifie, mon cher doyen, que je ne suis pas digne de figurer dans cette assemblée et que vous devez me mettre à la porte de chez vous, répondit le Jésuite d'un '.on folâtre qui contrastait singulièrement avec l'expression de ses traits moroses et crispés.
La plaisanterie réussit à souhait, car des éclats de
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rire bruyants, sans retenue, partirent de toutes 'es chaises et de tous les murs.
— Les Conférences ecclésiasticfues diocésaines, s'écria Jourfier, sont le bien, le bien propre, exclusif des séculiers, et si les réguliers n'ont pas le droit d'y paraître, ils ont encore moins celui d'y siéger au premier rang.
Les rires redoublèrent. Mais le R. P. Recteur, après un signe pour faire cesser le tapage :
— Si j'avais pu croire, monsieur, que ma présence à ce fauteuil priverait le clergé du canton du plaisir très particulier de vous entendre, je me serais interdit de me montrer à une Conférence un peu arrangée par moi dans le but unique de vous ménager un triomphe.
Il se leva.
— Je me retire, monsieur, ajouta-t-il. La Compagnie (le Jésus ne refuse jamais le pas au clergé paroissial. Toutefois, je ne m'en irai point sans former un souhait, toujours dans votre intérêt, bien entendu. Puisque vous étudiez Grégoire VII, je désire, retirant quelque bénéfice personnel de vos travaux, que cette étude vous initie à la douceur, qui fut une des vertus de ce pontife si calomnié, à sa résignation...
— Grégoire YII doux ! Grégoire VII résigné !... Mais il fut le moins résigné, le moins doux des hommes.
— Vous n'avez pas pénétré tout votre sujet, sans quoi vous auriez découvert dans le caractère de Grégoire...
— La ruse sans doute, la duplicité, la violence, se hâta de dire Jourfier, ne se gardant plus et donnant dans le piège tête baissée.
— Le cardinal Pictro Damiani ne vous a pas précisément inoculé l'admiration de votre héros.
— Le cardinal Pietro Damiani était un saint.
— J'avoue n'avoir jamais récité son office, mais je récite tous les ans celui de Grégoire VII, de « saint Grégoire, » canonisé par Paul V.
— Si Grégoire avait écouté Damiani, Damiani, lassé
fiO LUCIFER
des entreprises d*un pape insatiable de domination terrestre, ne lui aurait jamais infligé des surnoms qui, tout en réservant ce qu'il pouvait y avoir de pur dans ses intentions, en indiquaient le côté dangereux, lô côté qui devait un jour être fatal à l'Église.
— Et quels surnoms, je vous prie?
— Le cardinal Pietro Damiani appelait Grégoire Yll : Lucifer, Saint-Satan, Prince des Ténèbres...
Pour le coup, ce ne furent plus des rires, ce fut une bordée d'imprécations, de cris, de sifflets à faire crouler la maison. Ces desservants grossiers, ignorant tout, injuriaient à qui mieux mieux leur confrère de Blancmoutiers, enchantés de trouver une occasion de complaire à la Compagnie de Jésus, laquelle, tenant leur évêque, tenait leur honneur et leur T)ain.
— Mes amis, mes chers amis, un peu de charité, je vous en conjure, dit le R. P. Cussol, étend«.nt la main.
La tempête céda à ce geste souverain.
— Je crains fort, monsieur, poursuivit le Jésuite, que M. l'abbé Coulazou ne vous ait fait lire de méchants livres. Quoi qu'il en soit, que vous ayez découvert ces surnoms odieux de Lucifer, de Saint-Satan, de Prince des Ténèbres, dans les Lettres et Opuscules du cardinal Damiani, ou dans son Liber Gomorrheus, il y avait imprudence à nous les apporter tout chauds ici. Vous n'avez donc pas réfléchi que de pareilles appellations, s'appliquant à notre pape le plus fameux, constituaient non seulement un outrage envers l'Église, mais que de plus l'esprit ironique de vos confrères pouvait en user contre vous? Auriez-vous le droit de vous plaindre si, lorsque chacun honore votre caractère sacerdotal, bien qu'on vous sache trop préoccupé de questions politiques assez futiles, vous receviez à votre tour les surnoms dont vous venez de flétrir l'auguste mémoire de Grégoire VII?
— Oui, c'est lui Lucifer! oui, c'est lui Saint-Satan/
oui, ccst lui le Pt'ince des Ténèbres! hurla ce peuple (le piètres et de séminaristes.
— Je vous en supplie, messieurs... dit le R. P. Cussol.
Jourfier, criblé de coups, supportait l'attaque avec un dédain superbe. Il avait ramené ses deux bras sur sa poitrine, osé un pas en avant, et demeurait planté devant son ennemi, rigide et froid comme une ?tatue. Le Jésuite, dérouté par tant de calme, jugeant peut-être aussi son œuvre achevée, marcha vers la porte.
— Ne vous en allez pas, Révérend Père, ne vous en allez pas ! glapit la Conférence, debout.
— Monsieur Jourfier, dit le Recteur de Saint-Ignace, il pourrait arriver que la Compagnie de Jésus, si aflectueuscment traitée dans ce diocèse, établît une maison de retraite, un Désert^ dans votre paroisse, à Blancmoutiers. Je renvoie à cette époque, qui ne saurait être à présent très éloignée, le plaisir de m'entendre avec TOUS et sur la question de ^Grégoire VII et sur bien d'autres questions...
Comme le Jésuite articulait ces derniers mots, Jourfier, qui peut-être, après la flagellation, les clous lUx pieds et aux mains, la couronne d'épines sur la tête, venait de recevoir la lance au cœur, chancela sur ses jambes, tâta du bout des doigts la tablette de la cheminée près de lui, puis, tout l'être pris de vertige, ^'afl'alssa dans le fauteuil que le R. P. Cussol venait de 'léserter.
— Ah! mon Dieu! s'éeria le doyen de Saint- Vincent Mais Jourfier, d'un mouvement de brusque énergie
se plantant droit sur ses jarrets :
— Ce n'est rien, dit-il... Une défaillance provoquée par le manque d'air... Si M. le doyen veut m'y autoriser, j'irai respirer un peu au jardin...
— Certninf^mont, cprt-Mn'^mont... bredouilla M. Briuiiolles.
Jourller iendit les rangs pressés de se» conîrôres.
abasourdis de l'aventure, et quitta la salle d'un pas redevenu ferme, n'accordant à personne ni un geste, ni liu regard.
Le jardinet de la cure de Saint-Vincent, pris en pleine ville, au milieu des maisons, ne rappelait nullement le petit bois sauvage qui enveloppait le presbytère de Blancmoutiers. Au lieu de ces allées larges, droites, conquises là-haut à grands coups de cognée par Tabbé Jourfier, c'étaient ici des passages étroits, tortueux, coupés dans tous les sens par des cordons de buis. Une chose qui, en dehors de l'exiguité des sentiers, augmentait encore les difficultés de la marche dans ce mince enclos, c'était que ces sentiers, étranglés entre les bordures trop rapprochées, obligeaient le promeneur à de perpétuels détours. Comme le desservant de Blancmoutiers, le curé de Saint- Vincent s'était fait son propre jardinier. Seulement, trop fin, trop intelligent, trop artiste, pour abandonner la nature à elle-même, pour lui demander l'unique permission de le laisser passer, il avait arraché les arbres jusqu'au dernier, puis s'était complu à semer pittoresquement le sol de dessins bizarres reproduisant les objets habituels de ses fonctions sacrées. Ici, le buis, se contournant, formait un calice surmonté de sa pale; plus loin, le filet de verdure se tordait, s'épanouissait en une infinité de rayons et représentait un ostensoir éblouissant; près du bassin du milieu, où croupissait une eau verdâtre, c'étaient deux burettes se becquetant comme deux colombes, amoureusement.
Jourfier, insensible ce jour-là à des beautés dont en maintes occasions il avait pris un malin plaisir à faire compliment à son doyen, en abordant le jardin de la
cure pour y rafraîcliir à l'air glacé de décembre ses tempes brûlantes, éprouva un ennui profond. Avec les idées qui l'enlevaient de terre, ce labyrintbe ridicule, où il devait marcher en surveillant ses pas, le gênait horriblement. Puisqu'il lui était si difficile d'allonger les jambes au milieu de cette reproduction peu séante des choses les plus respectables, s'il s'en allait? Il sauta à la grille sur la rue. La grille, à cause de la solennité de la Conférence, se trouvait entrebâillée. Sa main se posa sur le lourd battant de fer et le tira. Le chemin était ouvert vers la montagne, vers le gîte, vers la solitude de Blancmoutiers devenue plus chère que jamais. Jourfier recula. Il se reprécipita vers le jardin. Une idée l'avait airtté net : s'il partait, n'aurait-il pas Tair de fuir? Il se guida jusqu'aux environs du bassin et s'assit sur un banc de pierre délibérément.
Jourfier demeura là, ne sentant pas le vent d'hiver qui le mordait âprement. De temps à autre, son regard, pareil à un trait de flamme, glissait vers la haute muraille de la cure et s'arrêtait à deux grandes fenêtres hermétiquement closes. C'était là, derrière ces vitres, que le R. P. Cussol venait de lui infliger un sanglant outrage par l'invitation sournoise, adressée aux ecclésiastiques du canton réunis, de l'appeler désormais Lucifer, que ce Jésuite, atroce dans sa persécution, pérorait peut-être encore contre lui. L'envie le prit de monter. Si la Compagnie de Jésus fondait un Désert à Blancmoutiers, traqué à fond par l'ennemi de son repos, SCS forces ne suffiraient pas à la lutte contre le colosse formidable, et il succomberait infailliblement. Autant succomber aujourd'hui que demain. D'un coup de griffe il voulut saisir son bréviaire sur le banc. Mais le geste avait été mal calculé, et le livre roula sur le sol, éparpillant nombre d'images parmi le sable de l'allée. Jourfier s'élança, recueillit les images et les enfouit entre les pages avec des soins jaloux et pieux. Il s'assit de nouveau. Un vertige lui troublait la tête. A plusieurs
reprises il ouvrit le bréviaire et regarda. Les fragmenta de papiers ramassés si promplement n'étaieni pis de ces vulgaires petites gravures, reproduisant des sujets de sainteté, dont se servent les ecclésiastiques pour marquer les parties diverses de leur office quotidien-, ces fragments de papier étaient autant de portraits. Avant de réciter Matines, Laudes, Tierce, Nones^ Jourfier goûtait la douceur infinie de contempler les traits ou de sa mère, ou de son père, ou de sa sœur. En ce moment presque tragique, le visage de M'"® Montagnol, passant sous ses yeux, le fit trembler. A travers le jardinet du doyenné de Saint-Yincent, il crut entendre la voix de Constance lui reprocbant de les trahir, elle et son enfant, d'exposer leur vie en exposant leur Dain, Durant d'interminables minutes, il ne bougea pas, pétrifié de honte et de terreur. Que faire? — Et si, tout à rijeure, quand il occuperait sa place habituelle à la table de M. Brignolles, le R. P. Gussol persistait à l'attaquer? — Une main invisible écarta un rideau à l'une des fenêtres de la salle des Conférences, puis une figure longue, maigre, futée, se montra derrière la vitre. L'absence de rabat dénonçait un élève du Scolasticat de Saint- Vincent. Le Recteur de Saint-Ignace le faisait observer, surveiller par quelqu'un de ses espions. 11 bondit sans y regarder à travers les calices, les burettes, les ostensoirs, les croix de M. Brignolles, amena à lui la grille du jardin et disparut.
« Un Désert! un Déserti » se répétait-il à lui-même en escaladant la côte très raide qui monte vers Blancmoutiers.
Dans l'exaltation où le maintenait le souvenir des scènes si pénibles de la matinée, Jourfier voulait que les Jésuites eussent choisi sa paroisse pour y fonder un établissement de retraite à cause de lui, uniquement à cause de lui... Cependant le grand air, la fatigue qui commençait à se faire sentir après huit kilomètres franchis d'un élan fou, opéraient sur ses nerfs, sur son cerveau. Un peu de paix venait, et,
avec celte paix, une himicre plus abondante, plus claire dans son esprit. Il jugea à la fois puérile et présomptueuse la pensée qui le portait ù croire les Jésuites, .«i positifs, si empêtrés dans le réci, capables de s'occuper de lui, quand ils étaient tenus en baleine par la grosse entreprise dont avait parlé le R. P. Gussol. Si les Jésuites voulaient posséder un Désert à Blancmoutiers, comme ils possédaient déjà une Résidence à Mireval, un Noviciat à Roquctaillade, un Scolasticat à Saiiit-Yincent-du-Bosc, c'est qu'il y avait pour la Société quelque énorme intérêt à en agir ainsi, et sa mince personnalité, à lui, Jourfier, n'était nullement en jeu. Quel pouvait être cet énorme intérêt? U ne savait pas. Mais, au fait, où bâtiraient-ils cette nouvelle maison? Jourfier, très renseigné sur la topographie de sa paroisse, ne trouvait pas d'emplacement convenable. Partout des rocailles arides, des pentes trop dangereuses sur les deux rives de la Vinette. Soudain, au détour d'un sentier, se dressèrent les hautes toitures de Mouliers.
« Voilà le Désert! » s'écria-l-il, demeurant fixe au milieu du chemin.
Un flot de pensées lui emplit la tête. — Parmi les dévotes riches de Mireval assidues à suivre les offices à la chapelle de la Résidence Saint-Ignace, M"^ Marignac comptait parmi les plus assidues... Les RR. PP. de la rue du Mûrier l'avaient confessée longtemps; puis, la voyant de plus en plus malade et, d'ailleurs, décidée à tous les sacrifices en leur faveur, l'avaient placée sous la direction de l'abbé de Luzernat, un ami dévoué de leur Institut... Le secrétaire particulier do Monseigneur ne paraissait-il pas à tous propos à Blancnioutiers?... Eh quoi! M''*' Marignac serait capable de déshériter ses parents, occupés tous à l'exploitation de ses fermes, les plus pauvres gens de la paroisse, pour laisser son bien, quinze cent mille francs au bas mot, à la Compagnie de Jésus?... Malgré le ven', plus froid à mesure qu'il gravissait vers la cime de Mouliers,
l'angoisse lui faisait perler au front de grosses gouttes de sueur... C'était lui qui, depuis quatre ans, avait recueilli un à un dans les masures du village les membres épars de la famille Marignac et leur avait ouvert la porte de Moutiers... Que deviendraient ces malheureux, si la rapacité des Jésuites avait raison de Mademoiselle, mourante, seule, désarmée?
Jourfier touchait le mur d'enceinte de l'ancien monastère, il en voyait la porte entre-bâillée devant lui. Entrerait-il? En passant, le matin, il avait pris des nouvelles de Mademoiselle, dont l'état était fort grave depuis quelques jours, que M™° Montagnol ne quittait plus. Son cœur, très attaché à l'amie de sa mère, le poussait à s'informer de nouveau; mais il éprouvait comme un trouble qui enchaînait ses pas. Parvenu au seuil de Moutiers, il s'arrêta. Non, il n'irait pas au delà. Il ne savait pourquoi il lui semblait que franchir cette marche de pierre, c'était s'engager à fond contre la Compagnie de Jésus, et, meurtri de coups, il hésitait. Tiraillé, inquiet, déchiré par le sentiment d'une lâcheté jusque-là inconnue, il demeurait planté devant la porte, laissant errer ses yeux du côté de sa paroisse, de son église, de son presbytère, quand, dans un chemin creux dévalant à la Vinette, il aperçut un ecclésiastique et un enfant qui s'en allaient de bonne allure vers Blancmoutiers. H reconnut l'enfant tout de suite, puis son énorme corpulence lui dénonça le prêtre qu'il accompagnait. C'était son neveu Jean avec M. de Luzernat. Où couraient-ils de ce pas rapide? Il coupa court aux appréhensions qui le retenaient, ouvrit toute grande la porte de Moutiers çt entra.
La surprise de Jourfier fut au comble, en pénétrant dans la cour du monastère, d'aviser sa sœur causant avec an homme à cheval.
— Mademoiselle est donc plus mal? demanda-t-il.
— Elle veut te voir, et je t'envoyais un exprès, lé* pondit Constance.
LUCIFER r^^
— Et où va Jean avec M. de Luzernat?
— Ils vont à l'ôglise chercher les saintes huiles et les saintes esprrf^^ pour administrer Mademoiselle... Viens, viens vile 1
Ils traversèrent un salon au rez-de-chaussee et entrèrent dans une pièce qui lui faisait suite. Cette pièce immense avait servi de salle capitulaire aux Jacobins; elle servait aujourd'hui de chambre à coucher à M"^ Marignac, qui, se sentant étouiïer perpétuellement par le fait de sa maladie de cœur, ne trouvait jamais autour d'elle assez d'air libre à respirer. Mademoiselle était là, étendue sur une chaise longue, non loin d'une cheminée monumentale où se consumait une brassée de branches de rouvre doucettement.
— Ah! mon cher enfant! murmura-t-elle en apercevant Jourfier.
D'un mouvement très lent, soulevant sa tête et montrant un visage dont la peau bouffie dénonçait les troubles de la circulalion, elle regarda le jeune prêtre et lui sourit.
— Robert, souffla-t-elle très bas , s'adressant à un vieux paysan courbé sur un bâton près de la chaise longue, Robert, tu peux te retirer. M. le curé te dira... ce que j'avais à te dire.
Le bonhomme s'éloigna à pas traînants. Il n'avait pas refermé la porte, que M"® Marignac s'affaissa de nouveau sur ses oreillers, puis de grosses larmes coulèrent le long de ses joues.
— Je n'oserai jamais, gémit-elle.
— Quelle est la chose que vous n'oserez jamais? demanda Jourfier.
— C'est vous, Bernard, qui m*avez fait connaître mes parents, et si vous saviez combien je les aime!
— Aimer les siens, ce serait le premier devoir de la vie, si ce n'en était pas la plus grande douceur
— Malheureusement...
— Mademoiselle, dit Jourfier, je ne suis pas votre
directeur; mais je suis le frère de M""^ Montagnol et, à ce litre, je me crois digne de votre confiance.
— Ce qu'on exige de moi est au-dessus de mes forceâ,
— Qu'e.^'ige-t-on de vous ?
Elle ne répondit pas. M"^^ Montagnol rentra discrètement dans le salon.
— Je suis sûr que le voyage de M, de Luzernat à Moutiers est lié à ce qu'on exige de vous? insista l'abbé, plus audacieux.
— Il y a dix ans qu'après une retraite à la Résidence Saint-Ignace, je promis au R. P. de Lunaraye, recteur à cette époque de la maison de la rue du Mûrier, de léguer, en mourant, la totalité de ma fortune à la Compagnie de Jésus.
— Et la Compagnie de Jésus profite du jour où un devoir irrémissible m'éloigne de la paroisse pour venir réclamer son bien?
— Quand je pris cet engagement, je ne faisais ici que de rares apparitions, et, sauf mon vieux cousin Robert, que mes froideurs n'avaient pu rebuter, je ne connaissais aucun des miens... Monseigneur nous envoya à Blancmoutiers; je vous vis, je vous écoutai, et mes sentiments se modifièrent peu à peu. Le culte que vous professez pour les liens de famille...
— J'estime ces liens sacrés. La famille doit garder la famille éternellement.
— Votre culte me toucha, mon cher Bernard, repritelle, et j'en arrivai bientôt à rechercher le plus pauvre, le plus petit des Marignac. Aujourd'hui, je les ai tous chez moi... Malheureusement, Dieu va me mettre en demeure de lui restituer un bien qui ne m'appartient pas
- Moutiers ne vous appartient pas ?
— Mon^père, qui était meunier sur les bords de la Vinette, acheta l'abbaye et ses dépendances pour un morceau de pain, cinquante mille livres, paraît-il... Vous le devinez, mon ami, cette vente n'était pas sérieuse. La Aévolution n'avait pas le droit...
L'abbé Jourfier ne sut réprimer un geste. La malade, inliniidée, se tut.
— Mademoiselle, dit-il, le moment est solennel et nous ne devons pas le perdre en vaines paroles. Quand il au?a plu à Dieu de vous relever de cetie crise, comme sa miséricorde a daigné vous relever de tant de crises semblables, je vous expliquerai bien des choses, bien des faits sur lesquels on s'est trop complu à obscurcir votre jugement. Je veux ignorer pour l'instant si le R. P. de Lunaraye, si M. de Luzernat sont prêtres, et vous comprenez ma répugnance à les juger trop sévèrement...
— Je vous assure, mon cher Bernard...
— J'admirerai la bonne foi de vos directeurs, s'il vous est trop pénible de me l'entendre contester; mais vous m'accorderez bien que, s'ils ont été loyaux, ils ont manqué de désintéressement. Veuillez vous souvenir que les Jésuites, les premiers, jetèrent le trouble dans votre conscience, qu'ils finirent par vous arracher l'engagement de leur abandonner votre fortune, et veuillez remarquer qu'aujourd'hui, quand ils vous croient mourante, ce qui n'est pas, grâce à Dieu! ils vous dépêchent M. de Luzernat, un ecclésiastique devenu comme leur homme-lige, pour surveiller vos dernières volontés.
— Mais ce serait horrible, cela, mon enfant.
— Gela est horrible, en effet, mademoiselle, plus horrible que tout ce que votre imagination pourrait concevoir, car user du saint tribunal de la pénitence pour effrayer les hommes et, par cet effroi, arriver à les dépouiller, à les dévaliser de leur bien, c'est plus que trahir Dieu, c'est le vendre comme le vendit Judas, c'e.-t le mettre à l'encan, c'est le prostituer.
— Alors, vous croyez, vous, mon cher Bernard, que mon père était fondé à acquérir l'abbaye de Moutiers, que je ne suis tenue envers l'Église à aucune restitution?
L'abbé projeta son bras droit en avant, et, avec une émotion qui rendit sa voix tremblante :
— En''mcn âme et conscience, moi, Bernard Jourfier,
prêtre, je jure que vous n'êtes tenue à aucune restitution envers l'Église, que la nation avait le droit de vendre les biens de son clergé, que le meunier Guillaume Marignac était fondé à acquérir l'abbaye des Jacobins de Moutiers...
— Quel soulagement, mon Dieu 1
— Je suis bien sûr qu'on a négligé de vous dire que la vente des biens nationaux a été reconnue, sanctionnée, en 1801, par le pape Pie VII ?
— Gomment, un pape a reconnu, sanctionné?...
— Issu moi-même d'une famille qui accepta sa part de responsabilité dans la tourmente de la Révolution, j'ai dû m'armer pour la défense des miens, pour ma propre défense, et il est des documents que j'ai lus jusqu'à dix fois. Je puis vous citer par cœur lAi^ticle treizième du Goncordat, que le R. P. de Lunaraye et M. de Luzernat n'ont pas voulu mettre sous vos yeux :
Article xiii. « Sa Sainteté, pour le bien de la paix et « l'heureux rétablisssment de la religion catholique, « déclare que ni elle, ni ses successeurs ne troubleront « en aucune manière les acquéreurs des biens ecclé- « siastiques aliénés; et qu'en conséquence la propriété « de ces mêmes biens, les droits et revenus y attachés, « demeureront incommutables entre leurs mains ou « celles de leurs ayant cause. »
— Mon cher Bernard, combien douce aurait été ma mort si, tandis que votre adorable sœur soignait mon corps, vous ne vous étiez pas refusé à soigner mon âme I
— Le prêtre ne se sentait pas assez libre vis-à-vis de vous.
— Alors, décidément, vous m'abandonnez?
— Est-ce un nouvel appel?
M*^- Marignac demeura silencieuse. Elle regardait Jourfîei avec reconnaissance, avec tendresse. Sa douce figure pâle, oii flottaient çà et là de légers frisons Je cheveux blancs crépelés, fins, impalpables, venait de
s'éclairer d'un rayon. L'espoir de son Ame s'épanouissait en joie sur ses traits.
— Oui, un appel, soupira-t-elle, un suprême appel.
— M. de Luzernatne vous a donc pas encore confessée ?
— Avant de me confesser, il exige que je signe des papiers apportés par lui de Mireval.
— Quels papiers?
— M. de Luzernat m'a expliqué cela; mais j'étais si troublée que je n'ai pas compris.
— C'est un testament sans doute que veut vous faire signer M. de Luzernat?
— Peut-être.
— 11 ne vous a donc pas lu ces papiers ?
— 11 m'a dit : — « Ayez pleine confiance, ces pièces € rédigées par votre notaire de Mireval ne renferment « rien que vous ne puissiez accepter les yeux fermés, « C'est l'exécution pure et simple de vos promesses au « II. P. de Lunaraye. » — Et comme je hasardais une objection timide, déclarant que, depuis ma retraite à la Résidence Saint-Ignace, mes idées avaient subi quelque changement, M. de Luzernat m'a interrompue. — « Vous t n'avez pas le droit, s'est-il écrié, de revenir sur des en- « gagementsprisausainttribunalde la pénitence. Tandis € qu'à votre intention je vais à Blancmoutiers pour y re- « tirer Dieu de son tabernacle et l'apporter dans cette t maison, quifutsienne, réfléchissez, réfléchissez profonf dément. Il est bien certain que, si vous persistiez à ret tenir les biens de l'Église, il me serait difficile de vous « absoudre.» — Il est parti. C'est alors que j'ai prié Constance de vous envoyerchercheràSaint-Vincent-du-Bosc...
Jourfier tenait sa tête inclinée sur sa poitrine ; aux révélations efl'royables qu'il entendait, il ne savait quelle attitude garder auprès de M"® Marignac. Lui, raide, droit, vigoureux dans sa taille, il se sentait plié en deux et toute force l'abandonnait. Il était prêtre comme le R. P. de Lunaraye, il était prêtre comme M. de Luzernat, et il rougissait honteusement.
Cependant la malade, les bras tendus malgré sa fai-
blesse extrême, l'implorait. Jonrfier, ému à la pensée que cette femme agonisant sous ses yeux, en rcsif;tant aux sollicitations, aux menaces de la Compagnie de Jésus, ;venait de donner les marques d'un courage héroïque, ne put s'empêcher d'être touché. Il plia les genoux devant la chaise longue, prit d'un mouvement d'affectueux respect les deux mains de M"° Marignac dans les siennes, et d'une voix altérée :
— Dieu, qui m'a envoyé vers vous à l'heure où je pouvais devenir l'instrument de votre salut, ne laisse désormais en moi nulle place aux scrupules qui jusqu'ici m'ont empêché de me charger de votre direction spirituelle. Je puis bien confesser l'amie de ma mère, l'amie de ma sœur, ma propre amie, puisque saint Grégoire de Nazianze assista plusieurs des siens et sa mère surtout jusqu'au dernier moment. Ne vous préoccupez en aucune façon de M. de Luzernat : je le verrai, je lui parlerai. Je lui rappellerai que les biens, si improprement appelés biengi du clergé au siècle dernier, étaient les biens des pauvres, et que le clergé en était seulement le dépositaire, le dispensateur, pour parler plus justement. M. de Luzernat comprendra, en dehors de l'action politique dont la Révolution ne fut pas maîtresse de ne pas pénétrer toutes choses, le sentiment qui poussa la nation, quand tant de sommes étaient dilapidées dans les monastères au grand dommage des indigents, à rejeter ces biens dans la circulation pour obliger chacun de nous à exercer la obarité par ses propres mains... Dieu vous écoute, ma fille, ajouta-t-il gravement, se penchant vers elle pour ne pas perdre un mot de sa confession.
Gomme l'abbé Jourfier, le bras levé sur la tête de sa pénitente, murmurait le dernier mot de l'absolution, M™^ Montagnol entr'ouvrit la porte
— M. de Luzernat! dit-elle.
Jourfier parla très bas à sa sœur, puis se dirigea vers le salon.
— Vous, monsieur le curél s'écria M. de Luzernat.
LUCIFKR 63
Une extrême fureur contenue ne permi* pas à Jourfier de répondre.
— Savez-vous, reprit le secrétaire intime, qu'il y a une fameuse enjambée d'ici à votre église et de votre église ici! Malgré le froid, je suis en nage.
Il déposa sur une table, avec des précautions infinies, le saint ciboire en vermeil de la paroisse de Blancmoutiers, enveloppé de son voile de soie verte, ensuite se débarrassa de son manteau. Jourfier, absorbé, recueilli, suivait ses mouvements avec une singulière attention. Tout à coup il détacha d'une des manches de sa soutane, où elle demeurait enfouie, au repos, sa main droite, l'allongea vers le vase contenant les hosties consacrées et le saisit. Sur l'éclat du vermeil, les doigts de notre desservant, longs, fins, mais trop hérissés de poils aux phalanges, parurent noirs. On eût dit l'âpre serre d'un vautour.
— Je vous saurai gré, en efTet, mon cher confrère, tandis que je vais confesser M'^° Marignac, de veiller sur les saintes espèces, lui dit M. de Luzernat.
— Monsieur, j'ai à vous apprendre que je viens de confesser M'"' Marignac, que je viens de l'absoudre, et que je vais lui administrer le saint viatique.
— Quelle plaisanterie l
— J'ignore, monsieur, s'il est, dans le sanctuaire, des gens qui plaisantent des choses sacrées; quanta moi, j'en parle toujours avec le respect qu'elles méritent.
— Mais ce n'est pas sérieux, cela !
— Sérieux comme la religion, dont la majesté, dont kl grandeur ne nous touchent pas l'un et l'autre de la môme façon,
Et, montrant la porte de la chambre à coucher de M"* Marignac :
— S(.'''ieux comme la mort.
M. de Luzernat, n'en pouvant croire ses oreilles, se rcloiuMia vers le petit Montagnol.
— Eh bien ! toi, (pTas-tu lait du surplis et de l'étoler lui demanda-t-il.
— Je les ai remis à maman.
— Ah ! par exemple I
Et, allant vers M"^« Montagnol
— Je pense, madame, que vous allez me restituer... Vingt paysans des deux sexes, dirigés par le vieux
Robert, firent au même instant irruption dans le salon. Les hommes étaient tête nue, la barrette au poing ; les femmes égrenaient leur chapelet et marmottaient des Je vous salue, Marie/ C'était la famille de Mademoiselle au grand complet. Elle accourait de toutes les fermes du domaine de Moutiers. La plupart de ces braves gens pleuraient.M. de Luzernat parut atterré par cette brusque invasion.
— Vous m'aviez dit, gémit-il s'adressant à Jourfier, que vous ne seriez jamais le confesseur de M"" Marignac.
— J'avais réservé le cas d'une confession à l'article de la mort, in articulo mortis.
— Savez-vous quels intérêts sont en jeu à cette heure?...
Jourfier arrêta sur lui des yeux chargés d'un tel mépris, d'une telle exécration, que M. de Luzernat ne put s'empêcher de reculer. Sa tête énorme, son corps énorme tremblaient... M"*® Montagnol présenta le surplis et l'étole à son frère... Gomme l'abbé Jourfier, les vases sacrés au bout des doigts, précédé du long cortège des assistants, qui déjà s'était répandu en partie à travers la chambre de Mademoiselle, allait à son tour franchir le seuil de cette pièce, M. de Luzernat se rua jusqu'à lui.
— Vous aurez bientôt de mes nouvelles, vous! Jourfier se retourna si brusquement pour lui faire
face, que le vase renfermant les hosties consacrées toucha le front du secrétaire intime de Monseigneur. Jourfier avait-il voulu ce contact? Nous ne saurions le dire. Le fait est que M. de Luzernat, terrifié, tout ressort brisé, ne tomba pas, mais s'effondra sur le plancher du salon. L'officiant passa tranquillement, impassiblement, radieusement.
M"^ Marignac mourut le lendemain.