‹ LuciferChapitre 2 sur 2 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

A quelques semaines de là, le dimanche de l'Epiphanie, le facteur rural remit àTabbé Jourfier un large paquet sous bandes, portant le contre-seing du secrétairegénéral de l'évêché.

— Mon ch.ingement sans doute, ricana-t-il.

Il avait deviné juste : il était nommé desservant de l'église de Sainte-Eulalie-sur-Nive, à Mireval.

Jourfier endura le coup sans broncher, stoïquement, religieusement; mais M™® Montagnol poussa les hauts cris devant la nécessité d'un déménagement coûteux, et Jean, tenu d'abandonner ses bons camarades de Moutiers, de jeunes pâtres avec lesquels il faisait de joyeuses parties de chasse à la glu le long des ruisseaux, de pêche dans le cours clairet de la Vinette, pleura.

Cependar.t, au fond de '>.e bouleversement de situation, Jourfier, plus calme que son entourage, découvrit tout desuite comme un dédommagement. Son évêque le frappait, lui retirant Blancmoutiers, paroisse de quinze cents âmes, pour lui imposer la succursale de Sainte- Eulalie-sur-Nive, paroisse de mille âmes seulement; mais celle-ci avait l'avantage, au lieu de se trouver égarée dans l'inextricable réseau des Gévennes-Hautes, d'être dans la ville épiscopale elle-même, à Mireval, au milieu du faubourg des Verriers. Certes, notre homme, dont l'esprit naturel d'observation s'était encore aiguisé dans la retraite et le silence, ne fut pas sans démêler le traquenard où l'on essayerait de le faire trébucher. De toute évidence, si on lui donnait un poste à deux pas du palais de l'évêché, c'était afin de mettre l'autorité diocésaine, Y Ordinaire, pour parler le langage ecclésiastique, à môme de surveiller ses moindres actions, de l'atteindre à la plus mince incartade que dénonceraient les réguliers... Il serait attentif.

Le mardi soir, les Marignac, de Moutiers, ayant fini d'entasser le maigre mobilier du presbytère ^'^ans une de leurs charrettes, l'équipage se mit en route ie mercredi dès la première heure. 11 fallait une bonne journée et une nuit de marche avant de toucher à Mireval. Jourfier accompagna sa sœur et son neveu jusqu'à Saint-Yincent-du-Bosc, puis il les laissa aller seuls. Certaines affaires relatives à la succession de Mademoiselle restaient à régler chez le notaire de la ville, et il n'avait pas su se refuser à lui-même la satisfaction de mettre le menu monde des héritiers d'accord avant de s'éloigner.

— Préviens M. l'abbé Coulazou que nous dînerons chez lui samedi soir, dit-il à M™° Montagnol.

Le samedi, en effet, vers quatre heures de l'aprèsmidi, Jourfier arriva au Col de l'Ermitage, à la cime d'un pic escarpé. Il allait à pied. La vue de MirevaL étendu là-bas au confluent de la rivière de la Nive et du ruisseau du Gavet, le retint un moment. C'était le pays, le cher pays natal, qu'il avait quitté depuis plus de six ans, et une émotion irrésistible le gagnait. Il faut dire que le spectacle était fait pour l'attacher : en janvier, la neige couvre les Cévennes-Hautes, et Mireval, aperçu du Col de l'Ermitage, n'était qu'un énorme entassement de roches blanches, hérissant la perspective jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon Le vaisseau imposant de la cathédrale de Saint-Optat, l'énorme bâtisse de l'évéché, la masse à dentelures gothiques de l'église de Saint-Saturnin-les-Murs, les toitures pointues de la Résidence Saint-Ignace, le monastère antique des Capucins, se dressaient çà et là comme autant de blocs gigantesques détachés de la chaîne environnante et roulés au hasard de quelque cataclysme du sol vers le fond de la vallée. Par un élan de son cœur, Jourfier, à travers ccw carrières de craie montueuses, bouleversées, voulut découvrir la maison de l'abbé Coulazt-u, dans le faubourg des Verriers; mais le ciel gris, noyant les formes, noyant les couleurs, ne lui permit de rien préci-

ser. Tout ce qui se détacha, pour ses yeux avivées de voir, ce furent les cheminées, montant droit et haut comme des clochers, des usines à verre, des verreries, échelonnées le long de la Nive, la rivière bien nommée du mot latin mois, car, du jour de l'an à la Saint-Sylvestre, olle charrie vers la Loire autant de neige que -d'eau.

L'abbé Juuilier goûta quelque repos moral. Avec la sécurité parfaite d'une conscience à l'abri de tout reproche, avec le sentiment surtout de forces amassées dès longtemps et prêtes à le défendre si on se risquait à l'attaquer, il poursuivit en paix l'instruction de Jean Montagnol, savourant un plaisir unique dans la solitude du faubourg des Verriers, le plaisir délicat devoir journellement Tabbé Augustin Coulazou, un prêtre austère dont il partageait les idées en matière de dogme et de discipline, un saint qui avait souffert la persécution comme lui

Le trait dominant du caractère de l'abbé Jourfîer était la discrétion. Ce prêtre, travaillé par un génie secret qui devait éclater à son heure, dès la première minute de sa vie sacerdotale, avait jugé à propos de se taire; maintenant, il se taisait partout et toujours. Aussi ses confrères, les séculiers, incapables de pénétrer la pensée qui le brûlait comme un fer rouge à tous les endroits de l'âme, l'appelaient-ils le Bœuf muet de Mireval^ oubliant que ce surnom de Bœuf muet avait été donné à saint Thomas, l'auteur subtil et puissant de la Somme, le fondateur en quelque sorte de la théologie. Les réguliers, plus perspicaces, flairant je ne sais quelle vague odeur de poudre dans les rares paroles arrachées au succursaliste de Sainte-Eulalie, s'étaient contentés, sur une observation du R. P. Cussol, de lui maintenir le snrnom de Lucifer^ plus expressif à leur sens, et avaient feint de ne plus s'occuper de lui.

Le 1" décembre, fête de saint Éloi, patron de la Corporation des verriers très nombreuse, très florissante à M ire val, le pays du verre, pour parler

comme là-bas, le cnré de Sainte-Eulalie-sur-Nive, afin de donner plus de pompe à la solennité ouvrière, annonça que, le soir, il y aurait sermon dans l'église de sa paroisse. Les ouvriers, flattés de voir la religion se mettre en frais pour eux, — il faut dire que l'abbé Bernard Jourfier était le fils de Frédéric Jourfîer, un de% Aîdustriels les plus considérables des bords de la Nive, il y avait quelque vingt ans, — les ouvriers accoururent en foule. Jourfier aborda la chaire et commença un panégyrique sobre, ferme, contenu du saint patron des verriers. Il célébra sa sagesse, sa prudence, sa charité. Puis, passant à un autre ordre d'idées, il parla de saint Éloi ouvrier, et eut, à propos du travail, ce rachat de la noble créature humaine ici-bas, des mots d'une éloquence sévère, émue, qui pénétrèrent les cœurs. Mais c'était pour la péroraison de son discours que le Bœuf muet de Mtreval, la bouche ouverte aujourd'hui par une circonstance fortuite, avait i-éservé toutes les habiletés de son langage. Si saint Éloi était le patron des verriers de la Nive, un hasard heureux voulait qu'il fût aussi le patron de l'évéque, Éloi-Gilbert-Armand de la Marandière-Lucenay. Jourfier trouva des phrases courtes, des mots adroits allant à l'adresse du premier pasteur du diocèse. Il ne se contenta pas de louer les hautes vertus de Monseigneur, ses constantes pérégrinations, malgré son grand âge, à travers le troupeau confié à sa houlette pastorale, il osa, dans cette ville natale de Mireval, où il lui était permis de prêcher pour la première fois, il osa remercier Monseigneur d'avoir bien voulu l'appeler ici, à Sainte-EulaHe, au milieu d'ouvriers laborieux qui avaient tous connu ses parents, dont lui même savait les noms

« Un bruit a couru, conclut-il, qui faisait de moi je « ne sais quelle victime pitoyable de l'autorité diocé- « saine. M^s frères, un prêtre qui obéit ne saurait être « victime, car, lorsque son évêque commande, c'est à « Dieu seul qu'il obéit. Et d'ailleurs, ceux qui, dépouil-

« lés de tout esprit (le charité, n'ont pas craint do juger « les inteidions de Sa Grandeur, les connaissaient-ils, « ce.« intentions? Pour moi, qui sais J'attachement de « Monseigneur aux membres les plus humbles de son « clergé, je vous dirai tout de suite ce qu'a voulu mon (« évêque en m'appelant à Mireval : il a voulu, non me « châtier, — on ne châtie que les coupables, — mais me « rapprocher de son cœur affamé de justice et de vérité, « verilatis et justitix famés in illo. »

L'impression du panégyrique de saint Éloi fut énorme dans Mireval, et les réguliers : Jésuites, PP. du Précieux- Sang, Carmes, Dominicains, Passionistes, chuchotèrent jusqu'aux portes du palais épiscopal. Des rumeurs prenaient leur vol.

« Était-il vrai que Monseigneur eût connaissance des phrases textuelles que le succursaliste Jourlîer venait de lui jeter à la tête sans le moindre ménagement, et que Sa Grandeur eût mandé l'étrange panégyriste de saint Éloi à l'évéché?... Comment, en effet, un prélat si fin, auf/uel eux-mêmes, les religieux, en maintes rencontres, avaient reproché des façons un peu dédaigneuses, une attitude proclamant trop haut son origine aristocratique, aurait-il pu respiier le grossier encens brûlé en son honneur dans le misérable sanctuaire de Sainte- Eulalie-sur-Nive !... Oui, si l'abbé Bernard Jourfier paraissait au palais épiscopal, ce serait pour y recevoir la réprimande que méritait un laisser-aller choquant, une inconvenance jusqu'alors inconnue. »

A leur très grand chagrin, les réguliers virent les choses tourner au rebours de leurs prévisions. Non seulement l'évêque n'adressa nulle réprimande à l'abbé Jourfier, mais il le félicita de l'éclat que sa parole avait su donner à la fête de saint filoi, en une paroisse aussi pauvre, aussi dénuée que celle de Sainte-Eulalie, el l'encouragea à ne pas laisser chôimr la chaire, où il s'étailcomportétrèséloquemment, très chrétiennement. Ceci amena M^' de la Marandière à toucher un mot de

ce qui, dans la prédication du curé de Sairte-Eulalie, avait eu Irait à sa pert^onne: il le fit en des'^expressions aimables, presque affectueuses, dont Jourfier, au-dessus de tous les étonnementspar un détachement supérieur, ne voulut pas paraître surpris, mais qui le touchèrent à fond.

— Mon clergé ne m'a pas habitué à ces cajoleries, dit Sa Grandeur.

— Pourtant, votre clergé vous aime, Monseigneur.

— Vous croyez cela, vous?

— Si, entre Votre Grandeur et les prêtres diocésains, ne s'étaient glissées les Congrégations , vous seriez mieux renseigné sur les vrais sentiments de votre clergé, osa repondre le succursaliste de Sainte-Eulalie.

L'évèque le regarda fixement. Jourfier demeura impassible. Mfe"" de la Marandière ne put découvrir le moindre embarras, soit sur les traits, soit dans l'attitude de son interlocuteur. Il pencha la tête et réfléchit; puis, au bout d'une minute :

'— Vous êtes, n'est-il pas vrai, le petit-fils du conventionnel Phiiarète Jourfier, qui vota la mort du roi?

Le curé de Sainte-Eulalie-sur-Nive fronça le sourcil.

— Je suis, en efl'et, le petit-fils du conventionnel Phiiarète Jourfier, qui vota la mort du roi...

— Et le fils de Frédéric Jourfier, ancien député de Mireval ?

— Et le fils de Frédéric Jourfier, ancien député de Mireval.

— Est-ce que votre père ne fut pas l'ami de M. de Martignac... vers 1828?

— Il fut son ami le plus dévoué et le plus chaud... vers 1628.

— Si ma mémoire ne me trompe, votre père, qui vivait en relations très intimes avec le comte de Montlosier, fut des plus acharnés pour l'expulsion de la Compagnie de Jésïus?

Jourfier pâlit horriblement.

"— Monseigneur, dit-il, vous me rappelez un des sou-

venirs les plus douloureux de ma vie. Le 10 du mois de novembre 1818, le Supérieur du grand séminaire de Mireval, le chanoine Barthet, me fit appeler après la médilation da matin, — on n'oublie pas certains détails, — et m'annonça que je devais me préparer à recevoir îe sous-diaconat à la prochaine ordination, le 23 décembre, avant-veille de Noël. Mon trouble fut grand : j'allais m'engager irrévocablement, et j'avais peur.

— Après trois ans d'épreuves, vous n'étiez donc pas sûr de votre vocation ?

— D'une famille où l'honnêteté est comme une tradition sacrée, j'étais sûr, Monseigneur, si Dieu m'accordait la grâce de m' appeler à son service, d'être un prêtre honnête dans la plus large acception du mot. Néanmoins, j'avais des hésitations terribles.

— Pourquoi ces hésitations?

— Puisqu'il vous plaît de m'interroger. Monseigneur, veuillez excuser une sincérité absolue... Vous êtes mon évêque, je vous respecte, je vous honore, si je l'osais, j'ajouterais : je vous aime ! et après l'accueil que Votre Grandeur a daigné me faire, j'en ai la confiance, elle me traitera avec bonté.

— Parlez, mon enfant.

— C'est une confession.

— Confessez-vous.

— Eh bien ! Monseigneur, la vérité est que je suis entré dans l'Église sans avoir entendu clairement à mon oreille la voix de la vocation.

— Est-ce possible !

— C'est un doute poignant que je vous exprime là. Monseigneur... Mon père, ce Frédéric Jourfier, accusé de s'être montré si acharné contre la Compagnie de Jésus, venait de mourir. Il emportait tout dans sa tombe, non pas l'hoimeur certes demeuré intact, mais notre fortune, dont il fallut livrer le dernier sou pour combler d'énormes déficits. Frédéric Jourfier, ce grand orateur, dont la parole ardente subjugua tant de fois la Chambre des députés, tant de fois y imposa son avis

de haute lutte, avait bien pu, durant dix-huit ans, de 1819 à 1837, se dévouer aux intérêts de son département, à ceux de la Franc;e; bien que député chef de groupe, sous - secrétaire' d'Etat, il ne sut jamais songer à ses propres intéiôts. Il était réservé à nos temps d'avilir assez les caractères pour faire des moindres fonctions politiques ud moyen honteux de s'enrichir. A l'époque dont je pa) le, le pays trouvait encore de grands cœurs désintéressés pour le servir jusqu'à la ^uine, jusqu'à la mort.

Jourfier s'arrêta; puis, *e passant une main sur le front :

— Je crains d'abuser..», balbutia-t-il.

— Poursuivez, je vous prie, lui dit l'évêque d'autorité.

— Frédéric Jourfier, qui, sous-secrétaire d'État aux Finances, par une étude patiente du budget, avait fait réaliser d'énormes économies dans toutes les branches de l'administration, mourait donc ne laissant rien après lui; Ma mère, compagne dévouée de ce farouche libéral, — après l'échauffourée de Saint-Merry, on lui infligea la qualification odieuse alors de républicain, — ma mère était pieuse...

— A la bonne heure !

— Nos verreries, notre cristallerie des bords de la Nive vendues, nos dettes payées, il fallut quitter le faubourg des Terriers si cher, et venir ici, à deux pas de l'évêché, rue de la Paroisse, occuper un appartement que M. le comte de Servies avait mis très obligeamment à notre disposition dans son hôtel. Votre Grandeur connaît ce gentilhomme qui, depuis des années, édifie cette ville par le noble exemple d'une inépuisable charité ; moi seul sais tout ce qu'il vaut. Attaché à d'autres principes politiques que ceux de Frédéric Jourfier, M. de Servies, sous la Restauration, sous le gouvernement d^ Juillet, avait plus d'une fois combattu^ mon père à la tribune ; mais quand le libéral, le républicain fut mort, il devint l'ami de ceux que cette catastrophe

imprévu* précipitait dans la détresse... L'ami I ce n'est pas assez dire, il faut parler à cœur ouvert : M. le comte-de Servies fut le bienfaiteur de ma mère, de ma sœur, le mien.

— J'apprécie M. le comte de Servies qui est un des habitués de ce palais.

— C'est par les soins assidus de cet honnête homme qu'en 1837, à l'âge de douze ans, je fus retiré du collège Bourbon, à Paris, et placé au petit séminaire de Mireval, d'où je passai plus tard au grand. Dieu sait si M. de Servies n'aurait pas agi plus religieusement en me laissant achever mes études dans la maison où je les avais commencées, pour m'envoyer de là dans une École de Droit. L'École de Droit m'ouvrait la carrière du barreau, pour laquelle peut-être j'étais plus fait que pour la carrière ecclésiastique... 0 Monseigneur! pardonnez-moi des scrupules déchirants...

Ils s'interrompit encore une fois, intimidé tout ensemble et comme harassé. Il reprit d'un accent qui n'allait pas sans une vague amertume :

— J'étais au grand séminaire, il convenait d'y rester... Encore que la gravité soit chez moi une sorte de don de natuT-e, j'oserai vous avouer que j'acceptai les ordres mineurs sans trop y réfléchir, sans me rendre dans tous les cas un compte bien net de l'importance de ces premiers engagements. Mais quand M. le supérieur Barthet m'eut annoncé que, dans quelques semaines, je serais appelé à faire le pas, ce pas redoutable sur lequel on ne saurait revenir sans péril et pour son salut et pour son honneur, je fus réellement épouavnté. Quelles angoisses, durant les tristes journées de l'automne 1848! De race âpre et dure, njaître de moi malgré ma jeunesse, je savais que, dans l'Église comme partout ailleurs, une fois le serment engagé, j'accomplirais mon serment, tout mon serment. Mais pourquoi le dissimulerais-je? à cette heure décisive pour ma destinée actuelle et ma destinée future, aux responsabilités ecclésiastiques, dont, par une intuition qui venait

de mon malheur, je ressentais déjà tout le poids, j'eusse préféré d'autres responsabilités... Ne tenant plus à des souffrances pires que la mort, je suppliai M,, Barthet de me permettre d'aller voir ma mère, ma sœur, d'aller les consulter... Monseigneur, autant j'étais agité, meurtri, martyrisé par mes inquiétudes dévorantes, autant je les trouvai calmes, elles, recueillies, pleines de confiance en Dieu. Quand je les abordai, elles étaient à genoux. M. de Servies leur avait annoncé, la veille, ma prochaine promotion au sous-diaconat, et elles priaient pour moi. Je ne pus supporter ce spectacle : maudissant ma lâcheté, je me prosternai à mon tour aux pieds du crucifix, et, le cœur ouvert comme par un coup de hache, je dis à Dieu que j'étais à lui, que je lui appartenais, que je ne connaîtrais jamais que lui...

— Mais la voilà, la voix de la vocation, la voilà !

— En rentrant au grand séminaire, le lendemain, je me précipitai vers le cabinet de M. le Supérieur. L'accueil de M. Barthet fut glacial. Je demande à Votre Grandeur de vouloir bien me permettre de lui rapporter mon court entretien avec M. le Supérieur. J'en ai retenu chaque mot.

« — Il se pourrait, me dit M. Barthet, que votre avan- « cément fût retardé. Vous l'ignorez peut-être, mon flf enfant , mais votre grand -père, votre père perséc entèrent notre sainte religion, et, bien que les fau- « tes soient personnelles... Votre grand-père, Phila- « rète Jourfîer, siégea à la Convention et envoya € Louis XVI à l'échafaud. Quant à votre père, il € cop.tribua pour une large part à l'expulsion des Jé- « suites. Vous comprenez...

€ — Je comprends qu'il ne me reste plus qu'à quitter € cette maison.

a — Je ne vous renvoie certes pas, mon cher Bernard, e je vous invite même à rester...

?i — Ah I m'écriai-je, pourquoi m'avez-vous présenté

I aux ordî^es mineurs? Puisque, par le fait des miens, t je n'étais pas digne du sacerdoce, il eût été loyal de t m'arréter dès le premier pas.

< — Bernard, me chuchota M. le Supérieur, rien c n'est désespéré encore, et tout pourra s'arranger si c nous savons nous y prendre. Courez chez M. le comte t de Servies et informez-le que, sur la liste des prochains c sous-diacres, où j'avais moi-même inscrit votre nom, c voire nom se trouve biffé. M. de Servies fut l'ami de « votre père ; qu'il voie Monseigneur et tâche de le flé- « chir. Peut-être votre protecteur agira-t-il sagement en t louchant d'abord un mot de votre affaire au R. P. de t Lunaraye, recteur de la Résidence Saint-Ignace. J'ai t des raisons de supposer que l'opposition vient des t Jésuites. »

€ Ai-je besoin de vous le rappeler. Monseigneur, l'opposition, en effet, venait des Jésuites, et il ne fallut pas moins que l'affection si dévouée de M. de Servies pour la lever. Les Jésuites, qui n'oublient rien ni personne, rentrés en bandes après la révolution de 1848, ne voulaient pas que le fils de Frédéric Jourfier fût prêtre...

— ... Et M»' de la Marandière-Lucenay s'était laissé gagner à leur avis? acheva l'évêque.

Jourfier eut le courage de ne pas répondre.

— Mais vous l'êtes, prêtre, par la grâce de Dieu I s'écria le vieux prélat, les yeux pleins de larmes.

— Je le suis.

— Après avoir entendu votre confession si noble, si haute, si fière, je vous le dis du plus profond de mon âme, monsieur l'abbé, je désirerais posséder dans mon diocèse beaucoup de prêtres qui vous ressembleraient.

— Vous en possédez. Monseigneur, et un grand nombre, qui valent plus que moi.

Sa Grandeur, du bout de ses doigts finSj toucha la joue du desservant de Sainte-Eulalic.

— Saint Jérôme, lui dit-il, écrivait à une sainte femme

qu'il dirigeait dans la vie chrétienne : — « Chère Eus- « tœchium, évitez l'orgueil de rhumilité. »

- Monseigneur 1...

- Rentrez dans votre paroisse, mon enfant, et hâtezvous d'y faire beaucoup de bien, car je ne vous y laisserai pas vieillir. Certes, vous êtes à votre place à Sainte-Eulalie, car le devoir d'un bon prêtre est de se trouver à sa place partout où l'autorité légitime lui a ordonné de se tenir. Toutefois, il ne saurait être interdit à votre évêque, qui vous a un peu méconnu, de vous dire un jour : — « Mon ami, montez plus haut, amice, ascende superiusf »

L'abbé Jourfier baisa respectueusement l'anneau de Monseigneur et se retira.

En descendant du quartier deTÉvêché, sur lesflancs de la montagne de l'Ermitage, vers le faubourg des Verriers, répandu le long de la Nive, le curé de Sainte- Eulalie réfléchissait. Il ne revenait pas de l'accueil si aimable de Monseigneur. Quelle bienveillance, et, par instants, quelle bonté! Il ne voulait pas croire que ses paroles du haut de la chaire de sa paroisse, le jour de la fête de saint Éloi, eussent tout fait, et il se répétait à lui-même en marchant :

« Je suis bien sûr que M. de Servies est passé par là, j'en suis bien sûr. »

Jourfier ne l'ignorait pas, M^' de La Marandière, en dépit d'énormes avantages accordés aux réguliers, ne leur était pas inféodé absolument, et plus d'un acte de son administration témoignait de l'indépendance de ce vieillard, capable de s'entêter quelquefois e^ de ne pas démordre d'une résolution arrêtée. Par exemple, n'étaitce pas au mépris de l'opposition de tous les chefs d'Or-

dres de Mireval que, dernièrement, il avait nommé chanoine titulaire de la cathédrale de Saint-Optat l'abbé Augustin Goulazou, un prêtre entaché de gallicanisme, l'auteur censuré d'une brochure célèbre contre les /nstitutions liturgiques du Révérendi^sime Dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, restaurateur en France de l'Ordre de saint Benoît? N'importe ! notre succursaliste demeurait confondu, après la disgrâce d'un déplacement désavantageux, d'être devenu tout à coup, de la part de l'évêque, Tobjet de prévenances si délicates, et il se redisait de nouveau :

t M. de Servies est passé par là. »

Le lendemain, Jourfier s'achemina vers l'Hôtel Servies, rue de la Paroisse; il souleva un lourd marteau de fer, puis le laissa retomber.

— M. le comte est-il chez lui? demanda-t-il à une vieille femme pâlotte, engoncée dans un étroit fourreau noir de sœur tourière.

— M. le comte est chez lui.

11 monta.

— Toi, Bernard? cria M. de Servies, de l'intérieur d'une pièce voisine du salon. Entre donc !

En balbutiant des excuses pour la liberté grande qu'il prenait de le déranger à une heure peut-être peu séante, il pénétra dans la chambre à coucher du comte. Pour le moment, ce gentilhomme dévot,jadis dévoué aux rois, dévoué maintenant aux prêtres, ce qui dans sa pure foi monarchique constituait la droite ligne du devoir, était aux mains de son valet de chambre, attentif à ramener, sur le sommet de son crâne d'un poli d'ivoire, les barbes d'un épi blanc tenace poussé au creux de son occiput. .

— Bien, bien, Antoine, dit-il, congédiant son serviteur.

Puis, se redressant de toute sa haute taille d'ancien officier de la garde royale, il s'avança vers le curé de Sainte-Eulalie, demeuré debout dans l'embrasure de la porte, la mine inquiète, attrapée.

— Mais sais-tu, mon cher Bernard, que, dans l'ombre où tu te caches, tu m'as tout l'air d'un conspirateur?

Jour fier, ne trouvant pas un mot, voulut sourire ; mais la solidité ferme des muscles de son visage ne se prêta pas à l'impulsion secrète de son âme. Penaud des résistances de sa machine, qui, par une rigidité d'origine, ne lui obéissait pas toujours, il se contenta de faire trois pas dans la chambre.

— Un conspirateur! un conspirateur! répéta-t-il.

— Eh I eh ! la conspiration, chez les Jourfier, est un mal de famille, et quand tu aurais un peu hérité des tiens I...

— Les miens? dit l'abbé, portant une main à son cœur, comme si, à cet endroit, l'endroit de la vie, il venait de recevoir un coup.

Trop léger pour deviner les sensations qui ravageaient ce prêtre immobile, plus pâle qu'un marbre, M. de Servies le regardait avec des yeux ébahis.

— Ne bouge pas, Bernard, lui dit-il d'un ton d'extrême vivacité, jls C'en supplie, ne bouge pas. L'autre jour, à Sainte-Eulalie, en entendant ton panégyrique de saint Éloi, — lequel par parenthèse ne t'a pas nui à l'évéché, — j'ai surpris à maintes reprises ses gestes, son accent, toute sa tenue un peu hautaine à la tribune; mais à présent, je le vois, je le vois tout entier...

— Mon père ?

— Oui, lui, lui-même, Frédéric Jourfier, l'orateur entraînant de l'opposition, mon adversaire, mon ami !

— Ah ! monsieur le comte...

Il s'affaissa dans un fauteuil.

— Quel talent ! quel génie I criait à tue-tête ce vieillard écervelé.

Et il papillonnait à travers sa chambre, jusqu'à travers le salon, dont Antoine avait négligé de fermer la porte en se retirant. Enfin, il revint de son vertige, de la folie où le plongeait la vision soudaine dp ses jeunes années, — par le souvenir de Frédéric Jourfier à la tribune, il venait de revoir sa radieuse jeunesse, à

Paris, — et, s'asseyant sur une causeuse, où il avait attiré son jeune ami, il lui adressa les plus aimables excuses.

— Je t'ai fait de la peine, mon brave Bernard...

— Alors, vous trouvez que je ressemble à mon père?

— Juste comme une goutte d'eau ressemble à une autre goutte d'eau, d'eau trouble s'entend, car dans ta famille, de génération en génération, vous êtes noirs comme des charbonniers. Regarde-toi à la glace, puis pense à ton neveu Montagnol, qui continue si heureusement votre lignée de moricauds.

— Et en quoi vous parait-il que je ressemble à mon père?

— Tu as le front de Frédéric Jourfier, le front d'ut jeune taureau, fait pour donner des coups de corne; tu as son nez charnu et mobile, ses grands yeux brun& faciles à s'enflammer, son menton résistant, volontaire et dur, ses larges épaules, sa taille courte, ramassée d'athlète, sa voix, une voix incomparable...

— Mon cher bienfaiteur, si je n'étais préi^'fe, combien vous me verriez fier de tant ressembler à mon père î murmura-t-il avec un transport où passa je ne sais quel éclair désespéré.

— Mais sois-le, fier, mon cher Bernard, sois-le ! La chaire n'est-elle pas la plus haute, la plus sublime de» tribunes? M^' Frayssinous était encore plus admirable à Saint-Sulpice qu'à la Chambre. Je t'ai trouvé superbe, le jour de la fête des verriers. En t'écoutant, j'appréciais jusqu'à quel point la religion grandit les moyens de l'orateur. Certainement l'éloquence sacrée est autre chose que l'éloquence parlementaire; pourtant, si ton père avait été religieux...

— Il l'était, monsieur le comte, il l'était...

— Je sais que Frédéric Jourfier, terracsé par l'apoplexie après une séance orageuse de la Chambre, eut la force de lever son bras vers un crucifix suspendu par ta sainte mère dans son cabinet, et que, jusqu'à la dernière minute de sa vie, il tint ses deux yeux attachés sur l'image du Sauveur. Moi-même, accouru au milieu

des tiens à la première nouvelle d'un malheur que la haute situation de ton père rendait un désastre public, je surpris ce regard obstiné de Frédéric Jourfier vers son Dieu.

— Vous voyez I

— Tu as raison, mon enfant, ton père était religieux...

Le vieux gentilhomme s'interrompit. L'abbé Jourfier sanglotait. M. de Servies reprit après un long silence :

— Et crois-tu que j'y aie mis beaucoup de façons pour corner ces vérités aux oreilles de M^^" de La Marandière, toutes les fois que l'occasion m'a été fournie de glisser un mot sur ton compte ! Tu m'avais défendu de parler, mais j'ai parlé tout de même. Quel brave homme, du reste, ce pauvre évèque ! Il est faible malheureusement, et Dieu sait si les religieux de tous Ordres auraient abusé de sa faiblesse pour le ballotter d'une extrémité du diocèse à l'autre. En ce moment, il est on ne peut mieux disposé pour toi, et, le soir de sa fête, je n'ai pas eu grand effort à tenter pour le ramener de l'opinion peu favorable qu'on lui avait insinuée de ta personne et de tes talents... Mais au fait, Bernard, pourquoi diable ne t'arranges-tu pas pour vivre avec les Congrégations? Avoue-le, à Blancmoutiers, tu as joué un tour pendable à la Compagnie de Jésus. Il n'est pas une Communauté à Mireval, depuis les Jésuites, si puissants, jusqu'aux PP. du Précieux-Sang, si effacés, qui ne te considère comme un ennemi.

— Monsieur le comte, les Congrégations se trompent; elles m'ont traité en ennemi, voilà la vérité.

— Soit. Je t'invite, dans tous les cas, à vivre le mieux qu'il te sera possible avec les Ordres religieux. Après t' avoir cru tout au plus capable d'être succursaliste de Sainte-Eulalie-sur-Nive, car ce sont mes insistances qui t'ont valu ce poste au moment où on allait te déporter je ne sais où, Monseigneur, qui t'a apprécié, goûté dès un premier entretien, commence à se ranger à mon

opinion et à penser que tu ne ferais pas trop vilaine figure dans les premiers postes du diocèse.

— Monseigneur est trop bon, et vous, monsieur le comte, vous présumez trop avantageusement de votre enfant.

— Les pères sont si faibles I... Mais réfléchis à cela, Bernard, les pères ont le droit de tirer les oreilles aux enfants quand les enfants s'entêtent aux sottises, et s'il t'arrivait. par quelque nouvelle imprudence, je ne dis pas de perdre, de compromettre seulement les bénéfices d'une situation qui, pour l'instant, te place, toi, sorte de paria ecclésiastique, dans les bonnes grâces de ton évèque, tu aurais le fouet.

— Merci, monsieur le comte, merci...

— J'ai appris, à l'évéché, que les religieux d'ici te surnomment Lucifer et que les prêtres diocésains t'appellent le Bœuf muet de Mireval. Sois Lucifer^ mon cher enfant, jusqu'à ce qu'il te soit permis de tourner contre ceux qui te feraient obstacle ta tête de Bœuf de Mireval, armée de cornes et de dents. Ne t'ai-je pas dit, moi, que tu as un front de jeune taureau?

M. de Servies bondit loin de la causeuse et se remit, avec des airs folâtres, à arpenter la chambre et le salon. L'abbé Jourfier se taisait, mais son âme, agitée dans ses profondeurs par ces nouvelles inattendues, ne demandait encore qu'à connaître, qu'à savoir. — Monseigneur s'était-il expliqué catégoriquement avec le comte? Qu'allait-on faire pour lui, qui, à Sainte-Eulalie, supportait toujours le coup asséné par les réguliers? Le retirerait-on bientôt de la galère où il était condamné à ramer, le soufflet des Jésuites sur la joue? Enlevb par Télan d'un esprit vigoureux et fier audessus des convoitises mesquines de ses pareils, si son évêque l'eût voulu, librement voulu, il eût occupé, dans les gorges de la montagne, la succursale de Trascas, la derni( e paroisse du diocèse, et s'y fût trouvé commodément. Mais être pris, comme dans un piège, en un poste de disgrâce où avaient réussi à le confiner les

Congrégations ! Encore que rigide et froid sous l'attaque, cela dépassait sa patience, presque sa religion. 11 lui semblait parfois que l'aflront ne s'adressait pas à lui, qu'il tombait tout entier sur la mémoire de son grand-père, sur celle de son père, et, à l'instant, ce prêtre, dans le fond simple et pieux, qu'un dédain superbe mettait à l'abri des pauvres ambitions de ses confrères, devenait ambitieux, follement ambitieux pour ce Philarète Jourfîer, pour ce Frédéric Jourfîer qu'il fallait venger de tant d'outrages posthumes, dont il fallait aujourd'hui, fût-ce dans l'Eglise qu'ils avaient combattue, porter dignement le nom.

— Tes affaires me paraissent en si bon train, dit M. de Servies, que je ne serais pas surpris le moins du monde, si, un de ces quatre matins, tu passais brusquement de Sainte-Eulalie-sur-Nive à Saint-Saturnin les-Murs, le plus antique sanctuaire des GévenneS' Hautes.

— Moi, curé de Saint-Saturnin-les-Murs, presque l'égal de l'archiprêtre de la cathédrale !

— Toi, curé de Saint-Saturnin-les-Murs,

— Gela n'est pas possible, j'ai trente-deux ans à peine.

— Voulez-vous me laisser faire, jeune impétueux?

— Tous êtes mon meilleur ami.

— Te faut-il les derniers mots de Monseigneur, hier soir? Par exemple, il n'a pas osé dire cela à la table de whist, où se trouvait le vicaire général Marins Valette, ton ancien doyen de Roquetaillade, il me l'a glissé dans l'oreille comme je me retirais.

Le comte s'interrompit et se frappa le front à plusieurs reprises. Jourfîer haletait, dans une attente cruelle.

— C'est qu'il y a du latin dans l'affaire, et je ne voudrais pas trop estropier la phrase, reprit M. de Servies... M'y voici : — « Je suis charmé, mon cher u cornue, m'a dit Sa Grandeur. Votre Bernard Jourfîer « est un homme de beaucoup de cœur, de beaucoup « d'intelligence, et, ce qui vaut mieux que cela, votre

c Bernard Jourfier est un bon prtMre. Il m'a exprimé ( des doutes sur sa vocation. Pour moi, malgré des c inquiétudes qui sont à son lionneur, il a été élu, et je « tâcherai, en donnant bientôt un successeur à l'abbé c Jacques Rupert, curé de Saint- Saturnin-les-Murs, < de me souvenir de ce texte des Saints Livres : — Tout f pour les élus, omnia propler electos. »

L'abbé Jourfier sentit son cœur s'épanouir dans sa poitrine délicieusement. Bien que son entretien avec le comte n'eût pas pris d'abord le tour qu'il aurait voulu lui imprimer, il en savait assez désormais, et il ne songea phis qu'à battre en retraite. Aussi bien il éprouvait le besoin de rafraîchir sa tête, toute son âme au grand air, sur les bords solitaires de la Nive, en compagnie du chanoine Goulazou. A cet instant, Antoine enlr? et annonça que le déjeuner de M. le comte était servi. Jourfier fut prompt à saisir cette circonstance. Il serra la main à M. de Servies et prit congé, malgré l'insistance qu*on mit à vouloir le retenir.

• Tout pour les élus, » avait dit M^' de la Marandière, et, moins d'un mois après ces paroles, le 1*"" janvier 1858, l'abbé Bernard Jourfier recevait, comme étrennes, le camail de chanoine honoraire du diocèse de Mireval. Assurément, cette faveur était peu de chose, les évêques s'en étant toujours montrés prodigues envers leurs moindres favoris; mais, quand elle s'adressait au desservant de Sainte-Eulalie-sur-Nive, elle prenait une signification singulière. Jourfier se eentit très ému de cette première distinction, qui le tirait de la tourbe des succursalistes. Il courut à l'évôché pour remercier. Malheureusement, Monseigneur, malade depuis des années, se trouva trop souffrant pour lerecevou*. 11 laissa quelques lignes et se retira. Le soir

même, Sa Grandeur, touchée du ton et des termes de la lettre de M. le curé de Sainte-Eulalie, daignait lui envoyer un pli cacheté. Ce pli se terminait par ces mots :

«... L'épreuve a été longue et cruelle, mon enfant; « tant mieux ! car le ciel, que vous avez invoqué dana < les larmes, vous a entendu. Votre jour approche. »

Son jour approchait. Il arriva. Le 2 février, un mois après son accession au canonicat honoraire, l'abbé Bernard Jourfier, succursaliste de Sainte-Eulalie-sur- Nive, était nommé curé-doyen de Saint-Saturnin-les- Murs, canton de première classe, en remplacement de M. l'abbé Jacques Rupert appelé à l'archiprêtré de Saint-Optat. En recevant cette nouvelle, Jourfier, qui, dans Je jardinet de son presbytère, s'amusait à transplanter des fleurettes de printemps pour embellir un coin de terre nu, dévasté, eut un bond énorme en avant. Il rejeta la chevillette de buis qui lui «servait à creuser de% trous le long des plate-bandes, et s'élança à travers les allées.

— Mon frère ! mon frère ! lui criait sa sœur, le croyant fou.

— Mon oncle I mon oncle I répétait Jean Montagnol, effrayé,

Jourfier s'arrêta sur une pente gazonnée; il dirigea ses regards en amont de la Nive, où, parmi le feuillage naissant des arbres, apparaissaient les toitures grises de nombreuses usines, et, s'adressant à sa sœur :

— Vois-tu ces verreries là-haut?

— Oui, mon frère, je les vois.

— Elles nous ont appartenu.

— Pourquoi revenir sur nos malheurs, mon ami !

— Youdîâis-tu que j'oublie notre père, notre grandpère? C'est à eux que je pense tout de suite, dès qu'il m'arrive quelque chose d'heureux.. Quand je songe que les Jésuites m'ont reproché des parents si glorieux, si bons!

— Tu t'exagères peut-être...

— Tais-toi I

Il leur indiqua à tous deux d'un signe qu'ils eussent à le laisser seul, puis il s'assit au bord de l'eau, la mine grave, la tête abattue sur ses mains par le poids trop lourd des pensées, et ne bougea plus.

Notre Bœuf muet ne mena pas plus de bruit en prenant possession de Saint-Saturnin, la paroisse la plus riche de la ville, qu'il n'en avait mené, dix mois auparavant, en venant occuper le poste si humble de Sainte- Eulalie. La faveur dont il était l'objet le gênait d'ailleurs un peu, et il voulut se contenter de triompher en lui-même, tranquillement. Une chose surtout provoquait, chez cette nature entière, pleine d'orages réprimés, des transports intimes qui, plus d'une fois, lui arrachèrent comme des cris. Cette chose qui lui emportait l'âme, c'était le sentiment de liberté relative dont il allait jouir. A Blancmoutiers, à Sainte-Eulalie, il avait connu toutes les misères, toutes les abjections de l'existence si précaire des desservants, tenus de plier jusqu'à terre sous le moindre caprice de Tévêque, qui les déplace pour un mot, pour un geste, pour rien . — Et pourtant les conciles de Nicée, de Trente, ont reconnu l'inamovibilité des desservants. — Désormais, il était curé de canton de première classe, par conséquent à l'abri des atteintes du pouvoir diocésain, et il sentait ses poumons se dilater plus largement dans sa poitrine, et sa pensée prenait un essor inconnu. Il lui en avait tant coûté, dans les postes inférieurs qu'il désertait enfin, de se maintenir constamment digne. Sa dignité maintenant ne serait plus exposée à chaque heure, à chaque minute; maintenant, il pourrait marcher la tête haute, regarder devant lui, ne plus vivre enfermé comme un coupable, se montrer là où il lui conviendrait de paraître, parler quand il le jugerait à propos, et au besoin, si quelqu'un osait lui porter un coup, cingler la face de l'audacieux et passer outre fièrement.

Bernard Jourfier, à qui sa situation nouvelle imposait quelques visites, surtout d'aller rendre hommage à M. l'abbé Kupert, archiprêtre de la cathédrale de Saint-

Optât, ces devoirs accomplis strictement, rentra dans son presbytère, un ancien monastère de Bénédictins situé en haut de la ville, contre le mur d'enceinte, et n'en sortit plus. 11 passait des journées entières dans le jardin de sa cure, vaste pièce de terre plantée de tilleuls, d'ormes, de châtaigniers, tantôt occupé à de petits travaux de jardinage, dont il avait contracté l'habitude dans l'isolement de Blancmoutiers et qui lui étaient demeurés chers, tantôt lisant quelque gros tome de la Bibliothèque des Pères, Bibliotheca veterum Patrum, quelquefois causant à l'ombre des arbres avec de rares amis de sa famille, de riches industriels de la vallée, auxquels ne dédaignait pas de se mêler le comte de Servies, toujours aimable, affectueux, dévoué.

Par exemple, si le concours des laïques, empressés d'apporter leurs félicitations au fils de leur ancien député, fu^ grand au presbytère de Saint-Saturnin, en retour pbu de prêtres y parurent. Jourfier souffrit d'une abstention qui, un moment, le replaça en face des solitudes cruelles de Blancmoutiers et de Sainte-Eulalie. Mais, réfléchissant que l'âge de Monseigneur, son état perpétuel de maladie, abandonnaient le clergé du diocèse à la merci des réguliers, il trouva de bonne guerre l'attitude des ecclésiastiques de Mireval, passés sous le joug des Congrégations, et, satisfait dans le fond de nouveaux griefs qu'il pourrait rappeler un jour, il cessa de s'indigner et attendit.

— Aussi, lui disait M. de Servies, pourquoi recevoir chez toi, chaque jour, l'abbé Coulazou? Tu ne peux ignorer, Bernard, que ce prêtre, malgré son canonicat à la cathédrale, est mis à l'index dans toute l'étendue du diocèse.

— Monsieur le comte, répondait-il, M. l'abbé Coulazou est, à mon avis, le membre le plus distingué du chapitre de Saint-Optat.

— Je ne vois pas là une raison suffisante pour faire de cet ecclésiastique, dont on dit la doctrine suspecte, ton ami à peu près exclusif.

LUCIPF.II 87

— Le chanoine Coulnzou fut mon professeur au grand séminaire, c'est à lui, à lui seul, que je dois de penser librement, dignement, chrétiennement conime je pense.

— Méchant enfant, criait M. de Servies, que j'aurai de la peine à faire de toi un évêque I

Et il s'esquivait en riant.

L'abbé Coulazon montait, en effet, très fréquemment au presbytère de Saint-Saturnin. Il y arrivait vers le soir, rasant les maisons, furtif et léger comme un chat. En vain Jourfier, ce prêtre de grande vaillance, toujours disposé à offrir sa poitrine nue à l'ennemi, avait-il essayé de le convertir à des visites en plein jour, il ne parvint pas à le persuader et dut se résigner à le recevoir soit à la lueur de la lampe dans son cabinet, soit à la clarté de la lune dans son jardin. Ces allures sauvages, étaient, chez le chanoine Goulazou, la conséquence d'une vie troublée par la persécution. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, menu, grêle, toussant sans cesse, courbé sur une canné de buis, avec un visage long, chevalin, troué de deux petits yeux très vifs, commandé par un grand nez mince, dont le bout, prenant son élan par-dessus les lèvres, venait lui caresser le menton.

Assurément, à voir le chanoine de Saint-Optat réduit à de si misérables proportions, on n'eût pas deviné en lui un lutteur; il avait lutté pourtant, il luttait toujours. Pour cet ecclésiastique souffreteux, plus frétillant qu'un barbeau de la Nive, la lutte était comme une nécessité de nature, et, criblé d'horions par son évêque houspillé de cent façons par ses confrères, il se reprécipitait dans la mêlée, obéissant à une force invincible qui le soulevait de terre à son insu. Les grandes consciences ont de ces courages fous. C'était lui qui, autrefois, lorsque Rome, après la publication de? Institutions lùuryiques du Révérendissime Dom Prosper Guéranger, tentait la substitution du bréviaire romain aux divers bréviaires des quatre-vingt-six diocèses de

France, avait osé prendre la plume et écrire nn long Mémoire -se terminant par cette phrase :

« Il lions a toujours été loisible de fêter wo5 saints, € et le Révérendissime Dom Prosper Guéranger, abbé « de Solesmes, ne fera pas que l'Église de France re- < nonce à Tune de ses plus précieuses libertés. »

Ce Mémoire signale à Rome par les réguliers de Mireval, l'abbé Goulazou avait dû résigner la chaire d'Histoire ecclésiastique qu'il occupait au grand séminaire, et € rentrer jusqu'à nouvel ordre dans sa famille. > Mais, à la longue, M^' de la Marandière, mordu peut-être par le remords d'avoir trop facilement cédé aux plaintes de la Sacrée Congrégation de V Index, édifié peut-être aussi par tout ce qu'il recueillait de-ci de-làsurl'angélique piété, la charité admirable de l'ancien professeur à travers les ménages besoigneux du faubourg des Verriers, en dépit de l'influence des religieux, jamais apaisés quand une fois on a encouru leur colère, appela l'abbé Augustin Coulazou au poste de chanoine titulaire dans son chapitre cathédral. Coulazou, très pauvre en une masure des bords de la Nive où il vivait avec son père, ancien contre-maître aux verreries de Frédéric Jourôer et travaillant encore dans une usine à soixantequinze ans, ne reçut pas sans une vive joie la nouvelle qui lui arrivait de l'évêché. Quinze cents francs d'appointements! Avec les honoraires de ses messes, c'était plus qu'il n'en fallait pour assurer le repos de son père et le sien.

Malheureusement, une mauvaise chance voulait que Coulazou n'eût pas tout à fait perdu son temps durant les six éternelles années passées dans la gêne, qu'il eût fait un livre, et que ce livre, ayant titre : Commentaires à propos des Maximes de l'Église de France, fût sous presse à l'heure juste de sa promotion au canonicat... Que faire?... Anéantir les Commentaires, c'était anéantir sa vie, anéantir son âme que la lecture du discours de Bossuet sur VUnité de VÈglise, gonflait encore des plus superbes élans; publier les Commen-

taires, c'était exposer le pain de son père, son propre pain, car cela éclatait aux yeux, son ouvrage connu, encore qu'il eût usé de tous les ménagements de forme pour affirmer une fois de plus les théories gallicanes, il lui serai? bien difficile de siéger au chapitre de Saint- Optat, où, sauf le vieux chanoine Barthet, personne ne pensait comme lui. Dans cette extrémité douloureuse, Goulazou, dont le caractère loyal se refusait à occuper un poste où l'on pourrait regretter de l'avoir placé, crut qu'avant d'accepter son canonicat, le devoir lui commandait de visiter Monseigneur. Si nonobstant les Commentaires, qu'il soumettrait humblement à son évêque, on lui commandait de paraître en camail et en rochet au chœur de la cathédrale, il y paraîtrait; si au contraire, on le prévenait de considérer sa nomination comme non avenue, il regagnerait sa retraite des bords de la Nive, et continuerait à y vivre dans le travail et dans la pauvreté.

L'éiêque écouta l'abbé Goulazou avec la plus grande bienveillance. Enfin, l'interrompant tout à coup :

— Mon cher chanoine, lui dit-il d'un ton aimable, je ne vois pas pourquoi vous vous obstinez à me prouver que vous êtes une fort mauvaise tête. Je sais cela depuis longtemps. Maintenant, si vous vous figurez, parce qu'il vous a plu de barbouiller une main de papier que vous intitulez pompeusement : Commentaires à propos des Maximes de V Église de France, que je vais vous faire descendre de votre stalle de Saint-Optat, comme jadis je vous fis descendre de votre chaire du grand séminaire, vous vous êtes mépris sur mes dispositions à votre égard. J'ai beaucoup appris en vieillissant, j'ai surtout appris à distinguer le mérite et la vertu. Je vous ai nommé membre de mon chapitre cathédral, vous resterez membre de mon chapitre cathédral.

— Que de grâces. Monseigneur!...

— Je crains bien, si vous persistez à mettre au jour votre ouvrage, que vous n'éprouviez encore quelque

ennui du côté de la Sacrée Congrégation de V Index. Vous êtes incorrigible. Gela vous regarde.

— Je vous assure, Monseigneur...

— Si vous êtes cité à Rome, vous vous tirerez d'affaire comme vous pourrez. Pour moi, je n'ai pas voulu laisser plus longtemps loin du service de l'Eglise un ecclésiastique pieux, instruit, qui, depuis six ans, supporte avec une humilité si chrétienne le poids de mon bâton pastoral... D'ailleurs...

— D'ailleurs? interrogea le chanoine qui avait frissonné sans savoir pourquoi.

— Il faut donc vous dire tout?

— Puisant dans ma foi le courage de tout endurer, je ne suis pas indigne de tout savoir.

— Eh bien I parez ce coup : en vous nommant chanoine titulaire de la cathédrale, j'ai moins pensé à vous qu'à votre père, qui est le plus honnête homme du faubourg des Verriers.

Goulazou, le cœur ouvert par « ce coup », ne sut que se courber, saisir la main de l'évêque et l'arroser de ses larmes.

L'auteur des Commentaires à propos des Maximes de r Eglise de France, ainsi que l'avait prévu W^ de la Marandière, eut maille à partir avec la Sacrée Congrégation de VIndex, et il arrivait de Rome l'oreille un peu traînante, le jour même où Jourfîer prenait possession de sa nouvelle paroisse.

Augustin Coulazou chérissait tendrement le fils des anciens patrons de son père ; il fut le premier à accourir au presbytère de Saint-Saturnin, comme il avait été le premier à accourir au presbytère de Sainte -Eulalie. Dans cet empressement, il faut bien l'avouer, il y avait de la part du chanoine de Saint-Optat plus que de

LUCIFER 9i

1 dtîection pour Bernard Jourfier, il s y trouvait amalgamé un sentiment très doux de prosélytisme. De tous les jeunes clercs autrefois confiés à son enseignement, le curé actuel de Saint-Saturnin était celui qui lui demeurait le plus fidèlement, le plus fermement attaché. Jourfier, plein d'une sainte audace, d'un héroïsme d'archange, était le soldat de son idée; lui, Coulazou, l'avait instruit, l'avait muni de toutes pièces, avait pris plaisir à l'armer, et il l'aimait de toute l'abondance de son cœur et de toute la force de son esprit.

Le printemps, particulièrement agréable dans ces contrées montagneuses, était venu, et les deux amis se promenaient à la tombée de la nuit à travers les allées du jardin de Saint-Saturnin se développant jusqu'aux remparts.

— ... Vois-tu, enfant, disait Coulazou, situ consentais à travailler avec nous, il ne faudrait pas dix ans pour achever Touvrage. Je lis très assidûment le Bulletin des Conférences, et je sais ce que vaut ton brin de plume... Quand je songe que, grâce à nous quatre, au chanoine Barthet, à l'archiprêtre Rupert, à toi, à moi, dans dix ans, les séminaires pourraient ne plus être pervertis, infestés par la misérable Histoire univer selle de V Eglise de l'abbé Rohrbacher, une compilation sans valeur et tout entière dirigée contre les quatre articles de la Déclaration de 16821

— Tiens! tiens!... Vous revenez donc de Rome impénitent, mon respectable ami?

— On m'a tiré les oreilles, là-bas. Mais, que veux-tu ? il faudrait me tuer, si l'on prétendait m'empêcher de penser ce que je pense... Puis V Histoire générale de l Eglise dont je te parle, en outre du service énorme qu'elle rendrait au clergé de France, englué chaque jour davantage dans les doctrines ultramontaines, pourrait ne pas être sans quelque bénéfice pour nous,^

— Bénéfice 1 Comment l'entendez-vous? ,

— Mon cher petit, l'évêque est au plus mal. Les médecins désespèrent, vient de me dire le gros de Luzornat,

qnf a réussi à se faire nommer vicaire général... Ma^ius Valette et lui! Les deux font la paire... Admets que M^"" de la Marandière meure aujourd'hui. Savons-nous qui lui succédera? Certes, le gouvernement n'a rien à gagaer à nommer aux évêchés des ecclésiastiques trop dévoués à Rome et il tente les plus honorables efforts pour découvrir des têtes gallicanes ; mais ces têtes ont été abattues presque toutes sous les coups répétés des Congrégations soupçonneuses, et, s'il en reste quelquesunes, elles se courbent si bas qu'on ne les voit plus. C'est te dire qu'à moins d'un miracle, un évêque ultramontain écherra au malheureux diocèse de Mireval. Sommes-nous sûrs de faire bon ménage avec le successeur de Mg' de la Marandière? M^"^ de la Marandière n'a pas été toujours tendre pour nous ; mais il commençait à retirer chaque jour un peu plus son oreille aux religieux, et, pour ce qui nous touche, il a noblement réparé des CiiTeurs qui étaient moins de son fait que du fait du R. P. Cussol, administrant le diocèse de Mireval pour le compte de la Compagnie de Jésus. Retrouveronsnous les mêmes dispositions bienveillantes chez l'évêque qui doit venir?

— Il me parait, mon cher maître, que, comme Marthe sœur de Lazare,* « vous vous embarrassez dans le soin de beaucoup de choses. » Si nous avons le malheur de perdre M^' de la Marandière, — ce qu'à Dieu ne plaise ! — son successeur ne peut nous être redoutable. Vous êtes à Saint-Optat, je suis à Saint-Saturnin, nous resterons où nous sommes.

— Tu entends bien qu'en tout ceci, il ne saurait s'agir de moi.

— Et de qui s'agit-il, alors?

— De toi, parbleu !

— J'ai quelque peine à vous comprendre.

— Me passes-tu que nous aurons un évoque ultramontain?

— Je vous le passe.

— Eh bien ! si cela arrive, mon avis est qu'il n'y aura

LUCIFE 93

pas plus de sûreté pour toi à Saint-Saturnin qu'il n'y en avait à Sainto-Eiilalie.

— Je suis inamovible, et j'aurais le droit de recourir au Conseil d'État, si mon évoque venait à me serrer de trop près.

— Les Congrégations, qui te surveillent, ne seront pas assez maladroites pour provoquer un éclat susceptible de faire crever leurs sourdes menées au grand jour. Quand elles se seront emparées du nouvel évoque de Mireval, qu'elles le tiendront pieds et poings liés, tu commenceras à éprouver de vagues difficultés dans l'administration de ta paroisse, tantôt pour le spirituel, tantôt pour le temporel. A n'en pas douter, le Concordat te garantit l'inamovibilité. Mais tu serais bien naïf de croire que la papauté, jalouse de tout ce que, dans notre pays, le pouvoir civil a voulu faire pour l'indépendance, la dignité du clergé national >*n'a pas trouvé quelque moyen de tourner un article gênant, « attentatoire à la divine Primauté du pontife romain. » N'est-ce pas dans le diocèse de Sylvanès qu'on a vu dernièrement ce scandale inouï : M»' Clairet faisant signer en blanc sa démission de curé de canton à un ecclésiastique respectable dont il présentait la nomination à l'agrément du ministre des cultes? Moyennant ce papier honteux, on arracherait, quand on le jugerait à propos, l'inamovible à son inamovibilité, on éluderait le Concordat, on triompherait suilouides Articles organiques , «cette œuvre d'iniquité », comme les a appelés le cardinal Consalvi.

- Mais c'est épouvantable, cela I

— M»' de la Marandière, qui est un prélat de grande franchise et de grande loyauté, n'a rien exigé de toi en t'octroyant la cure de Saint-Saturnin, mais si son successeur tombe à la merci des Congrégations, tu n'en seras pas moins exposé à toute espèce de vexations. Aujourd'hui, tu attendras, pour je ne sais quelle cérémonie, une dispense de l'évéché, et cette dispenst ti'arnvera pas ; demain, aux Conférences ecclésiastiques de t(jn canton, un de tes succursalistes, peut-être un de tes

vicaires, dans le dessein caché de te pousser à quelque parole imprudente qui te compromette et le montre, soutiendra, sur tel point du dogme ou de la discipline, des propositions que tu ne sauras supporter...

— Je les supporterai.

— J'omets les ennuis que tu peux éprouver de la^ part du conseil de fabrique de ta paroisse, si les religieux sont parvenus à l'envelopper comme le reste...

— Je vous répète, mon cher maître, que je supporterai tout.

— Bernard, ne te fâche pas : je manque de confiance. Si je te voyais tel que tu m'apparus l'année passée, quand tu descendis de la montagne pour venir occuper le poste de Sainte-Eulalie, je serais tranquille. Malheureusement, je trouve que la liberté de ta situation nouvelle te grise, que tu te hâtes trop de te lancer sur l'ennemi. A mon sentiment, le Bœuf muet de Mireval a, trop tôt dégourdi la langue, trop tôt relevé le front...

— Alors, il faudrait passer ma vie à me refréner ?

— Il faudrait passer ta vie à savoir attendre ton heure.

— Et si elle ne vient jamais, cette heure-là?

— Tu mourras, voilà tout.

— Sans avoir vécu ?

— Mon enfant, Dieu, dans son infinie miséricorde, fa accordé le sacerdoce ; tu dois être un homme meilleur, un homme plus charitable que les autres hommes. Si ta vie est inutile à toi-même, fais qu'elle soit utile à tes frères.

— Vous n'avez pas essuyé les affronts que j"ai essuyés.

— J'ai eu ma part d'épreuves, murmura Coulazou,

Et, brisé au souvenir de sa longue retraite dans la masure des bords de la Nive, de ses travaux obstinés, au souvenir de son vieux père le quittant tous les matins pour aller gagner trente sous dans une verrerie des environs, il se laissa tomber sur un banc.

Jourfier, très ému, s'assit à côté de lui "fct, lui prenant les mains dans les siennes :

— Mon cher, mon vénéré maître, lui dit-il, pardon, oh! pardon... Oui, certes, vous avez été éprouvé plus que moi Mais veuillez y réfléchir : Dieu, pour mon malheur, ne m'a donné ni votre caractère pacifique, ni vos vertus, qui sont les vertus d'un saint.

Goulazou se tut trois minutes ; puis, tout à coup :

— Bernard, tu es mon fils bien-aimé. Pour t'exprimer combien tu dois m'être cher, je ne te rappellerai pas les relations si anciennes entre nos deux familles. Quand la fabrique Jourfier fut vendue, il y avait plus d'un siècle que les miens y travaillaient. — Négligeons ces motifs purement humains. — Le lien qui m'attache à toi est un lien religieux, un lien que le ciel s'est plu à former et qui ne saurait être rompu. Souviens-t'en, si d'autres ont travaillé à ouvrir ton âme aux vérités divines, moi seul, démêlant en toi une vaste intelligence et des moyens supérieurs de la servir, je m'acharnai à faire du fils de Frédéric Jourfier, non seulement un bon prêtre, mais un prêtre de son pays, un prêtre véritablement français, capable peut-être, dans l'abaissement où Rome précipite chaque jour l'Église entière, de devenir un petit obstacle, qui sait? le grain de sable qui arrêterait le géant dans une voie condamnée par les Pères, par quantité de conciles, par les canons. Les Corporations religieuses, cette gendarmerie romaine qui surveille et garde les évêques, me guettaient, et à l'heure même où tu recevais la prêtrise, on me signifiait ma révocation de professeur au grand séminaire diocésain. Après une longue séparation, une séparation sans espoir. Dieu, qui nous juge, nous a réunis de nouveau. C'est un miracle, car je ne puis admettre que tes contestations avec les Jésuites, à Blancmoutiers, aient eu seules le pouvoir de te ramener à Mireval. Bernard, ce n'est pas la Compagnie de lésus qui a des desseins sur toi, c'est Dieu. Tu m'as répété à satiété que tu manquais d'ambition ; moi, je veux que

tu en aies beaucoup pour servir l'Église en péril.

— Vous me jugez trop indulgemment.

— Je ie le redis, Dieu a des desseins sur toi.

— Si je le croyais I

— Que ferais-tu?

— Ce que je ferais!... Et vraiment que ferais-je?... Je n'en sais rien... Tenez, monsieur Goulazou, voilà mon mal, le mal qui me consume, le mal qui me tue : je suis né pour l'action, je sens chez moi des ardeurs irrésistibles pour une lutte quelconque, et je m'épuise à contenir tout ce qui me déborde, tout ce qui chez moi voudrait bondir en avant. Que peut-on tenter dans l'Église? Rien, absolument rien. Vous me faites entrevoir je ne sais quelle bataille possible avec Rome sur le terrain des doctrines. Je me garderai de me risquer sur ce terrain-là. Pourquoi me battre contre un ennemi que mes forces tendues ne sauraient atteindre? Voulez-vous voir un Jourfîer grossir le nombre de ces victimes pitoyables dont Rome, pour un mot, pour un embrion d'idée émis au grand jour, flétrit, déshonore la vie? Maître, je ne courrai pas cette aventure cruelle.

— Je l'ai courue, moi.

— Et quel bénéfice en avez-vous rapporté?

— Le bénéfice du devoir accompli.

— Quand je vous dis que vous êtes un saint! s'écria Jourfîer avec colère. Malheureusement, je ne vous ressemble pas. Si Dieu a mis en vous une vertu de résignation admirable, qui vous fait supérieur à toutes les attaques, il a mis en moi je ne sais quel esprit de révolte trop sensible aux offenses et incapable, d'où qu'elles viennent, de les subir en paix. Qui sait si le R. P. Gussol, m'infligeant le surnom de Lucifer, n'a pas pénétré ma nature en son intimité cachée?

— Mon enfant...

— Je suis votre fils intellectuel, je partage vos opinions quant' à la servitude où se traîne le clergé de France sous la houlette des évêques, passée aux mains des Congrégations. Mais, je vous en conjure, ne me

pressez pas de me jeter dans la mêlée où volis avez pensé périr. Vous, que l'Esprit-Saint domine, à qui il fît entendre sa voix dès le premier jour de votre sacerdoce, vous pouvez vous défendre facilement de l'ennemil Moi qui, doute horrible! ne suis peut-être qu'un laïque fourvoyé dans l'Église, à qui « l'Esprit-Saint n'a pas envoyé sa lumière, lucis tuas radium, » j'ai conservé tous les âpres instincts de l'homme de péché, et on ne saurait me l'arracher des griffes, cet ennemi, si, une fois, je l'avais appréhendé.

— Bernard, tu me fais peur.

— 11 me semble entendre à tout propos crier la bête au fond de mes entrailles. — c L'ordination ne Ta donc pas chassée hors de toi? » me demanderez-vous. — Non, non, elle tire sur sa chaîne, elle hurle. Vous me reprochez d'avoir changé depuis quelques mois, et, après m'être lu trop obstinément, de manquer trop rarement l'occasion de parler désormais. Certes, il est misérable de n'avoir pu conserver plus longtemps sur mon visage le masque rigide de Bœuf muet. Cette contrainte, queje m'étais imposée sans peine à Blancmoutiers, je me suis peu à peu trouvé incapable de la supporter ici. Làhaut, dans la vie bornée d'un prêtre paysan, la blessure de mon sous-diaconat entravé par les Jésuites, celle de mes déplacements successifs provoqués par eux, s'était pour ainsi dire cicatrisée ; à Mireval, où une blessure nouvelle m'amenait, où vivent ceux qui me détestent, tout mon corps criblé s'est rouvert, et des paroles vives sont tombées de mes lèvres à mon

insu.

— Veille sur toi et prie.

— Je suis distrait, et le plus souvent je ne puis prier.

— Malheureux I

— Oui, malheureux, le plus malheureux des hommes 1

— Bernard! mon fils!... s'écria Coulazou qui, dans los ténèbres envahissantes, avait reçu une goutte d'eau brûlante, une larme sur ses mains.

— Ce comte de Servies qui me précipita dans l'Église comme dans un gouffre!... gronda-t-iî.

A.U même instant, de grandes clameurs retentissantes passèrent par-dessus les arbres du jardin. Toutes les cloches de Mireval s'ébranlaient l'une après l'autre, et remplissaient les airs d'éclats prolongés. A travers ce concertdu bronze, où détonaient par-ci par-là des notes claires, vives au milieu de plaintes sourdes, le bourdon de la cathédrale, mis en branle lui aussi, jeta par intervalles comme de terribles rugissements.

— Mon Dieu ! articula Coulazou.

— Que signifie?...

— Bernard ! Bernard I appela une voix dans l'obscurité.

— Vous, monsieur le comte! répondit Jourfîer, allant au-devant de quelqu'un qui s'avançait dans l'allée.

— Bernard, un malheur, un malheur irréparable ; Monseigneu . vient de mourir.*

Le chanoine Coulazou avait deviné juste. M^' Fournier (Ghristian-Émile-Léonard), qui succéda à M^*" Éloi de la Marandière-Lucenay, était l'homme de Rome et l'homme des Congrégations. Un détail caractéristique : la première visite du nouvel évêque, en prenant possession de son siège, ne fut pas pour le chapitre de Saint- Optat, assemblé dans le chœur de la cathédrale, impatient de recevoir ses bulles, elle fut pour le R. P. Recteur de la rue du Mûrier.

M^"" Christian Fournier était un homme de quarantecinq ans environ, petit, replet, sans distinction extérieure. Mais, en dépit du triple menton qui élargissait sa face de pleine lune, l'ensemble de ses traits ne manquait ni de finesse ni d'esprit. Il arrivait du diocèse de Beauvais, où il avait successivement gravi tous les éche-

Ions delà hiérarchie, depuis la succursale de troisième classe jusqu'au grand-vicariat, et devait la mitre moins àson mérite personnel, bien qu'il n'en fùtpar^ dépourvu, qu'aux démarches obstinées de son Irère, oliîcier de notre armée, qui occupait, à Gompiègne, dans la vénerie impériale^ un emploi très important. — « Fournier, si vous amenez un dix-cors sous mon coutelas aujour d'hui, avait répondu l'Empereur à l'enragé solliciteur, un matin de novembre que la cour partait en chasse vers les futaies de Pierrefonds, vous entendez, Fournier, si vous amenez un dix-cors sous mon coutelas aujourd'hui, c'est la mitre pour votre abbé, dès le premier évéché vacant. » — Le dix-cors fut amené, et, comme, quatre mois après ce haut fait du commandant Fournier, M^' de la Marandière s'avisait de mourir, l'abbé Christian Fournier, nonobstant un gros bouquin ayant titre : Saint Bunaventtire et son Œuvre, dont il était l'auteur et où se trouvaient affirmées ses opinions ullramontaines, fut nommé évéque de Mireval.

Cependant, ayant visité les chefs d'Ordre de sa bonne ville épiscopale, M^' Fournier, satisfait de s'être mis en règle vis-à-vis de Rome, songea à ne pas trop indisposer Paris et à recevoir son clergé. Le jour de cette réception solennelle fut fixé au lundi avant l'Ascension, en plein mois de mai. Dès le matin, le portail de Tévôché fut ouvert à deux ballants, et, vers dix heures, non seulement les salons d<* l'hôtel regorgeaient d'une foule d'ecclésiastiques, affairés, chuchotants, empressés, aimables, mais les cours et les jardins eux-mêmes avaient été envahis. Le diocèse avait bâclé la première procession des liogationSf puis, comme une nuée ténébreuse, avait crevé sur ce point étroit de Mireval. Ce n'étaient partout que soutanes noires, parmi lesquelles se détachait OQ vigueur la robe blanche d'un Dominicain où le scapulaire rouge d'un P. du Précieux-Sang. Les réguliers, insatiables, avaient tenu à prendre leur part de la fête des séculiers, et personne n'osait la leur disputer.

iOO LUCIFER

Ginqminutes avant midi, heure où Monseigneur devait se montrer dans la salle du Conseil, la plus vaste pièce du palais, l'abbé Jourfier entra dans l'évêché, ayant au bra^ le clianoine Goulazou. Il se fraya facilement un passage à travers la première cour, oii l'on avait parqué les desservants comme un troupeau; mais quand, la porte de la salle du Conseil franchie non sans peine, il voulut aller de l'avant, il éprouva une résistance inattendue. Évidemment, à la façon dont réguliers et séculiers se massaient à son approche, il y avait de la part des uns et des autres un dessein prémédité de les retenir, son ami et lui-même, au fond de la salle, qui sait? de les refouler peut-être jusque dans la cour parmi la tourbe des desservants. Il se sentit incapable de supporter pareille humiliation et tenta un nouvel effort pour avancer. Les groupes se firent ni us imoénétrables.

— Attendons, murmura Goulazou.

Pourtant, aux environs de la baie gothique accédant au cabinet de Sa Grandeur, un mouvement venait de se produire, et le vicaire général de Luzernat envoyait des chut! retentissants dans toutes les directions. L'évêque allait paraître sans doute. Midi sonna à Tborloge de la cathédrale. Jourfier, le visage inondé de sueur, remorquant toujours Goulazou un peu récalcitrant, lança son bras droit, rigide comme une barre de fer contre la muraille d'ecclésiastiques qui s'obstinaient à lui barrer le passage, et y ouvrit une brèche vigoureusement.

— Mais, messieurs I... se récria le R. P. Cussol, dont Jourfier, par un contact trop dur, avait un peu meurtri les côtes.

Le curé de Saint-Saturnin ne se retourna pas, n'eut pas une parole, et continua à sabrer de droite et de gauche ^réguliers et séculiers. A de tels coups, le chemin se fit large, et M. Arthur Bourdinier de Luzernat qui, ce jour-là, cumula toute espèce d'attributio^, même celles de Maître des cérémonies, annonçait Monseigneur, comme notre Bœuf muet de Mtreval, après

nvoîr vu l'abbé Couln/ou rejoindre les membre* !ii chapitre, réussissait àprendre, parmi les curés de Ja ville, la place à laquelle il avait droit.

L evéque entra.

— Vive Monseigneur! clamèrent mille voix.

Sa Grandeur murmura trois paroles d'un ton sourd, empâtée dans la graisse ; puis, à bout d'éloquence, se tut.

— Vive Monseigneur! répétèrent mille voix enthousiastes.

A ce moment où il ne restait plus qu'à commencer les présentations officielles, M. de Luzernat, déroulant une longue feuille, hasarda quatre pas vers Tévéque.

— Comment, il va lire une adresse? demanda Jourfier à l'abbé Rupert debout près de lui.

— Je l'en crois bien capable, répondit rarchiprétre de Saint-Optat.

— Mais ce n'est pas à lui, c'est à vous^ curé de la première église du diocèse, que revient l'honneur de parler au nom du clergé paroissial.

— Cela a été arrangé ainsi à Saint-Ignace, entre le R. P. Cussol, le T. R. P. Salviati, le vicaire général et une autre... personne, intervint un petit vieux, le chanoine Barthet.

— Une autre personne? interrogea Jourfier. M. Barthet n'eut pas l'air d'entendre.

— Monseigneur, peut-être?... insista Jourfier,

— Peut-être...

L'important Arthur Bourdinier de Luzernat débitait sa harangue d'un élan de voix superbe, entlant chaque phrase, chaque mot de tout le souffle de sa vaste poi-. trine, dont les pectoraux montaient et descendaient par un mouvement régulier. L'assistance écoutait en, un recueillement béat. Jourfier, lui, était à d'autres idées. La prose du vicaire général lui paraissant insipide, sans nul accent, il s'en était détaché» et passait son temps à observer le monde qui l'entourait. Il avait appris à la longue que le respect, dans l'Église, a tou-. jours quelque chose de noble, car il s'adresse moins à

102 LUCIFEH

la personne qu'au caractère sacré dont la personne est revêtue, et, sincèrement pieux, il s'était religieusement humilié devant ses supérieurs; mais à présent, dans cette salle du Conseil du palais épiscopal, il lui semblait découvrir, dans Fattitude tant du clergé séculier que du clergé régulier, amalgamés pour la circonstance, des airs, des postures frisant trop la prosternation. On avait beau se trouver devant Tévéque, on n'était pas au chœur devant le tabernacle ouvert, devant le Saint des Saints éblouissant de la majesté du Très-Haut. Une envie le prit à la gorge de crier à ces hommes, que l'ordination aurait dû faire « droits et forts comme les cèdres du Liban, » ces deux mots tirés du préambule de la Préface : sursum corda ^ haut les cœurs !

Ces pensées tumultueuses et bien d'autres pensées extrêmes agitaient Lucifer, en proie au démon familier de la révolte, lorsqu'il crut remarquer que la multitude des prêtres, après avoir tourné les yeux vers le chanoine Coulazou, les dirigeaient maintenant vers lui. Que signifiaient une pareille inconvenance, une pareille bravade?... Ces phrases sifflèrent à son oreille comme des balles.

« ...Oui, Monseigneur, ce qui touche votre clergé « jusqu'aux entrailles, c'est votre inébranlable attache- « ment au Saint-Siège apostolique. Saint Optât, patron « de ce diocèse, disait, parlant de l'Église romaine : « L Eglise-mère qui tient dans sa main la conduite de M toutes les Eglises. L'Église de France, un moment « divisée sur diverses opinions touchant à la divine « Primauté du successeur des Apôtres, est revenue « enfin comme l'enfant prodigue à l'Église-mère, et « l'Église-mère, pleine de miséricorde, lui a pardonné. « Votre Grandeur ne trouvera ici nulle trace de l'iiérésie « gallicane. Dieu nous a protégés. Que Dieu soit béni, « et soit béni également celui qui nous arrive en son « nom, Benedictus qui venit in nomine Domini! »

LUCIFER t03

Frémissant de tous ses membres, Jonrfier qui comprenait désormais les regards obstinément arrêtés sur Coulazou, sur lui, eut un pas en avant.

— Bernard, prends garde ! lui chuchota M. Barthet."

— On me provoque, et le soin de ma dignité...

— Méfiez-vous, mon cher confrère, on veut vous jterdre, hii murmura l'archiprêtre de Saint-Optat.

Jourfier demeura fixe. Un voile tombait. L'abbé Rupert disait vrai : on voulait le perdre. Il ne douta plus des dispositions de l'assistance à son égard, quand, par un effort sur lui-même, ayant recouvré son sang-froid, il vit la mine déçue, attrapée du vicaire général et d'un paquet de religieux entourant ce pauvre orateur, lui adressant des félicitations. Mais alors c'était un complot tramé contre son honneur, contre sa vie? car enfin le pousser, lui incapable de dissimuler sa foi galHcane, à quelque scandale effroyable en présence du nouvel évêque, peu renseigné sur son caractère, c'était mettre en péril et son honneur et sa vie. 11 eut un mouvement d'horreur, et, ayant avancé d'un pas^ il recula de quatre pour se cacher derrière Tarchiprètre Rupert et le vieux chanoine Barthet.

Réfugié derrière ces deux amis, des amis certes bien inattendus, car il n'avait pas revu M. Barthet depuis le grand séminaire et connaissait à peine M. Rupert, Jourfier, par des raisonnements de la dernière évidence autant que par des arguments peut-être un peu subtils, se façonna un plan de conduite qui, dans l'avenir, le protégerait de lui-même, des vices de son sang trop impétueux, lorsque le chanoine Barthet s'éloigna de lui à pas lents, cérémonieux. Une voix emplissait la salle du Conseil.

— M. le chanoine Romain Barthet!

Jourfier, dont l'esprit n'était plus à la réception actuelle, y revint d'un brusque revirement. Il regarda. M^*" Christian se trouvait assis dans un fauteu-l posé sur une estrade de trois marches, et le promoteur du diocèse, sorte de chef du personnel dans l'administra-

iOA LUCIFER

lion ecclésiastique, lui présentait chaque prêtre dans l'ordre hiérarchique. Puisqu'on en était arrivé au cliapitre de fa cathédrale, dont Tabbé Barthet était doyen, Jourfier ne douta pas que les vicaires généraux ne fussent déjà passés. Mais que lui importaient le plantureux abbé de Luzernat et son collègue le maigre abbé Valette! Il aurait voulu savoir une chose unique : quel rang, dans cette présentation officielle, avaient occupé les chefs d'Ordres.

— Et les religieux? interrogea-t-il, s'adressant à M. Rupert.

— Admis les premiers au baise-main, répondit Farchip rêtre.

M. Romain Barthet tomba aux pieds de l'évêque, qui ne fit pas un mouvement pour soutenir ce vieillard de quatre-vingt-deux ans. M. Barthet baisa l'anneau pastoral. Sa Grandeur leva sa main blanche, potelée, étincelante de l'améthyste toute neuve, et prononça un Benedicat! Le chanoine, en s'aidant des deux mains, car l'idole ne bougea pas de son trône, réussit à se remettre debout.

— M. Augustin Goulazou! s'écria le promoteur, oubliant de faire précéder le nom du titre de chanoine.

Goulazou, à son tour, se prosterna sur la troisième marche de l'estrade; mais au moment où il avançait ses lèvres vers l'anneau, l'évêque retira sa main, comme distrait, et administra à ce nouveau venu une rapide bénédiction. Le pauvre Goulazou, humilié, regagna sa place, le front bas, tout rougissant.

— G'est un aff'ront infligé à tout le chapitre, cela, monsieur l'archiprêtre 1 ne put s'empêcher de dire Jourfier.

— Monsieur le curé, ne vous alarmez pas mal à propos, murmura l'abbé Rupert. J'envie M. le chanoine Goulazou : — « Bienheureux ceux qui souff'rent pour la justice I »

— M. l'archiprêtre Jacques Rupert!

Monseigneur fut charmant. Non seulement il donna

LUCIFRR 405

son anneau à baiser au premier curé du diocèse, membre de son chapitre catiiédral, non seulement il le gratifia d'une bénédiction plus ample, plus prolongée, mais il daigna lui sourire et l'entretenir un court instant.

— M. Bernard Jourfier! continua le promoteur, ne se souvenant pas des titres du Bœuf muet de Mircval.

Le curé de Saint-Saturnin-les-Murs parvint lentement jusqu'à l'estrade, opposant à tous les yeux braqués sur lui un masque impassible, un masque de fer. Du reste, le visage bienveillant de Sa Grandeur s'était soudain rembruni. Pour se conformer à l'étiquette, Jourfier essaya, comme tout le monde, de fléchir les genoux; mais, ainsi que cela lui était arrivé chez le comte de Servies, un jour que ses traits avaient voulu sourire tandis que son âme pleurait, sa machine de nouveau refusant d'obéir à sa volonté, ses genoux ne voulurent pas se plier. La situation était violente, elle était atroce. L'évéque attendait, l'air tout ensemble indigné et railleur. De va.c:ues murmures montaient dans la salle du Conseil. Jourfier, au supplice, devinant l'inutilité de ses efforts pour surmonter des résistances invincibles, fit tout ce qui lui était permis de faire : il inclina la tête et se retira.

A partir de ce moment, soit fatigue de l'évéque, soit harassement de tous ces prêtres plantés sur leurs jambes depuis des heures, la cérémonie perdit beaucoup de son bon ordre, de sa majestueuse lenteur. Le promoteur eut beau s'interposer pour empêcher la bousculade. Sa Grandeur ne protestant ni par une parole, ni par un geste, il fallut laisser couler le flot. Monseigneur, après les curés de Mireval, se résigna, avec une mauvaise grâce manifeste, à donner encore une bénédiction isolée à chacun des doyens des trentesix canton? du diocèse; mais cette besogne accomjjlie, en voyant se presser, tout au fond de la salle du Conseil, la colonne épaisse des aumôniers, des vicaii-es, des

desservants qui avait forcé les portes, il se mit debout et étendit le bras. Incontinent, la colonne,*'disciplinée de longue main aux génuflexions, s'abûttit sur les genoux. L'évêque bénit in globo ce menu fretin pris aux mailles de son filet de pêcheur, fit un signe aux vicaires généraux et s'éclipsa.

Traduire l'ahurissement du clergé diocésain à cette disparition brusque de Monseigneur, serait chose impossible. Ce bon clergé, pétri dès longtemps par les Congrégations, ne se demanda pas si le nouvel évêque, lui faussant compagnie avec ce sans-façon impertinent, ne lui infligeait pas un outrage, il craignit d'avoir désobligé le maître et se répandit en plaintes contre lui-même, en tout espèce de regrets. La servitude engendre de ces abaissements. Où trouver l'homme quand l'homme a été détruit, quand, jour à jour, heure à heure, on s'est acharné à lui substituer le cadavre, perinde ac cadaver, de la Compagnie de Jésus? Les séculiers de Mireval, ^ous l'action permanente des réguliers de tous Ordres, sauf des exceptions glorieuses, étaient devenus au moral « cette chose qui n'a de nom dans aucune langue, » comme dit Bossuet, cherchant à qualifier la pourriture du tombeau.

Pourtant des vides se produisaient dans la salle du Conseil : d'abord, avec une familiarité qui dénonçait leur influence dès la première minute de ce nouvel épiscopat, le R. P. Gussol, le T. R. P. Salviati,le P. Ildephonse s'étaient faufilés, sur les traces de Sa Grandeur, dans les appartements intimes du palais; puis quantité de desservants, désespérant de satisfaire leur curiosité, étaient partis. Jourfîer s'aperçut tout à coup que l'archiprètre Rupert et le chanoine Barthet l'avaient quitté. Il était demeuré seul à sa place, et, chose qui le surprit grandement, au lieu de se tenir debout, il se trouvait assis sur un banc. Il ne se rappelait pas s'être assis. Que ^\i était-il arrivé? 11 eut le vague souvenir d'un étourdissement éprouvé un moment après son salut à Monseigneur. Il s'était élevé de telles impréca-

tions contre lui, de tous les coins de Ta salle il était tombé sur lui des regards si hostiles, si cruels, si venimeux! Sa rage lavait suffoqué, et il avait nnanqué de s'évanouir.

— Allons, viens, Bernard, lui dit la voix paternelle de Goulazou.

Ils sortirent.

— Si nous entrions à Saint-Optat pour faire une prière? lui demanda le chanoine, comme ils passaient devant la cathédrale.

— Pas maintenant, répondit-il.

— Alors, je prierai pour nous deux, mon enfant. Et Goulazou le laissa.

Jourfier g^a^ât les hauts quartiers de la ville, enlevé par un désespoir qui lui mettait partout des ailes. Au moment de pénétrer dans son presbytère, perché parmi l'écroulement du mur d'enceinte, il s'arrêta.

— Non! non! dit-il, je ne veux pas porter tant d© colère dans ma maison.

Et, avant d'entrer, appelant Dieu à son aide, il fit le signe de la croix.

Vainement, dans sa demeure isolée aux confins de la ville, Bernard Jourfier chercha-t-il la paix, il ne la trouva point. La chose éclatait aux yeux, réguliers et séculiers s'unissaient pour le perdre. Cette idée ne lui laissait aucun repos. A tout prendre, les réguliers, par le ressentiment qu'il leur gardait et qu'il leur avait manifesté en plus d'une occasion, pouvaient se croire, l'attaquant, en cas de légitime défense; mais les séculiers qu'il aimait, dont il avait caressé le rêve de devenir ^e chef pour les arracher un jour de la terre d'esclavage, comme le peuple d'Israël, que leur avait-il fait? Il ne comprenait pas... Et c'était là l'Église? Et

c'étaient là les passions qui grouillaient au cœur des prêtres, au cœur de ces hommes comparés par saint Gyprien à des tabernacles vivants? A Roquetaillade, à Blancmoutiers, il avait connu des abattements terribles ; à Sainte-Eulalie, il s'était vu, réellement vu déchiré par des désespoirs cuisants; jamais encore il ne s'était senti en proie au Démon... Oui, vraiment, à Saint- Saturnin, il était en proie au Démon.

Parfois, quand la fièvre n'emportait pas sa raison aux extrêmes, des pensées douces traversaient l'esprit de Jourfier ; — Allons, Dieu lui accorderait la paix sollicitée avec tant de ferveur, et il serait rasséréné, et il pourrait vaquer à ses obligations de pasteur, calmé, presque joyeux. D'ailleurs, tant de soulèvements, de fureurs n'étaient-ils pas, chez lui, le fruit du péché? De race plus altière, plus violente que tant d'autres hommes, il devait veiller, s'efforcer de combattre les pétulances dangereuses qui finiraient par compromettre son salut. — ^ C'était sa sœur qui, de temps à autre, quand il se résignait à l'écouter, lui soufflait ce vent d'oubli, ce vent de quiétude. Sans comprendre toute l'étendue du malheur de son frère, M"^® Montagnol savait son frère malheureux, et il n'y avait pas de consolation qu'elle ne s'ingéniât à lui prodiguer.

Avant la prise de possession du siège de Mireval par M»^ Christian, sans parler du chanoine Coulazou et du comte de Servies, d'anciens amis de la famille Jourfier venaient frapper à la porte du presbytère de Saint-Saturnin, où ils étaient accueillis à bras ouverts. Les charmantes promenades dans les immenses jardins, le long des remparts! Maintenant, on ne recevait personne. Peut-être, si Coulazou s'était présenté, auraiton fait plier la consigne pour lui; mais le chanoine, retenu depuis près de deux mois, depuis la réception à l'évéché, auprès de son vieil ami Romain Barthet mourant, n'avait plus une minute pour monter vers les hauts quartiers. Quant à M. de Servies, accueilli à chacune de ses visites par M"^^ Montagnol avec la plus

LUCIFER V i09

grande distinction, il avait été certes fort poliment écondiiit, mais enfin il avait été éconduit.

Un hasard heureux voulut qu'un matin M'"« Montagne! tiouvât à son frère une mine abordable. Après le déjeuner, elle osa le suivre au jardin, où il se réfugiait depuis la belle saison avec des livres, de l'encre, du papier, et, lui versant une tasse de café, elle le considéra longuement, tendrement.

— Je devine que tu as à me parler, Constance, lui dit^il.

— Si je n'avais pas peur de te déplaire...

— Toi, ma sœur bien-aimée, me déplaire 1... Je t'ai donc marqué du déplaisir quelquefois?

— Non ! non !

— Tu es un ange... Parle!

— M. de Servies est revenu tout à l'heure.

— Lui !... Que me veut-il?

— Il veut te voir.

— Impossible.

— Comment, Bernard, tu persisterais à fermer la porte à l'ami de notre père?

— Je persisterai. C'est à M. de Servies que je dois d'endurer un martyre atroce. Lui seul a fait de moi le misérable prêtre que je suis.

— Toi, un misérable prêtre I

Il saisit les mains de sa sœur dans une de ses griffes, et, les lui serrant à la faire crier :

— Ne va pas croire surtout, Constance, quand ton frère te permet d'entrevoir les tortuics qui le déchirent, qu'il soit la proie de je ne sais quelles basses, quelles honteuses tentations. Tu es de mon sang, et tu sais si ce sang est fort contre qui l'attaque. Je ne redoute rien des passions qui plient tant de mes semblables comme des roseaux. Ma volonté les terrassa dès les premiers

ours. Mon supplice ne vient pas de moi, il vient tout ' ntier de la situation où la mort de notre père,^notre

uinc me précipitèrent à mon insu. Je suis prêtre catholique, je mourrai cent fois avant de porter la plus

iO

no LUCIFER

légère atteinte à mon caractère sacré. Il n'en est pas moins vrai, ma sœur chérie, que ce caractère,* dont tant d'autres supportent le poids sans le sentir, m'écrase, moi, comme un enfant. — « Mon joug est léger, » a dit Notre-Seigneur. — C'est toujours un joug, et je le subis malaisément. De là vient qu'à chaque pas, 'dans mon accablante vie sacerdotale, je me heurte à des difficultés, je trébuche piteusement, je risque des mots qui blessent et m'attirent les plus dangereuses inimitiés. J'ai prié, et j'ai formé le bon propos, puisque mes pieds vont sans cesse à de mauvais sentiers, que ma langue va sans cesse à des discours compromettants, que mes yeux vont sans cesse à des personnes qui déplaisent à mes supérieurs, de ne pas sortir de ma maison , de me taire , de ne voir âme qui vive , en un mot de mourir un peu chaque jour au temps pour être sûr de moissonner l'éternité.

M°^® Montagnol avait glissé aux pieds de son frère et le regardait avec effroi. Celui-ci, lui reprenant les mains, un moment laissées libres :

— Et garde-toi de penser. Constance, que cette solitude austère, à laquelle je me condamne volontairement, doive être nuisible à l'exercice de mon ministère paroissial. Sois rassurée : je pourrai m'oublier dans ce jardin avec mes livres si chers et ne pas cesser d'être fidèle à mes obligations de pasteur. A l'avenir, comme par le passé, on me verra siéger le dimanche au chœur de mon église, on me rencontrera chez les pauvres chaque jour, chaque jour aussi au chevet des mourants. Si je fuis le monde, ce n'est pas pour me dérober à la pratique de mes devoirs, c'est uniquement parce que je veux vivre désormais dans une union plus intime avec l'idée si haute de ma vocation. Pourquoi te le cacherais-je d'ailleurs? le monde m'épouvante. Notre père, auquel je ressemble, ditesvous, a mis au fond de mon âme des penchants qui m'inclineraient trop vers la société laïque, si je ne réagissais contre eux de toute mon énergie. Pour me cou-

LUCIFER m

server digne de la mission que j'ai acceptée, je dois tn'évertuer à haïr ce que j'aurais peur de trop aimer. T'imaginerai?-ta que ton frère, dont l'esprit devrait être, comme l'esprit angélique de notre Goulazou, tout entier préoccupé d'études ayant trait à notre sainte religion, se laisse intéresser par ces vulgaires papiers qu'on appelle des journaux?

— Quel mal y a-t-il à cela? Notre père les lisait bien.

— Notre père était député de Mireval, et moi je suis curé de Saint-Saturnin. Il faut penser à cela, Constance... Je me suis puni de mes faiblesses, et, pour imiter Coulazou si laborieux, je me sens imposé uc travail à mon tour.

11 montra quelques feuilles de papier.

— Je lirai ces pages à la prochaine Conférence , devant mes desservants réunis. Le morceau est sur saint Bernard.

— Il aimait tant la sainte Vierge 1

— C'est justement son culte passionné pour la mère de Dieu qui constitue tout mon sujet. Bien que saint Bernard ait eu plus d'une fois des paroles fières, cellesci par exemple au pape Eugène IV : — « Souvenez-vous f que vous n'êtes pas le seigneur des évêques, mais « leur frère, » — je préfère, dans son œuvre, la partie de dévotion, de mysticité, de tendresse si tu veux, à la partie de doctrine. Le sentiment est toujours exquis chez ce grand homme, tandis que les idées me semblent souvent empreintes de violence et, pourquoi ne pas le dire? de déraison... Ohl puis...

— Oh! puis?...

Il l'attira à lui et la fit asseoir sur le banc de pierre où il se tenait.

— Oh ! puis, reprit-il, puisque tu es curieuse et que je ne sais rien te refuser aujourd'hui, je t'avouerai qu'il entre dans mon nouveau plan de conduite de ne pas plus soulever de conflits, entre mes supérieurs et moi, par mes paroles que par mes écrits. Mon article : A propos de saint Augustin, publié dans le Recueil des

Conférences^ n*a eu que trop de retentissement. Je me sui? imposé d'être sage et je le serai. Dans l'Église, il n'y a de place que pour la soumission ou pouf#ia révolte Je suis, je veux être pour la soumission. Les réguliers , contre lesquels un affront ancien me poussait à me mesurer, m'ont appelé Lucifer; ma vie nouvelle leur prouvera que je ne songe pas plus à escalader le ciel qu'à escalader leurs maisons, plus nombreuses à travers le monde , pour le malheur de l'Église , que les étoiles du firmament.

— Alors, tu vas demeurer tranquille, maintenant?

— Je ne m'inquiéterai que de Dieu, puis un peu de toi...

— Et tu ne penses plus à Jean ?

— Je pense sans cesse à ton fils, qui est le mien.

— Il t'aime tant I

— Il a tort seulement d'entrer au séminaire. Quelle nécessité y a-t-il pour lui d'embrasser la carrière ecclésiastique? J'aurais préféré le voir faire son Droit, à Paris.

— Je lui ai répété ce que tu lui as dit, et il m'a répondu ce qu'il t'a répondu : — « Dieu le veut ! »

— Brave enfant!... Eh bien! qu'il en soit de lui comme Dieu veut.

Il y eut ici une longue minute de silence.

— Bernard, dit enfin M"^® Montagnol, procuremoi une joie, une joie qui réjouira notre mère au ciel.

— Ne te réclame pas de ce grand souvenir, ma sœur, c'est trop douloureux. Dispose de moi. Que te faut-il pour être heureuse ?

— Il faut que tu prennes ta canne, ton chapeau et que tu descendes vers les bas quartiers pour aller rendre tes devoirs à M. de Servies.

— Je t'obéis.

Et, en effet, il descendit vers les bas quartiers. Dans la retraite où il venait de passer de longs jours, Jonrfier avait eu plus d'une fois comme une vision de

sa destiner. Il lisait bien de temps à autre une page de saint Bernard ; mais souvent il rejetait loin de lui les gros tomes de Dom Mabillon, l'éditeur autorisé du granà abbé de Clairvaux, pour s'abandonner à ses propres pensées. Alors, dans ses dispositions amères, il goûtait un plaisir sauvage à sonder ses plaies, à les mettre à vif sous ses yeux. Il en était une, la plus cruelle, saignant toujours : celle qui lui venait du doute de sa vocation. — Avait-il été choisi? — Ses perpétuelles agitations lui apportaient à cet égard des craintes effroyables, et il ne pouvait s'empêcher de frissonner à l'idée que, peut-être, il avait pénétré dans l'Église malgré Dieu. A son avis, dans ce fait monstrueux d'avoir envahi le sanctuaire sans y être appelé, résidait la vraie révolte, l'unique révolte de sa vie. Que deviendrait-il? Un souvenir lui fit dresser les cheveux sur la tête : à Blancmoutiers, il avait succédé à un prêtre que l'autorité diocésaine avait été obligée d'interdire. Pourquoi l'autorité diocésaine avait-elle interdit l'abbé Vignerte ? Il n'en savait rien au juste. Une aventure galante très plate, très vulgaire, croyait-il, avec une dévote de la localité. Mais, s'il ignorait le motif véritable pour lequel Vignerte avait été retranché du service de l'Église, il n'ignorait pas l'existence de ce malheureux, errant dans la montagne cévenole, sans habits, sans gîte, sans pain. Il se souvenait d'avoir vingt fois, la nuit, ouvert sa porte à ce vagabond, marqué du signe de la réprobation céleste, ce qui le faisait reconnaissable à tous, de l'avoir hébergé, de l'avoir nourri. Un jour, il ne le revit plus, et dernièrement il apprenait, par VEcho de Mireval, que l'ex-abbé Vignerte, prévenu de plusieurs vols, dont un avec effraction, venait d'être condamné par la cour d'assises de la Loire à dix ans de travaux forcés.

Interdit!... Interdit!...

Il ne serait jamais interdit. Non, un Jourfîer, comme un Vignerte, ne vaguerait pas à travers les chemins, la famine aux entrailles, la flétrissure au front. Plutôt

que (le risquer celte chute, où sombrer<ait la renommée de sa famille, il serait capable... Il recula crépouvante, et essayfi de refréner sa pensée. Mais sa pensée affolée persista à lui découvrir les profondeurs de l'abiiiie où il pouvait être englouti... Oui, il serait capable... de mourir... Origène, fils de martyrs chrétiens, avait vaincu les fureurs de sa chair en révolte par des mutilations héroïques. Combien le combat avait été doux pour cet homme énergique, surnommé par ses amis « Adamentius, cœur de diamant I i> Pour lui, Jourfier, la bataille avait un caractère autre. Chose inouïe! son corps demeurait froid, et son esprit brûlait. C'est qu'il n'était pas le fils de martyrs chrétiens, comme Origène. Les siens , au contraire , s'étaient révoltés contre TÉglise, contre Dieu. Ne portait-il pas le poids de quelque malédiction? Son âme était son ennemie de toutes les heures. Or, comment se déferait-il de cette âme toujours en quête d'émotions violentes, de cette âme furibonde que la grâce, la grâce divine, la dominatrice glorieuse de ces tempéraments de feu : saint Paul, saint Jérôme, saint Augustin, saint Bernard, n'avait pas touchée?... Fsh. bien, quand, rompu d'efforts, impuissant à dompter des soulèvements qui allaient le perdre, il verrait le gouffre ouvert devant lui, il saurait découvrir quelque moyen de se délivrer... Un suicide?... Et pourquoi pas?... Mais c'était un crime et c'était une impiété. Valait-il mieux qu'il s'exposât à déshonorer son nom, qui ne lui appartenait pas? Puisque la fatalité l'avait jeté dans l'Église, où l'air lui devenait de moins en moins respirable, il quitterait l'Église sans scandale, sans bruit. Une chute habile du haut des remparts ; un faux pas bien calculé dans la montagne, au bord d'un précipice; une glissade intelligente dans la Nive, et c'était la fin de son supplice, et c'était le repos à jamais conquis.

Ces pensées mauvaises, dont il se laissait mordre dans un lâche abandon de soi, étaient en train de le

lUCIFRR H5

dévorer comme autant de reptiles affamés, lorsque Coulazou parut, un soir, à Saint-Saturnin.

— Je suis resté trop longtemps sans venir, mon enfant, dit le chanoine touchant la main enfiévrée de Jourfier... Tu souffres, n'est-ce pas?

— J'ai beaucoup travaillé.

— Que veux-tu? ce pauvre Barthet ne savait se passer de moi une minute. Quel prêtre admirable!... Tiens, quand je songe à ce vieillard de quatre-vingt-deux ans, exigeant qu'on le retirât du lit, qu'on l'habillât pour réciter à genoux les Prières des Agonisants, se trouvant mal dans les bras de Rupert ou dans les miens, je me dis que nous ne valons pas grand'chose, ni toi, ni moi.

— Parlez pour moi, ne parlez pas pour vous.

— Tu connais tes misères, je connais les miennes... Mais, à propos, pourquoi, hier, n'es-tu pas venu aux funérailles de Barthet?

— Je ne sors plus que pour le service obligé de ma paroisse.

— Que signifie une claustration si sévère?

— Je vous l'ai dit, je travaille.

— Et moi, je te répète que je t'ai laissé seul trop longtemps.

Il le regarda avec une curiosité affectueuse.

— Je te trouve bien changé, Bernard. Pourrais-je savoir?...

— Plus tard je vous conterai... interrompit-il vivement.

— Mon cher enfant!... balbutia Coulazou comme dans un sanglot.

— Mon père bien-aimél... murmura Jourfier, atteint au cœur parce gémissement.

— Bon, bon... Tu me conteras tout plus tard. Rien ne presse, je suppose... En attendant, moi aussi j'ai à l'entretenir, et tu serais un fils bien obéissant, bien rcspccVjeux, si demain, dans l'après-midi, tu ,'enais me voir au faubourg des Verriers... J'ai peur que le service

paroissial ne soit pas un service qui te convienne, et.,.

— Qui sait si l'Église elle-même me convient? -

— L'Église!

— C'est une prison.

— Tu dis vrai, Bernard, l'Église est une prison, en effet ; mais c'est la prison divine où prie saint Pierre chargé de liens. Un jour, un ange vient vous ouvrir la porte du cachot et, sur ses ailes, vous emporte au ciel, comme Barthet... A demain, n'est-ce pas?

— A demain.

Le lendemain, Jourfîer, vers les quatre heures, quand le soleil d'août fut moins ardent, descendit des hauts quartiers de la ville vers le faubourg des Verriers. Il allait d'un pas tranquille, l'air sévère, mais apaifeé. Une chose merveilleuse chez ce prêtre si prompt aux orages, c'est que les* agitations de son âme ne transpiraient jamais au dehors. Sa forte machine était comme une muraille de bronze enfermant tout, ne laissant rien passer. Il poursuivait son chemin, regardant droit devant lui.

Mireval, vu des hauteurs environnantes, par l'inclinaison du terrain affecte la forme d'un triangle se tenant debout sur sa pointe. En haut, dans les environs de la grande montagne, près de Saint-Saturnin, la base du triangle singulièrement large, se développant des sources du Gavet aux sources de la Nive, sur une étendue de trois kilomètres environ; en bas, l'angle aigu du triangle, juste au confluent des deux cours d'eau. A cet endroit, un pont très spacieux, muni de lourdb parapets en granit des Cévennes, avec des refuges pour les piétons, ménagés en retrait sur les piles, met en communication constante la ville et le faubourg des Verriers. Jourfîer, moins peut-être pour laisser

libre passage aux charrettes chargées de houille ou d'énormes caisses de bouteilles neuves, que pour jouir une minute de la vue fort pittoresque de la vallée natale, s'arrêta dans un des refuges du pont. La Nive était superbe d'ailleurs. Juillet avait fondu les neiges sur les plateaux de l'Ermitage, du Bournat, et la rivière, sans menacer ni les usines de droite, ni celles de gauche, gonflée entre ses rives légèrement débordées, s'engouffrait sous les arches avec fracas. Notre homme demeurait là, ses yeux tantôt errant sur les flots rougeâtres, où le soleil à son déclin allumait par intervalles de véritables incendies, tantôt perdus à travers les collines d'un vert cru, où les châtaigniers, à mesure que l'astre se retirait, allongeaient des traînées noires et flottantes comme la fumée des verreries.

— Vous, mon cher curé? murmura quelqu'un derrière lui.

— Comment, monsieur l'archiprétre!... dit-il très agréablement surpris.

— Vous examinez sans doute si votre pont est solide. Soyez sans crainte, le Pont-Jourfier en a bien vu d'autres.

— Je vous l'avouerai franchement, monsieur l'archiprétre, pour l'instant, je ne songeais pas que c'est à mon père que Mireval doit ce pont sur la Nive.

— Vous songiez peut-être à notre Coulazou, qui vous adore?

— Peut-être...

— Allez le voir tout de suite... Je le quitte, moi... 11 vous attend...

En jetant ces phra?^ ^s entrecoupées à son confrère, l'abbé Jacques Rupert s'était éloigné. Jourfier, cédant à une irrésistible impulsion, le rejoignit et, chapeau bas, du ton le plus respectueux :

— Monsieur l'archiprétre, lui dit-il, bien que l'endroit -ne paraisse mal choisi pour vous faire agréer 'ias re..iorciements que j'aurais dû vous apporter au presbytère de Saint-Optat, puisque j'ai la joie de vous

rencontrer, laissez-moî vous exprimer ma gratitude pour l'intérêt que vous avez daigné me témoigner en une "fiirconstance...

— Les ponts ont des oreilles, interrompit c-e vieillard timoré.

— Si je ne me suis pas perdu ce jour-là, c'est grâce à vos conseils.

— Suivez les conseils de Coulazou, qui sont les miens.

— Quel-s qu'ils soient, ces conseils, je les suivrai.

— Et vous serez docile entre les mains de Coulazou... et les miennes?

— Ce sont les Jésuites qui m'ont donné le surnom de Lucifer...

L'archiprêtre se sauva.

Jourfier fît une halte à l'entrée du faubourg des Verriers. Il ne sut s'empêcher de porter ses yeux, à droite, vers la pauvre église de Sainte-Eulalie, dont les hautes murailles crevassées se dégageaient du milieu des masures environnantes avec des airs prétentieux de monument. Il aperçut les volets du presbytère, il aperçut le jardinet planté d'arbres fruitiers mouillant leurs branches au fil de l'eau. Il eut un frisson. C'était là, dans cet enclos misérable, qu'il avait souffert les plus cruelles heures de sa vie ; c'était aux fenêtres de cette maison perdue dans cette cité ouvrière que, plus d'une fois, laissant errer ses regards vers la Résidence Saint- Ignace, il avait senti des larmes de rage couler sur ses joues et les lui brûler. Il ne lui convint pas de rester sous l'impression de souvenirs si douloureux et il poussa à gauche rondement.

— Bien le bonjour, monsieur le curél lui dit un verrier.

— Bonjour, Bélugou, bonjour !

Il fit vingt pas.

— Et autrement vous allez bien, monsieur Bernard? lui demanda un petit vieux déguenillé qui passait, m>n panier aux provisions spus le bras.

LUCIFEK 119

— Très bien, mon brave Jaluzet. Et toi?

— On n'a plus le courage de l'ancien temps, quand on travaillait chez votre père. Quel homme, ce M. Frédéric, notre député!

— Et Catherine?

— Ma femme va couci-couci... Toujours ses douleurs aux jambes, vous savez.

Jourfier s'était rapproché du vieillard.

— Il me semble que je t'avais recommandé, en quittant Sainte-Eulalie, de venir me voir à Saint-Saturnin. Pourquoi n'es-tu pas venu?

— Vous savez, monsieur Bernard, tant que les bras veulent de la besogne...

— Toi, je comprends... Mais Catherine? Est-ce qa'elle travaille, elle?

— On se retourne comme on peut, et, pour un peu de misère, il n'y a pas de quoi alarmer le quartier.

— Voici pour acheter des médicaments à ta femme, qui a grand besoin de se soigner.

Il glissa discrètement deux pièces de cinq francs dans la main de Jaluzet.

— Mais, monsieur Bernard... moi... balbutia le vieillard, rougissant.

— Toi, tu es un ouvrier de mon père, et, à ce titre, tu m'appartiens, se hâta d'interrompre Jourfier d'un accent très doux... Maintenant, ajouta-t-il, si tu restes plus de huit jours sans m'apporter, à Saint-Saturnin, des nouvelles de Catherine, nous nous brouillerons.

— Oh ! pour ça, jamais I II ne faut pas... Il 8*éloigna.

Jourfier fut accosté par le verrier Jumart, le long de la route un peu efl'ondrée menant à la maison de Coulazou, puis par dix autres ouvriers. 11 interpellait chaque homme, chaque femme par son nom, et de temps à autre glissait les doigts au gousset. Parvenu à l'entrée de l'Avonue-Colbert, — c'est le ministre de Louis XIV qui, lorsque Venise abandonnait la fabri-

cation jiu verre, fonda la première verrerie de Mireval, — parvenu à l'entrée de l'Avenue-Golbert, au bout de laquelle s'ouvrait la porte de son ami, il s'engageait dans cette voie pavée, moins poudreuse que le grand chemin du Puy, quand il s'entendit appeler.

— Bernard! Bernard!

C'était M. de Servies, remontant à cheval le cours de la Nive débordée.

— Je t'y prends encore, Bernard; toujours chez cet hérétique de Coulazou !

— Et j'ai bien peur, à cet égard, de mourir dans l'impénitence finale.

— Après tout, M. Rupert soutenait hier, chez Monseigneur, que M. Coulazou, à le bien juger, ne sentait pas le fagot autant qu'on le croyait.

— M. l'archiprêtre de Saint- Optât aurait dû ajouter que M. le chanoine Coulazou est l'honneur du diocèse.

— Sais-tu, Bernard, que M. Rupert est un homme habile. Certains prétendent qu'il n'a nullement les idées de l'évêque, et l'évêque ne peut rien faire sans lui. Je ne comprends pas. Ahl mon cher enfant, si tu voulais ressembler un peu à M. Rupert, toi qui lui es si supérieur par le talent I...

— Monsieur le comte, dans l'Église, la supériorité ne se fonde pas sur tel ou tel don de nature, toujours contestable d'ailleurs et toujours très limité quant à ses effets, dans l'Église de Dieu la supériorité se fonde sur l'abondance des grâces reçues, et, de ce côté-là, — le bon côté, le seul côté, le côté divin, — nul ne saurait se vanter d'être supérieur à M. l'archiprêtre de Saint-Optat.

M. de Servies partit au galop.

La maison de l'abbé Coulazou, ou, pour parler plus Juste, la maison de François Coulazou, — l'immeuble apparfccJnait au père du chanoine, — ne se distinguait des baraques environnantes que par la hauteur de son toit. C'étaient, comme sur tous les points de ce

quartier populeux, de chéiives murailles en moellon, sans le moindre crépis, lézardées en maints endroits ;

• îulemcnt la masure avait deux étages, et ces pro-

jrtions inusitées, au milieu de huttes fort basses, si <n n'oublie pas de remarquer la belle allée sablée conduisant au perron de trois marches, lui communiquaient l'apparence très agréable d'un cottage confortable et bien tenu. Le jardin, enveloppant l'habitation, descendait devant la façade jusqu'à la Nive et s'étendait derrière jusqu'à une immense porte charretière, aujourd'hui condamnée, et que des plantes grimpantes, du seuil à l'imposte, avaient envahie pittoresquement. Des planches disjointes apparaissaient par intervalles, trouées, vermoulues, pourries. Une traverse en cœur de châtaignier dominait les verdures foisonnant autour des pieds-droits et se découpait sur le ciel nette de toute végétation. Les clématites, la vigne vierge, le lierre n'avaient pu s'élancer jusque-là. En se couchant sur Mireval, de l'autre côté de la rivière, le soleil envoyait des rayons splendides à la vieille porte charretière, dont chaque feuille, chaque fleurette s'animaient d'un éclat joyeux. Le curé de Saint-Saturnin regardait. Cent fois il était venu chez son ami sans s'arrêter à un détail qui maintenant le retenait attentif : il lui semblait, dans la lumière où toutes choses se trouvaient noyées, démélerdes lettres sur la haute planche de châtaignier. Des lettres? 11 fit quatre pas et lut non sans difficulté ces mots : Fabrique Jourfier. — Il monta rapidement Tescalier de Goulazou.

Jourfier fut bien surpris, en pénétrant dans le cabinet de son ami, de n'y rencontrer personne. Familiarisé avec les êtres de la maison, il tira à droite vers la porte d'un petit oratoire, où l'abbé avait l'habitude de réciter son bréviaire devant une statuette de saint Augustin, et l'entrebâilla doucement. Le père du chanoine était là, balayant l'étroite chapelle. En aper-

vanl le curé de Saint-Saturnin, François Goulazou, 011 blouse et en sabots, se précipita vers lui.

— Et M. le chanoine? lui demanda Jourfier.

Le vieil ouvrier ouvrit une des fenestrelies, et projetant un bras en dehors :

— Le voyez-vous là-bas, monsieur Bernard?

— Mais il n'est pas seul.

— Il vous attendait tranquillement, en étudiant dans ses livres, quand M. Aristide Mouilleron, le notaire du quartier de la cathédrale, est venu le déranger. C'est pour les affaires de défunt M. Barthet...

-— Les affaires de M. Barthet? interrogea Jourfier, rentrant dans le cabinet.

— Moi, je ne puis rien vous conter, ne connaissant rien de rien...

— Eh bien? eh bien? cria une voix de femme partie on ne sait d'où.

— C'est Martine qui a besoin de moi, murmura le vieillard s'esquivant.

Si on en distrait l'espace grand comme la main du sanctuaire de Saint-Augustin, et un réduit très exigu servant de chambre à coucher, le cabinet de travail du chanoine occupait tout le premier étage de la maison. C'était une pièce très vaste, avec trois fenêtres ouvrant sur le jardin, sur la Nive, sur Mireval. Le ravissant coup d'œil! Non seulement on pouvait admirer de là la ville étalée en face, coupée de rues profondes et noires, où flottaient d'une muraille à l'autre ces tentes bariolées particulières aux pays méridionaux, la ville embellie par places de lignes d'arbres qui lui mettaient au front de magnifiques éventails; mais on avait surtout, à droite, le plateau rocheux du Bournat, d'où l'on voyait la Nive s'échapper par bonds, puis à gauche le plateau de l'Ermitage, d'où le Gavet descendait, torrentueux, bruyant, éclaboussant de son écume tantôt la cime des arbres, tantôt la cime du mur d'enceinte, trop bas pour protéger la cité.

Jourfier perçut un bruit de voix; il détourna les yeux du spectacle de Mireval buvant les derniers

rayons du couchant, et regarda le long de la Nive, parmi les arbres <lii verger. Goulazoïi causait toujours aveu le notaire Mouilieron, un gros petit homme qui avait été mêlé à la déb<àcle de sa famille et qu'il ne put revoir sans ennui. Il recula dans l'intérieur du cabinet. C'était plus fort que lui, le souvenir de son grand-père, de son père, de sa mère même, ce souvenir où il s'était complu autrefois, il avait beaucoup de peine à le supporter désormais. Il n'aimait donc plus les siens? Il avait dû travailler à se détacher d'eux pour conquérir la paix si précieuse de Tâme, pour rester dans l'esprit de sa vocation, et il réussissait par d'énormes dépenses d'énergie à les oublier un peu plus chaque jour. Quand sa volonté l'aurait-elle débarrassé du passé? quand serait-il libre? Puisqu'en entrant dans l'Église il avait rompu avec la tradition de sa famille, il était de son honneur que le Jourfier nouveau, greffe par le comte de Servies sur les anciens Jourfier, fût aussi droit, ussi honnête, aussi loyal dans la vie ecclésiastique, que son grand-père, que son père avalent été droits, honnêtes, loyaux dans la vie politique, et il se sentait disposé à tous les sacrifices, aux plus cruels, pour atteindre ce résultat glorieux.

« Est-il heureux, Coulazou! se disait-il arpentant le cabinet à grands pas... On n'a jamais songé à lui reprocher son père, à lui, tandis qu'à moi!... Il vit ici, dans cette pauvre maisonnette, comme un solitaire aux temps à jamais disparus de la primitive Église. Il a des livres pour amis, toujours des livres... Je les aimerais, moi aussi, les livres, si les soucis de ma paroisse me laissaient des loisirs... Oh! lire, lire à satiété, lire jusqu'à la fin de mes yeux t.. . Parfois, j'ai des appétits de savoir qui vont jusqu'à m'enlever le sentiment. L'âme qui a faim se trouve mal, comme le corps qui n'a pas mangé. »

Il tomba sur une chaise, et, d'un œil d'envie, considéra les tablettes de sapin chargées de gros tomes qui recouvraient les quatre murailles jusqu'au plafond. Un

long moment il demeura muet. Soudain, la table de noyer dressée au milieu du cabinet attira son attention. Un coup de vent s'engouffrant par les fenêtres ouvertes, après avoir soulevé les pages d'une brochure à couverture bleue étalée au milieu de toute espèce de paperasses, l'avait roulée et lancée sur le parquet. Jourfier reconnut la brochure, la ramassa vivement. C'était le numéro du Bulletin des Conférences ecclésiastiques^ celui où avait paru son étude : A propos de saint Augustin.

€ Il est toujours occupé de moi », murmura- t-lL Gomme il fermait les fenêtres pour éviter quelque nouvel accident, dans l'une des embrasures son pied se heurta à un obstacle. C'était une corbeille d'osier pleine de livres. — Encore des livres I — Mais d'où tombaient ces gros bouquins à tranche rouge, les uns reliés en basane éraillée, flétrie, les autres recouverts d'une simple feuille de parchemin jaunâtre, recroquevillée. Il se souvint de la bibliothèque des Jacobins de Moutiers. Sa main avide happa le premier in-folio. II lut :

« De imperio sommorum potestatum circa sacra, par Grotius. »

Sa main continua à plonger dans le tas : « Lib^tés de V Eglise gallicane, par P. Pithou. » Sa main plongea de nouveau :

« De ecclesiastica et politica protestate, par Richer. » Encore :

c Droits de F Eglise gallicane, par Pierre Dupuis. » Encore :

« De Concordia sacerdotii et imperii, par Pierre de Marca, archevêque de Paris. »

Une dernière fois :

€ Opuscules, de Fleury. >

— Mais c'est tout un arsenal contre Rome ! murmura-l-il, l'œil enflammé.

Une émotion singulière faisait trembler ses doigts, et le livre s'en échappa. En tombant, les Opuscules de Fleury touchèrent un in-folio, qui glissa sur le parquet. Le tome entr'ouvert laissa fuir une feuille de papier couverte de fines pattes de mouches. Jourfier recueillit et la^page et le volume. Le titre du livre en lettres rouges était celui-ci : Traites divers de Gerson. Quant au morceau de papier, il ne portait nul intitulé et il n'en reconnut pas l'écriture. Dans tous les cas, Coulazou n'avait pas tracé ces caractères microscopiques. Qui les avait tracés? Evidemment, le propriétaire de toutes les richesses empilées dans la corbeille. Quel était ce propriétaire? Il savait par cœur, pour en avoir largement usé, la bibliothèque du chanoine, et aucun des ouvrages qu'il venait de toucher n'en faisait partie. Du papier, ses yeux allèrent à l'in-folio étalé sur ses genoux. Il lut : — « De

LA SUPÉRIORITÉ DES CONCILES GÉNÉRAUX SUR LE PaPE, DISCOURS PRONONCÉ AU CONCILE DE PiSE. » — Il CUt UH

transport brusque qui le mit debout.

Coulazou entra.

— Eh bien, mon enfant, qu'y a-t-il?

— La joie de voir ces livres...

— Ce sont des armes.

— Et ceci? interrogea Jourfier, tendant le fragment de papier indéchiffrable.

— Des notes prises dans le volume sans doute.

— Par qui?

— Par Barthet, parbleu I

— Ces livres ont donc appartenu à M. Barthet?

— Ceux-là et bien d'autres... Tiens I tiens! elle est curieuse, la note de Barthet, car elle est bien de son écriture, dit Coulazou parcourant le grimoire.

— Voyons I

• Moi, Romain Barthet, je crois, avec les saints Con- «« elles de Nicéc, de Constance et d'autres saints Con-

« ciles, avec les Pères depuis saint Augustin jusqu'à « Bossuet, avec Gerson et quantité d'autres théologiens:

« Que l'Église est au-dessus du Pape;

« Que l'Église est plus honorable que le Pape, car le « Christ ne cessa de la combler de ses grâces, ce qui « n'est point toujours vrai de la personne du Pape;

« Que l'Église est plus constante dans sa foi que le « Pape, car le Pape s'est quelquefois écarté de la foi, « ce qui ne saurait jamais arriver à l'Église univer- € selle;

« Que l'Église, légalement et légitimement assemblée, « peut citer le Pape devant elle, le condamner, même « le déposer, s'il abuse du pouvoir, i

Goulazou s'arrêta.

— Et après? demanda le curé de Saint-Saturnin.

— C'est tout.

Jourfier fit sauter l'espagnolette de la croisée, et attirant son ami vers la fenêtre ;

— Apercevez-vous d'ici les bâtiments de l'évêché, à la droite de Saint Optât?

— Si je les aperçois!...

— C'est là qu'à notre face, M. de Luzernat a osé prétendre que la foi du saint abbé Barthet et de votre ami le bon abbé Ginestas était une hérésie.

— Tu te souviens encore de ces sottises?

— Elles m'ont blessé à l'âme... J'ai subi l'afFront en silence, mais ce serait trop exiger de moi que de me demander de l'oublier.

Coulazou l'éloigna de la fenêtre. Une fois devant la table, tous deux se regardèrent. Ils furent une minute immobiles, ne trouvant pas un mot à s'adresser. Coulazou retenait toujours son jeune ami par la main. Il fît encore quelques pas. Parvenu à la porte de son oratoire intima, il l'ouvrit. Jourfier aperçut l'autel devant lui, puis au-dessus le tabernacle. H tomba à genoux comme foudroyé.

Après un quart d'heure de recueillement, les deux prêtres rentrèrent dans le cabinet. Ils s'assirent autour de la lourde table de noyer et demeurèrent un moment silencieux, embarrassés. Coulazou, relevant son petit front têtu, sillonné de rides :

— Mon cher enfant, dit-il, il y a quelques mois, lo jour même de la mort de Ms' de la Marandière, je t'exprimais mes doutes sur tes aptitudes à l'administration d'une paroisse. Pour moi, la preuve est faite, le service paroissial ne te convient pas.

— Faut-il me faire Jésuite?

— Bernard, je t'ai connu docile à ma parole. N'est-ce pas toi qui répondis un jour à M. de Servies, acharné innocemment à nous séparer : — « Plutôt mourir? »

— Et je le répète : plutôt mourir I

— Certes, loin de moi la pensée que tu n'accomplisses pas tout ton devoir à Saint-Saturnin. Je sais de quels efforts est capable ta volonté. Mais je n'en persiste pas moins à croire qu'une autre position serait plus en rapport avec les instincts un peu particuliers de ta nature, avec ton genre un peu particulier de vivre et de penser.

— De quelle position parlez-vous?

— Si on te nommait chanoine, en remplacement de mon ami Barthet?

— Moi, chanoine titulaire de Saint-Optat!... Veuillez réfléchir, mon cher maître, que j'ai trente-quatre ans à peine et que les canonicats de la cathédrale ont été créés pour les vieux prêtres blanchis sous le harnais, le rude harnais de Jésus-Christ qui est la croix,

— Nous avons, dans le chapitre, l'abbé Lugagne qui n*a que trente-deux ans.

— Et puis, où prenez-vous que Me»" Fournier se dé-

128 LUCIFEB

cideraît à présenter mon nom d l'agrément du ministre des cultes?

— Cela regarde Rupert.

— Gomment, M. l'archiprétre de Saint-Optat veut bien s'intéresser à moi?

— Rupert est des nôtres, comme en est Ginest/^s, comme en était ce pauvre Barthet.

— Tiens l tiens! nous sommes jusqu'à quatre gallicans dans le diocèse de Mirevall Rome n'a qu'à se bien tenir.

Le ton sarcastique dont avaient été prononcés ces mots, offusqua Goulazou, qui, ne trouvant aucun autre moyen de traduire son déplaisir, demeura bouche close.

— G'est égal, reprit Joarfier, mortifié par un silence plus pénible pour lui qu'un reproche, c'est égal, quatre gallicans d'intelligence et de cœur peuvent en susciter d'autres.

— Surtout quand^ parmi ces quatre, il en est un que Dieu a comblé de ses dons les plus précieux, premièrement du don de la parole, de la parole qui tranche comme le glaive.

Et Goulazou montrait à Jourfier le Bulletin des Conférences.

— Mon travail : A propos de saint Augustin?

— Il a transporté Rupert, qui, dans son enthousiasme, Ta porté à l'évêché et en a imposé la lecture à Monseigneur.

— Ah ! mon Dieu !

— Le talent est une force, et la force fait peur. Cela est évident, Monseigneur a dû se trouver froissé plus d'une fois par ton argumentation rapide, violente, qui va droit au but comme un boulet de canon. Mais il est homme d'esprit et n'a manifesté que de bons sentiments pour toi et presque de l'admiration pour certaines parties de ton étude, pour celle, par exem^ile, où lu juges Augustin bataillant contre les hérésiarques, blessant Arius, tuant Donat, triomphant tantôt par la

puissance de la foi, tantôt par la puissance du génie.

— N'importe I il y a loin de cette admiration à ma promotion au chapitre de Saint-Optat.

— Rupert m'a dit tout à l'heure : — « Si M. Jourfier consent à quitter Saint -Saturnin, je me charge de tout. »

— Et le puis-je, quitter Saint-Saturnin?

— Cela dépend de toi, de toi seul.

— Vous vous trompez, cela ne dépend pas de moi seul. Suis-je seul ici-bas? Ahl si j'étais seul!... Voulez-vous qu'encore une fois ma sœur connaisse la misère de Blancmoutiers, celle de Sainte-Eulalie?..

— Permets-moi de tout dire...

— Ma sœur, après avoir été élevée à Paris dans le luxe, après avoir épousé un homme riche, dont la fortune fut engloutie par suite du naufrage de ma famille, a supporté chez moi la gène, les privations, toutes les servitudes honteuses de la pauvreté. Faudra-t-il aujourd'hui, quand je suis parvenu à lui procurer les aises d'une existence honorable, la reprécipiter dans les luttes du pain quotidien?

— Attends donc...

— Coulazou, un jour, à Blancmoutiers, j'ai surpris M™* Montagnol qui allait laver les assiettes ; je lui ai tout arraché des mains et me suis mis à la besogne de rage. Vous aurez beau dire, je ne ferai plus ce métier dégradant.

— M 'écouteras-tu, Bernard!...

— Et mon neveu, cet enfant que ma mère idolâtrait, que j'aime comme un fils, que j'ai le devoir d'acheminer dans la vie?...

— Encore une fois veux-tu m'écouter !...

— Non ! non ! car mon affection sans bornes vous donne trop d'empire sur moi, et j'aurais peur de vous sacrifief*mon repos. Un canonicatà la cathédrale, c'est quinze, cents francs; la cure de Saint- Saturnin m'en donne dix mille. . . En tout ceci, je ne saurais être libre... J'ai les miens, et j'ai les pauvres.

Il se leva. Goulazou, bouleversé, impuissant à rejoindre les lèvres pour articuler un mot, le regardait s'éloigner. Au moment où il soulevait le loquet de la porte, le chanoine s'élança pour l'arrêter. Jourfier le repoussa et passa outre.

— Mais je suis riche! cria Coulazoa, la langue déliée par le désespoir.

Jourfier avait descendu cinq marches. Il demeura fixe. Le chanoine le rejoignit et le ramena dans le cabinet.

— Je te conterai... je te conterai... lui répétait-il, essayant de sourire.

— Mon cher maître, je vous supplie d'avoir pitié de moi.

— Pourquoi aussi ne pas me laisser le temps de parler! Vraiment, tu es d'une impatience, d'une impétuosité!... Enfin, pour te dire tout d'un mot, apprends que Barthet, par un testament en bonne et due forme, m'a institué son légataire universel.

— Il laisse donc quelque chose, M. Barthet?

— S'il laisse quelque chose!... M. Mouilleron, qui vient de me retenir une heure dans le jardin, m'a affirmé que la succession de mon ami dépasserait deux cent cinquante mille francs.

— Deux cent cinquante mille francs!... Où le chanoine Barthet a-t-il pu gagner pareille somme? Ce n'est pas dans le service de l'Église, je suppose.

— Barthet était le fils unique d'un coutelier très aisé de Saint-Étienne, lequel lui laissa, il y a vingt-cinq ans, un héritage évalué à cent quatre-vingt mille francs. Ces cent quatre-vingt mille francs, aux mains de M'' Aristide Mouilleron, ont fait des petits... As-tu peur désormais d'être obligé de laver la vaisselle?

— Mais, mon cher maître, si je venais à accepter un canonicat à la cathédrale, je ne vois pas en quoi...

Un regard d'une expression douloureuse, qui s'échappa des prunelles troubles de Goulazou, l'empêcha de poursuivre.

— Fais attention, Bernard : jusqu'ici, tu n'as été que vif, emporté; à présent, tu deviens cruel... Crois-tu que l'argent de Burthet me soit de quelque chose, à moi? Il ne m'est de rien. Quand M. Mouilleron, avant-hier> m'a mandé dans son étude et m'a lu le testament db m')n vieil ami, mon premier sentiment a été un sentiment d'emoarras énorme. Que fcrais-je de cette fortune dont on me chargeait? Puis, tout à coup, comme tu tiens à mes entndlles, qu'il m'est impossible de ne pas te retrouver au fond de mes peines, au fond de mes joies^ ton cher souvenir m'est apparu, et j'ai remercié Barthet avec transport. — « Enfin, me disais-je en moimême, tandis que le notaire me parlait de je ne sais quoi, enfin. M"" Montagnol pourra prendre une domesque de plus; enfin, l'avenir de Jean est assuré; enfin, Bernard fera désormais ce qu'il voudra... »

Jourfier ouvrit la bouche, mais il n'en sortit qu'un sanglot. Goulazou, craignant d'avoir frappé trop fort, demeurait interdit.

— Et votre père? articula péniblement le curé de Saint-Saturnin. Vous n'avez donc pas pensé à lui?

— Hélas! mon père a soixante-dix-huit ans... D'ailleurs, je pensais à lui en pensant à toi. Tu as donc oublié comment il t'appelait autrefois, quand tu n'étais que séminariste et que tu venais le voir?

— 11 m'appelait son fillot^ son ûls.

— Eh bien! alors...

De grosses larmes coulèrent le long des joues de Jourfier.

— Et qu'allons-nous faire maintenant? demanda-t-il, ie visage luisant de pleurs.

— La voie est tracée. Nous allons écrire ïtiisioù'e générale de C Eglise.

— "Veuillez y réfléchir, moi, je ne sais rien.

Coulozou, menu, nerveux, leste malgré ses cinquantecinq an&, eut un bond de chat démesuré. Il mit la main à la clé d'une armoire ménagée dans le corps des bibliothèques, et l'ouvrit toute grande.

— Regarde, Bernard, regarde ! s'écria-t-il, montrant sur les étagères vingt liasses de papiers retenues par des ficelles.

— Eh! bon Dieu! que sont ces paquets?

— Ces paquets, c'est V Histoire générale de V Église, siècle par siècle, presque année par année.

— Si elle est écrite...

— Justement, elle n'est pas écrite, il faut l'écrire, et toi seul est capable... La veille de sa mort, Barthet, qui ne parlait plus guère, trouva la force de me souffler à l'oreille ces quatre mots, les derniers qu'il ait prononcés : — « Peut-être, le petit Jourfîer... » — Au seuil de l'éternité, il s'occupait encore de son Histoire générale de l'Église.

— Alors, c'est M. Barthet, ce n'est pas vous?...

— Lorsque, il y a vingt ans, Barthet étant nommé Supérieur du grand séminaire, je fus appelé à lui succéder dans la chaire à' Histoire ecclésiastique, je dus plus d'une fois recourir à son expérience, solliciter ses conseils. Barthet n'y alla pas par quatre chemins, et, pour me servir efficacement, me livra ses cahiers, résumé de ses études sur la matière, de plus de trente ans de recherches minutieuses à Rome, à Paris, en Orient. Le but secret de Barthet était d'écrire, un jour, une Histoire générale de Vaglise où il infiltrerait les principes qui ont constamment prévalu dans l'Église de France.

— Ah I le brave homme I

— Malheureusement, si Barthet avait un esprit net, méthodique jusqu'à la minuti», son esprit manquait de la force nécessaire pour embrasser un vaste ensemble de faits et d'idées, et, après avoir esquissé le premier volume de son œuvre qui devait en avoir dix, il s'arrêta rompu de fatigue, noyé dans l'immensité de son sujet comme dans une mer, et ne sachant de quel côté tirer. Bien des années se passèrent. Un soir, j'étais ici dans ce cabinet, corrigeant à la lampe les épreuves d'une édition nouvelle de ma brochure contre les

LUCIFER i33

Institutions liturgiques de Doin Guoraiiger, quand paraît Barthet suivi de Rupert. Barthet ne me laisse pas le temps d'être surpris et aborde tout de suite le motif qui le détermine à venir avec son ami au faubourg des Verriers, à onze heures, lorsque Mireval dort d'un profond sommeil. Il s'agit de son Histoire générale de CÉglise. 11 ne veut pas mourir sans avoir achevé ce livre vingt fois repris, vingt fois abandonné. Ce livre sera une leçon pour le clergé garrotté par les Congrégations romaines, il sera une leçon pour le gouvernement, coupable d'avoir laissé faire les Congrégations. 11 importe au salut de l'Église de France que ce livre paraisse, et il paraîtra, si je consens, à l'exemple de llupert tout acquis à l'entreprise, à m'y associer à mon tour.

— Voyez-vous, ce Barthet, quelle ardeur!..

— Le lendemain même, Rupert et moi, nous travaillions chez notre ami. Le premier volume voulait

tre une exposition des efforts tentés par les Apôtres contre le monde romain, tant en Orient qu'en Occident. Mais, si les documents abondaient, particulièrement sur les luttes plus d'une fois orageuses entre Pierre et Paul à propos des Juifs circoncis, qu'il convenait d'admettre lans l'Église ou d'en rejeter avec dégoût, tout cela était •jnfus, troublé, et, suprême ennui! dénué de style absolument... Ah! le style, qui met des bandelettes aux œuvres de l'esprit et les embaume pour l'éternité!... Barthet, avec des dons incomparables de fureteur, de découvreur de perles précieuses, n'avait pas reçu le don littéraire, et moi j'écrivais comme un notaire. Tout naturellement, nous nous retournâmes vers Rupert, auteur, dans le Bulletin des Conférences, d'un Essai sur Massillon^ publié depuis h Paris avec quelque succès. Quelle déception, mon Dieu! Quand Rupert voulut, de sa petite phrase courte, jolie, un peu mignarde, trop calquée sur le modèle dangereux qu'il venait de «juitter, toucher aux grands siècles de début, où le christianisme dans l'œuf court à toute heure

le risque d'être étouffé par les hérésies pullulantes, comme l'Hercule des païens par les serpents, rien ne te peindra notre stupeur, à Barthet et à moi. Dans la mêlée violente des doctrines , dans la bataille féroce des hommes, car, si nous nous en rapportons à saint Jérôme, saint Paul ne fut pas tendre pour saint Pierre à Antioche, nous avions espéré entendre rugir un lion, et le long de chaque paragraphe c'était un rossignol qui chantait. Le croirais-tu, Bernard, devant ce langage de Rupert, qui me semblait manquer de respect au sujet, j'eus une démangeaison terrible de saisir la plume...

— Pourquoi ne l'avez-vous pas fait ?

— A ce moment, je fus cité devant la Sacrée Congrégation de Vlndex. Ma foi, je serai franc, je m'éch;ippai de Mireval pénétré d'un très vif sentiment de joie. A n'en pas douter, on me tirerait les oreilles à Home ; mais on ne m'y contraindrait pas à devenir un grand écrivain, et j'éprouvais un bien-être indicible à cette pensée. Barthet et Rupert se tireraient d'affaire comme ils pourraient; moi, je m'en allais.

— Oui , mais on revient de partout , même de Rome.

— A qui le dis-tu!... Par bonheur, en mon absence, mes deux collaborateurs, harassés, déçus, s'étaient dégoûtés de la besogne et n^ semblaient plus s'en préoccuper. Leur découragement était au point que, rapportant de la bibliothèque du Yatican^ où Son Eminence le cardinal-bibliothécaire Tosti m'avait très obligeamment permis de travailler, certains renseignements sur la vie politique des papes, en particulier de Grégoire VII, de Boniface VIII, d'Innocent III, de Jules II, je n'osai pas leur faire part de mes découvertes et les gardai pour moi sep^ discrètement.

— Ce ne fut pas bien, cela : il fallait vous servir des documents originaux que vous rapportiez de là-bas pour réveiller leur courage.

— Je fus capon, et je ne dis rien... Un matin, Rupert

LUCIFER " nç

tombe chez moi à l'aube. Il a lu la veille les pages : A propos fie saint Augustin, et il ne tarit pas d'éloges. Sans s'arrêter à tes doctrines, qui sont celles de Barthct, les siennes, les miennes, il trouve ton langage ferme, précis, d'une rare noblesse, et il soutient que le devoir m'incombe de te gagner à notre cause, car, si je le veux, l'écrivain de l'Histoire générale de tÉglise est trouvé. Il a couru éveiller Barthet à trois heures du matin et lui a lu « les pages admirables de l'abbé Jourfier ». Barthet est souffrant, il n'a pu l'accompagner au faubourg des Verriers ; mais Barthet me prie, me supplie de te voir, de te prier, de te supplier... Aujourd'hui, puis-je compter, mon cher Bernard?...

— Aujourd'hui, nous n'avons plus à la tête du diocèse M«' de la Marandière-Lucenay, qui nous estimait hautement l'un et l'autre ; nous y avons M»' Christian Fournier, qui ne nous aime pas.

— Alors, tu consens?

Joudier était dans l'huile bouillante.

— Mon cher maître, dit-il, vous m'avez reproché souvent, et avec raison, d'être resté trop laïque et vous avez appelé infirmité mon habitude déplorable d'apporter dans la vie ecclésiastique moins les allures discrètes, le langage doux, tempéré d'un prêtre, que les façons brusques, le ton tranchant, absolu d'un séculier. Jamais je n'éprouvai plus cruellement la vérité de cette observation qu'à cette minute même. Je suis honteux de vous l'avouer, mais vous qu'une grâce particulière d'en haut a créé prêtre, si profondément prêtre, vous ne devineriez jamais, quand vous m'ouvrez la perspective éblouissante de profiter des travaux de M. Barthet, de H. Rupert, des vôtres, pour rendre à notre Église dt France agonisante quelque signalé service qui la pousse à la résurrection, vous ne devineriez jamais dans quelles préoccupations mesquines, affreusement misérables, je me débats. Savez-vous à quoi je pense?...

— Et à quoi penses-tu, mon enfant bien-aimé?

i36 LUCIFER

— A toute espèce de choses basses, méprisables. Nous sommes fiers, nous sommes nobles, nous sommes désintéressés, et cependant il faut que notre esprit,'*fait pour le vol, trempe ses ailes dans la fange des ruisseaux. Je devrais m'élever avec vous, monter avec vous ; pas du tout, je demeure cloué au sol, et des idées pitoyables m'assiègent. — Gomment accepter l'hospitalité de l'abbé Goulazou?. . . Gomment oser introduire ma sœur ici pour y vivre dignement?... Comment recevoir mon neveu aux vacances?... Si je résigne mes fonctions de curé, je n'en reste pas moins ecclésiastique, et un ecclésiastique ne peut rien pour enrichir les siens, sauvegarder leur indépendance...

— Mon cher Bernard, pardonne-moi de réveiller des souvenirs pénibles. Gette maison où je suis, où tu hésites à venir demeurer avec M™^ Montagnol et Jean, fut donnée, en 1825, par ta famille à la mienne. Tandis que mon père travaillait à la Fabrique, ma mère en était concierge, et les Jourfîer voulurent nous mettre tout à fait chez nous. Il est vrai que, depuis cette époque, mon père dépensa à embellir ce coin quelques maigres économies et que les deux mille francs retirés de ma brochure contre les Institutions liturgiques ont été absorbés par l'achat d'une pièce de terre qui nous agrandit du côté de la Nive. Il n'en est pas moins vrai que cet immeuble fut à vous autres et que rien ne m'empêchera de te le restituer un jour... Quant à la fortune de Barthet, tes droits sur elle me paraissent bien plus évidents que tes droits sur ma maison.

— Mes droits?

— Pour répondre à ta franchise par une franchise égale, je te dirai qu'à mon avis, c'est plutôt à l'abbé Jourfîer que Barthet a laissé son héritage qu'à Tabbé Goulazou. Certes, Barthet avait conçu dès longtemps une vive affection pour moi, et des relations non interrompues de trente-cinq ans suffisent à expliquer sa donation. Mais pour qui a pénétré le caractère du doyen du chapitre de Saint-Optat, pour qui a connu l'obsti-

nation de ses idées, pour qui sait combien VHistoire générale de tEgfise lui tenait au cœur, les choses prennent une autre tournure. Il n'est pas admissible qu'en léguant sa fortune, Barthet se soit un instant 'àétaché de son œuvre, et, si, préférablement à tel autre ecclésiastique, à Rupert, par exemple, il m'a fait son légataire universel, c'est qu'il me savait plus près de toi, plus près de ton cœur que Rupert pour te convaincre et finir par t'attacher à nos travaux. Remarque, d'ailleurs, que le testament de Barthet est daté de l'avantveille de sa mort, et que, lorsqu'il a mandé M. Mouilleron, Rupert lui avait lu depuis peu de temps ton étude sur saint Augustin... T'en ai-je assez dit?

— Disposez de moi, je vous appartiens.

— Et tu écriras VHistoire générale de r Eglise?

— J'essaierai de l'écrire.

— Et tu viendras demeurer ici avec M™* Montagnol, avec Jean ?

— J'y viendrai.

— Ah ! tiens ! il faut que je t'embrasse.

Ils furent longtemps dans les bras l'un de l'autre.

— Je puis dire à Rupert d'ouvrir des démarches pour ton canonicat à la cathédrale? demanda Coulazou.

— Mon canonicat 1... Je n'y pensais plus... Mais au fait, puisque, grâce à M. Barthet, nous voilà à peu près sûrs de ne pas mourir de faim, est-il bien nécessaire que je devienne chanoine de Saint-Optat? Il me semble que la situation de prêtre libre me laisserait pour notre œuvre une indépendance précieuse.

— Gomment, tu quitterais le service actif de l'Eglise I tu ne serais plus attaché à elle par aucun devoir régulier!... Bernard, ajouta sévèrement Goulazou, si, en te retirant de Saint-Saturnin, je devais te précipiter dans la situation peu canonique d'un prêtre qui n'aurait plus rang dans le clergé du diocèse, mieux vaudi'ait rester à Saint-Saturnin... Et ta carrière d'ailleurs?

— Ma carrière est au faubourg des Verriers, avec votre père, avec vous, avec les miens... avec ceux-là.

Il montra les livres de la corbeille.

— Et at fec Dieu aussi à qui tu t'es donné, se hâta de dire Goulazou, étendant un bras vers la porte de la petite chapelle.

— Et avec Dieu aussi à qui je me suis donné, répétat-il lentement.

Il prit son chapeau.

— Tu t'en vas?

— Annoncez à M. l'archiprêtre Rupert que j'accepte ses bons offices auprès de Monseigneur. Je recevrai tout de ses mains, comme je reçois tout des vôtres.

D'un mouvement passionné, il saisit les mains de Goulazou et y colla deux lèvres de feu.

Ce fut le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge, que l'abbé Jourfier, nommé chanoine titulaire de la veille, vint occuper sa stalle dans le chœur de Saint- Optat.

Au temps où il circulait encore un vague souffle de liberté dans l'Église, où il existait encore des Officialités diocésaines dignes de ce nom, les chapitrés cathédraux avaient quelque raison d'être dans notre organisation ecclésiastique. Ils participaient à l'administration, rendaient la justice, et au besoin avaient qualité pour réprimander l'évêque, soit à propos de sa doctrine, soit à propos de ses mœurs. Nous sommes loin de ces époques de simplicité et de foi, de ces époques où, pour rappeler le mot de saint Boniface, « les prêtres étaient d'or, si

1rs calices «^talent de bois, b Aujourd'hui, les chanoines, sauf les offices qu'ils doivent chanter dans la cathédrale à certaines heures déterminées, se trouvent dégagés de leura devoirs anciens. Un chapitre n'est plus qu'une luxueuse inutilité entretenue à grands frais' autour de Monseigneur. Nulle besogne, surtout nul mot à dire. Sur les points les plus divers de l'édifice colossal de l'Église, la papauté, attirant tout à elle, exigeant tout le pouvoir, a serré l'écrou, et l'épiscopat s'est montré non moins rapace que la papauté.

Le chanoine Jourfier quitta Saint-Saturnin dans la première semaine d'octobre et vint s'installer, avec sa sœur et son neveu, sur les bords de la Nive. 11 n'avait pas fallu moins de trois mois à Coulazou pour faire agrandir sa maison, l'aménager intérieurement. Ce jour-là fut un jour de fête. La messe dite par l'archiprétre Rupert dans le petit sanctuaire, dont on avait élargi les murailles, les trois prêtres se réunirent en une vaste salle du rez-de-chaussée où l'on avait entassé les livres vaille que vaille et qui prit le nom pompeux de salle de la Bibliothèque ^ et, après une invocation à genoux, délièrent le premier paquet des € documents pour servir à une Histoire géné7'ale de r Église ». Le travail commençait. On ne sut plus s'en déprendre.

En dépit de ce que nous avons pu dire pour faire connaître le caractère tout d'impétuosité, de flamme de l'abbé Jourfier, le lecteur aura peut-être quelque peine à comprendre, après les hésitations que nous lui avons vues, l'ardeur qu'il déploya devant l'énorme besogne dont on le chargeait. Le premier volume de renseignements parcouru, il eut un mouvement des épaules superbe. Il ne se sentait pas le moins du monde accablé. Il voulut, pour avoir une idée complète de l'ensemble des recherches accumulées tour à tour par Barthet, par Rupert, par Coulazou, lire jusqu'à la dernière les paperasses des armoires, et l'hiver se passa dans celte étude nécessaire.

— Que c'est beau ! que c'est grand ! s'exclamait-il quelquefois.

— Dans tous les siècles, l'Église fut grande et belle, lui répondait Goulazou, courbé sur quelque bouquin au bout d'une longue table.

— Surtout aux premiers siècles, quand on y respirait à pleine poitrine, que le pape n'était pas le seigneur des évêques, mais leur frère, que l'Église n'était pas cette monarchie impérieuse, jalouse, où fidèles et clergé étouffent faute d'air, mais la radieuse république fondée par les apôtres, accueillante à tous, faite pour tous.

— Tu as raison : Rome a trop aimé la puissance.

— Il faudrait qu'elle y prit garde. La puissance dépasse les forces d'un seul homme quel qu'il soit, et celui qui veut toute la puissance la perd toute.

Au printemps, Jourfier, plein jusqu'aux bords de son sujet, saisit la plume et écrivit. Esprit aussi net que solide, il voyait pour ainsi dire son idée courir devant lui, et il la fixait rapidement par des mots. Il éprouvait un plaisir des plus*délicats à cet exercice de sa pensée coulant sur le papier, et il appréciait, en avançant, combien l'œuvre actuelle était plus haute à la fois et plus intéressante que les œuvres passées. Qu'étaient, en effet, ses articles du Bulletin des Conférences : A propos de saint Augustin, htude sur saint Bernard f comparés à V Histoire générale de l'Église? Jeux d'enfant d'un côté, efforts de l'homme de l'autre.

— Ah çà ! mais on ne te voit plus à la cathédrale, Bernard, lui dit un soir M. de Servies.

— Je suis trop occupé.

— Aurais-tu , sans me prévenir, donné ta démission de chanoine de Saint-Optat?

— Je ne ferai rien sans vous prévenir, soyez tranquille.

— Je ne veux pas te laisser ignorer que tes absences du chapitre ont été remarquées en haut lieu.

— Est-ce le R. P. Gussol qui les a fait remarquer, mes absences?

— Tu seras donc toujours hanté par les Jé.suitcs?

— Si ce n'est le R. P. Gussol, ce pourrait bien être son frère, le vicaire général Valette, le familier de la Résidence Saint-Ignace, le bras toujours levé de la Compagnie de Jésus sur le diocèse de Mireval

— On a prétendu que tu ne paraissais même pas à la cathédrale, quand ton tour était venu d'y officier.

— M. le chanoine Coulazou a la bonté de me remplacer.

— Si tu me demandais mon sentiment, je te dirais que je désapprouve d'une manière absolue que tu te fasses remplacer à Saint-Optat.

— Monsieur le comte, dans les choses intimes de ma vie sacerdotale, je ne sollicite jamais l'approbation de mes amis.

— Que tu es bien un Jourfierl

— Dois-je m'enorgueillir ou dois-je m'humilier?

— Tu dois t'humilier, Bernard, pour tout l'orgueil que tu me montres. /

— Vous aussi, l'homme que je respecte le plus, allezvous m'infliger le surnom de Lucifer?

M. de Servies le considérait avec une surprise mêlée d'inquiétude. Jourfier se tenait devant lui, la tête haute, les bras croisés sur la poitrine, un pas porté en avant. Les passions que couvait ce prêtre, en le tourmentant, le ravageant, le battant sans cesse sur l'enclume comme autant de marteaux, avaient-elles fini par étirer sa machine jusqu'à en modifier les proportions? le fait est qu'en ce moment le comte le trouvait grandi, démesurément grandi. Et ses traits, quelle colère sublime! Sous son front large, qui commençait à se dénuder, ses yeux lançaient, à travers des sourcils très marqués, très nourris, des éclairs fulgurants. Ses lèvres, imperceptiblement relevées aux coins, avaient une expression d'ironie suprême, sorte de défi qui venait de sa force, de cette force irrésistible de tout son être qu*il n'avait pas encore appris à contenir. M. de Ser-

i48 LUCIFER

vies, épouvanté au spectacle de cet homme terrible qu'il appelait avec tant de naïveté mon enfant, conçut de vaguer r^îgrets. Pourquoi s'était-il obstiné à faire un prêtre de Bernard?

— Promettez-moi, monsieur le comte, dit tout à coup Jourfier d'une voix singulièrement radoucie, comme si son regard perçant avait suivi la pensée de M. de Servies, promettez-moi, en dépit d'un orgueil dont je me corrigerai, de ne jamais, à l'exemple de mes ennemis, m'assimiler en quoi que ce soit à Satan.

Et, avec une émotion qui étranglait sa voix à chaque mot, il ajouta :

— Je suis , je veux être un prêtre très humble de la sainte Église catholique. Je prie Dieu d'avoir pitié de moi... J'ai eu tort, en effet, de me dispenser sans autorisation de reparaître à la cathédrale. Je suis chanoine titulaire de Saint-Optat, et je vous remercie de me l'avoir rappelé.

— Mon cher Bernard... balbutia M. de Servies, touché de cette soumission inattendue.

Jourfier lui montra sa table couverte de gros in-folios, de lourdes liasses de papier...

— Si vous saviez combien il est difficile de quitter tout cela !

Comme il l'avait promis, notre chanoine, durant quelques mois, fut très exact aux offices de la cathédrale. Pourtant l'effort devint de plus en plus pénible, et, un dimanche, ne songeant pas même à lutter contre ses dégoûts, il ne sortit pas de son cabinet. Il entendit bien le bourdon de Saint-Optat dominant la ville, dominant le faubourg de ses appels tonitruants; mais il l'entendit comme dans un rêve et ne bougea en aucune façon. Le travail intellectuel trop continu produit de ces ensorcellements. Coulazou, fidèle aux moindres obligations de sa charge , eut beau frapper, appeler à la porte de la Bibliothèque, Jourfier, qui s'était enfermé à clé, ne répondit pas. Il racontait à ce moment les persécutions contre les premiers chrétiens, et il appar-

LUCIFER i43

tenait entièrement à son sujet. En vérité, il lui importait bien que le chapitre, pour la célébration d'une grand'messe pontificale, à la Pentecôte, allât chercher Me'" Christian en son palais épiscopal et le conduisît processionnellement à Saint-Optat ! Lui, demeurait attentif au martyre de Pierre, au martyre de Paul, sacrifiés peut-être l'un près de l'autre, peut-être à la même heure, dans la plus exécrable folie de Néron, et il écrivait, écrivait, écrivait...

— Si je dois poursuivre la besogne que l'archiprêtre et vous n'avez pas craint de me jeter sur les bras, il est nécessaire que vous me fassiez dispenser des exercices du chœur, dit-il un jour à Goulazou, rejetant la plume d'un geste découragé.

— Rupert, sans cesse occupé de toi et de ton œuvre...

— Pardon, de notre œuvre...

— ... Et de notre œuvre, Rupert a vu Monseigneur hier et lui a touché un mot de cela. Il n'est pas au pouvoir de l'évéque de t'accorder une dispense absolue...

— Et pourquoi, s'il vous plaît?

— Parce que toi seul es capable de te relever d'un devoir que tu as librement accepté. Le voudrais-tu, Bernard ?

— Certainement, je le voudrais I

Goulazou marcha vers la table; d'un tour de main rapide, il ferma dix volumes étalés çà et là et les replaça sur les rayons de la bibliothèque. Jourfîer, la mine sombre, crispée, le suivait des yeux. Les livres rangés, Coulazou, très pâle, mais fort calme, revint, recueillit un à un, un peu partout , jusque sur le parquet, les feuillets fraîchement écrits de V Histoire générale et les mit en ordre avec minutie. Comme il allait enfouir le paquet dans un tiroir, Jourfier, dont on touch lit l'âme imprudemment, eut un bond de fauve, et, d'un coup de griffe , arrachant au chanoine les pages, qui se déchirèrent :

— Vous me direz, je suppose, ce que signifle...

iU LUCIFER

— Gela signifie que tu es prêtre et que je veux que tu restes prêtre.

— Vous voulez ! C'est peut-être vous avancer beaucoup.

— Bernard, le travail t'a donné la fièvre.

— C'est votre faute.

— Mon enfa.it... mon enfant... gémit le chanoine. L'effort sur lui-même avait été trop grand, toutes ses

forces y avaient péri, et il s'affaissa sur une chaise. Jourfier eut la cruauté de ne pas accourir. Fiché dans les lames du parquet, retenant dans ses doigts plus durs que des crampons de fer les feuilles où il avait raconté la plus effroyable des persécutions, il regardait, en proie à une fureur stupide, et n'avait pas un mouvement. Dans le trouble de son esprit, surexcité par les veilles, il lui semblait qu'on venait de lui faire affront, et sa nature indomptée s'était mise sous les armes irrésisti- Dlement. A cet instant, la porte de la Bibliothèque s'entre-bâilla, et l'archiprêtre Rupert s'insinua dans la pièce doucement.

— Vous êtes malade, mon ami? demanda-t-il, frappé de l'extrême accablement de Coulazou.

— Ce n'est pas moi, répondit-il, c'est Bernard...

— Comment, je suis malade, moi?

— Tu l'es, reprit Coulazou d'une voix ferme. Et, s'adressant à Rupert :

— Mon cher archiprêtre, nous avions fait un beau rêve, mais Dieu né veut pas qu'il se réalise. En ce monde, il en va souvent ainsi des plus nobles, des plus louables entreprises. Résignons-nous,

— Alors, V Histoire générale?...

— \J Histoire générale de ï Église^ où Barthet dépensa sa vie, où nous avons en partie dépensé la nôtre, no sera jamais écrite. Pourquoi ni Barthet, ni vous, ni moi, n'eûmes-nous pas assez de talent l

— Mais lui ! lui t

— Lui, en effet, pouvait tout, et les cent premières pages écrites nous disent si nous nous sommes trompés

LUiCIFER 445

en le choisissant. Par malheur, Bernard n'est pas un homme comme les autres, il ne sait rien faire modérée ment, paisiblement. La fureur avec laquelle il «^ s'est précipité dans le travail a amené chez lui un état singulier d'irritabilité nerveuse qui, si l'épreuve se prolongeait, finirait par me donner des craintes pour sa santé. J'ai remis les hvres dans la bibliothèque, et naon avis est qu'il faut attendre.

L'archiprêtre alla vers Jourfier, et, lui effleurant le bras légèrement :

— 11 me faudra donc mourir, mon cher Bernard, sans avoir vu paraître notre Histoire?

— Je ne comprends pas, articula l'autre, réveillé en sursaut à ce contact qui le fit frissonner.

— Alors, réellement, vous n'êtes pas souffrant?

— Souffrant! A aucune époque de ma vie, je ne me suis senti ni plus de vigueur de corps, ni plus de vaillance d'esprit. Voulez-vous en juger? Lisez ceci.

Et il lança, tout ébourifl'ées sur la table, les feuilles de papier collées à ses doigts. Rupert tendit une main avide; mais, avant qu'il eût saisi les pages, Goulazou s'en était emparé et avait réussi à les glisser dans le tiroir demeuré entr'ouvert.

— Monsieur! gronda Jourfier, se ruant vers la table. Goulazou, qui 3.vait refermé le tiroir, en tira la clé

vivement et, l'ofl'rant à l'archange Lucifer qui l'enveloppait de ses ailes, dont le souffle embrasé lui brCdait le visage :

— Je te défie bien, mon Bernard, lui dit-il d'une voix où passèrent des notes célestes, je te défie bien, quand c'est moi qui te le défends, d'ouvrir le tiroir de cette table.

Jourfier saisit la clé âprement et l'engagea dans la serrure.

— Monsieur l'abbé î s'écria Rupert.

— Laissez-le, monsieur l'archiprêtre; je le connais, il n'ou Tira pas le tiroir.

Jouriler se retourna ; ses traits étaient détendus,, et la

i46 LUCIFER

flamme qui les injectait tout à l'heure venait de s'étein dre soudainement. Un petit bruit se fit entendre : la clé du tiroir, s'échappant de ses doigts, tombait sur le parquet.

— Mon enfant!... sanglota Coulazou, les deux bras tendus.

Jourfier cacha sa tête dans la poitrine de son ami et pleura.

Le point est délicat, mais il s'impose à nous, et ce serait manquer de respect à notre sujet que de ne pas en aborder loyalement les difficultés. Gomment d'ailleurs expliquer les violences extrêmes de notre principal personnage, ses apaisements subits, les bouleversements de son humeur, si nous ne nous hâtions de toucher un mot de la condition exceptionnelle, extra-humaine où rÉglise condamne le prêtre à vivre. Assurément l'abbé Jourfier, de race énergique, obstinée, entière, se trouvait disposé de nature à l'exaltation, et des penchants irrésistibles le poussaient vite à la fureur. Mais nous n'en pouvons douter, cette fougue surabondante du caractère se fût singulièrement apaisée, s'il lui avait été donné de s'épandre dans les tendresses de la famille. Entre la femme et l'enfant, la folie des nerfs n'est pas plus possible que l'aberration de l'esprit; ces deux termes sublimes de la vie redressent l'homme, le ipaintiennent dans la force et dans la dignité. Le malheur de Jourfier fut d'entrer dans l'Église. Les premières années du sacerdoce se passèrent dans une sorte d'inertie morale, d'inconscience à peu près absolue de lui-même. La rude éducation du séminaire le portait encore, et il ne pensaityne sentait rien par son propre esprit; il sentait, il pensait par l'esprit qu'on avait insufflé en lui. Un jour

h Blancmoiitiers, il dut offrir riio^pîtalilé à l'abbé Vipfnerte, interdît, et écouter ses confidences. Un immense écroulement se fit dans son âme : pour la première fois, il entrevoyait le péril de sa situation de prêtre, auquel il ne lui était jamais arrivé de songer auparavant. Son effroi fut tel, que lui, jusque-là très calme, très ferme, à partir de ce moment, tremblait de tous ses membres lorsqu'une femme, fût-ce la dernière des paysannes, l'appelait au confessionnal. Qu'il lui aurait été doux de fuir au sommet neigeux des Gévennes-Hautes et de n'en redescendre jamais !

Après des années d'agitation, de trouble, de bouleversement intime qui avaient plus d'une fois menacé sa vie, — un jour, attentat inconnu de tous, même de Coulazou, Jourfier, égaré par une douleur sans nom, la tète perdue dans la fièvre, n'avait-il pas de ses deux griffes essayé de s'ouvrir la poitrine pour éprouver si son âme désespérée s'en échapperait, — après des années effroyables, notre martyr, pris au piège de l'Église, vit poindre comme un commencement de repos. Il en était là, aspirant un air nouveau, les bras levés vers le ciel en un élan de reconnaissance, lorsque Coulazou, dominé par son idée fixe, le jeta dans l'immense labeur de Y Histoire générale de tÉglise, et cela sans nulle préparation, violemment. Le Bœuf muet de Mireval se laissa charger outre mesure, sans se plaindre, et marcha d'un j)ied sûr dans le sentier tracé jadis par le chanoine Barthet et l'abbé Hupert. Malheureusement, le cerveau de Jourfier, à peine remis des secousses d'une chasteté conquise au prix de son sang, s'enflamma dans l'excitation d'un travail sans trêve, et l'ennemi qu'un jour^ dans son jardin de Saint-Saturnin-les-Murs, Il se vantait d'avoir terrassé, reparut. Quel désespoir I Quels gémissements furieux! Lui, en tout partisan d'un ordre parfait dans le domaine des choses et dans le domaine des pensées, lui qui avait une conception si haute de Ih sérénité dans une vie adonnée aux devoirs austèies, aux devoirs religieux, les plus nobles des devoirs, il se trou-

vait encore exposé aux assauts de la chair, aux assauts de Satan, acharné à le traîner dans la boue, à lui ravir ensemble et sa dignité et sa vertu! Quand, à l'exemple de Marie-Madeleine, aurait-il rejeté hors de lui les Démons qui le dévoraient?

Une nuit, tout le monde dormait dans la maison. Lui s'était attardé sur les livres selon son habitude. Soudain, suffoqué par des chaleurs intolérables qui lui montaient à la gorge comme des flammes, il alla à l'une des fenêtres de la salle de la Bibliothèque et l'ouvrit... On était en janvier. La nuit était froide, mais d'une limpidité admirable. L'air très vif le releva d'un demi-é.vanouissement et rétablit dans son front brûlant la marche interrompue de sa pensée. Il vit là-bas Mireval, où la lune, à chaque minute, semblait s'amuser à dérouler tour à tour des ombres très noires, puis de magiques clartés; il vit à dix pas la Nive, sous les jeux de la lumière, tantôt Achéron bourbeux, tantôt rivière éblouissante, charriant le ciel avec ses nuages flottants, ses étoiles brillantes et pointues comme le fin bout d'une myriade d'épées... Jourfîer regardait la Nive, il la regardait obstinément. La vue de l'eau, où passaient, plus étincelants que des écrins, des tas de neige arrachés par le courant aux campagnes environnantes, lui faisait éprouver une délicieuse sensation de fraîcheur. Brusquement, par un bond de montagnard, il sauta de la fenêtre du rez-de-chaussée, haute de trois mètres, dans le jardin, et marcha devant lui d'un pas effréné. Où courait-il? Gomme saint Bernard, son patron, habitué à calmer dans les eaux glacées d'un lac voisin de l'abbaye de Clairvaux « les soulèvements de sa bête frémissante sous le joug », allait-il, lui aussi, se jeter dans la Nive ?

« Mon Dieu ! hâtez-vous de me secourir, Domine^ ad adjuvandum me festina », murmura-t-il.

Et il se précipita.

Tanv d'héroïsme eut sa récompense : à la longue, Jourfîer, depuis si longtemps armé contre lui-même,

goûta les prémices de l'apaisement. Le cœur, fort mal traite dans la bataille, demandait la paix. Ce fut une grande douceur de la lui accorder. On respira les premières bouffées d'air libre. Quel enivrement! Ce fut surtout aux conseils de Rupert que Jourfier dut d'entrevoir la délivrance. Ce grand vieillard, aussi robuste à soixante dix ans qu'un chêne du Bournat, avait sans doute dans sa jeunesse subi la tempête du sang et découvert peut-être quelque moyen de n'y pas périr. En dépit de Coulazou, difficile à convaincre, car, préservé de l'aiguillon de la concupiscence par sa chétivité physique, l'intelligence complète de l'homme devait toujours lui échapper, l'archiprêtre fut d'avis que Bernard n'abandonnât pas l'œuvre commencée. Après la fièvre ardente, trop ardente du travail, le livrer soudain à l'oisiveté serait éviter un danger pour tomber en un autre coup sur coup. 11 convenait de modérer l'action du cerveau de Bernard, mais il fallait se garder de vouloir arrêter cette action. Les réactions extrêmes étaient dommageables infailliblement. Bernard conquerrait la tranquillité sereine, où lui-même, Rupert, était parvenu au cours des années, si, à son exemple, il avait la volonté ferme de mieux équilibrer son hygiène, de ne pas donner toutes ses heures à l'esprit, d'en attribuer quelquesunes au corps. Dans la primitive Église, les prêtres travaillaient, avaient des métiers, ce qui ne les empêchait pas d'évangéliser les nations. Les moines, ceux du moins qui s'étaient interdit le travail de leurs mains, trouvèrent inscrites dans la règle toute espèce de violences à exercer contre leur chair misérable : des génuflexions interminables, des jeûnes cruels, la discipline meurtrière, et, quand tout cela ne suffisait pas, la lancette qui faisait jaillir le sang.

— Cette opération, qu'on qual.IIc dans nos vieux livres par ces mots : — « Diminuer le moine, mmMeremonacAMwii, me fait horreur, poursuivit l'archiprêtre de Saint-Optat.

— Cependant, quand la vertu peut dépendre... murmura Coulazou.

— Puisque nous ne sommes que trois prêtres ici, j'achèverai ma pensée : môme pour ravir la créature humainb jusqu'au ciel, on n'a pas le droit de la mutiler.

— Vous avez raison, monsieur l'archiprétre, s'écria Jourfier : la plupart des fondateurs d'Ordres, par des règles barbares, attentèrent à l'homme et attentèrent à Dieu.

— Mon cher Bernard, lui dit Rupert avec un intérêt attendri, je devine ce que vous souffrez. Je vous promets le repos. Mon âge m'a permis de connaître votre père, même votre grand-père, et je m'explique, en me rappelant vos parents, le retard que la nature met à mourir en vous. Elle mourra, elle est peut-être près de mourir, et les muscles et les nerfs, ces chaînes écrasantes, tomberont. En attendant, pour favoriser une pacification prochaine, évitez les veilles, évitez le recueillement trop absorbant de la pensée et montrez-vous attentif à nos cérémonies de Saint-Optat. Rien ne saurait être indifférente Une cure complète. Croyez-moi, vous éprouverez un soulagement très doux dans la diversité des occupations. Dieu ne vous a pas fait pour une chose unique, il vous a fait pour mille choses à la fois, et vous êtes responsable de toutes vos aptitudes devant lui. Ne vous claquemurez pas au faubourg des Verriers ; de temps à autre, prenez votre élan vers le Col de l'Ermitage, vers le plateau du Bournat. C'est en les escaladant avec rage que je trouvai le calme dont vous avez besoin. Marchez, marchez sans cesse, marchez jusqu'au harassement de votre poitrine et de vos jarrets. La paix pour vous réside sur les pics escarpés; ceignez-vous les reins et partez.

— En effet, monsieur l'archiprétre, c'est pour moi que le Psalmiste a écrit ce verset : — « J'ai levé les « yeux vers la montagne, car c'est de là que me viendra < le secours, levavi ocuios meos in montem, unde veniet « auxilium mihi. »

>i. — Un souvenir, reprit Rupert. Lamennais, vous le savez, suscita d'incroyables enthousiasmes dans le

LUCIVEA 451

clergé de France vers la lui de la Restauration. Je puis l'avouer, je fus, parmi les prêtres du diocèse de Mireval, un des premiers subjugués. Je voulus voir ce grand homme dont le génie m'éblouissait, et j'obtins de mon évêque l'autorisation d'entreprendre un voyage à Paris. Vous ne devineriez jamais en quel ^tat je trouvai le célèbre auteur de VFssai sur l'Indifférence, quand il me fut accordé de pénétrer chez lui en un pauvre appartement de la rue Monsieur-le- 1 Prince.

— En quel état le trouvâtes-vous? demanda Jourfior. ,

— Lamennais était en bras de chemise, un fleuret à la main...

— Un fleuret! s'écria Coulazou.

— Il faisait deux pas, deux pas très sonores sur le parquet, puis tirait à pleine arme contre la muraille, dont le papier pendait déchiré.

« — Mon Dieu! » m'écriai-je, ivre d'étonnement.

« Lamennais se retourna et me montra une face longue, maigre, un peu jaunâtre, toute ruisselante de sueur. Je demeurai interdit.

f — Vous ne vous attendiez sans doute pas, me € dit-il, quand l'ecclésiastique qui m'avait introduit e m'eut présenté à lui, vous ne vous attendiez sans « doute pas à voir Lamennais sur le terrain. C'est uk « duel à mort, monsieur l'abbé.

f — Un duel?... demandai-je, ne comprenant pas.

« Il me regarda d'un œil profond; puis, à bout portant :

« — Comment vous y prenez-vous pour vous conf server chaste, monsieur Rupert? Moi, voilà ma re- « cette, et, le cas échéant de la tentation, je vous conf seille de l'essayer. La femme ne résiste pas au • fleuret. »

Tous trois demeurèrent silencieux. Enfin Coulazou» relevant sa tête penchée :

— Une escrime folle, des courses exténuantes, dit-il, ne valent guère mieux, pour dompter Satan sans cesse en révolte chez la créature humaine, que la saignée répugnante dont vous nous parliez tout à l'heure, mon cher Rupert. Ces moyens paraissent différents; ils sont les mêmes dans le fond. Je préfère, à tant de violences, à tant de brutalités exercées sur ce pauvre corps fait à Timage de Dieu, les exercices plus doux de la prière, de l'abstinence, du recueillement. J'ai entrevu, moi aussi, le chemin dangereux de la jeunesse; mais au lieu de lever mes yeux vers la montagne, je les ai levés vers le Seigneur, « duquel vient réel- « lement le secours, auxilium a Domino qui fecU « cœlum et terrain. »

— Mon cher Bernard, se contenta de dire Rupert, moi, j'ai vaincu mon corps par la fatigue.

— Moi, mon enfant, riposta Goulazou, j'ai vaincu mon corps par la prière.

— Et si la chasteté était un mal? s'écria Jourfier, bondissant par-dessus les faibles obstacles qu-'on lui opposait comme par-dessus des barrières trop fragiles pour le contenir.

— Songeriez-vous à enfreindre la loi qui, à elle seule, constitue presque toute la discipline de l'ÉgUse? lui demanda Rupert épouvanté.

— Je ne songe à enfreindre aucune loi, et pour vous rassurer tout de suite, monsieur l'archiprêtre, je vous le jure, vous me verrez mourir avant de me voir déserter mon ordination... Mais, enfin, si cette chasteté cruelle, dont nous ne pouvons parler sans une révolte des entrailles, qui nous rend hagards et pantelants, qui nous cloue au gibet de la croix toute la vie, était un mal? Ce qui est inutile...

— Bernard! interrompit Goulazou.

— Ce qui est inutile est mauvais, insista-t-il, incapable de se déprendre de son idée, et la chasteté me parait aussi inutile à la marche de l'Église qu'à son triomphe définitif ici-bas. Une chose m'a frappé en étu-

diant les documents pour V Histoire générale, cesi la situation des femmes à l'aurore du christianisme. A cette époque radieuse, les femmes sont partout; elles aussi deviennent de rudes ouvriers « de la vigne nouvelle », et elles accompagnent les apôtres, comme précédemment elles accompagnaient Jésus. Et à ce propos, quand Pierre renia, quand le bien-aimé Jean s'enfuit, les femmes restèrent inébranlables; rien ne put les éloigner du Nazaréen, ni au moment de sa passion, ni au moment de sa mort. Souvenez-vous de ces légions de patriciennes que saint Jérôme entraîna à sa suite en Judée. Il est impossible d'oublier Mélanie, issue de la famille impériale, dont les vertus éclatantes atteignirent l'univers pvaïen au cœur et le poussèrent si vivement à Jésus-Christ. Les femmes ne se mêlent en aucune façon aux hérésies, cette lèpre des premiers jours; elles sont au culte, qu'elles embellissent, qu'elles créent pour ainsi dire. C'est à leur présence assidue dans les catacombes d'abord, plus tard dans les sanctuaires jaillis du sol où ils se cachaient, qu'il faut rapporter mille choses touchantes de nos cérémonies. — c Les « femmes me conseillaient », a écrit le grand saint Ambroise. Et quel héroïsme elles déployèrent à travers les persécutions! Plus faibles que l'homme, j'affirme qu'elles furent plus fortes que lui devant les bétes du cirque, qu'elles, elles seules, élevèrent la mort chrétienne à cette hauteur sublime qui fît tomber le glaive des mains du bourroau.

— Nous sommes de ton avis, les femmes furent admirables, dit Coulazou.

— Elles le sont toujours. Je me demande ce que deviendrait l'Église sans elles... Une antique cité en ruines, un désert immense...

— Prenez garde! interrompit Farchiprètre d'un ton de reproche.

— Oui, je vous comprends, et je crois comme vous à rÉglisfc éternelle; mais je crois aussi à l'éternel dévouement de la femme, attachée à l'Église depuis le Cal-

vaire, qui continue à nous amener ses enfants, en attendant de nous amener son mari.

— La femme est la tentation, la femme est le danger, la femme est le souvenir de la première chute ! s'écria Coulazou.

— Le moyen âge a même prétendu qu'elle était le Démon lui-même, « une personne tout à fait infâme », et a séparé le clergé d'elle violemment. Eh bien, moi, puisqu'il m'est donné de parler à cœur ouvert, que d'ailleurs nulle autre oreille que vos oreilles amies n'entendra mes paroles, je vous l'avouerai, dans cette séparation de deux êtres créés divinement pour être unis, je démêle moins, de la part de ceux qui la consommèrent, des motif religieux que des motifs humains. La papauté, de plus en plus forte, tendait de plus en plus à la domination, et Grégoire YII, le terrible fondateur de la loi disciplinaire de chasteté dans l'Eglise, se débarrassa de la femme, convaincu qu'il allait obtenir désormais des soldats mieux aguerris, plus farouches, plus capables de se sacrifier à sa cause, oui, à sa cause, qui n'était ni la cause de l'Eglise, ni la cause de Dieu. Il faut y mettre quelque bonne foi et nous rendre à l'évidence : au moyen âge, dans les demi-ténèbres de ces siècles barbares, les papes furent plutôt des princes que des pon tifes, et ils se montrèrent constamment plus préoccupés des intérêts de la terre que des intérêts du ciel. A mon avis, la chasteté naquit de cet âpre désir, moyennant une armée bien disciplinée, d'étendre le pouvoir apostolique jusqu'aux extrêmes limites du monde, de le faire peser plus particulièrement sur la tête des rois, afin que, dans leur humiliation, le pape parût plus grand qu'eux tous. Faut-il vous rappeler la bulle folle de Boniface VIÏI, Unam sanctam, revendiquant la possession de l'univers pour les pontifes romains? La chasteté, — notre chasteté, la vôtre, la mienne, — est liée à cette œuvre énorme de Rome bataillant pour sa suprématie parmi les nations; voilà pourquoi elle demeure à mes yeux plus une affaire politique qu'une

inspiration venue d'en haut, et pourquoi, faute de conviction, je ne subis pas mon supplice avec tranquillité.

— Dans ce que tu nous avances là, je démêle bien des erreurs, mon enfant, dit Goulazou, attristé.

— Les prêtres se mariaient-ils aux premiers temps de l'Église et même plus tard? riposta Jourfier.

— La chasteté n'en était pas moins estimée comme un état plus voisin de la perfection que le mariage...

— Oui ou non, vers le milieu du onzième siècle, saint Léon écrivait- il, dans uneépître àParménien : — « Nous c professons pleinement, omnino profîtemur, qu'il n'est c point permis à l'évêque, au prêtre, au diacre, au c sous-diacre de négliger sa femme pour cause de ref Hgion? >

— Nous vous accordons que saint Léon, en effet, écrivait ces paroles mémorables à Parménien, vers le milieu du onzième siècle, articula lentement Rupert. Mais en quoi ces paroles mémorables prouvent-elles que la chasteté, instituée moins par l'autorité de l'Église que par la tradition, n'ait pas été une loi sage, une loi préservatrice, une loi qui a communiqué au corps ecclésiastique en voie de formation la force de durer jusqu'à nous? Il se peut que certains papes trop ambitieux aient tiré parti, pour leur domination terrestre, des bataillons que leur soumettait plus déterminés que jamais la pratique d'une vertu surhumaine. Pourquoi nous en plaindre, si ces papes, croyant travailler uniquement pour eux, ont travaillé pour l'Église à leur insu? D'ailleurs, mon jeune ami, si nous nous rapprochons de nos temps malheureux, de nos temps d'orage, de soupçon, de lutte, je ne doute pas que vous ne conveniez avec moi de la belle tenue du clergé catholique à travers nos perpétuelles révolutions. La chasteté lui permet de voir couler le torrent de toutes les fanges sans s'y mêler, et il attend sur le rivage, car il sait hien qu'à lui seul est réservé l'honneur de devenir la ressource dernière, la suprême consolation de l'humanité.. P<îrnard, il faut vaincre, il faut dominer de

toute la force de votre nature puissante ce qui pourrait s'élever d'impur en vous... Ce combat, qui est le bon combat, ce combat que j'ai combattu, est digne de votre énergie, il est digne de votre probité, il est digne de votre religion. Vous aimez Dieu, n'est-il pas vrai?

— Je l'aime.

— Il faut l'aimer comme l'aimait ta mère, mon enfant, dit Goulazou.

— Ma mère!... Je tâcherai d'imiter ma mère en tout et pour tout, balbutia-t-il, pénétré d'une émotion qui soudain le fit trembler de la tête aux pieds.

— Et vous deviendrez un saint, mon ami, lui dit Rupert bouleversé.

— Ah! monsieur l'archiprêtrel...

— Souvenez-vous de saint Paul, de saint Jérôme, de saint Augustin; souvenez-vous de votre saint patron, le grand abbé de Glairvaux...

— Je me souviendrai d'eux, murmura-t-il avec la docilité d'un enfant.

— Ceux-là et bien d'autres avaient le sang impétueux, la nature facile aux tempêtes, ajouta Rupert. Ils vinrent à bout de Satan qui les traversait sans relâche, et se conquirent à Dieu.

— Promets-moi que tu te conduiras comme eux, mon fils, implora Coulazou.

— Je suis prêt à me couronner la tête d'épines 1 s'écria Jourfier, se précipitant vers ses amis d'un élan sublime, un élan de martyr courant à ses bourreaux.

Rupert et Coulazou marchèrent vers la porte de la Bibliothèque.

— Ne vous en allez pas, je vous en prie, sans me pardonner le scandale que j'ai pu vous causer, s'écria Jourfier-

— Que la paix soit avec vous, pax tibi! lui dit Rupert. Et il l'embrassa.

— Pax tibi! lui répéta Coulazou.

Et il l'embrassa.

Joiirfîer avait compris la vérité profonde de certaines observations de l'archiprétre Rupert; par un brusque eflbrt de volonté, il changea la conduite de sa vie. Désormais, le travail de nuit fut supprimé, complètement supprimé. Pour retrouver ces belles et bonnes heures silencieuses, où la plume courait d'elle-même sur le papier, il fallait attendre la pacification du cerveau, bouleversé par la tempête des sens et des idées. 11 fit des lectures, écrivit quelques pages dans la matinée sous l'œil vigilant de Goulazou, toujours debout à côté de lui pour lui montrer la bonne voie.

— Soyez mon guide, et, si la tentation me menace, aidez-moi à la repousser, disait-il avec un accent très doux de soumission.

— Ne crains rien ; ta es sauvé !

— Oh! pas encore....

— Continue de prier.

Il est certain que, depuis le jour où il avait dénoncé a ses deux amis les intimes tortures de son âme et de son corps, Tabbé Jourfier priait avec une extrême ferveur. Plus d'une fois, à Saint-Optat, abîmé au pied des autels, il crut ressaisir les enthousiasmes, les extases de sa jeunesse au grand séminaire, quand il était encore si pur, quand aucune pensée mauvaise n'avait encore effleuré, sali la virginité de son jugement. Oh ! que c'était bon de prier I Pourquoi avait-il négligé ses devoirs si légers de chanoine de la cathédrale, puisque la cathédrale lui restituait en partie le repos perdu, lui promettait de le lui restituer tout entier? Il viendrait à Saint-Optat chaque jour, il y chanterait les offices à plein gosier, à- plein cœur, <ii sa soufl'rance, et son supplice s'envoleraient aux voûtes avec sa voix.

Lorsqu'il lui était arrivé de se bercer de cet espoir

de délivrance, Jourfier sortait de la cathédrale allégé, rajeuni, et vaquait à des occupations faites pour prolonger son rêve. Tantôt, prenant la rue des Glarisses, il se dirigeait vers le grand séminaire, où il embrassait son neveu avec une effusion qui laissait Jean Montagnol abasourdi; tantôt, gravissant les bords du Gavet, vers le haut de la ville, il allait visiter un ménage pauvre de son ancienne paroisse de Saint-Saturnin-les-Murs, où il vidait sa bourse, trop indigente à son gré. De quel élan, après ces courses, qu'il poussa quelquefois jusqu'au Col de l'Ermitage, plus d'une fois jusqu'au plateau du Bournat, il regagnait le faubourg des Verriers! Il marchait tranquille, en paix, avec lui-même, s'avouant qu'il n'était pas si difficile d'être un prêtre honnête après tout. Un soir, il fut surpris, descendant des sources delà Nive, qu'il visitait de temps à autre parmi des rocailles inaccessibles, de se trouver en plein quartier des Sablons. Depuis des années, il évitait de passer dans cette partie de Mireval, où s'élevaient les bâtiments de la Compagnie de Jésus. Justement, il était dans la rue du Mûrier longeait la Résidence Saint-Ignace, le repaire de ses ennemis. Ses jambes, prévenues par une inquiétude subite, demeurèrent fixes. Il éprouvait la première atteinte d'un ressentiment qu'il avait pu croire anéanti, brûlé au creuset de ses dernières tortures, quand, la porte de Saint- Ignace s'entre-baillant, un petit homme en soutane, gros comme une noisette, roula sur le trottoir.

— Yous, monsieur le chanoine ! s'écria le R. P. Gussol, abordant Jourfier avec une exquise politesse. Est-ce que vous veniez nous voir?

— Non, mon Révérend Père, répondit-il, s'inclinant avec respect.

— Je vous trouve un peu pâle.

— Je descends du Bournat, et il ne serait pas impossible qu'une excursion trop longue m'eût un peu fatigué.

— S'il vous était agréable de vous reposer une minute...

— Merci, mon Révérend Père.

Et Joiirfier, ayant salué, doubla le pas. Mais le Jésuite, sautant comme un chat maigre, ne le quittait pas. Jourfier, qui était homme de bonne compagnie, marcha plus lentement.

— Vous travaillez toujours beaucoup, monsieur le chanoine? s'informa à brûle-pourpoint le Recteur de Saint-Ignace.

Jourfier, très étonné, n'eut pas l'air d'entendre.

— A quand le premier volume de votre Histoire générale de l Église?

— Je n'en sais vraiment rien, mon Révérend Père, balbutia-t-il, maudissant la longueur interminable de la rue du Mûrier, où l'on aurait le temps de lui fouiller l'âme jusque dans ses plus intimes replis.

- Si j'en juge par ce que j'ai lu de vous dans le Bulletin des Conférences, vous êtes un écrivain de grandes ressources, et je ne doute pas que vous ne réalisiez une œuvre remarquable. Tant mieux pour l'Église, qui a besoin de plumes vaillantes et... convaincues.

Ce dernier mot, tombant tout seul, comme séparé de la phrase, était lourd de malice et de méchanceté. Jourfier, résolu à dépouiller le vieil homme de colère, voulut ne pas compromettre les premières conquêtes faites sur lui-même, et articula d'un ton très calme :

— J'ignore s'il existe des prêtres capables de parler ou d'écrire sans conviction; pour moi, s'il m'est permis de mener mon œuvre à bout, à défaut d'autre mérite, elle aura celui de la sincérité.

— 11 se pourrait même que cette sincérité ne fût pas du goût de tout le monde?

— Dieu me voit et méjuge.

— Assurément... Mais Dieu nous invite tous, nous particulièrement qui sommes du sanctuaire, à la tolérance, à la modération, à la douceur... On vous accuse d'être un peu exitier dans vos opinions.

— Et qui m'accuse, je vous prie? interrogea-t-il, s'arrélant au milieu de la rue.

— Je vous en conjure, monsieur le chanoine, n'élevez pas si haut la voix.

Puis i\ ajouta avec un fin sourire :

— On va croire que nous nous disputons...

— Entre un religieux et un séculier, la chose n'aurait rien qui doive surprendre.

On était parvenu au quai de la Nive. Le R. P. Cussol, d'un mouvement presque affectueux, saisit la main de son jeune interlocuteur et, la retenant une minute :

— Il pourrait se faire, monsieur le chanoine, lui dit-il, que, dans ce trou de Mireval, si dénué de toutes les choses intellectuelles, il vous arrivât de manquer de livres. Voulez-vous m'autoriser, pour votre grand ouvrage, à mettre à votre disposition notre bibliothèque de Saint- Ignace? Nous avons pu acquérir dernièrement, dans une vente, des ouvrages que vous avez feuilletés plus d'une fois... Vous souvenez-vous du galetas de Moutiers?

Jourfier dégagea sa main et s'en alla.

L'été était venu, et le soleil brûlait tout, rôtissait tout, arbres et gens, dans l'étroite vallée de Mireval. Jourfier et Goulazou demeuraient enfermés durant la journée, ne sortant guère qu'à la nuit pour faire une promenade le long de la Nive à peu près à sec. La canicule effleurait à peine Jourfier, dont la peau fortement bistrée résistait mieux à l'incendie de l'atmosphère ; mais elle accablait Goulazou, éprouvé d'ailleurs par un malheur écrasant, la perte de son père, mort depuis un mois. A la pensée que Dieu, après lui avoir enlevé l'ancien contremaître, qu'il aimait avec la tendresse d'un fils, pouvait lui ravir le guide, le conseiller de sa vie, à cette pensée désolante, Jourfier sentait un morne désespoir s'emparer de lui. Etre séparé de Cou lazou^. Non, il ne survivrait pas au plus indulgent des maîtres, au plus dévoué des amis... Que faire?.., Rupert, qui, sur l'avis des médecins, depuis les grandes chaleurs, était parti pour Rozières, petite maison de cam-

pagne appartenant à l'archi prêtre, en plein Bournat, parut un matin de bonne heure au faubourg des Verriers.

— Pourquoi ne viendriez-vous pas passer quelques semaines à Rozières, mon Port-Royal du Bournat? dit-il, s'adressant à Goulazou.

— Quelques semaines ! s'écria Jourfier, alarmé à l'idée de demeurer seul.

— Je suis sûr que l'air très vif du plateau relèverait vos forces, continua Rupert.

— Et Bernard? demanda Goulazou.

— Bernard vous suivra.

Et, se tournant vers Jourfier :

— Mon cher enfant, nous partirons ce soir, avec la fraîcheur. Pour votre service à la cathédrale, ne vous en préoccupez pas : en ma qualité de doyen du chapitre, il m'est permis de vous accorder un congé, comme j'en accorde un à Goulazou.

Dans la solitude de ce plateau rocheux, un des points les plus abrupts, les plus désolés des Gévennes-Hautes, Jourfier, enfin maître de tout lui-même, dominateur superbe de son esprit et de ses nerfs, se remit au travail et donna en peu de jours une poussée énorme à VHistoire générale. Muni d'une poignée de crayons et d'un couteau, — un couteau à lame fixe comme un poignard, fabriqué autrefois par le père de Barthet et trouvé dans la succession du chanoine, — il s'en allait seul à travers les rocailles. Il goûtait une extrême joie à battre l'étendue, sous le soleil brutal qui l'inondait de sueur, qui le grillait jusqu'aux os. Quand il avait découvert un bouquet perdu d'yeuses rabougries, un mur de ferme projetant un peu d'ombre, une fente noire entre deux blocs, il s'asseyait et écrivait... Quel recueillement! quelle douceur! quel enthousiasme!... Parfois, allongeant un coup d'oeil sur les campagnes cévenoles, arides, nues, dévastées, il lui semblait voir les mornes Ihébaïdes de l'Egypte vers lesquelles, aux premiers âges, aux âges précisément qu'il était en train de ra-

conter, se précipita la foule des anachorètes, des moines, des cénobites, et son crayon volait sur le papier, esquissant un paysage de la Judée en Asie, du désert de Nitrie en Afrique, dressant sur pied d'un trait les figures colossales de Paul, d'Antoine, de Pacôme, d'Isidore, d'Arsène, d'Ammonius. C'est aux sources mêmes de la Nive, au fond du creux très frais d'où sourdait un filet d'eau mince et clair, qu'il écrivit cette page, une des plus touchantes de son livre, l'histoire tragique de la courtisane Zoé et du solitaire Martinien :

« ...Sous l'ingénieux prétexte de lui demander des « prières, Zoé s'est introduite dans la cellule du céno- « bite. Une fois dans cette place sacrée, où nulle femme « ne pénétra jamais, la courtisane laisse tomber sa « chevelure, dont le flot, en se déroulant, effleure la « poitrine nue de Martinien. Le solitaire tressaille. Zoé « lui fait une ceinture de ses bras. Martinien chancelle, « il va succomber. Zoé lui donne les plus doux noms « de la terre. L'amour, plus fort que le vin, grise le soft litaire, prêt à oublier Dieu. Martinien ne se reconnaît « plus lui-même. Martinien n'est plus Martinien. Tout à « coup, des branchettes de laurier-rose et des feuilles « sèches de palmier, recueillies pour faire bouillir sa a marmite, embarrassent les pieds de l'anachorète. « Martinien se baisse pour se débarrasser de ces en- « traves. Mais, ô miracle ! les lauriers roses, les pal- « miers prennent feu brusquement. Martinien revient à « lui, et, repoussant la courtisane qui l'enveloppe comme « un serpent, il plonge ses jambes dans les flammes « jusqu'aux genoux.

« — Que faites- vous là, mon Père? s'écrie Zoé.

« — Je veux voir, répond-il, comment je suppor- « terais les feux de l'Enfer, moi qui les brave en ce « moment.

« Zoé> touchée de la grâce divine, s'enfuit incontinent. « Comme la pécheresse Marie-Magdeleine, elle termina * saintement ses jours dans un désert de la Syrie.. »

Jourfior revenait à Rozir;res à U nuit tombante, toujours par des sentiers nouveaux, «enchanté de connaître le pays, surtout de se rompre de fatigue par des» courses exaspérées. Quels appels lui adressaient de loin ses deux amis demeurés au gîte! Et c'étaient des embrassades profondes, comme si l'on ne s'était pas vu depuis dix ans. On faisait une courte prière en commun sur le perron même de Rozières, puis on rentrait. Avant de souper, on lisait les pages nouvelles, chaudes encore des dernières idées de Bernard.

— L'abeille, selon son habitude, a butiné les fleurs de nos Cévennes, et pourtant je ne sais pourquoi, ce soir, le miel me semble amer, dit Goulazou après la lecture de la page consacrée à Zoé et à Martinien, page où *uurfier avait laissé percer comme un souvenir attendri de ses anciens déchirements.

— Ce miel est toujours le miel des forts, c'est le miel découvert par Samson dans la gueule du lion qu'il avait tué, s'écria Rupert avec transport.

Au train dont Jourfier menait la besogne, le premier volume de V Histoire générale de r Église, vu, revu, corrigé, recorrigé par nos trois ermites, fut achevé le 15 septembre.

— Mes amis, dit l'archiprêtre, s'emparant du manuscrit, je pars demain pour Paris.

— Pour Paris? interrogea Jourfier.

— Le libraire Thévenin, de la rue Cassette, qui édita les divers travaux de Coulazou et aussi mon Etude stir MassiUon, se chargerait certainement de publier Y Histoire générale. 11 faut que je le voie, que je discute avec lui les conditions auxquelles on pourrait s'entendre. Combien comptez-vous avoir de volumes, Bernard?

— Si l'on adoptait le plan de Barthet, l'ouvrage aurait dix volumes. ,

— Que Thévenin payera beletbien cent mille francs...

— Cent mille francs!

— Croyez-vous que nous allons faire cadeau à Thé- \enin de V Histoire générale?

•-• Je ne me préoccupe que d'une chose, moi, c'est qu'une fois achevé, notre livre paraisse et trouve des lecteurs.

— Que parles-tu de noire livre, mon enfant! dit Coulazou. A^o^re livret mais il n'a jamais existé, celui-là, et il n'existera jamais. Il s'agit de ton Histoire, de la tienne, entends-tu? de celle que tu écris seul.

— Et vous autres?

— Nous autres, nous sommes les manœuvres qui avons recueilli un peu partout les pierres et le mortier; toi, tu es l'architecte qui édifie le monument.

— Mon cher Bernard, intervint Rupert gravement, dans le cas où il vous paraîtrait dangereux d'accepter seul, devant les hommes et devant Dieu, la responsabilité des doctrines de V Histoire générale, nous sommes prêts à signer un livre auquel nous vous avons si vive ment incité.

— Si vous pensez qu'il puisse y avoir péril,- monsieur l'archiprêtre, j'accepte le péril tout entier, je le veux pour moi seul! s'écria Jourfier fièrement.

— Alors, vous me donnez carte blanche pour régler la question d'argent?

— Elle n'a aucune importance pour moi, répondit Jourfier.

— Ni pour moi, appuya Coulazou.

— Je partirai demain, répéta Rupert.

A la fm du printemps de 1865, le samedi avant la Trinité, le chanoine Jourfier, en plein travail, en pleine fièvre parmi les pontificats orageux, obscurs, sanglants de la plus noire période du moyen âge, éprouva une grande consolation : Jean Montagnol fut ordonné prêtre. N'ayant rien fait pour pousser son neveu vers la cléri-

cature, il goûta une jouissance d'autant plus délicate que, dans la vocation tout à fait instinctive de Tean, il voulut voir connme une bénédiction de Dieu accordée à sa famille, comme un pardon accordé à lui-même, entré dans l'Eglise si inconsidérément. Le ciel n'avait pas maudit les Jourfier. Après la première messe du nouvel ordonné, messe qui fut célébrée dans le pauvre sanctuaire de Sainte-Eulalie-sur-Nive, plein de souvenirs, et que servirent solennellement Jourfier et Goulazou, il y eut fête au faubourg des Yerriers. Ce fut un repas très modeste, auquel présida M"^^ Montagnol, le visage tour à tour souriant, tour à tour noyé de grosses larmes de joie. Cette mère pieuse, penchée en avant, dans cette attitude surprise, heureuse, ravie, que les peintres de la Renaissance ont donnée à la Vierge, assistant à côté de son divin fils aux Noces de Gana, ne savait que regarder son enfant, rendu par l'onction de la veille plus beau, plus grand, plus magnifique que jamais. Pour Bernard Jourfier, sans laisser éclater au dehors ses impressions intimes, il était non moins ému que sa sœur, et à plusieurs reprises ses yeux à lui aussi s'arrêtèrent sur la face de Jean qui l'éblouissait. Oui, manifestement, son neveu avait été élu, et il rayonnait, en ce jour où il lui avait été accordé de monter pour la première fois à l'autel, des grâces lumineuses dont Dieu fait resplendir les véritables vocations.

— A propos, mon cher Rupert, dit le chanoine Goulazou, voici les beaux jours arrivés, et nous ne tarderons pas à partir pour notre Port-Royal du Bournat. Si nous emmenions Jean avec nous?

— Jean ne nous appartient pas, mon âmi, répondit l'archiprêtre; il appartient à Monseigneur.

— Eh quoi! mon neveu va me quitter comme cela tout de suite? s'écria Jourfier. Il me semble que Monseigneur pourrait me le laisser quelque temps.

— Et à hioi aussi, Bernard, il pourrait me le laisser quelque temps, gémit M°" Montagnol, à laquelle personne n'avait songé.

— Au fait, reprit Jourfier, je ne vois pas pourquoi, quand sa mère et moi nous désirons le garder auprès de nous, Jean entrerait dès aujourd'hui dans le service actif de l'Eglise. A Rozières, il nous aidera tilans nos travaux... puis, un jour, il vivra de ses messes et dos quatre-vingt mille francs que doivent rapporter les dix volumes de l'Histoire générale. Aux termes du traité signé avec le libraire Thévenin, ne dois-je pas toucher six mille francs par volume, plus une prime de vingt mille francs à la livraison des dernières feuilles du manuscrit?

L'archiprêtre de Saint-Optat considéra Jean Montagnol, qui n'avait osé articuler un mot.

— Et toi, mon enfant, lui demanda-t-il, que voudraistu faire?

— Moi, monsieur l'archiprêtre, je voudrais bien... aller en Chine.

— En Chine! s'écrièrent simultanément Jourfier et Coulazou.

jyjme Montagnol éclata en sanglots.

— Alors, tu aimerais d'être missionnaire? poursuivit Rupert.

— Oh! oui, soupira-t-il, les yeux au ciel... Si vous saviez combien a été beau le martyre du R. P.Triadou, en Corée! On lui déchirait les membres avec la semelle de cuir, et il répétait à ses bourreaux : — « Encore! encore! » — Durant ma retraite pour me préparer à la prêtrise, j'ai lu les détails de cette mort admirable dans les Annales de la Propagation de la Foi.., Ah! si mon oncle, si ma mère me permettaient de partir pour la Corée!...

— Moi, je ne veux pas!

Ces cinq mots s'étaient échappés de la bouche de M™« Montagnol.

— Et moi, je te défends de quitter Mireval! ordonna Jourfier, dont la physionomie bouleversée eut l'expression presque méchante d'autrefois. Tu n'as donc pas réfléchi, fils ingrat, ajouta-t-il, que les missions de

MICIFER i67

l'extrême Orient a[)i),(iliennent toutes aux Congrégations?

— Le R. P. Triadou était Jésuite, articula l'angélique Montagnol.

— Et tu voudrais devenir Jésuite, toi?

— Ou Jésuite, ou Dominicain, ou Mariste... Je crois être fait pour la vie religieuse...

Une stupeur écrasante clouait Jourfîer sur sa chaise, pétrifié, muet. M^^^ Montagnol eut peur. Elle se leva et vint jusqu'à son frère.

— Bernard ! murmura-t-elle.

11 la repoussa d'un geste brutal; puis, se tournant vers Jean, qui s'était mis debout à son tour et se tenait à côté de sa mère :

— Tu vas m'avouer, et tout de suite, qui t'a insinué les folies dont tu me parles.

— Dieu seul, mon oncle, Dieu seul.

— Mais D'eu s'est servi de quelqu'un pour te convertir à des idées qui ne sont pas les miennes, qui ne doivent pas être les tiennes par conséquent.

Et, dédaigneux de la fête si touchante de ce jour béni entre tous, ne voyant dans Jean Montagnol que le neveu, oubliant le prêtre, cet homme, impatient de toute résistance, osa poser une de ses mains sur l'épaule du jeune abbé et le secoua à le renverser.

— Qui vous a prêché la retraite pour la prêtrise, au grand séminaire?

— Un saint, mon oncle... Oh ! un saint...

— Qui?

— Le R. P. de Lunaraye, provincial des Jésuites de Sylvanès.

Jourfîer dévisagea Rupert et Goulazou d'un regard qui eut quelque chose de fulgurant.

— Voilà les Jésuites, messieurs, leur dit-il. Dans cette tourbe de médiocrités qui encombrent notre grand séminaire, — les évoques doivent en prendre leur parti, ils sont condamnés à n'enrégimenter dans le clergé paroissial que des médiocrités, — dans cette tourbe se trouvé

i6S LUCIFER

par hasard un esprit charmant, que, durant des années, je me suis complu à cultiver, à orner, à travailler de cent façons pour le rendre plus digne de Dieu vers lequel il tendait irrésistiblement. Que font les Jésuites? M*"" Christian les ayant autorisés à pénétrer dans son grand séminaire, à y prêcher des retraites, à y prendre la direction des jeunes lévites à la barbe du véritable directeur, il serait de simple loyauté de ne pas trahir la confiance de l'évêque de Mireval et de lui laisser, pour le bien, pour l'éclat de son diocèse, les rares bons sujets que le ciel lui a envoyés. Les Jésuites ne l'entendent pas ainsi : ils font leur triage sur le volet, et Sa Grandeur ramasse les miettes, recueille les rebuts. Et quand je parle de la Compagnie de Jésus, j'entends parler des Congrégations en général, acharnées toutes à écumer les séminaires pour leur plus grande gloire et le plus grand abaissement du clergé paroissial. Que Dieu se montre dans la nue! Que son tonnerre éclate et ressuscite les évêques endormis I II n'est que temps.

— 0 mon oncle, je ne vous quitterai jamais^ balbutia Montagnol.

— Et remarquez-le, messieurs, poursuivit-il, sourd aux protestations du jeune prêtre, remarquez-le, je vous prie : dans le cas présent, pour les Jésuites, il y avait un stimulant particulier à tenter de ravir l'abbé Jean Montagnol à la vie séculière. L'abbé Jean Montagnol n'était-il pas le neveu, lé fils du chanoine Bernard Jourfier, de l'ancien desservant de Sainte-Eulalie, de l'audacieux qui, à Blancmoutiers, leva l'étendard de la révolte contre la Compagnie? Quel triomphe, quand on serait parvenu à détacher le neveu de l'oncle, le fils de son père, en l'engageant dans les voies contre lesquelles on avait dû si obstinément le prémunir ! Montagnol Jésuite, c'était Jourfier humilié, presque flétri. Et Saint-Ignace tout entier s'est dévoué à cette œuvre impie, à cette vengeance, caria vocation religieuse infiltrée jour à jour dans l'âme de l'enfant que j'ai élevé, dont j'ai pétri l'esprit à l'image du mien, n'est autre chose

LUCIFKR ifi9

qu'une vengeance exeiT.>o contre ma famille et contre moi...

Un bruyant coup de sonnette lui coupa la parole. Des voix éclataient dans le jardin. Au même instant, la domestique Martine ouvrit la porte de la salle à manger et cria :

— Monseigneur! Monseigneur I

L'évéque !... Tout le monde fut en l'air. Sauf Jourfier, subitement calme, on était un peu effaré. L'archiprêtre Hupert roulait et déroulait les bouts pendants de sa ceinture, ne sachant trop ce qu'il faisait, tandis que (^oulazou ôtait sa calotte de cuir bouilli à côtes luisantes, puis se la replaçait au sommet du crâne sans avoir conscience de ses mouvements. Jean, saisi, demeurait à côté de sa mère, qui le rassurait. Il faut avoir vécu parmi les ecclésiastiques pour se rendre un compte bien net de la terreur qu'inspire aux plus hardis, aux plus déterminés ce simple mot : Monseigneu7\ En Monseigneur réside une autorité immense, une autorité sans contrôle, toute l'autorité. Il est au pouvoir de Monseigneur de faire de vous le plus misérable des êtres, un prêtre interdit, quelque chose que chacun, dans le Biècle comme dans l'Eglise, rejettera du pied, une sorte de haillon humain qu'un mépris inavoué de tous, une haine de tous qui ne se connaît pas, poussera sans pitié vers l'égout.

Jourfier descendit les marches du perron et s'avança au-devant de Monseigneur. Rupert, Goulazou, Jean, M'"^ Montagnol venaient à quelques pas. L'évéque, enveloppé d'un nombreux cortège, où se montraient la tête rude du T. R. P. Salviati, prieur des Capucins, la face camuse du R. P. Gussol, la carrure athlétique du vicaire général Arthur Bourdinier de Luzemat, le profil effarouché de Marius Valette, l'évéque se dégagea du milieu de ses clients et, s'inclinant devant la sœur de Jourfier :

— Madame, lui dit-il, parmi les jeunes clercs de la dernière ordinaUon, l'abbé Jean Montagnol est le seul

qui soit ne dans ma ville épiscopale, le seul dont les parents habitent Mireval; aussi m'est-il bien doux, en ce jour unique et sacré, de venir, avec les dignitaires de mon diocèse, vous apporter mes félicitations. Dieu a béni une première fois votre famille, quand il a appelé votre frère au service de ses autels; il la bénit de nouveau en y appelant votre fils.

M""® Montagnol guida Monseigneur vers la salle de la Bibliothèque.

Tandis que Rupert et Coulazou, une minute intimidés, indécis, se mêlaient maintenant au flot débordant des habitués de l'évêché, Jourfîer, qui avait reculé de plusieurs semelles, demeurait seul en arrière de cette multitude aux costumes divers, la regardant non sans douleur envahir son cher faubourg des Verriers. Il lui semblait qu'on profanait sa solitude, son travail, et il en éprouvait comme une secrète indignation. Certes, la démarche de l'évêque méritait tous les éloges^ et les paroles qu'il venait d'adresser à sa sœur étaient d'une convenance parfaite. Mais encore Jourfîer aurait-il préféré que Monseigneur mit moins d'insistance à rappeler les bénédictions du ciel sur sa famille, à faire repasser sous ses yeux le drame intime et poignant de son ordination. Cet homme, d'un esprit très haut, avait cette petitesse incroyable : toutes les fois que le souvenir des siens était évoqué devant lui par un ecclésiastique, de quelque rang qu'il fût d'ailleurs, il voyait là, sinon une off'ense bien caractérisée, du moins la marque de dispositions peu bienveillantes à son égard. Sa famille, .dont l'activité s'était exercée dans une sphère bien différente de la sienne, restait le point chatouilleux de sa vie, et il ne pouvait souffrir qu'une main étrangère, fût-ce la main de son évêque, osât effleurer ce point du bout du doigt.

< Je pense bien, se dit-il, comme le dernier prêtre de la suite de Monseigneur disparaissait dans le vestibule, je pense bien que l'évêque de Mireval et ses fidèles acolytes Gussol et Salviati ne sont pas venus ici pour me

demander compte des votes de mon grand-père à la Convention nationale et des discours de mon père à la Chambre des députés... »

Cependant, Coulazou, Jean, M""® Montagnol, Martine, qui avait perdu la tête, dépouillaient toutes les pièces pour ap'provisionner de sièges la salle de la Bibliothèque. On en découvrit jusqu'à dix-huit, en y comprenant le fauteuil de l'orficiant, dans le sanctuaiie de Saint-Augustin. Naturellement ce fauteuil tapissé de drap rouge fut offert à Sa Grandeur, qui s'y laissa glisser avec un soupir de satisfaction Très gras marchant non sans difficulté il avait souffert beaucoup de traverser en plein midi tout un quartier de la ville, puis le Pont-Jourfier, puis l'Avenue-Colbert L'évêque assis, les vicaires généraux et les chefs d'Ordres saisirent des chaises et se groupèrent autour de sa personne sacrée. Le menu fretin, tant régulier que séculier, prit place au hasard, comme il put. Jourfier^ qui, d'un effort robuste, avait traîné sa table de travail, surchargée de livres ouverts, de feuillets fraîchement écrits, jusqu'à la muraille entre les deux fenêtres, se planta debout contre elle, le visage tourné vers Monseigneur.

— Et votre Histoire générale de l'Église, monsieur le chanoine, où en êtes-vous? lui demanda l'évêque.

— Gomment, Votre Grandeur sait?... dit Jourfier, évitant de répondre.

— J'ai vu le libraire Thévenin, lors de mon dernier voyage à Paris. Avant de devenir votre éditeur, Thévenin a été le mien. C'est lui qui publia autrefois mon Saint Bonaventure, et c'est lui encore qui publiera mon premier volume de Lettres Pastorales... Thévenin m'a appris que votre œuvre marchait d'un bon pas...

— D'un pas de géant, ajouta le R. P. Cussol.

— Le libraire Thévenin parle de choses placées hors de sa compétence et il a tort de croire ma tâche si avancée.

— Enfin, avez-vous, oui on non, attaqué dernière-

f72 LUCIFER

ment le cinquième volume? insista le Recteur de Saint [gnace.

Jourfîer, qui estimait inconvenante, dangereuse, l'intrusion des Jésuites dans ses œuvres vives, ne voulut pas entendre le R. P. Cussol, et comme celui-ci, en proie à une curiosité naïve à force d'être profonde, — la curiosité de la Compagnie, — comptant sans doute saisir au vol une phrase sur les papiers entassés, le titre d'un livre, que sais-je? s'avançait vers la table, il fit deux pas au-devant de lui, et l'arrêtant :

— Mon Révérend Père, lui dit-il, quand mon ouvrage sera imprimé, j'aurai l'honneur de vous en adresser un exemplaire.

M.°^ Christian, qui ne manquait ni d'esprit ni de malice, semblait dégagé de cette petite scène entre un chanoine de sa cathédrale et le représentant, dans son diocèse, de la toute-puissante Société de Jésus. Préparé peut-être à quelque éclat de Jourfîer, dont le caractère soupçonneux, violent ne tolérerait guère les questions insidieuses duR. P. Cussol, en attendant d'avoit tinter venir, à interposer son autorité suprême, l'évêque, penché vers M™^ Montagnol, causait avec elle en toute abondance de cœur. Jean, on le devinait, était l'objet de cet entretien très animé, car tour à tour les deux interlocuteurs se tournaient vers le jeune prêtre, le regardaient fixement, lui souriaient. La mère paraissait heureuse... Mais le R. P. Cussol avait repris sa place. Pas le moindre mot vif échangé dans la salle de la Ribliothèque ; toujours ce même susurrement de confessional, ce même murmurement de prières particulier aux réunions d'ecclésiastiques, chuchoteurs comme des femmes, bavards comme des pies. Décidément, le chanoine Jourfîer était son maître, il se gouvernait. Nous ne saurions affirmer si l'évêque fut surpris agréablement; il fut surpris, cela est certain.

— Maintenant, madame, dit Sa Grandeur., maintenant que le voilà prêtre, il faudra s'occuper de pourvoir votre fils d'un poste...

LUCli^iîR 173

— 0 Monseigneur, ne l'éloigncz pas trop de moi, interrompit la mère Je n'ai que lui.

— ^ Vous oubliez votre frère, madame, insinua méchamment le Recteur de Saint-Ignace.

— Moi, oublier mon frère!... articula la pauvre femme.

Elle s'était mise debout pour faire agréer plus respectueusement sa requête à Monseigneur. Au coup qu'on lui assénait, elle pâlit, chancela, retomba sur sa chaise.

— Ma mère ! cria Jean.

Jourfier s'élance, bouscule le R. P. Gussol, rejette les vicaires généraux, écarte d'un mouvement de son bras brutal, jaloux, l'évoque qui lui fait obstacle, et arrive à M°'e Montagnol, la tête renversée, les yeux mi-clos, noyés.

— Ma sœur! ma sœur! appela-t-il d'un accent de tendresse déchirant.

— Toi, Bernard, toi.... murmura M™« Montagnol, réveillée de son évanouissement à la voix de son frère bien-aimé

— Oui, moi, moi toujours, moi à jamais...

— Et Jean?

— Tu ne le vois donc pas!

Le jeune abbé se tenait à genoux sur le plancher, le front appuyé contre la chaise de sa mère.

— Mon enfant!... balbutia-t-elle.

Elle se pencha vers son fils et l'embrassa de toute la force de son cœur maternel, de son cœur alTolé par la crainte d'une séparation et qui ne voulait pas se déprendre de lui.

L'évêque s'était levé. Offensé par le spectacle d'épanchements pour la répression desquels scn caractère si haut, son autorité si étendue ne pouvaient rien, il se décidait à battre en retraite. Il lit un signe, et, sou le commandement de M. de Luzernat, le cortège se reforma. Sa Grandeur, pour ne pas avoir à saluer M™« Montagnol, étendit la main et la bénit.

i^é LUCIFER

— 0 Monseigneur! gémit-elle, ô Monseigneur!... Jourfier regardait l'évêque, se retirant, avec des yeux

où passaient des flammes sombres, des flammes rouges d'incendie. Il lui semblait qu'on venait de manquer d'égards à sa sœur, et toute sa nature, sa nature sauvage, se soulevait. Évidemment, c'était un nouvel aff'ront qui lui était infligé après tant d'autres.

— Monseigneur m'entendra, puisqu'il refuse de t'entendre, murmura-t-il à M'^^Montagnol.

Il marchait vers l'évêque , lorsque Goulazou et Rupert se précipitèrent pour l'arrêter, le secourir, le sauver.

— Bernard, écoute-moi... lui dit le chanoine.

— Je veux savoir...

— Mon enfant, pas un mot, je vous en supplie, lui souffla l'archiprêtre.

— Est-ce parce que M"® Montagnol est une demoiselle Jourfier que Monseigneur ose la traiter avec ce dédain? Je saurai cela.

Le péril était extrême. Rupert, ce poltron plein de courage, n'hésita pas. Gomme Goulazou retenait encore leur ami, il rejoignit Sa Grandeur, empêtrée dans la foule de ses prêtres qui commençait à se répandre dans le jardin. En voyant surgir devant lui, haletant, accablé, le vieil archiprêtre de sa cathédrale, l'ecclésiastique le plus respectable, le plus honoré du diocèse, l'homme dévoué dont, aux premiers jours de son épiscopat, il avait dû tant de fois solliciter les conseils, l'évêque fit halte brusquement, et d'un ton plein d'affabilité :

— Est-ce que vous auriez à me parler, monsieur l'archiprêtre? lui demanda-t-il.

— Monseigneur, dit Rupert, le jeune abbé Montagnol désire entrer au plus tôt dans le service actif de l'Église. J'aime cet enfant profondément pieux, dont je dirige la conscience depuis des années, et puisque j'ai besoin d'un quatrième vicaire, je demande à Votre Grandeur de vouloir bien attacher, en qualité de

quatrième vicaire, Jean Montagnol à ma paroisse de Saiiit-Optat.

-— Il me semblait que ce jeune homme avait l'intention d'entrer dans la Compagnie de Jésus?

— En effet, Monseigneur, le R. P. de Lunaraye me l'a affirmé, intervint le Recteur de Saint-Ignace.

Jourfier, le visage ravagé, presque sanglant à force d'être rouge, creusé de sillons d'où se dégageaient des lueurs phosphorescentes, tordu au feu d'une rage qu'il s'efforçait de contenir et qui allait le déborder, se dressa à côté de Rupert.

— Monsieur l'archiprêtre, j'éprouve une vive satisfaction à vous accorder M. l'abbé Jean Montagnol pour quatrième vicaire, s'empressa de dire l'évêque

En descendant le perron, Monseigneur se pencha à l'oreille du R. P. Gussol et lui souffla ces courtes phrases entrecoupées :

— J'ai eu peur... Excusez-moi... J'ai vu Satan...

Cette année-là — 1865 — fut une année exceptionnellement heureuse pour le travail. Vers novembre, lorsque nos trois anachorètes de la solitude du Bournat redescendirent dans la vallée de la Nive, le troisième volume de VHisloire générale était écrit jusqu'au dernier mot.

Jourfier voyait approcher le moment où, après les obscurités des débuts, il allait avancer en pleine lumière. Bien qu'un tempérament de batailleur lui eût rendu moins pénible qu'il ne l'aurait été à un autre son passage à travers les violences des premiers âges, il n'était pas fâché d'arriver à des époques plus sereines, quand, le pouvoir apostolique établi, l'organisation, cette forme de la vie durable, se manifestait sur tous les points à la

i76 LUCIFER

fois. Assurément, avec Grégoire VÏI, Innocent III, Boniface VIIÏ, d'autres papes, il connaîtrait encore de rudes coups assénés par l'Église, de rudes coups reçus par elle ; assurément, le pontificat d'Alexandre Vî, qu'il faudrait aborder un jour, n'était pas pour l'édifier. Qu'importe ! l'énorme machine catholique fonctionnant désormais par le fait de quelques hommes de génie qui y avaient mis la main, le désordre ne reparaîtrait plus. Il n'y avait plus à craindre les détraquements qui déconcertent, découragent, font douter. Il ne rencontrerait plus, parmi les soubresauts d'une barbarie sanglante, la scène sauvage de Formose retiré de sa fosse pour être jugé par un concile; il ne verrait plus ce spectacle hideux de la populace romaine ameutée contre Etienne YI, le traînant en prison, l'y massacrant, jetant aux eaux du Tibre son cadavre mutilé; il en avait fini avec Jean X étouffé par Guy de Toscane ; avec Benoit VI étranglé dans le château Saint- Ange par le tyran Crescentius ; avec Jean XIV empoisonné par l'antipape Boniface VII. Gomme m\ homme harassé de fatigue et de dégoût, il aspira une large bouffée d'air, puis s'étira les bras longuement. La journée avait été rude à travers des friches désolées, rebelles à la pioche; il entrevoyait une terre meuble, plus friable, où l'outil désormais entrerait à plein manche, sans effort.

Avec quel élan nouveau, cet hiver-là, il se remit à la besogne ! Goulazou et Rupert, séduits par un talent simple et fort, qui s'entendait merveilleusement à traduire ce qu'ils sentaient d'obscur, d'intime s'agiter en eux^ Goulazou et Rupert étaient toujours auprès de leur ami, lui glissant un livre sous la main, un document sous la plume, le chérissant par une sollicitude de toutes les heures, l'admirant par un abandon d'eux-mêmes qui faisait de l'archiprêtre de Saint-Optat, ce vieillard si respecté dans l'étendue du diocèse de Mireval, du chanoine du faubourg des Verriers, dont la réputation de sainteté s'étendait au loin, les serviteurs très humbles de Bernard.

LUCIFER i77

— Pourquoi me gâtor ainsi? demandait-il.

— Tu ne veux donc pas que nous t'aimions? répondait Coulazou.

— Et si je ne méritais pas d'être aimé à ce point?

— Nous vous répéterions, alors, des paroles de votre saint patron.... articulait Rupert.

— Quelles paroles?

— « J'aime, j'aime parce que j'aime, j'aime pour ai- € mer, amo, amo quia amo, amo ut amem ».

A mesure que Jourfier avançait dans son œuvre, il se passionnait davantage pour elle. Mais sa passion désormais avait quelque chose d'apaisé. Le travail, cause d'un grand trouble à l'origine, accompli sans trêve, avait fini par le calmer, par l'assagir, par le dompter. L'histoire, aux sentiers de laquelle il marchait depuis des années, en lui apportant la connaissance de l'homme, le révélait à lui-même, et de jour en jour se pénétrant mieux par le secours des autres, par la compréhension des autres, il se jugeait. Le jugement était sévère. Que de défauts, de petitesses, de misères, il découvrait en lui par ses veilles acharnées! Honnête et droit, avec ce côté enfantin de ceux qui s'entêtent aux livres, à la lueur de ses études, dont il ne savait plus séparer son amélioration morale, ce grand cœur formait les plus louables résolutions.— Il serait plus indulgent, plus bienveillant, moins rude d'aspect et de parole; il s'appliquerait à tempérer sa nature aveugle comme un élément sur lequel Dieu n'aurait pas soufQé....

En ces heures d'apaisement délicieux, Rupert et Coulazou n'étaient pas loin de démêler dans sa nouvelle façon de vivre comme de vagues motifs de sainteté. Depuis saint Paul jusqu'à saint François de Sales, l'Église avait connu les violents; mais, la grâce opérant , les violents étaient devenus les doux. Nous voulons croire que, dans les esprits trop favorablement prévenus de Varchiprêtre el du chanoine, il entrait une bonne dose d'illusion ; il n'en est pas moins vrai que Jourfier avait changé singulière-

ment, et que le desservant agressif de Blancmoutiers, de Sainte-Eulalie, le curé turbulent de Saint-Saturnin n'existait plus. Peut-être la lecture patiente de tomes accumulés n'avait-elle guère modifié son opinion à l'endroit des Congrégations; quoi qu'il en soit, il pouvait parler des réguliers de tous Ordres avec calme, rendre justice à certains de leurs services, à certaines de leurs créations, surtout s'il s'agissait de leurs conquêtes par les missionnaires dans les pays inconnus.

C'est dans ces dispositions bienveillantes, où le jetait de temps à autre un souffle d*impartialité qui l'arrachait à des animosités tenaces, que, vers 1867, il autorisa son neveu Jean Montagnol, plus fait pour le ministère de la chaire que pour le ministère paroissial, à quitter son poste de Saint-Optat et à prêcher des retraites, des carêmes à travers le diocèse de Mireval et les diocèses circonvoisins.

— Partez, lui dit- il, et que Dieu inspire votre parole ! Souvenez-vous, toutefois, que je ne vous délie en rien de ce que vous me devez.

— Je vous dois tout, mon oncle.

— Ne l'oubliez pas, si jamais la tentation vous reprenait de la vie religieuse.

L'abbé Montagnol quittait à peine le faubourg des Verriers qu'une dépêche l'y rappela. Après être restée alitée huit jours seulement, sa mère, souflrante depuis des années, venait de mourir. Le coup fut terrible pour Jean; mais sa jeunesse, sa religion, l'aidèrent à le supporter, et, au bout d'une semaine, il put reprendre le chemin d'une paroisse, derrière le Col de l'Ermitage, où il prêchait une mission. Jourfier ne se releva pas avec cette flexibilité, cette souplesse de l'âme. Sa sœur partie, il restait seul de sa famille, car son neveu, c'était aussi le sang d'un autre si c'était son sang. Constance lui rappelait son père, sa mère, lui-même, et il l'adorait d'un égoïsme exalté, presque furieux. — Que deviendraitil maintenant? Aurait-il le courage de poursuivre son

œuvre désormais? Que pourrait être cette Histoire gêné' raie de tÉqlise que sa sœur ne lirait pas? Cette sœur tant aimée avait su, d'un mot, d'un seul de ses regards, lui inspirer des pensées si hautes, si généreuses I Qui l'aiderait dans son labeur immense, quand le génie familier n'était plus là? — Loin de Rupert, loin de Goulazou, perdu dans les steppes arides du Bournat, il laissait librement ruisseler ses yeux.

Ce malheur, qui le touchait aux entrailles, consomma la perfection de Jourfier. Déjà l'étude solitaire, rinfluence d'amis incomparables, l'âge aussi, — il venait de dépasser la quarantaine, — avaient opéré sur lui. Dorénavant, il fut un prêtre dans la plus haute acception du mot. Dieu seul lui parut capable de remplir dans son cœur désert le vide qu'y laissait sa sœur, et il se précipita çji Dieu avec désespoir. Fidèle à remplir ses devoirs les plus minces à Saint-Optat, il fut surpris encore plus d'une fois, par Coulazou, priant dans le petit sanctuaire du faubourg des Verriers, et Rupert, à qui la vieillesse ne permettait que des sommeils fort courts, le rencontra souvent la nuit prosterné dans la chapelle de Rozières, au Bournat. Ohl la prière !...

— Je passe ma vie aux pieds du Seigneur, répondit-il à l'archiprôtre qui lui reprochait d'abuser de ses forces.

— Mais tu maigris, intervint Coulazou.

— Qu'importe, s'il m'est permis encore de travailler et de prier I

— Et si vous tombez malade? dit Rupert.

— Je n'ai pas peur : Dieu sait que j'ai notre livre à terminer.

— Pour moi , reprit Goulazou , j'eniends que tu t'épargnes à la besogne. Je ne veux pas te voir mourir.

— Moarirt s'écria- t-il... Je doute de me trouver jamais en de meilleures dispositions pour mourir.

— Mais la moii, qui ne peut être pour vous que ie

i^O LUCIFER

repos en Dieu, Tavez-vous méritée, Bernard? demanda Rupert.

— Je ne l'ai pas méritée, murmura-t-il, courbant le front.

Vers le mois de février 1868, le libraire Thé venin, à qui Pon avait livré des fragments des huit premiers volumes de V Histoire, devint très pressant.

« Il avait soumis ces parties détachées à des juges compétents, clercs et laïques, et l'avis unanime était qu'il fallait s'occuper immédiatement de la publication de l'ouvrage. Le concile œcuménique, dont on parlait déjà, qui, à n'en pas douter, se réunirait à Rome dans le courant de Tannée prochaine, créait une circonstance exceptionnellement favorable pour le débit de V Histoire générale. Pourquoi ne pas |)rofîter de cette chance unique de divulgation? Du reste, V Introduction an livre avait été très remarquée, et l'on pensait que, par les réserves formulées sur le pouvoir des papes, par les barrières canoniques imposées à ce pouvoir tout à fait sans bornes et sans mesure, cette Inti'oduction éloquente pouvait exercer une influence heureuse sur les évêques de France, sur les évêques du monde entier.

« ,.. Ainsi donc, concluait Thévenin, en dehors de la « question d'argent, quo j'ai le devoir de ne pas néc gliger, il est une question plus haute qui, j'en suis « sûr, touchera M. le chanoine Jourfîer. Que veut après « tout l'auteur de V Histoire générale? 11 veut agir sur « l'Église, n'est-il pas vrai? Je supplie M. l'archiprêtre « Rupert et M. le chanoine Goulazou de lui faire comte prendre que le moment ne fut jamais plus opportun « pour la revendication de nos franchises gallicanes € perdues. »

Le manuscrit complet du premier volume fut envoyé à Paris.

Quel été ravissant on passa à Rozières, cette annéelà I Ce n'était plus la lutte exténuante du travail quo tidien, avec ses doutes, ses inquiétudes, son martyre;

LUCIFER iS\

c'était une besogne commode, n'allant guère au delà de l'efTort nécessité par le redressement d'une phrase, le complément d'une citation. Thévenin expédiait les épreuves !,res régulièrement et, le jour où elles arrivaient, il y avait fête à Port-Royal du Bournat. A Jourfier avait été dévolu le privilège de déchirer les bandes du paquet, Rupert et Coulazou ayant décidé qu'il verrait et loucherait le premier Y Histoire générale de rhglise. Mais ces bandes rompues, tous trois saisis saient les feuilles à pleines griffes et les dévoraient avidement.

— Tiens 1 on a sauté une ligne, disait Tarchiprêtre.

— Allons bon I voilà mon texte de saint Basile estropié, se récriait Coulazou.

— Que ces imprimeurs sont bêtes! gémissait Jourfier Un paragraphe bouleversé de fond en comble. Justement, mon paragraphe sur Baronius. ,.

Quand, à la fin d'octobre, nos trois solitaires se décidèrent à redescendre vers Mireval, la dernière feuille des épreuves du premier volume de Y Histoire était repartie pour Paris. Il neigeait depuis plusieurs jours; à travers le plateau inhospitalier, on n'apercevait plus ni une chèvre ni un mouton; mais Jourfier avait voulu donner le bon à tirer avant de quitter le Bournat, et ses deux amis, habitués à céder à ses moindres caprices, avaient attendu. Conduits par un pâtre de Rozières, ils se mirent en route vers la ville, la veille de la Toussaint. Le temps, embrumé jusque-là, s'était fait clair subitement, et Ton arriva aux sources de la Nive sans que l'air transparent eût été obstrué par un flocon. Bien plus, le soleil lança quelques flèches dans l'étendue. Ce fut un resplendissement inouï sur les surfaces blanches qui, çà et là, s'allumèrent, figurant des grottes, des carrières, des grèves de diamants à l'infini. Arrivés en vue de Mireval, ils renvoyèrent le guide et poursuivirent par la grande route du Fuy. 11 faisait plus doux ici que làhaut. V travers de gros nuages blanchâtres, le ciel souriait. Vraiment, c'était merveille de voir marcher

Id

J'archiprêtre. Il allait, bondissait, sautait comme à vingt ans.

— Quels jarrets! criait Goulazou enchanté... Voulezvous que je vous dise d'où vous vient tant de courage, Rupert?

— Et d'où me vient-il, ce courage?

— De V Histoire générale terminée, parbleu ! L'archiprêtre de Saint-Optat s'arrêta court, et, se

tournant vers Jourfier, qui cheminait silencieux, triste :

— Croyez-vous, mon enfant, que Goulazou ait deviné juste?

— V Histoire n'est pas encore finie, répondit-il, préoccupé, presque sombre.

— Pour deux volumes!

— Deux volumes, c'est énorme... Ne nous hâtons pas de chanter le Nunc dimittis...

L'archiprêtre, surpris de ce langage, considéra Jourfier attentivement.

— Je gage, Bernard, que vous souffrez, lui dit-il.

— Oui, je souffre.

— Et de quoi souffres-tu? s'écria Goulazou. Jourfier leva la main et leur montra, au milieu d'un

mur ruiné qu'ils longeaient depuis cinq minutes, une grande p^rte entr'ouverte, dont des ferrures rouiilées soutenaient mal les vantaux disjoints.

— Le cimetière? murmura rarchiprétre.

Jourfier poussa l'un des battants et entra. C'était une vaste pièce de terre couverte d'herbes hautes, avec des arbustes clairsemés. Tout ici était d'un vert vivace, et pas un atome de neige. On eût dit une de ces prairies comme on en rencontre à chaque pas aux bas-fonds de la vallée, où laNive entretient une humidité favorable. Les pierres tombales, blanchoyant à travers les gazons drus, figuraient assez bien les bornes allongées dont on se sert dans le pays pour délimiter les propriétés. Jourfier allait droit devant lui, suivant la large allée médiane qui partageait le cimetière en deux parties égales.

Parvenu au bout de cette allée, il s'arrêta. Là, se dressait une énorme croix de bois, simple, nue, — d'^ux poutres de chêne entrecroisées. Quelques marches gî'ossières, mal jointes, envahies par des mousses, tachées de rouille, soulenaierït cet arbre géant de la croix plutôt qu'elles neluiservaientde piédestal. Il tomba à genoux surla première de ces marches abruptes et récita le Miserere. Le dernier verset du psaume articulé, nous pourrions dire grmi, car sa voix s'était singulièrement altérée à mesure qu'il avançait dans cette prière, il se leva. Il parut surpris de ne voir auprès de lui ni Coulazou ni Rupert. Qu'étaient-ils devenus? Il les découvrit au loin prosternés en de petits sentiers perdus. — Hélas! pensat- il, chacun est chez soi ici. — Il coupa à droite et marcha rapidement. Aux environs du mur de clôture, trois tombeaux surgissaient du milieu de touffes de lauriers rabougris, s'élevant à un mètre à peu près au-dessus du sol. Une chaîne en fer, à lourds anneaux, soutenue par des piliers de fonte façonnée, reliait ces trois sépultures, sur lesquelles de hauts cyprès jetaient comme des colonnes d'ombre épaisse, ajourée çà et là de rares gouttes de lumière, de rares paillons de soleil.

Jourfîer demeurait debout devant les trois pierres. Tète nue, il regardait. Soudain, ses paupières ne retinrent plus les larmes qui les gonflaient, et son visage, très brun, que ce coin ombragé faisait presque n<)ir, s'en trouva tout inondé. Ses lèvres demeuraient Mimobiles. Devant son père, sa mère, sa sœur, enterrés là, la douleur était trop forte: il ne pouvait pas prier. Des réflexions tumultueuses agitaient son esprit. — Pourquoi ces êtres si chers lui avaient-ils été ravis? Il avait à peine connu son père; sa mère l'avait quitté quand il aurait été capable de l'environner de soins; pour sa sœur, Dieu venait de la lui arracher des bras, et il n'était pas encore habitué à son brusque départ, et il la cherchait toujours à son côté. — Il eût voulu plier les genoux, mais sa machine résistait. Ses yeux ne quittaient pas les trois tombes, allant de l'une à l'autre

dans un égarement furibond. L'humaniLé était si forte chez ce prêtre qu'en dépit de ses austérités, de la sainteté de sa vie, toute désormais aux devoirs de sa vocation, il ne savait s'abandonner complètement à Dieu pour se laisser faire, se laisser pétrir par ses mains. Au lieu de voir, dans la résignation, la plus consolante, la plus douce des vertus chrétiennes, demeuré homme entier malgré l'ordination, il n'y voyait qu'un ignominieux abandon de soi, une duperie naïve, la plus honteuse des lâchetés.

— Si Dieu se joue ainsi de nos sentiments, de ce qu'il a mis de plus pur en nous. Dieu tombe au-dessous de sa créature, ricana-t-il.

— Viens, Bernard, lui dit Goulazou, l'entraînant.

Au moment de sortir du cimetière, Jourfier, s'échappant d'entre Rupert et Goulazou, s'élança à gauche à travers un espace ronceux oii n'apparaissaient nulle pierre tombale, nul tertre gazonné.

— Bernard! Bernard 1 s'écria Goulazou, le rejoignant d'un bond.

Mais lui, s'ensanglantant les mains, déchirant sa soutane, poussait en avant parmi les tiges vivaces des églantiers sauvages, qu'il écartait, pliait, brisait par la force unique de son élan.

— Mon enfant!

Jourfier se retourna, et, montrant une face terrible :

— Vous ne voulez donc pas que je récite un Pater pour l'âme de mon grand-père?

— Vous avez raison, Bernard, priez pour lui, intervint Rupert, qui s'était avancé à son tour.

Ils murmurèrent ensemble le De profundis, puis le Bequiem. Ils quittèrent le cimetière.

— Mon grand-père parmi les suppliciés! articula Jourfier d'un ton déchirant. Et qu'avait-il fait pour mériter cette honte ?

— Il avait voté la mort de Louis XVI, hasarda Goulazou.

^ C'était donc un crime?

— Quand ton grand-père mourut, en 1817, en pleine réaction royaliste, un pareil vole était considéré comme un crime, en effet.

— Et si mon grand-père croyait le roi coupable?

— Il aurait peut-être pu... balbutia Rupert.

— Manquer à sa conscience! manquer à son honneur!... Mais, monsieur l'archiprêtre, vous qui l'avez connu, qui, plus d'une fois, m'avez dit le respect que, jusqu'à I9 fin, il sut inspirer à tous dans Mireval, vous savez bien que mon grand-père était incapable de déserter son devoir. Le jugement du roi s'imposait à lui comme un devoir, et il l'accepta tout entier. Je n'ignore pas que, de nos temps, les médiocres, les sots, les avides qui remplissent les deux Chambres, uniquement préoccupés de leur fortune, se soucieraient peu d'assumer la responsabilité qu'un jour ou l'autre peuvent imposer les événements. Un fait considérable se produirait, la guerre par exemple, et ce serait à qui prendrait le premier ses jambes à son cou. Telle n'est pas la tradition de ma famille. Les Jourfîeront toujours pensé que les grandes charges impliquaient de grands courages, de grands sacrifices, de grandes résolutions.

— Nous arrivons, interrompit Coulazou.

— Mes amis, dit Jourfier en retenant l'archiprêtre et le chanoine sur le seuil de la maison, j'ai une faveur à solliciter de vous.

— Nous te l'accordons, répondit Coulazou.

— Mon père, retenu sans cesse à Paris, n'eut pas le temps de réparer l'injustice dont une haine politique aveugle avait fait son père victime. Cent fois, au souvenir de la flétrissure imprimée à son nom, il lui arriva de répéter à ma mère : — « J'arracherai Philarète Jourfier à sa sépulture honteuse! » — Mal?, les affaires le poussant sans relâche à des préoccupations autres que des préoccupations personnelles, il mourut sans avoir^réalisé son pieux dessein. Cette tâche mïncombe, et, le» passions n'étant plus à l'heure présente ce qu'elles furent en 1817, je l'aurais déjà accomplie si, d'ailleurs,

la rude pauvreté ne m'avait obstinément lié les mains. Aujourd'hui, les choses prennent une meilleure tournure, et dans quelques mois le libraire Thévenin nous versera les six mille francs, prix débattu du premier volume de VHistoîre générale de Œglise. Vous plairaitil de m'autoriser, avec ces six mille francs, à édifier, dans le cimetière de Mireval, un caveau où il me serait permis de réu.iir sous la même croix ceux que j'ai perdus, et de me préparer à moi-même le dernier repos auprès d'eux ?

— Si nous vous autorisons!... ditRupert.

La porte s'ouvrit et se refeima.

Msr Christian était un fin politique. Esprit judicieux, attentif, pénétrant, il lui avait suffi, dès la prise de possession du siège de Mireval, de lire les divers travaux de Jourfîer dans le Bulletin des Conférences, de l'entendre parler du haut de la chaire, pour flairer la force chez ce prêtre déterminé de la plume et de la langue, et se convaincre qu'il y aurait unfe grande habileté à le laisser en paix. Vainement les chefs d'Ordres, Arthur BourdinierdeLuzernat, Marins Valette, se complurent-ils à signaler à Sa Grandeur les moindres écarts, les plus petits manquements de Jourfier, l'évêque s'obstina à ne pas sortir de son inertie.

Monseigneur réfléchissait.

En admettant que les peccadilles reprochées au chanoine, titulaire Jourfier appelassent la réprimande, que gagnerait-il à le réprimander? Les observations qu'il adresserait à ce dignitaire hautain de son église cathédrale modifieraient-elles en quoi que ce soit un caractère indomptable, susceptible peut-être de plier sous

LUCIFER i87

une caresse, mais qu'un mot sévère pourrait exaspérer. Et si Lucifer, s'enflammant, prenait les armes tout à coup, serait-il à même de se mesurer avec lui, de lui résister, de le vaincre glorieusement? La prudence commandait de ne pas engager la lutte. Assurément, si l'abbé Jourfier venait à encourir des censures, soit par une conduite ouvertement répréhensible, soit par des écrits évidemment entachés d'erreurs, sûr d'avoir avec lui toute rÉglise pour le soutenir dans la bataille, il n'hésiterait pas à lever le bras et à frapper. Mais sa fierté ombrageuse, plus encore que son incontestable piété, protégeait le chanoine de Saint-Optat : sa vie, passée entre deux ecclésiastiques respectables, était audessus de tout reproche, et ses ouvrages, pour être imbus des plus pures doctrines gallicanes, n'en échappaient pas moins à toute poursuite, à toute dénonciation sérieuse, à Rome, auprès de la Sacrée Congrégation de VIndex.

A ces considérations d'ordre religieux d'autres considérations d'ordre purement humain venaient s'ajouter dans l'esprit de M*' Christian. Il y aurait de sa part beaucoup de naïveté, pensait-il, à s'y méprendre : quoi qu'il osât pour ou contre l'abbé Jourfier, il ne ferait pas que l'abbé Jourfier ne fût, parmi son clergé, un être redoutable et dangereux. Il admirait Mk*" de la Marandière d'avoir pu malmener ce terrible subordonné, en lui infligeant le poste si humble de Sainle-Eulalie. Il n'aurait pas eu ce courage. A son avis, un évêque gentilhomme avait de grands avantages sur un évêque roturier. Tandis que celui-ci, ébloui par certaines distinctions sociales, par certains privilèges de caste ou de famille, tergiverse pour saisir le glaive, celui-là, fait de naissance au commandement, porte le coup sans hésiter. Pourquoi n'avait-il pas les manières aisées, les audaces superbes de son prédécesseur? Pourquoi n'étaitil pat 'de noblesse, lui aussi? Il avait beau se guinder «ous la mître, le souvenir de sa naissance obscure au village de Corbeil-Cerf, dans l'Oise, le poursuivait obs-

i88 LUCIFER

tinément et sa mémoire impitoyable lui imposait le supplice de revoir ses parents, d'honnêtes cultivateurs, succombant aux plus rudes fatigues pour élevei- leurs enfancs au-dessus d'eux. S'il s'appelait seulement Arthur Bourdinier de Luzernat, comme son grand vicaire! Point. SoR nom était Fournier, Fournier de rien, Fourniertout sec.

Ce pauvre homme, rongé par toute espèce de vanités mesquines, quand il lui arrivait de rencontrer l'abbé Jourfier, si droit, si ferme, allant devant lui d'une allure à la fois libre et distinguée, ne cessait de s'étonner. Où le chanoine de Saint-Optat avait-il pris des façons si nobles de marcher, de se tenir, de saluer? Il était de roture pourtant, Bernard Jourfier. En effet; mais sa famille, une des plus anciennes iu pays, avait joué un rôle, dans nos assemblées délibérantes depuis la Révolution, et Mireval était plein de son souvenir. N'avaiton pas ici le pont Jourfier, la rue Jourfier, le marché Jourfier? C'était au giron de cette famille parlementaire, affinée par des cultures successives, que le chanoine de Saint-Optat avait pris les grands airs qu'on lui connaissait.

a Non, en dépit des Congrégations hostiles au descendant d'une race de réprouvés, s'était dit Me"" Christian, je ne toucherai pas à l'abbé Jourfier. Je ne veux pas voir la contrée se soulever contre moi, depuis le comte de Servies jusqu'aux ouvriers des verreries. »

Ces dispositions bienveillantes, recelant dans le fond beaucoup de lâcheté, étaient encore celles de l'évèque de Mireval quand parut le premier volume de Y Histoire générale de V Église. Nous étions au mois de juillet J869, et le 29 juin, jour de la fête des apôtres Pierre et Paul, le pape Pie IX avait fait publier, à Rome, la bulle pontificale convoquant le concile œcuménique pour le 8 décembre de la même année. Le livre de nos trois gaUicans de Mireval, dont l'abbé Bernard Jourfier seul acceptait la responsabilité, ne pouvait tomber plus à propos. Discuter, en une Introduction hardie^ l'autorité sans

LUCIKKH 189

limites des souverains pontifes, en rappeler les bornes canoniques, citer de nombreux paragraphes du Traité de Gerson : De la supériorité des Conciles génératCr sur les Papes, lorsque de toutes parts dans l'Église on se préparait à étendre encore le pouvoir du successeur de Pierre, à le proclamer infaillible, à le faire Dieu, il y avait là de quoi surexciter la curiosité du monde catholique, et le nom de Jourfîer, oublié des journaux depuis 1842, y reparut avec fracas.

Bien que Ms' Christian, grâce au R. P. Gussol, possesseur du premier exemplaire de VHistoire générale arrivé de Paris à Mireval, eût lu l'ouvrage du chanoine Jourfîer, il crut sage jusqu'à nouvel ordre d'avoir l'air de ne le connaître pas. Mesurant à son aune l'auteur du livre nouveau, le jugeant, comme ill'avait été lui-même après la publication de son gros tome : Saint Botiaventure et son Œuvre, avide de félicitations, de compliments, d'éloges, il voulut lui infliger son silence comme un commencement d'humiliation dans la carrière où il venait de se risquer. Quoi! sans son autorisation, un de ses prêtres avait écrit pour un libraire de Paris, au lieu d'écrire pour le Bulletin des Conférences du diocèse I Eh bien! il détournerait sa face de ce prêtre, ainsi qu'on la détourne du péché, averte faciem tuam a peccatiSj et l'écraserait de sa muette désapprobation. Le R. P. Gussol, qui, d'après le fragment paru de ï Histoire générale f devinait quelle serait la portée de l'œuvre, eut beau faire remarquer respectueusement à Sa Grandeur que sa réserve épiscopale ne suffirait pas à arrêter l'abbé Jourfier dans une voie dangereuse pour l'Église ; le T. R. P. Salviati, mis à l'abri de toute surprise littéraire par une ignorance presque complète de notre langue et qui dès lors avait dû envisager toutes nues pour ainsi dire les idées de l'auteur, eut beau insinuer, en un jargon moitié italien moitié français, que ï Introduction contenait plus d'une proposition hétérodoxe; l'iuepte Arthur Bourdinier de Luzernat, arrivant à la rescousse, eut beau lancer d'une voix tonnante cet argument, à

ses yeux décisif, « que l'impression d'nn pareil livre à la veille du concile était une grave offense au Saint-Siège, une sorte de défi jeté au clergé catholique de l'univers » , on ne décida pas l'évêque, entiché d'un plan où sa couardise trouvait son compte, à entrer en lutte avec le chanoine Jourfier.

Pour celui-ci, établi àRozières depuis la belle saison, il ne se préoccupait nullement de ce qui se passait à Mireval. Obligé de paraître de temps à autre à Saint-Optat, il lui avait bien semblé que l'évêque, les vicaires généraux, ses confrères les chanoines détournaient leurs regards de lui avec une persistance jusqu'alors inconnue; mais, habitué aux façons peu aimables de gens qu'il prisait médiocrement, il ne s'était pas montré sensible outre mesure à certains manques d'égards ordinaires, et, son devoir strict accompli, il reprenait son vol vers le Bournat... Et M^' Fournier qui pensait l'accabler de la hauteur de son dédain! On songeait bien à lui! Pour le moment, Jourfier, au neuvième volume de son Histoire, racontait le duel terrible entre les Jésuites et les Pères de Port-Royal, et il était tout entier à la grandeur de cette tragédie, où la Compagnie de Jésus eut le rôle atroce, le rôle sanglant. Vraiment, la tempête dans un verre d'eau de l'évêché lui importait bien ! Comment voir l'évêque Christian Fournier, le R. P. Cussol, le Prieur Salviati, Arthur de Luzernat, quand on adevant les yeux les deux Arnauld, Lemaistre de Sacy, l'abbé de Saint-Cyran, Nicole?...

Le jour du départ de l'évêque pour Rome, le 25 novembre, tout le diocèse fut sur pied. Le gros Arthur Bourdinier de Luzernat avait organisé la manifestation et elle mena grand bruit. Sa Grandeur ayant ellemême, du haut de la chaire de Saint-Optat, annoncé pompeusement, urbi et orbi, son prochain éloignement de son siège pour aller prendre part aux travaux du concile œcuménique, le vicaire général aurait voulu voir la ville et le faubourg marquer quelque regret à la perte momentanée deleurévêque. Malheureusement,

LUCIFER iOl

si on parvint à énnouvoir une cinquantaine de bourgeois timides et dévots au récit tragique d'un voyage Bntrepiis par Monseigneur dans les berlines de prenriière classe de la Sompagnic Paris-Lyon-Méditerranée, on ne toucha pas un verrier, et le chanoine Goulazou, sonnmé par M. de Luzernat d'user en cette occasion de son influence sur les ouvriers, répondit au vicaire général :

— Les honfimes des fabriques aimaient beaucoup xM^'de la Marandière, qui ne dédaignait pas de les visiter, de les encourager, de les secourir; ils n'ont jamais vu M»' Fournier dans leurs ménages, ils ne le connaissent pas et ne se dérangeront pas pour lui. Si je leur demandais de me suivre à révêché pour offrir leur vœux à Sa Grandeur, ils ne m'obéiraient pas.

— Peut-être obéiraient-ils à M. l'abbé Jourfier?

— M. le chanoine Jourfier n'aurait qu'un mot à dire pour mettre debout, en l'honneur de notre évêque, tous les ouvriers, je pourrais dire tous les pauvres de la ville. C'est un lien qui existe comme cela depuis des siècles entre sa famille et les malheureux du paj^s cévenol...

— Eh bien, alors?...

— Go mot, M. le chanoine Jourfier ne le dira pas.

— Pourquoi?... M^"" Christian accompagné à la gare, non seulement par son clergé, mais aussi par la [lopulation ouvrière de Mireval, le triomphe serait grand pour la religion.

— C'était à M8' Christian de préparer ce triomphe... Du reste, rien ne vous empêche de vous adresser à M. le chanoine Jourfier. Il vous dévelop;iera lui-même ses raisons.

Le vicaire général, à qui le nom seul de Jourfier donnait la chair de poule, se garda de venir au faubourg des Verriers. Ne pouvant obtenir le peuple de Mireval à cette cérémonie du départ, il y renonça, très marri contre les basses classes, toujours ingrates, et convoqua le chapitre, les curés, les desservants, les chape-

i92 LUCIFER

lains, les aumôniers, tout le personnel du diocèse, sans oublier le grand et le petit séminaires avec leurs directeurs.

Le 25 novembre, vers les trois heures, une longue procession, croix en tête, sortit de Saint-Optat, se dirigeant vers la gare en chantant le Veni, Creator S piritus! L'évêque lui-même avait entonné cette hvmne dans le chœur de la cathédrale pour attirer déjà sur le concile du Vatican les bénédictions du Saint-Esprit. Les étendards flottaient. C'était superbe. Dans les salles d'attente, le préfet et le général attendaient Monseigneur. Enfln le train était annoncé et l'on devait se préparer à monter en wagon. Sa Grandeur étendit la main sur la foule des dévotes ronronnantes, sur la multitude des desservants prosternés un peu partout, et murmura, les yeux mi-clos, un Benedicat vos !

Cependant le compartiment de Monseigneur, portières béantes, attendait les voyageurs : l'évêque, puis l'insé parable Arthur de Luzernat, puis le vicaire général Valette, amené là-bas avec le titre de Théologien du diocèse de Mireval. Il est certain que M. de Luzernat, pratiquant moins la Somme de saint Thomas que les grives au genièvre du Bournat, n'offrait pas des ressources inépuisables pour certains cas spéciaux susceptibles d'être débattus à Rome, tandis que l'esprit retors, vraiment scolastique de l'abbé Valette pouvait être merveilleusement utilisé. On se servirait du second vicaire général, on le ferait travailler à la maison, dans l'ombre; il serait ce que Guillaume de Champeaux appelait Vâne théologique, et on produirait le premier, doté d'une belle prestance, décoré d'un nom magnifique — Arthur Bourdinier de Luzernat I — et on tâcherait de lui rendre facile l'accession à l'épiscopat.

Le vieux Rupert, noyé dans ce flot noir de prêtres, sur un signe de Monseigneur s'était dégagé de la tourbe et s'était avancé jusqu'au wagon épiscopal.

— Monsieur l'archiprêtre, lui demanda l'évêque d'un ton de voix sévère, savez-vous pourquoi M. Tabbé Jour-

fier ne s'est pas joint aux membres de mon chapitre cathédral?

— Je l'ignore absolument.

-- Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu M. l'abbé Jourfier?

— Je l'ai vu ce matin même.

— Et M. l'abbé Jourfier ne vous a pas chargé de l'excuser auprès de moi?

— Il ne m'en a pas chargé.

Goulazou, caché dans l'ombre de Rupert, se montra et gémit ces mots :

— M. le chanoine Jourfier est un peu souffrant...

— Vous le jurez? lui demanda l'évêque d'un ton brutal.

— Je crois M. le chanoine Jourfier un peu souffrant.

— Non! M. l'abbé Jourfier n'a pas voulu grossir le cortège qui accompagnait à la gare le premier pasteur du diocèse. Cela ne pouvait convenir à un aussi grand écrivain, à un aussi grand homme!...

— Monseigneur, Dieu dispense ses dons à qui il lui plaît, osa interrompre Rupert.

— Monsieur l'archiprêtre I . . .

Le sifflet de la locomotive coupa court à cette scène scandaleuse. Le train s'ébranla et partit.

Le retour de Rome/hélas! n'eut pas cette pompe, et M»' Christian, rentrant après huit mois dans sa bonne ville de Mireval, se trouva fort humilié de rencontrer une vingtaine d'ecclésiastiques à peine pour le recevoir à le descente du wagon. On n'avait donc pas prévenu son clergé? Comme il rejoignait sa voiture, fort mécontent ^'un manque d'égards inouï, il fut surpris de voir ['Avenue du Chemin-de-Fer encombrée de monde. Pourquoi tant d'ouvriers dans les rues à trois heures de

l'après-midi? Les verreries étaient donc fermées? Ghost singulière et qui frappa beaucoup l'évèque, quantité de ces hommes en blouse stationnant aux environs de la gare, tenaient un journal à la main.

— Qu'est-ce donc, monsieur Farchiprêtre? demandat-il.

— La guerre, Monseigneur.

— Je n'y pensais plus... Nous avons, en effet, rencon tré des soldats partout depuis Marseille... Et où en sommes-nous?

— La France est envahie.

— A-t-on des nouvelles de l'Empereur?

— Je ne sais.

— Dieu nous tirera de là, articula-t-il avec cette indifférence que crée, chez les ecclésiastiques, une longue habitude de s'en remettre au ciel de toutes les afi'airea d'ici-bas.

Le superbe Arthur Bourdinier de Luzernat, ce magnifique valet de pied, ayant ouvert la portière de la calèche épiscopale, Monseigneur daigna monter et s'installer sur les coussins recouverts de soie cramoisie.

Les meklerabourgs de l'évêché, à l'allure solennelle, n'avançaient que fort lentement à travers V Avenue du Chemin-de-Fer.

— Allons donc ! cria Monseigneur.

Le cocher fouetta les chevaux, et la voiture s'enleva d'un mouvement plus rapide. Mais un cri se fit entendre. Une femme du peuple avait été touchée par une des roues et renversée.

— Arrêtez! hurla-t-on de toutes parts.

Et, comme la calèche poursuivait quand même, dix hommes sautèrent à la bride des chevaux et les maintinrent énergiquement.

— A bas l'évèque 1 à bas l'évèque! criaient les ouvriers.

Monseigneur passa la tête à la portière. 11 parut effrayé devant la multitude qui l'enveloppait.

— Eh bien! mes amis, que voulez- vous? balbutia-t-il.

— Nous voulons que vous alliez au pas, riposta le verrier Bélugou.

— Vous n*avez pas le droit d'écraser le pau vre monde, tout évoque que vous êtes, ajouta le petit père Jaluzet, toujours son panier aux provisions sous le bras.

Une vieille femme maigre, pâle, courbée sur un bâton, s'avança, secouant ses jupes blanches de poussière.

— N'écoutez pas mon homme, Monseigneur, sauf votre respect, dit-elle. C'est moi qui suis tombée, mais il n'y a pas de mal... Nous ne sommes pas les ennemis des curés, nous autres les Jaluzet, et la preuve c'est que nous sortons de chez M. le chanoine Jourfîer, le fils de nos anciens patrons...

— Vous sortez tous de chez M. Jourfier? interrogea l'évêque, furieux.

— En voilà un curé charitable et comme il en faudrait beaucoup à Mireval !

Monseigneur tira une pièce de vingt sous d'une pochette, sous sa ceinture, et, la tendant à la vieille femme :

— Que le bon Dieu soit avec vousl lui dit-il.

La Jaluzetle avait déjà porté une main en avant, quand son mari, lui rabattant le bras d'un coup sec :

— Tu n'es pas honteuse, Catherine!... C'est bon pour M. Bernard de nous assister..

Les hommes qui retenaient les meklembourgs les lâchèrent sur un signe de Jaluzet, et la voiture enfila le pont.

A quelques jours de là, le 15 août, dès son premier pas dans la cathédrale, où il entrait pompeusement, précédé de son chapitre au grand complet, Ms"^ Christian jugea que la fête de l'Empereur n'aurait pas aujourd'hui la splendeur accoutumée. Non seulement le général commandant la division, parti pour la frontière, n'était plus là avec ses hommes remplissant Saint-Oplat du bruit de leurs armes, du roulement de leurs tambours, mais le préfet du département luimême n'occupait pas dans le chœur la place où il avait

l'habitude de venir s'asseoir chaque année. L'évêque, inquiet, tout en marchant, eut beau, à travers l'immense vaisseau de l'église à peu près vide, cherche les hauts fonctionnaires dont la présence avait jusqu'ici donné un si vif éclat à la Saint-Napoléon, il n'en découvrit pas un. Au moment de gravir les degrés dt sa haute stalle de chêne, sorte de trône placé à la droite du maître-autel, du côté de l'Épître, Monseigneur, n'en croyant pas ses yeux, se retourna vers la nef et la parcourut d'un long regard désolé. Ciel ! une écharpe tricolore brilla tout à coup au banc d'œuvre, vis-à-vis la chaire à prêcher. 11 reconnut M. Aristide Mouilleron, notaire de l'évêché et maire de Mireval. Et ses deux adjoints? Il était seul. Sa Grandeur, navrée, leva la main, et le lutrin entonna V Introït, que les orgues accompagnèrent gravement.

Ms"" Christian était un prélat pieux, fermement ai* taché aux pratiques extérieures du culte, et sa tenue au chœur méritait tous les éloges. Ce jour-là, cependant, il ne suivit pas avec son /•ecueillement habituel la grand'messe m pompis que célébrait, malgré son grand âge, pour ne pas manquer aux devoirs de sa charge d'archiprêtre, notre vieil ami Rupert. Cette désertion des corps constitués, sorte de sauve-qui-peut général, contristait l'évêque à la fois et l'épouvantait. Alors cette guerre contre la Prusse, que, sur les lettres reçues à Rome, il s'était figuré devoir être une promenade militaire sur le Rhin, alors cette guerre contre la Prusse était une guerre sérieuse, une guerre qui pouvait mal tourner pour l'Empereur, pour l'Impératrice, pour le Prince Impérial? Quel malheur si quelque désastre venait à fondre sur la famille impériale I Persornellement, il lui devait tout. Et qui sait ce qu'un souverain si bienveillant, une si gracieuse souveraine, un ^/cune prince, héritier des nobles vertus de sa race, seraient encore capables de lui accorder de faveurs? A cette pensée des élévations successives que lui réservait l'avenir, l'évêque fut pria d'un tremblement de tous ses

LUCIFKR 197

membres, et il éprouva un déchirement intérieur qui faillit lui mettre des larmes dans les yeux. Il venait de percevoir la sensation très nette d'un dépouillement. On lui retirait quelque chose de dessus les épaules, et le froid lui enfonçait mille épingles aiguës dans la chair. Il n'en pouvait douter, une griffe âpre et dure lui arrachait le pailium d'archevêque qu'il croyait tenir déjà parce qu'il l'espérait, parce que l'archevêché était le plus proche échelon à franchir et qu'à certaines heures, grisé par un vertige du cerveau, il s'était estimé digne de toucher au cardinalat... On sonnait V Élévation. Il tomba à genoux et demeura longtemps prosterné.

Quand M»' Christian se leva, il avait l'air comme légèrement effaré. Ses deux bras abandonnés sur les accoudoirs de son trône, siège antique surmonté d'un baldaquin aussi léger qu'une dentelle, il regardait dans toutes les directions. On eût dit que, troublé jusqu'à ne plus posséder le sentiment de lui-même, il faisait un effort pour ressaisir sa pensée évanouie. Tout à coup, il eut un redressement brusque, et son riche camail violet frémit sur ses épaules. Ses yeux errants venaient de s'arrêter sur le chanoine Jourfier debout dans sa stalle vis-à-vis de lui. L'évêque eut peur. Non, jamais, à aucun ecclésiastique, à personne au monde, il n'avait vu cette attitude altière, cette posture d'insolence et d'orgueil. Que voulait cet homme? Que faisaitil à Saint-Optat, lui si peu habitué à y paraître, lui qui, secrètement fidèle aux opinions de son grand-père, l'assassin du roi, de son père, le persécuteur de la Compagnie de Jésus, ne s'y était jamais montré auparavant, le jour de la fête de l'Empereur? Pourquoi était-il venu aujourd'hui? L'Empire était donc perdu, mort déjà, que ce corbeau sinistre fût descendu des montagnes du Bournat pour lui planter son bec féroce dans le flanc?

M^/ Christian n'aimait pas Jourfier, qui le dominait de toute la hauteur d'un grand caractère, de toute la puissance d'un vaste esprit; mais en ce moment, harcelé par le pressentiment de pertes irréparables et dans sa

i98 lUCIFER

carrière et clans ses afTections de famille, il le détesta, il le haït. Oui, c'était à ce personnage et à ceux qui lui ressemblaient en France qu'on devait les agitations, les bouleversements de l'heure présente. Qui avait poussé l'Empereur, le Prince Impérial vers les champs de bataille où leur courage les exposait chaque jour à la mort, sinon l'opposition sans trêve ni repos, à Paris, d'une quinzaine de journalistes, parmi lesquels cinq ou six députés; à Lyon, d'une poignée de déclassés; à Mireval, de l'abbé Jourfier, passant ses jours et ses nuits à écrire un livre de révolte et de sédition? En arrivant de Rome, d'ailleurs, n'avait-il pas acquis la certitude que l'auteur de V Histoire générale de V Église était l'idole du faubourg des Verriers?

A toutes les idées folles qui lui martelaient le cerveau sans répit, l'évêque sentit son cœur se gonfler d'un énorme courage. Le moment était venu où il devait enfin se mesurer avec son ennemi. Il fut une seconde attentif à l'office. Rupert en était à VAgnus Dei. — Allons, la messe serait bientôt finie, et le combat ne tarderait pas à être engagé. — Dans l'ardeur subite qui exaltait son âme si molle, ses muscles si lents à l'action, il aurait désiré provoquer son adversaire à la minute même, en pleine cathédrale de Saint-Optat, devant le clergé et les fidèles réunis. Quelle lutte sous l'œil de Dieu, capable de sortir du saint tabernacle pour l'aider à triompher de Satan ! Monseigneur, planté droit, fixe, d'aplomb sur son trône, les traits intrépides, fier sous son rochet de batiste comme sous la chlamyde de l'archange Michel, envoya des regards terribles dans la direction du chanoine Jourfier. Mais le chanoine Jourfier- ne répondit pas à ces coups de feu réitérés. Les paupières baissées, les lèvres balbutiantes, il demeura collé au dossier de sa stalle, insensible à l'appel au champ clos qui lui était adressé. — Il avait donc peur? — Sa Grandeur, enlevée par la certitude d'un premier succès, renouvela l'attaque. On ne bougea pas. Jourfier, encadré dans les boiseries noires de son siège, avait une immobilité de

statue. Son visage grave, presque dur, où les vitraux allumés par un soleil splendide plaquaient des reflets, tantôt rouges, tantôt jaunes, tantôt verts, dans le demijour du chœur immense revêtait des expressions successives, toujours épouvantables, toujours tragiques. On eût cru, par ci par là, les cicatrices de la foudre dont Milton affirme que les traits de Lucifer étaient profondément labourés.

Cependant, Jourfier, soit qu'il eût achevé sa prière, soit que, par l'efTet obscur de quelque influence magnétique, un regard de Monseigneur l'eût touché sensiblement, sortit de son impassibilité. Il demeura fiché dans le parquet de sa stalle, indécis, troublé, cherchant. Il croyait, durant le long recueillement de sa pensée, avoir ouï une voix qui prononçait son nom. — L'appelaiton ? Qui l'appelait? — Il se pencha vers Goulazou assis à sa droite, l'interrogea. Goulazou n'avait rien entendu. Comme il relevait la tête, un peu honteux de sa déconvenue bizarre, ses yeux rencontrèrent les yeux de l'évoque, obstinément braqués sur lui. Il n'en pouvait douter, le coup partait de Monseigneur. — Que lui voulait-on? — Il descendit le marchepied au haut duquel sont alignées les stalles capitulaires et traversa le chœur, se dirigeant vers le trône épiscopal.

Jourfier allait d'une allure tranquille, les bras croisés sous son camail, la tête haute, mais sans nulle expression de bravade ou de défi. Arrivé devant le maîtreautel, il fléchit le genou. Ses mouvements, vifs, passionnés d'ordinaire, avaient une lenteur majestueuse et triste. Une fois, attentif à un bruit du dehors, — un tambour résonnait au loin, — il se tourna vers le fond fie la cathédrale et montra toute sa face à la foule. Véritablement, notre solitaire du faubourg des Verriers (Hait méconnaissable. Dans les derniers mois, sa chevelure abondante et rude s'était piquée de rares fils d'argent, et les muscles de son visage, d'une solidité de bronze, avaient subi des dépressions manifestes; maintenant, presque tous les cheveux étaient blancs,

et les traits, creusés, appauvris, affichaient partout dos maculalures, des trous. On eût dit d'une statue /étirée du sol après un enfouissement de plusieurs siècles et dressée sur pieds tout à coup. Partout les ravages, les rongements de la terre, partout les taches, les rouilles de l'infiltration des eaux.

— Monseigneur désire me parler? dit Jourfier, s'adressant à l'évêque d'un ton d'extrême déférence.

— Il se pourrait.

— J'écoute.

— Vous attendrez, je suppose, que M. l'archipretre descende de l'autel.

— M. Tarchiprêtre a prononcé Vite mtssa est. L'office est terminé.

Peut-être, si Jourfier se fût présenté à lui, front levé, verbe haut, M^*" Christian, dans les dispositions vaillantes où nous l'avons vu, aurait-il fondu d'un élan sur Lucifer et l'aurait-il terrassé. Mais comment tirer l'épée contre un malheureux, capable seulement de s'incliner, de balbutier, de se prosterner'? Il aurait la générosilé de ne pas s'acharner sur un ennemi gisant à terre, demandant grâce. Il éloigna d'un geste les cinq ou six ecclésiastiques qui l'entouraient; puis, considérant Jourfier, avec des yeux chargés d'une bienveillance, d'une pitié souveraines :

— Je vous pardonne.

— Vous me pardonnez?

— Vous avez attaqué l'Église, et vous avez attaqué votre évêque.

Jourfier, penché dans une attitude modeste, s'était redressé.

— Je n'ai jamais attaqué l'Église et je n'ai jamais attaqué mon évêque, articula-t-il fermement.

Le vieux Rupert, mains jointes, très recueilli, balbutiant le Te Deum, passa au milieu d'un nombreux clergé. Au même instant, les fidèles se précipitèrent vers les portes de la cathédrale, et la troupe des abûés du grand séminaire en surplis, docile au bruit ae la

cliquette du maître des cérémonies, se rangea en colonne dans la nef pour faire cortège à Monseigneur. Les prébendiers, les chanoines de Saint- Optât, appelés à leui tour, quittèrent leurs places et se joignirent aux grandb séminaristes.

Ni révoque, ni Jourfier ne bougeaient. Seuls dans la partie droite du chœur, maintenant désert, le premier hissé sur sa haute stalle, le second les pieds rivés au sol parmi les tabourets et les chaises vides, ils ne semblaient pas se douter qu'on les attendait, que l'heure de la retraite était sonnée. Monseigneur était fort pâle, et, sur la housse violette de son bréviaire, ses doigts blancs, courts et gros, avaient de légers tremblements. Pour Jourfier, son visage venait également de changer d'expression. Tout accablement avait disparu, et la face, où nous ne savons quelle violente douleur intime ouvrait des crevasses, des abîmes, apparaissait lisse complètement. Toutefois, l'éclat des yeux, animés d'un feu sombre, permettait de deviner sous quelle influence s'étaient subitement effacés les ravages d'un mal inconnu. Evidemment, notre solitaire des bords de la Nive, blessé par un pardon injurieux, offensé par des paroles le représentant comme contempteur de toute autorité légitime, n'avait pu empêcher la colère, endormie au fond de ses entrailles, de remonter à la surface de son être, d'en balayer comme un tourbillon les poussières, d'en niveler pour ainsi dire les inégalités. Quoi! en pleine grand'messe de Saint-Optat, on osait l'accuser d'attaquer l'Église, qu'il aimait, d'attaquer son évêque, qu'il n'avait pas cessé d'entourer de son respect! Il ne tolérerait pas une pareille méconnaissance de lui-même, de son œuvre, et en attendant que Monseigneur trouvât un mot pour s'excuser, d'un regard il le tiendrait cloué à son trône et ne le laisserait pas libre de s'échapper.

Mais le vicaire général de Luzernat, attentif au moindre détail de cette scène, crut le moment venu d'arracher Sa Grandeur aux griffes du Démon. Il se pencha à l'o-

reillede son collègue, le timide Marins Valette, et l'entraîna vers le chœur. A leur approche, Monseigneur, (!rès humilié d'être surpris dans la situation du roitelet incapable de résister à la fascination du plus mince reptile, lit un effort héroïque et descendit deux marches de son trône. Son ennemi se planta devant lui, et l'arrêtant :

— Monseigneur, vous ne pouvez laisser un prêtre honorable sous le poids des paroles que vous lui ave adressées.

— Monsieur le chanoine, bredouilla Tévêque, j'arrive de Ptome et j'aurais à causer longuement avec vous. Ce n'est pas ici le lieu...

— Votre Grandeur m'a appelé...

— Peu habitué à vous rencontrer à Saint-Optat, Je jour de la fête de l'Empereur, je tenais à vous remercier des prières ardentes que je vous ai vu adresser au ciel pour Sa Majesté.

— Sa Majesté ! ricana-t-il... C'est pour la France que je prie si ardemment, c'est pour la France !

On l'entendit à peine; le charme rompu par l'entrée dans le cercle magique des deux vicaires généraux, Sa Grandeur s'était aussitôt glissée parmi ses prêtres, qui sortirent de la cathédrale se dirigeant vers l'évêché.

Si la nouvelle que la France et l'Allemagne allaient en venir aux mains n'avait pas ému outre mesure Ms' Christian, absorbé à Rome dans les dernières allégresses du concile, elle avait profondément atteint le chanoine Jourfier, occupé à écrire le neuvième volume de son Histoire générale dans la solitude du Bournat. Frappé de pressentiments sinistres, il voulut incontinent

quitter Rozières, redescendre à Mireval. Il serait plus près du télégraphe, qui apportait des renseignements sur la marche de nos armées vers le Rhin ; il verrait assidûment le comte de Servies, qui, en outre de nombreux journaux, recevait certainement des lettres de ses amis. Dès ce. moment, Jourfier jeta pêle-mêle dans un tiroir épreuv,>« et manuscrit. L'ordre si méthodique de ses journées se trouvait bouleversé de fond en comble. Après sa messe très matinale à Saint-Optat, il faisait quelques visites dans les ménages de ses anciennes paroisses de Sainte-Eulalie et de Saint-Saturnin qui avaient vu partir quelqu'un de leurs membres ; à dix heures, — l'heure de la poste, — il s'acheminait vers la rue de la Paroisse et montait familièrement chez M. de Servies.

Il arrivait journellement que, sortant de l'hôtel Servies, notre chanoine était accosté par des ouvriers impatients d'avoir des nouvelles. Ces hommes, fils, petitsfils pour la plupart des verriers de l'ancienne Fabrique Jourfier y connaissaient « M. Bernard » de longue date et l'aimaient. Lui était heureux, flatté de cette affection, au fond de laquelle il découvrait un souvenir de famille touchant, et laissant approcher ce menu monde empressé, prenait plaisir à l'instruire, à le calmer, à le guider. Il n'était pas rare que, la foule grossissant à cliaque détour de rue, Jourfier ne fît son entrée au faubourg, escorté de deux à trois cents individus le remerciant, l'acclamant.

— Chut! mes amis, chuti leur répétait-il.

— Pourquoi aussi ressemblez-vous tant à votre pèrel lui dit, un soir, Jaluzet.

Et, cédant à un élan de cœur irrésistible, le vieux verrier cria :

— Vive Jourfier I

— Vive Jourfier! continuèrent les autres.

L'abbé Jourfier n'allait pas à la cathédrale le matin seuierhc-nt, il y retournait encore dans la journée. Jamais il n'avait prié avec autant d'abondance, autant de ferveur que depuis la déclaration de cette guerre funeste.

D'ailleurs, il faut bien le dire, son inquiétude ne lui laissait pas de repos, et il ne trouvait un peu 4e calme qu'au pied des autels. Un autre Jourfier, — son père ou son grand-père, — eût pris part à la bataille ; lui ne pouvait que tomber à genoux, tendre les bras vers Dieu. Ah! s'il était libre!... En un coin obscur de l'immense vaisseau de Saint-Optat, combien de fois, enlevé par un souffle patriotique plus fort que sa volonté, il fît trois pas en avant ! Gela était fou assurément, mais il voulait se battre. L'étranger touchant la France, la violant, il avait ce superbe orgueil de croire que cela le regardait plus qu'un autre. Le sang qu'il avait reçu des siens le soulevait, l'excitait à agir, à se montrer. — Comment agir, se montrer dans l'Église? — Il lui était permis uniquement de priei , et il répandait son âme tour à tour haletante ou furieuse, agonisante ou exaspérée, en oraisons, en gémissements, en larmes.

Une après-midi, vers les quatre heures, comme, le visage hâve, le corps moulu, il sortait d'un de ses longs, de ses déchirants entretiens avec Dieu, il fut abordé sur la place de la Cathédrale par M. de Luzernat.

- Veuillez m'excuser si j'ose vous arrêter dans la rue, monsieur le chanoine, lui dit le vicaire général presque obséquieux. Monseigneur désirerait vous entretenir un moment.

— Je suis aux ordres de mon évêque, répondit-il. M.^"" Christian arpentait à grands pas son cabinet de

travail, vaste pièce au rez-de-chaussée, quand notre chanoine fut introduit. L'évêque demeura fixe; puis, après une hésitation qui ne dura pas trois secondes et dont profita le vicaire général pour s'esquiver, s'avançant vers l'abbé Jourfier :

— Je vous avais vu entrer dans la cathédrale, et je me suis permis d'envoyer M. de Luzernat au-devant de vous...

— M. le vicaire général m'a appris, en effet, que Votre Grandeur avait à me parler.

— Mon Dieu! je suis inquiet...

— Craindriez-vous quelque chose pour M. le colonel Fonrnier?

— Je ne sais si je dois craindre ou si je dois espérer. Mon frère ne m'a pas écrit depuis le 7 août... Mais je ne m'occupe pas de Tarmée pour l'instant... Pourriez-vous me donner des nouvelles de Paris?

— Je n'en ai pas d'autres que celles apportées par les journaux.

— Votre famille ayant longtemps habité Paris, je pensai;?...

— Monseigneur, interrompit Jourfier, effleuré par le soupçon, la mort de mon père rompit les attaches qui pouvaient lier les miens à Paris. Tant que ma mère et ma sœur vécurent, il nous arriva encore une lettre de temps à autre. Aujourd'hui, plus un mot. On croit ma famille éteinte et on a raison.

L'évêque s'assit sur un canapé, en face d'une immense fenêtre drapée d'amples rideaux de serge verte, ne laissant filtrer dans la pièce que de rares rayons, et invita Jourfier à prendre place auprès de lui.

— Dois-je vous avouer, articula-t-il, pourquoi, vous sachant à la cathédrale, je vous ai fait prier d'entrer à l'évêché en passant? Tout uniment parce que je suis inquiet, très inquiet de l'Impératrice, et que je ne doutais pas que vous ne fussiez à même de me fournir quelques renseignements sur l'état de Paris. Après Dieu, après l'Empereur, c'est à l'Impératrice que je dois tout. Vous douteriez-vous que c'est le très modeste évêque de Mireval que l'Impératrice a déjà choisi pour prêcher le prochain Avent aux Tuileries! Notre ambassadeur à Rome tient la chose de Sa Majesté ellemême... Du reste, vous voyez, je travaille...

Il désigna d'un geste complaisant des livres ouverts sur une table. Jourfier n'eut pas un regard pour les objets qu'on lui montrait.

— Vous devinez dès lors, reprit M^' Christian, si le sort de l'Impératrice me préoccupe! Que devient-elle, perdue seule au milieu de cette populace si facile aux

soulèvements? Dans l'extrémité où tant d'événements imprévus placent l'Impératrice, je me suis souvenu que votre père a été l'ami de M. Grémieux...

— M. Grémieux?

— Le comte de Servies, à l'époque où il ne jugeait pas indigne de son royalisme de fréquenter ce palais, m'apprit que M. Grémieux avait été très lié avec votre père... Vous savez bien, M. Grémieux, un juif, l'homme le plus laid de France...

— Je connais M. Grémieux, que j'ai vu cent fois chez mon père dans mon enfance, qui compte d'ailleurs parmi les hommes éminents de notre pays.

— Et peut-être avez- vous conservé quelques relations avec cet homme eminent?

— Aucune, Monseigneur.

— G'est dommage... M. Grémieux se trouvant en sa qualité de député mieux placé que personne pour nous infermer du véritable état des affaires, je vous aurais prié de lui écrire et de solliciter de lui certains renseignements... Je suis bien sûr que, s'il vous plaisait, dans votre lettre, de vous réclamer du souvenir de votre père, M. Grémieux vous répondrait.

— Je n'en puis douter.

Monseigneur se leva d'un élan brusque, et, indiquant à son interlocuteur un fauteuil, son propre fauteuil, devant la table de travail :

— Vous avez là des plumes, de l'encre, du papier, lui dit-il.

Jourfier se mit debout à son tour, et, sans faire un pas :

— Je supplie Votre Grandeur...

— Vous hésitez?

— Je ne me reconnais pas le droit de tenter une pareille démarche... M. Grémieux, en maintes circonstances ,.comme M. de Servies, a condamné, flétri le coup d'État du 2 Décembre, et il serait surprif^de voir le i;!s de Frédéric Jourfier s'informer de l'Impératrice...

— Que vous importe la surprise de M. Grémieux, s'il

vous est accordé d'être utile à votre évêque! riposta avec la naïveté des despotes le petit tyranneau ecclésiastique de Mirevai.

— En tout ceci, il ne s'agit pas de moi, Monseigneur; il s'agit de mon père, dont je devrais mettre le nom en avant.

— Alors, vous refusez?

— J'ai le regret...

— Je m'en doutais, et je le disais à M. de Luzernat, quand il me proposait d'aller vous prévenir.

— Je sais gré à M. le vicaire général de m'avoir procuré l'occasion d'offrir à mon évêque mes hommages respectueux.

11 s'inclina et fit deux pas dans le dessein très marqué de se retirer.

— Je ne vous retiens pas, monsieur, articula M«' Christian. A présent, pour ce qui est de l'occasion qu'on vous a fournie d'offrir vos hommages respectueux à votre évêque, il eût été infiniment plus simple de venir lui en faire agréer l'expression dès son retour de Rome, avec tout le diocèse de Mirevai.

Jourfier, atteint, se retourna, et très froidement :

— Monseigneur, les témoignages de respect, de simpathie, d'affection ne sauraient être à heure fixe; le cœur les donne quand il lui plaît ou quand il peut.

Il allongea la main vers le loquet de la porte.

— On ne vous en veut du reste en aucune façon d'une retraite si précipitée, lui lança l'évêque : vous êtes si occupé ailleurs!

Jourfier avait entrehaillé la porte; il la referma d'une rude poussée.

— Monseigneur, dit-il d'une voix brève, nous ne pouvons nous séparer sur un malentendu. Cela ne serait digne ni de vous ni de moi. Veuillez donc m'expliqucr ce que signifient vos dernières paroles.

— Je ne suis pas habitué à entendre mes prêtres me parler de ce ton impératif, monsieur l'abbé, et je n'ai rien à vous répondre.

208 LUCIFRR

— Je dois donc me retirer sans avoir pénétré votre pensée? /

— Une preuve que vous l'avez pénétrée à fond, ma pensée, c'est la violence avec laquelle vous venez de fermer la porte.

— Alors, je ne me suis pas trompé, vous m'infligiez un blâme tout à l'heure?

— Débrouillez l'énigme vous-même.

— Monseigneur, ce n'est pas pour proposer des énigmes, à l'exemple de je ne sais quel monstre de la Fable, que Dieu, dans sa miséricorde, vous a accordé la plénitude du sacerdoce.

— Allez-vous attaquer ma consécration?

— Je ne m'écarterai jamais de ce que je dois à mon évêque. Je supplie seulement mon évêque de se souvenir que je suis prêtre et que mon ordination mérite, elle aussi, quelques égards.

— Les ai-je oubliés, ces égards?

— Vous les oubliez, en ne daignant pas vous exprimer clairement.

— fih bien, oui, je vous blâme, mon devoir même est de vous blâmer...

— A cause de la publication de mon Histoire générale de r Église, sans doute?

— Pour le coup, la prétention est singulière ! Eh quoi I parce qu'il vous a plu d'écrire j'ignore combien de volumes intitulés : Histoire générale de l'Église, vous vous imaginiez que la chrétienté allait s'enflammer aussitôt! Vous avez eu beau prendre la précaution de faire paraître le premier tome de votre ouvrage à la veille de la réunion du concile, ce premier tome n'a pas agité outre mesure la sainte assemblée. \} ne Histoire g éiiér aie de l'Église! Mais il en existe tant d'Histoires plus ou moins générales de riLglise, sans que l'Église s'en porte plus mal !

— Monseigneur ! interrompit Jourfîer, blessé par le trait.

— Voulez-vous être édifié sur le succès de votre livre?

A Rome où étaient réunis les évoques de l'univers, c'està peine si j'en ai trouvé cinq ou six, je ne (lirai pas qui l'eussent lu, mais qui en eussent ouï parler. Et encore ces cinq ou six évêques appartenaient-ils au groupe des prélats dissidents, opposants, des prélats que moi j'appelle prévaricateurs... M»""- Strossmayer, évêque d'Agram, M^r Darboy, archevêque de Paris, M8' Dupanloup, évoque d'Orléans, vous goûtent fort... Ah! cet évêque d'Agram!... N'a-t-il pas osé, un jour, pour ctayer un raisonnement boiteux, se réclamer de l'autorité de saint Bonaventure! Vous comprenez si j'ai pris la parole tout de suite, d'abord pour redresser un texte du Breviloquium qu'il citait de travers, qu'il disloquait avec une insigne mauvaise foi... Mais je tiens à vous faire juge du débat...

— Je décline cet honneur, articula notre chanoine, harassé.

— Écoutez-moi toujours... Vous avez lu, cela va sans dire, mon ouvrage : Saint Bonaventure et son Œuvre.

— Non, Monseigneur, je ne l'ai pas lu.

— Ce n'est pas possible, cela!

— Je supplie Monseigneur de me pardonner une négligence très coupable...

Jourfier, battant en retraite, n'avait pas fait trois pas vers la porte du cabinet, que cette porte s'ouvrait avec fracas et livrait passage à M. de Luzernat, effaré, dont la masse vint s'échouer de tout son énorme poids sur les coussins du canapé. On devine le trouble , le bouleversement, l'épouvante.

— Qu'y a-t-il? demanda Monseigneur.

Le vicaire général haletait bruyamment. Enfin, après s'être à plusieurs reprises épongé le front avec un foulard roulé dans sa main ;

— C'est votre faute, oui, c'est votre faute, à vous 1 brc(louilla-t-il, s'adressant à Jourfier.

— Me ferez-vous la grâce de vous expliquer, moasieurl riposta celui-ci avec un redressement altier.

— Sans vous, sans vos agissements, ce qui se passe, aujourd'hui 4 septembre, ne se passerait pas.

— Et que se passe-t-il? s'écria l'évêque.

— Tout à riieure, mon confrère Valette et moi, nous faisions notre partie de bête hombrée de toutes les aprèsmidi, quand ungrondementlointain arrivejusqu'ànous. Nous ne nous dérangeons pas... Mais des chants s'élèvent tout à coup. On dirait la Marseillaise...

— La Marseillaise! mievvom^ii Monseigneur.

— Sans prendre le temps de déposer les cartes, nous courons à la fenêtre... Une foule énorme encombre le pont sur la Nive et hurle, en effet, la Marseillaise. Nous distinguons très nettement : — Aux armes, citoyens! Mais on a aperçu le rabat de M. Valette, le mien, et ce cri monte vers nous : — « A bas les curés I... »

Jourfier salua.

— Eh quoi ! lui dit l'évêque, vous nous laissez ! . . . C'est bien cela, vous déchaînez la tempête, et, quand elle menace de fondre sur ce palais peut-être, vous ne songez qu'à vous mettre à l'abri.

— S'il vous plaît de ne pas vousoffenserde mon silence, Monseigneur, je ne relèverai point ce que vos paroles peuvent contenir d'outrageant pour moi. Non seulement dans le diocèse, mais dans toute l'étendue de la contrée cévenole, il n'entrera jamais dans la pensée de personne qu'un Jourfier soit capable de décliner la responsabilité de ses actes. On voit que vous n'êtes pas de ce pays. Passons...

— Mais j'en suis de ce pays, moi, hurla M. de Luzernat.

— Eh bieni soyez libre, monsieur. Qu'avez-vous à dire des miens?

— Oh! rien... positivement... Rien...

Jourfier eut un haussement d'épaules. Puis, se retournant vers l'évêque :

— Monseigneur, je n'ai déchaîné nulle tempête, et si, depuis plus d'un mois, les ouvriers vaguent à travers les rues, il faut vous en prendre, non à un modeste cha-

noine de votre cathédrale, mais aux événements provoqués par votre Empereur. La guerre a éteint les fours dans nos verreries. Ce malheur, joint aux malheurs plus grands de nos armées, exalte le peuple du faubourg, auquel, si Ton peut reprocher certains méfaits : chanter la Marseillaise, ce qui n'est pas un crime, siffler des ecclésiastiques jouant aux cartes, ce qui peut leur devenir une leçon, on ne saurait refuser un ardent amour du pays.

— C'est avec de pareilles pensées, monsieur, qu'on prépare les masses aux révolutions, et, puisque vous me mettez sur un terrain que j'étais résolu de fuir, je vous expliquerai le sens de cette phrase que vous n'avez pas suffisamment entendue : — « Vous êtes si occupé ailleurs. »

— Enfin !

— Je voulais dire que, depuis la déclaration de cette guerre, vous avez pris dans Mireval une attitude qui conviendrait à peine à un laïque et qui ne convient pas du tout à un dignitaire de Saint-Optat. Gomment est-il arrivé que vous, si retiré jadis, qui traversiez tout juste le pont pour vous mêler à vos confrères du chapitre, vous ayez soudain élu domicile dans la rue, et qu'on vous rencontre désormais à toute heure du jour et de la nuit hors de chez vous, pérorant au milieu de la populace, lui commentant les journaux, vous évertuant à lui complaire en mille façons? Vous n'avez donc pas senti qu'une conduite en si complet désaccord avec les habitudes ecclésiastiques portait la plus grave atteinte à votre caractère, et que votre fonction sacrée n'était pas de vous trouver aux endroits suspects où vous vous trouviez?

— La fonction sacrée d'un prêtre est d'accourir partout où on l'appelle.

— Il n'y a pas de doute, quand il s'agit de l'administration des sacrements...

— Et qui vous dit qu'il ne se soit pas agi plus d'une fois de l'administration des sacrements?

— Ah! par exemple ! s'écria M. de Luzernat.

— Monseigneur, poursuivit Jourfier, très calme, hier, un train devait passer à minuit et emporter vers Lyon quatre enfants du faubourg des Verriers. A six heures de l'après-midi, ces jeunes gens, avec leurs parents en larmes, vinrent me trouver me priant de les accompagner à la gare dans la soirée. Il leur semblait qu'ils auraient plus de courage pour quitter le pays, si j'étais là à leur côté, les fortifiant d'un mot, d'une poignée de main jusqu'au départ. Ces enfants simples et bons, encore qu'issus de cette populace méprisée par Votre Grandeur, n'auraient pas été les fils d'anciens ouvriers de mon père, que je leur aurais rendu avec joie, avec reconnaissance, le mince service qu'ils réclamaient de moi...

— Mais les sacrements? insista M. de Luzernat.

— Vers minuit, il y avait foule à la gare. Les ouvriers du faubourg étaient là et plusieurs notabilités de la ville, parmi lesquelles M. le comte de Servies, que l'on est sûr de rencontrer partout où il y a des aumônes à répandre, des consolations à prodiguer. Le train est signalé. Le silence était grand dans les salles d'attente et sur le quai. De temps à autre seulement le sanglot étouffé d'une mère qui ne se résigne pas. J'élais fort ému... Profitant d'une dernière minute, j'ai adressé quelques mots à ces enfants; puis je les ai bénis...

— Vous appelez cela un sacrement? demanda l'évêque.

— Cette bénédiction avait pour moi la hauteur sublime d'un sacrement, et j'aurais eu du saint-chrême au bout des doigts que je n'aurais pas murmuré avec plus de ferveur les prières de l'extrême-onction.

— Vous avez murmuré les prières de Fextréme-onction?

— Oui, Monseigneur.

— Vous avez eu tort ; vous ne pouvez l'ignorer, d'après le Rituel, ces prières ne doivent être récitées qu'au lit des agonisants.

— Dans la situation tragique où le gouvernement

impérial a placé notre pays, un homme qui part pour l'armée est un agonisant, car il marche infailliblement à la mort.

— C'est au moins une explication singulière de la rubrique et des textes.

— Croyez-vous que, si, à cette heure, je me trouvais aux environs de Sedan, où notre armée lutte depuis plusieurs jours, j'hésiterais à la bénir, et, considérant la plupart des hommes comme voués à une mort certaine, à leur appliquer les mérites des derniers sacrements?

— Encore une fois vous auriez tort.

— Ma conscience me dit que j'aurais raison.

— Quel orgueil! s'écria l'évêque.

Et ne se contenant plus :

— Ils ne se trompaient pas, ceux qui m'affirmaient que vous ressemblez moins à votre père qu'à votre grand-père, à Philarète Jourfier, le conventionnel, à Philarète Jourfier, l'assassin de son roi!

Le chanoine eut un mouvement brusque, mais il réprima cet élan tout aussitôt. Au bout de cinq secondes, il eut peur de se trouver placé trop près de son ennemi. Résisterait-il à la tentation de je ne sais quel épouvantable attentat? Les doigts lui brûlaient. 11 rétrograda de plusieurs semelles. L'évêque, lui aussi, avait reculé jusqu'à la muraille, près de sa table de travail. Tout à coup sa main, qui depuis un instant cherchait quelque chose à tâtons, saisit un gland de soie. Elle le tira vigoureusement. Les rideaux de la fenêtre s'écartèrent, et le cabinet, plongé dans une demi-obscarité, reçut un flot de rayons.

Ce fut un navrant spectacle. L'évêque, plus pâle que le liseré de son rabat, les jambes tremblantes sous sa soutane violette, les bras pendants et perdus dans les vastes plis du rideau de serge, regardait Jourfier, le regardait, avidement. Son œil inquiet cherchait à prévoir ce que ce prêtre effroyable, vomi de l'abîme, allait faire, allait dire, allait entreprendre contre lui.

Pour Arthur Bourdinier de Luzernat, son attitude

était encore plus consternée, plus aplatie, plus abaissée que celle de Sa Grandeur, si c'est possible. Le colosse planté tout à l'heure au dossier du canapé, riant, interrompant, persiflant, aiguillonnant l'adversaire, et non sans quelque finesse perfide sous sa turbulence, se tenait à présent replié sur lui-même, l'échiné arrondie, le cou tombant, les longues mèches de ses cheveux gris flottant à l'aventure et balayant le parquet. Quelle honte de voir plier ce torse robuste, cette musculature de centaure sous le poids de tant de lâcheté !

Bernard Jourfier se dressait entre eux deux, droit de toute sa taille, immobile, rigide comme quelque saint de pierre de la façade de Saint-Optat. Ses yeux ardents allaient de l'évêque au vicaire général, puis du vicaire général à l'évêque. Une fois, ils s'arrêtèrent sur celui-ci, et un éclair fulgurant en jaillit. Soudain, poussé en avant par un tourbillon d'idées qui l'enlevait comme un brin de paille, Jourfier fit un pas de plus. Le vicaire général, brave à force d'égarement, roula entre l'évêque et lui.

— Monsieur le chanoine, que comptez-vous faire ? demanda-t-il.

Et, comme Jourfier le toisait sans lui répondre, il ajouta s'adressant à Monseigneur :

— Je crains de m'être exagéré les bruits de tout à l'heure... Peut-être ces braves gens du faubourg des Verriers ne chantaient-ils pas la Marseillaise. .. C'est fini... Nous sommes tranquilles, rassurés, et Votre Grandeur pourrait ne pas retenir plus longtemps M. le chanoine à l'évêché.

— Je ne vous retiens pas, monsieur le chanoine, murmua l'évêque.

— Je ne me retirerai, Monseigneur, que lorsqu'il vous aura plu de rétracter...

Il n'avait pas achevé sa phrase, que M. de Luzernat, soulevant l'un des petits rideaux de la fenêtre, à la recherche de je ne sais quel secours, cria :

— Le R. P. Cussol! le R. P. CussoU

LUCIFER 2f5

Jourfier, les jambes plantées dans le parquet, ne bougea pas.

— Quoi de nouveau, mon Révérend Père? s'informa Monseigneur, quittant sa place de torture et courant au nouveau venu.

Le Recteur de Saint-Ignace, petit et ridé, parut à Jourfier plus petit et plus ridé qu'il ne l'avait connu. Sans autrement s'émouvoir et répondre à l'évêque, le Jésuite tira de sa poche un morceau de papier bleu et lut cette dépêche :

« Bataille perdue, t'mpereur prisonnier. Impératrice « partie. République proclamée. » -^

— La République!

Jourfier avait poussé ce cri. M»' Christian, le R. P. Gussol, Arthur Bourdinier de Luzernat le regardèrent consternés.

— La République!... la République!... répéta Monseigneur, égaré.

Jourfier, la tête haute, marcha vers un grand crucifix appendu au fond de la pièce. Ayant plié les genoux :

— Mon Dieu I vous qui êtes toute force et toute miséricorde, que votre main puissante relève notre pauvre pays agonisant sur les champs de bataille et qu'elle daigne bénir la République!

Il se remit debout. Ses yeux étaient pleins de larmes. 11 traversa le cabinet à pas lents, très recueilli, la face au sol pour cacher une émotion dont il n'était pas maître, qui le secouait à le rendre tremblant sur pieds comme un roseau.

Le R. P. Gussol osa arrêter Jourfier au passage. — Alor%, monsieur le chanoine, vous êtes républicamf lui demanda-t-il.

iiô LOClFER

— Et quand cela serait!

— Si cela était, je me permettrais de vous adresser une prière. Mireval est en complète révolution...

— En révolution? s'écria l'évêque.

— Quand je vous le disais, Monseigneur! balbutia M. de Luzernat, livide d'épouvante.

— A la nouvelle de la proclamation de la République à Paris, poursuivit le Recteur de Saint-Ignace, quelques meneurs du faubourg des Verriers se sont répandus par la ville en chantant la Marseillaise. Ils étaient vingt d'abord, puis ils ont été cent, puis cinq cents. En voyant poindre la colonne dans la rue du Mûrier, j'ai craint une minute pour la Résidence; mais bientôt elle a tourné à droite, se ruant vers la mairie. M. Aristide Mouilleron n'a échappé qu'à grand'peine à ces misérables, acharnés à lui faire crier : Vive la République I

— A-t-il crié : Vive la République? interrogea l'évêque.

— M. Mouilleron s'est entêté à son tour et a crié : Vive V Empereur!

— Ahl par exemple! bredouilla M. de Luzernat.

— Et que lui est-il arrivé? demanda Monseigneur.

— Rien. Malgré cette bravade inutile, car, à mon avis, le peuple est un enfant terrible aux caprices duquel il faut savoir se plier en attendant de lui administrer les étrivières, malgré cette bravade inutile, M. Aristide Mouilleron a pu glisser des griffes qui le retenaient et rentrer tranquillement chez lui.

— M. Mouilleron est un honnête homme, articula Jourfier.

— Mais ce n'est pas tout, reprit le R. P. Cussol : la bande du faubourg, qui en ce moment même bouleverse, ravage la préfecture, a promis de ne pas épargner l'évêché.

— Et à qui la bande a-t-elle promis cela, monsieur? Ce monsieur^ reçu en pleine poitrine, n'ébranla pas le

moins du monde le R. P. Cussol.

— Aqui?àqui?répéta-t-iL Anotre frère Amyntha» -,

Dès le premier bruit du soulèvement, le frère Amynihas a passé une blouse et a couru se mêler au mouvement pour le compte de la Compagnie. C'est de .sa bouche que je tiens les renseignements que j'apporte.

— Votre frère Amynthas, dont je m'abstiens de qualifier le rôle parmi des gens égarés par nos malheurs, vous a fourni de fausses indications.

— Alors, monsieur le chanoine, vous à qui les plus honorables traditions de famille créent une si légitime influence sur la classe populaire de Mireval, vous nous répondez des ouvriers du faubourg?

— Je vous en réponds.

— Ils ne viendront pas ici?

— Ils n'y viendront pas.

— Monsieur le chanoine, on m'a rapporté que votre grand-père se montra, durant la Terreur^ l'ami le plus dévoué de cette ville, le protecteur infatigable de ce département. La guillotine, qui dressaitpartout son hideux couperet, grâce à Philarète Jourfier, à des insistances où cet homme de cœur risqua sa vie, ne vit jamais ses poteaux sinistres plantés sur les places de Mireval. Au moment où tant de passions mauvaises menacent dé nous envelopper, il m'est doux de vous rappeler des souvenirs qui sont tout à la gloire des vôtres et auxquels il vous suffira do vous montrer fidèle pour que l'orage passe sans nous toucher.

— Ah ! mon Révérend Père, si vous m'aviez toujours parlé ainsi I

Et se tournant vers l'évèque :

— Votre Grandeur voit de quoi a été capable mon grand-père, elle le voitl

Une flamme rouge colora la face blanche do M»"' Christian ; il quitta son fauteuil, où il se tenait plié en deux, comme assommé, et marcha vers Jourfier.

— Monsieur le chanoine, soupira-t-il, je regrette... Il n'en put dire davantage.

Ces excuses inattendues, un nouve' ^iommage renau

à son grand-père, bouleversèrent Jourfier, Vaincu par une générosité, qui est comme le don divin dos natures supérieures, il se jeta aux pieds de son évoque.

— C'est moi qui ai péché, articula-t-il, et je supplie Votre Grandeur de me bénir.

Monseigneur étendit la main et, tout aussitôt, releva le chanoine de Saint-Optat. Une seconde ils furent en face l'un de l'autre. L'évêque lui ouvrit ses bras. Encore que le cœur lui battît haut dans la poitrine, qu'il lui en eoûtât de se refuser à l'étreinte proposée, Jourfîer s'y déroba par une respectueuse inclination. Homme de commandement et de hiérarchie, il avait bien pu, pour l'honneur de sa haute charge dans l'Église, empêcher l'évêque d'aller trop loin dans sa soumission envers un subordonné ; mais il lui était impossible de confondre M»' Christian avec Coulazou, avec Rupert, et de s'abandonner à lui comme il s'abandonnait à eux. La rude sincérité de son être lui rendait particulier ement odieuse la comédie des sentiments, et, en cette circonstance, elle lui créa des répugnances insurmontables.

— Donc, monsieur le chanoine, dit M^"^ Christian, penaud, je puis compter sur vos efforts?...

— Votre Grandeur peut y compter absolument. Je cours de ce pas...

— Écoutez! écoutez! interrompit M. de Luzernat.

— C'est la Marseillaise j dit le R. P. Cussol. Jourfîer sauta à la fenêtre et l'ouvrit toute grande.

L'étroite Place de l'Évêché, sur laquelle l'énorme vaisseau de Saint-Optat, debout au couchant, avec ses gargouilles saillantes, ses hautes toitures, ses deux tours carrées à lourds entablements, projetait son ombre, apparaissait noire et déserte. Au fond, en face du palais épiscopal, la rue des Chantres, la voie la plus spacieuse de Mireval, était au contraire baignée de lumière. Là, les maisons, très basses, ne faisaient pas obstacle au soleil, qui, au moment de tomber derrière le^ plateau du Bournat, criblait la ville de rayons.

— <c Amour sacré de la patrie . . »

— Tous entendez, monsieur le chanoine? dit le Jésuite.

Joiirfier ne répondit pas. Accoudé à la fenêtre, les yeux dans la direction do la rue des Chantres, il semblait profondément recueilli. A quoi pensait-il? Tandis que les traits de l'évoque, ceux du vicaire général, ceux du religieux reflétaient une angoisse cruelle, les swns, paisibles, avaient je ne sais quel obscur rayonnement. Encore un peu, on aurait cru que ce prêtre n'écoutait pas sans plaisir la Marseillaise^ dont les strophes montaient avec un frémissement d'ailes dans les lueurs embrasées du couchant.

— Ils arrivent, gémit Monseigneur.

En effet, d'épais nuages de poussière rouge, annonçant le piétinement d'une foule, s'élevèrent à l'extrémité de la rue des Chantres, et ces mots du terrible refrain : « Marchons, marchons! » emplirent l'air effroyablement.

— Les voilà I souffla M. de Luzernat.

Cent tètes, noyées dans les flots d'une lumière cul-vrée, se montrèrent au loin, bien au loin ; puis d'autres têtes émergèrent à la suite de celles-ci ; puis, dans le désordre d'une multitude marchant, s'arrêtant, chantant, s'interrompant pour lancer aux nues des cris retentissants de Vive la République ! des bandes d'enfants qui riaient, se bousculaient, dansaient et quelquefois aussi chantaient.

— Et s'ils nous obligent à crier : Vive la République? interrogea l'évéque, effaré.

— Eh bien ! Monseigneur, vous ferez comme M. le maire de Mireval, vous crierez : Vive l'Empereur/

— Ah ! par exemple! pleurnicha M. de Luzernat.

— A mon avis, Monseigneur, reprit le R. P. Cussol, je ne vois pas pourquoi, si la République est le gouvernement cfc la Fiance, nous n'acclamerions pas la République.

— Ni moi non plus je ne vois pas pourquoi, insinua le vicaire général.

— Peut-être, en effet, serait-il sage... hasarda l'évêque.

— Monseigneur, rapportez-vous-en à la longue expérience de la Compagnie de Jésus, conclut le Recteur de Saint-Ignace. La Compagnie n'a jamais hésité à hurler avec lés loups... quand elle ne pouvait faire autrement.

Jourfier, les regardant tous trois avec une expression de surprise indignée:

— Messieurs, j'irais au delà de mon sentiment si je prétendais qu'aucun de vous n'est digne d'acclamer la République. Mais, pour ne m'occuper que de Monseigneur, il n'est pas admissible qu'en moins d'une heure il se soit détaché de la famille impériale dont, il y a quelques instants à peine, il me vantait les bienfaits.

— Et si les ouvriers du faubourg viennent me mettre le couteau sur la gorge?

— Monseigneur, vous êtes la plus haute expression de la dignité de ce diocèse, et quand bien même votre vie serait menacée...

— Il faudrait me laisser tuer plutôt que de crier : Vive la République ?

— Il faudrait vous laisser tuer.

— Ce serait^e la duperie.

— L'héroïsme, souvent, n'est pas autre chose, Monseigneur.

— Enfin, au lieu d'argumenter sans cesse, puisqu'il vous a plu de prendre l'engagement de nous sauver, vous devriez bien vous précipiter à notre salut.

— Monseigneur, un seul mot, et je vole pour éloigner d'ici les pauvres gens inoPTensifs qui vous font peur. Saint Jérôme, simple prêtre comme moi, avait un démêlé fort pénible avec Jean, évêque comme vous. Il ne me souvient guère si de profonds dissentiments politiques formaient précisément l'objet de la discussion déjà fort longue; mais je n'ai pas oublié les dernières paroles de Jérôme à Jean : — « Je m'arrête, je « cQ^^e à' argumenter ; pour l'honneur de l'épiscopat, je «ne voudrais pas avoir à convaincre un jour mon

« évêque de parjure, nolo i^esjjondere et arguere, ne pera jiirii episcopum convincere videar, »

Il disparut.

Il était temps d'intervenir. Les hommes du faubourg venaient de déboucher sur la Place en colonne serrée et marchaient droit vers le palais épiscopal. Tandis que, sous sa large baie obscure, le haut portail de Saint- Optat demeurait entr'ouvert, vis-à-vis, les portes du long bâtiment où étaient concentrés les services de l'administration diocésaine, se fermèrent bruyamment. L'évêque, le Jésuite, le vicaire général, demeurés dans la salle basse du cabinet, en proie à une détresse horrible, se regardaient furtivement l'un l'autre et n'osaient bouger. Tous trois auraient voulu ramener les volets de la fenêtre pour se mettre un peu plus à l'abri; miis il aurait fallu passer le bras, un peu la tête, se montrer enfin, et nul d'entre eux n'était disposé à s'attirer la première invective, peut-être le premier coup. Le R. P' Gussol pourtant s'empara du gland de soie, et, d'une main discrète de chat, ramena les rideaux courageusement.

— Gomment, c'est toi, Jaluzet ! c'est toi, Bélugou I... cria une voix rude, vibrante.

Le Recteur de Saint-Ignace, M^' Christian, M. de Luzernat coulèrent un regard épcuré à travers la fente des rideaux. A dix pas, le chanoine Jourfier se tenait debout, adossé à l'un des contreforts de la cathédrale, et deux ouvriers lui parlaient avec les marques d'un profond respect. La multitude des hommes et des enfants, muette, intimidée, demeurait à quelque distance^ à demi noyée dans les ombres de Saint-Optat. '^

— Non I non l interrompit Jourfier avec un geste d'autorité.

— Mais, monsieur Bernard, la Republique a été proclamée à Paris, articula très distinctement Jaluzet.

— Approchez tous! cria-t-il.

Incontir.jnt il fut entouré. Sans proférer une parole, suivi du Ilot qui le portait, il alla jusqu'à un banc de

pierre formant saillie de chaque côté du porche de Saint-Optal. Vingt bras le hissèrent sur ce rebord, et sa têtj sévère, ferme, dure, se détacha avec des reflets de bronze sur le fond des murailles gigantesques, parmi des taches de moisissures, d'énormes verrues de mousse, des toufTes de giroflées épanouies.

— Vive Jourfîer! vive...

— Mes amis, vous auriez beau crier Vive Jourfier! jus{|u'à demain, que je n'en demeurerais pas moins fâché contre vous, interrompit-il. Et vraiment Jaluzet et Bélugou m'en apprennent de belles ! Comment, voilà un mois et demi que vous avez pris l'habitude de vous en remettre à moi de toutes choses, que, sûrs de ne jamais être trahis parle petits-fils, parle fils de vos anciens députés, vous ne faites rien sans me consulter, et, aujourd'hui, profitant de mon absence du faubourg, vous allez en troupe chasser le préfet de la préfecture, le maire de la mairie, et maintenant vous venez chasser l'évêque de l'évèché I Je ne suis pas content de vous.

— Vive la République I

— Mon grand-père et mon père passèrent leur vie à lutter pour la République, et le triomphe de la République me réjouH autant qu'il peut vous réjouir. Malheureusement, à ma joie se mêle une tristesse accablante, car, si nous sommes débarrassés d'un régime odieux, l'étranger foule notre sol, et le sang de la patrie coule à pleins ruisseaux de toutes parts. L'horrible pensée de nos désastres me trouble, m'écrase, et, dans ce jour glorieux oii les miens ont dû tressaillir dans la ^,ombe, il me prend une irrésistible envie de pleurer.

Il s'arrêta, suffoqué par une émotion violente.

— Vive Jourfîer !

— Vous devinez, mes enfants, reprit-il, si, quand nos armées vaincues s'acheminent vers l'Allemagne, vous devinez si c'est l'heure de se livrer à de bruyantes manifestations à travers les rues. Donnez à cette ville de Mireval, que Philarète Jourfier anima de son souffle en 92, que plus tard la parole ardente de Frédéric Jour-

fier ressuscita de la longue mort de quinze années de despotisme, donnez-lui l'exen pie des nobles vertus républicaines...

— Nous voulons voir l'évêquel burla quelqu'un. Joxîffier, exaspéré par ce cri qui s'élevait comme une

protestation, s'élança du haut de son piédestal, écarta un paquet de gens lui faisant obstacle, et son bras, projeté en avant avec la précision d'un ressort d'acier, saisit, au milieu d'un groupe, un homme encore jeune, couvert de haillons sordides, sans casquette, sa tignasse rousse au vent.

— Viens, toi, Jumard, lui dit-il.

Et sa main de fer l'entraîna,

— Monte I

Gomme Jumard, courbé sous l'étreinte, piteux, lamentable, né se hâtait pas de monter, il fut juché par la griffe qui l'avait happé au collet sur le perron de Saint-Optat.

— C'est bien fait ! c'est bien fait ! ricana la foule en voyant l'ouvrier debout à côté du prêtre.

— Voilà l'homme qui veut voir Monseigneur, dit Jourfîer avec une ironie terrible. Vous connaissez cet homme; c'est Jumard, Jumard l'ivrogne, Jumard que sa paresse incurable a fait chasser de toutes les fabriques du faubourg, Jumard qui serait mort de faim depuis longtemps sans la persistante charité de M. le chanoine Coulazou. Kt pourquoi Jumard veut-iJ voir Monseigneur? Il n'en sait rien; il croit seulement que bouleverser l'évôché serait une œuvre digne du peuple de Mireval, et il propose la partie. S'il en est parmi vous qui pensent comme ce malheureux, qu'ils abandonnent les rangs de mes braves ouvriers du faubourg, avec lesquels ils ne doivent plus vivre, et qu'ils viennent jusqu'à ce perron. C'est moi, moi le chanoine Bernard Jourfier, dont ils ont trompé la confiance, qui me charge de les conduire à Monseigneur. Je les préviens toutefois qu'ayant l'honneur d'être prêtre, je ne souffrirai pas le moindre désordre à révôché, que le premier qui manquerait de

respect à Monseigneur, recevrait son châtiment de ma main. Je suis prêt à me dévouer, à me sacrifier, à mourir pour vous, pour vous qui êtes les pauvreb, par conséquent res enfants bien-aimés de mes entrailles; mais j'appartiens à la sainte Église catholique, et, si vous aviez l'audace sacrilège d'attaquer un évêque, vous me trouveriez rangé à côté de lui. Prenez garde de ne pas vous exposer à perdre votre meilleur ami.

Pas un homme ne se détacha de la masse compact© et silencieuse des ouvriers.

— Eh bieni où sont les compagnons de Jumard? Jaluzet et Bélugou de nouveau s'avancèrent en parlementaires.

— Monsieur Bernard, nous retournons au faubourg, murmurèrent-ils ensemble et d'un ton très humble.

— Vous rentrez ?

— Oui, monsieur Bernard, pour vous faire plaisir. Jourfier les regarda stupide ; puis, comme si quelque

faiblesse des jambes ou du cerveau venait de l'accabler soudain^ de toute la largeur de son dos il s'appuya au mur de la cathédrale , et ses mains, pour achever de le soutenir, se cramponnèrent à des brindilles, à des racines de giroflées.

— Vous rentrez?... répéta-t-il.

— Vive la République I crièrent les deux ouvriers.

— Vive la République! répétèrent les autres en chœur.

Sous le commandement de Jaluzet, qui en prit la tète, la colonne des verriers, sans tumulte, se dirigea vers la rue des Chantres, où le dernier rayon de soleil venait de s'éteindre. L'obscurité tombait de plus en plus noire des frises de Saint-Optat sur la Place. Jourfier, qui avait oublié de descendre du perron, occupé à suivre d'un regard à la fois ému et satisfait son peuple fidèle qui s'en allait tranquille, apaisé, confiant, releva légèrement sa soutane, se disposant à sauter. Il vit Jumard, à qui il ne songeait plus. 0 honte! Jumarcl lui tendit la main, Jourfier, en proie à une indignation

brusque, leva le bras. Mais, au moment de frapper, il glissa les doigts dans son gousset et laissa tombe^ une grosse pièce blanche dans les pattes réunies db Jumard, qui décampa à toutes jambes, violemment. Jourfier demeura seul une minute; puis à son tour, tête baissée, d'un pas recueilli , il se dirigea vers la rue des Chantres envahie par les premières ombres de la nuit.

Les trois personnages de l'évêché, qui n'avaient perdu nul détail, nulle parole de cette scène, se regardaient abasourdis.

— Monseigneur, dit le R. P. Cussol, j'ignore si M. le chanoine Jourfier est un prêtre selon l'esprit de l'Église; mais assurément c'est un fier homme t

Le lendemain, Mireval avait recouvré la paix et repris sa physionomie ordinaire de petite ville placide au creux des montagnes. Pas un homme vaguant à travers le faubourg des Verriers. Trois des industriels les plus considérables, sollicités dès la veille par Jourfier, avaient rouvert leurs fabriques et rallumé les feux. L'Empire tombé, la guerre allait finir sans doute.

Notre chanoine, à qui la République proclamée imposait, croyait-il, de graves devoirs personnels, passait ses journées en négociations, en démarches dans le but de ressusciter le travail sur tous les points de l'Avenue- Colbert, quand, pour l'accomplissement de cette tâche compliquée, le ciel lui envoya un secours tout à fait inattendu. Le 8 septembre, un décret arriva de Paris nommant M. le comte de Servies préfet de Mireval. A la première heure, la surprise fut grande dans la ville de voir à la tête du département un homme dont les convictions politiques cadraient si peu avec le régime nouveau. Pourtant, lorsqu'on voulut bien se sou-

venir que M. de Servies, ancien représentant du peuple à TAssemblée Législative de 1849, avait été exilé après le coup d'État de Décembre, que, pendant les dix-huit années de l'Empire, il avait fait cause commune avec le parti républicain, qu'il était l'ami du chanoine Jourfîer, non seulement on cessa de s'étonner, mais on loua le choix du gouvernement, et le comte, arraché de son hôtel, fat conduit à la préfecture au milieu des acclamations.

— Ah! Bernard, quel fardeau on m'a mis sur les épaules! disait quelque temps après M. de Servies, causant avec son ami dans la salle de la Bibliothèque.

— Chacun son tour, mon cher comte, répondait Jourfier.

— Tu devrais au moins me venir voir à la préfecture. Après t'être mêlé de tout, tu te laves donc les mains des affaires maintenant?... Paris est investi... Le gouvernement est à Tours...

— Dès les débuts de la crise, je me suis mêlé de tout, comme vous dites, mais alors l'administration du département se trouvait en des mains qui m'étaient suspectes. Aujourd'hui, je sais en qui réside l'autorité, et je suis tranquille.

— Tu ne penses pas à mon âge.

— Je pense à votre ardent amour du pays.

— Donc, tu veux me mettre dans l'obligation, toutes les fois que, pour une résolution importante, il me serait agréable de prendre ton avis, de venir au faubourg des Verriers?

— Vous y viendrez.

— Gela est cruel.

— Il faut bien que vous soyez puni, articula Jourfier avec une fureur soudaine.

-- Puni, monsieur l'abbé ! Et de quoi, s'il vous plaît, pourrait-on me punir?

— D'avoir fait un prêtre du fils de Frédéric Jourfler.

— Bernard!...

— Mon père, à son lit de mort, me livra-t-il à vous

pour ei'iger ma vie en une sorte de proteslaliuii contre sa vie? En m'envoyant au séminaire, vous avez consulté les traditions de votre famille, non les traditions de la mienne. 11 est horrible, monsieur de Servies, d'avoir à vous reprocher vos bienfaits ; mais il faut que j'aie cet épouvantable courage, puisque c'est par eux que, depuis des années, j'endure le plus atroce des supplices, par eux aujourd'hui qu'il m'est interdit de prendre la moindre part aux affaires de mon pays, par eux enfin qu'il m'est défendu de pousser un cri qui me soulagerait le cœur...

— Comment, je t'empêche, moi, de crier : « Vwe la Répuhlique? »

— Qui m'a jeté sur les épaules l'habit que je porte?

— Je ne vois pas en quoi ton habit...

— Vous ne voyez pas, vous... Vous qui êtes libre, car on est libre dans la vie laïque, vous ne voyez rien. Moi, dans la vie sacerdotale, accablé sous le poids de chaînes qui me meurtrissent à tous les endroits de l'être, je vois tout, car je sens tout, je souffre de tout. Le 4 septembre au soir, quand les verriers du faubourg se ruaient vers l'évêché, je trouvai la force d'accomplir mon devoir de prêtre jusqu'au bout. Mais croyez-vous qu'il m'en coûta peu de ne pas humilier Msr Christian, qui venait de m'humilier; de ne pas maltraiter cet imbécile d'Arthur de Luzernat, qui avait osé me regarder en face; de ne pas faire crier le Recteur de Saint-Ignace, qui est mon ennemi? Le caractère qu'on m'a imposé et que l'orgueil de ma race me pousse sans cesse à garder sans tache, me préserva de tout entraînement...

— ÏLi conviendras que c'est beau d'avoir revêtu un caractère capable d'élever l'homme au-dessus de luimôme.

— Il est beau peut-être, comme vous le faites, d'avoir à admirer ce caractère chez autrui; mais il est cruel, comme je le fais, d'avoir à le subir lignement... A deux: ou trois reprises, ces braves gens acclamèrent la République. Rien ne vous exprimera les sensations

dont je fus bouleversé à ce mot République montant d'un élan formidable dans les airs. J'étais ému et j'étais fier, emu parce que la République panserait les blessures de la patrie, fier parce que la République avait été la religion de mon grand-père, de mon père, qu'elle devait être ma religion, puisque, à son nom seulement, ma nature avait tressailli. Ma bouche s'ouvrit d'ellemême à l'épanouissement de mon cœur, et je fus au moment de mêler ma voix aux voix de ce peuple transporté. Mais, à la même seconde, une idée, une flèche de feu, me traversa le cerveau : j'étais prêtre, il fallait me tenir.

— Pourquoi te tenir?

— Pourquoi? Parce que la République, faisant en 1792 sa première apparition dans notre pays, au milieu du plus épouvantable bouleversement social qu'on eût vu jamais, a lésé quelques intérêts matériels ou moraux, plutôt matériels que moraux, de l'Église, et que l'Église ne lui a pas encore pardonné. Or, je suis de l'Église, et, connaissant l'énergie de ses rancunes, je dois avoir l'air de les partager. Je fais une question d'honneur de ma honteuse hypocrisie.

— Toi, hypocrite !

— Je veux vous faire toucher du doigt le fond de ma torture. Vous savez si je suis sincère et si j'ai l'habitude d'aller droit mon chemin. Eh bien ! désormais, par le fait de l'établissement d'un état de choses que les miens appelèrent de tous leurs vœux . je suis tenu à la plus grande circonspection d'attitude et de paroles. Malgré que j'en aie, mon nom est un drapeau. Déjà suspect sous l'Empire, où je ne pouvais rien, je deviens dangereux sous la République, où l'on nestpas loin de s'ima-

» giner que je puis tout. Chacun . se pensant menacé par moi, me menace; ce qui fait qu'à aucune époque de ma vie je ne fus enveloppé d'ennemis ni plus nombreux ni plus acharnés. Croiriez -vous que le vicaire général Valette, cette souris timide qui ne sort pas de son trou si je me montre, a osé dire à l'archiprêtre Ru-

pert : — t On a beau être en République, M. Jourfier n'a pas encore remplacé Pie IX I » — Que vous semble de cette bêtise impertinente?... Parfois, d'étranges transports me soulèvent, et je me sens disposé, la guerre finie, à ressaisir l'influence laissée dansée département par ma famille et à fondre, le glaive en main, sur les imprudents qui me harcellent sans merci... Puis je promène un regard sur moi-même, je vois ma soutane, mon rabat, et le découragement me gagne, que dis-je , le découragement ! le désespoir, car il faut que je me résigne et je ne puis me résigner, que je pardonne et je ne puis pardonner, que j'oublie et je ne puis oublier.

Il colla ses deux mains à son visage et demeura muet.

— Bernard, dit M. de Servies, ce n'est pas la première fois que tu me reproches de l'avoir jeté dans l'Église; mais jamais tes plaintes n'atteignirent ce degré de violence et d'amertume. Laisse-moi te le dire, tes souffrances ne sont pas de mon fait, elles sont du fait de ta nature très haute, qui, dans quelque condition que la destinée l'eût placée, devait s'exagérer le devoir. Bernard, la supériorité de l'esprit, pas plus que la supériorité du cœur, n'est une garantie de repos icibas, où Dieu s'est plu à mesurer le nombre des peines à la grandeur des dons octroyés. Si, après la mort de ton père, l'enfant de douze ans, doux, tranquille, soumis, m'eût fait prévoir l'homme de quarante-cinq ans, passionné, turbulent, indomptable, tu n'aurais pas quitté Paris pour venir à Mireval. Mais comment deviner en toi le Jourfier terrible que tu me montres, quand ta mère me vantait la facilité de ton caractère, que d'ailleurs, opprimée par les plus cruelles catastrophes, elle me pressait elle-même de t'ouvrir le séminaire comme un port de refuge après le naufrage de ta maison?

Les bras de Jourfier se détendirent, et ses mains, en retombant, mirent à nu sa face inondée de gros pleurs.

— 0 ma mère ! ma mère ! sanglota-t-il.

Puis, arrêtant sur M. de Servies ses yeux qui ruisselaient encore :

— Excusez mes folies. Depuis que cette guerre hideuse Ta arraché à la paix de ses travaux habituels, mon esprit est sujet à de singulières aberrations... Puis, voilà Metz livré... Nos défaites mêlées de trahison m'égareni... C'est peut-être bien petit chez un prêtre, dont l'âme devrait avoir ses plus solides attaches dans le ciel, la patrie éternelle de là-haut, de se sentir si intimement, si profondément, si absolument lié à la terre, la patrie périssable d'ici-bas. C'est irrésistible. J'aime la France, non pas jusqu'à ma mort, ce qui ne serait rien, mais jusqu'à la mort de mon salut, que je lui sacrifie un peu chaque jour, en négligeant les devoirs de mon état pour m'occuper d'elle insatiablement. Voici plus de trois semaines que je passe à encourager les mobiles, puis vont venir les mobilisés. Je puis vous avouer cela à vous : depuis huit jours je ne suis pas monté à l'autel une fois, et hier j'ai oublié de lire mon office. J'en suis là. Les malheurs de mon pays, s'ils persistaient, par le trouble qu'ils apportent dans ma vie, par les découragements dont ils m'accablent, finiraient par faire de moi un mauvais prêtre, ce que n'ont pas obtenu toutes mes passions soulevées.

— Il faut alors te lancer, comme les tiens, dans la carrière politique.

— Je suis prêtre.

— Ne croirait-on pas, à t'entendre, qu'un prêtre est un être à part, qu'il n'a pas le droit de toucher à la chose publique?

— Vous l'avez dit, un prêtre est un être à part, il n'a pas le droit de toucher à la chose publique.

— Mais, mon enfant, l'Église a produit les individualités politiques les plus remarquables.

— Je ne l'ignore aucunement, et j'écris un très long ouvrage pour prou vei;que Tliiglise a eu tort de produire ces individualilés-là.

— Et moi qui, te reconnaissant un don de parole supérieur; complais te presser de te laisser noniin<'r député de Mircval, dés (jue nous aurons des élections.

— Moi, député de Mireval !

— Comme ton grand-père, comme ton père.

— Cela n*est pas possible.

— Toujours ta robe?

— Toujours elle.

— J'ai vu beaucoup de robes à la Chambre, sous la Restauration.

— Pour le malheur de la religion.

— Et toutes n'étaient pas noires ; il y en avait do violettes dans le nombre.^

"— Celle de Tévcque de Beauvais, sans doute. Souvenez-vous que M^"" Feutrier mourut de chagrin pour avoir eu le courage de faire signer au roi les Ordonnances qui fermaient les établissements de la Compagnie de Jésus. Voilà ce que la vie politique réserve aux ecclésiastiques qui se sont laissé tenter.

— Et, en 1848, n'avons-nous pas vu un moine parmi nous, à l'Assemblée Constituante?

Jourfior eut un éclat de rire où le sarcasme se mêla à je ne sais quelle furieuse ironie.

— J'aurais cru que le souvenir du P. Lacordaire t'était particulièrement cher, dit M. de Servies.

— Et vous ne vous trompez pas, mon ami. Lacordaire, à Notre-Dame, prêchant l'oraison funèbre du général Drouot, Lacordaire, à Saint-lloch, flétrissant le crime de Décembre, encore que son éloquence ait manqué de force et d'ampleur, que son génie, plus aimable que puissant, se soit rarement élevé jusqu'à cette haine vengeresse qui est la marque des grandes probités, Lacordaire me touche et me conquiert. Mais que devient ce moine, à qui l'audace a fait défaut dans la chaire, quand il a commis l'imprudence dose laisser acculer à la tribune? Tout aussitôt sa langue s'embarrasse, son cerveau se trouble, sa taille se rapetisse. Sa voix n'a rien perdu de son acuité, elle arrive jusqu'aux extrémi-

tés de la vaste salle, comme elle arrivait jusqu'aux profondeurs des chapelles les plus retirées de Notre-Dame, mais sa voix ne porte pas ; il frappe sur le marbre de la tribune les mômes coups qu'il frappait sur l'accoudoir de la chaire, mais ces coups très bruyants ne sont pas entendus; ainsi que là-bas devant un peuple recueilli de fidèles, il tire ici devant ce peuple affairé de représentants les mêmes effets très étudiés du costume si pittoresque de saint Dominique, mais ces effets irrésistibles, personne ne s'en préoccupe, que dis-je? personne ne les aperçoit. Pourquoi cela? Parce que Lacordaire a quitté le terrain des choses divines, où Dieu l'avait placé, pour descendre sur le terrain des choses humaines, où les électeurs de Marseille l'ont conduit. Qu'il essaye donc désormais, dans l'enceinte de l'Assemblée Nationale, ainsi qu'il l'a pratiqué glorieusement dans nos cathédrales, d'appuyer la plus légère de ses propositions d'un texte tiré soit des Ecritures , soit des Pères, et il verra quels débordements de brusque hilarité lui couperont la parole. Ces députés sont donc des ennemis de l'Église ? Pas le moins du monde. La citation si outrageusement conspuée se fût produite dans le lieu propice, que chacun l'eût reçue avec respect; mais ici elle ne se trouvait pas à sa place, et cette note, tombée du ciel au milieu d'un concert où les intérêts politiques seuls avaient le droit de se faire entendre, ressemblait à une dissonnance et provoquait le rire irrésistiblement. Du reste, Lacordaire ne s'attarda pas à l'Assemblée Constituante ; il revint vite d'une aventure qui engageait son caractère, et rentra dans son couvent qu'il ne quitta plus.

— Ce qui veut dire qu'on ne te décidera pas, toi, à quitter le faubourg des Verriers?

Jourfier demeura deux minutes sans répondre. Puis, d'un élan fougueux où passa un souffle de rage :

— Pourquoi persister à me tenter? que signifie cette obstinatioii à me pousser à ma perte? Gomment) vous savez que la passion politique est dans mon sang, que rien ne me réjouirait autant que de me jeter au milieu

des orages des Assemblées pour y travailler au relèvement de mon pays, à l'affermissement de la République, ce rêve des Jourfier, et, quand je m'épuise à vous fournir des arguments qui me permettent de me dérober, vous vous acharnez à me poursuivre! Vous n'êtes donc plus mon ami, monsieur de Servies? vous voulez donc me déshonorer?

— Te déshonorer?

— Vous m'avez montré Lacordaire assis sur les bancs de TAssemblée de 1848; montrez-moi donc un autre prêtre qui siégeait aussi parmi vous.

— Quel autre prêtre?

— Ayez donc le courage de me montrer également l'abbé Félicité de Lamennais.

— Lamennais 1

— Vous souvenez- vous de ce petit vieillard sec, maigre, au long visage osseux, au regard inquiet et troublé, qui parlait peu, à qui on n'adressait que de rares paroles, qui demeurait le plus souvent à l'écart sur les dernières travées de la Montagne? Cet homme chétif, courbé en deux, dont les membres grêles sont affligés de tremblements à peu près continus, c'est l'abbé de Lamennais. Qui reconnaîtrait, dans cette silhouette mince, fuyante, humiliée, le terrible champion de l'absolutisme, le grand écrivain de Y Essai sur V Indifférence en matière de religion? Des révolutions successives se sont accomplies chez l'abbé de Lamennais, et ces révolutions, expliquées par des livres qui ont retenti comme autant de coups de tonnerre, l'ont amené jusqu'ici. Il y a loin, certes, de la Tradition de l'Église sur l'Institution des évéqueSy publiée vers 1814, au journal le Peuple constituant, qui se débite chaque matin dans les rues de Paris. Ce grand homme a franchi cette énorme distance, luttant pour et luttant contre la papauté, prêtre soumis et prêtre révolté, par des bonds d'une effroyable audace qui ont toujours déconcerté l'Église et plus d'une fois déconcerté ses amis. Que voulez-vous? dès la première heure de sa vie d'écrivain, la passion poli-

tique le gagna, et cette âpre passion l'a d«h'oré. ïl est mainteriant sur ce banc de l'Assemblée Constituante où le peuple de Paris Ta fait asseoir. A quoi pcnse-t-il ? Dieu, si prodigue de dor?s envers lui, lui refusa les dons de l'orateur, et le voilà condamné à un silence perpétuel, lia sa plume, uneplume de génie; mais il ne pourra s'expliquer sur toutes choses que demain, dans son journal, et il voudrait s'expliquer à la tribune incontinent. Des soucis rongeurs le poussaient à l'isolement; cette disgrâce, qui le fait l'inférieur de tant d'esprits médiocres, le blesse à Tâme, le refoule, l'anéantit, le supprime. — « Ah! s'il m'était donné de pouvoir parler comme vous!... » dit-il un jour à M. Michel, de Bourges...

— Il est certain que s'il avait parlé comme Michel, de Bourges!...

— Mon cher comte, si l'abbé de Lamennais avait parlé comme M. Michel, de Bourges, comme Berryer, il n'aurait pas pour cela cessé d'être l'abbé de Lamennais, et ses paroles eussent été de vaines paroles Je rentre dans mon idée : un prêtre, quelque éloquence qu'on lui suppose d'ailleurs, ne me parait plus fait pour exercer la moindre influence sur une assemblée politique. La Restauration, qui avait enfantinement rayé la Révolution française de notre histoire, a tenté le dernier essai des prêtres hommes d'État. Nous ne reverrons ni M^'' Frayssinous, ni M^^" Feutrier. Qu'on le veuille ou non, la Révolution française a fondé l'État laïque chez nous et par contrecoup dans le monde entier. Il y a quatre-vingts ans, l'homme, d'un effort surhumain, se dégagea des formules politico-religieuses qui le retenaient prisonnier depuis des siècles et déclara hau tement sa volonté de faire ses affaires tout seul. Quelle glorieuse tempête que celle d'où devaient sortir et la dignité humaine et la dignité sacerdotale! Après 89, la société civile et la société religieuse ne seront plus confondues, ne réagiront plus l'une sur l'autre. Tandis que le laïque, maîtrç du domaine politique qui lui fut

81 longtemps coiUestc, à i'abri detonto ingéronco étrangère, exercera son autoiilé dans le monde des faits, discutera ses aflaiies, les réglera au mieux de ses intérêts, le prêtre, libre sur le terrain religieux, n'ayant plus à redouter le soupçon, moissonnera les âmes à pleins bras et à plein cœur. La Révolution a eu cela de sublime et de grand qu'en affranchissant chacun de nous, elle a rendu chacun de nous à sa fonction, autrement dit à son honneur et à sa vertu.

— Sans partager toutes tes idées sur les conséquences civiles et religieuses de la Révolution, je ne suis pas loin de croire, en effet, qu'un prêtre est mieux placé dans le sanctuaire que dans une assemblée politique. Je n'en persiste pas moins, mon cher Bernard, à te demander de veiller un peu sur les affaires du département pendant une absence...

— Vous vous absentez?

— Je vais à Tours. J'ai besoin de voir le ministre de la guerre pour l'équipement de nos mobiles. Nous manquons de tout... Puis je prierai mon vieux Grémieux, qui m'a jeté le bât administratif sur les épaules, de m'en alléger au plus tôt. Tu comprends comme cela me va, à moi, d'être préfet, à soixante-quinze ans !

— Je vous en conjure, mon ami, ne donnez pas votre démission... Attendez... Savons-nous qui on nous enverrait ici! D'ailleurs, comptez sur moi... Je suis à vous, entièrementà vous... A nous deux, nous réaliserons pour la République ce que mon père eût réalisé tout seul.

Il se jeta au cou de M. do Servies, dont le royalisme ne sut trouver un mot de protestation.

Le comte parti, Tabbé Jourfier accepta les fonctions de préfet intérimaire et les remplit avec une rigoureuse

ponctualité. Coulazou et Rupert auraient préféré voir leur ami se remettre au travail pour achever le dixième volume de l'Histoire générale commencé; ils se résignèrent. Il faut dire tout, Jourfier avait des façons de marquer sa volonté, de la poursuivre, peu faites pour encourager ceux qui auraient été tentés de formuler quelque opposition. Tel air de son visage, telle manière de porter la tête, de regarder, tenaient les gens à distance et ne leur permettaient ni un pas vers lui, ni un mot. Une après-midi pourtant, vers les trois heures, comme, au sortir de la préfecture, il s'engageait dans la rue de la Visitation, regagnant à grands pas le faubourg des Verriers, il s'entendit appeler :

— Mossiou Zourfié! mossiou Zourflél

Il se retourna. Un long moine maigre, tête nue, se tenait devant lui. Il reconnut le T. R. P. Salviati, dont le couvent était situé à l'un des angles de la rue de la Visitation.

— Çarmé dé vous rencontré, dit le Capucin... Et que pensez-vous dé tout ça, mossiou li çanoine?

— De tout ça?

— Oui, dé votre Répoublique?... On dit que nous aurons l'aze d'or in Francia, à présent.

— Est-ce que vous êtes Français, vous, mon Très Révérend Père?

— Zé m'en garde bien t

— Dans ce cas, vous me permettrez de ne pas vous répondre quand vous me demandez ce que je pense de « ça ».

— Que vous êtes bien touzours li même!

Il pouffa dans sa barbe et essaya de passer outre. Mais Jourfier, le retenant par une de ses manches, amples comme des besaces :

— Veuillez m'excuser. Très Révérend Père : je n'entends pas clairement vos paroles et je ne m'explique pas du tout votre rire.

— Mossiou Zourfié, vous êtes li préfet dé Mireval, et zé vous respète... Pourtant, in Italia, on n'empôce per-

sonne dé rire... Pét-ôtre que si la Répoublique y était prouclamée connme cez vous, on né rirait pas.

— Monsieur!

— Un prétréî un prêtre 1 quitter notre sainte mère l'Église pour servir cette Répoublique dé damnation!

Il voulut se dégager, mais la griffe qui l'avait saisi ne le lâcha pas

— Zé suis donc votre prisonnié? s'écria l'Italien surpris tout ensemble et inquiet de l'étreinte.

— Je vous garde une minute encore, monsieur, pour vous donner le temps de regretter, non pas l'outrage que vous venez de me faire, mais celui que vous avez tenté d'infliger à mon pays. Comment, c'est vous, vous étranger, vous qui devriez demander pardon à la France de manger son pain, ne lui rendant aucune sorte de service, puisque vous n'appartenez pas au clergé paroissial, c'est vous qui raillez nos malheurs, qui riez du gouvernement que nous nous sommes donné dans le désespoir des plusi douloureuses catastrophes ! Il me faut des excuses, monsieur, et il me les faut tout de suite.

— Et si zé vous les réfuse, ces excuses, est-ce que vous appellerez les zendarmes?

— Si vous me les refusez, j'irai les exiger chez vous, dans une heure, à la tête de deux mille verriers.

— Mais vous n'êtes pas un prêtre, alors, mossiou Zourfié!

— Je ne suis pas un Capucin.

Et, serrant plus fortement le Prieur, tout blême, dont la barbe eut un frémissement :

— Des excuses!

— Zé suis plus robuste que vous, car zé mé suis battu plus d'une fois in Italia, et, si zé né craignais pas pour li monastère!... Enfin, que voulez-vous que zé vous dise?... Certainement... ah! certainement, zé n'avais pas l'intention d'outrazer la Francia... Povera Francia!...

Jourfier, abandonnant le moine, franchit le pont et s'engagea dans l'Avenue-Colbert. Il la poursuivit jus*

qu'au bout d'un pas effréné. Au point où cette voie très large se fond dans la grande route du Piiy, il s'arrêta. Il était passé devant sa maison sans la voir. Il eut envie de rétrograder et fît quatre pas dans ce but. Mais de nouveau il demeura immobile : Rupert et Coulazou l'attendaient sans doute, ils l'interrogeraient, il devrait leur narrer sa rencontre avec le prieur Salviati, et il éprouvait une gêne inexplicable, comme un insurmontable ennui. Ce prêtre était ainsi fait que tout, jusqu'aux sentiments où il s'était le plus délicieusement complu, luidevenaità certaines heures intolérable. — Quand lui serait-il accordé d'être libre? Quand ne subirait-il plus l'oppression de ces deux vieillards admirables, acharnés à l'aimer, à le protéger, à veiller sur lui comme sur un enfant? Il n'avait pas peur des hommes et il n'avait pas peur de Dieu. Pourquoi refusaiton de le laisser seul? N'était-il pas des animaux dans k nature que n'effraie nullement l'immensité du désert, dont les poumons avides ne peuvent se dilater qne dans l'étendue? Il était un de ces animaux farouches; il fallait l'abandonner à ses instincts de solitude et de sauvagerie. Gomme il regrettait le Bournatt Il avait été presque heureux là-haut parmi les plaines arides, dépeuplées...

Jourfier, sans avoir connaissance de ses pas, suivit la route du Puy qui grimpe vers les sources de la Nive, en plein Bournat. Allait-il à Rozières? La chose paraissait peu vraisemblable , car la nuit tombait, puis des flocons de nei'ge piquaient l'air obscur de points blanchâtres et traînants. A l'un des détours du chemin, sous le cintre d'une porte dont un battant seul était ouvert, se dessina vaguement une silhouette humaine.

— Comment, vous, monsieur Bernard, par ce joli temps! dit une voix.

Jourfier se dirigea vers la porte.

— C'est donc fini? demanda-t-il.

— Jumard et moi, nous travaillons depuis trois jours,

et les maçons pourront commencer à bâtir demain... — Jumard ! Jumard 1

— Voyons, Jaluzet, on ne crie pas ainsi dans un cimetière, dit sévèrement Jourfier.

— Pardon... excuse... monsieur Bernard... Jumard parut, chargé d'une pioche et d'une pelle.

— C'est égal, ce n'est pas amusant de travailler comme ça chez les morts, bredouilla le mendiant.

— Puisque c'est pour M. Bernard, fainéanti

— Tiens, si j'avais peur, moi!

Ils s'éloignèrent.

Quand Jaluzet et Jumard se furent effacés dans la neige de plus en plus épaisse, notre chanoine se précipita à travers le cimetière, dont il parcourut la large allée du milieu presque en courant. Non loin de la grande croix, à droite, des fondations étaient creusées en carré comme pour une construction. En cet endroit très isolé, Jourfier devait édifier un caveau où un jour il déposerait la d'^pouille de tous les siens. Il examina les choses longuement. — Quand l'architecte aurait-il fini les travaux? Quand lui serait-il permis à lui, prêtre catholique, à la face de Mire val, de toutes les Cévennes- Hautes, de procéder à une cérémonie qui aurait le caractère auguste d'une réparation? Avec quels transports il étendrait sa main chargée de bénédictions sur le cercueil de son grand-père, de Philarète Jourfier couché là-bas pour ses vertus dans la terre des réprouvés ! Jaluzet et Jumard avaient fait une bonne journée, et les maçons pourraient venir demain...

La nuit était complète, et Jourfier demeurait là, les pieds dans la terre rejetée en tas par les travailleurs. Il priait de temps à autre, de temps à autre aussi il réfléchissait. Il lui semblait que, dans cette plaine humaine, nivelée par la neige comme le premier champ venu il ferait bon s'arrêter, dormir. Sauf son neveu Jean Monîagnol, évangélisant à sa fantaisie loin de Mireval et à qui Dieu suffisait, tous ceux qu'il aimait n'étaient-ils pas ici? Pouniuoi ne resterait-il pas avec son

grand-père, son père, sa mère, sa sœur? Quelles délices de se reposer, après une vie vouée aux contradictions, à la lutte, presque au martyre! N'était-ce pas un martyre, en effet, que son existence passée dans la voie si étroite de l'Eglise, où il ne savait pas marcher'^sans déchirer ses pieds à mille ronces, sans marquer de gouttes de sang chacun de ses pas? Ici, plus de querelles avec M^"" Christian, plus de contestations avec le R. P. Gussol, plus de pugilats avec le T. R. P. Salviati; ici, la paix souveraine des tombeaux.

Jourfier, s' arrachant à l'enveloppement sinistre de ses pensées, gagna la route du Fuy à tâtons. L'atmosphère, obstruée, ne laissait pas filtrer le moindre fil de lumière. Notre chanoine néanmoins, par l'habitude d'un chemin journellement parcouru, allait devant lui à grandes enjambées. La neige lui importait bien, vraiment! Tout à coup, il démêla de longues traînées éclatantes illuminant de reflets rouges des toitures indéfinies. 11 tressaillit. C'était à ses sollicitations que, sur plusieurs points du faubourg, les fabriques s'étaient rallumées. En passant devant l'usine Bouffard, la première à l'entrée de la ville, il s'arrêta saisi. Les ouvriers, dont il apercevait les silhouettes étirées aux vingt bouches du four incandescent, chantaient le Chant du Départ :

« ... Et, du Nord au Midi, la trompette guerrière A sonné l'heure des combats... »

Jourfier demeura planté, immobile dans la rafale, l'âme à des paroles qui l'enlevaient irrésistiblement, les yeux à ces hommes noyés dans une atmosphère d'incendie, offrantleurpoitrinenue à un brasier blanc de verre en fusion, dont ils retenaient des gouttes à l'extrémité d'une longue tige de fer, la canne, ainsi qu'on appelle cette latte forée de bout en bout comme un roseau. Quand un ouvrier, soufflant dans sa canne, arrondissait la matière gluante pour en former une bouteille.

il cessait naturellement de donner de la voix, mais le Chant du Départ n'était pas interrompu pour cela, car les gamins^ enfants ou vieillards incapables des rudes besognes du métier et chargés de déposer la marchandise sortie du moule en des fours de refroidissement, nourrissaient le chœur de tout leur gosier.

— Tiens, voilà M. Bernard qui nous écoute! cria quelqu'un debout à la porte de la fabrique.

Jourfier reconnut Bélugou. 11 s'engouffra dans la neiire.

Nos trois gallicans du diocèse de Mireval avaient contracté l'habitude de lire ensemble leur bréviaire. Malgré ses soixante-dix-huit ans, l'archiprètre, par tous les soleils, toutes les neiges, traversait le pont matin et soir pour venir rejoindre ses amis, avec lesquels il travaillait, une fois l'office récité.

— Et Rupcrt? demanda Goulazou à Jourfier.

— 11 n'est donc pas ici?

— Ne vous voyant paraître ni l'un ni l'autre, j'ai cru que vous étiez ensemble.

Goulazou, sans ajouter une parole, montra d'un geste les bréviaires sur une table, et tomba à genoux. Jourfier l'imita. Une longue minute les deux chanoines demeurèrent prosternés sur le parquet, les mains jointes, profondément. recueillies. Ils venaient de se relover, quand un coup sec retentit à la porte de la Bibliothèque.

Goulazou courut ouvrir. Deux hommes blancs de neige entrèrent, l'un en soutane, Rupert, l'autre enveloppé d'un manteau, le comte de Servies.

— Vous, mon cher comte I cria Jourfier.

— Oui, mes amis, moi, moil... Ali! mon cher Bernard! mon cher Bernard!...

— Alors, nous avons vaincu? demanda celui-ci, le visage rayonnant.

— Hélàs !

— A vous voir si heureux, je vous prenais pour le messager d'une bonne nouvelle.

— J'tt{)porte, en effet, une bonne nouvelle, et qui te concerne, toi, spécialement.

— S'il ne s'agit que de moi!...

— Bernard, intervint Rupert, la grave nouvelle que nous apporte de Tours M. le comte de Servies n'intéresse pas vous seul, elle intéresse l'Église tout entière.

— L'Église?

— - Bernard, du calme, beaucoup de calme. A aucune époque de votre vie vous n'eûtes plus besoin d'être maître de vous.

— Que me voulez-vous ?

— Mon cher enfant, continua Rupert avec l'effusion d'une tendresse immense, le gouvernement de la République, qui honore vos vertus et fait cas de vos écrits, vous demande, par la voix de M. le comte de Servies, l'ami de votre père, votre ami le plus dévoué, d'accepter la lourde charge de l'épiscopat.

— Moi, évêque 1

Il fit un pas vers M. de Servies.

— Y pensez-vous, monsieur! lui dit-il, exaspéré.

— Mon cher Bernard, répondit le vieux gentilhomme, je ne suis pas allé à Tours pour t'y obtenir une mitre, et, comme je tiens à me mettre à l'abri du soupçon de toute démarche que j'aurais pu tenter dans ce but, je te rapporterai loyalement les détails d'une affaire dont la solution en définitive dépend de toi, de toi seul. Connaissant jusqu'où va ton désintéressement, ton mépris de grandeurs qui en éblouissent tant d'autres, je me suis bien gardé de t'engager...

— Vous avez agi prudemment.

— Mes affaires de Mireval terminées avec le ministre de la guerre', M. Gambetta, un jeune homme, par

parenthèse, plein de patriotisme et dont la parole ardente m'a conquis tout de suite, je suis allé prendre congé de mon vieil ami Grémieux, ministre de la Justice, des Cultes et peut-être d'autre chose,

« — C'est comme cela que vous faites le discret « avec moi, mon cher comte, m'a dit Crémieux. Pour- « quoi ne m'avez-vouspas avoué que le chanoine Jour- « fier, du diocèse de Mireval, l'auteur d'une Histoire « générale de V Église dont on parle, n'est autre que le « petit Bernard, que j'ai tant de fois embrassé dans son « enfance, le fils unique de Frédéric Jourfier?

(( — Mon Dieu! j'avais peur, si je vous dénonçais « Bernard, qu'il ne vous plût de faire quelque chose « pour lui, et... Bernard n'a pas d'ambition.

« — Ah çà! croyez-vous que ce soit l'ambition qui « m'a fait accepter, à mon ige, des devoirs écrasants? « Et vous, Servies, quelle ambition, je vous prie, vous a a poussé à vous charger de l'administration de votre « département, à servir la République, quand vos préce férences sont ailleurs? La France pliait sous des dé- « sastres inouïs, et nous sommes accourus des points « les plus opposés de l'horizon. Voilà. Eh bien ! si « l'Allemagne, par toutes ses armées, menace le sol de « la patrie, Rome, par la définition du dogme de Vin- « faillibilité ^ menace notre vieux droit ecclésiastique « français. Il nous incombe l'obligation de défendre a tous nos droits. Ah! l'abbé Jourfier n'a pas d'am- (( bition ! Vous me la baillez belle! Il faut qu'il en ait, « de l'ambition, je lui commande d'en avoir. Dans tous « les cas, dites-lui que je fus l'ami de son père, que je « suis le sien, et, qu'édifié par la seule lecture de Vln- (( troduction de V Histoire générale^ sur sa très juste et « très généreuse conception des rapports de l'Église « avec l'État, je compte le proposer demain à mes « collègues du gouvernement de la Défense pour l'é- « vèché de Sylvanès... »

— Je refuse! s'écria Jourfier.

— M«»n cher Bernard... hasarda Coulazou.

— Je refuse absolument!

Et, sans ajouter un mot, il fît quatre pas pour sortir. Mais M . de Servies, le saisissant au bras :

— Ne t'en va pas, Bernard... C'est bien. Je n'insiste plus... Demain matin, dès l'ouverture du télégraphe, j'adresserai une dépêche au ministre des Cultes pour lui faire connaître ta résolution.

Après avoir marché vers la porte de la Bibliothèque pour s'échapper, Jourfîer était revenu sur ses pas et restait debout, à quelque distance, appuyé contre la lourde table de travail. Il demeurait là immobile, la tête légèrement inclinée sur la poitrine, les doigts occupés à ouvrir et à refermer d'un mouvement machinal la lame du couteau de Barthet, dont il se servait pour tailler ses plumes ou ses crayons. Notre chanoine aimait beaucoup ce fer très effilé, avec lequel, par une.manie singulière, il avait l'habitude de s'amuser. Ce soir-là, au milieu du silence qui suivit les paroles du comte de Servies, ce jeu de Jourfîei avec cette manière de stylet, lançant de petits éclairs furtifs, selon qu'il était ramené vers son manche ou déployé dans sa longueur, avait quelque chose d'effrayant. Coulazou, inquiet du manège du couteau de Barthet, qui ne l'avait jamais tant préoccupé, marcha vers la table courageusement.

— Mon cher Bernard, dit-il de cette voix douce qu'il savait prendre pour réveiller l'auteur de VHïstoire générale quand, après quelque nuit de labeur, il le trouvait endormi le matin sur le bord de la table de travail.

— Eh bien? interrogea- t-il, revenant de l'abîme de sa pensée comme des profondeurs du sommeil.

Coulazou allongea les doigts et toucha le couteau; mais, au moment où il allait s'en emparer, Jourfîer le retint énergiquement. Il recula jusqu'à l'un des bouts de la table. Coulazou le suivit. Jourfîer, acculé, articula ces paroles :

— Saint Jérôme nous rapporte qu'Ammonius, abbé

de Nitrie, menacé d'être élu évêque, saisit un coutelas et se fit sauter l'oreille droite, cette mutilation devant le rendre, d'après les canons, impropre au suprême sacerdoce.

Il s'arrêta et montra l'arme qu'il tenait.

— Bernard I s'écrièrent simultanément Rupert, Goulazou, M. de Servies.

— Ne craignez rien, mes amis, dit-il avec un sangfroid terrible, vous auriez tort de craindre. Je n'ai ni la sainteté, ni la grandeur d'âme d'Ammonius, et, encore que la charge si haute de l'épiscopat n'ait pas perdu à mes yeux son caractère divin, je ne suis pas capable, pour la fuir, de porter le fer sur moi. Si ces mouvements de vertu héroïque furent familiers à la primitive Église, il y a des siècles que nos candidats à l'épiscopat ne les connaissent plus. Demandez aux quatre-vingt cinq évêques de France combien de fois il a fallu leur offrir la mitre, la crosse, l'anneau. Tous, ou à très peu d'exceptions près, dès le premier sourire d'un fonctionnaire, se sont jugés dignes d'exercer le plus redoutable ministère d'ici-bas et ont reçu l'onction sainte sans trembler. Pour moi, je ne saurais tomber à cette méconnaissance de moi-même, à cet oubli de mon indignité, à cette cruelle offense envers Dieu.

Et, laissant aller le couteau de Barthet aux mains de Coulazou, il ajouta :

— Si jamais une ambition malsaine me poussait à envahir un poste pour lequel je ne me reconnaîtrais pas les vertus nécessaires, ce ne serait pas pour me mutiler misérablement que je me servirais de cette arme, ce serait pour me la plonger toute vive dans le cœur.

— Bernard est un saint! murmura Coulazou pleurant à chaudes larmes.

— rson, jamais prêtre n'eut plus que vous le sentiment et l'enthousiasme de la grandeur de l'épiscopat, ajouta le vieux archiprêtre. Vous serez évêque, je veux que vous le soyez, je vous adjure au nom du ciel, qui a

besoin d'hommes vaillants pour la défense de son Église^ de ne pas vous dérober à la nouvelle épreuve qu'il vous envoie.

— Une épreuve I J'ai les épaules robustes.

Puis, avec un sourire aimable dans sa navrante méiwncolie :

— Si l'on m'a surnommé Lucifer^ ne m'a-t-on pas surnommé aussi le Bœuf muet de Mireval?

— Ah! si tes ennemis te connaissaient! gémit Goulazou.

— Mes ennemis? demanda-t-il avec une surprise effarée.

— Le R. P. de Lunaraye, par exemple, dit M. de Servies.

— Le R. P. de Lunaraye?

— C'est l'ancien recteur de la Résidence Saint- Ignace, aujourd'hui Provincial des Jésuites de Sylvanès. Il est à Tours depuis plus d'un mois, faisant proposer chaque matin au gouvernement un nouveau candidat pour le siège de Sylvanès. Je tiens ce détail de Grémieux, qui s'amuse beaucoup de ces intrigues et est bien résolu à les déjouer.

— Et le R. P. de Lunaraye a parlé de moi au ministre des Gultes?

— Non certes pas pour le prier de t'offrir l'évêché de Sylvanès, mais pour le détourner de le faire, s'il lui en prenait envie.

— Alors, les Jésuites continuent à me poursuivre?

— Et, pour le cas particulier qui nous occupe, il ne faudrait pas trop leur en vouloir, mon enfant, car, sans le R. P. de Lunaraye, Grémieux n'aurait probablement jamais lu le premier volume de ton Histoire, et j'aurais quitté Tours sans que ton nom eut été prononcé entre nous.

-— G'est donc le Provincial de Sylvanès?..,

— La Compagnie de Jésus possède, paraît-il, de nombreux établissements dans ce diocèse, et elle se préoccupe naturellement de l'évoque qu'on y enverra.

Sachant — elle sait tout — le lien étroit d'amitié qui lia ton père et le ministre actuel des Cultes, au moment d'ailleurs où ton livre passionne le clergé de Fi:ance, elle a redouté ta nomination et est accourue pour la prévenir et, s'il y avait lieu, pour la combattre. Mais trop de précautions nuit quelquefois, et il se trouve qu'obligés de prononcer ton nom, de faire lire ton ouvrage, les Jésuites ont éveillé l'attention de Crémieux et se sont perdus... Tu le vois, Bernard, je ne suis pour rien dans réiévation qu'on te propose : les Jésuites ont tout fait.

— Bernard les connaît, dit Goulazou : depuis son sous-diaconat, il les a rencontrés à chaque pas de sa carrière sacerdotale pour lui barrer le chemin.

— Mais Dieu était avec Bernard, articula Rupert, et Bernard a marché, Bernard marchera encore pour la confusion de ses ennemis.

Jourfier, prostré dans un fauteuil, se mit debout vivement. L'abattement venait de faire place, sur ses traits, à un air de résolution, presque de défi. Ses yeux étaient grands ouverts et avaient une fixité redoutable, ses lèvres sévères se relevaient aux coins par un pli de dédain terrible, son menton ramené par le resserrement des deux mâchoires ofl'rait l'apparence d'un de ces galets durs, noirâtres, que, durant des siècles, l'océan amer a roulé dans ses flancs. Tout l'aspect de cet homme raide, fiché dans le parquet comme une borne, enveloppé de la lumière chétive, obscure d'une lampe unique, était efl'rayant. Allait-il parler? Les autres attendaient.

— Mes amis, dit-il enfin, je caressais un rêve très doux à ma pensée, très doux à mon cœur. Las des tracas d'une vie que j'aurais désirée plus paisible dans le sanctuaire, je comptais, la guerre finie, toutes choses ayant repris leur cours accoutumé, demander à M8' Christian d'agréer ma démission de chanoine titulaire de sa cathédrale, et me réfugier à Rozières, dans le Bournat. Là, je devais écrire et prier passer ma vie

à genoux, comme les grands anachorètes de l'Egypte. Mais la haine implacable de mes ennemis, des ennemis de ma famille, m'appelle à de nouveaux combats... 0 douleur! moi qui avais détourné d'eux mon esprit et commençais à goûter l'apaisement avec l'oubli !^A quoi me résoudre? Suis-je maître de me dérober, quand l'aiguillon des Jésuites me presse, me harcelle, me fait jaillir le sang? J'ai écrit un livre, et ce livre, qu'on attaque, qu'on produit devant le ministre des Cultes, pour y découvrir des preuves de mon indignité, ne me permet aucune hésitation. Il est des heures poignantes dans la vie; je touche à une de ces heures-là. Ma destinée a quelque chose d'effroyablement tragique : les Jésuites, ne me voulant pas dans l'Église, m'y ont précipité, et ce sont eux encore qui, en s'acharnantpar des manœuvres déloyales à m'éloigner de l'épiscopat, me font un devoir de l'envahir... Mon Dieu! armez-moi de la fronde de David au moment où je vais me mesurer avec la Compagnie de Jésus, ce Goliath qui, s'il n'est atteint bientôt par la pierre libératrice, risque d'étouffer votre Église dans ses bras.

— Alors, tu acceptes, mon Bernard? demanda Coulazou.

— Alors, demain matin, je pourrai télégraphier à Grémieux?... interrogea le comte.

— Accordez-moi quelques instants, répondit-il.

Il alla vers une petite porte, la porte de la chapelle privilégiée, et s'éclipsa.

— Mes amis, prions avec lui et pour lui, dit Rupert. Ils tombèrent tous trois à genoux.

Jourfier reparut au bout d'un quart d'heure.

— Monsieur le comte, dit-il avec un grand calme, j'accepte le siège épiscopal de Sylvanès-d'Auvergne que le gouvernement de la Défense nationale vous a chargé de m'offrir.

Il rentra dans l'étroit sanctuaire de Saint-Augustin, et y passa la nuit dans la prière et dans la méditation.

Quand le numéro du Journal officiel poridini le décret qui nommait évêque de Sylvanès-d 'Auvergne l'abbé Bernard-Frédéric-Marie Jourfier, arriva à Mireval, ce fut de l'enthousiasme dans le faubourg des Verriers, chez les pauvres de la ville; mais, dans le quartier de la cathédrale, parmi le peuple des ecclésiastiques, ce fut de la consternation. Il y eut réunion plénière des chefs d'Ordres et des dignitaires diocésains chez M^' Christian.

— Ahl par exemple! ahl par exemple I répétait le colossal Arthur Bourdinier de Luzernaf, bourdonnant sa fureur à toutes les vitres du palais épiscopal.

— Calmez-vous, mon cher confrère, gémit M. Valette. Je suis convaincu, moi, que ce décret est une erreur, qu'il sera rapporté, et que c'est à vous, en définitive, qu'écéierra le siège de Sylvanès.

— On m'avait fait espérer la mitre à Rome.

— Voyons, mon ami, dit M«' Christian, un peu de sang-froid si c'est possible. Admettons que le décret signé Grémieux soit maintenu, pensez-vous que le Saint-Père se résigne jamais à préconiser M. l'abbé Jourfier évêque de Sylvanès? Ce serait mal connaître Pie IX.

— Permettez, Monseigneur, permettez, intervint le R. P. Cussol. Il n'appartient à personne, pas même à un évêque, de préjuger la décision de Sa Sainteté dans l'afl'aire qui va lui être soumise par le gouvernement français. Le Saint-Siège, dépossédé de ses provinces, dépossédé de Rome par le plus monstrueux attentat du siècle, peut avoir intérêt à résoudre la question Jourfier tout au rebours de vos prévisions, de nos désirs, et nous n'aurons qu'à nous soumettre, car vous n'avez pas

oublié les paroles de saint Cyprien : — « Lorsque « Pierre a parlé, une chose seule est permise : tomber « à genoux et adorer. »

— Je supposais que l'auteur d'un ouvrage tel que V Histoire générale de F Église... balbutia l'évêque.

— Le R. P. de Lun,araye, qui a dirigé autrefois notre .naison de la rue du Mûrier, qui connaît M. Jourfier depuis le grand séminaire, arrive de Tours; il a vu là plusieurs évêques, il a vu surtout le Nonce apostolique, et il peut nous rapporter l'opinion de ces personnages sur le livre de M. Jourfier.

Le recteur de la Résidence de Mireval se retira et fit place à un religieux de tournure distinguée, mince, pâle, les yeux voilés par des lunettes bleues, un peu courbé, âgé de soixante ans environ.

— Alors, mon Révérend Père?... lui demanda Monseigneur.

Le Provincial de Sylvanès eut un long regard oblique ; puis, se penchant vers l'évêque :

— Plusieurs jours avant la nomination de M. le chanoine Jourfier, j'avais eu l'honneur de proposer respectueusement à M^"" le Nonce la lecture du premier volume de V Histoire générale. A mon avis, il se trouve là des propositions condamnables qui devaient faire écarter le nom de M. le chanoine Jourfier, si jamais M. Grémieux, dont nous avions des raisons de nous défier, mettait ce nom en avant. Malgré tant de précautions prises par la Compagnie, intéressée pour toutes sortes de raisons religieuses à l'unité de doctrine dans l'épiscopat, M. le chanoine Jourfier a été choisi parmi vingt candidats.

— Oui, mais la préconisation...

— Ou je me trompe fort, ou M. le chanoine Jourfier sera préconisé.

— Cela serait épouvantable I

-— Je Vaffirme rien... Quand j'ai revu M^'^ le Nonce, après la signature du décret, je l'ai trouvé de glace. Impossible de lui arracher un mot sur M. le chanoine

LUCIFKR 231

Jourfier. J'ai compris. M»"* le Nonce avait des instructions, et toute insistance pour le moment était inutile. J'ai quitté Tours; seulement, au lieu de rentrer directement à Sylvanès, je suis passé par Mireval, et lout à l'heure je vais aller saluer mon évêque,

— Votre évêque !

— Quand je dis mon évêque, c'est une façon de parler, car nous ne reconnaissons d'autre autorité, nous, que celle de notre Général.

Et, avec une malice atroce :

— Vous savez cela, j'en suis sûr. Monseigneur.

— Oh! certainement, certainement...

— La Compagnie possède treize maisons dans le diocèse de Sylvanès, et treize est un mauvais chiffre, n'estil pas vrai? dit le Jésuite, aimable après avoir été cruel.

— Certainement, répéta M^"" Christian, abasourdi. Le Provincial fit un signe au Recteur de Saint-Ignace.

Les deux Jésuites saluèrent et sortirent.

Vers le haut de l'Avenue-Colbert, au moment de tournera gauche et de gagner la maisonnette de l'abbé Coulazou, les IIR. PP. de Lunaraye et Cussol éprouvèrent une énorme surprise. La ruelle qui, de l'Avenue, descend vers la Nive, était encombrée de monde. Des hommes, des femmes, des enfants, bras nus, en camisole de travail, tignasses ébouriffées, se tenaient là attentifs, immobiles, silencieux. Les Jésuites se décidèrent à fendre la foule. Comme le R. P. Cussol, très renseigné sur l'endroit, se disposait à sonner à la porte bâtarde, à demi cachée entre deux jambages épais de maçonnerie, Bélugou et Jaluzet, chargés l'un d'une petite malle à couvercle hérissé de rudes soies de porc, l'autre d'un sac de nuit neuf fait de lustrine noire très brillante, sortirent de chez le chanoine. Les JésuHes reculèrent, mais se reprécipitèrent aussitôt. A ce moment, parurent les abbés Coulazou et Jourfier.

— Vive Monseigneur! clama la foule.

— Mes amifi, mes chers amis... se contenta de dire Jourfier.

La voix était accablée, et, certainement, il l'eût voulu, qu'il ne lui aurait pas été possible d'articuler de plus longues paroles. Ses paupières, qui connaissaient peu les larmes, rougies, diminuées, avaient reçu par endroits des renfoncements, des trous. Les coups de marteau de quelque douleur inconnue lui avaient battu la chair jusqu'aux os.

— Mes amis, mes chers amis, merci, ajouta-t-il par an effort de volonté.

Puis il leur fît un geste de congé.

— Monseigneur, articula le R. P. Cussol, le R.P. de Lunaraye, que j'ai l'honneur de vous présenter, a voulu me suivre au faubourg des Verriers pour joindre ses félicitations aux félicitations bien sincères que je vous apporte. Notre Compagnie possède de nombreux établissements dans votre diocèse, et...

— Monseigneur ! . . . mon diocèse ! . . . interrompit Jourfier avec une ironie qui ralluma la lumière dans ses beaux yeux éteints.

Pour renvoyer les gens du faubourg, il avait dû lever le bras; sa main rechercha la main de Goulazou, qu'elle tenait une minu'te auparavant. Le chanoine se jeta à son cou d'un élan brusque et l'embrassa à trois reprises. Jourfîer, qui l'avait saisi de toutes ses griffes, le laissa aller.

— Mes Révérends Pères... dit-il, invitant les Jésuites à entrer dans le jardin.

En arrivant dans la salle de la Bibliothèque où il avait introduit ses visiteurs, Jourfîer, pris d'une subite lassitude, avant d'avoir pu offrir des sièges à ses visiteurs, se laissa choir dans un fauteuil. Il était fort pâle et semblait respirer avec peine. Le R. P. Cussol, redoutant de le voir défaillir, eut la hardiesse de saisir une brochure et de l'en éventer doucement.

— Pardon... ohl pardon... murmura Jourfîer. Ce départ...

— On conçoit, Monseigneur, que ce départ vous soit très pénible, dit le Recteur de Saint-Ignace, s'apitoyaut...

M. Coulazou VOUS quitte peut-être pour longtemps?...

— Il y a près de douze ans que nous vivons, no as travaillons, nous prions côte à côte, et...

— Et, désormais, Votre Grandeur sera tenue de vivre, de travailler, de prier sans lui... insinua d'un ton nazillard le R. P. de Lunaraye.

— Sans luil s'écria Jourfîer, atteint en pleine poitrine et se plantant debout par le fait d'une trop vive douleur.

— Vous êtes évéque de Sylvanès, loin d'ici, et M. l'abbé Coulazou est chanoine titulaire de Saint-Optat, au diocèse de Mireval, insista le Jésuite.

— Mais, mon Révérend Père, intervint finement le Recteur de Saint-Ignace, si M«' Jourfier — M»' Bernard, devrais-je dire, puisque l'Église ne compte pas avec le nom... de famille — si M" Bernard ne pouvait se séparer de M. Coulazou, pourquoi ne l'emmènerait-il pas à Sylvanès?

— A Sy/vanès I se récria l'autre avec de grands airs scandalisés.

— Que d'évèques profitent de leur élévation pour élever leurs amis î

Jourfier, qui commençait à lire dans le jeu des deux Jésuites, s'interpellant sans façon en sa présence, flairant ses intentions, essayant d'éventer ses projets, se fît de marbre.

— Admettons, poursuivit le compère Gussol continuant de s'adresser au compère de Lunaraye, admettons qu'il plaise à M»' Bernard, incapable de rompre certains liens très étroits d'amitié, d'obtenir de M. le ministre des Cultes la nomination de M. l'abbé Coulazou comme premier vicaire général de Sylvanès et de l'installer lui-même dans sa nouvelle charge, qui osera lui reprocher de faire ce que tant d'autres ont fait, font encore chaque jour?

— Qui osera lui reprocher 1... s'écria le Provincial, dont les yeux, par-dessus les lunettes, laissèrent passer un éclair... Monseigneur, ajouta-t-il, se tournant

tout d'une pièce vers Jourfier, j'ignore quels sont tes desseins de Votre Grandeur en prenant possession du siège de Sylvanès, et s'il vous conviendra de vous faire accompagner dans votre diocèse soit de M. l'abbé Coulazou, votre ami, soit de M. l'abbé Montagnol, votre neveu. Je ne sais si, au cas où ces deux ecclésiastiques vous suivraient, il entre dans votre pensée de les investir de dignités dévolues d'ordinaire aux prêtres du pays. J'aurai le courage de vous affirmer qu'en quittant Mireval vous allez marcher sur un terrain difficile, où les fondrières sont nombreuses, les précipices à chaque pas. Il est bien évident que les difficultés dont vous allez vous trouver comme enveloppé, ne vous viendront pas des fidèles, avec lesquels vous serez rarement mis en contact; elles vous viendront toutes de votre clergé, aux exigences duquel il ne dépendra pas de vous de vous soustraire. Les prêtres que vous aurez à gouverner sont pauvres, l^esoigneux, et d'autant plus acharnés dans l'espoir d'un changement qui — je supplie Votre Grandeur de me passer la vulgarité de l'expression — mettra un peu de beurre sur leur pain. Songez à la déconvenue, à la colère sourde de ces braves gens, s'ils vous voyaient arriver avec des étrangers qui les frustreraient de postes âprement convoités. Dès lors, plus de repos pour vous. Mg' Clairet a souffert pendant plus de vingt ans, tout le temps de son épiscopat, de la faveur dont il avait comblé un de ses amis, M. l'abbé Gaminade, venu de limoges, en l'appelant, après l'avoir gardé quelques mois comme secrétaire intime, à l'archiprêtré de Saint-Patrice de Sylvanès.

— Sans compter que les doctrines de M. le chanoine Coulazou sont peut-être connues dans mon diocèse, et que mon diocèse ne les partage peut-être pas? dit Jourfier, prenant l'offensive à son tour.

— Oh pour les doctrines!...

— EUeà ont leur importance.

— Assurément, Monseigneur, assurément...

— Et si le clergé de Sylvanès a lu la brochure contre

les Institutions liturgiques, les Commentaires à propos (les Maximes de V Église de France..,

— Vous me forcez à vous avouer, Monseigneur, que le clergé de Sylvanès lit peu, fort peu; il a ce défaut commun, hélas! à tout le clergé paroissial de France, trop empêtré dans le temporel pour que l'esprit se soucie de prendre son essor. Il faut le dire à l'honneur des Congrégations, c'est chez elles seulement qu'on aime les livres.

— M. le chanoine Goiilazou a prouvé qu'il ne les détestait pas, les livres, dit Jourfier, laissant transparaître quelque irritation.

Furtivement, le R. P. Cussol, planté comme un pieu à côté de son confrère, collé pour ainsi dire à sa personne, lui enfonça son coude aigu dans le flanc, et, avec un sourire aimable :

— Monseigneur, la Compagnie de Jésus, placée audessus de tout mesquin sentiment d'envie, n'a aucun effort à faire pour se montrer équitable envers le clergé séculier, et je me trouverais mortifié poui ma part si Votre Grandeur avait pu se méprendre sur le sens des dernières paroles du R. P. de Lunaraye. Le R. P. Provincial parle des tendances des séculiers à une sorte de somnolence intellectuelle, quand l'activité morale, favorisée par une savante distribution des heures, semble grandir chaque jour dans les retraites où vivent les réguliers. Mais à Dieu ne plaise que mon frère de Sylvanès ait voulu méconnaître les œuvres, la capacité, les aptitudes aux éminents travaux de l'esprit du clergé paroissial ! Il se souvient, comme moi, des écrits de M. le chanoine Coulazou, qui a répondu par une humilité si chrétienne aux avertissements paternels de la Sacrée Congrégation de V Index; il se souvient surtout, comme moi, de votre Histoire générale de l'Eglise^ ce livre étonnant, dont votre main laborieuse n'a pas écrit le dernier mot, le dernier mot qui sera le résumé plus clair de votre pensée. Certains ont cru découvrir dans votre ouvrage immense des propositions trop har-

dies, sujettes par conséquent à la discussion. Ceux-là ont douté de Dieu. Je m'explique, Monseigneur. Si Dieu, lui ayant insufflé le génie, a permis au chanoine Jourfier d'enfouir là-bas, dans le sol, les bases d'un édifice colossal, il réservait à M^"" Bernard, comblé de clartés par la possession du sacerdoce dans sa plénitude, d'en poser le couronnement, là-haut, dans le voisinage du ciel.

Le Recteur de Saint-Ignace eut un geste superbe au plafond.

Jourfier demeurait confondu de l'audace de ces deux renards, dont l'un, voulant corriger l'autre, ne réussissait qu'à confirmer l'impertinence singulièrement entortillée. Il manqua de céder à son caractère et de s'abandonner à quelque transport violent; mais, par hasard, son œil tomba sur le Journal officiel, apporté par le comte de Servies et laissé par Goulazou sur la table. Le sang-froid lui revint aussitôt.

— Mes Révérends Pères, dit-il, je vou? sais gré du sentiment qui vous a conduits jusque chez moi. J'ai le regret seulement de ne pouvoir accepter ni vos félicitations ni les renseignements qu'il vous a plu de me fournir sur le diocèse de Sylvanès. Je ne suis pas évêque, et tous vos efforts pour me faire croire à une dignité que je n'ai pas reçue de qui la communique tout entière, ne parviendront ;pas à m'émouvoir. Dieu m'a fait un esprit au-dessus de tout ce que la terre contieut. Mes avidités de nature vont au delà de ce qui est. S'il plaît au Saint-Père de ne pas me trouver indigne de l'épiscopat, je tâcherai de rassembler mes forces pour en subir la charge écrasante ; mais vous ne me verrez ni fier ni triomphant. Vicaire, desservant, curé, chanoine, j'ai accompli mon devoir; évêque, si je le suis jamais, j'accomplirai mon devoir avec la même intrépidité de chaque jour... et jusqu'au bout.

Il eut un geste, lui aussi. Les Jésuites, dont la maigre échine avait senti le coup de bâton, battirent en retraite incontinent.

— Seul! seul! se dit Jourfier, retombant dans son fauteuil... Si, au moins, mon neveu était prèa de moi! Je lui ai écrit pourtant! je lui ai écrit!...

Il eut une moue de colère, et levant son poing fermé vers la porte par où les RR. PP. venaient de disparaître :

— Pourvu que les Jésuites n'aient pas fini par prendre Jean dans leur filet!

Depuis 1867 qu'il avait quitté son oncle, l'abbé Montagnol, d'un mysticisme exalté, avait mené l'existence la plus singulière. Aventureux, inexplicable, affamé aujourd'hui de silence et de solitude, demain de prédication libre et de bruit, il ne savait tenir en place. U parcourait les Gévennes-Hautes à bride abattue, tantôt faisant une retraite en quelque Résidence des Jésuites ou des Dominicains, tantôt donnant un prône ici, là un sermon, plus loin une simple homélie. L'idée.fixe de ce vagabond évangélique, pourvu du titre de missionnaire, était de ressusci'ter les prêcheurs indépendants de la primitive Eglise, et comme les réguliers, plus dégagés que les séculiers de l'autorité diocésaine, parlaient où ils voulaient à travers les nations, z'nter gentes, il admirait tous les réguliers sans exception.

A la longue, l'abbé Montagnol, gênant pour le chanoine de Saint-Optat, dont il avait lassé la patience, qui d'ailleurs condamnait son enthousiasme pour les réguliers, franchit les limites du diocèse de Mireval, trop étroites pour son éloquence débordante, et son exeat à la main, ses lettres testimoniales dans la poche, se répandit comme un torrent à travers les diocèses circonvoisins. Le mot lui annonçant l'élévation de son oncle à l'épiscopat, le surprit à Marvejols, où il était sur le point d'ouvrir une mission. Il s'excusa et partit.

Vers cette époque, l'abbé Montagnoi, qui depuis engraissa légèrement, était un homme chétif, pâlot, maigre jusqu'au dessèchement, plutôt petit qua grand, la crinière d'un noir bleuâtre, hérissée et tenant droit sur sa tête, de la barbe — la barbe fut toujours le pri-

vilège distinctif des missionnaires apostoliques -^ de la barbe î^usque dans les yeux. A cette mine farouche, qui rappelle les Jean-Baptiste des Primitifs italiens, ajoutez un accoutrement à la diable. Pas de ceinture, pas de rabat, pas de bourdaloue au chapeau, ornementa mutiles! et une soutane à servir d'épouvantail aux oiseaux.

Quand, un soir, Jourfier vit surgir, au seuil de la maisonnette solitaire des bords de la Nive, le spectre de son neveu, hâve, décharné, boueux, armé d'un gros bâton de houx, lui qui ne se troublait pas facilement, éprouva comme un mouvement de dépit. Redoutant quelque éclat de cet enthousiaste, habitué aux esclandres de la prédication populaire, il se posa un doigt sur les lèvres et lui lança à distance ce monosyllabe :

— Chut!

L'abbé Montagnol, tout feu et flamme, les bras en avant pour une chaude embrassade, s'arrêta pétrifié.

— Mor. oncle, balbutia-t-il, mon cher oncle...

— Passez dans ma chambre ; rasez-vous et habillezvous. Il ne me convient pas qu'on vous rencontre dans la ville en pareil équipage.

— Mais les apôtres de la primitive Église..,

— Vous serez donc toujours fou !

— Saint Paul a dit : — « Le vêtement m'est odieux, « vestimentum peccatis hoc... »

— Nous sommes à peu près de même taille. Vous prendrez une de mes soutanes dans l'armoire et la revêtirez. Vous trouverez également des chaussures sous mon prie-Dieu, toutefois vous en détacherez les boucles d'argent ; cet ornement ne sied pas encore à votre position Nous verrons plus tard.

— Alors, mon oncle, vous me gardez auprès de vous?

— Il dépendra de votre humeur de ne plus me quitter.

— Et je vous suivrai dans votre diocèse?

— Vous m'y suivrez.

— Ah! Monseigneur! Monseigneur I...

De nouveau il essaya de s'élancer. Jourfier le contenant d'un geste :

— Jean, du sang-froid. Je suis évéque nommé de Sylvanès, je n'en suis pas évêque élu. Le gouvernement a agi comme il le devait, mais l^ Saint-Père ne s'est pas prononcé. Je vous défends donc de me donner le titre de Monseigneur, auquel je n'ai nul droit jusqu'à ma préconisation.

— Mais elle est assurée, votre préconisation.

— Je l'ignore. . . L'abbé Coulazou est parti pour Rome. Il a des amis là-bas et croit pouvoir compter sur eux. Quant à moi, un écbec ne me surprendrait en aucune façon et, je vous l'assure, il me laisserait froid.

— Un échec! C'est impossible.

— Vos amis les réguliers me sont hostiles, et ils sont puissants à Rome, les réguliers.

L'abbé Montagnol courba la tête.

— Jean, je ne vous reproche rien, lui dit-il avec bonté. En vous attachant à ma personne, je ne songe nullement à vous rendre infidèle à vos affections. Vous pourrez vivre auprès de l'évêque de Sylvanès, sans discontinuer pour cela de juger les religieux plus favora* blement que je ne les juge...

— Pardon, mon oncle, pardon...

— Vous savez si j'ai aimé votre mèret C'est à cause d'elle que je vous ai appelé ici.

— Mon oncle... mon cher oncle... sanglota-t-il. Cette fois, l'évêque nommé de Sylvanès ouvrit ses

deux bras à son neveu et l'étreignit fortement.

« Le premier des calendes de février 1871 », pour nous servir du langage de la curie romaine, en un consistoire tenu au Vatican, le pape Pie IX préconisa l'abbé

Bernard-Frédéric-Marie Jourfîer évêque de Sylvanèsd' Auvergne, en France, et, cinq semaines après, le nouvel éli». était sacré dans l'église Saint-Sulpice par l'archevêque de Paris. L'ancien chanoine de Saint-Optat eût cent fois renoncé à la dignité auguste dont on venait de le revêtir canoniquement avant de supporter que M»^ Christian lui imposât les mains. Dès qu'il avait été question de son sacre, sans nulle hésitation son choix était tombé sur M^"^ Darboy, dont en maintes circonstances il avait reçu des marques de sympathie : d'abord, des encouragements à propos de VHisloire générale, des félicitations touchantes plus tard quand, la guerre terminée, les communications s'étaient trouvées rouvertes entre la province et Paris. D'ailleurs, s'il était né à Mireval, n'avait-il pas fait sa première communion à Paris, à l'époque où il était externe au collège Bourbon, et ce lien religieux qui l'attachait à la grande ville où était mort son père ne suffisait-il pas à expliquer ses préférences, au besoin à \ei justifier?

La mitre en tête, l'anneau au doigt, la crosse en main, comblé de toutes les faveurs, de tous les pouvoirs, Jourfîer ne songea plus qu'à tirer vers son diocèse rapidement. Le cœur gonflé de résolutions généreuses prises au pied des autels, dans un moment solennel où il avait cru sentir l'Esprit-Saint s'infiltrer en lui, brûler d'antiques ressentiments à sa pure flamme, le purifier en l'éclairant sur la vanité de toute querelle, le faire homme nouveau, il avait hâte de partir, de se montrer à ses prêtres, bien surpris, quand on leur avait sans doute annoncé un évêque rude, violent, peu accessible, de trouver un pasteur doux, affectueux, accueillant avec joie les plus humbles de son clergé.

Le soir même de la cérémonie à Saint-Sulpice, M^^ Jourfîer, accompagné des abbés Goulazou et Montagnol, à jamais détachés du diocèse de Mireval pour suivre sa ^''brtune, arriva à la gare de Lyon.

— Mais, Monseigneur, lui dit Goulazou, qui ne tutoyait plus « son cher Bernard », peut-être conviendrait-il

LUCIFER 2Gt

d'adresser une dépêche à M. l'abbé Segondat, vicaire général capitulaire de Sylvanès, qui serait prévenu et préviendrait vos prêtres...

— Gardez- vous-en bien! Allons surprendre mon diocèse.

Le lendemain, quand, dans lamatinée, au sortir d'un dernier tunnel, Sylvanès apparut à quelque distance, au fond d'une vallée verdoyante, ce fut un cri d'allégresse dans le compartiment de nos voyageurs. Près de toucher à son point d'arrêt, le train avait ralenti sa vitesse, et l'on pouvait jouir du spectacle de la ville, étalée là-bas, à droite et à gauche, sur deux collines se faisant face, parmi de grands arbres et de gros rochers. Une rivière lente, sinueuse apparaissait par intervalles au creux du pays, mettant çà et là comme de petits lacs tranquilles où le soleil déjà fort du milieu de mars allongeait, pareille à des pans de mur écroulés, l'ombre de hautes maisons hissées sur des piliers et bâties au milieu des eaux.

— Très pittoresque ! dit Montagnol, ravi.

— Cette rivière est superbe, ajouta Coulazou. Elle est, ma foi, plus large que la Nive. Comment s'appellet-elle, Jean, puisque tu as un guide?

— Monsieur l'abbé, elle s'appelle la Mer lasse, répondit un monsieur, tapi en un coin du wagon, qui n'avait pas soufflé mot depuis Paris.

— La. Merlasse / fit Montagnol. Ce nom n'est pas poétique.

— Les gens d'ici, reprit l'homme, se débarrassant d'un volumineux cache-nez et montrant un long visage rasé, une vraie face de mime, les gens d'ici pensent que ce nom a été donné à leur rivière parce que le plus souvent elle arrive du Cantal noire comme les plumes de la merlasse, la femelle du merle, vous savez...

— Et pourquoi arrive-t-elle noire du Cantal, la Mer» lasse ?

— Il y a des mines de charbon, paraît-il, de ce côté, à Cambriels...

— Veuillez me pardonner une question un peu indiscrète, monsieur : est-ce que vous êtes de Sylvanès? interrompit Coulazou, effleuré par un soupçon.

— J'habite Sylvanès depuis quelque temps.

— C'est singulier ! je jurerais vous av^oir rencontré à Mireval.

— Et moi aussi je jurerais vous avoir rencontré à Mireval, insista Montagnol.

— Il se peut bien !... Je voyage souvent.

Il baissa la glace à côté de lui, et, projetant un bras en dehors du compartiment :

— Apercevez-vous, là-haut, par-dessus la ville, cette rocaille énorme et les bâtiments qui la dominent? C'est le roc de Saint- Patrice, avec la cathédrale, le séminaire^ l'évêché...

— L'évêché ! s'écria Jourfier, très attentif au paysage. La machine sifflait avec fureur. Le train, enrayé,

s'arrêta.

— Ce n'est pas possible, cela ! non, ce n'est pas possible ! marmottait en sourdine l'abbé Montagnol, recueillant, sur le point de descendre, plusieurs menus objets dans les filets du wagon.

— Qu'est -ce qui n'est pas possible ? demanda Jourfier, encore immobile à sa place.

— Croiriez-vous, Monseigneur, que, dans la personne qui nous fournissait tout à l'heure des renseignements sur Sylvanès, il m'a semblé reconnaître le frère Amynthas, de la Compagnie de Jésus.

— Le frère Amynthas !... Où est cet homme? Jourfier n'avait pas articulé ces mots, que, dans l'air

tranquille, reposé, après les appels déchirants de la locomotive, éclata le Chant du Départ lancé bruyamment aux échos.

— Monseigneur, dit Coulazou, le clergé de la ville est là. Je vous engage à descendre.

Et se penchant vers lui :

— Du calme. Vous êtes évêquede Sylvanès.

Sur le quai, où se trouvait massée la musique d'un

régiment de chasseurs, une grande porte s'ouvrit sous la marquise intérieure, et un flot de prêtres en habit de chœup se précipita.

— Vive Monseigneur !

.îourfier, blanc d'émotion tout ensemble et de colère, se laissa conduire jusqu'à l'une des salles d'attente, décorée de tentures, de feuillages, de cartouches aux armes des évéques de Sylvanès. Là, accablé, presque tremblant, il s'assit en un fauteuil recouvert d'une housse violette et, les yeux mi-clos, se recueillit un instant.

— Vive Monseigneur ! continuaient les autres au milieu des éclats du Chant du Départ.

Jourfier, revenu d'un premier bouleversement, se dressa sur ses jambes ; il allait parler, quand un ecclésiastique de haute taille, sans camail, sans aucun des signes extérieurs si variés dans l'Église pour marquer le rang ou la dignité, en simple surpHs, le prévenant :

— Si Monseigneur veut bien m'y autoriser, je lui présenterai son clergé.

— N'ètes-vous pas le R. P. de Lunaraye?

Le Provincial des Jésuites s'inclina. Jourfier demeurait abasourdi de l'audace.

— La cérémonie de la présentation, dit-il d'un accent très dur, regarde M. le vicaire général capltulaire et ne vous regarde point.

Et, sans se préoccuper du R. P. de Lunaraye, qui se perdit dans la foule, il articula d'une voix vibrante :

— Si M. l'abbé Raymond Segondat, vicaire général capitulaire, est ici, qu'il approche.

Un petit vieillard, habillé d'un rochet roux de poussière et d'ancienneté, d'un camail passé, dont le minuscule capuchon lui remontait jusqu'à la tonsure, se détacha d'un groupe et, appuyé sur une canne, trotta menu jusqu'à Monseigneur.

Jourfier vlescendit de l'estrade à trois marches où oïl l'avait guindé à son insu et marcha au-devant du vicaire général. II l'embrassa.

— Mais, Monseigneur, vous ne me connaissez pas... balbutiait l'abbé Segondat.

— Les /étires nombreuses que vous m'avez adressées m'ont édifié sur votre cœur et sur votre esprit. Je vous connais ; bientôt je vous aimerai...

— Ah I Monseigneur, j'ai été l'un des premiers à lire et à admirer votre Histoire générale de r Eglise...

En prononçant ces paroles et d'autres à la file, le vicaire général avait dirigé l'évêque vers une table arrangée en manière d'autel, sur la nappe de laquelle se trouvaient étalés un rochet à lourdes broderies, un camail violet neuf, une étole aux magnifiques crépines d'or. De chaque côté de ce vestiaire improvisé, un jeune ecclésiastique, dont le surplis à ailes volantes dénonçait un grand séminariste, était en faction, celui de droite soutenant de ses deux mains une mitre étincelante de pierreries, celui de gauche une crosse dans la courbure de laquelle éclatait un médaillon en argent avec une figurine au milieu, le portrait gothique de saint Patrice, patron de Sylvanès.

— Si Votre Grandeur veut bien s'habiller, dit l'abbé Segondat.

Jourfîer accepta le rochet qu'on lui tendait et le passa.

— C'est égal, murmura-t-il avec un sourire, je ne comptais pas entrer si vite en fonctions.

— Et vous y entreriez avec plus de solennité, Monseigneur, si j'eusse été prévenu plus tôt de votre arrivée. Mon dessein, celui du chapitre étaient de mettre tout le diocèse sur pied pour vous recevoir. Mais que faire en quelques heures? C'est hier soir seulement, vers les huit heures, que j'ai été prévenu par le R. P. de Lunaraye...

Distrait, étourdi par le tumulte de ses pensées, Jourfier, sans s'en apercevoir, se laissait,, un à un, boutonner lea boutons de son camail par le vieillard, heureux d'un privilège qui le comblait.

— Et savez-vous, Monseigneur, bavardait-il, que^

n'eût été le R. P. Provincial, vous n'auriez pas trouvé un chat à la gare... A neuf heures, hier au soir, les curés de la ville connaissaient la nouvelle de fotre arrivée, et j'avais pu voir moi-même le général et le préfet pour qu'ils prissent, en ce qui les concernait, les dispositions...

— Est ce que le général et le préfet sont là ?

— Ils attendent dans une pièce voisine le moment où ils pourront vous être présentés.

— Mais tout de suite.

Tandis que M. Segondat sautait hors de la salle, Jourfier, revêtu des ornements épiscopaux, se dressait au sommet de l'estrade.

— Messieurs, dit-il, je suis on ne peut plus touché de la cordialité de votre accueil. En moi, vous n'aurez pas un maître, vous aurez un ami. Et la preuve que j'entends vivre avec vous sur le pied de relations simplement affectueuses, c'est que je supprime, dès à présent, le cérémonial de réceptions inutiles. Vous devez votre temps, tout votre temps, aux œuvres du prochain, qui sont les œuvres de Dieu, et je me ferais scrupule de vous en ravir la moindre parcelle. C'est donc chose convenue, vous ne vous dérangerez pas pour venir me voir à l'évêché. Dans quelques jours, le père ira embrasser chez eux tous ses enfants... sans en excepter ceux qui vivent dans letroite observance de la vie religieuse, sur lesquels, comme sur les autres, s'étend sa pleine autorité de pasteur.

Un silence glacial accueillit cette courte harangue. Pas le plus petit applaudissement, pas le plus mince vivat. Evidemment les meneurs de la manifestation n'étaient pas satisfaits. La mèche d'un fouet invisible avait frôlé leurs échines courbées. A ce moment, un peu embarrassé, l'abbé Segondat parut, remorquant un monsieur moustachu, avec de grosses épaulettes étoilées sur sa tunique militaire, puis un autre monsieur assez âgé, en habit noir, celui-là, le visage encadré de longs favoris blancs à l'anglaise. Monseigneur, qui, sous des

266 tUCIFER

formes douces, venait de prononcer des paroles de volonté, trouva quelques mots de gracieux remercîment pour le général et le préfet.

Après un entretien de cinq minutes avec les fonctionnaires accourus pour le saluer, Jouriier entonna le Veni Creator... L'écheveau des prêtres se débrouilla, se démêla tout en chantant, et, deux colonnes s'étant formées aux coups de cliquette du maître des cérémonies de Saint-Patrice, elles sortirent de la gare processionnellement. Tout Sylvanès ^tait debout pour voir son évêque et. le long de ÏAvenue de la République, — l'ancien Boulevard des Minotiers débaptisé depuis peu, — ce furent des vivats enthousiastes détonnant pardessus le Veni Creator, qui, plus d'une fois, dut être interrompu. Des mains discrètes de femme lançaient des bouquets dans la direction du dais à beaux panaches blancs sous lequel s'avançait pas à pas Sa Grandeur. L'évêque, enveloppé des huit chanoines titulaires de Saint-Patrice, d'une légion de moines aux costumes pittoresques, la face tranquille, levait son doigt, étincelant de l'améthiste toute neuve, et bénissait.

Cependant, on avait abandonné le Boulevard des Minotiers, planté d'ormes séculaires, et l'on s'était engagé à travers une chaussée spacieuse, mal pavée, remontant ]a rive gauche de la Merlasse. A droite, de hautes maisons blanchies au lait de chaud, aux portes étroites et rares, éblouissantes sous le soleil cru comme des murs de mosquée; à gauche, la rivière, au cours apaisé, presque immobile, dont l'eau trouble, noirâtre, avait en certains coins les miroitements sourds du plomb fondu. Jourfîer, moins absorbé par la cérémonie à mesure que les transports de la foule tendaient à se calmer, laissait errer ses yeux à travers cette nature inconnue, pleine de contrastes, où son imagination prenait plaisir. Plus que les constructions cossues bordant un côté de la route, la Merlasse, creusant la vallée, la remplissant d'éclats sonores, la peuplant d'arbres superbes, de roseaux géants, de plantes aquatiques aux corol-

les monstrueuses, blanches, bleues, rouges, le retenait. Il voyait maintenant de près les minuscules lacs dormants cl les bâtiments sur pilotis aperçus de l'intérieur du wagon. Qu'étaient donc ces sortes d'édifices en planches supportés par des poutres épaisses, surgissant du milieu du courant, verts de mousses, embellis de gramens qui les décoraient du haut en bas de fleurettes épanouies? C'était aux environs de ces habitations lacustres que l'eau, retenue par des digues hérissées de saules, aimait à séjourner et qu'on l'entendait faire le plus de bruit. Jourfîer se pencha vers l'abbé Segondat et l'interrogea.

— Ces baraques en bois sont des moulins. Monseigneur, et si la Merlasse est plus large ici qu'ailleurs, cela provient des barrages destinés à garder l'eau qui mettra les meules en train. Les établissements de cette espèce sont nombreux sur le cours de la rivière, qui moud tout le blé de la Limagne. Si ce n'était dimanche aujourd'hui, vous seriez assourdi par le bruit des tic lac dans ce faubourg, le plus populeux dt Sylvanès. Notre ville, perdue au fond des montagnes, a la Merlasse pour toute fortune. La Merlasse lui permet le commerce assez lucratif de la minoterie, et la Merlasse, par la Gère, lui ouvre un chemin vers les bas pays pour le trafic non moins avantageux de ses bois de constructions. Du mot latin sylvŒy Sylvanès...

— L'admirable contrée I interrompit l'évéque.

Les porteurs du dais se relayaient, et comme chacun, pour s'honorer un brin, voulait mettre la main aux manches, on se chamaillait, on se bousculait, on se gourmait sans vergogne. Jourfier, immobile, n'entendait rien; ses yeux étaient à sa ville épiscopale qui, maintenant, se découvrait tout entière à lui. Il n'avait vu jusqu'alors que des faubourgs un peu bouleversés, un peu raontueux, avec de grandes masures pourries dans la Merlasse; à présent, sur la rive droite commetôur la rive gauche de la rivière, se déployait un amphithéâtre de maisons coquettes, élevant leurs toi-

tures bleuâtres parmi les frondaisons neuves de Tannée. Et ce n'était pas seulement de feuilles que le printemps, soufflant partout son haleine tiède, avait embelli la vallée ; il l'avait encombrée de fleurs. Les lilas surtout foisonnaient, les blancs et les roses emmêlés, formant sous l'air vif du matin comme des corbeilles mouvantes, dont plus d'une, dans les bas fonds, semblait s'en aller au fil de l'eau.

Les porteurs s'étant mis d'accord, le dais se soulevait majestueusement,

— Un moment de repos, dit l'évêque, qui n'avait pas fini de contempler, d'admirer Sylvanès.

Les regards de Jourfier, glissant à travers les perspectives gracieuses où ils s'étaient complus, venaient de s'arrêter contre un bloc énorme qui barrait l'horizon au nord. Le pays, au midi, à l'est, à l'ouest, off'rait un aspect aimable; au nord, il se rembrunissait tout à coup. La nature, qui souda les uns aux autres les rudes chaînons des montagnes de l'Auvergne, lasse de cacher les violences de son travail, laissait transparaître un nœud formidable. Jourfier suivait d'un œil curieux les aspérités sourcilleuses de la masse basaltique dont la Merlasse, libre dans les hautes régions, lavait les pieds avec fracas. Soudain, passant la tête hors du dais pour mieux observer, il lui parut que le roc était hérissé de murailles, de tours noires et solides comme lui. Il crut entendre l'espion Amynthas criant dans le wagon : — « Là-haut, c'est Tévêché. »

— Est-ce que, vraiment, l'évêché est bâti sur ce plateau? demanda-t-il à l'abbé Segondat.

— Et la cathédrale aussi, Monseigneur.

— Marchons ! j'ai hâte d'arriver.

— Monsieur l'abbé, dit le vicaire général, s'adressant au maître des cérémonies, afin de raccourcir le chemin, prenez par la rue Pascal.

— La rue Pascal I s'écria l'évêque, qui avait tressailli. Ce Pascal est quelque minotier célèbre à Sylvanès, sans doute?

— Non, Monseigneur, ce Pascal est Biaise Pascal, une des gloires de l'Auvergne.

— L'auteur àQs Provincial es f

— Oui, Monseigneur, l'auteur des Provenda/es, intervint d'un ton dont le nasillement voilait l'ironie le R. P. de Lunaraye, à qui le chapitre de Sylvanès avait ménagé une place sous le dais.

— C'est de bon augure, articula Jourfier, touché par le Jésuite et incapable de ne pas lui trouer la peau à son tour.

On allait bruyamment et d'un pas accéléré. Le dernier verset du Veni Creator montait aux nues. — « Hostem re'pellns longius, éloignez de nous notre ennemi I n chantaient à pleine voix prêtres et laïques.

— Ce pont-ci s'appelle « le pont de l'Évêché », dit l'abbé Segondat.

Le pont de l'Évêché franchi, l'interminable cortège se développa à droite le long d'une corniche zigzaguant en larges lacets. On aborda sur le plateau.

Jourfier était déçu. Vue des bords de la Merlasse, la cathédrale de Saint-Patrice, juchée là-haut parmi d'autres constructions enchevêtrées qu'elle domine de sa masse colossale, paraissait toucher au ciel, et l'évèque se trouvait en face d'un bloc noirâtre, d'une élévation médiocre, percé çà et là de fenêtres étroites sans ornements architecturaux. Une vaste tour ronde, crevée de meurtrières étirées, avec une couronne de créneaux comme un château fort, encombrait tout l'angle droit de la façade de ce monument barbare, débordant la porte d'entrée, à plein cintre, enfouie sous une archivolte redoublée à dents de scie. Tandis que la procession, toujours chantant, s'engouffrait dans cette ouverture béante, qu'une illumination intérieure faisait ressembler à la bouche incandescente de quelque four gigantesque, Jourfier observait et interrogeait.

— Le? eaux de la Merlasse sont donc montées jusqu'à Saint-Patrice, pour qu'il ait cette couleur de suie?

— Saint- Patrice, comme Notre-Dame-du-Port, de

Clermont-Perrand, comme bien d'autres sanctuaires do nos contrées, a été bâti avec de la lave ; de là son aspect peu agréable. L'Auvergne est une terre volcanique ; la lave est partout et on s'en sert.

La tour cyclopéenne dont l'évêque ne savait détacher ses yeux, mesurant sa taille écrasée, son pourtour masquant tout un côté de l'édifice, gardait un silence farouche; tout à coup, par toutes ses fenestrelles, ses crevasses, ses trous, passèrent des rugissements épouvantables. Les porteurs du dais, débarrassés de leur besogne, avaient ébranlé le bourdon de Saint-Patrice, dont les volées, pareilles à des éclats de tonnerre, descendaient en grondant vers Sylvanès.

— Monseigneur, le lutrin va entonner V Introït de la messe, dit l'abbé Segondat.

Au moment où Jourfier pénétrait dans Saint-Patrice, éblouissant de la clarté de milliers de cierges, les chantres cathédraux, accompagnés par les orgues, attaquaient, en effet, les premiers mots de V Introït du quatrième dimanche de carême : « Lœtare, Je^msaleml réjouis toi, Jérusalem! » L'èvèque, très ému par des paroles pleines d'espérance, lui tombant du ciel comparables à quelque prophétie consolante, marcha vers l'autel et s'habilla pour officier lui-même. Son trouble était grand, et ce ne fut qu'au Gloria, quand il dut s'asseoir dix minutes sur une haute stalle taillée en un bloc de granit, que, remis enfin d'une agitation intérieure poignante, il aperçut à deux pas de lui les abbés Goulazou et Montagnol. Il lui semblait qu'il ne les avait pas vus depuis longtemps et il éprouvait à les retrouver un bouleversement très doux.

La messe terminée, l'évêque, exténué de fatigue, se prépara à donner à son peuple la bénédiction pontificale.

— Il ne dira donc rien? demanda le R. P. de Lunaraye à J'abbé Goulazou.

— Non, Sa Grandeurne dira rien.

Jourfier, après être resté quelques secondes recueilli

LUCIFER 27i

devant le tabernacle, se retourna vers la foule. Véritablement la mitre lui seyait à merveille, et ses traits sévères empruntaient à ce haut bonnet, tissu a'or et de pierreries, un éclat qui lui communiquait une terrible beauté. Il tenait la crosse de la main gauche, dédaignant de s'y appuyer ainsi qu'en usent la faiblesse ou la coquetterie nonchalante de certains prélats. Cette attitude altière, où la force mêlée à je ne sais quelle audace militante était visible de la tête aux pieds, laissait deviner que le nouvel évêque de Sylvanès n'avait pas besoin de ce bâton. Il pourrait s'en servir certes si quelque ennemi l'y contraignait jamais ; mais dans ce cas, il lui serait une arme, non un appui. Il leva le bras droit, et, d'une voix amplement développée, qui eut sous les voûtes basses de cet antique sanctuaire de l'époque carlovingienne des roulements d'une sonorité assourdie, très prolongée :

— Benedicat vos omnipotens Deus, Pater, et Fïlius, et Spi7'itiib Sanctus!

— Amen/ répondit tout Saint-Patrice à genoux»

Le caractère de l'abbé Raymond Segondat n'était pas sans offrir quelque analogie avec le caractère de l'abbé Augustin Coulazou. Chez l'un comme chez l'autre, la même timidité de souris regagnant son trou au moindre bruit venu de l'évêché, avec cette différence, toutefois, que Coulazou, la première peur passée, remettait le nez à la fenêtre et repartait pour les aventures gallicanes, tandis que Segondat, effrayé plus à fond, un peu sceptique, dès lors sans illusion sur la vigueur de ses mandibules, gardait le gîte étroitement. C'est à celte extrême sagesse, fruit d'une longue crainte, que ce petit vieil lard, presque ridicule à force de disgrâces physiques.

avait gravi un à un tous les degrés delà hiérarchie ecclésiastique ^t était parvenu, cinq ans auparavant, sous l'épiscopat de M^' Clairet, à la charge suprême de vicaire général.

Le jour de Pâques, après la solennité des vêpres, Jourfier, Goulazou, Montagnol et Segondat se promenaient avant le dîner — le dîner auquel Sa Grandeur avait invité le vicaire général — à travers « le parterre » de l'évêché. Ce parterre, véritable jardin suspendu, avait été fait de plusieurs couches d'humus transportées des bords de Ja Merlasse à l'extrémité sud du plateau. Des contreforts géants, prenant leur appui, les uns sur quelque saillie du rocher, d'autres allant chercher leur assiette dans les eaux de la rivière, soutenaient à une hauteur de quarante mètres le poids écrasant de ces terrasses magnifiques, plantées de tilleuls et de marronniers. Une balustrade en pierre dure, à roses gothiques, — preuve irrécusable que les bâtiments de l'évêché, où des ouvertures ogivales se montraient sur plusieurs points, étaient d'une construction postérieure au cube sourcilleux de la cathédrale, — une balustrade gothique bordait d'un bout à l'autre le parterre épiscopal, et, tandis qu'une de ses extrémités venait s'engager dans le mur de Saint-Patrice, se terminait de l'autre par un pavillon très gracieux, sorte de tourelle d'observation sur la ville de Sylvanès, que, par le fait de sa situation très élevée, elle découvrait dans tous les sens et dans toutes les directions.

— J'ai formé le projet, dit Jourfier, de faire de ce réduit perdu mon cabinet de travail. Ne serai-je, pas bien tranquille là, pour achever le dernier volume de V Histoire générale?

— On ne saurait rêver un coin plus propice à la méditation, observa l'abbé Segondat. Toutefois, si Votre Grandeur persiste dans le dessein de s'établir en cet endroit, dont M^"" Clairet, fort casanier, n'ouvrit jamais la porte, je me permettrai de lui indiquer par quel chenr.in on peut y arrriver sans danger.

— Mais il me semble qu'en suivant le parapet tout du long...

— Justement, il faut se garder de le suivre, le parapet tout du long... Il y a trois ans, durant l'hiver de 1868, une nuit, les deux Sylvanès, — Sylvanès-le-Vieux et Sylvanès-le-Neuf, pour parler comme les gens du pays, — entendirent un craquement épouvantable. En haut, en bas, on crut que la Merlasse, grossie, furieuse, venait d'emporter quelque barrage dans le faubourg des Minotiers. Point. La Merlasse, qui, depuis des siècles, travaille, mine les contreforts de l'évêché, avait fini par desceller la base d'une de ses piles monstrueuses et par Tentraîner avec elle violemment. Vous devinez les ravages. Monseigneur. Une excavation profonde se produisit dans le roc, des pans de moellon dépourvus d'appui se désagrégèrent et, sur une étendue de sept mètres, la galerie de ce palais s'abîma. Tenez, voyez I

Le vieillard, du bout de sa canne à pommette de cornaline, montrait une partie du bord de la terrasse foisonnant d'églantiers, dont le printemps, si favorable anx roses trémières, avait fait comme un monticule de fleurs.

— Il est charmant, ce petit coin, dit l'évêque.

— En cette saison, il est joli, en effet ; mais vienne l'hiver, et vous ne verrez plus qu'une crevasse hideuse avec des sarments rabougris.

Jourfier s'était avancé jusqu'aux églantiers.

— Prenez garde. Monseigneur I cria Goulazou. Jourfier promenait sur la ville étendue à ses pieds

des regards d'une singulière mélancolie. Évidemment, il n'était plus aux paroles de l'abbé Segondat. Goulazou, inquiet, lui prit la main et l'obligea de reculer. Ses yeux demeuraient attentifs à Sylvanès-le-Neuf, passant d'une rive à l'autre de la rivière et s'arrètanl de longues minutes sur certains points dont ils semblaient ne pas se lasser. Enfin, il leva le bras et, s'adressant à l'abbé Segondat :

— Ne m'avez-vous pas dit que ce groupe de maisons,

là- bas, c'est le collège Saint -Louis- de -Gonzagae? — ■ Un collège qui a plus de cent ans d'existence. Il fut bâti par les Jésuites vers 1750. On le pilla un peu, on le brûla en partie, on le vendit pendant la Révolution ; mais, dès 1806, ses anciens propriétaire l'avaient habilement ressaisi, et ils l'ont gardé. Saint-Louis-de-Gonzague est rétablissement le plus considérable de la Société de Jésus dans le diocèse de Sylvanès.

— C'est là que réside le R. P. de Lunaraye?

— Il réside là.

— Je le verrai demain. Je compte, demain, aller apprendre aux Jésuites que Sylvanès a reçu son évêque, un évêque disposé à plier les Congrégations au joug de VOrdinaire et à tenir l'aiguillon égal entre réguliers et séculiers.

Ce fut plus que du trouble chez i abbé Segondat. Vouloir imposer son autorité aux Jésuites, habitués à imposer la leur au clergé catholique du monde entier!...

— Cette église, à gauche, lui demanda Montagnol, c'est bien Saint-Rustique, où nous sommes allés avanthier?

— Non, monsieur l'abbé ; cette église est Saint- Alyre. Saint-Rustique apparaît, à droite, au milieu du quartier des Tisserands. Saint Alyre, saint Rustique, saint Odon, comptent parmi les premiers apôtres de l'Auvergne.

— Une chose merveilleuse dans votre pays, intervint Coulazou, c'est la richesse de la végétation. De ces hauteurs, Sylvanès est un parc immense où toutes les fortes essences s'épanouissent avec une puissance, un éclat qui ne m'ont frappé nulle part comme ici.

— Tenez, monsieur le chanoine, regardez ces châtaigniers ! dit le vicaire général.

Et, par le passage ouvert entre la cathédrale et l'évêché, il montrait une colonnade de vieux troncs soutenant des voûtes mouvantes d'une longueur indéfinie.

— Superbe ! superbe !

— Les montagnes du Cantal et celles du Puy-de-

Dôme, dont vous apercevez les cimes neigeuses, ont beaucoup de sujets de cette ampleur, de cette force. Des fentes de nos masses basaltiques, des coulées formidables épanchées des volcans qui aux premiers âges incendièrent notre rude terre d'Auvergne, jaillissent de véritables forêts...

Jourfier s'était rapproché, et, interrompant le vicaire général :

— Est-ce que M»' Clairet vivait en bons termes avec le R. P. de Lunaraye ?

— Dans les termes de la plus étroite amitié. Je ne répondrais pas qu'il n'y eût un peu de ruse de part et d'autre : les Jésuites avaient besoin de l'évêque pour dominer le diocèse, et l'évêque avait besoin des Jésuites pour ohienir \e pallium d'archeft^éque. Quoi qu'il en soit, la comédie était si bien jouée que moi seul peut-être, observant les acteurs du fond de mon humilité silencieuse, ne fus pas dupe des poignées de main et des embrassades dont le prélat et le religieux se gratifiaient en toute rencontre. Du reste, je dois à la vérité d'avouer que, depuis mon ordination, j'ai vu, sous trois épiscopats différents, la Compagnie de Jésus instruire le diocèse, l'administrer, le diriger...

— Dieu m'a envoyé pour faire cesser un étal de choses en désaccord avec les doctrines que j'ai soutenues, doctrines qui sont celles de mon vénéré maître le chanoine Coulazou, qui sont les vôtres, si je ne me trompe, monsieur Segondat.

— Qui sont les miennes.

— A la bonne heure 1

— Monseigneur, reprit le vicaire général après cinq minutes de recueillement, vous avez bien voulu me permettre de vous guider cette semaine à travers le clergé paroissial de Sylvanès et de vous crier de temps à autre casse-cou. Si Votre Grandeur daigne me continuer, pour -ses visites aux réguliers, la confiance qu'elle m'a témoignée pour ses visites aux séculiers, je crois pouvoir lui garantir le succès.

— A vous entendre, ne dirait-on pas que, pour y engager le pied, je vais porter le fer et le feu dans les couvents de Sylvanès ?

— C'est à peu près la même chose.

— Je ne comprends pas.

— QueYotre Grandeur veuille bien réfléchir à la situation créée parles évêques de Sylvanès aux Congrégations qui se sont établies chez eux depuis le Concordat, et elle comprendra le fond de ma pensée. Ici, comme dans la plupart des diocèses de France, les moines, les religieux ont pu se répandre, se propager, pulluler sans la moindre gêne, la moindre surveillance, la moindre contrainte de la part de VOrdinaire. Or, si je ne me suis pas mépris sur vos intentions, Monseigneur, vous êtes résolu à leur faire supporter le poids de votre bâton pastoral.

— C'est le devoir de ma charge.

— Je ne saurais le nier, moi qui me sens au cœur une animosité sainte contre ceux que j'ai vus, jour à jour, usurper les pouvoirs et le pain du pauvre clergé paroissial. Seulement, il est des devoirs de plusieurs sortes, et celui que vous vous disposez à accomplir, et que vous accomplirez avec l'aide du Tout-Puissant, est hérissé de difficultés sans nombre. Assurément, ce ne sont ni les Oblats de Marie, du faubourg des Minotiers, ni les Rédemptoristes de la rue Pascal, ni les Prêtres de la Providence du quartier des Tisserands, ni même les Barnabites, cinq ou six Italiens rusés, nourris des pures doctrines ultramontaines, cachés en une maisonnette aux environs de la gare, qui oseront résister à votre autorité. Encore que ces divers Ordres aient tous des protecteurs à Rome, ils se garderont de ne pas déférer à la première sommation de Votre Grandeur. Vous désobéir, ce serait s'exposer à perdre, dans votre diocèse, l'énorme bénéfice de la prédication des retraites, des avents, des carêmes, des missions, et ce bénéfice, retiré des fidèles, des fabriques, au grand dommage de nos prêtres affamés, est nécessaire à leur vie. Il n'en

faut pas douter, le menu frelin monastique cédera. Les choses ch^ogeront de face dès qu'il s'agira des Jésuites.

— Ah\ dh I ricana Jourfier, flairant la poudre.

— Vous les croyez donc mal disposés ? demanda le naïf abbé Montagnol.

— Ils le sont toujours quand on conteste leurs privilèges... Toutefois, il se pourrait qu'eux aussi fussent retenus par des idées d'intérêt et qu'ils se résignassent à des concessions.

— Des idées d'intérêt? interrogea Goulazou.

— Depuis le 3 septembre 1820, la Société de Jésus dirige le grand séminaire de Sylvanès, en vertu d'un traité renouvelable tous les dix ans. Ce traité est venu à terme, durant la vacance du siège, le 3 septembre 1870. Je n'insisterai pas sur les démarches incessantes, mêlées de cajoleries aimables, duR. P. de Lunaraye pour m'amener à contracter de nouveaux engagements avec la Compagnie. Ma qualité de vicaire général capitulaire me donnait ce droit. J'ai refusé énergiquement de signer aucun papier, et me suis contenté, au mois d'octobre, d'autoriser verbalement la réouverture des cours de théologie parles mêmes maîtres, pour l'année scolaire, c'est-à-dire jusqu'à la fête des saints apôtres Pierre et Paul, époque où nos jeunes clercs prennent le congé des vacances. Donc, dans moins de trois mois, il dépendra de vous, Monseigneur, de conserver ou de changer pour d'autres les directeurs actuels de votre grand séminaire. Cette échéance inquiète les Jésuites, et je compte beaucoup sur leur inquiétude pour les rendre souples, accommodants, faciles aux exigences si légitimes de Votre Grandeur.

Martine, l'ancienne bonne de l'abbé Goulazou, parut dans une allée du jardin.

— Monseigneur est servi, glapit-elle.

Le lundi de Pâques est resté un jour férié dans les montagnes de l'Auvergne. Accompagné des abbés Segondat, Couhizou et Montagnol, Jourfier quitta son palais sur les quatre heures de relevée et descendit vers

278 IXCIFER

la ville. 11 allait enveloppé de ses amis, à pas lents. Au sortir du pont de l'Évêché, il dut, pour gagner. Saint- Louis-de-Gonzague, traverser une promenade publique au bord de la Merlasse. Là, des centaines d'hommes jouaient ou regardaient jouer aux boules, un divertissement familier du pays. Joueurs et badauds, saisis à la vue de Monseigneur allant à pied, — les évêques deSylvanès, prétextant la rude montée de la cathédrale, avaient l'habitude de parcourir la ville en carrosse, — se rangèrent et se découvrirent avec respect. Jourfier, peu fait encore à sa fonction, au lieu de bénir, sourit bienveillamment et salua.

On arriva devant un mur noir très élevé, par-dessus lequel des ormeaux lançaient par jets robustes de luxuriantes frondaisons. Deux portes, à dix pas l'une de l'autre, trouaient ce rempart fait de blocs de lave comme les sombres bâtiments de la Cité. Le vicaire général, chargé de guider Sa Grandeur, passa devant la première baie, immense, surmontée d'un entablement à forte saillie, et vint frapper à la seconde, ouverture étroite, étirée, à l'imposte parfaitement uni. Un judas grillagé grinça, et la face très vague d'un homme apparut derrière les treillis poussiéreux.

— Frère Amynthas, dit M. Segondat, ouvrez, et courez prévenir le R. P. Provincial.

La porte s'entrebâilla discrètement. Monseigneur et sa suite pénétrèrent en une vaste cour herbue, entourée de constructions larges, profondes, percées de fenêtres nombreuses, symétriquement alignées. Nos visiteurs, ne rencontrant personne à qui parler, après une demiminute d'hésitation, essayaient un premier pas vers une porte vitrée dont les rayons obliques du couchant allumaient les carreaux, vis-à-vis, tout au fond, quand, cette porte s'étalant avec fracas, surgit au seuil le R. P. de Lunaraye.

— Monseigneur, excusez-moi... Si j'avais pu prévoir l'honneur que vous faites à notre collège... dit le Jésuite se précipitant.

— C'est votre noviciat, mon Révérend Père, que je viens voir et non pas votre collège.

Rn articulant ces mots, Jourfier, peut-être pour marquer qu'il était chez lui partout où, dans son diocèse, se trouvaient des prêtres, ces prêtres fussent-ils des Jésuites, marcha d'une allure dégagée vers la pièce ouveite par le Provincial, y entra, prit un fauteuil et s'assit délibérément.

— Votre Grandeur, j'espère, ne refusera pas de bénir nos enfants, balbutia le R. P. de Lunaraye non sans embarras. Notre établissement a plus de cinq cents élèves appartenant aux familles nobles du Velay, de l'Auvergne, du Vivarais...

Jourfier ne souffla mot.

— Monseigneur veut-il m'autoriser, insista le Jésuite, à appeler notre collège à la chapelle?

— Est-ce que votre Société n'a pas un noviciat à Sylvanès? demanda Jourfier.

— Notre Société a, en effet, un noviciat à Sylvanès; mais cette maison est de bien peu d'importance...

— Cette maison ne posséderait qu'un clerc unique qu'elle aurait pour moi plus d'intérêt que votre collège peuplé de cinq cents enfants. Je suis évêque de ce diocèse, et c'est à moi, à moi seul, que Dieu, en ce coin de la terre d'Auvergne, a dévolu le plus grand pouvoir qu'il ait laissé à la fragilité des hommes, le pouvoir presque divin d'ordonner. Pour conférer l'ordination à vos lévites, il est nécessaire que je les connaisse, et vous me permettrez, quant à la surveillance qu'il est d'un bon pasteur d'exercer sur les aspirants au sacerdoce, de n'établir aucune distinction entre les ordinands de mon grand séminaire et ceux de votre noviciat.

— J'oserai faire remarquer à Votre Grandeur que, dans les diocèses où notre Société possède des maisons, et tou* particulièrement dans le diocèse de Sylvanès, VOt'dinaire, de tout temps, nous a laissé une grande liberté en ce qui touche nos novices. Nos novices reçoivent les ordres sacrés partout où leur supérieur les en-

voie, ici, à Mireval, à Rodez, à Paris, à Vienne, â Madrid, à Rome, et, sur aucun point de lacVirétienté, il ne s'est eucorfc trouvé un évêque pour les leur refuser

— Gela veut dire que, si j'ai le droit par la grâce de Dieu d'administrer le sacrement de l'Ordre, on me conteste celui de m'enquérir de ceux qui viennent s'age nouiller devant moi sur les marches de l'autel.

— Les jeunes gens que nous adressons àl'évêque diocésain ont été préparés par nous, scrutés par nous aux endroits les plus secrets de l'âme, et, quand ils nous quittent pour monter à Saint-Patrice, c'est qu'il n'existe en eux aucun motif d'indignité.

— A la bonne heure ! La Compagnie de Jésus a jugé, il faut que l'épiscopat s'incline... J'aurai la loyauté de vous prévenir, mon Révérend Père, que les choses vont changer de face. 11 m'incombe d'avoir souci des vertus dont a brillé le siège que j'occupe, nullement de l'extrême condescendance qu'il a pu montrer envers les Congrégations. Le joug du Seigneur suffit à l'écrasement de mes épaules, je n'accepterai pas d'autre joug. Vous me voyez donc disposé, dès maintenant, à maintenir tous les droits et prérogatives attachés à ma fonction suprême, à n'en laisser tomber aucun en désuétude ou en oubli. Non seulement une liste de vos novices devra être déposée au courant de ce mois dans les bureaux de l'évêché, mais je vous demanderai de me faire connaître les arrivées et les départs de vos Pères, au fur et à mesure qu'ils se produiront dans mon diocèse. Le saint concile de Trente, vous ne l'ignorez pas, sauf pour de rares cas spéciaux, soumet à mon autorité immédiate, les religieux établis dans le domaine de ma juridiction, et, seul responsable devant l'Église et devant l'État de mes prêtres, tant réguliers que séculiers, je veux savoir tout, connaître tout, être informé de tout.

— Les doctrines que vous m'énoncez, Monseigneur, sont nouvelles pour moi, et je vous prierai, avant de me contraindre à occuper les bureaux de l'évêché des

choses intimes de notre Compagnie, de me permettre de prendre l'avis de mon Révérend issime Père Général.

— Recourez aux lumières de votre Générai. A votre aise! Je vous avouerai toutefois que ma résolution est prise et que c'est du temps perdu.

— Peut-être, Monseigneur.

— Qu'est-ce à dire?

— Lorsque, en certaines circonstances graves, ses pro« près lumières ne lui suffisent pas, notre Révérendissime Père Général, placé à la source de toute vérité^ non loin du tombeau des saints Apôtres...

Il s'arrêta, hésitant.

— Votre Général dénonce la situation au Saint-Père? acheva Jourfîer, se plantant debout malgré lui.

— Notre Révérendissime Père Général recourt à la lumière infaillible,

— Est-ce une menace?

— Un simple religieux menacer un évéque! Y pensezvous, Monseigneur?

Jourfîer chercha, sur la face du R. P. de Lunaraye, à saisir le fond de sa pensée. Il ne vit que des lunettes. Le front sec, les joues creuses, le menton décharné du Jésuite avaient l'immobilité, la rigidité, la dureté de la pierre.

— En attendant une réponse de Rome, allons toujours visiter votre noviciat, dit l'évêque.

Jourfîer, précédé de Segondat, très au courant des êtres de la maison, n'avait pas fait trois pas, que le R. P. de Lunaraye, s'avançant en avant de ces visiteurs indiscrets, les arrêta tout à coup.

— J*ai le regret, Monseigneur, lui dit-il, de ne pouvoir vous ouvrir la porte du noviciat avant d'en avoir reçu l'autorisation de mes supérieurs.

— Eh bien ! nous l'ouvrirons nous-mêmes, riposta Jourfîer avec un sourire de cruelle moquerie.

Le Jésuite, de toute sa taille, qui par le fait de sa maigreur parut démesurée, se dressa sur le seuil du noviciat.

— - Monseigneur, dit-il d'une voix où la colère, la rage se mêlaient à une nuance voulue de respect. Monseigneur, je suis Provincial de mon Ordre, par conséquent la seule autorité...

— Il n'est pas d'autorité contre l'autorité. Ouvrez I

— Je ne puis.

— Cependant vous ne refusiez pas à M^' Clairet de voir vos novices, intervint l'abbé Segondat.

— Me^ Clairet venait chez nous en ami; il n'y vint jamais pour implanter une autorité que notre Compagnie ne saurait reconnaître dans les termes absolus où Mg'" Jourfier voudrait l'établir. Nous ne relevons pas de V Ordinaire diocésain, nous relevons de notre Révérendissime Père Général et du Saint-Père directement.

Tandis que le Jésuite, pâle mais très ferme, prononçait ses longues phrases, Jourfier, à qui Coulazou avait glissé trois mots, à l'oreille, s'était calmé par un effort héroïque sur lui-même.

— Mon Révérend Père, dit-il d'un air de grande hauteur, si vous êtes maître chez vous au point d'être capable d'en chasser Févêque diocésain, c'est alors l'évêque diocésain qui n'est pas maître chez lui. Je me retire, refusant d'abaisser mon caractère jusqu'à je ne sais quelle lutte inférieure qui nous mettrait aux mains honteusement. Je saurai bientôt si c'est la Compagnie de Jésus qui doit gouverner le diocèse de Sylvanès ou si c'est M&' Jourfier.

Il s'éloigna précipitamment.

Vers la fin de juin, l'évéque, qui avait installé son cabinet de travail dans la tourelle à l'extrémité du parterre, causait une après-midi avec les abbés Segondat et Goulazou.

— Croiriez-vous, monsieur le vicaire général, disaitil avec une indignation qui hachait chaque mot, croiriez-vous que je n'ai encore rien reçu de Rome? Voici deux mois que j'ai raconté au cardinal Finella, préfet de la Sacrée Congrégation des Évoques et Réguliers, que j'ai raconté au Saint-Père lui-même le scandale de Saint-Louis-de-Gonzague, priant Son Éminence, suppliant Sa Sainteté de me faire à Sylvanès une situation digne d'un évêque, et mes lettres demeurent non avenues là-bas.

— On vous répondra, Monseigneur, articula Goulazou.

— Quand me répondra-t-on?

— A Rome, on ne se hâte jamais; je connais cela par expérience.

— Peut-être, mon bon Goulazou, insinua Tévêque, M. Segondat n'est-il pas de votre avis relativement à la réponse qu'il vous plaît de me faire espérer.

— Je pense, en effet, que Rome ne répondra pas, dit le vicaire général.

— Elle ne répondra pas?

— Pourquoi répondrait-elle? La question est d'importance majeure, et cent pages de papier griffonnées au Vatican ne pourraient rien pour la résoudre. On sait cela, et on se tait.

— Alors, me voilà contraint de mener 1 existence

28i LUCIFER

d'un évoque sans autorité, d'un évêque réduit, diminué, d'un évèque vassal des Congrégations! Monsieur Segondat, ou je périrai dans la lutte à laquelle les Jésuites me convient audacieusement, ou Sylvanès possédera un évêque véritable, un de ces évêques dont saint Augustin dit dans son De opère monachorum : — « Ils doivent « être entiers d'âme et de corps, intégras anima et cor- « pore. »

— Quand je prétends qu'on ne vous répondra pas par écrit, Monseigneur, cela ne veut pas dire qu'on ne vous répondrait pas de vive voix...

— Eh quoi! un religieux de mon diocèse me ferme au nez la porte de sa maison, et, pour obtenir réparation de l'outrage, il faut que je parte pour Rome !

— Puisque l'usage veut qu'un évêque nouvellement élu fasse son voyage « au seuil des Apôtres, ad limina Apostolorum, » en allant bientôt déposer aux pieds du Saint-Père l'hommage de votre respect et de votre soumission, vous toucherez la question des réguliers de Sylvanès.

— Où prenez- vous, je vous prie, que je sois à la veille de ce voyage de respect et de soumission?

— Où, Monseigneur? dans la connaissance de vos écrits, dans l'opinion que des relations très honorables pour moi m'ont fait concevoir de votre caractère, incapable de décliner aucun de ses devoirs.

— J'ai mon diocèse à visiter, mon grand séminaire à organiser, le catéchisme diocésain à refondre...

— Ces occupations diverses, si Votre Grandeur veut bien permettre à M. Goulazou et à moi de nous en mêler, ne réclameront pas plus de six mois...

— Et vous croyez que je supporterai, pendant six mois, l'attitude insolente des Jésuites?

— Vous la supporterez Monseigneur; car si, au fond de votre cœur si chaud, Dieu a mis les pétulances saintes de la droiture et de l'honnêteté, il y a déposé aussi ces trésors de sagesse et de modération sans lesquels les évèques ne seraient pas. Dans la primitive

Église, évêque signifiait toujours père. Le sacerdoce su|:"4me, que vous avez reçu l'âme inondée de grâces, vous impose l'obligation de vous montrer plus patient que tous, meilleur que tous, plus grand, que tous.

L'abbé Segondat avait articulé ces mots d'une voix où vibrait je ne sais quelle puissance, quelle autorité. Jourfier, reporté au souvenir de son sacre à Saint-Sulpice, à M^' Darboy fusillé depuis dans la prison de la Roquette, à ses résolutions au pied des autels, regardait le vieillard avec stupeur. Tout à coup, cette forte nature, où quelques paroles éloquentes venaient de faire brèche, eut comme une détente subite.

— Monsieur le vicaire général, je vous remercie, murmura-t-il avec attendrissement. Dieu avait accordé Coulazou à ma prêtrise, il accorde Segondat à mon épiscopat : Dieu est la source de tout bien.

Le samedi avant la fête de la Trinité, M»^ Jourfier, dans Sainf-Patrice, ordonna une légion de lévites de son grand séiVimaire. Pour la première fois depui? plus de cinquante ans, les Jésuites n'envoyèrent pas un clerc à la cérémonie, et les autres Congrégations du diocèse, obéissant à quelque ordre secret de la Compagnie de Jésus, jugèrent également à propos de s'abstenir. Jourfier, capable de refuser le sacrement de l'Ordre à des ecclésiastiques qu'on avait dérobés à sa haute direction pastorale, capable de les chasser du chœur de sa cathédrale, ne fut pas fâché, dans le fond, d'une abstention qui, peut-être, évitait un scandale. Toutefois, çn apprenant huit jours après, par une lettre de l'archiprêtre Rupert, que Mk' Christian Fournier avait ordonné, à Saint-Optat, quantité de jeunes gens des diverses maisons conventuelles de Sylvanès, il reçut un coup qui faillit emporter, dans la colère, tous les engagements pris devant lui-même de sagesse et de modération.

— Vous voyez, Coulazou, vous voyez! dit-il.

— J'estime ce qui arrive une bonne chose, Monsei-

2»b LUCIFER

gneur, répondit celui-ci. Plus les Congrégations vous fourniront de griefs contre elles, plus vous serez fort à Rome, quand vous irez les y poursuivre.

— Du reste, intervint Segondat, avant de partir pour soumettre au Saint-Père le cas des réguliers de Sylvanès, Votre Grandeur pourrait marquer, et d'une façon effective, son mécontentement à la Société de Jésus.

— Un moyen, un moyen de faire sentir ce mécontentement!

— Dans trois semaines, nous célébrerons la fête des saints Apôtres. Ce jour-là, qui marque le commencement des vacances de votre grand séminaire, il conviendrait de signifier leur congé aux directeurs actuels de cet établissement?

— Que de fois j'ai pensé à leur porter ce coup!

— Votre diocèse n'est pas aussi dépourvu de capacités que vous semblez le croire. L'Auvergne est au contraire le pay? des esprits solides, fermes, vigoureux. Seulement faut-il qu'on laisse à ces esprits, où la flamme couve sous d'épaisses couches de cendres comme le feu de nos volcans sous l'accumulation des montagnes, une fissure, un trou pour se répandre au dehors, et les Jésuites depuis cinquante ans se sont évertués à boucher les moindres issues. Cependant, de rares prêtres, soit que Dieu, « qui est toute liberté », selon le mot de TertuUien, eût gravé plus particulièrement en eux son image, soit par le bénéfice de grâces plus abondantes, se sont conservés dégagés de toutes chaînes dans l'asservissement général.

— Vous en connaissez?

— J'en connais.

— Combien?

— Cinq.

— Dont vous êtes?

— Dont je suis. Avec les cinq ecclésiastiques que je vous signale, dont deux appartiennent à votre chapitre

cathédral, les aobés Vézanobre et Aimeras, on remplacerait les Jésuites. Mon ami Aimeras serait un excellent professeur de Dogme et mon ami Vézanobre un professeur de Théologie morale non moins distingué. Pour les autres chaires, nous tâcherions d'y suffire, l'abbé ïalmer, desservant du hameau de Bassiège, l'abbé Jourdan, premier vicaire de Saint-Rustique, et moi.

— Alors, vous résigneriez le vicariat général?

— Il sera plus facile de découvrir un vicaire général qu'un professeur d'Histoire ecclésiastique.

11 se tut trois secondes; puis, brusquement :

— Au fait, pourquoi Votre Grandeur ne nommeraitelle pas M. le chanoine Goulazou professeur d'Histoire ecclésiastique au grand séminaire de Sylvanès? M. Goulazou a déjà professé V Histoire ecclésiastique à Mireval, et ses Commentaires à propos des Maximes de V Église de France lui donnent une autorité...

— G'est pour le mieux, mon très cher ami, c'est pour le mieux! répétait-il. Allons signifier son congé à la Compagnie de Jésus.

M. Segondat s'empressa d'arrêter Jourfier, qui s'élançait hors du pavillon.

— Je suis vicaire général de ce diocèse, lui dit- il, et, si Votre Grandeur daigne le permettre, ce sera moi qui m'aboucherai avec le Supérieur du grand séminaire et au besoin avec le Provincial de Sylvanès.

Au commencement de juillet, les élèves du grand séminaire partis et les Jésuites qui dirigeaient cette maison expulsés avec tous les ménagements possibles par le diplomate Segondat, l'évêque songea à entreprendre sa première tournée pastorale. Un gentilhomme, le marquis de Pierrefixade, vivant très retiré dans un castel en ruines derrière l'antique collégiale de la Cité, prévenu que Monseigneur se disposait à un long voyage, lui fit oiïrir sa voiture et ses chevaux ; mais le vicaire général eut une moue significative, et Jourfier refusa

-— Qa'est-ce que ce marquis qui se croit le droit de me faire des politesses?

— Un ami de feu M^^^ Clairet,

— Notre ennemi, peut-être?

— Il vit sous la direction, sous la coupe réglée, devrais-je dire, de Tarchiprétre Caminade...

— Et l'archiprêtre Caminade ne nous aime guère?

— C'est un ecclésiastique fort honorable, mais entiché de légitimisme. Il ne jure que par Henri V, « que Dieu enverra, nouveau Macchabée, pour rétablir le royaume d'Israël. »

— Je suppose bien qu'il ne proclame pas ses folies du haut de la chaire de Saint-Patrice?

— Durant la vacance du siège, il lui est arrivé de commettre mainte incartade politique dans la cathédrale. A cette époque, c'était « le juif Crémieux » qui était sa bête noire; à présent, c'est M. Thiers.

— Patience! nous obligerons M. Caminade et ses pareils au respect du gouvernement.

La première paroisse où Monseigneur s'arrêta fut Bassiège, à vingt kilomètres de Sylvanès. L'évêque, très préoccupé de la question du grand séminaire, avait déjà entretenu les chanoines Vézanobre, Aimeras, le vicaire Jourdan, et il lui tardait de voir le desservant Talmer, auquel il comptait confier la chaire à' Eloquence sac7'ée. L'abbé Talmer, taciturne, ombrageux, résolu à mourir dans le dernier poste du diocèse plutôt que de faire des sacrifices d'idées, « d'entamer de ses propres mains l'intégrité de son esprit, » comme il s'exprima lui-même avec une noble franchise, plut infiniment à Jourfier. Dans ce presbytère de Bassiège, où tout était pauvre, où la sœur du curé lui servit le plus frugal des repas^ l'évêque de Sylvanès eut une vision du passé qui mit soudain une.buée humide sur ses yeux. C'était avec cette simplicité " stoïque qu'il avait vécu à Blancmoutiers, à Sainte-Eulalie-sur-Nive, quand il avait Constance auprès de lui. Ayant reçu la parole de M. Talmer,

bien confus de la confiance qu'on lui témoignait, Jourfier poussa plus avant à travers monts et vallées.

Dieu! dans quelle dépendance honteuse vis-à-vis des Congrégralions, Monseigneur, à chaque pas, découvrit le clergé paroissial I Les choses en étaient au point que curés, desservants, aumôniers, accourus sur son passage, n'osaient l'acclamer avant qu'un religieux, se détachant de quelque groupe isolé, se fût avancé pour lui souhaiter la bienvenue. Les autres, pauvres diables attachés à la glèbe, à la corvée de l'Église, regardaient ahuris, hébétés ; puis, ayant reçu licence d'un Jésuite, d'un Dominicain, d'un Passioniste, ils poussaient des vivats sans fin. Une résolution de l'évêque, exaspéré à la fin, ne fut pas sans troubler profondément le T. R. P. Pignarotti, supérieur des Carmes Déchaussés de Murviel, deuxième Définiteur de son Ordre dans la province de Sylvanès. Gomme ce moine des plus distingués et des plus fins pressait Sa Grandeur de séjourner dans son couvent, de vouloir bien y accepter le vivre et le couvert, à l'exemple du vénérable évêque défunt, M»' Bernard lui répondit ces brèves paroles :

— Je ne renonce nullement, mon Très Révérend Père, à visiter votre maison, comme je visiterai celles de tous les Ordres établis dans mon diocèse ; mais j'arrive, et ce sont mes prêtres que je désire connaître d'abord. Chez eux, je trouverai une table, et je trouverai un lit.

Ces pérégrinations apostoliques à travers un pays admirable, tantôt à pied, tantôt à califourchon sur une mule aux longues oreilles droites. Monseigneur les fit le deuil au cœur. A tous les degrés de la hiérarchie, le même découragement, le même abandon de soi. La servitude amène de ces aplatissements qui ne sont pas, chez la créature humaine, la suppression seulement de la dignité, mais presque la suppression de la vie. Parci par-là, un doyen âgé déplorait bien en termes enveloppés la dépendance où il fallait vivre vis-à-vis du monastère voisin; par-ci par-là, un succursaliste affamé se plaignait bien à mots couverts de la misère où le

â9Ô LUCIFER

condamnaient désormais les TT. RR. PP. Capucins» dont une colonne venait d'envahir sa paroisse et de lui confisquer le casuel. C'était tout. L'évêque, à la fois trop irrité et trop ému, ne se contint plus, et en présence de plusieurs chefs d'Ordres, mêlés obstinément à la suite nombreuse de son clergé :

— Vous sortirez de la terre d'esclavage, vous franchirez la mer Rouge et vous verrez la terre de Chanaan I cria-t-ilà ses prêtres qui n'en croyaient pas leurs oreilles et regardaient ébahis.

Puis, pour faire entrer plus profondément en eux la pensée généreuse d'une délivrance prochaine, il entonna le cantique des Hébreux quittant l'Égyple sous le commandement de Moïse : In exiiu Israël...

Cependant, à mesure que Monseigneur, rentrant à Sylvanès, se rapprochait davantage de la ville épiscopale, les rangs du cortège immense qui l'avait accompagné à travers le diocèse s'éclaircissaient. Sauf les paquets de religieux dont pas un ne s'était démembré, trois doyens et dix desservants à peine se trouvaient encore autour de Sa Grandeur. On devait se séparer à Bassiège. Jourfîer ne voulut pas laisser partir les derniers représentants de son clergé sans-prononcer, comme il l'avait fait souvent durant ce voyage, quelques paroles qui, rapportées à ses prêtres, leur seraient de nouveaux motifs de croire que leur temps approchait.

— M. le vicaire général Segondat, que j'honore pour sa science et que j'aime pour sa vertu, a jugé à propos de me prévenir que bon nombre d'entre vous, curés et succursalistes, avez contracté l'habitude fâcheuse de vous décharger sur les réguliers du devoir de la prédication. C'est à vous, non à d'autres, qu'incombe la charge d'instruire, de catéchiser, de prêcher votre troupeau, ite et docete... Je comprends que, dans les diocèses oii les vocations sont rares, où les mains font défaut de plus en plus pour jeter la semence divine au sillon, on recoure aux moines, ces rudes travailleurs de la vigne, qui, dans des siècles passés, à l'époque uu

grand défrichement du monde encore païen, rendirent à rKglise des services signalés. Mais la calamité des pernicieuses doctrines qui ailleurs a tari la source dvs l'enthousiasme religieux, n'a rien pu dans nos montagnes inaccessibles, où la foi a conservé la sainte violence des premiers jours, où les prêtres abondent par la grâce du Très-Haut. A vous donc de comprendre toute l'étendue de votre mission, à vous de briller sur le peuple de vos paroisses, comme brillent sur vous les étoiles du firmament, qui ne demeurent pas muettes, puisque, aux termes de l'Écriture, elles trouvent une langue pour « raconter la gloire de Dieu, Cœli enarrant gloriam Dei, »

Depuis la rentrée du grand somînaîre et Tinstallation des nouveaux directeurs, l'abbé Segondat ne cessait de presser l'évèque de partir pour Rome. Jourfîer faisait la sourde oreille et passait ses journées dans les bureaux de l'évêché, rédigeant une circulaire à « ses chers coopérateurs » à propos des prédications de l'Avent, du bénéfice desquelles il fallait frustrer les réguliers, écrivant une page du nouveau catéchisme officiel du diocèse de Sylvanès...

— Vous ne répondez pas, Monseigneur, disait le vicaire général. Votre Grandeur aurait-elle renoncé à son voyage ?

— Non certes!

Et, quittant l'abbé Segondat, il se sauvait vers la tourelle, à l'extrémité dos jardins. Ce réduit étroit, composé de deux pièces, dont la première étaiî, garnie d'un bois de bibliothèque surchargé de vieux tomes alignés, d'une table et de quatre chaises, dont la seconde contenait un pe^t lit monastique en planches de châtaignier avec un prie-Dieu au chevet, était un asile inviolable et sacré. Les chanoines, les doyens, les digni-

taires quelconques du diocèse, les simples desservants étaient admis à voir Monseigneur, à l'entretenir dans les salons de réception ou dans son cabinet de l'évôché, pièces spacieuses, dont plus d'une, par l'élégance, la sveltesse de son architecture, rappelait la belle époque de l'art ogival; les abbés Segondat, Goulazou, Montagnol, seuls, avaient été autorisés à franchir la porte de cette retraite suspendue sur Sylvanès, sur le noviciat de Saint-Louis-de-Gonzague, qu'elle envisageait comme une menace et comme un défi.

Sauf les longs moments employés à brasser les affaires diocésaines, Jourfier coulait ses heures en ce coin perdu. Quelle joie de se trouver seul enfin! Toujours accablé de soucis, toujours tenu de rester sous les armes pour repousser toute espèce d'attaques obscures, il avait été si peu seul à Mirevall Maintenant, il pouvait se repaître de cette solitude si peu goûtée jusque-là, de cette solitude où son saint patron avait découveit les sources de l'unique bonheur réalisable ici-bas, et, arpentant sa logette, il répétait ces paroles de saint Bernard : — a 0 beata solitudo! o sola beatitudol 6 solitude heureuse! ô seul bonheur! »

Mais il était évêque, et cette pensée le troublait. Pourtant, il devait se montrer satisfait, lui enveloppé dès son ordination des ennemis les plus redoutables, d'avoir été jugé digne par Dieu du suprême sacerdoce. Quelle gloire pour un Jourfier et quelle humiliation pour les Jésuites ! Cette élévation n'était pas seulement sa vengeance, mais la vengeance aussi des siens... A ces réflexions, qu'il faisait les yeux de son cœur fixés sur luimême, illuminatos oculos cordùy a dit saint Paul, il était surpris de l'insuffisance de son bonheur, et, de cette surprise, il éprouvait un vague effroi. Eh quoi ! la faveur inouïe que le ciel venait de lui envoyer ne l'avait pas rassasié? Non, il n'était pas rassasié. Que voulait-il, alors? Ce qu'il voulait? Il voulait que son triomphe fût le triomphe de la justice et de la vérité; or, depuis que la mitre enserrait sa tête, depuis que l'an-

neau enserrait son doigt, il ne savait comment il arrivait qu'il se sentait moins courageux. Les grâces spéciales de Tépiscopat n'avaient-elles agrandi son pouvoir spirituel qu'au détriment de cette virilité à toute épreuve qui avait été jusqu'à ce jour la marque de sort caractère, la note sans cesse vibrante desa vie? Que deviendrait-il s'il fallait que Ms"" Bernard, évoque de Sylvanès, ne fut plus l'abbé Jourfier, chanoine titulaire de Saint-Optat, au diocèse de Mireval?

Ces pensées, et bien d'autres aussi orageuses, quand il aurait dû être sur le chemin de Rome, retenaient Jourfier à Sylvanès. Certes, il irait rendre au Saint-Père un hommage obligé, mais il voulait auparavant avoir pris assiette dans une charge dont le premier exercice le bouleversait, lui fait tout d'une pièce, par les biais à prendre, les responsabilités à éviter, les détours d'une administration subtile, très compliquée, où le spirituel et le temporel s'amalgamaient étroitement. Lorsque, bientôt, il verrait plus clair en lui-même et autour de lui, que l'invasion brusque d'une situation nouvelle ne le placerait plus, par l'ignorance de mille détails, dans l'alternative ou de trop céder au Saint-Siège ou de trop lui résister, il partirait.

L'hiver arriva. 11 est très froid dans ces contrées inclinées pourtant vers le midi. La neige tombait, et les vents, contrariés, irrités par les perpétuels ressauts des montagnes, la poussaient devant eux avec fureur. Parfois l'atmosphère était calme, et Jourfier, qui, malgré la rudesse de la saison, n'avait pu se résoudre à déserter sa cellule au bout du parterre, jouissait de son trou du spectacle de Saint-Patrice hérissé de glaçons, pareil à quelque bloc de cristal immense, démesuré. Du reste, la vieille Cité noire de Sylvanès, blanche à présent, ne bougeait non plus qu'un mort dans son linceul. Le son des cloches seul l'animait à certaines heures de la journée, un son triste, tenant du glas, dans l'air embrumé et menaçant. Sylvanès-le-Neuf n'était guère plus vivant que Sylvanès-le-Vieux. Le fracas des eaux se pré-

cipitant par -dessus les barrages, le caquet si clair des moulins n'arrivaient plus jusqu'au roc de l'évôché, au pied duquel la Merlasse, chargée de monceaux de neige, passait sans bruit. Les ravages de décembre n'avaient respecté nulle plante à travers les jardins, et les églantiers poussés dans la crevasse du mur de soutènement montraient la nudité de longs sarments grêles, desséchés. A travers ce treillis de ronces, l'évêque, étonné de la profondeur du silence, durant de longues minutes regardait parfois la rivière pressant, là-bas contre les piles du pont, les lourdes masses qu'elle charriait, et réussissant à les y engouffrer.

Mais Jourfier n'oubliait pas Rome, il y oensait au contraire incessamment.

— Eh bien ! Monseigneur? lui demandait de temps à autre l'abbé Segondat.

— Bientôt, monsieur le vicaire général, répondait-il.

— Eh bien, Monseigneur ? interrogea à son tour, au commencement du printemps, l'abbé Goulazou.

— Vous aussi, mon vieux maître!... Jean, ajouta-t-il e'adressant à son neveu, faites préparer mes malles; nous partirons demain.

Notre ambassadeur auprès du Saint-Siège , prévenu du voyage de l'évêque de Sylvanès, informé par une dépêche de Paris des égards particuliers qu'on désirait en haut lieu voir témoigner à W^ Bernard, alla recevoir Sa Grandeur à la gare et lui offrit un appartement au palais Golonna; mais Jourfier, peu coutumier du faste, de l'apparat, trop fier d'ailleurs pour arriver auprès du Saint-Père avec la protection manifeste de son gouvernement, préféra loger à notre séminaire de Saint-Louisdes-Français. Le plan de notre voyageur était simple : il voulait offrir à Pie IX l'hommage de sa gratitude, de son respect filial, toucher avec Sa Sainteté, si elle daignait le permettre, ou avec tel préfet des Congrégations romaines qu'elle désignerait, la question des réguliers de son diocèse et repartir en hâte pour Sylvanès.

Un jour, quand tout serait rentré dans Tordre chez lui, (ju'il aurait soumis jusqu'au dernier les rebelles de sa juridiction épiscopale, il reviendrait à Rome et la visiterait minutieusement, curieusement, pieusement. Aujourd'hui, il avait le devoir de tenir les yeux ouverts sur ses ennemis et de ne pas les détourner d'eux un instant. Il s'agissait hien de voir Saint-Pierre, de se prosterner dans les trois cents églises de Rome, de se recueillir au fond des Catacombes, d'admirer le Colisée, de s'extasier aux merveilles de cette terre unique où toutes les misères et toutes les grandeurs de l'homme ont marqué leur empreinte! Il s'agissait de savoir si lui, Bernard Jourfîer, de Mireval, sacré évêque par l'archevêque Darboy, était évêque, en effet, ou ne l'était point.

Mais ce n'est pas seulement à l'ambassade de France que le voyage de l'évêque de Sylvanès à Rome avait été annoncé : au Gésii, chez les Jésuites; à l'hôtel de la Minerve, chez les Dominicains ; au couvent de San Andréa délia Valle, chez les Théatins ; au Palais Valentini, chez les Maristes, on avait été semblablement prévenu. L'abbé Montagnol débouclait à peine les malles et Jourfier ne s'était pas encore assis, que nombre de délégués de plusieurs Ordres insistaient pour être admis à adresser leurs souhaits de bienvenue à Sa Grandeur. Bien que ces religieux, ces moines n'eussent pas le même intérêt à entretenir Ms'" Bernard — si le diocèse de Sylvanès possédait des Jésuites, des Domini-^ cains, des Maristes, ni Théatins ni Cisterciens n'y avaient encore paru — tous se ruaient avec un égal enthour. siasme, une égale curiosité, un égal espoir. Ceux qui tenaient déjà la terre d'Auvergne obtiendraient des nouvelles de leurs frères éloignés, seraient confirmés peutêtre dans la jouissance de certains privilèges ; quant aux autres, savait-on si l'évêque nouvellement élu ne nourrissait pas une préférence cachée pour mainte Corporation, si cette préférence ne s'adressait pas à eux précisément, et s'ils n'allaient pas être invités à partir

pour la France afin d'y happer à leur tour un morceau du bien des séculiers ?

DevanLcetie invasion, Jourfier se montra de glace. Il articula quatre paroles d'un ton sec :

« Il était fort touché d'une affluence bien inattendue. Toutefois, il ne visiterait pas plus, à Rome, les Communautés qui avaient fondé des établissements dans son diocèse qu'il ne visiterait celles dont nul membre ne tombait sous sa juridiction. Il était venu ici pour se jeter aux pieds du Saint-Père. Ce devoir accompli, il repartirait aussitôt. »

Pie IX ne connut ni l'audace terrible de Grégoire VIT, ni le fanatisme entreprenant d'Innocent III, ni la violence sauvage de Boniface VIII ; de ces rudes organisateurs de la grande unité catholique, il n'eut qu'une passion : la jalousie de son autorité. Il fut jaloux de tous les pouvoirs que, dans sa pensée, Jésus-Christ avait donnés à l'apôtre Pierre, avec frénésie. Le cardinal Consalvi rapporte que, signant le Concordat, dont les articles avaient été si longuement, si laborieusement débattus, Pie VII, les yeux noyés de larmes, laissa échapper ces paroles : — « C'est dans la pleine amertume de notre âme. » — De tous les pontifes qui se sont succédés à Rome depuis 1801, Pie IX est celui qui a le plus douloureusement communié avec « l'amertume » de son prédécesseur. N'est-ce pas lui qui, à l'aube de son pontificat, quand il refaisait ce vieux rêve de la papauté : l'ItaUe débarrassée de l'Allemagne, disait à Rossi : — « Je ne puis mouvoir ni bras ni jambes, je suis garrotté de la tête aux pieds !» — A cette époque, les naïfs crurent le Saint-Siège capable de se transformer et crièrent : Vive Pie IX f On voyait le pape marchant à la délivrance des peuples opprimés, soulevant partout sous ses pas la Révolution, ne semant plus le pur grain de l'Évangile, mais jetant les articles des Droits de V Homme au sillon. Quelle folie I

Pie IX n'entrait pas dans l'idée de ces pauvres enthousiastes; il demeurait dans la sienne, laquelle est l'idée

éternelle de la papauté : la domination. Il se sentait « garrotté », comme il l'avait avoué à son ministre Rossi', les Concordats, « ces attentats contre Dieu », les Concordats, « ces lourdes chaînes » subies par ses prédécesseurs, lui meurtrissaient les mains et, à l'exemple du batailleur Jules II, il tentait de dégager son bras pour saisir une épée. Si Tltalie, dans la lutte oii il la conviait, se sauvait de l'ennemi séculaire, tant mieux pour l'Italie, alors à même de constituer un État pontifical redoutable; mais il s'agissait avant tout de prouver la vitalité puissante de \c. papauté, d'intimider les gouvernements par l'excitation universelle du sentiment religieux et de conquérir pour l'Église des conditions de vie plus favorables à sa prépondérance ici-bas.

On sait ce qu'il en revint à Pie IX d'avoir confondu les temps modernes avec le moyen âge. Toutefois, sa longue retraite à Gaëte ne changea nullement le fond de ses pensées. Dieu avait permis sa défaite parce qu'il ne méritait pas le triomphe ; mais la cause derAeurait sainte, et ce que l'Église n'avait pu aujourd'hui, elle le pourrait un jour. Dieu, au bout du compte, quand il le voudrait, « enverrait un ange, mittam angelum meum.., » En attendant cet ange exterminateur, qui romprait de son glaive de flamme les liens qui le serraient à l'étouffer. Pie IX s'appliqua à rendre très difficiles les rapports du Saint-Siège avec les gouvernements, « avec les rois de la terre, coupables de ne pas reconnaître sa suprématie ». C'est particulièrement dans les négociations nécessitées par les vacances épiscopales que le Saint-Père, tatillon, tracassier, vindicatif, réserva l'occasion de nous montrer sa mauvaise humeur. Ces négociations, certes, sont toujours épineuses ; mais que de difficultés insurmontables ne fallut-il pas surmonter dorénavant, lorsque la curie romaine n'approuvait pas le choix du pouvoir civil ! La situation faite à M. l'abbé Maret, nommé par Napoléon III évêque de Vannes et préconisé malignement par Pie IX évêque de Sura, in

partibusinfidelium, est demeurée légendaire chez nous. Ces tours de finesse sont choses habituelles de la papauté.

On devine la réception que dut faire Pie IX àl'évêque de Sylvanès. Après l'avoir laissé se morfondre une heure dans les appartements apostoliques, en la seule compagnie de Monsignor Giacomo Peretti, prélat domestique envoyé au-devant de Jourfier au séminaire Saint-Louis, Sa Sainteté se décida enfin à l'admettre en sa présence. L'accueil fut des plus froids. Aux yeux du souverain pontife, il s'en fallait peu que ce petit abbé de France, nommé et élu à travers les vicissitudes d'une double révolution, n'eût usurpé Tépiscopat. D'ailleurs, il avait tant d'autres griefs contre lui !

Jourfier, dont le regard profond, l'intelligence aiguë, la sensibilité exaltée voyaient tout,, devinaient tout, encore que son âme saignât, ne voulut pas s'arrêter aux dispositions peu bienveillantes qu'on lui marquait. Après avoir touché deux mots, et non sans émotion, de ses prêtres, humblement prosternés aux pieds de Sa Sainteté, du troupeau confié à sa houlette pastorale, si fermement attaché au Saint-Siège, il dut enfin parler de lui. Il le fit noblement, simplement, sobrement. Il lui plut de peser sur sa parfaite soumission au Saint-Père. Pie IX, qui pourtant était une nature vive, primesautière, enjouée, dont les lèvres augustes ne dédaignaient même pas le mot salé, n'articnlait pas une parole. Jourfier, intimidé à la fin, blessé surtout de ce qu'il estimait un manque absolu d'égards, sinon à sa personne, du moins à son caractère, prêt à battre en retraite, s'inclina profondément.

— Comptez-vous séjourner longtemps à Rome, mon frère? lui demanda tout à coup le pape.

— J'espérais y être retenu plusieurs semaines, Très- Saint-Père ; mais je crains bien que mes affaires ici ne soient déjà terminées.

— Vous aviez donc d'autres affaires que celle, très importante, de venir nous apporter l'assurance, un peu

tardive, il faut ea convenir, de votre dévouement et de votre foi?

— Ma foi ?

— Eh! eh!...

— Très-Saint-Père, toute l'Église de France connaît ma foi, articula l'évêque de Sylvanès avec une gravité solennelle et triste... Quanta mon dévouement à la personne sacrée du vicaire de Jésus-Christ, ajouta-t-il, comprimant par un effort sa voix où grondaient les accents d'une sourde colère, un doute me serait un chagrin pire que la mort.

La physionomie de Pie IX, fine malgré les dégradations de l'âge et toujours aimable quand on se rendait à merci, s'éclaira d'un sourire.

— Avouez, mon frère, dit-il, indulgent et le visage épanoui, avouez que, si, contre l'habitude des évêques nouvellement élus, vous n'avez pas fait tout d'abord votre voyage « au seuil des Apôtres », c'est que vous avez craint qu'on ne vous tirât les oreilles au Yalican.

L'entretien prenant ce tour dégagé et libre, Jourfier respira. Puis, souriant à son tour :

— Votre Sainteté pourrait bien avoir dit vrai.

— Vous aviez donc été bien méchant pour nous, pour cette pauvre barque de Pierre ballottée à tous les orages ?

— Méchant, Très- Saint-Père I inéchant!

— Cette Histoire générale de VÉgiise, que vous avez publiée à Paris, elle aurait besoin d'être revue, corrigée, recorrigée...

— Cet ouvrage n'est pas encore achevé,

— Et si vous ne l'acheviez pas?

— Refuser de conclure, Très-Saint-Père, ce serait me condamner moi-môme, et je ne pourrais avoir ce courage ou celte humilité que devant la démonstration évidente de quelque erreur...

— Votre livre en contient plus d'une. Du reste, je vous adresse au cardinal Négroni, préfet de la Sacrée Congrégation de V Index, il vous édifiera.

300 LUCIFF.R

— Comment, mon Histoire, sans aucun avis préalable, a été déférée à la Congrégation de ï Index ? s'écria Jourfier, frappé d'un vertige qui le fit chanceler sur ses jambes.

Pie IX lui prit la main afTectueusement.

— Vous ne m'avez pas compris.

— Mais enfin, Saint-Père, expliquez-vous 1 riposta-t-il du ton violent dont il aurait parlé à Segondat ou à Coulazou.

Le vieux pontife, totalement abasourdi, le regarda avec épouvante et recula. Puis, avisant l'évéque Jourfier qui venait de tomber à ses pieds et tendait vers lui des mains suppliantes :

— Et si je vous les tirais, les oreilles, à présent ? lui dit-il avec esprit.

— Votre bénédiction, Très-Saint-Père, votre bénédiction...

Pie IX le bénit et le releva. La face bronzée de l'évéque de Sylvanès était brillante par places. Le sentiment de son audace singulière lui avait arraché les larmes les plus cruelles de sa vie.

— Vous êtes droit et bon, mon frère, lui dit le pape.

— Ah! Très-Saint-Père... si Votre Sainteté pouvait lire au fond de mon cœur !

— Le cardinal Négroni vous donnera des conseils pour certaines parties dé votre Histoire, qui pourraient être rédigées dans un sens plus conforme aux vraies doctrines de l'Église. Toutefois, soyez rassuré, il n'a jamais été question de déférer votre ouvrage à la Sacrée Congrégation de l'Index.

Jourfier eut un soupir de soulagement.

— Maintenant, mon frère, reprit le pape avec une familiarité charmante, promettez-moi de faire, dans votre diocèse, bon ménage avec tout le monde.

— J'ai tout au plus fait mauvais ménage avec" les réguliers...

— Lesréguliers?. . . Ah ! oui, les réguliers de Sylvanès.,. Cela me revient à présent...

LUCIFER soi

— Si Votre Sainteté daignait m'auloriser à Tentretenir de la situation pénible que les religieux...

— Non ! non ! interrompit Pie IX avec vivacité. Et, subitement refroidi :

— Vous ne paraissez guère avoir conscience, vous, de la multiplicité des alFaires qui nous écrasent. Vous avez à parler des religieux de France ? Voyez le cardinal Finella, préfet de la Sacrée Congrégation des Évoques et Réguliers, et tâchez, mon frère, de vous entendre avec lui pour le bien de l'Eglise et pour votre propre bien.

Cela dit. Pie IX, qui se retrouvait tout lui-même, avec ses obstinations de nature, sa soif inextinguible de soumission absolue de la part de quiconque l'approchait, laissa échapper un geste de congé. Jourfier demeurait fiché dans le parquet, ivre d'étonnement.

— Je supplie très humblement Votre Sainteté...

— N'oubliez pas, lui répliqua le pape, se retirant, que c'est un devoir de notre charge de défendre les réguliers contre les empiétements des évoques ; n'oubliez pas que les réguliers appartiennent au pontife romain. ..

— Pourtant, Très-Saint-Père, il est indispensable...

— Mala testa! gronda le souverain pontife.

— Mon Dieu 1 gémit Jourfier, les poings crispés par un atroce désespoir.

Son guide l'ayant tiré parla manche, il le suivit sans savoir ce qu'il faisait.

- Voyez-vous, Monseigneur, lui dit le prélat domestique, comme ils retraversaient la cour Damase, il ne faudrait pas vous offenser si le Saint-Père, dans un mouvement d'humeur, vous a appelé mauvaise tête. Peut-être avez-vous négligé de vous créer des amis à Rome? Puisqu'on m'a mis à la disposition de Votre Grandeur, si elle veut bien me permettre de lui ménager des influences...

Jourfier arrêta sur le visage rusé de cet Italien, si empressé à lui offrir ses services, un regard très dur.

— Je vous serai obligé, lui dit-il, de vous informer

du jour et de l'heure où il me sera permis d'entretenir le cardinal Finella.

Et, après quatre pas, impuissant à se contenir, il ajouta :

— Celui-là, peut-être, ne refusera-t-il pas de m'écouter.

Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à Saint-Louisdes-Français.

Jourfîer demeura une longue semaine confiné dans sa chambre du séminaire Saint-Louis. Il attendait. Vainement Monsignor Peretti, très attentif, très aimable, chargé de le distraire à travers Rome, insistait-il chaque matin pour des promenades dans la ville, pleine de merveilles, dans la campagne, pleine de souvenirs, il refusait des offres si obligeantes et, laissant aller Jean Montagnol, gardait sa cellule étroitement.

Cependant, lesjours succédaient aux jours, et le prélat domestique de Sa Sainteté n'apportait aucune nouvelle du Vatican. Le cardinal Finella refusait-il de l'entendre? Ce silence inexplicable, après l'avoir inquiété, l'exaspérait à la fin. Il s'en plaignit, et non sans amertume, à l'un des directeurs de la maison où il avait reçu l'hospitalité ; mais il fut bien surpris de l'extrême circonspection de l'homme auquel il s'adressait. Aux phrases enflammées qui s'échappaient de sa bouche pareilles à des brandons, on répondit quatre paroles de condoléance banale, puis on se tut. Jourfîer eut un frisson de malaise dans la solitude épouvantable où il se sentait muré. — Lamennais a raison, pensa-t-il, relisant dans sa pensée ces lignes des Affaires de Rome : « Nulle « part on ne courtise davantage la faveur et l'on ne « craint tant la contagion de la disgrâce. » — Alors, pour vouloir défendre les droits sacrés de l'épiscopat, il tom-

bail subitement en disgrâce? Une envie, une envie furieuse comme les vents terribles de l'étroite vallée de Sylvanès, faillit le soulever de terre et, l'enlevant, le reporter dans son pays. Il se cramponna des deux mains à l'appui de sa fenêtre car il se sentait déraciné. Le soir même du jour où Jourfier avait traversé cette crise, le prélat domestique parut au séminaire Saint- Louis, plus affable, plus souriant que jamais. Il apportait un pli annonçant à M«' l'évêque de Sylvanès que Son Éminence Révérendissime le cardinal Giovanni Finella, préfet de la Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers, le recevrait le lendemain à deux heures de relevée. Jourfier, sujet à des visions sinistrespendant son sommeil, passa une nuit plus tranquille. Rafraîchi, presque heureux, il dit sa messe de bonne heure et avec un recueillement qui lui fut très doux. Il espérait. Un peu avant l'heure indiquée, avec l'abbé Montagnol et Monsignor Peretti, il s'achemina vers le Vatican. Comme il traversait le pont Saint-Ange, avisant le Tibre, un coin de Rome hérissé de clochers, d'obélisques, de frontons, puis devant lui la masse tronquée du mausolée d'Adrien, il dit :

— C'est beau !

— Votre Grandeur me permettra-t-elle de lui montrer tout cela bientôt? lui demanda le jeune prélat.

— Hâtons-nous! répondit-il.

Ils s'engagèrent dans la rue Borgo-Nuovo et débouchèrent sur la Place Saint-Pierre. Jourfier s'arrêta et regarda, au fond, l'immense façade de la plus vaste église du monde. L'espoir qui le soutenait depuis la lettre du cardinal Finella, conçue en termes rassurants pour ses afi'aires intimes, ouvrait son âme à l'admiration, à l'enthousiasme. Il n'avait rien vu ; il commençait à voir maintenant; il verrait tout à fait après le résultat, qui ne pouvait manquer d'être favorable, du rendez- vous où il était attendu. Ils disparurent à droite, sous la colonnade du Bernin.

Ce ne fut pas sans une grande fatigue que, à travers

les onze cents appartements du Vatican, l'évêque de Sylvanès et son neveu, attaches aux pas de. leur guide, très leste et très délié des jambes, découvrirent, dans le voisinage « du Jardin de la Pomme de pin, Giardino délia Pigna », la chambre où siégeait la Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers.

— Enfin! soupira l'abbé Montagnol.

— Au fait, intervint le prélat domestique, s'adressant à Jean, puisque vous êtes las, nous pouvons, en attendant M^' de Sylvanès, nous reposer ici.

Et, prenant les devants, il alla s'asseoir sur un banc de marbre à l'entrée d'un couloir perdu.

Jourfier demeurait planté devant la porte derrière laquelle il devait rencontrer le cardinal Finella. Bien que la décision, cette marque des caractères forts, fût une des qualités foncières de sa nature robuste, il ne savait se défendre d'une vague hésitation. — Quel accueil lui réservait-on? Lui serait-il permis, ici, de s'expliquer complètement, avec plus de liberté qu'il ne l'avait pu là-haut dans les appartements apostoliques, quand le regard de Pie IX pesait sur lui? — Poussée par son cœur bouillant de courage, sa main tira une chaînette le long du mur. La porte s'ouvrit incontinent, et il se trouva nez à nez avec un moine en habit de Dominicain . Le religieux écarta une vieille tapisserie éraillée — tout est vieux au Vatican — et introduisit notre évèque en une salle basse de plafond, assez vaste, mais obscure. Jourfier fut un moment immobile, ne sachant trop de quel côté tirer. Enfin, contre une fenêtre, qui, par quelque hasard du ciel, étendit tout à coup une nappe blanche en un coin de la pièce, il distingua un vieillard assis. — Était-ce le cardinal? — Il n'en douta pas, car, si l'homme portait la robe blanche, le manteau noir de saint Dominique, sans autre ornement qui annonçât sa qualité, au sommet de sa tête dénudée, où ne s'apercevait pas un cheveu, brillait, allumée comme une flamme par un rayon, la calotte rouge, marque certaine de la dignité cardinalice.

Jourfîer hasarda trois pas. Le cardinal, de son côté, se Java de son siège et, avec un empressement de bon augure, vint au-devant de l'évêqiie de Sylvanès, dont il saisit /a main par un mouvement empreint de la plus gracieuse affabilité.

— Soyez le bienvenu, mon frère ! lui dit-il.

Au lieu de regagner son fauteuil, Son Éminence ayant montré une chaise « à son frère », s'assit sur une escabelle à portée d'une large table couverte de livres et de papiers. Un secrétaire écrivait. Dans le silence de cette salle perdue, la plume d'oie courant sur un registre bruissait doucement. On eût dit par intervalles comme des paroles murmurées dans le lointain.

Le commencement de l'entretien roula sur la Ville Éternelle, ce sujet dont la curie romaine s'entend à tirer un merveilleux parti, toutes les fois qu'elle éprouve de l'embarras soit dans l'expression, soit dans la pensée. . M ... M^' Bernard avait eu tort de ne pas visiter les basihques, les Catacombes, le Vatican, le Golisée... On pensait qu'il courait la ville, la campagne, s'édifiant à chaque pas, et on ne se hâtait guère de le convoquer ici... f) Mais enfin, un- évoque français venant à Rome pour ses affaires françaises, l'esprit obsédé de Jourfier ne se prêtant pas aux vaines paroles, il fallut en arriver au diocèse de Sylvanès et à ses réguliers. De fil en aiguille et à travers le mutisme du cardinal, moins terrifiant, il est vrai, que le mutisme du Saint-Père, Jourfier ne put s'empêcher de se plaindre de l'indépendance laissée aux religieux...

— Les réguliers relèvent directement de la juridic tion du pape, interrompit le cardinal, c'est la doctrine immuable de l'Église.

— Veuillez y réfléchir, Éminence : s'il n'est pas permis à un évêque d'entrer le front haut dans les maisons des religieux en résidence dans son diocèse, que devicjnt, je vous prie, l'autorité épiscopale?

— Je ne vous ai pas dit qu'il ne vous soit pas permis

300 LUtlFER

d'entrer dans les maisons des religieux en résidence chez vous. Je vous ai fait remarquer que ces maisons, par un nombre infini de brefs, de rescrits des souverains pontifes, ont été placées en dehors de votre juridiction et relèvent du Saint-Siège directement.

— Alors, dans mon diocèse, à côté d'un clergé soumis à mes ordres, à mes réprimandes, au besoin à mes censures, il existera un autre clergé que Rome mettra à l'abri des atteintes de mon bâton pastoral?

— Comme les séculiers, les réguliers plient sous le poids d'une autorité légitime; seulement, au lieu de résider en n'importe quel point perdu de l'univers, cette autorité réside à Rome, capitale du monde chrétien.

— Yoilà bien ce qui me fâche, car les avantages de ce dédoublement de l'autorité ne me frappent en aucune façon. Pourquoi les évoques, qui commandent aux séculiers, ne commanderaient-ils pas aux réguliers? N'est-il pas manifeste que cette unité dans le commandement serait aussi avantageuse à l'administration qu'à la discipline? Il en fut ainsi aux temps radieux de la primitive Église. Qu'arrive-t-il dans l'état de choses préconisé ici? des luttes entre prêtres, des rivalités, des éclats qui, plus d'une fois, dégénèrent en scandales. Quand une querelle s'élève entre gens du sanctuaire, croyez-vous les fidèles bien placés pour apprécier les distinctions subtiles que vous établissez entre le clergé paroissial et l'autre clergé? Dans un diocèse, il faut une voix unique pour parler, un bras unique pour agir. Gomment! voilà deux prêtres qui, chez moi, ont commis la même faute, l'un séculier, l'autre régulier; je pourrai frapper le premier et ma main ne saurait atteindre le second! Cette impuissance me diminue dans ce qui me relève aux yeux des populations, dans mon caractère, et je supplie Votre Eminence d'avoir pitié de ma situation.

— J'ai eu l'honneur de vous le dire. Monseigneur, le second ne vous appartient pas ; il appartient-au Général de son Ordre, et tout d'abord au Saint-Père, supérieur

LUCIFER î*Ot

suprême des Généraux de tous les Ordres de la calho^ licite.

— Et si le Général n'est pas informé?

— Il le sera. Il n'existe pas un religieux derrière lequel ne se dresse un Prieur, un Provincial, pour le dénoncer à l'autorité compétente.

— C'est donc bien formel, un évêque ne saurait toucher à un régulier?

— Il ne saurait. Les Ordres religieux sont comme une armée que le Saint-Père entretient en campagne à travers le monde et dont il s'est réservé le commandement exclusif.

— Si encore cette armée marchait seulement contre les ennemis de l'Église 1

— Faites-moi la grâce de vous expliquer, mon frère.

— Cette armée éternellement en campagne tire trop souvent sur ses propres troupes.

— Soyez plus clair.

— Ne sommes-nous pas, nous aussi, l'armée de l'Église?

— Oh! une armée dans ses foyers... tout au plus, « la garde nationale », comme l'a proclamé, chez vous, M. l'abbé Combalot.

— Nous nous battons dans la chaire de vérité, au tribunal de la pénitence, au lit des mourants...

— J'apprécie les services rendus par le clergé séculier.

— Vous seriez mal venu à les nier devant moi, Éminence, s'écria fièrement Jourfier, devant moi qui fus desservant d'une petite paroisse dans les montagnes de mon pays, et qui, si je n'ai pu réaliser, à cette époque chère de ma vie, tout le bien entrevu, sais que d'autres le réalisent à la grande joie de mon cœur. Nous n'avons pas choisi la môme route pour arriver à la plénitude du sacerdoce; mais vous me pardonnerez si j'ai l'orgueil de croire que la mienne n'était pas moins étroite, moins périlleuse qus la vôtre. Pendant que vous, dans la cellule d'un monastère, sous la règle de saint Dominique,

méditiez, écriviez, édifiiez vos frères par un savoir et des vertus dont l'Église devait un jour retirer, profit, moi, sans négliger les Livres Saints, sous la surveillance d'un doyen toujours rigoureux, quelquetois injuste, j'escaladais les pics des Gévennes-Hautes, l'âpre 13ournat, portant le viatique ici, là une aumône, rassurant, consolant, aimant jusqu'à la fin de mes forces ceux qui souffrent dans les bas-fonds de l'ignorance et de la pauvreté.

— Gela est bien, dit le cardinal, piqué.

— Est-ce pour me faire entendre que les réguliers font mieux?

Son Éminence se mordit les lèvres, — des lèvres minces et blanches; — puis, avec un dédain très enveloppé :

— Vous l'avez dit, bien que nous y soyons parvenus par des chemins différents, nous occupons l'un et l'autre les sommets du sacerdoce. Tâchons donc, Monseigneur, de nous maintenir sur ces sommets, et gardonsnous de laisser dégénérer en débat un simple entretien sur un cas déterminé. Vous pensez avoir à vous plaindre des réguliers de votre diocèse et vous avez porté vos plaintes jusqu'au trône pontifical. Le Saint-Père a renvoyé la cause devant la Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers, qui seule a qualité pour la connaître et la juger. Précisons, au lieu de battre la campagne, comme nous venons de le faire tous les deux. Quels sont au juste vos griefs?

L'évêque de Sylvanès, blessé de cette injonction brutaie, devinant peut-être l'inutilité de ses efforts, puisqu'on lui demandait d'énumérer des griefs sur lesquels il jugeait avoir suffisamment insisté, se leva de son siège.

— Je ne suis pas aussi maître de ma parole que vous l'êtes 4e la vôtre, Éminence, dit-il avec un grand air de dignité, et comme, en dépit de moi-même, il pourrait m'échapper tel mot qui rallumerait le c débat », je vous prie de me permettre de me retirer.

— Vous voilà bien, vous autres Français ! s'écria le cardinal, cédant à un emportement qui le planta sur pieds, lui aussi.

Jourfier, excédé de colère et d'ennui, battait en retraite ; il se retourna.

— Auriez-vous à vous plaindre des Français? demanda-t-il d'un ton bref.

— Certainement... N'ai-je pas à me plaindre de vous? ajouta-t-il aussitôt, très radouci.

Il sourit et, posant sa main fluette sur le bras de son interlocuteur, par un geste caressant il le reconduisit vers le siège qu'il venait de déserter.

— Du calme, mon cher frère, et essayez de ne pas prendre feu comme un fagot.

Le mot était maladroit. Jourfier eut une grimace. II se rassit néanmoins, et, toujours hérissé, toujours sous les armes, attendit.

Le RévérendissimeGiovanniFinella,durantsa longue carrière, adonnée à l'argumentation scolastique, à l'argutie casuistique, aux finess'es, aux ruses du raisonnement théologique, ne s'était jamais heurté à pareille violence, à pareille indiscipline de l'esprit. Cet évèque de Sylvanès était donc une émanation vivante de l'Enfer, comme on le lui avait soufflé du Gésù? Ce vieillard, solide de nerfs et de cerveau dans son apparente chétivité, se sentit troublé. Devant l'audace de Jourfier, ses moyens ordinaires de défense étaient au moment de lui faire défaut. Pour dissimuler son embarras et prendre le temps de renouer le fil de sa pensée, souvent rompu par un adversaire se battant en dehors des règles. Son Eminence alla vers la table, ouvrit un tome énorme à tranche rouge et le feuilleta, ayant l'air, du bout de son œil pointu, de chercher quelque texte qui lui manquait. Jourfier, pétrifié à sa place, examinait le préfetde la Sacrée CongrégationdeéÉvéquesetRéguiiers, le juge.-de sa cause, et s'émerveillait de la rapidité de mouvements, de l'extrême vivacité d'allure de ce petit homme menu et alerte comme un rat. Il ne se souvenait

pas d'avoir rencontré tant de vie en un corps si frêle, si ruiné. Segondat, de Sylvanès, paraissait bien délicat, bien faible ; Segondat, de Sylvanès, était un atblète, comparé au cardinal Finella. Où Rome, pour son service, faisait-elle fabriquer ces organismes spéciaux? Et puis quelle maigreur ! La face étaità ce point creusée, que la maxillaire inférieure, saillante et sèche, dont on voyait jouer le ressort, avait l'air d'une pièce rapportée là pour l'usage unique de la parole, mais qui, dans le silence et le repos, pouvait être démontée. Ses mains, des menottes de baby, d'une blancheur de cire vierge, n'avaient aucune peine à remuer l'énorme in-folio, à le tourner, à l'agiter dans tous les sens. Était-ce grande habitude? était-ce force virtuelle qui restait à ses muscles grêles, minces, mais aussi durs que des ressorts d'acier? Les deux peut-être.

Le cardinal, auquel cinq minutes avaient suffi pour se récupérer entièrement, ferma le volume, soupira quatre mots à son secrétaire qui reprit la plume, et, se retournant vers Jourfier :

— Êtes-vous assez remis de vos transports pour répondre à ma question de tout à l'heure?

— Mes transports sont aux ordres de Votie Éminence.

— Je vous priais de m'énumérer au juste vos griefs contre les réguliers.

Notre évêque le regarda avec une curiosité ironique. Puis, donnant carrière à ses récriminations :

— Ils sont nombreux, mes griefs, et le plus grand est celui-ci : les réguliers présents dans un diocèse, l'administration de ce diocèse devient chose impossible. Je n'insisterai pas sur le trouble que ces messieurs — ce mot n'a rien d'offensant pour leurs habitudes plus mondaines que religieuses — apportent parmi le clergé paroissial, par l'impunité acquise à des écarts possibles. J'ai touché ce point. Je descendrai aux questions purement matérielles, qui ont leur importance dans l'Eglise, où l'on vit de pain comme partout ailleurs. Eh bien ! je

blâme les réguliers, dont la mission serait, comme aux premiers siècles, d'aller défricher des terres vierges, des terres nouvelles, de venir dans nos campagnes défoncées par les séculiers et de leur ravir la moisson. S'il est, dans notre France très chrétienne, un coin désolé qui attende encore des bras évangéliques, ce n'est pas vers ce coin de misère que courent les religieux. Le gain serait trop mince. Vos bataillons, puisque vous vous complaisez aux comparaisons militaires, ne se précipitent plu3 au désert, où les épis sont trop maigres; ils inondent les villes, les gros bourgs, les villages riches, édifient des églises de mauvais goût mais magnifiques, ouvrent des sanctuaires chauffés, capitonnés, des oratoires où Ton étend des tapis comme dans un salon, et, par un luxe païen, où se révèle plutôt la préoccupation du théâtre que le sentiment respectueux d'un hommage à rendre au Tout-Puissant, traînent les cérémonies si nobles du culte à la curiosité malsaine, à l'abaissement dégradant d'une représentation d'opéra.

— Prenez garde, vous retombez en tentation.

— Je voudrais que vous puissiez voir quelques-unes de ces bonbonnières.

— Bonbonnières ?

— Nous appelons de ce nom, en France, les boîtes destinées à contenir des bonbons, à renfermer toute espèce de menues choses sucrées. Les laïques sincèrement pieux ont ramassé ce mot de bonbonnière pour en flétrir les chapelles des Jésuites, des Oblats, des Barnabites, des Dominicains, si éloignées de la sévérité nue de nos cathédrales, du dénuement de nos sanctuaires villageois, aussi pauvres que l'étable de Bethléem.

— Tout appartient à Dieu ici-bas^ et exalter sa gloire par l'étalage des richesses de la terre ne saurait être imputé à crime à personne, pas même à un religieux. Saint Thomas le proclame bien haut : — « Exaltez Dieu, vous ne l'exalterez jamais assez, car il est plus grand que toute louange, quf'a major omni laude. »

— Les réguliers ne se contentent pas de dévorer lefi

séculiers, ils compromettent la dignité du culte. Certes, Dieu 'est plus grand que toute louange, et, comme ajoute Saint Thomas, « nous ne suffisons pas à le louer;» nec laudare sufficis. » Mais, permettez-moi de vous le faire observer, Éminence, la pensée de Dieu n'entre pour rien dans cette magnificence des murailles, des voûtes, des fenêtres. Ces dorures qui éblouissent les yeux, ces lampes où le feu du sanctuaire brûle en des verres laiteux destinés à en amortir les lueurs trop vives, ces marbres de couleurs diverses partout prodigués, ces guipures d'un mètre qui parent comme une femme l'autel où chaque jour est immolée la victime sainte, tous ces trésors de la terre n'ont pas été réunis là pour célébrer Dieu, le chanter, inviter à son adoration. Non, mille fois non ! Cette pompe est une pompe sacrilège et ce débordement de luxe est un affront fait à la Divinité.

— Je vous en conjure, ne me faites pas regretter de vous avoir retenu.

— On n'aime donc pas la vérité à Rome?

— On l'y aime tant qu'on a su l'y garder, qu'elle y habite depuis dix-huit siècles, riposta le cardinal... Au surplus, ajouta-t-il d'un ton où perçait la menace, je vous invite à ne pas oublier que la vérité est ici, qu'elle n'est qu'ici, près du tombeau des apôtres Pierre et Paul.

L'indomptable Jourfîer sentit un souffle d'orage lui soulever les cheveux.

~ Éminence, articula-t-il nettement, un écrivain italien, Machiavel, a écrit ceci : — « Celui qui méprise sa vie est maître de la vie des autres. » — Moi, je méprise l'ambition et les grandeurs misérables qu'elle procure. C'est vous dire que je suis au-dessus des efl'rois vulgaires, et que rien, à Rome pas plus qu'ailleurs, ne saurait m'intîmider. Dieu me communique la force de vous.i'avouer : ni par mes actes, ni par mes paroles, je ne compromettrai le caractère que je liens de là sainte Église, trop indulgente à ma faiblesse, à toutes mes in-

firmités. Pourtant, si ma franchise, en un entretien que vous n'aurez aucune peine à faire connaître dans son intégrité puisque ctiacune de mes paroles est recueillie à mesui e^ qu'elle tombe de mes lèvres, venait à déplaire en quoi que ce soit au souverain pontife, suppliez Sa Sainteté de vouloir bien agréer ma démission d'évéque de Sylvanès.

— Eh quoi I vous cesseriez d'être évêque ?

— Je ne cesserais pas d'être évêque, le Saint-Père lui-même étant impuissant à m'enlever le caractère dont j'ai été revêtu par la grâce de Dieu, et qu'il ne dépend pas de moi d'abdiquer; je cesserais seulement d'administrer un diocèse.

— Que deviendriez-vous, alors?

— Je fixerais ma résidence dans telle ville, dans tel village de l'Italie ou de la France qu'il plairait au pape de me désigner, à Mireval, par exemple, le lieu de ma naissance, si Sa Sainteté daignait m'accorder cette faveur.

— Vous aimez donc bien It; Saint-Père, pour vous mettre comme cela à sa merci?

— Il est le Vicaire de Jésus-Christ. .. Puis... j*éprouve une lassitude qui me fuit craindre de ne plus être capable de remplir dignement mes devoirs pastoraux.

— Et votre cœur demeure fermement attaché à Pie IX?

— Mon cœur nourrit pour Pie IX les sentiments d'un fils respectueux et soumis.

— Vous voyez donc bien que vous auriez tort de déserter le poste où sa bonté vous a placé.

— Je le déserterais uniquement par la peur d'être conduit, un jour, à contrister un père qui fut trop bon, trop généreux envers le dernier de ses enfants

— Toujours la question des réguliers?

— Toujours elle.

— Peut-être, doutant de mes forces à vous perj^iwder, conviondrait-il de clore cet entretien déjà long sur celte affirmation de vos sentiments pour le Saint-Père.

314 LUCIFEH

Mais j'aurais mauvaise grâce, après une explosion de votre âme qui vous honore, à vous fermer brusquement la bouche. Veuillez poursuivre. Je vous apprécie trop désormais, Monseigneur, pour ne pas vous écouter jusqu'au bout.

Ces derniers mots troublèrent Jourfîer. Évidemment, à Rome, on avait douté de son parfait attachement, de sa soumission parfaite au Saint-Siège. Qui avait pu semer de semblables soupçons? Qui avait pu prévenir contre lui toute la curie romaine? 11 pensa aux paperasses venues de France en Italie, et, à travers cinq cent lieues, il entrevit ses ennemis. Ses ennemis n'étaient autres que les chefs d'Ordres de Mireval et de Sylvanès, ayant à leur tête les RR. PP. Cussol et de Lunaraye. Depuis un mois, il pataugeait dans les mensonges des Jésuites. L'outrage vivement ressenti lui embrasa le sang, et il faillit se relancer à l'assaut. Mais, le cardinal s'étant encore une fois penché vers son secrétaire pour lui murmurer un mot, Jourfîer eut le temps de faire un effort et de recouvrer son sang-froid.

— Il reste un point, un point unique, qu'il m'importe de toucher avec vous, Éminence, dit-il d'un ton très calme, et s'il vous plaît de m'y autoriser...

— Je vous y autorise de grand cœur.

— Non seulement les réguliers embarrassent l'administration, non seulement ils arrachent le pain de la bouche au pauvre clergé paroissial, non seulement par le déploiement d'une splendeur profane ils humilient notre sainte religion, mais leur présence, dans nos diocèses de France où ils vivent à l'abri de toute autorité immédiate, met journellement en péril les bonnes relations des évêques avec le Siège Apostolique. La plupart de mes confrères dans l'épiscopat ont fini par s'accommoder des tracasseries qui leur viennent des religieux, acharnés à épier leur conduite et à dénoncer, à Rome, et ^e moindre acte de leur administration, et leur'parole la plus insignifiante, tout, jusqu'à un geste qui leur gérait échappé. Mes vénérables frères de France, dont

LUCIFER 3i:$

queîques-tins sont la gloire, le resplendissement superbe de l'Église, « glor'ia^ laus et honor », agissent comme il leur convient. Pour moi, je me sens éloigné d'une pareille indulgence, et je vous prie de me pardonner, Éminence Révérendissime, si je vous avoue que je souffre mort et martyre d'un espionnage outrageant. Quoi I de simples clercs osent scruter les œuvres, la conscience, la vie des évoques, et traîner des noms sacrés par Dieu même, dès lors établis pour imposer au monde, dans je ne sais quels rapports où le mensonge, la bassesse le disputent à la lâcheté I Certainement, le Saint-Père m'a donné des marques de sa paternelle bienveillance ; certainement, à cet instant même, par la liberté grande qu'elle me laisse. Votre Éminence me comble ; mais croyez-vous que maintes réticences dans les discours, maintes froideurs d'attitudes, maints regards qui se détournent de moi visiblement n'aient pas enfoncé dans ma chair, — la chair vive de mon âme, — toutes les épines qui trouèrent la tête auguste du Sauveur ? Pour l'évêque de Sylvanès, Rome est le Golgotha escarpé avec ses stations sanglantes. M'attachera-t-on au gibet?

— Monseigneur!...

— Et de quoi suis-je coupable ? Quel est mon crime? J'ai déplu aux Congrégations en refusant de passer sous leur joug, et les Congrégations, qui, à travers l'univers chrétien, étreignentles évèques, les harcellent, les écrasent, les font, en dépit d'eux et violemment, leurs prisonniers, ont envoyé contre moi des notes ici. Je ne descendrai pas à discuter pareilles infamies. Si mon caractère de pontife ne suffisait pas à me protéger contre toute lâche condescendance, il faut qu'on le sache, je suis d'une race fière et dure à qui la vertu de son honneur rend impossible l'avilissement. M'avilir! Cela n'est pas à ma portée !

— Est-ce votre conclusion, Monseigneur? demanda le cardinal, demeuré sous l'averse immobile et froid comme une pierre.

— C'est ma conclusion.

Un instant on n'entendit dans l'immense salle que le grattement d'une plume sur du papier. Comme si cette plum'é* allant à toute vapeur depuis l'ouverture d'une conférence qui aurait dû garder un caractère intime, l'impatientait, Jourfier, à plusieurs reprises, lança un regard quelque peu farouche dansla direction du jeune scribe plié en deux sur un grand registre étalé. Mais le scrittore de la Sacrée Congrégation des Évoques et Réguliers, trop absorbé dans une besogne sans répit, les yeux comme les mains collés aux feuilles blanches, écrivait, écrivait et ne voyait rien.

^pendant, le cardinal ne bougeait pas; sa petite tête inclinée sur sa poitrine, il avait l'effrayante immobilité d'un mort. Le bouillant Jourfier s'étudiait à la patience. — Quand le Révérendissime préfet reviendrait-il de sa pose fatidique ? Quand la pointe de son nez, fine et aigiie comme l'extrémité d'une lame, se disjoindrait-elle de son menton, qu'elle touchait presque, pour laisser voir la bouche d'où émanerait la vérité? — Giovanni Finella, affaissé sur son escabeau, plus réduit de proportions qu'il ne l'était en réalité, finit par agiter son bras droit, perdu dans la manche'très ample de son habit, et, rouvrant ses yeux gris fort vifs, diminués sous des paupières vidées, trop longues par la dépression de l'orbite^ il regarda, il considéra, pour être plus juste, son interlocuteur. Cette sorte d'inspection préalable n'eut rien d'agressif; toutefois, elle n'était pas faite pour inspirer une énorme confiance dans l'indulgence du cardinal. On ne saurait croire l'expression de force, de fermeté que la figurine de ce vieillard de soixantequinze ans, molle, souriante auparavant, venait de prendre tout à coup. Ce revirement subit, cette volteface brusque de toute la nature physique de Son Éminence frappa l'évêque de Sylvanès.

« 11 a beau être de l'Ordre de Saint-Dominique e^me montrer ce masque rigide d'inquisiteur, il ne réussira pas àine brûler vif sur la Place d'Espagne, comme un fagot, » pensa-t~il.

— Et d*abord, dit le cardinal, j'écarte du débat votre démission d'évêque de Sylvanès. Je ne suppose pas que vous soyez venu à Rome dans l'intention préméditée de créer au Saint-Siège des difficultés avec le gouvernement de la République. Or, vous lui en ménageriez de grandes par une démission que personne ici ne vous a demandée. Un évêque français a paru au Vatican, et il s'en retournerait dépouillé de son diocèse ! Vous auriez beau crier par-dessus les toits : — « C'est moi, moi seul qui renonce au siège de Sylvanès I » — en dépit de vous-même, vous joueriez le rôle d'opprimé, et c'est nous qui serions les oppresseurs. Entendez-vous les cent voix de la presse hurlant contre le pape, qui ruse pour éluder le Concordat? Assurément, le Concordat ne nous fournit pas toujours des évéques de notre goût; mais, quand ce malheur, qui est un malheur immense pour l'Église, nous arrive, Dieu nous communique la force de nous résigner.

Jourfier n'y tint pas.

— Eminence, s'écria-t-il, ceci n'est plus du débat, c'est de l'invective.

— Le Saint-Père m'a délégué souverainement pour vous répondre, et j'ose espérer que vous prouverez votre respectau Saint-Père en m'écoutant sans m'interrompre. Si, plus d'une fois, les choses graves que vous devez entendre choquent vos idées, lesquelles, par l'énorme distance où vous vivez du centre de toute vérité, peuvent n'être que des erreurs, vous vous souviendrez qu'à Rome on ne se trompe pas, qu'on ne saurait se tromper, et, pour y voir clair comme nous dans les choses se rapportant au dogme, à la discipline, à l'administration, vous prierez le Saint-Esprit de vous envoyer un rayon de sa lumière,

« El emitte cœîittu Lucis tuse radium. »

II. était arrivé plus d'une fois à Jourfier de cpndamner, chez les prêtres, l'orgueil sacerdotal. Cet orgueil, le

plus grand de tous, puisqu'il tend sans cesse à la déification de l'homme, lui était particulièrement odieux- Il le voyait ici, cet orgueil implacable, dans toute sa force, sa violence, son épanouissement monstrueux. Mais il voulut apaiser les révoltes intimes de son être, et il les apaisa.

— Dans l'expression de vos plaintes contre les réguliers, reprit le cardinal du même ton dédaigneux, — le ton des consulteurs romains, — vous avez développé diverses propositions. Peut-être ne les aborderai-je pas toutes, préférant négliger dans l'ombre ce qui ne mérite pas d'être produit au soleil. Je m'arrête tout de suite à la principale, où vous réclamez le droit d'exercer une autorité directe sur les religieux de votre circonscription épiscopale. Cette prétention, quelque talent, quelque feu que vous ayez mis à l'énoncer, est inadmissible absolument. Depuis les Thébaïdes de l'Egypte et de la Judée, ce fut le privilège du pontife romain de diriger les moines, d'être leur chef reconnu. Vous, qui avez écrit un ouvrage attestant, sinon des doctrines irréprochables, du moins de longues, de patientes études, vous ne pouvez ignorer avec quelle simplicité les grands fondateurs d'Ordres, saint Dominique, saint François, saint Benoit, saint Ignace, se soumirent au chef suprême de l'Église, sollicitant de lui non seulement la reconnaissance de leur règle, mais son appui constant, sa protection continue. Cet appui, cette protection, le Saint- Siège les accorda dès la première heure, et c'est grâce à cette sollicitude perpétuelle vraiment touchante des papes que bientôt, à travers le monde, se répandirent les religieux, ces bons ouvriers qui bâtirent sur la pierre les assises de l'âge moderne, cet âge ingrat qui nous doit tout. Et de nos jours, quand la lutte corps à corps recommence entre la vérité et l'erreur, que... Satan, par quelque dessein caché de la Providence, semble partout déchaîné, qui combat au premier rang par la parole, ce glaive si redoutable, sinon les réguliers debout sur toutes les chaires de la chrétienté? J'omets

renseignement dans les séminaires, où les Jésuites, les Lazaristes, les Pères de la Doctrine Catholique ensei gnent les plus pures maximes de la foi et préparent un clergé de plus en plus étroitement uni à son chef au guste, le Vicaire de Jésus-Christ. Comptez les milliers d'établissements où la Compagnie de Jésus, — il faut toujours commencer par elle, — les Dominicains, les Maristes élèvent des générations entières de jeunes gens dans les principes, dans la voie trop désertée de notre sainte religion.

— Le clergé séculier, lui aussi, instruirait la jeunesse et occuperait dignement les chaires de nos séminaires, si l'insatiable avidité des religieux ne les chassait de tout enseignen>ent.

— Vous vous trompez ! Le clergé séculier, empêtré dans la vie laïque, ne saurait apporter ni le même zèle, ni le même savoir, ni la même tenue... ni la même indépendance, — j'ajoute ce mot pour vous, — dans l'enseignement que le clergé régulier, libre de toute entrave tant morale que matérielle, ne traversant le siècle que pour le maudire, le détester. Et puis quelle excellence de doctrine ! Gomme, à entendre un religieux, on comprend vite qu'il s'abreuve à cette source éternelle de vérité qui s'appelle Rome, le Vatican, la Papauté ! Certes, depuis la définition du dogme de l'Infaillibilité, le gallicanisme, qui contrista si longtemps l'Église, tend à disparaître en France, et le Saint-Père reçoit journellement de votre pays les nouvelles les plus consolantes. Toutefois, certaines notes, comme vous dites, nous apprennent que tous les évêques n'ont pas abjuré l'hérésie ancienne...

— Le gallicanisme, une hérésie?

— C'est le mot dont s'est servi, hier encore, le Saint- Père m'entretenant de vous, et le Saint-Père ne saurait errer.

— Le gallicanisme est une opinion qu'on n'avait pas encore songé à flétrir du mot d'héî'ésie. Bossuet, hérétique I...

En dépit d'une tristesse accablante, Jourfîer ne- put s'empêcher de sourire. Giovanni Finella se mit d^îbout, son petit œil froid pétilla, et d'une voix brève :

— Bossuet, soutenant les articles discutés dans l'Assemblée du clergé de 1682, était hérétique, comme vous l'êtes vous-même. Monseigneur, quand, parle fait d'une intrusion chez les réguliers, qui vous tient tant au cœur, vous attaquez la divine primauté du pontife romain sur l'Eglise universelle.

— Moi !

— Vous.

— Éminence, je suis évêque.

— Oui, certes, vous êtes évêque. Mais prenez-y garde, vous êtes un évêque qui marche à la révolte à grands pas.

— C'est cela, appelez-moi Lucifer!

Le vieillard, sans se troubler, un peu plus pâle seulement, poursuivit :

— Le ton de votre langage m'épouvante, et c'est moins par sa vivacité, hors de toute mesure, que par un tour trop direct où, passez-moi une expression hasardée, ne sonne pas assez l'âme ecclésiastique. Vous ne parlez pas comme un prêtre, vous parlez comme un laïque. Mon oreille a de singulières finesses pour entendre vibrer Dieu au fond de la voix humaine. Or, je trouve que Dieu ne vibre pas au fond de votre voix. L'homme, encore l'homme, toujours l'homme. Si Dieu est notre préoccupation constante, — « un évêque doit « vivre en présence du Seigneur, a écrit saint Gyprien, « in conspectu Domim » — obéissez sans discussion, aveuglément à l'autorité qu'il a placée sur vous.

— Saint Paul a dit : — « Que votre obéissance soit « raisonnable, rationabile sit obsequium vestrum. »

— Voilà un texte de l'Apôtre dont vous pourriez faire un meilleur usage. C'est toujours la révolte que je flaire chez vous.

— Éminence!...

— Au fait, comme ces mouvemeiits de votre humeurj

pleine de turbulence et d'orages, proviennent de fausses théories qui, en pénétrant votre esprit, l'ont inflé'îjhi à Terretîr, soyez éclairé. Vous avez conçu une idée peu juste de l'autorité des évêques. Vous croyez cette autorité sans bornes ; elle l'est, en eiïet, quand elle s'exerce dans le giron étroit des fonctions épiscopales proprement dites : un évêque confirmant les fidèles dans la foi, ordonnant les clercs, remplit un ministère que j'appellerai plénier. Mais cette autorité, infinie tout à l'heure, se trouve singulièrement restreinte, si un évêque agit comme directeur, administrateur de diocèse. N'est-il pas évident qu'alors il n'est que le suppléant, le lieutenant, le délé gué du Saint-Père, chef suprême du vaste gouvernement de toute la catholicité ? — « Dieu a donné le monde « au pontife romain , » écrivait Grégoire VII à Henri d'Allemagne. — Vous entendez bien que, pour tenir les rênes de cet empire, il fallait plus d'un bras. Les évêques, parmi les populations de la terre, sont les bras qui manquent au Saint-Père...

— Je vous l'avoue, Éminence, je prisais ma situation plus haute.

Puis il ajouta, très abattu :

— J'ai un neveu, prêtre très digne de mon diocèse, qui préconise sans cesse la primitive Église ; il serait bien surpris d'apprendre que les évêques, si libres, si dégagés de Rome aux premiers siècles, n'existent aujourd'hui que par Rome, que hors de Rome, pour un évêque, il n'y a pas de salut.

— M. l'abbé Jean Montagnol est un ecclésiastique fort recommandable...

— Vous le connaissez?

— Avant que l'abbé Montagnol vous eût accompagné à Rome, où sa piété a produit la meilleure impression, nous savions — nous savons tout — qu'il était près de vous.

— Les rapports des réguliers?

— Oui, les rapports de ces réguliers que vous -n'aimez pas et sans le secours dévoué desquels le gouver-

rii ment de l'Église serait impraticable. Supposez, pat» exemple, plusieurs évêques peu disposés, comme vous, à accepter des pouvoirs restreints, à ne pas se conten ter du titre de vicaire apostolique en un coin de la terre que le Saint-Père leur a désigné, et voyez ce que devient la hiérarchie, cette force dont nous tirons notre vie. Les réguliers épars sur le globe gardent la cléricature séculière et, par une surveillance de chaque instant, la préservent et la soutiennent. Flétrissez le rôle des religieux, entêtés à conserver dans l'Église l'unité du commandement et de la foi, des épithètes les plus dures, les plus outrageantes, ils agissent pour Dieu, et nulle violence d'actes ou de paroles ne saurait les décourager. Ces hommes extraordinaires, faits pour les affronts, les souffrances, les persécutions, ne se laissent ni troubler ni émouvoir dans la lutte sacrée où ils ont juré de périr. La hauteur de leur mission, dont ils possèdent le sentiment complet, les sauve d'eux-mêmes, des autres, de tout.

— C'est horrible I

— Et vous voudriez que le pontife romain, générai d'une armée innombrable, lui obéissant au moindre signe, autorisât les évêques à envahir les maisons où travaillent, prient, agissent, se disciplinent ces troupes silencieuses qu'on appelle les Ordres religieux ! Jamais ! Les réguliers sont à nous et nous les gardons. Quant à vous, évêques français, nommés à Paris au milieu des intrigues, élus quelquefois à Rome sous la pression des plus dures nécessités, tenez-vous à vos postes et occupez-les dans la limite stricte des pouvoirs qui vous sont canoniquement dévolus...

— Ahl si j'avais su!...

— Au siècle dernier, un hérétique, Justinus Fébronius, fut assez insensé pour prétendre que le souverain pontife n'avait, sur les diocèses de la chrétienté, qu'une iuridiciion extrao7'dinaire. Ses erreurs, pleines d'une audace sàianique, furent condamnées. Le pape exerce sur tous les diocèses du monde une juridiction ordinaire, il

LUCIFEU S23

est l'évêque des évêques, car c'est à lui seul que le divin Maître a dit : — « Paissez mes agneaux, paissez mes brebis, Pasce agnos meos, pasce oves meas. »

Jourfier, rendu muet par un découragement immense, s'inclina, sur le point de se retirer.

— Attendez! lui cria le cardinal, allongeant le bras vers l'in-folio qu'il feuilletait tout à l'heure. Je vais vous lire en quels termes furent réfutées d'abord, puis condamnées les doctrines de Fébronius...

— C'est inutile, articula notre évêque.

Et il battit en retraite sans vouloir entendre un mot de plus.

Jourfier alla devant lui sans nulle conscience de ses pas, comme ivre. L'excès de sa colère emplissait sa tète de vertiges. Il vaguait étourdi à la fois et poussé par les ferments de sa fureur, qui se dissipait peu à peu, au fur et à mesure que sa poitrine aspirait des bouffées d'air libre, au fur et à mesure qu'il donnait aise à ses membres lourds, engourdis, paralysés. Brusquement, se développèrent devant lui les perspectives riantes d'un jardin, et il entendit, à travers les grondements de son sang encore soulevé, le bruissement de ses nerfs encore vibrants, les éclats joyeux de l'eau. Il regarda : une grande vasque moussue, par mille fentes, débordait là-bas de fils d'argent qui se perdaient dans un gazon dru, presque noir. Il crut se souvenir qu'en se dirigeant vers le cabinet du cardinal Finella, il avait traversé un corridor étroit, humide, ouvrant non sur des espaces plantés d'arbres, mais sur une cour exiguë, pavée d'une vieille mosaïque en maints endroits crevassée. — Où étail-il? où l'avait-on conduit? — En ce moment, un garde-suisse, habillé d'un riche costume pittoresque destiné, dit-on, par Michel-Ange, se montra, faisant réson-

ner sur les dalles sa haute hallebarde au douDie croissant. Jourfier, perdu dans le labyrinthe du Vatican, eut un mouv ^ ment vers cet homme superbe qui ?'enallait raide dans son uniforme, comme au moyen âge un maître de tournoi. Mais l'homme superbe, préoccupé de sa majesté, se souciant de lui seul, ne se détourna pas pour faire à un évêque égaré au milieu du palais de « son frère de Rome » l'honneur d'un renseignement, et poursuivit son chemin.

— Cette valetaille pontificale, quelle morgue I grommela Jourfier.

Remis en possession de lui-même par un fait puéril qui, une seconde, l'avait distrait de M^'^ Finella, il quitta la galerie à travers laquelle le secrétaire de Son Éminence l'avait abandonné sans scrupule, et, franchissant la baie d'une arcade, pénétra dans les jardins.

En dépit d'une énergie de tempérament capable de supporter les plus rudes coups, celui que venait de lui asséner le préfet de la Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers avait été si douloureux, que Jourfier, brisé, anéanti^ ne put aller bien loin à travers les allées. A dix pas, sa vue troublée ne détaillant rien, ne distinguant que des masses, démêla un banc caché sous un berceau. Il gagna cet abri et s'assit. Durant plusieurs minutes, les yeux fermés, absorbé dans son désespoir, il garda une immobilité parfaite. Enfin, le jour se fit au milieu des ténèbres dont il s'enveloppait volontairement, et il acquit, d'un jet d'idées qui le transperça d'outre en outre, Tentière conscience de son malheur. Son malheur était effroyable. Au Vatican, on doutait de la pureté de sa foi. — Qui sait si on ne doutait pas de sa vertu? — Il était pieux, il était chaste, il était soumis, et ici, à Rome, ce tribunal où on se mêle d'instruire toutes les causes, on l'ignorait. Une rougeur lui brûla le front;-Trois fois, au long de cet entretien intermin,able, oh- lui avait fait entendre que sa préconisatioii'n avait pas été un acte libre de la part du Saint-Père. N'étaitce pas proclamer son indignité? Certes, on refusait sa

démission ; mais les motifs de ce refus, au lieu d'être puisés dans une connaissance avouée de son caract''^re ecclésiastique, venaient tous de considérations politiques, de faits entièrement étrangers à la religion. Rome le supportait évêque de Sylvanès, parce que Rome « ne voulait pas se créer des ennuis avec le gouvernement de la République »... 0 scandale! ô lâcheté!... Mais enfin, lui, rentré dans son diocèse, que ferait-il? que deviendrait-il? Aurait-il le courage, l'audace, de traverser encore Saint-Patrice, mitre en tète, crosse en main, et de bénir son peuple prosterné? Des flots de larmes, de son cœur qui crevait, lui montèrent aux yeux, et il pleura comme un enfant.

Cette émotion violente ayant ébranlé de fond en comble cette nature de roc, des pensées douces apparurent. Jourfier, d'une ardeur passionnée, agissante, n'avait jamais connu, pas même au séminaire oii les premières lueurs d'un enseignement spécial troublent tant de cervelles, ce qu'au sens religieux on est convenu d'appeler les scrupuleux. Il avait entrevu les scrupuleux se dévorant eux-mêmes en un coin isolé de la cour ou de la chapelle ; pour lui, il était loin de ces timidités, de ces effarements, et nous nous souvenons de l'inconscience avec laquelle il accepta les ordres mineurs. . . La face inondée de gros pleurs, il revenait aux souvenirs poignants de son ordination et n'y découvrait, en les creusant, que de nouveaux sujets de tristesse et d'amertume. Après vingt-deux ans de sacerdoce, il éprouvait le chagrin des scrupuleux^ dont la fermeté native de sa nature avait préservé sa jeunesse de lévite.

< Oui, oui, se disait-il, la vocation m*a manqué. Je suis prêtre, prêtre de l'ordre le plus élevé, et pourtant je n'ai pas dépouillé le vieil homme laïque. M«' Finella m'a maltraité, m'a presque foulé aux pieds. De qui soat partis les premiers coups? De moi, de moi seul. La, vérité est que l'accueil glacial du Saint-Père, que ses dernières paroles, aiguës pour ma peau trop sensible comme des aiguillons, m'avalent blessé jusqu'à

l'âme, et qu'au moment où j'ai été introduit auprès du cardinal, en dépit de moi, une horrible tempête intérieure me jetait hors de sens et de raison. Retenu par la majesté du souverain pontife, par un insurmontable respect, je n'avais rien osé contre lui, et je me suis permis tout contre celui auquel il m'envoyait. Gela est-il religieux? Non, non, non! Gela est simplement humain, c'est-à-dire inférieur, entaché de la bête, qu'une ordination reçue dans des conditions plus pures aurait aboli et dont je ne me débarrasserai jamais. »

Il eut un sanglot et s'interrompit. Mais, trop cruellement fouetté par son inquiétude harcelante, il reprit, après dix minutes, son étrange soliloque.

« G'est égal, ce petit vieillard, dont l'existence s'est écoulée dans les cloîtres, au milieu des livres, me tourmentera longtemps. Notre vie séculière, au grand air, est d'un profit plus immédiat pour la religion ; n'importe! ces réguliers qui, par l'effort constant de leurs épaules, de leur cerveau, soutiennent l'édifice si battu de la papauté, ont leur utilité et leur grandeur. Et puis, quelle finesse dans leur observation! Comme il a vite découvert, senti le vice originel de mon entrée dans l'Église, ce Giovanni Finella! — « Yous parlez « comme un laïque. » — On ne saurait mieux dire... « Malheur à moi! »

Après ce mouvement, il se trouva bien isolé. Il pensa à son neveu. Qu'était-il devenu? Probablement, il se promenait par là; peut-être, visitait-il quelqu'une des innombrables galeries du Vatican. Il soufïrit, ayant enduré sa passion, de n'avoir pas auprès de lui Jean Montagnol, de se trouver seul au milieu de cet entassement de palais que son imagination lui montrait encombrés de la tourbe de ses ennemis.

— Alors, vous croyez que la République se maintiendra?

L'évêque de Sylvanès ne bougea pas. 11 venait d'entendre la voix de Monsignor Peretti.

— Voyons, rr-ponrlez ! Voici deax mois que nous vivons comme deux amis et vous avez pu apprécier ma discrétion. Pensez-vous que la République en ait encore pour longtemps en France?

— Monseigneur, — c'était la voix de Montagnol, — les choses de la politique n'eurent jamais pour moi un intérêt bien vif, et vous m'excuserez si, relativement à la crise que traverse mon pays, je ne puis vous fournir aucun renseignement.

— Vous m'en fournissez un déjà, en convenant que la République n'est qu'une crise.

— Permettez... Quand je parle d'une ciHse, ce mot ne s'.ipplique pas à la forme de gouvernement que la France s'est donnée, mais au bouleversement inévitable à l'issue d'une grande guerre.

— Allons, je m'aperçois qu'en politique vous n'avez pas d'idée arrêtée.

— Le domaine religieux me suffît.

— Mais la terre, sortie des mains de Dieu, vaut qu'on l'aime, mon cher abbé, et, à ce propos, je vous ferai remarquer que la religion n'est pas aussi éloignée de \8k politique que vous paraissez vous l'imaginer. La religion est la politique dans le gouvernement des âmes, comme la politique est la religion dans le gouvernement des faits.

— Ces considérations très hautes ne frappent guère mon intelligence, habituée à de moins vastes horizons... Vous plairait-il de retourner dans la cour du Belvédère ? Je crains qu'en sortant de chez Son Éminence Révérendissime, mon oncle ne se tourmente s'il ne nous retrouve plus où il nous a laissés.

— Votre oncle est entré au bureau de la Sacrée Congrégation par la porte du Nord et il en sortira par la porte du Midi, c'est-à-dire par cette porte que vous apercevez là-bas.

— Tout est mystère ici.

— Rome est un mystère, en effet, le plus étonnant des mystères... N'importe! Son Éminence relient bien longtemps l'évoque de Sylvanès. J'ai peur.

— Peur?

— Ce n'est pas votre oncle, paf exemple, qu'on pourra accuser de manquer de coiiYicti.ons politiques I... Je vous le répète, j'ai peur.

— Peur de quoi?

— De quelque scène terrible

— Il éclate donc des scènes au Vatican?

— Plus d'une fois, et particulièrement avec les évoques français... Parlez-moi des évêques espagnols! Quelle foi ! quelle soumission !... Pourvu que M^^ Jourfier n'ait pas avoué à Son Éminence qu'il est républicain...

Jean Montagnol ne souffla mot.

— Est-ce que vous ignorez que votre oncle est républicain?... Ahçà! mais vous ne savez donc rien, vous?... A la fin, monsieur l'abbé, vous allez me faire concevoir des soupçons qui atteindraient votre caractère.

— Monseigneur, en acceptant la prêtrise, j'ai accepté toute la croix de Jésus-Christ. Soupçonnez si vous voulez, je n'ai aj^^olument rien à vous apprendre sur W de Sylvanès.

Jourfîer tressaillit sur son banc.

— Ciel! comme vous vous emportez! reprit le prélat domestique. On nous avait écrit de France que vous étiez d'humeur si douce, si calme, si affectueuse!... Après tout, quand bien même on découvrirait dans votre pays un évêque républicain et quand bien même cet évêque républicain serait votre oncle, l'édifice divin de l'Église, bâti sur la pierre, n'en croulerait point.

— Mon oncle peut avoir sur le pouvoir des évêques dWtres idées que celles professées à Rome ; mais sa main se dessécherait avant de se lever soit contre l'Église, soit contre son chef vénéré.

— Je n'en doute nullement, et ne m'en veuillez pas de vous avoir adressé une ou deux questions d'ailleurs sans importance... Depuis l'occupation piémontaise, le Vatican est devenu une prison; et que faire en une prison, sinon jaboter sans fin avec les visiteurs?

11 partit d'un petit éclat de rire sec, moqueur. Dévoré d'inquiétude, Jean Montagnol hasarda une question.

— Dans ces entretiens avec les chefs de la curie, on a donc l'habitude de parler politique?

— En nos temps calamiteux, la politique se mêle à tout.

Ces mots prononcés lentement, avec une sorte d'ennui, de fatigue, Monsignor Peretti se tut.

« Il ruse », se dit Jourfier, providentiellement conduit là pour connaître à fond la cour de Rome et, qui sait? peut-être aussi son neveu.

— Vous ne pensez pas, Monseigneur, qu'il puisse arriver quoi que ce soit de fâcheux à mon oncle? repartit l'abbé Montagnol.

— L'évéque de Sylvanès a tort d'attaquer sans cesse les réguliers. Les coups qu'il dirige contre les Ordres religieux sont autant de coups dirigés contre le Saint- Père... On s'étonne à bon droit au Vatican, où des notes flatteuses sont parvenues -sur votre compte, qu'en plus d'une circonstance vous n'ayez pas usé de votre influence sur un parent qui vous aime pour l'arrêter dans une voie dangereuse. Par exemple, lorsque, avec une violence inouïe, il a interdit aux religieux l'accès des chaires de son diocèse, pourquoi avez-vous consenti à prêcher le carême dans la cathédrale Saint-Patrice, frustrant ainsi de cet honneur le R. P. Provincial de Lunaraye, envers qui Mk' Clairet avait contracté des engagements?... Il y a un an à peine, vous suiviez partout la trace des réguliers et faisiez profession de les aimer, de les admirer, de vouloir les imiter un jour. Qu'est devenu ce bel enthousiasme? Le hasard d'une révolution à Paris, d'une autre révolution à Rome donne la mitre à votre oncle, et non seulement vous vous enfoncez dans le sécularisme jusqu'au cou et renoncez à la vie religieuse qui vous attirait, mais voua devenez le collaborateur d'un ennemi des Ordres monastiques et approuvez journellement par vos pa-

rôles, par vos actes, les persécutions dont on les accable sans répit.

Montagnol demeurait abasourdi de ces révélations sur lui-même.

— Seriez-vous ambitieux, monsieur l'abbé? lui demanda l'Italien, serrant son homme de plus près.

— Moi, ambitieux!... Vous ne me connaissez pas, Monseigneur.

— Si, en effet, vous n'avez pas d'ambition, que faitesvous à Sylvanès ?

— J'ai la joie d'y vivre auprès de mon oncle.

— Et votre salut éternel?

— Je m'efforce d'accomplir mon salut éternel sous la direction de mon oncle bien-aimé.

— Vous vous trompez, et votre attachement est une faiblesse. On ne réalise le ciel qu'en suivant la voie où l'on est appelé. Pensez-y, les débuts de votre sacerdoce déposent contre votre conduite actuelle. L'avis des réguliers qui vous ont connu, auxquels vous vous êtes attaché quand vous prêchiez un peu partout la libre parole de l'Évangile, est que vous êtes fait pour la vie religieuse.

— La vie religieuse est une vie d'élection...

— Pourquoi ne l'avez-vous pas embrassée?

— Mon oncle est un père pour moi...

— Et si votre oncle venait à mourir?

L'abbé Montagnol, noir de visage comme un éthÎGpien, blanchit sous une impression d'indlciblo effroi.

— Je suis sûr qu'un semblable malheilr, vous déliant, car vous êtes lié, vous rendrait à votre vocation.

— C'est possible...

— Gomme vous êtes pâle! Voyons, on ne va pas chanter le Requiem sur votre oncle demain... Puis, insista-t-il, tout entier aux choses de la terre en parlant des choses du ciel, puis il ne faudrait pas vous figurer que la carrière monastique interdise en aucune façon le sentiment inhérent à toute créature humaine de vouloir s'élever. Sans parler du Sacré-Collège, dont leurs

LUCIFER 33i

membres appartiennent aux Congrégations, combien parnïi les évèques ont appartenu aux Ordres religieux et se sont sécularisés pour prendre la mitre 1 J'espère I)ien l'obtenir, la mitre, un jour, moi qui vous parle.

— Je vous le souhaite. Monseigneur I

— Je sortais à dix huit ans du collège de la Propagande, j'entrai chez les Franciscains d'Assise, et je suis attaché au bureau de la Sacrée Congrégation des Evoques et Réguliers... en attendant mon départ pour Munich, où je vais aller en qualité d'attaché à la nonciature apostolique... Voilà les honneurs où il vous serait permis d'aspirer, si vous quittiez Sylvanès.

L'abbé Montagnol était atterré.

— Et ne croyez pas, si vous vous décidiez à commencer votre noviciat dans un de nos Instituts romains, qu'on songeât, ici, à vous reprocher en aucune façon votre ascendance...

— Mon ascendance?

— Au contraire; chez les Franciscains, les Barnabites, les Jésuites, les Dominicains, on se féliciterait de posséder Tarrière-petit-fils de Philarète Jourfier, le régicide, et le petit-fiis de Frédéric Jourfier, le persécuteur de la Compagnie de Jésus. En vous, toute votre race ferait amende honorable des dommages énormes qu'elle a causés à notre sainte religion... Pourquoi n'iriez-vous pas à Assise?

— Mais, Monseigneur... gémit Montagnol, se débattant.

— Je vous en conjure, mon cher ami, ne luttez pas plus longtemps contre vos dispositions intérieures. Le cloître vous appelle.

— Et mon oncle? soupira-t-il, aux abois.

— Autrefois, des dissentiments très honorables vous éloignaient de votre oncle, et votre àme, profondément pénétrée de Dieu, éprouva des joies divines dans l'absolue liberté du missionnaire apostolique.

— Je n'étais pas heureux pourtant, le souvenir de mon oncle m'occupait.

332 IXrCIFER

— Si vous avez pour Tévêque de Sylvanès raffection « vraiment céleste » dont parle l'Ecclésiaste, vous devez le quitter... au plus tôt. Qui sait si, par votre abandon, il ne sentirait pas la main de Dieu.

— Monseigneur, vous m'épouvantez. Oui, certes, la vie du cloître aurait pour moi des charmes ineffables. Malheureusement, ma volonté est faible...

Il se mit debout, effrayé de ses propres paroles. 11 envoya un regard rapide dans la galerie où brillaient, allumées par un rayon du couchant, les grosses ferrures de la porte au seuil de laquelle son oncle tardait tant à se montrer. Les membres lui tremblaient. Giacomo Peretti demeura paisiblement assis. Sa physionomie, que Jourfier observait par un trou de vrille, à travers les lauriers-roses, conservait, durant le martyre du pauvre Montagnol, son même air froid, dédaigneux, futé. ^

— Êtes-vous enfant, mon cher abbé ! reprit-il d'une voix qui restait sèche, malgré ses efforts pour la rendre caressante. Avez-vous peur d'un enlèvement, que vous vous hâtiez de fuir? Soyez sans crainte : Rome ne connaît pas les voracités qu'on lui reproche, et il vous sera permis de rentrer à Sylvanès, de revoir la République que, depuis près de cent ans, votre famille fait profession d'aimer.

Jean Montagnol ne sut pas riposter à ce nouveau coup. 11 demeura planté sur ses jambes, espérant, par cette invitation d'attitude, pousser le prélat domestique à parcourir le Giardino délia Pigna, où ils se trouvaient. Pauvre Montagnol! il avait compté sans l'entêtement de son féroce tourmenteur. Monsignor resta immobile, et, toujours préoccupé de poursuivre, sur nos voyageurs, une enquête peut-être attendue en haut lieu, il dit, se frappant le front du bout des doigts :

— Tenez, mon cher abbé, réflexion faite, vos aspirations d'autrefois n'étaient que les mirages d'une imagination malade. Non, mon ami, vous n'êtes pas né pour l'existence supérieure des réguliers. Qui dit

régulier dit homme mort à sa famille, à son pays. Vous, vous ne pouvez supporter la pensée d'être séparé de votre oncle. L'autre jour, quand nous visitions la grotte de saint Benoît, à Subiaco, et que je vous invitais à dresser là votre tente de salut, vous m*avez parlé de la France avec une chaleur qui me prouve que vous ne la quitteriez pas volontiers.

— J'aime ma patrie.

— Vous avez une patrie?

— Vous n'en avez donc pas, vous?

— Dieu m'en préserve ! Ma patrie, c'est le monde. Vous paraît-il que l'univers soit trop grand pour être gouverné, dirigé, pétri par l'Église? Aimez la France, ce petit coin qui s'efforce de nous devenir rebelle; nous, nous aimons la terre que Dieu nous a donnée pour y imprimer le sceau de sa domination... Et maintenant, ajouta-t-il avec la plus impertinente ironie, puisque vous voilà si impatient de m'échapper, allons frapper à la porte de la Sacrée Congrégation des Évêques et Réguliers ; on nous apprendra si votre oncle est mort ou vivant.

Comme Giacomo Peretti, traînant sa victime fouillée jusqu'aux entrailles, se dirigeait vers le bureau de la Sacrée Congrégation, Jean Montagnol aperçut son oncle au détour d'une allée. Il s'élança irrésistiblement.

Jourfier ne se faisait guère d'illusion : ses affaires à Rome étaient terminées, il pouvait partir. De quel vol, pareil à quelque aigle noir des Cévennes-Hautes frisé par la charge mortelle, il eut cinglé vers Sylvanès, le soir même de son entrevue avec le cardinal Finella I Malgré tout, il ne voulut pas s'en aller et se cramponna à sa cellule. A la réflexion, il lui paraissait inadmissible,

quand le Saint-Père connaîtrait son entretien avec le préfet de la Sacrée Congrégation des Évêques et Réguliers, qu'on ne le rappelât pas au Vatican, où il s'expliquerait définitivement. Il aimait mieux s'exposer de nouveau à encourir la colère du souverain pontife qu'avoir l'air d'abandonner son droit. Pie IX le blâmerait, le menacerait, le frapperait peut-être", car le pape, malgré les canons, malgré les conciles, a usurpé toute puissance dans l'Église; il préférerait encore le blâme, la menace, les censures, à je ne sais quelle honteuse désertion de son devoir. S'il était véritablement Lucifer, il fallait qu'on eût le courage de lancer la foudre contre lui. Son orgueil s'accommoderait d'un front balafré par le feu du ciel, jamais d'un front courbé sous le joug. Le diocèse de Sylvanès pourrait revoir un évêque vaincu, il ne reverrait pas un évêque humilié.

Cependant, Jourfier ne recevait aucune nouvelle du Vatican. Giacomo Peretti, auquel, par un sentiment de fierté mêlé de dégoût, il n'avait pas dit un mot depuis la conversation surprise dans le Giardino délia Pigna^ paraissait chaque matin pour se mettre à sa disposition, mais il n'apportait ni lettre ni billet. On l'avait donc oublié? Les sourdes poussées d'indignation, de révolte, de haine qui, depuis Luther jusqu'à Lamennais, ont ému tous ceux qui soni venus chercher à Rome la confirmation de leurs croyances, lui montaient ensemble au cœur et au cerveau. — Alors, il serait obligé de partir sans avoir obtenu satisfaction sur aucun point? Alors, il serait tenu, en rentrant dans son diocèse, non seulement de tolérer les Jésuites, mais, qui sait, peut-être de leur obéir? La Compagnie de Jésus était donc le catholicisme tout entier?...

Une après-midi, comme Jean Montagnol, en compagnie du tentateur Peretti, était allé visiter le couvent de Grotta-l^'errata, dans le mont Albin, Jourfier, obsédé d'ennui, de fureur, sortit de sa chambre et s'achemina vers le Vatican. Il était décidé à tenter l'impossible

pour voir le Saint-Père. Il fallait qu'il le vît. 11 le verrait. Parvenu à la Place Rusticucci, un peu avant de toucher la Place Saint-Pierre, il s'arrêta. Il était inondé de sueur, et ses jambes tout à coup lui refusaient le service. Que lui arrivait-il? Il ne savait pas. Il demeura une minute immobile, travaillant à se remettre. Point : il étouffait, et sa vue très nette se troublait. Allait-il devenir aveugle? La masse énorme de Saint-Pierre avait disparu. Une peur effroyable de mourir là lui communiqua la force de faire quelques pas. Un instant après, il était fort surpris de marcher sans difficulté. Où était-il? Il regarda. Il se trouvait devant la porte de Saint-Louis-des-Français.

— Eh quoi! Monseigneur, vous faites vos promenades tout seul, sans nous? lui demanda le prélat domestique de Sa Sainteté, qui retournait de son excursion avec Montagnol.

— Je... balbutia-t-il, égaré.

— Demain, Votre Grandeur ne me refusera pas le plaisir, je pense, de lui montrer enfin la Ville Éternelle...

— Demain, je serai parti.

— Comment, sans voir Rome?

— La Rome pour laquelle je suis venu ici, je l'ai vue, et je la connais.

— Et vous emmenez votre neveu?

— >fon neveu peut rester avec vous, s'il le désire.

— Oh! mon oncle, mon cher oncle... bredouilla Montagnol... Me séparer de vous!... Jamais...

Quand, après une absence de six semaines, nos voyageurs rentrèrent à Sylvanès, ils y apportaient l'un et l'autre une figure longue et singulièrement attristée. Sur le front pâle de l'oncle, sur les traits tirés du neveu, le clergé paroissial de la ville, reçu par Monseigneur dès la première heure, dans sa naïveté bienveillante ne vit autre chose que l'accablement, résultat de longues fatigues; mais deux ou trois religieux plus avisés, qui, sans invitation, s'étaient insinués dans le palais épiscopal à la suite des prêtres diocésains, flairèrent quelque

déception terrible, une de ces catastrophes morales auxquelles ne résistent pas les plus vaillants.

Pendant plus de six mois, Jourfîer demeura enfermé dans sa tourelle de la terrasse, paraissant à peine au chœur de Saint-Patrice, négligeant même les visites habituelles aux doyens de la ville, visites où il s'était tant complu au milieu d'un clergé fidèle, qu'il avait mis un zèle si passionné à « ressusciter des morts ». Confiné dans sa retraite, dont par un caprice inexplicable il avait interdit l'accès aux abbés Segondat, Goulazou et Montagnol, autrefois uniques confidents de ses douleurs, il passait ses journées en des méditations farouches, laissant de temps à autre échapper un geste violent comme la détente brusque d'un ressort d'acier, et par intervalles une parole qui s'en allait avec la vibration déchirante d'un sanglot. 0 rage ! en cette prison, moins large que la prison de son frère du Vatican, il se souvenait sans cesse que, là-bas, on lui avait percé le flanc de la lance, qu'à plusieurs reprises on avait présenté à ses lèvres l'éponge imbibée du vinaigre de la Passion.

a Dans les jardins du Vatican, se disait-il, appuyé au parapet de son observatoire dans le ciel, je me suis reproché mon attitude trop décisive auprès du cardinal Finella. Rendu à moi-même, après un supplice de deux heures, j'ai reconnu mes torts dans la sincérité de mon âme, et moi qui n'avais pas pleuré depuis la mort de ma sœur, j'ai pleuré abondamment. Naïf, j'oubliais Rome avec ses arguties adroites, sa scolastique enveloppante comme un filet, ses caresses perfides, ses façons particulières de raisonnement qui consistent à tout rabattre, hommes et choses, vers la papauté, à la grossir sans cesse, à l'augmenter éternellement, à la faire aussi énorme que le monde « que Dieu lui a donné » et que, dans sa soif inextinguible de domination, elle voudrait avaler d'une bouchée... Non, tout entier recueilli en moi-même, en proie aux plus cuisants remords, je ne songeais aucunement aux misères

que j'avais vues, aux fourberies dont j'avais souffert, aux pièges où j'avais manqué mourir. Giacomo Peretti, piège! Giovanni Fineila, piège! le Saint-Père lui-même, piège 1 car tous m'ont exposé, me blessant au plus délicat de mon être par maints gestes, maintes paroles qu'ils n'ont pas su retenir, à méconnaître mon caractère et à méconnaître le leur... Dieu m'a préservé et les a préservés aussi. »

Vers le commencement de l'automne, JourRer était assis sur un banc en vue de la vallée de Sylvanès, dont les maisons, enfouies hier encore sous des amoncellements de feuillage, apparaissaient par de nombreuses trouées. Les premières gelées blanches semaient le sol de dépouilles, et la Merlasse coulait papelonnée d'écaillés rousses, jaunes, mordorées, où le soleil couchant accrochait de joyeux rayons d'adieu. L'évêque, l'œil vague, regardait çà et là, un peu partout, suivant mélancoliquement ces splendeurs de la nature qui s'en allaient, qui demain ne seraient plus. Déjà les monts du Puy-de-Dôme à droite, ceux du Cantal à gauche, montraient des crêtes moins aiguës, plus arrondies, plus blanches. La neige avait visité les hauteurs. L'hiver se préparait. 11 eut un frisson et sa main prit un livre posé à côté de lui. C'était son bréviaire. Il l'ouvrit. 11 se disposait à faire le signe de la croix et à réciter ses vêpres, quand son oreille, merveilleusement fine , perçut un léger craquement sur le sable des allées. Quel était l'audacieux?... 11 se mit debout. 11 vit l'abbé Segondat.

— Vous, monsieur le vicaire général ! lui dit-il avec une évidente mauvaise humeur. Vous savez bien que, lorsque je suis sur cette terrasse...

— Je sais, en effet, Monseigneur, que vous n'aimez guère d'être poursuivi jusqu'en ce refuge de votre choix, et M. l'abbé Montagnol a tout fait pour m'arrêter. Malgré mon âge, j'ai été le plus fort, et me voici... Votre Grandeur voudrait-elle m'accorder la faveur de l'entretenir un instant?

-— S'il doit être question d'affaires, je vous ai donné carte blanche pour les régler toutes...

— Il ne s'agit pas d'affaires, Monseigneur... Il s'agit de vous.

-^ Qu'avez-vous à me dire de moi?

— Est-il nécessaire, Monseigneur, de vous rappeler les raisons qui m'ont fait assumer la charge de gouverner à peu près seul ce diocèse? En retournant de Rome, vous aviez besoin de repos... vous désiriez achever le dernier volume de V Histoire générale... vous demandiez à vous recueillir... J'ai respecté les envies de Votre Grandeur et je n'ai pas hésité à écraser mes épaules sous un fardeau trop lourd...

— Mais c'est de vous que vous m'entretenez, non de moi.

— Peut-être, au fond de ce que j'ai à vous dire de moi, fînirez-vous par vous découvrir vous-même. Monseigneur; car, Dieu m'en est témoin, depuis votre heureuse intronisation, je ne travaille, je ne lutte, je ne respire que pour vous.

— Mon amil

— En vous voyant arriver de Rome très abattu, je devinai notre déroute. Mais, ayant eu des preuves de votre énergie, je ne doutais pas du prompt relèvement de vos forces et de votre hardiesse prochaine à ressaisir les armes et à rouvrir les hostilités. A la longue, l'attitude de Yotre Grandeur a dissipé ces belles espérances, et si, jusqu'à ce jour, mon esprit seul conçut des inquiétudes, de cruelles angoisses commencent à pénétrer mon cœur. Monseigneur, êtes-vous malade?

— Malade, moi!...

Il tourna en plein vers le vicaire générai sa face, dont le teint noir de bistre apparaissait décoloré, brouillé par places, où des rides avaient creusé des sillons pro* fonds dans les chairs.

— Trouvez- vous que cette tête soit vivante encoro s'écria- t-il.

LUCIFKR 339

— Certes, je n'appellerai pas tout de suite le docteur Massard. Pourtant...

— J'ai souffert.

— Pourquoi ne pas faire partager vos souffrances à ceux qui vous aiment? Ah! Monseigneur, c'est mal... Si, dans cette horrible crise, vous n'avez pas voulu penser à l'abbé Segondat, un ami de fraîche date, vous auriez peut-être dû ne pas oublier M. l'abbé Goulazou, un ami ancien, celui-là.

— Coulazou?

Ses genoux, sous la soutane, eurent un entrechoquement convulsif. Il se mit debout et voulut marcher.

— Où allez-vous. Monseigneur? lui dit Segondat, l'arrêtant et le contraignant doucement à se rasseoir.

— Je veux voir Coulazou; il me semble qu'il y a un siècle que je ne l'ai vu.

— Il va venir dans un instant. Il m'a promis de me rejoindre ici dans l'allée des Tilleuls.

— Et quand vous re joindra- t-il?

— Tout à Theure, après son cours au grand séminaire... Monseigneur, soyez bon...

Jourfier, baissant la tête, murmura :

— Vous avez raison, j'ai été cruel pour lui, et je l'ai été pour vous également. Je me repens...

— Monseigneur!...

L'évéque n'eut pas un mot; il était devenu d'une immobilité de pierre. Parfois un soupir s'échappait de sa poitrine, et c'était tout. Segondat à la fin se sentait troublé. Avant de connaître M»' Jourfier, il l'avait aimé pour ses écrits; le connaissant, il l'avait aimé pour sa vaillance, sa résolution et aussi la haute intégrité de son caractère, l'inaltérable pureté de sa vie. Maintenant, il ne savait que penser de ce pontife si ondoyant et si divers, perpétuellement agité, éternellement en butte à des passions, des idées, des sentiments dont il ne découvrait d'un œil clair ni la source ni la fin.

Jourfier, d'un geste distrait, saisit la canne du vicaire^ général et traça de longues lignes dans le sable

devant lui. Segondat, arraché à ses réflexions, suivait le bout de la canne de ses deux yeux attentifs.

— M'\is c'est l'image d'un cercueil que vous venez de dessiner là, Monseigneur! s'écria-t-il épouvanté.

— Plût au ciel qu'avant mon départ pour Rome, Goulazou et vous, vous m'eussiez enterré là!

— La blessure se cicatrisera, Monseigneur,

— Jamais !

— Comptez sur le temps.

— Jamais!

— Comptez sur nous.

— Jamais !

— Comptez sur Dieu.

— Dieu m'a trahi I

Et sa main, irritée, enfiévrée comme son esprit, rejeta au loin la canne, dont la jolie pommette en cornaline se brisa contre un des moellons du parapet.

Segondat ne bougea pas. Il avait peur. L'abbé Goulazou paraîtrait-il bientôt? Ayant attendu encore durant d'interminables minutes, il se disposait à battre en retraite, quand Jourfier, avec une familiarité affectueuse qui annonçait un changement dans le cours de ses pensées :

— Répondez-moi, mon ami. Vous qui non seulement édifiez mon clergé par vos vertus, mais qui l'honorez à un si haut point par votre science théologique, quand vous fîtes le pas décisif du sous-diaconat, entendîtesvous une voix vous appelant au service des autels?

Le vicaire général contempla l'évêque avec une surprise hébétée.

— Par quels signes se traduisit pour vous la voix de Dieu vous soufflant ces mots : — « Je t'ai élu ! »

Encore une fois, Segondat considéra Jourfier. Puis, balbutiant d'émotion :

— Monseigneur, vous me ramenez au plus beau jour de ma vie... Il y a plus de cinquante ans que s'accomplit cet événement énorme... Quelle joie 1 quelle douceur I quelles larmes!...

— Vous avez pleuré ?

— Gomme la roche du désert sous la baguette de Moïse, je fondis en eau, moi aussi, sous le doigt de Dieu qui me touchait.

— Alors, vous vous sentîtes touché?

— A l'endroit le plus sensible de mon être, au cœur.

— Analysez-moi vos sensations.

— Des sensations peu distinctes, mais un vague délicieux, divin, qui me poussait irrésistiblement à me livrer à mon Dieu, à tout supporter pour lui plaire : les mauvais jugements des hommes, les persécutions, la mort... Véritablement, ajouta ce vieillard, dont les yeux rayonnèrent sous le buisson de ses sourcils blancs, à la minute où « je fis le pas >, je vous le jure. Monseigneur, les cieux s'ouvrirent au-dessus de ma tête, et je vis en toute réalité le Fils, assis à la droite du Père, me souriant et m'invitant...

— Heureux Segondat!

— Monseigneur , me permettrez-vous de vous demander ce que signifie?...

— Mon très cher, mon très respectable ami, ces éblouissements de la grâce, où sont visibles les marques de la vraie vocation, moi, je ne les ai pas connus. Je vous envie... Il n'en faut pas douter, notre campagne contre les religieux se serait terminée par une victoire éclatante, si je vous eusse apporté les forces que communique une consécration dégagée de tout motif humain. Malheureusement ma consécration s'est trouvée entachée. Je vous Tai conté, les Jésuites avaient le dessein d'outrager en moi la mémoire de mon père, et je Voulus, en fils pieux, être ordonné sous-diacre pour que mon père ne reçût pas un soufflet sur la joue dans son tombeau. Une fois sous-diacre, il a fallu marcher, et j'ai marché jusqu'à l'épiscopat. J'ai trop marché. Mais je suis puni : il s'est passé peu de jours où je n'aie senti l'infirmité de cette ordination fatale, et, depuis mon voyage à Rome, le remords m'assiège sans trêve ni repos

— Le remords! Vous, un des évêques les plus honorés de notre Église de France !

— Si j'ai déployé quelque mérite qui m'ait attiré la sympathie de mes frères dans l'épiscopat, retenez ceci, monsieur le vicaire général, de ma part ce n'a été que fierté : je devais me montrer digne des miens partout et toujours. Ce sentiment n'est pas chrétien.

— Mais vos vertus, auxquelles vos prêtres, les religieux eux-mêmes rendent hommage?

— Retenez encore ceci, monsieur Segondat : je suis un honnête homme, et un honnête homme, entré dans l'Église catholique, ne saurait se conduire autrement que je ne me conduis.

— Vous êtes mon évêque chéri et bien-aimé... mur^ mura le vieillard, tombant aux genoux de Jourfîer froid comme un marbre, et posant sur l'améthyste de son anneau le plus religieux des baisers.

Coulazou se montra derrière les branchages éclaircis d'un massif de lilas. 11 avança et, arrivé près du banc sous le* tilleuls, s'y assit timidement. Jourfier parut en proie à une émotion très vive, car ses yeux, secs et brillants tout à l'heure, étaient humides et brouillés.

— Je ne veux pas, mes amis, que votre affection si précieuse, ma seule force dans le désespoir qui m'accable, vous aveugle sur la profondeur de ma misère, dit Jourfier avec une vivacité voisine de l'emportement. Oui, en vérité, jamais on ne vit évêque plus misérable. Ce voyage à Rome, différé par toute sorte de pressentiments sinistres, m'a porté un coup dont je ne me relèverai point. Assurément, l'étude assidue de l'histoire m'ayant de longue main familiarisé avec les hommes et les chos^es de la papauté, je n'emportais guère d'illusions en partant ; néanmoins, j'espérais. L'obstination dans l'espoir quand il n'y a plus d'espoir n'est-elle pas le fait des natures absolument chrétiennes, entêtées à croire que rien ici-bas n'arrive sans ^ la volonté expresse de Dieu, que Dieu, ce refuge éternel de la justice, montrerait plutôt son bras dans la nue que

de laisser le triomphe à l'erreur? Encore si, on me Heurtant à cette autorité monstrueuse de Rome, défendant ses réguliers, ses troupes, contre toute inj?érence de l'Ordinaire épiscopal, j'avais senti, dans la voix qui conlestait la légitimité de mes droits primordiaux, quelque douceur, quelque vibration où mon cœur altéré de tendresse religieuse pût se suspendre pour ainsi parler! Mais point. Chez le Saint-Père, chez le cardinal Finella, chaque mot commandait. Il n'y avait rien à opposer, il fallait s'incliner et obéir. Obéir ! la chose la plus noble, quand la conviction a éclairé l'entendement; la chose la plus basse, quand l'entendement, faute de lumière, résiste et ne se rend pas. Pour moi, qui jusqu'à ce jour me suis conservé exempt de lâcheté, je le déclare devant vous, « je n'obéirai pas, non servi am/ » comme il est écrit aux Livres Saints.

— C'est la révolte, Monseigneur! dit Segondat.

— Une chose est certaine, c'est que, dans mon diocèse pas plus qu'à Rome, on ne me verra la corde au cou. Il m'en coûtera plus que la vie peut-être; il n'im porte. C'est pour les hommes de ma trempe, pour les Jourfier, qu'un penseur, qui n'était pas un Père de l'Église, Vauvenargues, a écrit cette phrase superbe : — a La guerre n'est pas si onéreuse que la servi- Inde. »

Coulazou eut un mouvement admirable : il se leva, et, se jetant au cou de l'évèque ;

— Bernard!... mon enfant!... mon enfant unique et bien-aimé!...

Il le tint une longue minute embrassé.

— Monseigneur, calmez-vous, je vous en prie, calmoz-vous... balbutiait Segondat.

Lui, touché, ce n'est pas assez, brisé par l'étreinte brusque de son ancien maître, ne trouva pas une parole. IL demeurait fixe, regardant les deux vieillards avec je ne sais quelle vague nuance de honte sur son front légèrement incliné. Il se mit debout et, posant un pied sur le grossier dessin tracé avec la canne d«î

iU LUCr.FKR

Segondat et encore très visible dans le sable de l'allée des Tilleuls :

— Vous voulez que je sois calme ! Alors, mes amis, ne tardez pas à me faire enterrer làl

11 s'éloigna d'un pas effréné.

Comme nous étions à la fin du mois de juin 1872, que les vacances avaient rendu à leurs familles les jeunes clercs du diocèse, Coulazou, dégagé de ses obligations au grand séminaire, ne quitta plus l'évêché. Aussi bien regretta-t-il, en découvrant la profondeur du mal où se débattait son cher Bernard, de l'avoir abandonné à Tunique garde de l'abbé Segondat. Ce vieillard, un peu sec, un peu dur en dépit de certaines timidités insurmontables, était-il l'homme qu'il fallait pour apaiser un caractère impétueux, aigri, poussé sans cesse hors de soi par les souvenirs cuisants d'une humiliation imméritée? L'affection rehgieuse, par cette raison qu'elle embrasse dans ses élans et le présent et l'avenir de l'être aimé, a des confiances naïves et superbes. Coulazou, dont le cœur débordait de tendresse, ne douta pas du succès qu'il allait obtenir auprès de « son fils ». Oui, cet enfant qu'il connaissait jusqu'au fond des entrailles, cet enfant que son génie autant que sa vertu avait élevé si haut dans l'Église, lui revenait malade de Rome; eh bien I il allait le soigner, le panser à chaque heure du jour, et il redresserait son corps fléchissant, et il éclairerait son esprit troublé, et il le guérirait, âme et corps, par la grâce de Dieu.

Jourfîer subit la médication de Coulazou avec une merveilleuse docilité, et sa vie désordonnée, solitaire, s'en trouva modifiée de fond en comble. Non seulement

Tévéque, qui plus d'une fois s'était dispensé de paraître au chœur de la cathédrale, alla occuper chaque dimanche sa stalle de pierre à Saint-Patrice, mais la main souple de Coulazou sut l'attirer hors de la vieille Cité dfe S3'lvanès jusqu'aux presbytères de Saint-Rustique et de Saint-Alyre à travers Sylvanès-le-Neuf. Les doyens de ces paroisses passaient pour amis très chauds de Monseigneur. L'accueil était affectueux, enthousiaste, et Jourfier, tranquille, presque rajeuni, se laissait gagner à des entretiens sur les affaires publiques. Il admirait beaucoup M. Thiers, « dont le patriotisme courageux, avait, croyait-il, sauvé la France d'une complète ruine, dont l'énergie pleine de tempéraments habiles fonderait chez nous le plus honnête régime politique qui fût jamais. >

Coulazou, déterminé à fuir les sujets se rattachant de trop près à la religion, dès lors susceptibles de réveiller de fâcheuses inquiétudes, prenait plaisir à attiser la conversation. Il élevait des objections contre la République, dont nos vieilles mœurs monarchiques auraient peine à s'accommoder. Le champ ouvert aux restrictions, aux récriminations, aux doutes, les curés, républicains fort tièdes, les vicaires, sortis hier des mains des Jésuites et fleurant encore le de Summo Pontifice de Bellarmin, s'y précipitaient d'ardeur. L'évêque était d'une bonhomie charmante, sollicitant l'avis de chacun, enchanté qu'on lui fit de l'opposition, s'éverluant à redresser les idées, le jugement de ses contradicteurs, ne négligeant nul effort de raison ou de sentiment pour ruiner dans leur esprit cette accusation sans bonne foi des partis vaincus : que la République, qu'elle le voulût ou non, par le fait même de son existence, était condamnée à vivre en lutte avec le catholicisme, à lui déclarer la guerre, à périr par lui ou à le tuer. Coulazou alors, ravi, se rangeait à son opinion, lui découvrait dans l'histoire des peuples des citations pour soutenir ses arguments, l'abreuvait de renseignements précis, passait du moyen âge aux

temps modernes d'une enjambée de géant, mêlait la primitive Eglise, cette République idéale, aux Républiques italiennes, « trop turbulentes, il est vrai, mais si religieuses 1 » puis, sautant par-dessus l'Atlantique, abordait la République des États-Unis, où la liberté était acquise à tous les cultes, où le christianisme était particulièrement honoré...

Une après-midi d'octobre, la causerie sous les marronniers dépouillés de la cure de Saint-Alyre avait été plus longue, plus intéressante que d'habitude, et la nuit tombait comme Monseigneur, accompagné des abbés Goulazou et Montagnol, reprit le chemin de l'évêché en remontant le cours de la Merlasse. Nos trois ecclésiastiques, discutant encore, longeaient le jardin, où l'on venait de débattre les chances que pouvait avoir M. l'abbé Gaminade, archiprêtre de Saint-Patrice, à être nommé évèque de Lormières, en remplacement de Ms^ Butler, fort malade, quand des cris, partis du presbytère de Saint-Alyre, retentirent dans l'air bruyamment.

« Arrêtez-le ! arrêtez-le ! »

Un homme, dont on avait eu à peine le temps de démêler la silhouette étirée à la crête du mur du jardin, sauta et s'abattit au milieu du chemin.

« Aïe ! » gémit-il.

Jourfier, environné de pièges, devina une trahison, et, tandis que Goulazou et Montagnol se penchaient pour relever cet individu, la tête enfouie au creux d'une ornière, lui, dont tous les instincts endormis se réveillaient en sursaut, lui posa un pied entre les deux épaules et le retint énergiquement.

— Qui êtes-vous? demanda-t-il.

Pas de réponse.

— Votre nom, ou je vous écrase I

Le patient, ne sonnant mot, eut une torsion des reins si brusque, si violente, qu'il parvint à se dégager et à se mettre debout d'un élan. Mais, pour avoir évité le talon de l'évêque, il n'évita pas ses griffes, qui

le happèrent au cou rudement. L'homme, étranglé, chancela.

— Votre nom, ou je vous lance dans la Merlassel cria Jourfier.

— Amynthas, râla-t-il.

— Misérable !

Et, la force de son indignation soulevant cette perche humaine comme une paille, il allait précipiter l'espion des Jésuites dans la rivière, quand Goulazou, Montagnol, le doyen et les vicaires de Saint-Allyre, qui étaient accourus, intervenant, le lui arrachèrent des mains. Amynthas se secoua après cette étreinte féroce, puis fila comme un trait. Jourfier refusa de rentrer à la cure de Saint-Alyre après une alerte si chaude, et poursuivit vers l'évêché. On allait lentement, silencieusement.

— Voilà de quelles armes on se sert pour m'attaquer, gronda l'évêque.

— Il est bien possible, Monseigneur, osa balbutier Montagnol, que le frère Amynthas, qui, dit-on, aime à faire des farces, s'amuse à nous suivre dans le but unique de s'amuser... Du reste, si Votre Grandeur le permet, j'informerai de tout ceci le R. P. Provincial...

— Eh quoi 1 mon neveu, vous voyez le Provincial des Jésuites?

— Ohl bien rarement... Le jeudi, il m'est arrivé deux ou trois fois de rencontrer les novices de Sainl- Louis-de-Gonzague en promenade dans les châtaigneraies de M. le marquis de Pierrefixade...

— Qu'allez-vous faire, je vous prie, dans ces châtaigneraies, le jour où les Jésuites s'y trouvent en bande ?

— M. le marquis de Pierrefixade m'a autorisé à visiter son parc, ses serres, son château, le jeudi...

— Et vous avez cru pouvoir accepter celte autorisation sans mon consentement?...

On entrait dans le palais épiscopal. Jourfier poussa la porte de son cabinet, au rez-de-chaussée.

— Mon cher Coulazou, dit-il, vous m'avez plus d'une fois reproché de tenir mon neveu trop éloigné de moi, dé ne pas Tassocier assez à ma vie. Je ne vous ai fourni aucune explication à cet égard. Écoutez ceci, Coulazou : mon neveu, dont ma cause ne fut jamais la cause, qui ne désire ni ne sent l'Eglise comme je la désire et la sens, me quittera un jour, effrayé de la lutte que je soutiens. Je lis en lui.

— Mon oncle... mon oncle... sanglota Montagnol.

— Yous vous débattez avec vous-même, mon pauvre Jean; mais, je vous le dis en vérité, les caractères comme le vôtre sont marqués pour la défaite. Tout ce que je vous demande, tout ce que j'exige, sinon de votre affection, du moins de votre loyauté, c'est la promesse formelle qu'avant de me faire éprouver la douleur de vous voir partir, soit pour Assise, où le prélat domestique Peretti vous a retenu une cellule, soit pour Rome, où le Gésù vous ouvrira sa porte à deux battants, vous ne me condamniez pas à subir l'humiliation de vous voir frayer avec mes ennemis... Allez I

Il le congédia.

Ce fut la tempête déchaînée de nouveau dans l'âme un moment apaisée de Jourfier. En vain Coulazou, rappelé dans sa chaire à' Histoire ecclésiastique par la rentrée des grands séminaiistes, insista-t-il pour ne pas quitter « son cher Bernard », lui qui voulait être seul, qui avait soif de se replonger dans l'âpre isolement de ses premiers jours de colère après le retour de Rome, refusa de rien entendre et, excédé par les tendresses importunes du chanoine, finit par lui jeter ces mots à la face brutalement :

— Je vous ordonne de vous rendre où vous appelle votre devoir. Ici, je n'ai besoin que de moi.

Daas l'intimité de sa pensée, il caressait un dessein : celui, une fois rendu à sa solitude ancienne, d'achever Y Histoire générale de V Eglise, H lui restait, dans Je dernier volume, à aborder le dix-septième, le dix-huitième siècles, et à conclure. Quel drame effroyable que les Jan-

sénistes immolés par les Jésuites, et quel intérêt allaient lui offrir les Encyclopédistes ! — « Au dix-huitième siè- « cle, a écrit un philosophe protestant, l'esprit humain « avait la société tout entière en haine et en i /épris. » — Il montrerait les origines légitimes, sacrées de cette haine, de ce mépris dans le régime féodal trop longtemps oppresseur, et de ces considérations il dégagerait le mouvement final de la Révolution française, cet effort héroïque de l'homme qui ne veut pas mourir étouffé dans les langes de son berceau, cette revendication auguste des droits de chacun à la vie de l'Eglise et à la vie de l'Etat.

Ayant rangé ses papiers, coordonné ses documents, recueilli certaines notes, Jourfîer commença à écrire vers le milieu de janvier 1873. L'hiver faisait rage au dehors; mais, blotti dans sa tour, où Goulazou, un œil toujours ouvert sur l'évéché, avait fait installer un poêle, lui, la plume aux griffes, ne voyait pas la neige et n'entendait pas le vent. Le seul bruit qu'il perçût distinctement, c'était le bruit de certaines de ses pensées détonnant dans sa tête avec des éclats de tonnerre dans un ciel orageux. A ces moments fugitifs, mystérieux, formidables, il avait l'impression terrifiante d'un sillon fulgurant qui lui aurait labouré le cerveau, et malgré qu'il en eût, il portait la main à son front brûlant. Au milieu de ce travail, fiévreux, enragé, Goulazou, un matin du mois de mai, lui apporta une nouvelle qui l'anéantit.

— Eh quoi ! s'écria-t-il, ils ont renversé M. Thicrs?

— Ils l'ont renversé.

— Pourvu qu'ils n'essayent pas de renverser la République, à présent I

— L'archiprêtre Gaminade, sûr désormais du siège de Lormières, car Mk*" Butler vient de lui rendre le service de mourir, prétend que toute la France va s'em- [)loyer à ce renversement.

— La France!...

Soit fatigue après un labeur excessif, soit accable-

ment causé par la chute de l'homme en qui son patriotisme voyait le fondateur patient mais résolu d'un régime préféré, il s'affaissa dans son fauteuil.

A quelque temps de là, Févêque, arraché à sa besogne exténuante par les sollicitations de Goulazou et de Segondat, se promenait avec eux à travers les jardins où les fleurs avaient reparu, où les arbres de nouveau déployaient l'ombre douce de leurs branchages entremêlés. On montait, puis on redescendait les allées paisiblement et en silence.

— Tiens! s'écria Jourfîer s'arrêtant au bord de la brèche faite au mur de soutènement par les eaux de la Merlasse, les maçons ne sont pas venus aujourd'hui. Est-ce que, par hasard, le nouveau ministre des Cultes aurait donné l'ordre de ne pas continuer les réparations de l'évèché ?

— C'est impossible, cela. Monseigneur, puisque le travail est commencé, dit l'abbé Segondat.

— On pourrait bien ne pas se montrer très désireux d'être agréable à M^'' Jourfîer... Songez donc, un évêque républicain !...

— Nous sommes en République, pourtant.

— Si peu!... Le comte de Paris vient d'abdiquer entre les mains du comte de Chambord, et peut-être sommes-nous menacés d'une nouvelle Restauration.

Il se remit en marche ; puis, tout à coup, faisant un bond par-dessus des préoccupations politiques très pénibles :

— Alors, mon cher vicaire général, dit- il, vous pensez, à propos de ce dernier volume de V Histoire générale de V Eglise, qu'il méritait d'être détruit.

— Certains fragments que Votre Grandeur a eu la bonté de me lire, m'avaient un peu effrayé, répondit Segondat. Mais, en dépit d'une exaltation que ne laissaient pas prévoir les premières parties de l'ouvrage, peut-être vous êtes-vous montré trop sévère envers vousmême en anéantissant des pages qui vous ont coûté...

— Oui, certes, bien des nuits sans sommeil et bien

des jours sans repos. Mais qu'importent mes peines, mes efforts, mes sueurs! Ce qui importe, c'est que, lorsque notre esprit touche aux choses saintes, il accomplisse son œuvre avec sagesse, prudence, modération, respect. Si « le génie a le devoir de se mettre à genoux pour parler de Dieu », comme le proclame saint Basile, dans quelle prosternation n'aurais-je pas dû vivre, moi si pauvrement doué, si chétif, si disposé par un vice d'origine à la méconnaissance de Dieu 1 A Mireval, quand je commençai V Histoire générale, lUipert et Goulazou se tenaient à côté de moi, m'aidant de leurs conseils, m'étayant de heur appui. J'étais jeune d'ailleurs, et de quelle foi n'est pas capable la jeunesse 1 Aujourd'hui, j'ai perdu ces bénéfices des belles années passées au diocèse natal. J'éprouve des impressions encore, mais elles viennent toutes de la colère, de la vengeance, de la haine qui me tiennent, me possèdent, m'ont pénétré jusqu'aux os.

D'un geste violent il montra, par la brèche du parapet, la Merlasse, dont les eaux, sous les arches du pont de l'Evéché, avaient un clapotis très doux.

— L'autre jour, envisageant tous les points douloureux de ma situation et ne découvrant nulle voie pour échapper à ma torture atroce, j'ai eu envie de me précipiter.

Segondat et Goulazou, muets de terreur, lui saisirent les deux mains.

— Oh ! n'ayez pas peur, mes amis, ricanait-il, je n'en suis pas là.

Et, regardant l'abbé Segondat avec une fixité étrange :

— Monsieur le vicaire général, j'ai pu brûler le dernier volume de V Histoire générale de tEglise, ce qui est une preuve que Dieu ne s'est pas tout à fait retiré de l'évêque de Sylvanès. Mais je vous dois cet aveu : la grâce divine s'éloigne de moi un peu plus à chaque minute. Bientôt je serai seul. Demain peut-être, l'homme laïque, victorieux chez moi de toutes les

consécrations, aura emporté les derniers vestiges de l'homme ecclésiastique et l'aura aboli. Des fureurs me soulèvent, des doutes m'assiègent. Battu par tous les vents à la fois, je serai déraciné avant peu du sol de l'Église et porté je ne sais où. Les dernières pages écrites par moi, ces dernières pages que le ciel miséricordieux m'a permis de jeter aux flammes, n'avaient certes pas le souffle hardi que Lamennais, cette autre victime de Rome, sut faire passer comme un tourbillon d'orage à travers les Paroles d'un Croyant; elles n'en étaient pas moins un appel à la révolte contre la papauté, qui veut être toute l'Eglise par la grâce de la Compagnie de Jésus. A cette pensée, toute mon âme me monte aux lèvres pour maudire et mes deux bras se lèvent pour frapper. Je vous l'ai dit, il vaudrait mieux que je fusse mort I

Et, comme Segondat et Goulazou ne trouvaient pas un mot :

— Mon Dieul s'écria-t-il d'un élan désespéré, délivrez-moi dans votre justice, in Justifia tua libéra me!... Mon Dieu ! votre serviteur vous implore à genoux, accordez-lui le repos éternel, requiem œternam dona ei, Domine.,. Il n'en faut pas douter, si Dieu refuse de m'entendre et ne se hâte de me rappeler à lui, je deviendrai la cause de quelque grand scandale dans le monde. Toutes mes idées tendent à ma destruction, par la terreur qui m'obsède de ce que je puis devenir. C'est un reste de lâcheté. J'ai vu l'insolence exécrable de Rome, j'ai entendu parler son orgueil, « plus haut que les cèdres du Liban » , et une envie folle me pousse à proclamer ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu. Le clergé paroissial n'est rien, les évêques ne comptent pas, les Jésuites et le Pape sont tout. Voilà le fait véritablement monstrueux qu'il m'a été donné de toucher du doigt. Et vous me demandez de prendre mon parti de ce sacrilège, de m'accommoder de cette impiété I... Pour qui me prend-on?... Jusqu'à quelle honte, jusqu'à quel abaissement veut-on me traîner ?

— Monseigneur, articula gravement Segondat, si Votre Grandeur Je permet, je lui adresserai une^seule observation.

— Parlez !

— Votre vieux maître Coulazou, très affligé de vos souffrances, de votre martyre, pour employer une expression plus juste, craint que votre esprit un peu absolu ne soit pas fait pour les choses, hélas ! terre à terre de l'administration ecclésiastique. Vous auriez, dans votre si chère solitude de Mireval, continué à écrire sous l'inspiration de vos amis, que vous seriez resté le prêtre pieux et fidèle des premiers jours de votre ordination. Au lieu de continuer à planer dans le domaine si haut où vous avait porté d'un vol votre Histoire générale^ les circonstances ont voulu que vous fussiez appelé à exercer Tépiscopat et à vous mêler aux affaires intimes de l'Église. Or, Dieu, employant des hommes au service de ses autels, s'est contenté de leur montrer à tous le chemin de la perfection ; mais, j'en tombe d'accord avec vous, tous ne sont pas devenus parfaits. Il faut vivre avec les infirmités inséparables de la nature humaine, même quand on les rencontre là où, par des effets de la grâce, elles devraient le moins se trouver. A Rome, vous avez découvert des misères I Vous en découvrirez partout. Puisque votre âme, trop facilement offusquée, trop chatouilleuse, par une noblesse d'origine irrémissible est incapable de supporter le spectacle de nos chétivités, de nos laideurs, marque indélébile de la première chute, qu'elle déploie de nouveau ses ailes vers les horizons de l'idée, où elle vécut satisfaite loin des réalités fangeuses de la vie de chaque jour...

— Si je vous entends bien, c'est ma démission d'évéque de Sylvanès que vous me demandez?

— J'ose partager l'avis de M. le chanoine Coulazou... Monsaigneur, retournez au faubourg des Verriers, retournez dans votre maisonnette de la Nive, retournez au Bournat...

— Je ne puis,

— Votre fièvre se dissiperait à l'instant, mon cher Bernard, intervint Goulazou.

— Et l'Église ne serait plus exposée au scandale dont tout à l'heure vous la menaciez ! ajouta le vicaire général.

JouiTier arrêta sur lui des yeux furibonds.

— Vous, lui dit-il, vous êtes au moment de m'abandonner.

— Je n'hésiterais pas une seconde, Monseigneur, riposta Segondat, si, m'en rapportant à certaines de vos paroles, je pouvais vous croire capable d'abandonner l'Église.

Il salua et, sans attendre un geste de congé de son évêque, chose qu'il n'avait jamais osé auparavant, il prit sur un banc sa canne, son chapeau et s'en alla.

Vers les premiers jours d'octobre, un malin, deux ecclésiastiques s'entretenaient d'un ton très bas, en arpentant une petite salle du rez-de-chaussée de l'évèché. Cette pièce, dont la fenêtre unique donnait sur le passage étroit ménagé entre Saint-Patrice et les bâtiments de l'administration diocésaine, était fort obscure, et il aurait fallu de bons yeux au passant pour reconnaître, dans les deux prêtres chuchotant à travers la pénombre de cette manière de cave, l'abbé Raymond Segondat et l'abbé Augustin Goulazou.

— Alors, vous refusez de m'aider à le convaincre ? murmura le chanoine.

— Vous aider à le convaincre ! dit le vicaire général.

— Il s'est rendu plus d'une fois à vos bonnes raisons, à votre jugement... ^

— Lui s'est rendu ! Il ne se rend jamais qu'à son propre avis.

— Enfin, vous ne croyez pas la situation tenable?

— Je ne crois pas que le diocèse de Sylvanès puisse, sans un grave préjudice, conserver à sa iéte un évêque tel que M^' Jourfier.

— Chut ! ne criez pas si fort.

— Et pensez-vous que rien n'ait transpiré des colères, des révoltes de Monseigneur contre Rome ? J'ignore si le frère Amynthas, qui est un drôle fieffé, blotti derrière quelqu'un des contreforts de la Merlasse, a entendu Monseigneur se plaignant avec nous, se plaignant seul, car, l'esprit obsédé, il lui arrive souvent de s'interpeller lui-même à haute voix ; le fait est que les Jésuites et certains membres du clergé paroissial sont édifiés...

— Gomment 1...

— L'archiprêtre Gaminade, que j'ai dû aller féliciter hier de son élévation au siège de Lormières, m'a adressé ces paroles significatives, au moment où je le quittais : — « Il paraît que notre évêque est revenu de « Rome en un état d'irritation extrême. Si le Saint-Père « daigne ratifier le choix du gouvernement du maréchal « de Mac-Mahon, je tâcherai de rapporter de ma visite « au seuil des Apôtres d'autres sentiments que ceux {( de M^' Jourfier. »

— Et vous n'avez pas réprimé ces impertinences?

— Que pouvais-je dire? Fallait-il nier « l'état d'extrême irritation » de Monseigneur et, dès lors, m'exposer à mentir? Fallait-il convenir de cet état, et, pour le justifier, entrer en des éclaircissements dont les ennemis de Monseigneur tireraient parti contre lui? J'ai répondu à M. Gaminade par un salut très humble. J'ai préféré cela.. Mon cher Goulazou, avant que les Jésuites propagent à la sourdine ou fassent propager par le /{éveil de Sylvanès le bruit que Monseigneur ne vit plus en communi^)n parfaite avec Rome...

— Mais personni! ne saurait mettre en avani p/ncille folie.

— Vous n*avez pas pénétré le fond des haines religieuses. Il est des gens, ici, capables de tout oser contre Ms' Jourfier.

— Et pourquoi, grand Dieu t

— Il a voulu des choses justes, et il n'en faut pas davantage pour s'attirer l'animad version des méchants...

— Que faire ?

— Un devoir très pénible vous incombe : c'est de décider Monseigneur à donner sa démission. Si je me souviens bien de certain récit qui remonte aux premiers jours de nos relations, vous ne fûtes pas sans exercer quelque influence sur la volonté du chanoine Jourfier, le jour où le gouvernement lui proposa l'évêché de Sylvanès. Cette interventi*n à une heure décisive vous charge d'une responsabilité énorme. Que vous le vouliez ou non, vous êtes d'avance de moitié dans le scandale qui pourrait affliger l'Église de Dieu.

— Un scandale ?

— A. moins que votre afl'ection, votre nfl'ection paternelle, ne retienne votre fils dans cet essor de colère où il s'élève chaque jour davantage, nous assisterons à une chute retentissante. Monseigneur recueille ses forces dans le ressentiment, dans la haine, et ses forces, exaltées par un caractère turbulent réduit aux abois, éclateront avec une puissance inouïe. Ce sera un déchaînement de violences, d'invectives, de malédictions, où rien ni personne ne sera épargné. Dans l'ouragan de sa fureur, il ne s'en prendra pas aux rehgieux seulement; les évêques couards de France, les cardinaux rusés de Rome, le pape, complice de tous les despotismes qui pèsent sur le monde, l'Église enfin, toute l'Église essuiera ses attaques, endurera ses coups...

— Vous le calomniez. Sa foi...

— Je vous arrête. Sa foi justement, qui pourrait le sauver, le laissera périr, car elle n'est pas de bonne trempe. Il le sait, il me l'a dit : il est entré dans l'Eglise sans vocation. M g'" Jourfier a accompli des pro-

diges de volonté pour demeurer un prêtre honorable, un évêque honorable. Sa tenue chez Dieu constitue le triomphe de l'homme tel qu'on l'entend dans le siècle. Malheureusement, l'homme n'est que l'homme, et nous touchons au moment où il va nous être prouvé qu'il faut plus que le souci de sa dignité personnelle pour se maintenir dans l'Église, qu'il faut la grâce avec ses effets multiples et cachés. Emmenez Monseigneur loin d'ici.

— Il y a huit jours à peine, je l'invitais à me suivre à Mlreval.

— Que vous a-t-il répondu?

— Qu'on ne le déciderait pas à déserter le poste où la miséricorde divine l'a placé. Hier encore, je suis revenu à la charge : je croyais avoir un argument décisif à mettre en avant. Je vous ai dit que, depuis des années. Monseigneur avait confié à un architecte de Mire val le soin de lui bâtir un caveau de famille dans le cimetière de sa ville natale. Son dessein était de faire transporter dans ce petit monument très simple les cendres de son grand-père. Or, ce caveau est achevé, et Rupert, édifié par moi sur la nécessité d'attirer notre Bernard versMireval, m'a écrit que tout est prêt, qu'on n'attend que nous pour la cérémonie.

— Eh bien ?

— Eh bien, Monseigneur est d'avis que rien ne presse, qu'on verra plus tard.

Gomme Goulazou achevait, la porte de la salle basse s'ouvrit d'une brusque secousse et Jourfier so dressa sur le seuil.

— Devinez ce que je lis dans l'Opinion catholique^ qui m'arrive à l'instant? dit-il, martelant chaque syllabe par l'efTet de la rage qui le débordait. Écoutez cette phrase : — e Avant un mois, Henri V, entouré des € princes d'Orléans, parcourra à cheval les Ghamps- € Élysées et les boulevards. » — En face de la situation que des intrigues criminelles préparent à mon pays, il m'imcombe de ne pas différer d'une minute une obliga-

tion saci oe. Quand le roi de France aura repris possession du trône, me serait-il permis de déposer en terre chrétienne les cendres du conventionnel Jourfier? Goulazou, nous partirons demain pour Mireval. Envoyez une dépêche à Rupert.

Le lendemain vers les neuf heures du soir, Jourfier, Coulazou, Montagnol, arrivèrent à Mireval. Ils s'engagèrent dans l'Avenue du Ghemin-de-Fer, gagnant l'archiprêtré, où ils étaient attendus. La nuit était transparent^, tiède, et tout le faubourg des Verriers s'étalait clairement aux bords de la Nive, à la surface de laquelle erraient, par groupes blanchâtres, ces légères gazes de brume qu'octobre fait courir sur les eaux. Jourfier n'avait pas revu le pays natal depuis deux ans et il prenait plaisir à égarer ses yeux, demeurés avides de ces horizons si connus, en haut du côté du Bournat, où pointait une lune mince comme une feuille d'or, en bas du côté des fabriques, d'où s'élevaient des colonnes de fumée rougeâtre, par-ci par-là étoilées de grosses paillettes de feu.

— J'aime mieux Mireval que Sylvanès, dit-il haletant d'émotion.

— Gomment, c'est vous, monsieur Bernard? cria quelqu'un.

Un homme assis à la porte d'une masure, non loin de l'église de Sainte-Eulalie, venait de se mettre debout et accourait.

— Bonsoir, Jaluzet, bonsoir, mon ami! lui dit Jourfier.

— Alors, comme ça, monsieur Bernard, on vient revoir le pays?

— Oui, Jaluzet, on vient le revoir. Gela fait du bien.

— G'est le faubourg qui sera content!

Nos voyageurs n'avaient pas atteint le milieu du pont Jourfier, qu'ils entendaient des sabots clopiner derrière eux.

— G'est encore moi, monsieur Bernard... Excuse... Pardon...

— Qu'y a-t-il?

— Catherine assure qu'elle n'en dormirait pas de vous savoir à Mireval... et elle veut que je vous demande comme ça...

— Quoi donc?

— C'est que, voyez-vous... depuis qu'on n'a plus M. Thiers...il y a tant de gens qui ont perdu leur place... et...

— Et Catherine a peur qu'on ne m'ait chassé de la mienne?

— Voilà, monsieur Bernard.

— Dis à Catherine de dormir en paix... Je suis toujours évèque de Sylvanès.

Puis, d'un accent afiectueux, attendri :

— Je suis bien sensible, mon brave Jaluzet, à la touchante sollicitude de Catherine. J'irai moi-même la remercier.

Au moment où Goulazou se disposait à frapper à la porte du presbytère de Saint-Optat, Jourfier, très absorbé, murmura ces mots :

— Si, comme il est écrit dans saint Bernard, l'amour des pauvres est pour l'homme qui en est l'objet une preuve que « Dieu guide ses pas, ambulat in Christo », j'ai quelque espoir de ne pas être irrémédiablement perdu.

Il parlait encore qu'il était dans les bras de Rupert.

— Quelle joie de vous embrasser, Monseigneur, quelle joie 1 balbutiait le vieil archiprétre.

Jourfier ne trouva pas un mot. Us pénétrèrent dans la salle à manger, au rez de-chaussée.

— A table!... à table!... cria Rupert.

— Je n'ai pas faim, dit l'évêque.

Il demeurait debout, l'air étonné, regardant vaguement devant lui.

— A vous de réciter le Benedi'cite, Monseigneur, reprit l'archiprétre.

— Mon respectable ami, articula Jourfier tribtement'

que^vous me feriez plaisir de m'appeler « Bernard », comme autrefois, comme au temps heureux!

— Mon cher Bernard!... répéta Rupert très ému. Tandis que Montagnol, de ses dents de jeune loup,

dépêchait la moitié d'un poulet, que Goulazou avalait languissamment quelques cuillerées de potage, 1 évoque de Sylvanès, à petits coups, à très petits coups, buvait une tasse de thé, dans laquelle au préalable il avait trempé une mince mouillette de pain. Rupert qui, à six heures, avait fait sa frugale collation de chaque jour, passait son temps à regarder ses hôtes, attentif à leurs moindres mouvements, essayant de deviner leurs moindres besoins pour les satisfaire aussitôt. Dieu! comme il trouvait Jourfîer vieilli! Goulazou revenait de Sylvanès à peu près toujours le même, courbé, maigre, ratatiné comme devant; Jean n'avait pas changé beaucoup, peut-être ses traits anguleux s'étaient-ils un brin arrondis; mais Bernard, quelle mine I Ses cheveux gris, poussant dru, s'étaient éclaircis sur tout le pourtour du crâne et laissaient tomber, sur le front creusé de rides béantes, le long des joues desséchées, de rares mèches totalement blanches. Sur sa peau fortement bistrée , ces restes neigeux d'une crinière jadis touffue avaient, à la lueur des lampes, un éclat éblouissant. L'œil, dans l'orbite agrandi par le dépouillement général du masque, était demeuré beau, d'une limpidité, d'une fraîcheur, d'une jeunesse incomparables. C'était manifeste, toute la vie, toute l'âme s'était cantonnée là.

— Mon pauvre Bernard ! sanglota Rupert, trop faible à son âge pour résister à de trop violentes secousses intérieures.

— Voilà, mon cher archiprétre, ce que les Jésuites ont fait de moi, dit-il, devinant les pensées de son ami.

Et, brusquement, passant à des préoccupations qui l'obsédaient depuis sa descente de wagon : ■^ Tout est-il prêt?

— Tout est prêt.

LUCIFER i'»^

— Alors, l'exhumation des restes de mon graiidpère a eu lieu sans difficulté?

— Sans difficulté, ce serait trop dire...

— Quelqu'un a donc osé?...

— Le préfet, qui est nouveau et dont je soupçonne fort le républicanisme de fraîche date , a montré quelque velléité d'opposition; mais le maire de Mireval est intervenu, et l'obstacle s'est trouvé aplani.

— C'est donc un républicain, le maire de Mireval?

— Non, c'est un bonapartiste.

— M. Aristide Mouilleron, peut-être?

— Lui-même.

— Le quatre septembre au soir, comme le R. P. Cussol racontait à M^' Christian, en la blâmant, la conduite courageuse du maire de Mireval qui avait refusé d'acclamer la République et crié : Vive C Empereur ! ]q dis à l'évéque : — « M. Mouilleron est un honnête homme. » — Je ne me trompais pas.

— Puisque vous parlez de M*' Christian, vous ferez bien d'aller le voir demain, mon cher Bernard. Non certes que je le croie capable de nous créer des embarras pour la célébration d'une cérémonie funèbre que présidera un évêque, ancien membre de son chapitre, assisté d'anciens prêtres de son diosèce et du curé de sa cathédrale; mais j'ai des raisons de supposer qu'à la première nouvelle de votre arrivée ici, le R. P. Cussol, le T.R.P. Salviati, l'éternel Arthur Bourdinier de Luzernat se précipiteront vers l'évêché pour tenter quelque chose contre nous.

— Que voulez-vous qu'ils tentent?

— Ne m'avez-vous pas écrit de Sylvanès que vous teniez à célébrer ces funérailles réparatrices dans l'église de Sainte-Eulalie?

— Eh bien ?

— Eh bien! que feriez-vous si nos ennemis arrachaient à l'évoque un ordre qui fermerait au -cercueil de votre grand-père les portes de Sainte-Eulalie?

— Vous me demandez ce que jo ferais devant celte

provocation criminelle? Je lèverais la main, et le faubourg de& Verriers porterait le cercueil de mon grandpère dans le sanctuaire que j'ai desservi, où je me suis juré de le bénir aux yeux de tous.

— Ce serait un scandale épouvantable.

Jourfîer repoussa sa tasse et se leva. Puis, se croisant les bras sur la poitrine par un mouvement passionné :

— Pensez-\ous, monsieur Tarchiprêtre, que je me sois décidé à leparaître à Mireval pour y recevoir un affront? Yous me»trouviez changé tout à Fheure, et vos yeux sont devenus troubles à la vue des coups dont mon corps porte les marques de la tête aux pieds. S'il vous était donné de voir mon âme !

— Mon pauvre Bernard!...

— A vous entendre, ne croirait-on pas, en vérité, que vous ignorez mon crucifiement au-dessus de l'affreuse Merlasse, sur le roc sinistre de mon évèché I Vous n'avez donc pas lu mes lettres? celles de Coulazou? Faut-il vous redire ce que j'ai enduré à Rome? ce que je souffre à Sylvanès? Je conseille à mes ennemis d'y prendre garde. Au point d'irritation , de frénésie où leur poursuite de chaque jour m'a poussé, il n'y aurait rien de surprenant à me voir dépasser toutes les bornes. Les douleurs extrêmes, j'en fais l'expérience atroce, rendent l'homme à la nature, c'est-à-dire à l'instinct sauvage, qui s'affirme par tous les moyens à sa portée, sans nul choix et nulle hésitation.

— Et votre ordination, Monseigneur? interrogea sévèrement Rupert.

— Mon supplice m'a enlevé le sens de Dieu.

— Gomment, vous pourriez oublier que vous êtes prêtre ?

— Je pourrais l'oublier.

— Malheureux I

Coulazov et Montagnol entourèrent le vieillard, qui sanglotait. Jourfier les regardait tous trois, n'ayant pas Tair de comprendre. La rage brusque dont il avait été

saisi, en emportant son esprit jusqu'aux extrêmes limites de Iq déraison, avait du même coup emporté son cœur. Il demeurait là, insensible, indifférent aux larmes qu'il faisait répandre, car Coulazou et Montagnol, eux aussi, pleuraient. La grosse horloge de Saint-Ôptat détacha sur la ville endormie les douze coups de minuit. D'une main sûre, tranquille, impassible, l'évêque de Sylvanès prit un flambeau sur la table et marcha vers le fond de la salle à manger. Comme il allait en franchir la porte, Coulazou s'élança pour l'arrêter.

— Alors, mon cher Bernard, vous ne pensez qu*à vous? vous ne vous occupez que de vous?

— A qui voulez-vous que je pense? de qui voulezvous que je m'occupe?

— Il me semblait que Rupert, que votre neveu, que moi, nous comptions dans votre vie?

— Vous ne sauriez me suivre jusqu'où les hasards de la lutte peuvent me précipiter. Je le devinais du reste, en vertu de nos façons si différentes d'être, de voir, de sentir, de juger, une séparation devait s'im poser un jour. Séparons-nous.

L*archiprêtre eut la force de quitter son siège, et, ses deux bras tendus :

— Mais nous voulons vous sauver de vous-même, Monseigneur, s'écria-t-il avec le demeurant de sa voix.

— Me sauver 1

— C'est notre devoh*, il y va de notre honneur, à Coulazou et à moi.

— Dès cette minute, je me reprends tout entier, riposta l'évêque, qui désormais découvrait une offense sous chaque mot, et, quels que soient les événements de demain, n'ayez crainte, j'aurai soin de vous en dégager pour en faire peser toute la responsabilité sur ma tète. Je suffirai seul à la tâche qui m'a appelé à Mireval, et elle sera accomplie à la face de l'évêque Christian, à la facfc du jésuite Cussol, à la face des Congrégations réunies.

Il e'.rr K-î.) <i.-~ iii,iiii< (lui voulaient le retenir.

XXX Vil

Jourfîer ne put fermer l'œil. A l'aube, il sauta du lit. Bien que le sommeil — « le sommeil qui arrête par un nœud le fil de la douleur », comme dit Shakespeare, — ne lui eût apporté aucun soulagement, il semblait plus calme. Il s'habilla à la hâte, puis se précipita à genoux sur la margelle d'un prie-Dieu et récita le Te Deum, selon son habitude de tous les matins. Cette prière achevée, il prit son bréviaire sur un guéridon et lut ses Matines. De temps à autre, il déposait le livre à côté de lui et, tandis qu'il laissait errer à travers la chambre des yeux distraits, vides de pensées, ses lèvres inconscientes achevaient le verset d'un psaume à haute et très intelligible voix. Tout à coup, dans le morne silence du presbytère, il crut démêler de vaguer bruits. Peut-être Rupert, ou Coulazou, ou Jean, qui se levaient dans les pièces voisines. Au souvenir de l'archiprêtre, de son fidèle ami, de son neveu, la mémoire lui revint de ses cruautés de la veille, et, dans les dispositions pacifiques où le mettait une détente de son être qui lui procurait un repos très doux, il regretta ses emportements et se promit, en ce jour le plus difficile à la fois et le plus solennel de sa vie, de conduire toutes choses sans colère, avec la dignité d'un pontife, établi au sommet du sacerdoce non pour se préoccuper de lui-même, mais pour se préoccuper de Dieu.

Les bruits perçus s'accentuaient de plus en plus. Il parut à l'évêque qu'ils venaient non des profondeurs de l'archiprêtre, mais du dehors. Il bondit à sa fenêtre et l'ouvrit.

La rue des Glarisses était tranquille. Cependant, sur le pas des portes, des femmes, des enfants, à moitié vêtus, se tenaient, chuchotant, leurs faces curieuses tournées

LUCIFER 3GÎ$

versTexlrémitédelarue qu'un ressaut des murailles du presbytère ne permettait pas à Jourfier d'apercevoir. Que faisaient là ces gens? qu'atjendaient-ils ? Dans les brumes blanches du matin, rampant aux façades des maisons, un homme surgit là-bas, une manière de mendiant, en haillons, tête nue. Jourfier, à qui tous les \isages de Mireval étaient familiers, reconnut Jumard. Derrière lui se pressait une colonne populeuse d'ouvriers, à la débandade, sur trois, sur cinq, sur huit rangs. Que se passait-il? Les verriers s'étaient-ils soulevés par la peur du coup de filet fusionniste où des factieux rêvaient de capturer la République? Une chose, pourtant, surprenait notre évêque : en dépit des groupes très emmêlés, on allait au pas; puis, si on jasait bruyamment, ni Ma7'seillaise, ni Chant du Départ n'ébranlait les airs. Au balcon d'une fenêtre, vis-à-vis de l'archiprêtré, une jeune fille se signa. — C'est un enterrement, pensa Jourfier. — En effet, un drap mortuaire laissa voir ses larmes d'argent.

— Qui donc est mort, Jumard? demanda la jeune fille.

— Le vieux Jourfier, petite. Il y a longtemps de ça...

— Et où allez-vous?

— Au faubourg.

L'évêque de Sylvanès jeta un regard à travers la foule, vit un cercueil, puis, derrière ce cercueil, Rupert et Coulazou, en surplis, priant. Il se signa à son tour avec une émotion mêlée de terreur qu'aucun mot ne saurait traduire, et, ses mains se déliant de la barre de la fenêtre, il tomba de tout son long sur le plancher.

Quand le sentiment lui revint, Jourfier se traîna jusqu'à un canapé, au fond de la pièce, et s'y coucha à demi. Encore plein de la vision funèbre qui \enait de le terrasser, il était toujours en proie au vertige. 11 demeurait dans une immobilité parfaite, attendant la fin d'un état qui lui faisait connaître, mêlées à des intermittences de vie, les affres de la mort. Enfin les objets flottants, indécis autour de lui, se fixèrent, prirent une

36f) LUCIFER

forme, et sa pensée anéantie ressuscita. Dans la première lueur de cette pensée qui se levait illuminant peu à peu sa tête emplie de ténèbres,, se détachèrent avec un relief saisissant les deux prêtres en surplis, suivant Je cercueil de son grand-père, priant pour lui au milieu du faubourg des Verriers debout.

A la même seconde, la porte de sa chambre s'entrebâilla doucement. Jean Montagnol passa le bout du nez.

— Est-ce que vous souffrez, Monseigneur? demanda-t-il.

L'évêque essuya ses ycu^ qui ruisselaient encore à son insu, et, d'une voix ferme :

— Alors, vous voilà revenus?

— Je ne suis pas sorti, moi.

— Gomment 1 vous n'êtes pas allé au cimetière avec MM. Coulazou et Rupert?

— Je suis resté auprès de vous.

— Vous auriez été mieux placé dans le cortège qui accompagne votre aïeul à Sainte-Eulalie... 5 ns au fait, puisque vous vous teniez en faction près de moi, pourquoi n'êtes-vous pas entré dans ma chambre quand je me suis trouvé mal? Je dois avoir fait assez de bruit en tombant.

— Eh quoi! mon oncle, vous vous êtes trouvé mal? vous êtes tombé ?

— Il n'y a que vous, en une circonstance aussi pénible que celle qui nous a conduits ici, pour vous montrer tranquille comme je vous vois... En vérité, je me suis demandé souvent si vous êtes de ma famille.

— Je suis prêtre, Monseigneur, et, le jour de mon sous-diaconat, j'ai dit adieu à ma famille pour m'attacher exclusivement à Jésus-Christ.

— Et vous n'avez jamais senti le sang des Jourfier se révolter sous le joug ?

-- Je ne l'ai jamais senti.

Son oncle le regarda avec un étonnement dédaigneux. Puis, d'un ton glacé *

— Vous pouvez vous retirer.

— C'est que, Monseigneur...

— Que me voulez-vous encore?

— Je regrptte de ne pas être accouru au moment de votre chute... J'étais là cependant; mais il montait un tel tapage de la rue...

— Votre aïeul la traversait, la rue...

— ... Que je n'ai rien entendu... Puis, s'il faut tout dire...

— Je vous ordonne de dire tout.

— Une personne m'entretenait... et, comme cette personne me parlait de vous, Monseigneur, mes oreilles n'écoutaient qu'elle, n'entendaient qu'elle.

— Une personne?

— Elle est là, dans le corridor, espérant qu'il vous plaira de lui accorder une audience de cinq minutes.

— Le nom de ce visiteur matinal ?

— Le R. P. Gussol.

— Le R P. Cussol ! Gomment, il ose venir me poursuivre jusque dans le presbytère de Saint-Optat!

— Le R. P. Gussol a une communication à vous faire de la part de M^' de Mireval.

— Je refuse de prendre connaissance de la communication que m'apporte un tel intermédiaire.

— Elle est relative à la cérémonie...

— Je refuse I

— 0 Monseigneur, ômon oncle que j'aime, balbutia Montagnol, se précipitant aux pieds de l'évéque, je vous en supplie, je vous en conjure, veuillez accueillir les conseils pleins de sagesse...

— Les conseils des Jésuites I

— - Si vous connaissiez les Jésuites comme je les connais, vos préventions...

Jean Montagnol n'avait pas articulé ces mots, que Jourficr, le saisissant d'un coup de griffe, le plantait debout devant lui.

— 11 y a longtemps, lui dit-il, le brûlant de ses prunelles enflammées, que je flaire en vous la trahison.

Allez consommer votre crime. Vous êtes mûr pour suivre le R. P. Cussol, qui vous attend.

Il le poussa vers la porte violemment.

Le temps s'écoulait, et ni Rupert ni Coulazou ne reparaissaient. En entendant sonner neuf heures, Jourfier n'y tint plus ; il se remit à la fenêtre, inspectant longuement, minutieusement, à droite la rue des Glarisses, devant lui la Place de TEvêché. Personne. Il arpenta sa chambre à grandes enjambées, se plaignit de l'abandon où on le laissait; puis, pour tromper son impatience, il revint à la fenêtre. Deux ecclésiastiques, là-bas, sortaient des bureaux de l'administration diocésaine; ils allaient bras dessus bras dessous ainsi que de vieux amis. Rupert et Coulazou, sans doute. Tout en marchant, les deux prêtres, de seconde en seconde, comme à la dérobée, levaient vers lui des regards à la fois timides et provocateurs. Il reconnut le gros Arthur Bourdinier de Luzernat soutenant le maigre Marins Valette, très vieilli, très cassé... L'horloge de la cathédrale frappa un coup. Neuf heures et demie !

Jourfier acheva sa toilette rapidement. Il n'attendrait plus une minute, il se précipiterait au faubourg des Verriers. Il nouait sa ceinture, quand Coulazou et Rupert entrèrent. Ils se tenaient devant lui, tristes, accablés, muets. Jourfier les crut encore sous l'impression des scènes de la veille et éprouva un remords très vif des violences où il s'était emporté.

— Pardonnez-moi, monsieur l'archiprêtre, dit-il... En arrivant à Mireval, hier, j'avais la fièvre... Si vous saviez combien je suis touché ! Je vous ai vu, avec mon admirable, mon si cher Coulazou, répandre vos prières sur Je cercueil du conventionnel Jourfier... Ah! quel lien vous avez noué entre nous! Notre amitié ancienne n'était rien comparée à ramitié qui nous unira désormais. Aussi,^monaml, mon respectable et saint ami, me trouvez-vous disposé à vous obéir sur une parole, sur un signe. J'avais formé le dessein, en venant à Mireval,

LUCIFER 36y

après vous, après mes bons ouvriers du faubourg, de ne voir qu'un iiomme ici : le comte de Servies; mais vous souhaitez que j'aille rendre mes devoirs à M»' Christian... Je suis dans son diocèse, cela est convenable... Partons pour l'évêché.

— Vous ignorez donc ce qui se passe, mon cher Bernard?

— J'ignore tout.

— M. de Luzernat m'assurait, il n'y a qu'un instant, vous avoir dépêché le R. P. Gussol pour vous signifier les résolutions de M^' de Mireval.

— Que sont, je vous prie, ces résolutions?

Sa voix, attendrie par l'émotion qui l'avait traversée, reprenait l'âpre rudesse des mauvais jours.

— N'oublie pas au moins, Bernard, intervint Coulazou, effrayé et le tutoyant pour la première fois depuis son épiscopat, n'oublie pas que tu as promis à notre Rupert de lui obéir non seulement sur une parole, mais sur un signe.

— Enfin, me dira-t-on ce qu'a résolu contre moi l'évêque de Mireval!

— M^' de Mireval a donné Tordre au desservant de Sainte-Eulalie-sur-Nive de refuser l'entrée de son église au cercueil de votre grand-père.

— Et l'église est fermée ?

— Elle est fermée.

— Cela devait arriver. Il était écrit que les Jésuites iraient contre les Jourfier jusqu'au bout de leur implacable haine. Je cours de ce pas à l'évêché. Nous verrons si Mk' Chritian maintiendra ses prohibitions.

— Vous ne trouverez personne à l'évêché, dit l'archi prêtre. Monseigneur a quitté Mireval ce matin à sept heures.

— Le lâche I... Je cours alors au faubourg des Verriers.

— Je m'y oppose I s'écria Rupert, se plantant contre la porte.

— Oui, nous nous y opposons! répéta Coulazou.

Et, d'un saut, il se plaça à côté de l'archiprêtre.

— Vous vous y opposez 1 ricana Jourfier formidablement.

Sa main, chargée de l'anneau pastoral, avide comme la griffe d'un fauve, s'allongea vers Rupert.

— Si vous osez me toucher, articula le vieillard tout blême, pour la première fois de ma vie je croirai bien véritablement que Dieu vous a abandonné.

Jourfier, dompté dans sa rage, recula.

— Alors, que voulez-vous que je fasse ? interrogeat-il, égaré.

— Si vous daignez m'écouter, Monseigneur, répondit Rupert, je vous exposerai un plan concerté avec Coulazou qui vous donnerait une satisfaction suffisante, et aurait l'avantage inappréciable d'éviter tout conflit entre l'évêque de Mireval et l'évêque de Sylvanès. Quand j'ai pris ma part de responsabilité dans vos revendications de famille, j'ai cru ces revendicationb justes, légitimes, ex, à cet égard, mes idées n'ont pas changé. C'est vous dire que les défenses de M^"" Christian ne m'ont pas moins atteint que vous. En les connaissant de la bouche du desservant de Sainte-Eulalie, au lieu de rien tenter par moi-même, devenu suspect, je suis allé chez M. de Servies, qui, grâce aux affaires de la fusion royaliste, vit avec notre évêque, détaché désormais de l'Empire, sur le pied d'une intimité étroite. J'espérais voir le comte s'interposer entre M^^" Christian et vous. Malheureusement, M. de Servies, à qui les entrevues du Comité Changarnier avec le comte de Chambord à Saltzbourg, ne laissent plus de repos, est parti ce matin pour Paris.

— Encore un qui fuit.

— Livré à mes seules forces, j'ai marché vers l'évêché. C'est alors seulement que j'ai appris de MM. de Luzernat et Valette le départ de notre évêque pour une destination inconnue, et que j'ai reçu de leurs mains la circulaire m'enjoignant, comme aux autres curés de la ville, de repousser les cendres de Philarète Jourfier, si elles venaient à être présentées à la porte de Saint-Optat.

LUClFEtt 371

— Et vous vous rendrez à celte injonction monstrueuse?

— Que Votre Grandeur veuille bien me permettre de poursuivre... Voyons, Monseigneur, pourquoi étes-vous venu à Mireval? Si je m'en rapporte aux termes de vos lettres, vous n'aviez qu'un but en entreprenant ce voyage : arracher les restes de votre grand-père à une sépulture honteuse et les déposer en terre sainte, après les avoir bénis de votre main. En quoi, je vous le demande, les ordres donnés par M^' Christian peuvent-ils contrarier vos projets? Assurément, moi qui sais quel grand honnête homme fut Philarète Jourfier, j'aurais désiré en son honneur un service religieux solennel, et quand, au petit jour, avec le faubourg des Verriers, je faisais porter le cercueil à l'entrée de la maison où il mourut, afin de commencer par le commencement les funérailles dont le frustrèrent les hideuses passions de son temps, 'e ne doutais pas de trouver ouverte à deux battants la porte de Sainte-Eulalie. Mais, hélas! dans notre petit coin si retiré de Mireval, nous recevons le contre-coup des changements déjà accomplis à Paris et des événements qu'on nous y prépare.

— Vous croyez, alors, qu'en ceci il se mêle de la politique ?

— Peut-être M»' Christian attend-il de Henri V le pallium d'archevêque, que l'Empire lui avait promis.

— Et un ecclésiastique de votre caractère peut se résigner à obéira un tel évêquel

— Il est mon évéque.

— Eh bien ! moi, si j'avais éprouvé quelque hésitation à revendiquer aujourd'hui même pour mon grandpère le service religieux solennel dont vous parlez, vos révélations sur les motifs peu honorables qui ont déterminé, en ce qui concerne ma présence ici, la conduite de l'évêquo Christian, me décideraient à passer outre à ses décisions quelles qu'elles soient. Je...

— Mon cher Bernard, intervint vivement Coulazou, Kupert n'a pas fini de t'expliquer notre plan.

— Achevez, monsieur Farchiprêtre.

— L'avis de Goulazou, mon avis, reprit le vieillard, étaient qu'avec les ouvriers des fabriques invités par moi à venir au-devant de Votre Grandeur, nous allassions faire la levée du corps au faubourg des Verriers. De là, nous nous dirigerions vers le cimetière en psalmodiant le Miserere... Le passage du cercueil de votre grand-père à travers les quartiersdela ville où son souvenir est demeuré vivant, en plein midi, précédé de l'évêque de Sylvanès, de l'archiprétre de Saint-Optat, du chanoine Goulazou, du prêtre Jean Montagnol, enveloppé d'un cortège immense d'amis, sans préjudice de l'absoute au cimetière, que Votre Grandeur donnerait pontifical ement, constituait à nos yeux une réparation...

— Non, non! Que dirait-on à la Résidence Saint- Ignace, si Philarète Jourfîer, après avoir quitté le cimetière pour venir chercher dans une église une bénédiction qui le relève publiquement de l'ignominie, devait regagner sa dernière demeure sans avoir obtenu la messe de Requiem dont il a besoin, que j'envie pour lui depuis le jour de mon ordination?... Messieurs, mon esprit se meut librement au-dessus des préoccupations qui assiègent les vôtres. Je vous l'avoue, dans la situation extrême où l'on me place, les défenses de l'évêque Ghristian ne me touchent pas plus que ses ambitions. J'ajouterai que je me sens, pour les uns et pour les autres, un égal mépris. G'est vous dire que, puisqu'il a plu à Dieu de me mettre en main la force nécessaire pour briser les obstacles qu'on m'oppose, je les briserai.

— Vive Jourfîerl clamèrent mille voix au dehors

— Monsieur Farchiprêtre, le peuple du faubourg est fidèle au rendez-vous que vous lui avez vous-même assigné. Faut-il me mettre à sa tête et aller forcer les portes de Sainte-Eulalie ? Décidez I

— Alors, réellement, vous seriez capable?...

— Voulez-vous que je refuse la bataille où les Jésuites me convient?

— Vous ne réfléchissez pas qu'en l'absence de l'évô-

que de Wireval, les vicaires généraux, qui vous surveillent, sont ^ens à prévenir les autorités de la ville, et que vous laarchez peut-être à un conflit sanglant entre les troupe&.de la garnison et les ouvriers du faubourg^.

— Je VOL s ai parlé d'une bataille, il me semble.

— Vous n'êtes pas un prêtre.

— Je suis un homme.

— Vive Jourflerl repartirent les voix de la rue.

— Je veux sortir I dit-il faisant un pas vers la porte, contre laquelle rarchiprêtre se tenait toujours adossé.

— Deux mots seulement, balbutia Rupert, et je vous laisse le passage libre. Aussi bien mes forces sont épuisées. J'ai quatre-vingt-deux ans... Je ne puis supporter la pensée qu'un sanctuaire de cette ville devienne le théâtre de je ne sais quelle lutte sacrilège entre un évôijue et des soldats, et je vous abandonne la cathédrale pour y célébrer votre messe de Requiem. Je convaincrai les vicaires généraux...

— 0 monsieur l'archiprêtre, merci I

— Vous ne me devez de remerciement d'aucune sorte, car je n'accorde rien, n'ayant pas le droit canonique d'accorder quoi que ce soit. Dieu m'en est témoin, en cette circonstance, la plus douloureuse de ma vie, je cède à la menace d'un scandale qu'il m'importe d'épargner à l'Eglise à tout prix... Maintenant, ne soyez pas surpris de ne me trouver à côté de vous ni au faubourg, ni à la cathédrale, ni au cimetière...

Le vieillard parlait encore, que Jourfîer, emporté par son idée fixe comme par un tourbillon, s'était élancé à travers la porte ouverte, se précipitant vers Saint- Oplat

Un quart d'heure après, Tévêque de Sylvanès, en rochet, en caraail, la croix d'or très apparente sur la poi-

trine, se montra sous le porche de la calhédralo, accompagné du seul abbé Goulazou.

— Vive la République 1

Jourfier arrêta ses regards sur Jaluzet, snr Bélugou, sur Jumard, se démenant parmi les groupes des verriers, et, d'une voix forte :

— Mes amis, dit-il, nous n'allons pas à une fête, nous allons à des funérailles. Si vous voulez honorer mon grand-père, je vous demande de vous recueillir et de prier.

11 fit un geste. Tout le faubourg, auquel s'étaient joints bon nombre de pauvres et par-ci par-là quelques bourgeois de la ville, défila silencieusement devant lui. Par la rue des Chantres, l'/Vvenue-Colbert, le long cortège arriva dans le jardin de l'abbé Goulazou. Le cercueil avait été déposé à l'entrée de l'ancienne Fabrique Jourfier, contre la grande porte charretière, dont les plantes grimpantes disparaissaient sous de noires draperies. L'évéque de Sylvanès demeura fixe, muet. Goulazou, deux fois» eut beau lui offrir l'aspersoir dégouttant d'eau bénite, il ne vit rien, en proie à une douleur qui avait anéanti sa pensée. Enfin, il murmura quatre mots latins, aspergea le cercueil, et, d'un élan de voix qui fut un sanglot, entonna le Misere?'e...

La cathédrale était ouverte à deux battants, et la foule s'y engouffra tranquille, recueillie. Pas une parole dans les groupes. Sans rien connaître du combat que Jourfier venait de soutenir contre l'archiprêtre Rupert, sans rien savoir des dangers où une réquisition de l'autorité ecclésiastique à l'autorité militaire pouvait exposer chacun, on aurait dit que ce peuple assemblé avait la pleine conscience de la grandeur tragique des scènes où il était mêlé et qu'il se tenait prêt à tout événement. Gette attitude digne et résolue enthousiasma Jourfier, qui considérait une lutte comme possible, qui, dans l'affolement de ses idées, ne la redoutait peut-être pas.

— Mes verriers du faubourg sont admirables, dit-il à Goulazou, en entrant dans la sacristie de Saint-Optat

pour y dépouiller le camail, le rochet et revêtir Taube et la chasuble.

Puis, d'un ton brusque :

— Me direz-vous ce qu'est devenu Jean?

— Je l'ignore. Avant d'aller au faubourg, je suis entré dans sa chambre pour le prévenir. Il n'y était pas.

— 11 aura à me rendre compte de sa conduite. A présent, nous avons besoin de lui. 11 nous le faut pour la messe. Vous prendrez la dalmatique de diacre, et Jean celle de sous-diacre.

— Peut-être est-il rentré. Je vais voir.

Comme il gagnait la porte de la sacristie, Jourfier poussa un cri. Coulazou se retourna.

— Qu'avez-vous, Monseigneur?

Jourfier, montrant une lettre qu'il venait de trouver sur le vestiaire au moment de revêtir Tamict :

— Qui a porté cela ici?

Un gros bonhomme pelotonné dans un coin un des sacristains de Saint-Optat sans doute, s'avança, et soulevant son bonnet de soie crasseux :

— C'est le frère Amynthas qui a porté ce papier. Jourfier déchira l'enveloppe et lut :

« Monseigneur,

(( Quand ce mot vous parviendra, je serai déjà sur le « chemin de Rome. Dieu m'appelle à consommer ma « vocation dans une maison religieuse, et j'obéisà Dieu.

(( Je demeure votre fils en Notre-Seigneur Jésus- « Christ.

< Jean Montagnol, prêtf^e. »

Jourfier avait jeté l'amict sur ses épaules; innis quand il voulut en nouer les cordons, ses mains eurent de tels tremblements qu'il dut attendre une minute pour se remettre.

— Je crains bien que les Jésuites ne m'aient blessé à mort, celte fois, murmura-t-il.

Coulazou n'eut pas un mot. Il gravît les quatre degrés du marchepied où son cher Bernard se tenait debout, inerte devant les vestiaires ouverts, et l'aida à s'habiller pour l'autel. Jourfîer se laissait faire, levant les bras pour revêtir l'aube, courbant la tête pour passeç l'étole croisée, sans avoir la moindre conscience de ses mouvements. Comme le vieux chanoine lui présentait la chasuble, un bruit énorme, pareil à quelque terrible ouragan qui serait violemment tombé du Bournat sur la ville, emplit la cathédrale. L'homme au bonnet crasseux eut un saut de carpe et disparut. Que se passait-il? Arthur Bourdinier de Luzernat et Marins Valette avaient-ils soulevé contre le cadavre du conventionnel Jourfîer le régiment d'artillerie en garnison à Mireval et était-cfe le canon qui grondait? Notre évêque, dont le cerveau surexcité était tout à des pensées sinistres, saisissait sa barrette, la plantait sur sa tête, se disposant, le premier, à faire face à l'ennemi, quand le préposé à la sacristie tentra le visage bouleversé.

— C'est Jaluzet, Bélugou, Jumard et bien d*autres, pleurnicha-t-il, qui ont enfoncé les portes des tours et donné le branle aux trois cloches et au bourdon de Saint-Optat.

— Ils ont bien fait, articula Jouriier.

Et, précédé de Coulazou, il rentra dans la cathédrale, aux éclats retentissants des cloches déchaînées, aux rugissements sourds du bourdon, dont tout frémissait, les fenêtres à vitraux de l'édifice, ses colonnes géminées, ses voûtes, ses murailles jusque dans leurs fondements. Les chantres cathédraux manquaient au lutrin. Jourfier se contentant d'ailleurs du chant des cloches qui n'éveillait pas seulement les échos de la cathédrale, mais les échos de la Nive et du Gavet jusqu'au col de l'Ermitage et jusqu'au plateau du Bournat, Jourfier se résigna à dire une messe basse. En lisant Vlntroït, sa voix sonore, bien timbrée, eut comme deux ou trois soubresauts d'intime satisfaction. Certes, les paroles que l'Église met dans la bouche du prêtre à VOf^

fice des Morts ne sont guère faites pour inspirer la joie; pourtant, en dépit des coups dont son âme saignait, peut-être à cause de ces coups mêmes, le célébrant ne savait se défendre dans une certaine mesure d'être joyeux. Son orgueil, son implacable orgueil, avait eu raison d'obstacles accumulés; il triomphait au bout du compte, et il n'était pas maître de ne pas le laisser voir. La messe terminée, il se recueillit devant le tabernacle. A quoi pensait-il? que méditait-il? Pourvu qu'il ne cherchât pas les premiers mots de quelque harangue vengeresse, mots qu'il lancerait à la foule des ouvriers du faubourg comme autant de brandons pour y mettre le feul Coulazou, suunt l'agonie, le rejoignit sur le marchepied du maîre-autel, et se penchant vers lui :

— Monseigneur," c'est le moment de l'absoute.

— Vous avez raison, mon ami, répondit-il d'une voix très douce.

Le vieillard, ravi, comme obéissant à une obligation de SOI? rôle d'acolyte, le saisit au manipule et l'attira vers le côté gauche de l'autel, le côté de l'Évangile. Là, il le dépouilla de la chasuble et le revêtit de h chape noire à galons d'argent. Jourfier, insensible, momifié, se laissait faire. Coulazou lui présenta la mitre de lin, la mitre blanche, la mitre de deuil, apportée de Sylvanès. L'évêque baissa la tête d'une inclination machinale et la releva. 11 était d'une pâleur mortelle. Il descendit les degrés de l'autel, marchant vers le cercueil déposé sur des tabourets de chêne, à trois pas de la balustrade du chœur, dans la large allée médiane de Saint-Optat. Un bruissement énorme s'éleva de toutes les parties de la cathédrale. Les assistants éloignés, en poussant des exclamations sympathiques, grimpaient sur les chaises, se hissaient sur les piédestaux des colonnes pour mieux voir, mieux admirer M^' Jourfier. Lui s'avançait lentement, très lentement, les traits apaisés, les yeux vpilés à cJemi par les paupières, toute la face en repos. Enfin, ses pieds touchèrent le premier tabouret de chêne. Les restes de son grand-père étaient là, devant lui. Gomme

sous la porte charretière du faubourg des Verriers, il regarda, il regarda longtemps. Soudain, des larmes, de grosses larmes apparurent au bord de ses cils ex mouillèrent ses joues. Des sanglots éclatèrent dans la multitude silencieuse, consternée.

« Mon Dieu 1 murmura notre évêque d'un grand eiïort, mon Dieu! ne jugez pas votre serviteur, non inlresin judicium cum servo tuo, Domine... n

L'émotion qui le brisait ne lui permit pas de continuer cette prière. Il encensa, aspergea le défunt, selon les prescriptions du Rituel, puis, sous la surveillance de Coulazou, l'aspersoir passa de main en main.

L'interminable défilé du faubourg et de là ville, car le branle-bas des cloches avait fait accourir tout Mireval, l'interminable défilé achevé, vingt bras robustes enlevèrent le cercueil, et, le bourdon tonnant toujours dans les airs, on sortit processionnellement de Saint-Optat. On allait au pas. On s'arrêtait de temps à autre pour permettre aux porteurs de se relayer. On aborda la route du Puy, sur laquelle ouvre la porte du cimetière de Mireval. On entra. Le recueillement avait été profond durant le parcours; mais, en touchant la terre des morts, les hommes, les femmes furent saisis, demeurèrent figés. Jourfier, lui, qui avait cheminé un peu courbé, pliant tout ensemble sous le faix de sa pensée et de sa douleur, se redressa de la hauteur de sa taille et marcha hardiment vers une mignonne maisonnette blanche toute neuve, le caveau édifié par ses soins. Coulazou ne put le suivre, incapable des rapides enjambées où il venait de s'emporter tout à coup. Le malheureux chanoine se pressait, mais les groupes nombreux l'obligeaient à des circuits sans fin. — Si Bernard était au moment de commettre quelque nouvelle imprudence, pourrait-il If'-retenir? arriverait-il à temps? — Il venait détourner an dernier paquet de gens, et sa maiu, avide de s'emparer du bras de son « enfant » pour Ve maîtriser, le touchait presque, quand Jourfier, déjouant ses calculs, dédaigneux de ses peurs, insensible aux an-

LUCIFEtt 379

goissos d'une amitié qui, si on songe au caraclère de Coulazou, n'était rien moins qu'héroïque, gravit trois marches à l'entrée du caveau de sa famille, et, faisant face à la foulo, élova la xn'w brusquement.

« Mes amis,

<( Peu d'entre vous ont connu l'honnête homme au- (' quel nous faisons ces funérailles solennelles, et je (( veux, avant de nous séparer, vous dire quelques mots « de Philarète Jourfier, et du môme coup vous ouvrir « Tesprit sur le véritable sens de cette cérémonie. Après « avoir donné, comme un prodigue, sans les compter, « ses jours et ses nuits au soin de la chose publique, « avoir travaillé de toutes ses forces au triomphe d'une « Révolution considérée par lui comme le plus noble, le « plus juste, le plus nécessaire mouvement politique qui « fût jamais, Philarète Jourfier, la lutte une fois termi- « née, une fois éteints les conflits sanglants d'où notre « pays devait sortir nouveau et régénéré, était revenu « s'asseoir au foyer familial. Ayant combattu des com- « bats de géants, où périr n'était rien, où vaincre était « tout, le conventionnel Jourfier, en attendant le béné- « fice pour tous de ses durs travaux, croyait avoir le « droit désormais de se reposer au milieu des siens dans « la paix du devoir accompli. Mais ce n'est pas aux (( grands travailleurs que la paix fut jamais réservée. « Elfroyable misère de la vie d'ici-bas! ceux qui ont le « cœur assez ferme pour mettre la main à quelque haute (( entreprise ne connaîtront jamais la paix.

« Une nuit, vers 1816, les gendarmes forcent la porte « de la chambre de Jourfier, l'arrachent des bras de sa « famille, tout entière debout pour le défendre, et le « traînent à la queue de leurs chevaux, chaînette aux <( poings, jusque par delà la frontière laplu.s proche, en '< E«;pagne. Telle était la volonté du roi Louis XVIll, m acharné, sous le prétexte qu'ils avaient tué son frère

« Louis XVI, à vider la France de tous cpux qui, au prix « de leur sang, venaient de la faire la plus grande des « nations, en la créant la nation initiatrice del? îlignité « humaine, la nation par excellence de la libertf

« Mais déraciner le conventionnel Jourfier du sol de « la patrie, c'était lui porter le coup fatal. En vain cet « homme de fer, qui avait pu traverser la fournaise de « la Révolution sans y être entamé, se raidit-il de tous « ses muscles, de toute son âme, pour supporter l'atroce « supplice de l'exil, sa nature héroïque y succomba. Ne K tenant plus à sa torture, affamé de la France, sentant K d'ailleurs qu'il a peu de temps à vivre, par une jour- « née froide d'hiver, il quitte Puycerda, le lieu de sa « retraite, franchit les monts, tire droit vers Mireval et « tombe à l'improviste dans le faubourg des Verriers. « Il goûte la joie de revoir les siens, de toucher de tout « son être ravi la terre natale, mais, ce peu de miel « savouré, comme il est écrit aux Livres Saints, il « s'afTaisse et meurt, gustans, gustavi paululum melliset « ecce morior. »

Notre évêque, dont la voix s'était obscurcie en articulant cette dernière phrase, s'interrompit un moment. Il reprit :

(( Messieurs, la persécution dont Philarète Jourfier « venait de périr victime ne devait pas s'arrêter là. Les « gendarmes de l'année précédente reparurent au fau- « bourg, et, toutes les précautions ayant été prises, mal- « gré les ouvriers des fabriques, contenus non sans peine « par la force armée, on s'empara du conventionnel « mort comme on s'était emparé du conventionnel « vivant, et on le jeta à la fosse des suppliciés.

« Ce rapt monstrueux, fait à une famille à laquelle on « dérobait sa chair, son honneur, a été commis à Mirece val 1^ 29 janvier 1817. Et croiriez-vous que,, sauf les (( travailleurs des bords de la Nive prêts à s'insurger, « — le peuple conserve dans ses entrailles profondes « le sens divin de la justice, — il ne s'éleva pas un

« homme dans celte ville pour protester contre i'atlen- « tat dont on la rendait témoin 1 Mais, à défaut de laïques « pour disputer à la froide vengeance d'un roï le càda- « vre de Jourfier, à quoi étaient occupés, î\ ce moment « tragique, et l'évéque et les prêtres de Mireval? N'est- « ce pas un des privilèges sublimes du clergé, aussi « haut que l'on remonte dans la civilisation chrétienne, « d'avoir fait siens tous les morts? Messieurs, j'éprouve « un vif chagrin à le reconnaître, quand l'État était « atroce, l'Église demeura indifférente. Le roi avait dé- « fendu à l'évéque, aux prêtres de Mireval de bénir « le cercueil du vieux conventionnel, et l'évéque, fai- « sant litière de la grandeur de son sacerdoce, et les « prêtres, humiliant jusqu'à la honte la dignité supé- « rieure de leur caractère, avaient obéi. Je ne préten- « drai pas que Philarète Jourfier eut des sentiments « religieux très profonds; il avait aspiré à pleins pou- « mons l'air de son siècle, et l'on sait que les plus soli- « des tête? tournèrent à cet air, gros des premiers souffles « de la Révolution. Mais si cet homme, dont on connais- « sait le grand cœur, avait été peu vu dans les églises, « chacun ici pouvait témoigner de la constante noblesse, « de la constante générosité de sa vie, tout entière dé- « vouée à ses chers ouvriers du faubourg, à quiconque « avait besoin, souffrait dans l'étendue du pays céve- « nol. Cette bienfaisance toujours en éveil n'aurait-elle « pas dû toucher l'autorité ecclésiastique, lui commu- « niquer la force de se révolter contre une injonction « barbare et la décider à accorder l'honneur des funé- (( railles chrétiennes au conventionnel Jourfier? Et puis, « en se plaçant à un point de vue plus étroitement reli- (( gieux, qui dira ce qui avait pu se passer dans l'àme « du grand patriote de Mireval, durant la longue ago- « nie de son exil? Sait-on si Dieu, le Dieu du pardon, « Deus indulgentïarum, ne lui apparut pas, ne le con- « sola pas sur cette terre d'Espagne où, pendaijt huit « mois, il fut condamné à se brûler les pieds? Pour moi, « qui éprouve chaque jour jusqu'où est capable d'aller

« la bonté infinie de Dieu envers sa créature, j'en ai la « conviction bien ferme, lorscjue le proscrit tomba au « seuil de sa maison, il avait reçu miséricorde, mise- « rator et misericors Dominus. »

Jourfier allongea ses mains vers le cercueil.

« 0 mon grand-père, ô martyr d'une cause trois fois « sainte, la cause des petits et des déshérités, soyez « béni de toute l'abondance de mon cœur de pontife, « de toute la tendresse qu'un père bien-aimé sut m'ins- « pirer pour vous dès le berceau. L'apaisement a été « long à venir à vos cendres; mais Dieu, quand il soufc( frait l'affront qui leur était fait, se réservait de pa- « raître un jour dans sa gloire et de retirer lui-même « votre dépouille de la bassesse et de la réprobation « pour la placer dans le respect et dans l'honneur. 0 <( profondeur insondable de la prévoyance divine! tan- « dis qu'on vous traînait à l'ignominie, ce Dieu qui, j'en « suis certain, vous avait visité sur votre calvaire de « Puycerda, ce Dieu dont les desseins sont cachés, Deus <( est absconditus^ ce Dieu qui, aux termes du Psalmiste, « n'est pas seulement infiniment miséricordieux mais « patient, patiens et multum misericors^ ce Dieu que « vous avez entrevu et que j'aime de toute la puissance « de mes entrailles, préparait dans votre race un prête tre, et il prenait soin de l'élever assez haut pour que, « l'heure de la réparation venue, il pût remplacer à lui « seul tous les prêtres qui vous avaient manqué.

« Maintenant, reposez en paix, ô mon grand-père ! « Bientôt votre petit-fils ira dormir à vos côtés. Lui « aussi, dans une sphère plus haute que la sphère liu- « maine, a combattu pour la justice, et, malgré des a blessures par où son sang s'épanche à flots, il s'efforce <( encore au combat courageusement. Mais, il le sent, « il va succomber à son tour. Vers quelque point de « l'horizon que se portent mes yeux, vers Rome, vers « Paris, le ciel s'obscurcit toujours davantage, et les « efforts des vivants ne semblent pouvoir rien désor-

LUCIKEn 383

« mais contre la nuit qui nous envahit do loiito» parts. « Heureux ics morts, beati rnorluif car ils ne verront « pas la sainte ÉgWsG catholique humiliée sous le joug « de ses pires ennemis, car ils ne verront pas le roi « dont on nous menace fouler aux pieds ce que nous «K avons voulu, ce que nous aimons, ce qui nous tient « au cœur plus que la vie. »

— Vive la République 1 crièrent les assistants levant les bras par un geste formidable.

Dix minutes après, chacun regagnait sa maison ; les cloches se taisaient dans les tours de la cathédrale; Mireval retombait dans sa tranquillité somnolente de chaque jour.

Cependant, en entrante l'archiprêtré de Saint-Optat, Jourfier et Goulazou furent surpris du silence qui y régnait. Le long des corridors, les portes étaient fermées. On aurait dit le presbytère abandonné. Un domestique leur annonça que le déjeuuer était servi.

— Nous partirons dans une heure, dit l'évêque au chanoine.

Celui-ci le regarda anxieusement.

— Que me voulez-vous?

— Monseigneur, il vous faut manger quelque chose... Vous n'avez rien pris hier au soir, et... .

Il osa s'emparer de sa main; puis, l'entraînant vers la salle à manger:

— Soyez bon pour Rupert, qui vous aime... malgré tout. D'ailleurs, son grand âge...

— Soit, interrompit-il, plus ému qu'il ne voulait le laisser paraître.

Deux couverts seulement étaient mis sur la table.

— Et M. l'archiprêtré? demanda Jourfier au moment de s'asseoir.

— M. l'archiprêtré est parti pour Rozières, répondit le domestique.

— \\ est parti f...

Il se tourna vers Goulazou.

— Déjeunez en paix, lui dit-il. Pour moi, j'ai promis à Jaluzet d'aller voir sa femme avant mon départ- Je trouverai chez Catherine Jaluzet un morceau de pain qui me pèsera moins que celui d'ici. Vousjme prendrez au faubourg, en passant.

Au premier bruit que Henri V, « son auguste maître » , allait enfln venir occuper le trône de sa race, le marquis de Pierrefixade, qui vivait fort retiré dans son castel en ruines, derrière Saint-Patrice, était sorti de ses lierres, de ses pierrailles, et, d'un vol superbe de hibou joyeux, avait pris son élan vers la ville. Ce hobereau, en qualité d'officier de la garde royale, s'était jadis comporté vaillamment en Espagne avec le duc d'Angoulême et, plus tard, à Paris, durant les sanglantes journées de Juillet, et il voulait au plus vite voir le R. P. de Lunaraye pour connaître de sa bouche si son devoir de gentilhomme ne lui commandait pas de ressaisir l'épée et de courir frayer au Roy une route vers sa capitale. Le Jésuite calma cette pétulance juvénile, « fort louable, certes, chez un vieillard de soixante-quinze ans », et lui indiqua un autre moyen de servir la noble cause à laquelle il avait dévoué sa vie : il fallait créer un journal.

— Mais, mon Révérend Père, vous ne pensez pas à une chose, s'était récrié M. de Pierrefixade déconfit • ma main de soixante-quinze ans s'accommoderplt encore mieux de manier l'épée que la plume.

— Ne vous embarrassez pas pour si peu, mon cher marquis. Puisque la longue absence du Roy vous a permis de réaliser quelques économies, faites les frais du Réveil de Sylvanès, je me charge de pourvoir à sa rédaction.

En mainte circonstance, depuis sa fondation qui remontait à deux mois, le journal bi-hebdomadaire de M. de Pierrefixade s'était occupé de l'évèque de Sylvanès, « un pontife qui ne vivait pas en parfaite union avec Rome, qui certainement se hâterait d'envoyer sa démission à Paris dès que le Roy y aurait fait son entrée. » Jourfier, enlevé par son orgueil au-dessus de taquineries vulgaires, encore qu'il connût les machinations de ses ennemis, qu'intimement il souffrit de leurs coups d'épingle, ne voulut pas se retourner pour faire face au jésuite de Lunaraye, embusqué derrière chaque phrase du Réveil de Sylvanès. Mais les écrivains de Saint-Louis-de-Gonzague, résolus à ne pas se déprendre de la proie saisie, finirent par avoir raisen de tant d'indifférence et de dédain. Jourfier n'était pas encore remis des orageuses émotions de son voyage à Mireval et, réfugié dans son étroite cellule sur la Merlasse, il s'y débattait avec lui-même en des angoisses d'âme, de cœur, d'esprit comme il n'en avait jamais connu auparavant, lorsqu'un matin Coulazou, rôdant par les jardins comme un bon chien de garde autour de la maison de son maître, entendit un cri perçant s'échapper de la tourelle tout à coup. Il se précipita. L'évèque se tenait debout, pâle, les lèvres tremblantes; sa main droite froissait un journal, dont un lambeau pendait déchiré.

— 0 Monseigneur I... balbutia le chanoine.

— Ils sont en train de m'achever, murmura-t-il

Et il s'affaissa sur une chaise. La tête égarée. Cou* lazou allait appeler au secours, quand, à l'autre bout du parterre, se montra l'abbé Segondat.

— Accourez, mon ami, accourez ! lui cria le chanoine.

Le vieillard ne se hâta pas davantage et, lorsqu'il arriva, l'évèque était droit sur ses pieds.

— Monsieur le vicaire général, je vou^ vois avec plaisir, lui dit Jourfier. Une première fois, vous m'avez accompagné à Saint-Louis-dc-Gonzague; vous allez

m'y accompagner une seconde. J'ai besoin d'avoir tout de suite une explication avec le R. P. de Lunaraye.

— Je supplie Votre Grandeur de m'excuser, mais je ne saurais me rendre au désir qu'elle veut bien rti'exprimer, mâchonna Segondat.

— Un vicaire général a le devoir d'obéir à son évéque, et vous obéirez au vôtre, ou sinon...

— ... Je perdrai le poste que je tiens de la confiance de Ms"" Clairet... Justement, Monseigneur, je venais vous pwer d'agréer ma démission de vicaire général du diocèse de Sylvanès.

Et, tendant à l'évêque deux plis qu'il avait retirés de la fausse poche de sa soutane :

— Voici une lettre que j'ai écrite pour Votre Grandeur; l'autre est pour M. le ministre des Cultes.

— Contiennent- elles les motifs de votre retraite imprévue, vos lettres?

— Nullement. Je me démets en deux lignes de ma charge et c'est tout.

— Eh bien I je les connais, ces motifs, moi.

Il étala sous les yeux du vieillard le /(éveil de Sylvanès.

— Vous avez lu ce chiffon de papier.

— La loyauté m'oblige de convenir que j'ai lu ce journal, en effet. Mais ce ne sont pas les scènes chez M. l'archiprètre Rupert, dans la cathédrale de Saint- Optat, au cimetière de Mireval, qui ont déterminé ma conduite. Ma démission de vicaire général diocésain fut arrêtée dans mon esprit peu de temps après votre retour de Rome, quand il fut évident pour moi que, tout en possédant certaines idées en commun avec Votre Grandeur sur de rares points et de la discipline et du dogme, nos âmes religieuses ne vibraient pas à l'unisson. M. le chanoine Coulazou, s'il s'en souvient, peut vous dire mes inquiétudes dès cette époque.

— Et vous vous retirez le jour même où tout conspire à m'accabler. C'est choisir admirablement votre heure pour m'abandonner, monsieur.

— Monseigneur, ce n'est pas moi qui ai prononcé ce mot affreux : abandonner ; mai^^, puisque ce mot est sorti de votre bouche, permettez que j'en use à mon tour. M. l'archiprêtre Rupert vous a-t-il abandonné?

— Quand bien même nous nous serions séparés, M. l'archiprêtre Rupert et moi I

— Et M. l'abbé Jean Montagnol, vous a-t-il abandonné?

— Monsieur Segondat!...

— L'éloignement où ces deux prêtres, le premier d'-un si haut mérite, le second d'une piété si exemplaire, ont voulu vivre de votre personne, suffit à mes yeux pour justifier mon éloignement. Certes, je blâme les Jésuites de nous donner par le menu, dans le Réveil de ce malin, le récit des circonstances diverses de votre voyage. Il eût été sage, il eût été -Religieux de laisser ignorer, à Sylvanès, les débats de notre évêque avec M. l'archiprêtre Rupert, la rupture de notre évêque avec son neveu, la messe de Requiem célébrée par notre évêque dans la cathédrale de Saint-Optal envahie tumultueusement par les ouvriers des fabriques, surtout le discours prononcé par notre évêque dans le cimetière de Mireval. Mais les faits qu'il convenait de ne pas ébruiter ont été divulgués, ils vont avoir un retentissement énorme quand la presse de Paris s'en sera emparée...

— Et vous décampez.

— Monseigneur, lorsque votre métropolitain, l'archevêque d'Albigny, lorsque le Sai it-Père lui-même, émus des scandales de Mireval, vous inviteront à leur fournir des explications, j'aurai la franchise de reconnaître qu'il me serait pénible de me trouver à vos côtés. .. Je n'aime pas les Congrégations et, à plusieurs reprises, je n'ai pas craint de batailler contre les doctrines ultramontaines de plus «n plus funestes à l'Église; mais il y a loin de l'attitude, réservée même dans l'attaque, dont ne doit pas se départir un ecclésiastique, à quelque échelon de la sainte hiérarchie qu'il ait plu à Dieu de

as8 LUCIFKh

le placer, à vos violences, à vos emportements pans frein...

— Brisons là, monsieur !

L'abbé Segondat salua et sortit.

Les situations extrêmes n'étaient pas pour effrayer Jourfier, et sa forte nature s'accommoda du désert qu'on tentait de faire autour de lui. Qui sait, du reste, si l'isolement absolu où son diocèse le condamnait, au lieu de lui apporter un chagrin, ne lui apportait pas un soulagement, une joie? En maintes circonstances, depuis son élévation au siège de Sylvanès, surtout depuis son voyage à Rome, il s'était promis de profiter des premières heures de paix qui lui viendraient pour descendre en lui-même et y procéder à un inventaire moral. Obligé, pour hasarder un pas dans l'Église, d'y marcher sans cesse la lance au poing, de recevoir des coups ou d'en donner, il voulait pénétrer les raisons de cette situation singulièrement douloureuse, devenue intolérable à la fm. Le moment serait propice, cet hiver, pour cette recherche minutieuse, et il s'y livrerait de toute l'ardeur de son esprit, de toutes les forces de sa vie suspendue à la solution de ce problème redouté.

En proie à ces idées obsédantes, Jourfier, oubliant et le Réveil de Sylvanès et les Jésuites, se déchargea sur le docile Coulazou, devenu vicaire général sans en prendre le titre, du poids de l'administration, et courut s'enfermer, se cacher serait mieux dit, dans sa chère retraite au bout du jardin.

Vainement, dans la solitude sauvage où il s'était confiné, notre évêque essaya-t-il de se connaître luimême, de démêler la part de torts qui lui revenait dans ses incessantes luttes et Ja part qui revenait à autrui; ses efforts, hélas! furent en pure perte. Les expériences, les observations du psychologue réclament un calme, un sang-froid, une raison qu'il n'avait pas, dont il était incapable absolument. Dans son être, incendié par toute espèce de passions furieuses^ à mesure que son

regard, aigu comme un trait, allait plus à fond, il ne découvrit que ruines, noir chaos. A travers cette/iiuit intérieure, il lui sembla qu'aucune de ses anciennes croyances n'était demeurée debout. Il avait cru, et fermement, à l'autorité de l'Église inscrite chez les Pères, proclamée par les conciles, consacrée par la tradition. Y croyait-il à présent? Il ne savait pas. En proie à l'épouvante, il fit un effort pour ramener sa pensée du spectacle de tant de bouleversement, de tant de misère; mais sa pensée tenace s'obstina. Alors, peu à peu, par l'effet d'un travail constant du cerveau, dont tout l'organisme enfiévré décuplait les forces de concentration, les ténèbres épaisses s'éclaircirent, se déchirèrent, volèren^ en lambeaux de toutes parts, et Jourfier se vit tout lui-même, fut mis en présence de son âme, sensiblement, réellement, tangiblement. Une seconde de cette vision fulgurante avait suffi à lui découvrir ses véritables instincts. Il ne se trompait pas, certes, quand il se plaignait d'avoir été précipité dans l'Église : malgré l'ordination reçue, il n'était pas prêtre; tout au moins, s'il l'était, il ne possédait aucune des qualités qui ont constitué le prêtre dans toutes les civilisations. Le prêtre est un être qui s'abandonne, se sacrifie, abdique; et lui, trop entier pour s'oublier lui-même, n'avait su rien faire de cela. Ses combats éternels dans l'Église étaient la conséquence logique du désaccord de ses penchants natifs avec la fonction où il avait été poussé. Il était déplacé dans le sanctuaire, et, comme une loi de nature, qui est une loi d'ordre supérieur, exige que chacun soit à sa place ici-bas, il s'était démené de toute la vigueur de son âme, de toute la puissance de ses muscles, par l'effort inconscient de l'être qui tend inéluctablement à ses fins. Bossuet n'a-t-il pas écrit : « Le désordre n'est qu'un déplacement? »

Tandis que Jourfier, pour qui le monde extérieur n'exià^ait plus, obstinément penché sur lui-même, se fouillait dans les derniers repliements de sa conscience, ÏOpinion catholique, un des journaux les plus lus de

notre clergé, reproduisait à grand fracas l'article do Réveil de Sylvanès, et ajoutait de nouveaux commen taires au fameux discours devant le cercueil du con ventionnel Jouriîer. Goulazou savait tout, et souffrai cruellement de ces attaques, ici par insinuation, là directes, contre a le seul évoque républicain de la chrétienté ». Fort heureusement, son cher Bernard, donî il était loin de deviner le travail intime, ne réclamai jamais son courrier. Un matin, le facteur apporta une lettre avec ce mot inscrit à l'un des coins de l'adresse personnelle. Goulazou reconnut tout de suite l'écriture de M^'* Dumilâtre, archevêque d'Albigny, métropolitain de M^'" Joiirfier. Pourquoi M^"" Dumilâtre, habitué à écrire sous bandes à ses suffragants, employait-il aujourd'hui le secret impénétrable de l'enveloppe? Cette précaution parut suspecte à notre chanoine, et il eut bien envie de faire sauter le cachet et de lire. Il n'osa pas. Il s'achemina vers le cabinet de Monseigneur.

— Qu'y 'i-t-il? s'écria Jourfier, bondissant au-devant de Goulazou pour le repousser.

Le chanoine lui tendit la missive de l'archevêché.

— Bien, bien, dit-il.

Et, sans montrer le moindre souci du papier qu'on lui remettait, il le lança sur la table au milieu de paperasses accumulées.

— Monseigneur, c'est une lettre de votre archevêque.

— Elle serait du pape que je n'en ferais pas plus de cas... Lisez-la, cela vous regarde.

Goulazou déchira l'enveloppe et parcourut les premières lignes.

— L'affaire de Mireval, dit-il. M^"^ Dumilâtre désirerait vous entretenir... connaître les choses par vous... dans quelques jours, après les fêtes de Noël.

— Qu'il vienne à Sylvanès.

— Il serait plus convenable. Monseigneur, que vous, son suffragant, vous fissiez le voyage d'Albigny.

— Alors, l'archevêque me cite à comparaître devant lui ?

— Tenez, Monseigneur, lUez vous-même.

Jourfier saisit la feuille qu'un lui tendait et la mit en

morceaux.

— Vous croyez donc, mon pauvre Coulazou, que je m'occupe encore de ce que les Jésuites peuvent tenter pour me perdre? Je n'en suis plus là, mon ami... Après la révolution morale accomplie chez moi...

— Une révolution morale?...

Jourfier l'ayant conduit au fond de la pièce, lui indiqua un siège près de lui.

— Si je suis dans TÉglise, lui dit-il, convenez qu'il n'y a pas seulement de la faute de M. de Servies, qu'il y a de votre faute...

— J'en conviens, Bernard.

— Eh bien! puisque autrefois vous m'avez jeté dans l'Eglise, il faut maintenant me montrer un chemin pour en sortir.

— Je te l'ai montré ce chemin, mon enfant : ta démission.

— Voulez-vous que je devienne la risée des Congrégations?... Et puis, quitter le diocèse de Sylvanès, est-ce quitter l'Eglise? Je veux ne plus appartenir à l'Église, je veux m'en aller loin d'elle qui a trompé mes espérances, mes pensées, ma vie.

— Toi! toil

— Quand je vous disais, à Saint-Saturnin-les-Murs, que l'Eglise est une prison et qu'on n'en sort pas. Dans mon impatience de me lancer hors de ce cachot, je me suis jeté contre les murailles, j'en ai cherché les portes à tâtons. Je ne puis passer par aucune, car toutes ouvrent sur l'infamie.

— Tu me fais trembler.

— Si encore j'avais un de ces génies puissants dont les plaintes sont capables d'émouvoir, d entraîner! Mais les oreilles humaines n'entendront plus la voix de Luther, cette voix qui réveilla le monde de la longue léthargie du moyen âge et le souleva contre Rome héroïquement. Je suis chétif de cerveau, je suis pauvre

392 LUCIFE

de toute ma nature, et il ne me reste qu'à me désespérer de ma misère...

— Tu es en proie au Tentateur.

— Puis, au fait, j'aurais l'énergie d'esprit qui me manque, dans l'abandon, le délaissement, la suprême indifférence où l'Église disparait, s'abîme chaque jour davantage, l'énefgie supérieure de mon esprit me servirait-elle à quelque chose ? Qu'a pu Lamennais, d'abord fidèle, puis révolté? Rien. Aridité au commencement dôwsa carrière, aridité à la fm. Les hommes ont l'unique préoccupation d'eux-mêmes, ils ne connaissent plus la préoccupation de Dieu. D'eux-mêmes, ils arrivent scientifiquement à se former une conception assez claire; de Dieu, ils n'arrivent scientifiquement à se former nulle conception, Deus, de quo valde dicitur^ parum concipitur, a écrit saint Augustin.

— Saint Augustin ne voulait pas dire...

— Pour moi, désarmé par Rome, qui, lorsque je la défendais, car c'est par les Congrégations qu'elle périra, aurait dû me mettre les armes à la main^ perdu, noyé dorénavant dans le flot sans cesse grossissant, sans cesse plus fort de mes ennemis, il ne me reste qu'à me retirer d'un combat où les découragements de la défaite pourraient entamer mon honneur. Je vous ai plus d'une fois entretenu de l'abbé Vignerte, un ancien desservant interdit. Savez-vous que ce serait un beau triomphe pour les Jésuites, si leur haine harcelante finissait par pousser l'évêque de Sylvanès à quelque acte de désespoir qui ferait un abbé Vignerte de Ms»" Jourfîer.

— Quelle folie ! En admettant que tu puisses te mettre jamais dan& un cas compromettant vis-à-vis de Rome, ce qui n'arrivera pas, ce n'est pas Rome seulement que les Jésuites devraient convaincre, c'est le gouvernement français.

— ' Vous me la baillez belle, vous, avec votre gouvernement français ! Quand le gouvernement a-t-il empêché un évêque d'interdire un prêtre? Le pape censurerait

demain un de ses frères dans Tépiscopat, que le gouvernement foindrait de ne rien connaître, et laisserait passer la justice de Rome, qu'il affecterait de confondre avec la justice de Dieu. L/État, chez nous, s'est imposé le devoir de protéger tous les citoyens, les ecclésiastiques exceptés, que^ par une horreur condamnable des conflits religieux, il abandonne à leurs supérieurs hiérarchiques pieds et poings liés. Aussi que devient un Vignerte, quand Y Ordinaire l'a frappé ? D'abord, une sorte de monstre dont la vie sans direction possible épouvante; finalement, par la force de son incapacité sociale, un danger public. Et un Jourfier pourrait se trouver acculé à cette situation qui est le dernier éche Ion de la honte, la fin chez l'homme de son humanité!... De ses doigts, plus rigides que des crochets de fer, il se laboura la face désespérément. Des gouttes de sang apparurent sur son front déchiré, et, se détachant, tombèrent éparses sur ses joues. Coulazou, avec une familiarité touchante, passa sa main dans Is poche de la soutane de son cher enfant égaré, prit son mouchoir, et étancha les gouttelettes rouges délicatement.

— Va, mon Bernard, rassure-toi, lui disait-il en pleurant; après Noël, dans huit jours, nous reviendrons chez nous, au faubourg des Verriers... Tu me suivras, n'est-il pas vrai?... Tu verras... Dieu sera avec nous là-bas... Moi, je ferai d'ailleurs tout ce que tu voudras... Gomme nous serons tranquilles!... Je ne veux rien te reprocher de ce que tu dis... Je ne te reprocherai jamais rien... Tu souffres... Mais mon cœur plein de toi te fera oublier Sylvanès... Tu verras...

Jourfier s'empara de lui de toute la force de ses deux bras et le tint une longue minute embrassé.

— Mon Dieu! soupirait le vieillard ravi de l'étreinte, mon Dieu !...

— Mon maître, mon ami, mon père, pardonnez-moi, murmura l'évéque... Bientôt j'aurai cessé de vous être un perpétuel sujet d'affliction... Bientôt, je vous le jure, je serai mort.

394 LUCIFEtt

'i'outes ses pensées désormais furent à la mort. La paix, cette paix délicieuse qu'il convoitait après tant d'agitations stériles et qui lui était refusée avant, il la connaîtrait quand il ne serait plus. La mort, quel soulagement! quelle consolation! quelle récompense!... Gomment mourir? Assurément, les durs assauts de la douleur à sa forte machine l'avaient à la longue ébranlée; toutefois, elle résistait encore, et il faudrait lui porter un coup bien rude pour l'achever. Frapperait-il lui-même ce coup décisif? Pourquoi non? Un suicide! Pouvait-il agir d'autre façon, quand ce dilemme l'étreignait à la gorge jusqu'à l'étouffement : ou disparaître, ou exposer son honneur. . . 11 était évêque pourtant? Non, il ne l'était plus. Il ne l'était plus, depuis qu'à Rome on lui avait démontré qu'au lieu de tenir son caractère de la grâce divine, il le tenait des hasards d'une durable révolution; depuis surtout qu'édifié sur lui-même par l'examen attentif de ces derniers jours, il lui avait été permis déjuger de l'extrême faiblesse, de la ténuité presque insaisissable des liens qui l'attachaient à sa fonction. Cette fonction, qui l'écrasait, qui avait adultéré sa vie, il la détestait, il ne l'exercerait plus... M^"" Dumilâtre pouvait être tranquille, M^*" Jourfier n'était pas jaloux de conserver le moindre pouvoir dans l'Église, et même, si Rome avait envoyé à Albigny des foudres incluses dans une lettre, l'archevêque agirait avec prudence en les lançant tout de suite, car attendre après la fête de Noël, c'était attendre beaucoup... Où serait-il après Noël?... Si, à cette date peu éloignée, il paraissait devant un tribunal, ce ne serait pas devant celui de M^"" Dumilâtre, peut-être... devant le tribunal de Dieu... Dieu?... Ce mot énorme qui l'avait rempli, qu'il prononçait, il y avait encore peu de temps, avec une terreur sacrée, une émotion respectueuse, ses lèvres l'articulaient à présent indifférentes et froides. Alors, dans l'écroulement de ses croyances, sa croyance en Dieu elle-même avait péri? Hélas!... Pourtant son grand-père, son père, mêlés au mouvement des idées

de leur époque, étaient demeurés l'un et l'autre >[iiritualistes, ils croyaient en Dieu. Oui, mais ni Philarète Jourfier, ni Frédéric Jourfier n'avaient passé vingt-cinq ans dans l'Église, où, par l'abus de la certitude à propos de tout, on arrive à propos de tout au doute infailliblement... Chose horrible! l'Église, qui en élève, en purifie, en grandit d'autres, l'avait abaissé, lui, l'avait perverti, l'avait diminué, l'avait perdu.

Un soir, Jourfier, par une tempête de neige effroyable, se tenait accoudé au mince appui d'une des fenes- Irelles de sa tour, sur la Merlasse. Il regardait devant lui, comme travaillant à découvrir quelque chose ou quelqu'un parmi les ondes blanchâtres roulées furieusement au creux de la vallée de Sylvanès. Attendait-il quelqu'un? que cherchait-il? Par intervalles, la lune apparaissait à travers ces masses cotonneuses, déchirées au souffle aigu des rafales, et l'évéque alors de braquer ses yeux avec plus d'obstination. Tout à coup il quitta son poste de guet et marcha vers un petit guéridon où, sous le rond lumineux décrit par l'abat-jour d'une lampe, un repas se trouvait servi. C'étaient des plats maigres: herbes cuites et poissons frits, comme Martine avait l'habitude d'en servir à Monseigneur les vendredis ou les jours de vigile et Jeûne, à l'approche des solennités. Jourfier considéra son assiette, son verre vides, et sembla hésitant, incertain. Allait-il s'asseoir et manger? Ses genoux eurent vers une chaise une sorte de fléchissement. Mais il se redressa d'un haut-le-corps terrible et recula.

Cependant, le guéridon le préoccupait. Il revint et, d'un coup de fourchette, enleva une truite de la Merlasse, qu'il déposa dans son assiette. Ses dents grincèrent. 11 tremblait de tous ses membres. Il dut

s'asseoir. Brusquement il se replanta debout, et, fonçant sur la table comme il eût foncé sur un ennemi, il saisit à pleines griffes plats, assiettes, bouteille, et par la fenêtre, vida, à travers la neige, sur les rochers surplombant la rivière, ce dîner tentateur auquel il ne voulait p'rrs touchcr. Après cet énorme effort, il se laissa aller dans un fauteuil. Il ne se soutenait plus et la tête lui échappa. De ses lèvres balbutiantes tombèrent ces phrases décousues :

— Que Martine m'envoie seulement un morceau de pain, et je le dévore avec rage... Il n'est pas si commode que je l'avais pensé de mourir de faim... Trois jours de disette à peine, et déjà les hurlements de mes entrailles parlent plus haut que toute mon énergie... Et puis on osera prétendre que l'âme immortelle, quand elle le veut bien, a raison de ce corps périssable... Les religions, toutes les religions mentent... Il n'y a de vrai que la raison... La raison est le don divin de l'homme... Si Dieu est, il réside dans la raison... Pourtant, je dois mourir... Je me suis condamné... Mais le moyen que j'ai choisi est trop atroce... Il m'en faudra découvrir un autre...

La porte de la tour vivement secouée s'ouvrit toute grande.

— Vous? s'écria Jourfîer.

— Et non pas sans peine, mon cher Bernard, dit Goulazou, dégageant sa face anguleuse du collet haut levé d'un carrick.

Il montra une lanterne.

— Le vent me l'a éteinte, et j'ai manqué me perdre à travers le jardin.

— Que me voulez-vous?

— Tu n'entends donc pas les cloches de Saint- Patrice ?

— Les cloches ?

— C'est Noël, mon enfant, Noël !

— Ei qu'est-ce que cela peut me faire à moi, Noël? *— Tu sommeillais peut-être, et je t'ai réveillé en

sursaut... Remets-toi... 11 n'est que onze heures, et le chapitre ne viendra pas te chercher pour la messe de minuit avant onze heures et demie.

Le vieillard s'approcha de Jourfier dont il voulut prendre la main.

— Laissez-moi I lui dit-il brutalement.

Coulazou n'en persista pas moins à allonger le bras. Mais l'évoque, tout à des idées tragiques, le repoussa avec une violence telle que le pauvre homme, après un chancellementde trois secondes, s'affaissa sur les dalles de la tour.

— C'est mal, cela, c'est mal... gémit-il.

Il se releva péniblement. Jourfier n'était plus là. En rallumant sa lanterne, Coulazou se disait que, tout de même, après Noël, il devrait réussir à détacher Bernard de Sylvanès et à le ramener dans la maisonnette de Mireval.

Les paquets de neige roulaient dans l'espace plus épais que jamais, et le vent du Nord les poussait les uns sur les autres dans la direction de la cathédrale, où on les entendait se briser aux angles des murailles avec des grésillements très clairs et très doux. Par-dessusce bruissement, que de temps à autre couvrait le tumulte de l'ouragan, vingt cloches lancées à toutes cordes jetaient des appels aux quatre coins de la vallée...

Coulazou, choisissant ses pas dans la neige, pensait à Bernard, dont les traces étaient déjà effacées à travers l'allée des Tilleuls. Au fait, peut-être avait-il pris par un autre côté... Coulazou atteignit l'évêché.

— Et Monseigneur? lui demanda Segondat, qui arrivait à la tète des chanoines abrités sous d'immenses parapluies.

— Monseigneur est là, répondit-il, ouvrant la porte du grand salon.

Le grand salon était vide.

— Monseigneur s'habille sans doute pour le chœur... Il pénétra dans une pièce voisine, où Jourfier avait

l'habitude de passer son rochel et son camail avant les

398 LUCIFEn

cérémonies qui rappelaient à la cathédrale. Personne. Le vieux chanoine rentra dans le grand salon.

— Eh bien? interrogea Segondat.

— Monseigneur n'y est pas.

Segondat tira le cordon d'une sonnette. Le valet de chambre de Jourfier entra.

— Prévenez Sa Grandeur que le chapitre de Saint- Patrice l'attend, lui dit l'ancien vicaire général.

— Monseigneur n'a pas quitté son cabinet, murmura l'homme, et il m'a défendu, quand il travaille là bas...

— Je vais le chercher, moi !

L'abbé Segondat avait pris des mains de Coulazou, qui tremblaient, la lanterne encore allumée et il s'acheminait vers la porte du salon, quand, cette porte s'ouvrant, le professeur Tolmer se montra, la face bouleversée.

— Monsieur Coulazou, vite, vite, venez à la sacristie! Monseigneur est là, on ne pouvait le transporter plus loin... Le docteur Massard le soigne....

Les huit chanoines, silencieux, sous la neige enveloppante, suivirent l'ami de leur évêque qui se hâtait en soupirant, en s'exclamant, en gémissant.

La sacristie de Saint-Patrice, salle basse aussi spa cieusequ'une église, était envahie. Deuxcents personnes, prêtres et laïques confondus, se démenaient là, chuchotaient, se bousculaient. Chacun tendait de tout l'effort de ses coudes vers les vestiaires, devant lesquels un double cordon de séminaristes en surplis maintenait une grande place vide.

— Voici M. Coulazou, dit le professeur Aimeras.

La haie blanche des séminaristes s'ouvrit, et Coulazou passa avec Segondat. Affreux spectacle ! Jourfier, chargé de neige, souillé de boue, le crâne ouvert, le visage ensanglanté, gisait là sur un tapis plié en quatre. Impuissant à articuler un mot, à pousser un cri, Je vieux chanoine de Mireval ne put que tomber à genoux à côté de son cher Bernard, dont il saisit la main avidement.

Cette main qu'il n'avait pu prendre tout à l'heure dans le cabinet, il la tenait maintenant et la couvrait de baisers et de larmes.

— H y aurait imprudence à provoquer le moindre mouvement, monsieur i'abbé; faites attention! dit le docleur Massard.

— 11 n'est pas mort au moins? put enûn demander .uouiazou.

— Non... Quelle chute du haut des iardinssur le pont de l'Êvêché !

— Gomment Monseigneur a-t-il pu tomber sur le pont de l'Évêché? questio'nna Segondat.

— J étais allé prévenir Monseigneur de l'heure dans son cabinet, sanglota Coulazou... Le vent avait éteint ma lanterne, et Monseigneur, au lieu d'attendre que je l'eusse rallumée, ne doutant nullement de son chemin, est sorti... Aveuglé parla neige, Monseigneur se sera perdu à travers le parterre, et comme la brèche que la Merlasse a faite au mur de soutènement est toujours béante... Mon Dieu!... Mon Dieu!...

— Justement, celte brèche est au-des?us du pont de l'Évêché, observa M. Tolmer.

— Chut! dit M. Massard.

Les lèvres de Jourfier avaient eu un' mouvement. Allait-il parler? Toutes les oreilles se tendirent. Il ne parla pas. Son masque, au contraire, sous les caillots de sang qui le parsemaient, prit la rigidité, la dureté de la pierre. Ses paupières déchirées, qui deux fois s'étaient baissées et relevées lentement, demeurèrent immobiles, ne fermant pas le globe de l'œil, comme suspendues.

- Bernard!... mon enfant!... cria Coulazou, prévenu par un coup ressenti au cœur que le plu3 grand des malheurs fondait sur lui.

— Messieurs, M»' Jourfier est mort! articula le docteur Massard.

Comme les abbés Segondat et Tolmer entraînaient Coulazou, foudroyé, pantelant, le U. P. de Lunaraye,

400 LL'CIFER

qui venait de paraître dans la sacristie, se pencha vers l'archiprêlre Caminade, évêque nommé de Lormières, -Cl lui souffla ces mots :

— Lucifer, encore une fois, vient d'être précipité dans l'abîme. Dieu est avec son Église pour l'éternité...

Au même instant, la maîtrise de Saint-Patrice, muette durant Tagonie de l'évêque, dans la cathédrale flambante entonna, d'un élan superbe, majestueux, tranquille, YlnU'oït de la messe : « Puei^ natus est nobiSy un petit enfant nous est né... •

Page 1