U AUTEUR ET L'EDITEUR
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LLCILE DAXS LA FORÊT
— Mon Dieu, je suis plus lasse qu'une malade... mon Dieu, donnez-moi la force de réagir !
Découragée, Lucile s'est baissée à demi sur la vasque. Elle voit chaque pierre de la fontaine, elle détaille les morceaux de cette vivante mosaïque qui entoure la tête sculptée de faune, d'où l'eau sort. Il y a de petites pierres bleues, des cailloux noirs, de tendres coquillages qui miroitent. C'est un revêtement si fragile, presque précieux, sur l'entaille roide du Mont.
— La force de réagir I
Lucile se baisse davantage. Elle peut dénombrer à présent les coups de ciseau, naïfs et maladroits, qui ont dégagé la tête du faune de
la matière tendre. On sent bien que l'humble artiste a voulu le désir, mais l'expression demeure naïvement ahurie. La barbe seule est étrange de synthèse, elle s'avance sur la route comme une flamme souterraine et, au fond, les lèvres proéminent, verdies par le filet d'eau éternel. Cette eau, elle souffle un parfum, sous sa buée bleue, contre les joues de Lucile. Tentée, la jeune femme veut y goûter. Le bas du visage soutenu par la grande barbe de pierre, elle emboîte ses lèvres aux lèvres froides...
Là-bas, sur le chantier, les forestiers se sont arrêtés de cogner, stupéfaits...
Mais Lucile, les yeux fermés, boit lentement l'âme des dieux. Dans ce baiser. Pan, aujourd'hui inoffensif, laisse fondre la fraîcheur des sources lointaines. Elles ont l'âpreté de toute la terre, car elles aussi sont épousées par la tristesse des sapins ; elles en possèdent comme un goût de deuil, un bouquet salé où il y a les larmes de la résine et de la mort végétale...
Les hommes ont fini par rire bêtement, machinalement, parce qu'ils ne trouvent que cela, leur stupeur revenue. Ils secouent la tête en silence, se regardent et repartent à rire de plus belle. Voyons 1 ce n'est pas le geste habi-
luel et logique d'une femme altérée qui boit : les passantes qui s'arrêtent au bord de la route, les paysannes, en jupe ronde, trempent leurs mains dans la vasque et ramènent l'eau, pudiquement, dans leurs paumes resserrées, comme des ailes de chair.
Ils s'amusent follement. Mais le maître du chantier apparaît entre les sapins.
— Bonne joie, mes enfants, bonne joie... Ah I donnerwetter ! on entend votre rire à une demi-lieue d'ici, sous les arbres... Ma parole, vous faites plus de bruit qu'un troupeau d'oiesl
Il descend lentement sur les hommes interdits. A présent, il voit la jeune femme qui boit. Sa colère monte d'un ton.
— Boni je comprends... Donnerwetterl pourquoi n'avais-je pas compris... alors, on ne travaillera plus tant qu'il y aura de la femelle ici ?... Bon... bon...
Il a pris une badine, la mâche, en continuant rageusement. Ses mots arrivent par bribes, crachés avec des bouts d'écorce fraîche.
— M'est égal... on vous montera là-haut... vingt kilomètres de Gunterstal... bon chantier... ah! ah!... bon chantier... sans femelles... les femelles, c'est pire que les kohols des sorcières... fini, ici... fini... Eh 1 Monsieur Fritz... Monsieur Fritz... ici, saleté !
Il a pris la petite branche, il la jette dans la direction du chien. Mais Monsieur Fritz, ventre
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à terre, court s'accroupir aux pieds de Lucile. C'est une nécessité qu'il a, désormais, de venir dormir contre la jupe tiède de cette jeune femme qui demeure aussi immobile que lui, le regard fixe porté on ne sait où, visionnaire.
— Alors, tous enragés ? les hommes comme les bêtes I
Le maître s'est retourné vers les forestiers, il les insulte à tour de rôle, vérifie les coupes, jure, lève les bras. Les hommes, qui ont repris les haches, cognent dur. Les formidables coups résonnent longtemps dans la Forêt, portés par les ondes paresseuses...
Mais les forestiers ne sont pas distraits de leurs réflexions. Oui, vraiment, le maître n'a pas tort, on ne travaille plus sur le chantier. Il y manque on ne sait quoi, on ne sait quel lien subtil qui les soumettait tous au même rythme.
Avant que la Fontaine eût son habituée, ils étaient seuls maîtres du lieu, avec les bandes de corbeaux qui jettent, sur la nappe de ciel découpée par les monts, les lassos mouvants de leur vol. Les corbeaux criaient et les forestiers tapaient plus fort pour les apeurer. Aux heures de repos, il y en avait de très vieux qui s'approchaient des haches ruisselantes de sève. Les hommes avisaient le plus vieux de la bande :
— Hé, hé, Herr Schwarz, Monsieur le Noir, vous ne l'avez pas encore étranglé, l'air bleu P Eh bien I nous, on n'a pas encore saisi l'âme de nos femmes... Elle court comme une folle, l'âme de nos femmes. Monsieur le Noir !
Ils appelaient ainsi l'oiseau centenaire, mais vigoureux, parce qu'il est l'époux légendaire de la Forêt : la Grande Dame Noire.
Le corbeau les regardait un moment, reniflait l'odeur si forte des arbres blessés, puis s'envolait avec les siens. Et les hommes battaient des mains, comme des enfants, assis sur leurs copeaux poisseux et les écorces saignantes, toutes ces dépouilles vives d'où s'échappaient, encore innombrables, les imperceptibles glouglous des sèves...
Mais alors, sur ce chant qui montait plus fort quand la brise tombait, laissant les choses en suspens, le silence transformait l'atmosphère. Quelque chose d'inexplicable se manifestait ; ils n'en distinguaient pas le sens réel, mais leur imagination s'y accordait, émue. Il y avait des sollicitations, oui, des sollicitations parallèlement à la musique basse... Ces parts d'inconnu les gagnaient, les emportaient dans un monde si simple, au détriment de leur raison même... Glougous des sèves... Et ils roulaient sur des plans successifs, à mesure plus enfoncés dans un monde lointain, improbable, bleu et flou, comme les sous-bois, vers des
abîmes frissonnants où, peut-être, tenait l'infini, dans l'énergie restituée de leur vie propre et de la vie formidable du Schwarzwald même... Non, ils ne savaient plus... Comme il leur était impossible de discerner leurs mains de la chair saignante des sapins, cuirs fauves pantelants mêlés à leurs doigts prêts à éclater de congestion... Le plus jeune d'entre eux, qui sortait des cotillons des femmes, pleins de légendes, les implorait, tendrement angoissé.
— C'est l'âme de la Forêt qui nous parle... Il ne faut pas écouter, levons-nous, levonsnous... le Schwarzwald est vivant !
Et Ion se levait, n'osant rire...
Oui, de l'inexprimable les avait touchés, d'impondérables prestiges, dans la demi-obscurité où la réalité s'enveloppe de fatalités profondes... Ils ne savaient plus, oui... Et ils ne pouvaient s'exprimer...
— Il ne faut pas écouter, travaillons, travaillons... Le Schwarzwald est vivant... les vieux lieds nous le disent I
Et ils travaillaient n'osant se moquer...
Aujourd'hui ce charme est rompu.
Ils sont distraits. Les corbeaux centenaires peuvent bien voler à la cime des sapins, descendre en tournant, se poser autour des arbres abattus, comme leur âme même délivrée 1 La Forêt ne possède plus son expression déchi-
rante. Ils y travaillent automatiquement, à la manière des ouvriers dans le décor morne des usines. Le mysticisme se meurt ici... Gomme des marins, à l'escale, dépouillés d'un coup de la lente poésie accumulée, l'extérieur est venu les voler.
Mais qui donc a réalisé leur rêve ?
Le patron, furieux, regarde Lucile. Elle est là, si mince pourtant, si petite, sur le banc circulaire de la Fontaine où elle vient, chaque après-midi, depuis des semaines, demeurer engourdie, sans but explicable. Monsieur Fritz à ses pieds comme un coussin doré.
Devant elle, lumineuse, sur les dures déclivités, les sapinières en désordre descendent : foule serrée de jeunes arbres dont les bras agitent des voiles de crêpe, confus cortège de voiliers noirs, aboutissant à la Vallée de Gunterstal, insoupçonnée derrière leur masse.
Au-dessus de la Fontaine, le Mont continue son ascension, chargé de toute la Forêt. Là une bousculade de très vieux sapins, des vieillards centenaires pris de l'émulation frénétique d'aller plus haut, ne paraissant plus vouloir subir la sujétion à la terre — ivres tellement des suprêmes montées de la sève. Geuxci pompent tous les sucs autour d'eux, s'exprimant d'un désert pour plus d'air toujours, plus de ciel, plus de lumière, à la rencontre de Dieu peut-être...
Le chef du chantier cesse de fixer la jeune femme qui se relève, ayant bu. Lucile n'a pas entendu les cris, elle ne s'est aperçue de rien.
Elle voit gicler les rayons en ondes mor tantes sur toutes ces branches pesantes qui l'entourent, puis retomber en cascades vaines, mêlées à la terre blonde devant elle. Sa pensée coule ainsi, trop faible, sur ces degrés. Parfois, elle a le vertige. Plus haut que les cimes des arbres montent les vagues noires des monts successifs, l'horizon s'ajoute au premier plan, le hisse, le dédouble, dressant en échelle la Forêt-Noire. Vers le ciel, elle est ainsi pendant des lieues, paroi étouffante.
Lucile se dit parfois : « Je suis prisonnière au fond d'une Tour. » Le vent, qui traîne, lui apporte les bruits des sous-bois. Grands arbres entrecroisés par le vent du Nord et qui se cognent durement, feuillages battus, hurlements mineurs, puis, dans le calme, jusqu'à elle aussi, parvient le chant des minces sources tièdes, les glougous tragiques...
Les aiguilles sensibles, qui tombent sur elle par à-coups secs de grêle, semblent filer sur sa robe les cris mêmes du Schwarzwald. Ce sont des appels qui secouent sa torpeur, tristement.
Alors, elle écoute le chant frais de l'eau, qui est la clarinette dans cette symphonie, le son clair qui délivre puérilement... Et puis, les
grands coups de hache qui scandent sa rêverie sans formes, battant la vie du chantier, pulsation d'un grand cœur invisible, parallèle au sien, près du sien. Elle a besoin de ce heurt scandé, elle a besoin de l'action de ce groupe pour entraîner son être, plus vague, moins volontaire, semble-t-il, que le nuage qui passe au-dessus du grave et formel ensemble de Gunterstal. Ce chantier, c'est une précision humaine, un lien avec les êtres dont elle a besoin, angoissée de solitude.
Dans le soir qui tombe, le patron crie toujours. Il vient de prendre une décision.
— Demain on essayera le chantier de là-bas... faut pas me mettre au défi, donnerwetterl.,. ce soir, vous emporterez toutes vos affaires... ousti
Un des hommes grogne : « Là-haut, quel chemin à faire ! »
— Hein !... qui grogne ici ?... D'abord, làbas, on a des arbres d'une qualité !... immenses I... vieux comme le monde !... tenez, gros comme la ceinture d'une femme pleine... Alors... et puis on a un train de bois à fournir... dans quinze jours, il faut qu'il soit prêt à être jeté au Rhin... alors... oust... oust !
Puis, subitement : « Monsieur Fritz... Monsieur Fritz I » Il siffle éperdument.
— Voyons, elle ne peut donc pas le réveiller ?... Elle est donc sourde, votre femme I... Monsieur Fritz !
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Karl est parti chercher Monsieur Fritz. Il salue gauchement la jeune femme. 11 montre le chien. Il voudrait bien pouvoir expliquer qu'on va quitter le chantier. Cela, avec une qualité de sentiment un peu mièvre.
— Vous savez, demain, nous quittons le chantier... vous serez seule, on ne vous gênera plus avec nos coups de cognée...
Mais la jeune femme ne sait pas l'allemand.
11 rougit, ce jeune colosse, devant cette petite personne morne qui regarde Monsieur Fritz qu'on entraîne...
Les forestiers sont partis.
Lucile sait que d'autres personnages, mathématiquement, vont les remplacer. Groupes du village, aléas de ses journées d'ici. C'est le moment où les vieilles femmes de Gunterstal accourent comme des voleuses pour ramasser les brindilles, les petites branches amoncelées, les copeaux roses et humides.
Clopin-clopant, elles débouchent d'entre les arbres. Elles attendaient là, accroupies dans l'ombre.
Lucile, qui ne peut demeurer seule, les rejoint. Elle les regarde tourner, rapaces, autour d'elle, cassées en deux, leurs vieux corps geignant sur des <( han 1 han I » las de bêtes...
Les cubes tassés avec les branches détaillées embaument.
Tout ça, c*est du soleil pour l'hiver... Le lon^ de la montagne, dans les glissières de terre, les arbres qui se vendront, totaux, attendent, dépouillés de leur tégument. A la veille de perdre leur aspect véridique, ils ont l'apparence de grands cadavres blêmes que du rose vivifie par endroits. Les buées du crépuscule les entourent de tons si pathétiques I
Les vieilles tournent, tournent ; celles qui ont bourré leur sac s'en vont, boiteuses.
Une à une, bientôt, elles auront disparu sous les sapinières descendantes.
Han ! han I leurs plaintes s'échelonnent, les repérant sur le ravin. Lucile n'ose les suivre tout de suite. Mais parce que de la nuit resserre encore l'espace sur le chantier, sa sensibilité se replie davantage.
— Cette Forêt m'étouffe...
Près des glissières, elle se sent si lasse d'être là, superflue, accablée par l'effort général, toutes ces odeurs qui se vaporisent sans arrêt en jets mouillés, bouillants...
On n'entend plus les glouglous, les sèves ont pénétré dans la terre, les arbres sont morts... Mélancolie de ces sapins nus couchés dans les glissières comme des sources figées, vide subit de ces ossuaires de bûches tout à l'heure pleins de vie, mélancolie même de tous les arbres intacts, avec leurs chevelures fatales; vide, vide immense des sous-bois...
— Cette Forêt m'étouffe...
Le silence l'oppresse davantage. Alors, elle descend, peureuse. Il lui faut les groupes du village, ceux qui sont plus forts que le Schwarzwald, les forestiers qui abattent, les vieilles qui grappillent...
Minute intense du Schwarzwald, pourtant ; mais les réactions sont vaines pour Lucile. Les forces rendent vainement sensible l'effort qui les replie pour mieux faire rebondir la vie universelle. On dirait, sur les parfums dégagés avec plus d'essence, que les bruits innombrables cherchent à accorder leur véracité pour un hymne immense et ultime, un grand appel à la Lumière qui tremble, impuissante...
La jeune femme descend toujours.
Les arbres finissent par s'espacer, le crépuscule l'atteint. Ses vibrations s'attardent aux derniers sous-bois. Les sapins n'ont pas encore éliminé la forte lumière. Entre leurs branches vaincues, des gerbes de flammes se tordent. De la clarté rouge veine les troncs nerveux. Lucile va ainsi, petite fée claire, dans la Forêt transfigurée...
Mais derrière elle, l'ombre gagne, épaisse et lourde de vie, invasion mouvante d'arbres bleus reflétés sur la lumière, en ombres dures, comme si les domaines vigoureux voulaient rattraper ses pensées qui échappent. Les ap-
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pels du Schwarzwald l'entourent aussi. Lucile court presque...
Mais voici les vieilles qui trottinent en file sous leur charge. Enfin, elle les a rejointes ; elle n'est plus seule ; le village lui prête ses intermédiaires muettes...
D'ailleurs, voici que la vallée apparaît. Une féerie.
Gunterstal baigne dans du soleil. Les feux pénètrent par la trouée sur Fribourg. Ils vont en projections drues qui forent brutalement les obstacles, les demeures usées du village, les toits de tuile déteints sous les nids de cigognes, entrant dans les intérieurs par les vitres vertes où elles s'endorment en taches suspendues, comme des lampes d'or, fleurissant de mystérieux germes aboutis les potagers herbus. Les projections vont plus loin, dépassant le village, en route vers les lointains de la vallée, cette vallée étouffée qui glisse comme un reptile mou à l'assaut du Schwarzwald...
Un corbeau s'engage, ébloui, dans la chevauchée éclatante. Il va de droite, de gauche, hésitant, les yeux brûlés, il devient un oiseau de feu, presque transparent. Puis toute la troupe, au moins une centaine, le rattrape. Ils roulent sur eux-mêmes pour s'y reconnaître, boules éperdues semblables à de petits astres qui vont se dissoudre, touchant la terre.
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Lucile, étonnée, a poussé un cri de ravissement.
— Oh I cette lumière !
L'angélus tinte. Les vieilles s'arrêtent. Tandis qu'elles s'arc-boutent aux derniers arbres, afin de conserver leur équilibre pour prier, Lucile passe, entraînée. Elle va vers ces flammes, irrésistible, elle va...
Les vieilles commencent la prière.
— In Namen Gottes, des Sohnes...
Elles se signent lentement. On voit l'autre main griffée au sac, se gonfler de veines noires. Peut-être ces doigts vont-ils éclater, bourrés de vie empoisonnée, gros doigts ruisselants des sèves claires des arbres, comme ceux des forestiers.
— Und des heiligen Geistes... amen...
Sur leurs répons, Lucile sent la chaleur des
rayons l'envelopper. Ils la réconfortent, la rassurent, c'est comme une force devenue interne qui la transporte, soumet son être aux chaleurs qui soufflent, après l'ombre du Schwarzwald.
Des paroles de ferveur montent à ses lèvres, elles aboutissent mal, informulées, végétatives; prière de toute sa chair, grand élan irraisonné, subconscient...
— Mon Dieu 1 pourquoi ce soir me semblet-il si émouvant ?
Entourée du murmure des prieuses, toute
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droite dans les nappes rouges, elle est comme vidée de son individualité, entièrement acquise, ainsi que la Forêt, les Monts, la Vallée, à 1 ame collective du soir... La Lumière est peut-être parvenue jusqu'à son cœur, y laissant, là aussi, un mince rayonnement, une hostie de feu. 11 y a des minutes éternelles au cœur même de toutes les réalités. Rien ne semble les avoir préparées, elles jaillissent, comme une étincelle, de circonstances secrètes, heurtées, au choc de quels éléments subtils ?
Lucile murmure, d'une allégresse inconnue. Il faut que de pauvres mots machinaux, tout prêts, la manifestent à elle-même devant le Divin. Elle ignore si elle est sous l'empire des forces obscures qui font la condition de la Forêt en travail, elle voit cette lumière, comme dans le temple des hommes, autour des simulacres...
— Mon Dieu, allez-vous me rendre la force de vivre !
Mais les cloches se taisent, les vieilles ont déblayé leurs prières mécaniques. Elles se remettent en route. Durement, elles interpellent la jeune étrangère. Le sentier, encaissé dans la montagne, est si étroit qu'on n'y peut passer deux de front. Lucile comprend qu'elle doit dévaler. Elle court, talonnée par les sorcières
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haletantes. Han, han, han, ah I leurs râles, iciirs râles I
En elle la petite Lumière tremble encore, goutte d'or transmuée en quel ardent soufllo spirituel ?
Lucile l'emporte vers l'ombre, mais graduellement elle se sent moins riche. Les ténèbres sont là maintenant, le Schwarzwald semble avoir étendu son ombre : tout éprouve une crainte insurmontable. Les apparences semblent subir une agonie, elle se rechargent âprement des suprêmes et chaudes puissances. On dirait qu'elles veulent, elles aussi, conserver leur goutte d'or, le souffle ardent... Et puis, l'or fluide se lie aux rayonnements invisibles ; il tourne, dissous à mesure dans les cercles innombrables, les radiations cachées, dynamisme déjà métamorphosé, canalisé pour des lins autres, d'éternelles activités...
Il disparaît enfin. Du bleu ; voilà la nuit.
Les vieilles sont prises dans l'ombre. Elles gémissent, elles n'en peuvent plus ; cette étrangère devant elles ne va pas assez vite, k> hommes rentrés doivent attendre...
Dans le village, la nuit entière va les saisir, râlant de fatigue, et Lucile, en fuite.
Arrivée à la Villa, Lucile s'arrête enfin. Elle s'interroge. Oii est-elle cette lumière qui tremblait en elle, lampe d'or ? Où sont-ils les confus appels d'espoir sur les chants du Schwarz-
wald ? Son cœur est vide comme l'intérieur des maisons oii le soir avait pourtant laissé aussi des reflets balancés...
Devant elle, la Villa est froide et muette. Voici, de nouveau, le silence, la vie muette et indifférente des êtres et des choses, les chambres oij tout l'applique à nier la vie.
— Oh I comme je suis lasse, gémit Lucile, qui s'assied sur le talus de la sente, plus découragée.
Katherine a posé la lampe. La lumière se sépare, rouge, sur son visage de jeune garçon aux yeux étroits et prolongés d'Orientale. La masse lourde de ses cheveux tirés sur les tempes et sur le sommet de la tête met sur sa nuque la tache presque violette du chignon énorme confectionné de petites nattes plates. Elle a l'air, dans ce nimbe de couleurs artificielles, d'une jeune prêtresse fauve. Tout autour d'elle, le grand salon qui tient la façade principale du rez-de-chaussée de la villa, l'entoure de son étrange atmosphère. Les murs, enduits d'une luisante peinture vert-pomme, ne s'adoucissent pas sous l'ombre flottante, tandis que le linoléum tendu sur le parquet fonce sa violente teinte bleu de Prusse. C'est une décoration fort goûtée en Forêt-Noire.
Pourtant, pour animer l'acide intégrité des surfaces, on a mis un meuble de peluche rousse, des fauteuils de cuir blond, des tables volantes à plateaux de cuivre nu, qui luisent doucement, pareils à des boucliers. Du cuivre encore et des motifs d'émail accrochent d'autres
lueurs sur les sièges aigus. Parmi ces reflets dansants, Katherine range un peu les franfreluches. Lucile, habituée aux intérieurs français encombrés d'éternelles vieilleries sinuantes et rococo, et désorbitée dans ce décor, a cherché à adoucir la raideur et la sécheresse conventionnelles des plans. Il y a, dans les longs étuis de cristal, contre les angles nus, des brassées de sapins, des touffes frissonnantes de feuillage vivant et renouvelé, oii sont attachés des nœuds de ruban, pour la tache. Des coussins de voyage font des courbes pleines dans les fauteuils secs, on dirait des chats endormis et, sur les murs, il monte des chapelets de vieilles photographies familières.
Katherine touche, dérange et remet un peu toutes ces choses. Cette vie immobile des objets 1 énerve sans raison. Sur eux, elle chantonne un peu, pour qu'ils lui renvoient sa voix. Dans un coin de la pièce, le vieux poêle monumental de faïence... Cet ancêtre forestier, brutalement local, a été élu par la maîtresse. C'est là qu'elle cale son énorme fauteuil de cuir pour leur extraordinaire veillée à toutes deux. Contre les pans frais de ses faïences, elles demeurent le soir. Katherine aux pieds de Lucile chante, comme à présent, des airs anciens, dolents. Elle tracasse le fil jaune d'une maigre dentelle. Lucile écoute chanter l'enfant. De la main, machinalement, elle caresse
les arêtes molles et hésitantes du vieux poêle, comme on fait à un bon chien rustaud. Positivement, un vieil ami pour elles, si petites dans l'immense pièce...
Katherine s'arrête. Elle ne sait plus que faire. La cuisinière est partie ; elle échange, là-bas, des cancans avec les commères de Gunterstal, — puisqu'il faut bien qu'on parle !
— Oh ! que je m'ennuie, soupire Katherine, comme tout est triste, ici !
Elle s'accroupit et elle songe. C'est si compliqué, la vie qu'elle mène à présent î II y a tant de mystère, tant d'inconnu ! Elles vivent toutes les trois comme des sourdes et des muettes, souffrant en silence. Car tout le monde souffre à la Villa, la grosse Cornélia elle-même à sa façon, puisqu'elle ne peut rien savoir.
Mais la douleur silencieuse de sa maîtresse... Ce silence épuisé... ce silence...
Katherine réfléchit davantage...
Comme ce doit être atroce, ces journées et ces journées de silence î Naïve, elle en déduit pour elle du réconfort. Au moins, elle, elle peut parler, s'étourdir, tromper le petit point douloureux au cœur, défendre son ennui, se réaliser à l'aide de l'extérieur.
Quand sa mère reprochait à son père de rentrer ivre, l'homme bondissait :
— Et toi ?... et toi ?
— Comment ? moi...
— Chaque cancan que tu fais, vieille carne, c'est comme un petit verre que tu avales... hop ! là... et t'en os saoule d'avoir tant parlé, saoule, garce I
Les petits verres pareils aux cancans, les mots, oui, les mots... emplir son cœur de paroles et s'endormir grisée... Toutes les paroles, même les mauvaises, mais pas ce silence!... Mon Dieu! aurait-elle imaginé qu'on pût demeurer comme les bêtes domestiques, cousues impuissantes dans leur peau ?
Et puis, des détails de l'existence courante. La maîtresse qui commande à ses servantes à l'aide d'un lexique franco-allemand. Ces plats qu'elle refuse invariablement, parce qu'elle ne sait pas expliquer la façon dont elle a accoutumé de les voir préparés. Certainement, à Paris, on ne doit pas manger des viandes aux confitures et des pâtisseries préparées avec de la viande et des légumes. Oui, comme c'est compliqué, ici !...
Depuis l'arrivée de Lucile, la petite servante rêve... Comment rendre simple l'inexplicable ? Elle revit les premières journées...
Katherine s'était butée. Les commères du village l'avaient inquiétée, d'ailleurs. Lucile venait de Paris. Elle apportait Paris avec elle et, de sa personne même, tout pouvait étonner, inquiéter. Qui était-elle ? La silhouette au jet
mince et le visage mobile, plutôt dessiné par les nuances que par les traits, avec deux tons essentiels : du rose, de l'ambre, un peu plus d'ambre que de rose. La physionomie d'enfant, oii les traits ne semblent pas encore sortis vers la trentaine, est d'une si piquante opposition sur le paysage en deuil de Gunterstal, contre les profils durs et nets des indigènes. On eût dit que ce visage centralisait en la réfléchissant la coulante lumière éparse sur les branches d'ombre et jamais immobile. Mais la merveille inquiétante, c'étaient les cheveux : une lourde couronne brune échauffée de lentes couches dorées. Ils enrichissaient l'ensemble, l'illuminaient, prolongeaient les autres clartés.
Comme elle était étrange, cette chevelure, complexe ! Si compliqué, tout...
La curiosité de l'enfant en était dominée : si compliqué, tout I
D'abord, pour rien au monde, elle n'eût touché aux nécessaires des trousses, aux blondes malles plates où devaient dormir des robes étincelantes...
Puis, elle s'était familiarisée, parce qu'elle souffrait, et, quand on souffre, tout le reste n'est plus que faciles adaptations.
La Parisienne semblait si pitoyable, si exténuée. Maintenant que l'installation était terminée et que tous les hasards de la vie s'épuisaient à la villa, elle demeurait avec un visage
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meurtri, comme ces jeunes femmes tuberculeuses qu'on voit passer dans les automobiles des sanatoria de la Montagne. Mais la maladif devait être pire, peut-être...
Les femmes ont en elles toutes les intuitions, en elles il y a toutes les puissances pures de l;i Terre qui enfante, mais surtout elles ont un sens pour trouver la douleur. Et, par degrés, Katherine, si farouche, avait offert sa petite affection, chaude comme ses veines. A présent, elle aime et admire en bloc, comme une brute, la malade mystérieuse. Elle est tout amour, car elle aussi est seule derrière les mots.
Ah ! et puis, et puis...
— Assez... assez... dit Katherine, plus émue.
Un peu de brise pntre dans le salon. Ln lampe fume. Katherine se lève, toute lourde. Une mousseline tiède s'échappe du verre. L;i servante regarde re cerne qui flotte comme un<' herbe sur l'air. Le long des murs verts, son ombre tremble comme l'essence même d'un signe qui va vers sa forme, la perfection...
Dehors, tout est noir. Mais que fait donc 1;j Française sur la terrasse ? Ce soir, elle est rentrée si tard. Que cherche-t-elle dehors... Qu'y a-t-il dehors, dans la nuit ?
Katherine n'ose avancer. Mais elle est inquiète. Si sa maîtresse entend les commères parler m hns sur los sentes qui bordent le jardin, elle iw comprendra pas, elle aura peur. Katherine
sait que les femmes sont là. On vient se promener autour de la propriété, entre commères, le soir, histoire de changer la promenade, car descendre et monter la Grand'Rue est une distraction bonne pour l'hiver, alors qu'il n'y a pas d'étrangers. La villa que Lucile a louée paraît, par son confortable, un des facteurs principaux du village qui n'en possède pas tant. Elle le domine, couronnant un petit mamelon, d'oii le jardin dévale de toutes parts jusqu'aux sentes communales. C'est un peu le château. Il appartient donc aux commères. Elles l'ont rebâti de romanesque, pierres vives oîj demeure, enclos, un peu de leur pauvre cœur insatisfait. Il faut donc que les locataires s'expliquent suffisamment.
Cette Parisienne, d'ailleurs, a l'air d'une si chimérique personne. L'après-midi, assise au bord de la Fontaine comme une simple; le soir, morte pour tous, jamais occupée, si inerte... On avait cru que quelqu'un allait la rejoindre. Pouvait-elle demeurer seule, toujours, dans un pays OTJ personne ne sait le français ?
Du reste il n'est pas bon de demeurer ainsi dans le Royaume Noir où sont encore tant d'enchantements dans le silence.
Une Parisienne pourtant. Parisienne, Paris...
Les commères parlent sur un ton mineur. Leurs gosses courent sur les sentes zigzagantes comme de vraies montagnes russes, mais on
les empêche de rire. Et, sans se voir, on cause, on cause, rondes plus noires pressées en grappes chuchotantes sous les masses déplacées de l'herbe haute que le vent carde.
Katherine regarde l'heure. Pourquoi la Française ne rentre-t-elle pas ?
— Frau Lucile...
Lucile a poussé la porte-fenêtre. Elle sourit tristement dans l'encadrement, les yeux battants sur la lumière subite.
— C'est toi qui appelles, Kat ?...
— Frau Lucile...
Leur veillée commence.
Katherine, soulagée, a sorti son fil ; elle se rassied en rond sur le tapis glacé, la tête déjà penchée pour travailler. Mais Lucile lui a pris doucement le visage, elle le relève, le tient un instant dans ses deux mains. Elle regarde la petite longuement, affectueusement.
On lit aisément sur de jeunes visages. Ils laissent voir le fond, comme l'eau claire. Lucile a compris que la petite aurait bien aimé, au bout de certaines veillées où elles avaient mieux fraternisé encore, lui faire des confidences, dire quelque pauvre secret passionne qui l'étouffé, et dont elle ne peut faire part à personne sans donner prise au village tout entier. Les yeux de Lucile se font plus interro-
gateurs, ce soir qu'une angoisse nouvelle, confuse, monte en elle 1
— Dégonfle ton cœur, pauvre petite... comprends que tu es moins seule... un étranger est quelquefois plus près de nous qu'un des nôtres... il y a une élection pour le chagrin... dégonfle ton cœur ce soir, petite Kat...
Mais comment la petite donnerait-elle son secret, comment Lucile pourrait-elle l'aider ? Leurs visages, tout contre, exprimant le même abandon, demeurent fermés sur leur cœur. Le regard mêlé, oii monte l'inexprimable, elles sont aussi incapables de correspondre que des prisonniers séparés par des murs, par le vide noir des cours.
Katherine, pourtant, s'est dégagée.
Elle s'est emparée du petit lexique. Sous la lampe, elle l'étalé et commence de compulser fiévreusement les pages. Elle épluche, inlassable, la suite des mots fins et serrés. Lucile, debout, suit le manège.
— A quoi bon, Kat ?... que pouvons-nous ? Vingt fois, la gamine revient sur les feuillets
qu'elle croit avoir passés. Mais la difficulté semble insurmontable. Le texte français est disposé, naturellement, par ordre alphabétique, mais, pour les mots allemands, c'est l'anarchie, le désordre.
— Petite Kat, que pouvons-nous P
Ce manège, qui agrandit leur impuissance,
les enfonçant vers les temps primitifs des plus simples adaptations, prolongera fort avant dans la nuit la veillée.
Dans ce silence, Lucile a l'impression d'être perdue, de se débattre dans un enchevêtrement de relations sensibles et hostiles et de fluides symboles qui sont le signe de réalités inaccessibles...
— Que faire pour nous entr'aider P
Elle est allée dans un coin de la pièce, contre les immenses touffes de feuillage. La Forêt encore s'en extrait, la Forêt toujours, partout, autour d'elle qui défaut de ses appels.
N'est-ce pas eux encore, longs et scandés, qui dominent le frou-frou des feuilles tournées par la petite ?
— Kat... Kat...
La petite a levé la tête.
Mais, tenace, elle veut de nouveau jouer ses chances et reprend le livre...
Une porte a claqué en bas. Lucile interroge. Qui peut venir dans cette maison où personne n'est attendu ?
Katherine a murmuré : « Cornélia ». Ah 1 c'est Cornélia qui rentre. Comme il doit être tard I Mais ni l'une ni l'autre ne sont lasses, traquant le hasard, voulant vaincre. Et tout reprend, morne ; les pages tournent, tournent.
se suivent, se suivent ; elles sont pleines de signes pour le superflu, puisque les premières nécessités ont été dépassées depuis longtemps. Enfin, Katherine a poussé un cri de joie. En tremblant de perdre ce petit mot, comme une bouée sur leur silence, elle apporte le livre. Voici ce mot français suivi de son bougon corollaire allemand :
Fiancé Braut
Fiancé ! Lucile comprend enfin. Le petit roman paraît bien facile à bâtir. Que n'avaitelle d'elle-même mis Katherine sur la voie ? Avait-elle donc perdu à ce point le sens de la vie de relations ? Alors, cette petite souffrait du mal d'amour, elle si lente, si grave, attentive à ses impulsions ? Pauvre gosse I
— Tu aimes, petite Kat ?
Mais cela ne devait pas être si simple, son histoire. Ce pauvre mot était débordé de toutes parts, balancé entre elles sur le vide, palpitant de tous les mécanismes.
Katherine se lance dans de longues explications à n'en plus finir. Elle martèle son monologue, se sert de toutes les ressources possibles : l'accent, les regards, les gestes. Tout son pouvoir, elle le met au service des mots, des pauvres mots sans muscles, sans vie, qui tombent mollement dans le silence, les ailes brisées.
3o LUCILE D VNS LA FORÊT
Tout est iiidifféroiit autour d'elles, leurs sens étroits même font obstacle. C'est par les rayons de leurs yeux de souffrance qu'elles fraternisent dans ce salon follement vert et bleu, trop grand, où les meubles aigus les blessent au passage.
— Comme nous sommes démunies, ma petite Kat 1
Mais, sur elles, la Forêt jette ses appels incessants, ils forcent les murs, ils accompagnent les deux femmes tandis qu'elles montent aux chambres, des lampes à la main, énervées d'impossibilité. Le Schwarzwald, le Schwarzwald, toujours I et Lucile frissonne sous cette voix éternelle, elle frissonne parce que l'heure de la solitude plus complète va venir, avec des pensées dont elle redoute l'affirmation encore timide, mais qu'elle sent implacables pour ses doux sentiments de femme...
— Comme nous sommes démunies, petite KatI
àààààààààà
Sa déception est atroce lorsqu'elle revient à la Fontaine.
j Elle denneure interdite, au bord de la route. Hier encore, bien avant le chantier, elle entendait le heurt des haches et les rires des j hommes, ces bruits qui rendaient les effrayants sous-bois plus humains, plus près d'elle.
Et, maintenant, plus rien, un vide effrayant dans l'atmosphère, la plainte des arbres, les cris des corbeaux qui passent sans s'arrêter.
Elle est sous le coup encore de sa dernière impossibilité, cet essai d'expression avec Kathe- I rine, cet essai qui fuyait comme le reste, la livrant au silence plus complètement. Mais, à présent, les seuls compagnons de ses aprèsmidi languides vont-ils lui manquer aussi ?
— Ce n'est pas possible qu'ils soient partis... mais comme le silence est immense I
Elle monte légère sur le chantier.
On n'a touché à rien. Les feuillages coupés dessèchent, lentement gagnés de rouille, les bûches ne saignent plus ; tout déjà travaille à sa refonte, aux activités assignées.
Elle examine les choses, elle s'entête.
— Ce n'est pas possible...
Voici la cabane où l'on range certains outils, où les veilleurs passent la nuit, à l'époque des grandes coupes...
Elle va pousser la porte, quand quelqu'un sort.
Elle a reculé instinctivement, mais c'est le jeune forestier qui, la veille, est venu chercher Monsieur Fritz...
Que faisait-il là ? on dirait qu'il l'attendait...
Elle le regarde qui salue gauchement. Ce géant est presque un gamin. A-t-il vingt ans seulement ?
Sa figure est rose, trop jolie ; il a des lèvres éclatantes d'enfant, de grands yeux pâles de fille sous les mèches blondes rebelles. Certainement, il l'attendait.
11 fait de grands gestes maladroits, agitant ses bras dans la direction du Nord.
Lucile comprend enfin. Oui, ils sont là-bas, tout là-bas, très loin. Mais pour combien de temps ?
Tout énm, il compte sur ses doigts, dix, vingt, vingt-cinq, trente.
Ah ! pour trente jours peut-être 1 Trente jours...
Le jeune homme ne sait plus que faire, tout rouge. On doit l'attendre, là-bas...
Lucile, touchée, lui a tendu la main. Mais, tremblant, le garçon laisse libre cette petite main fragile et, tirant brusquement son chapeau, il se désigne :
— Ich hin Karl...
Et il s'enfuit en courant, troublé, un peu fou...
Lucile le voit s'enfoncer dans la Forêt, puis plus rien.
Et maintenant elle est seule, seule. La voilà devant ce Schwarzwald, qu'elle fuyait hier soir...
— Jamais la Foret n'a été si immobile, se dit-elle.
Elle redescend à la Fontaine, mais elle n'a pas le courage de s'asseoir. Tout est si immobile autour d'elle ; mais pourtant les appels n'ont pas cessé, longues plaintes des arbres, longues interrogations, dirait-on...
Elle marche un peu.
Elle avance sur les déclivités, les mains griffées aux troncs. L'ombre se referme sur elle, plus lourde que de l'humidité.
— Allons, allons, je ne vais pas avoir peur comme une enfant I
Alors elle s'applique à se distraire, elle examine autour d'elle.
Des plantes vivent là, elles vivent mal, mais elles vivent, semblent lutter, tenaces. Des bêtes vont entre elles, obliques.
34 LUGILE DAiN> J \ lOHhL
Lucile va, observant. La Forêt est moins oppressante, par ces détails qu'elle découvre.
En passant, elle emporte par mégaide une grande toile d'araignée. La bête rouge roule, suspendue au câble qui la rattaclu; aux sapins ; elle court, elle court, remontant le iil mince, gagnant l'écartement hardi des branches...
Lucile, haussée sur la pointe des pieds, suit sa course. Bientôt, l'araignée a choisi l'espace où elle sera reine. Déjà elle rebâtit ; d'elle se dédoublent des fils qui rayonnent sur l'invisible roue, crinoline enchantée. L'araignée sait qu'elle y restera assise, balancée, enfin stable, sa force annulant les forces contraires.
Lucile continue de descendre.
L'action du Schwarzwald l'étonné, c'est un ébranlement qui retentit jusqu'à son cœur.
Elle pressent, pour la première fois, derrière toutes ces activités, une volonté interne qui la trouve imparfaite, démunie d'une véracité de vie, autrement pressante qu'hier soir, dans le sous-bois !
Elle a coupé une grande tige verte devant elle. La tige saigne abondamment. On voit la sève jaillir, retomber écumeuse ; c'est chaud comme du sang à ses doigts, de toute la température de la terre.
Et encore une fois son être est ébranlé.
— Qu'ai-je donc ?... n'est-ce pas naturel, tout ce qui m'entoure ?
Mais elle s'arrête, un peu étourdie, les mains devant ses yeux, 11 s'accomplit en elle un travail inexplicable. C'est comme un déplacement d'équilibre qui la laisse sans contrôle.
— Voyons, qu'arrive-t-il ?
Le vent qui s'est levé fait chanter la Foret plus fort. Les appels l'entourent, la sollicitent, ce sont comme des présences autour d'elle, des influences qui la pressent.
— Voyons, je suis folle... où ces pensées vont-elles m 'entraîner ?
Mais son être les suit, irrésistibles...
On dirait qu'elles la ramènent vers cette terre où la plante blessée puise à nouveau la sève et des forces, peut-être plus subtiles, des substances presque spirituelles mêlées à la vie des formes...
Adossée à un arbre, elle regarde ce rêve intérieur qui défile.
Ses pensées tournent, tournent sur l'espace comme les fils de l'araignée et son cœur au milieu est une bête rouge qui la ronge soudain...
— Voyons, pourquoi mes facultés, si aiguës, subitement prêtent-elles des sens nouveaux à tout ce qui m'entoure ?
Pourquoi son être est-il aimanté par tout ce qui n'était que soupçonné hier, par son angoisse sans motif ?
— Ce silence est effrayant... c'est ce silence... cette solitude I...
Mais, soudain, elle soupçonne. Tout son étouffement, sans cause, dans cette Forêt- Noire, ne vient-il pas de crever, la laissant consciente, envoûtée par ce paysage de deuil ?
Elle a fermé les yeux, plus pâle.
Des sens invisibles se déchiffrent un peu. L'engourdissement se dissipe, mais elle cherche en vain à établir des rapports entre ces nouveaux états de sensibilité et les perceptions endormies d'hier...
— Voyons, où ces pensées veulent-elles m'entraîner ?
Ombres des premières et dures sensations, lentement formées en concrétion, où elle ne participait pas encore, qui poussaient son être secret à faire la première démarche, à pactiser avec les choses.
— Je suis folle, voyons...
Elle voudrait rejeter les sollicitations confuses, demeurer stérile dans cet immense organisme en travail. L'inexplicable la dépasse, dans cette Forêt qui chante, qui chante, chante, qui semble l'appeler...
Elle rit d'elle-même, mais morbide, brûlante de fièvre. La coutume fait la vérité, voyons I Aurait-elle peur de cette Forêt comme d'un adversaire ?
— 11 ne peut y avoir de liens entre cette Forêt et moi... je suis plus insensée qu'une promeneuse de conte de fées I
Mais le mal mystérieux la poursuit. C'est le travail de toutes ces journées de silence, sans but, sans aliments...
Alors, elle revoit leur veillée, à Katherine et à elle, cette veillée d'infirmes oii elles se débattirent impuissantes, et d'autres réalités lui renvoient des images plus étouffantes.
— Mon Dieu I cette retraite est au-dessus de mes forces... je n'en puis plus I... Pourrai-je aller jusqu'au bout ?
Alors elle quitte la Forêt, la fuyant, cette étouffante Forêt de deuil.
— Demain, je ferai chercher les livres... je ne puis plus demeurer inoccupée de cette façon... cette solitude est atroce.
Mais les appels montent sans fin, chant mineur du Schwarzwald.
Devant la vallée, son âme invoque cette lumière qui, hier, lui infusa la joie d'être victorieuse sur les choses, goutte du crépuscule qui l'éclairait toute...
— Non, non... Hier aussi, j'étais folle... cette Forêt prête un sens angoissant aux moindres choses... demain, je ferai chercher les livres...
La grosse cuisinière souffle à bout de forces. Katherine a mis le pied sur la caisse. Mais celle-ci tangue, malgré tout, et ce n'est guère facile d'arriver à glisser le ciseau à froid. Cornélia n'en pouvant plus, Lucile s'y met, et puis la petite. Le couvercle finit par sauter.. La bonne odeur du papier et de l'imprimerie les enveloppe, presque tiède. Les servantes, alors, se penchent pour déballer. Elles se demandent ce que peut contenir cette caisse qu'on a laissée dormir jusqu'ici dans le grenier. C'est le bagage des livres.
Les livres ! Lucile s'était dit en les emportant : (( J'irai les chercher lorsque la vie ne sera plus possible dans ce pays. » Et la vie est-elle désormais possible ? Les femmes baissées ont pris les volumes, puis elles commencent de les descendre en petits paquets. Lucile s'assied en les attendant sur un des vieux meubles hors d'usage qu'on laisse ici.
A ses pieds, la petite chauve-souris, que les servantes ont tuée tout à l'heure, gît en boule
4o LUCILE DANS LA FORÊT
flasque, semblable à un talon de caoutchouc. En levant les persiennes de l'œil-de-bœuf, elle s'était trouvée prise dans le repliement des lames. La mère, imprudemment, les avait toutes mises au monde là. Les autres ont été projetées dans le vide et celle-ci fut à demi écrasée. Lucile entend encore les sifflements bas de ces bêtes-enfants. Point tragiques, certes, on eût dit des bruits de baisers étouffés ; et puis elles étaient mortes, leur souffle exténué, parvenu déjà dans quel réservoir d'énergie ? Katherine, superstitieuse, a pris la bête. Probablement que la chauve-souris porte bonheur à la maison. On dit cela aussi en France...
Lucile regarde tout à tour la petite bête morte et la caisse ouverte. L'envoyée du Bonheur ? Mais les livres vont-ils seulement lui rendre le calme P
Dans le cercle de ce fénestron on ne voit que du noir, les monts s'encadrent seuls d'ici, dans le chambranle. C'est une grosse perle de jais sur les briques du mur, entre les poutres du toit. Pas de ciel, plus de vallée, la Forêt suspendue, astre mort devant elle, la Forêt toujours !
Cette Forêt l'accablera désormais. Elle se l'avoue, vaincue.
Pourra-t-clle retourner seule à la Fontaine i'
— Et j'ai cru qu'elle me communiquerait son énergie... mais non, elle absorbe tout, elle prend tout, vorace...
LUGILE DANS LA FORÊT 4i
Lucile s'est avancée près de l'ouverture, elle se penche dans cet espace où la mort vient de souffler. Le panorama monte. Gunterstal s'agenouille. Le village a acquis de l'humilité depuis toujours qu'il est commandé par les Monts Noirs. L'orgueil des hommes a été vaincu. Les vieux toits, reprisés comme des bas de vieilles, se pelotonnent autour de l'église, et, çà et là, entre les maisons des forestiers, les quelques villas élégantes pensent seules à défier la houle serrée des sapins.
Il y a le ruisseau large qui fait compagnie à la route. Par là, à l'aube, Lucile, qui ne sait plus dormir, voit partir les forestiers. Cortège d'ombres bleues d'où fusent constamment des gerbes d'étincelles, allumées sur les haches par les rayons mauves, roses, blonds, qui s'entrecroisent...
Le cimetière, plus loin, est petit et vieux, étouffé par la brousse ; d'ici, il s'ébouriffe comme une botte d'herbes flottantes. Les pluies d'aiguilles, chassées par le vent, passent sur les très vieilles tombes. Puis elles s'entassent au bord des allées, s'y dessèchent, plus légères sur les morts...
Cornélia et Katherine continuent leurs voyages, mais Lucile ne bouge plus.
Elle suit la vallée. Toutes les menues entités du village reposent sur le vert ineffable des prairies, un vert doux au regard, et clair
Ixl LUCILE DANS LA FORET
comme un second ciel, qui va s'amincissant, se gonflant, étiré, en lacs frissonnants, entre les hauteurs. Longtemps elle sinue. Souple, elle monte, monte, monte, ne conservant son apparence de vallée qu'au contact grandiloquent du Schwarzwald. Elle n'est, en somme, qu'une piste verte en courbe ascendante. Brusquement elle finit par tourner derrière les montagnes revêches qui la disciplinent et la plient au rythme nécessaire du lieu. Ainsi, Gunterstal est muré. De toutes les hauteurs les sapins déploient leur vigueur ; d'étages en étages, ils sont posés aussi comme des amphores pleines de parfums âpres et bons. Les saines odeurs qui vont d'un mont à l'autre tissent sur le village un dais de fluides bienfaisants...
— Son haleine...
La Foret toujours. Elle ! Elle qui est les habitations, les meubles, les étables de la vallée. Depuis des siècles, les hommes taillent à même dans sa chair vive... Elle : Divinité pesante et fluide, adorée comme aux temps initiaux.
Elle, qui faufile l'air, coupe l'eau, sinue dans les veines des hommes, dynamique...
Elle, qui détermine l'infini, découpe le ciel, réagit contre tout, grave et vigoureuse, annule les jours lourds de renoncements, mure le printemps qui vacille, rose et blanc, canalise les décompositions de l'automne, enfonce ses
sapins comme des lames sur la coulée des neiges...
Devant l'image sans cesse retouchée du quotidien, ses pans d'ombre sont peut-être un geste éternel ?
— Le Schwarzwald !...
Lucile rejette le simulacre que tout son être dresse sur la faiblesse des hommes : le Schwarzwald, royaume de l'Ombre, jaloux...
Elle est retournée à la caisse, il n'y a plus que quelques livres, elle s'en charge, descend.
Elle a hâte d'endormir sa pensée malade dans ces fictions : romans à couverture jaune, bleue, rose... Un peu de tout là-dedans, des aventures d'amour, l'amour toujours, les romans ne parlent que de l'amour... Petits cercueils de papier, ces livres où elle voudrait voir allongé son être secret, comme les belles héroïnes qui croient à l'amour !
Lucile, sur les marches, a entr'ouvert l'un des livres. Elle s'arrête, elle lit. Il lui faut couper les pages suivantes. Avec ses doigts, elle déchire, nerveusement...
Elle en reprend un autre, elle lit encore, plus anxieuse, puis les autres, tous ceux qu'elle porte. Elle les parcourt avec fièvre. Mais quand le dernier est passé entre ses mains, elle le laisse tomber, désespérée. Elle vient de découvrir qu'elle ne pourra plus lire. Quoi? ne même plus s'intéresser à cela ? Les livres tombent de
Ixlx LUCILE DANS LA FORET
ses bras, roulent, viennent s'écraser autour d'elle. Ainsi, les romans, qu'elle lisait à l'époque du Bonheur, ne lui apporteront plus aucune passion.
— Vais-je donc me désintéresser de tout ce qui fut ma raison normale de vivre ?...
Elle a repris, têtue, un des romans, signé par un auteur préféré jadis... Mais non I les pages sont sans intérêt, toute cette aventure est sans intérêt. Il n'y a pas de réalités, rien, nul de ces frissons élémentaires qu'elle ressent aujourd'hui, aucune réaction, des gestes de somnambules, des héros conduits aveugles par des réflexes superficiels. Est-ce cela, l'amour P cela, les aventures des civilisés ? Elle reprend l'épilogue d'un de ces romans. Trois lignes qui concluent, de la cendre molle et froide glissant peu à peu dans le cœur du lecteur. Une conclusion, après un scénario, les intrigues...
— Quel est donc le roman que mon imagination veut ?
Décidément, elle ne se reconnaît plus ellemême. Ces romans ne sont-ils pas le décalque tremblant de la vie de ses pairs ? Alors, leur roman à eux ne la suit donc plus, elle, qui court, haletante, malgré elle, après quelles chimères ?
Toute la vie des hommes va-t-elle l'abandonner aux réalités tragiques ?
— Ce silence me fait perdre la tête... je n'ai
plus de points de comparaison... Quel est donc l'inventaire de mes chapitres à moi... de mon roman ?
Son passé, son passé net dans ses contours, son passé tour à tour noir, de lumière, d'or, ne viendra-t-il pas lui donner un point d'appui .î^... Elle veut reprendre le sens, mais ce sont des ombres, des ombres à mesure plus pâles. Elles s'anémient, reculent devant le Rêve du Schwarzwald, — le Roman oii les hommes durs comme les forestiers abattent les arbres qui sanglotent par leurs chairs, se mêlent à des cercles vivants qui vont porter, on ne sait où, tous les cris, tous les gémissements ; course dans l'invisible, frissonnements vertigineux, vers les buts fatals...
En elle, elle ne voit plus rien, parce qu'il y a tant de choses qui se ruent devant les souvenirs, tant de choses tremblantes, amorphes, des forces encore sans organes, des forces qui veulent la vie, patiemment, énergique ment...
— Mon Dieu...
Elle interroge son imagination ébranlée. Elle ne sait plus...
— Cette Forêt germanique me souffle son mystère !
Les servantes sont remontées, tenant leurs tabliers ouverts devant leur ventre.
Lucile rougit d'être surprise ainsi, presque
46 LUGILE DA^S LA FOKEÏ
hallucinée, au milieu des livres chus, craqués de toutes parts.
Heureusement, Kat s'est précipitée pour tout ramasser. Derrière elle, la cuisinière n'a rien vu.
On dirait que l'enfant a peur de laisser Lucile en faute devant tout le Village. Elle lève ses grands yeux tristes sur cette maîtresse qui devient chaque jour plus lointaine, enfoncée dans on ne sait quels tragiques plans de vie ?
— Les livres n'ont plus d'intérêt, se répète Lucile, saisie, en redescendant avec Katherine ; mon roman n'a plus d'intérêt... j'ai peur de la Forêt... j'ai peur de moi-même...
Elle veut réagir.
— Je dois trouver le salut.
Mais où trouver un point de repère dans l'extérieur.!^ N'est-elle pas désormais aussi seule chez les hommes, qu'au milieu des arbres noirs P
L'obsession revient : « Les livres n'ont plus d'intérêt ! » Et ce livre ouvert, saignant, plein de poèmes réels : sa vie jusqu'ici, ses croyances, ses affirmations, ses positions ?
— Les livres n'ont plus d'intérêt...
C'est un leit-motiv balancé, le cri de ses qualités sentimentales déjà vaincues, du passé machinal qui agonise dans le désert actuel de sa vie courante.
— Mon passé est mort... je suis sans passé I Sans passé, comme la bête qui tourne folle
à midi, parce qu'elle ne voit plus son ombre... Mais il lui faut un expédient immédiat.
— Va... va... Kat... nous allons faire une grande promenade... une grande promenade...
Elle pousse l'enfant.
Oui, peut-être, ne plus sortir seule. Mais elle se dit, effrayée :
— J'en suis arrivée là, comme une infirme...
MiMMiéà
Elles se sont enfoncées dans la Forêt. C'est une reconnaissance pleine d'imprévu pour Lucile qui n'est jamais allée plus loin que les sapinières de la Fontaine. Elles vont, elles vont...
De grands espaces couverts par de jeunes plants se sont succédé. Les innombrables tiges basses, si minces, des jeunes sapins enveloppent de fumée rose la terre. Dès que les arbres s'élevaient un peu, les branches se desséchaient, enveloppes mortes des premières identités. C'était la mue.
Bientôt les vieillards fous avaient repris l'espace, lourds comme des donjons, quarante fois plus haut qu'elles qui couraient dans leur odeur. Katherine s'était mise à chanter, mais Lucile ne veut plus qu'elle chante. Sa plainte laisse échapper sa tristesse murée. Ainsi la bête aimée geint à son maître impuissant à comprendre. Elles se taisent, écoutant autour d'elles.
Lucile espère rencontrer les forestiers, Karl... Elle dit son nom, pensant que peut-être celui-
'ïO LUCILK DANS l..\ FOR^.T
ci est responsable des émois de la gamine. Il n'y a pas tant d'adolescents au village. Katherine répond par signes qu'elle connaît Karl, elle fait le geste d'abattre. Mais elle demeure indifférente... Un camarade d'enfance, rien de plus. Et ce nouvel essai d'expression se dérobe encore. Elles vont donc, silencieuses...
Une longue mare d'eau morte atteint la route. Elle dort au fond d'une chambre ronde de feuillages. Le noir se tend en draperies qui se réfléchissent droites, mêlées aux eaux mortes. On dirait quelque mirage mystérieux.
Les ténèbres fermentent dans cette eau qui est plutôt de la matière coulante, lourde de vie transitoire, active comme le sous-sol dun charnier.
Des libellules assurent un service régulier d'aéroplanes entre des îles de végétation ralentie. Leur vol coupe la pluie drue des aiguilles qui, peut-être, image, seule, l'activité profonde de ces torpeurs végétales.
Les deux femmes se sont arrêtées. Curieuses, elles se baissent sur lélang. Leurs visages se réfractent, lentement, lentement ; on dirait qu'ils remontent sur l'eau, voilés de zones obscures. Les couches do vasiî, jusqu'au lit bouillant, le chantier des pourritures, d'où les formes vont s'exaltant vers la lumière, les ont, semble-t-il, décantés de leur expression vivante.
Ce sont, près du bord, entre les herbes, deux
LUGILE DANS LA FORÊT 5i
grandes taches blanches sur le miroitement sombre, elles s'épanouissent comme des nénuphars subitement éclos.
Lucile relève la tête, étourdie. Cette eau a vraiment trop l'air de les rejeter comme des noyées. Et ces gaz qui montent, ces vapeurs fades qui soufflent une force directe...
Elle tire Katherine, qui agite ses doigts, amusée de les voir dédoublés en larves pâles, déformés, acquis eux aussi aux stades inférieurs.
— Petite Kat, ne donne pas ton reflet... Des corbeaux se sont envolés à leur venue.
Les ailes fuyantes dans ce coin abrité, si calme, font des bruits mous d'étoffes mouillées...
Alors, quand les corbeaux sont loin, d'énormes grenouilles se mettent à chanter, installées sur les fleurs et pareilles aux grosses feuilles aquatiques.
Leur chant est un grand chœur organisé.
Les solistes ouvrent des becs énormes :
— Oué... oué... oué...
— Oh ! Frau Lucile I
La petite s'est mise à rire. Elle pense aux commères. Des commères aussi, ces bêtes joyeuses, qui peut-être parlent d'elle, mais qu'elle ne comprend pas plus que sa maîtresse ne comprendrait les autres...
Lucile a des pensées presque identiques. La vie est un échiquier bien simple, quand on a
retiré les mots ; les combinaisons sont superflues, les contraires s'accordent. Les choses gardent leurs prestiges quand elles sont vues directement.
Lucile se dit :
— Ces bêtes sont sur le même domaine mécanique que les hommes... leur village est cette mare riche et cette eau est bonne pour lu pêche...
Elle s'attarde à voir s'exalter ces grenouilles ; elle n'a plus de répugnances sans contrôle, mais sait-elle la vérité de son attitude ?
— Oué... oué... oué.
Inlassables, les bêtes crient, et les corbeaux là-haut crient aussi...
Elles ont repris leur route, sengageant très avant dans la Forêt, sur les sentes bleues que les sapins murent effectivement. Car le Schwarzwald les absorbe. C'est une galerie forée dans les branchages, une mine.
Le parfum encaissé est si fort qu'il est comme un « ton » nouveau dans le demijour.
Un moment, elles entendent encore le chœur des grenouilles. Puis il devient un chuchotement long, monocorde, comme étiré dans le long couloir.
— Ouéée... ouéée... éée...
Gela se perd.
Il y a un labyrinthe de sentes sous les branches, elles continuent.
Le Schwarzwald , de toutes parts, les appelle. Quelque chose de très bas ici, d*enlaçant, de berceur, bétonné de mille prières fines. Et, dessous, un vide plus sensible encore, de Tinéluctable. Elles baissent la tête parfois, tant le couloir est bas.
Comme on est loin des hommes, comme les réalités sont proches !...
— Mes instincts sont à nus, songe Lucile, les enseignements humains sont tombés comme des armes vaines, je suis toute nue, sans défense...
Elle fait un signe à Katherine... « Chante, Katherine, chante... sens-tu derrière ce vide immense ?... Kat... chante les légendes de la Forêt ? »
Elle écarte ses lèvres, parodique, pour que la gamine comprenne. Et c'est, infiniment, pitoyablement, comique...
Katherine recommence ses lieds et Lucile incertaine joint sa voix. Oh I la ligne mélodique est simple, quelque chose de long, d*étale, presque un chant de pleureuse musulmane. Il va, interminable, rejeté par des échos sans nombre, porté méconnaissable sur les flottantes tuniques magiques de la rêveuse Allemagne...
Elles vont toujours.
' Et leur chant est doux, lénifiant, sur leur silence, rayon tiède, foyer éternel dont les premières hordes humaines avaient déjà besoin dans leurs courses muettes, au fond des mêmes forêts.
Mais, tout à coup, Lucile s'arrête. La nuit est venue brutalement. De l'imperceptible plus fonce s'est accumulé traîtreusement dans la demi-ombre et elles, chantant, n'ont pas vu.
— Kat... Kat... la nuit...
Elles rebroussent chemin, marchant plus rapidement.
La nuit grandit, resserre le petit espace dans les feuillages. Elles y plongent le regard, avides.
Puis la piste de lumière, elle-même, vacille.
Enfin, voici le labyrinthe; mais, là, elles ne discernent plus d'où elles sont venues.
Kat ne peut rien suggérer dans l'ombre.
Elles s'engagent donc au hasard...
Mais la clairière ne vient pas.
— Kat ! nous sommes perdues...
Enlacées, elles agitent leurs mains libres,
battant l'air devant elles, comme des aveugles, pour ne pas se cogner aux branches inférieures...
Toute la Forêt chante, chante. Mais un trémolo plus tragique dans cette obscurité...
— Oh I SCS appels... ses appels...
Lucile n'est-elle pas retombée sous leurs séductions inexplicables ? l'ombre a fini par la prendre, comme si l'heure présente se soudait directement aux crépuscules qui la trouvaient si craintive...
Les présences sont là, toutes proches, elles la dominent.
— Je ne suis plus seule... voyons, c'est insensé... je suis comme une enfant !
Elle se raffermit avec ses pauvres petits mots coutumiers, son langage simplet, onomatopées vaines du passé sans action...
Mais, comme les frémissements qu'elle perçoit du mystère de son corps essoufflé, — la coulée plus précipitée contre les tuniques artérielles, le choc accéléré de son cœur, les heurts de sa respiration, tous ces actes étrangers à elle-même, — elle surprend dans la nuit le grésillant travail des choses, les jeux respiratoires de la Foret, les froissements des mécanismes sensibles, l'ondée sanguine furieuse en glouglous triomphants, cette fois, sous îa pulsation du grand organe unanime pompant et refoulant les sèves...
— On dirait que je vis toute la Forêt... On dirait que je pense toute la Forêt !
Mais elle a aussi cette pensée :
— Je suis plus étrangère encore dans mon corps...
Elle se serre contre la petite.
— Kat... Kat...
La petite parle tout bas. Que peut-elle dire ? Ah I pouvoir au moins échanger un mot, un mol qui calmerait ; un regard... mais elles n'ont plus même cette ressource dans cetto nuit I
— Kat... Kat...
Leurs inutiles pensées qu'elles extériorisent se croisent en notes brèves, haletantes, perdues pour toute la vie.
Et les appels même les étouffent, si puissants...
Elles vont, se cognant aux arbres, aux durs feuillages invisibles, la Eorêt ne cesse pas, elles n'ont pas atteint une route. Nul bruit animal ne parvient. Très faiblement, parfois, un croassement, mais étouffé par des couches et des couches de branches. Et cela n'est pas une indication. Le ciel est toujours sur la Forêt, sur la tête des hommes...
Kat est inquiète. Où va-t-on ? Ces sentes peuvent s'entrecroiser sans fin, n'aboutir jamais, les enfoncer davantage dans les sousbois !
On doit être loin, certainement...
Mais cette course est trop effrayante, la petite essaye de chanter. Elle y parvient malgré l'essoufflement. Mais Lucile ne l'accompagne plus.
Elles vont...
A un moment, Lucilc s'arrête en tremblant. Qu'a-t-elle entendu ? La petite écoute, angoissée.
— Non, ce n'était rien... petite Kat... Et leur course reprend.
Mais le terrain finit par devenir plus rapide.
On se met à descendre, à descendre. Kat a poussé un cri d'espoir : on va vers une vallée, quelque village... Bientôt elles dévalent, projetées par la pente roide, puis, brutalement déclive, le plan tombe. Lucile a failli rouler contre un arbre. Alors elles voient le ciel, plein d'étoiles. Le ciel, de l'air libre, de l'espace.
— Oh ! Frau Lucile I
La joie de Kat est si forte qu'elle se jette sur sa maîtresse, comme les petits enfants qui veulent être embrassés.
— Kat... petite Kat... nous avons été à la merci de la nuit... le silence ne suffisait donc pas ?
Elles se sont étreintes, si émues encore, et leur baiser les accorde pleinement aux seules lois invariables, l'amour, la douleur, qui ne soient pas des conditions arbitraires ; leur être en est magnifié et, une seconde, aucun obstacle n'est entre elles, au milieu des arbres...
Lucile, qui s'ost dégagée, identifie le lieu : on est sur le chantier. Voici la Fontaine en bas, et Pan qui chante dans la nuit.
Très lasses, elles s'étendent sous les arbres connus. Des étoiles filantes font des cercles sur le ciel, la brise a cessé.
— Petite Katî te voilà rassurée... tu as vaincu sur la nuit... tu retrouves ton village, ton amour, tes liens...
Et elle ajoute, à voix haute : « Mais moi... » Il y a en elle une négation plus affirmative. Tout ne semble-t-il pas concourir à sa défaite ?
— Je suis seule... seule, sans passé... sans espoir... je n'attends rien...
Il lui semble qu'elle a perdu à jamais certaines facultés. Sur le vide de sa vie, qu'elle épuise dans sa réelle actualité, elle ne peut pas plus s'atteindre elle-même, à présent, qu'elle n'a pu retenir, cet après-midi, les mobiles et les motifs anciens, — tout ce qui devait servir d'antécédent à sa crise présente. Elle ne saurait imaginer qu'elle va dominer peut-être de nouvelles perspectives...
Sa pensée s'écroule au pied du Schwarzwald, comme elle-même à cet instant, — toutes deux vaincues, incapables de lutter davantage. N'estce pas ici même qu'elle s'est révélée pesante de cet effroi sans raison ?
— Frau Lucile...
LTJCILE DANS LA FORET Bq
La petite s'est avancée à genoux devant elle, avec cette familière attitude des enfants sur la terre.
Elle relève le pauvre visage infiniment las, exténué, et qu'on peut identifier en synthèses tragiques sous le ciel étincelant. Son geste très doux est celui de Lucilc à un moment de leur veillée décisive. Elle l'échange gravement, en femme qui sait la valeur de certaines interventions.
Mais Lucile n'entend plus Katherine, n'entend plus le chant des sources souterraines, les appels qui montent de nouveau ; son état d'atonie est immense...
La petite a pris son mouchoir, éponge doucement le visage encore moite. Contre la paume de sa main l'étoffe colle, chaude comme un souffle.
— Frau Lucile...
Et quand elle a terminé son geste pieux, Kat couche sa tête entre les genoux de sa maîtresse, dans la robe blanche pleine d'odeurs sylvestres.
Toutes deux, sans mouvements, elles demeurent ainsi oubliant la Forêt, oubliant le village, oubliant tout, amollies d'un unanime renoncement, arrêtées peut-être dans un divin et unique repos, un repos qui ne se retrouverait plus pour leur être véridique...
Taudis que la Forêt fait monter, courageuse.
6o LUGILE DANS LA FORET
le râle des gésines et des échanges, assignés éternellement, éternellement actifs et féconds, forgeant la vie sans relâche, autour d'elles, lâchement bienheureuses...
Puis, au ciel, les foyers s'activent...
9P^ iPP^ ^P^ ^^^
— Je ne comprends pas que tu te sois perdue dans la Forêt... Non, c'est trop drôle... et moi je pouvais avoir peur dans cette grande baraque...
— Peur de quoi ? de ta méchanceté 1
— J'oubliais que mademoiselle a les confidences de sa maîtresse... ça doit être intéressant, vos conversations à toutes deux... Hein ? on doit rire ?
— Gornélia, tu es plus bête que l'homme de Souabe qui voulait acheter Fribourg et ses habitants...
— Dis donc, je pourrais être ta mère... Dièse Jugend ist unverfroren 1
... Lucile s'arrête d'écrire. Elle entend les deux femmes s'échauffer dans la dispute. Elle repense aux commères qu'elle a surprises hier soir, assises sur les talus des sentes en train de cancaner à mi-voix. D'abord, elle avait eu peur nerveusement devant ces ombres. On distinguait si mal. Mais les femmes, surprises, s'étaient levées en hâte. Elles couraient dans la nuit, traînant les enfants, et ensuite les femmes
0)9 LUCILE DANS I.A FORêx
enceintes geignaient, arrière-garde en panique. Plus loin, on entendit encore leurs propos furieux, elles devaient se rejeter l'affront, l'une l'autre. Katherine, qui entendait distinctement, riait aux larmes. Lucile ne concevait pas ce qui se passait.
— Qu'était-elle, cette bande de femmes ? Que voulait-elle ? Quel groupe nouveau le village lui envoyait-il ?
Katherine essayait d'expliquer :
— Klatschbasen... Klatschbasen I
Lucile imaginait enfin, faisait la découverte. Ainsi ces commères venaient rôder, le soir, autour de la Villa. Qu'espéraient-elles donc glaner sur les sentes ? Mais elle s'étonnait surtout que sa pauvre vie pitoyable et ralentie, sa vie de silence et de deuil, pût entraîner toutes les vies du village. Elle, si indigente, dénuée de toutes les ressources de la sociabilité, elle pouvait enrichir de plus pauvres qu'elle ? Etait-il possible que ces femmes eussent moins de raisons de vivre ?
... Et maintenant il est si facile d'imaginer encore que les servantes se disputent à cause d'elle.
Lucile a posé sa plume, écoute les voix âpres. Pour elle, c'est une musique grinçante et contrariée, des sons qui se rabotent àpremcnt.
— Comme c'est triste, des voix de femmes, songe-t-elle, comme c'est étrange 1
Elle a déchiré le papier devant elle, elle va recommencer à couvrir d'autres feuillets. La lettre qu'elle se décide à écrire pour implorer une aide de l'extérieur, elle en trouve tous les termes, mentalement, mais ils s'épanchent avec une telle abondance, ils se bousculent, s'entrecroisent si rapidement ! Elle a tant, tant à dire ! Comment faire prendre forme à ces confessions, sans successions, toutes battantes de vie, dans une actualité absolue? Comment faire tenir les suggestions douloureuses de son long silence? Récapituler sa vie ici, depuis un mois? Un mois : rien n'y mesure le temps, et, pourtant, sa vie semble s'être condensée là tout entière, elle est une agrégation de degrés supérieurs, de moments fatals, pathétiques, qui ont une suprématie sur tout son passé. Récapituler sa vie, ici, sa vie où il n'y a pas eu de gestes ! retraite absolue dans le Royaume noir ! Elle a peur d'oublier des observations, comme une malade qui va trouver le consultant spécialiste. Derrière les plans vifs, son passé s'embue. De nouveau elle reconnaît que tout lui est indifférent, à présent, de ce passé. Le roman, qu'elle ne peut plus lire, le roman coulé dans un moule uniforme. Pas une minute dans cette vie qui fut consacrée à elle, pas une seconde. L'éducation, le mariage, ce qu'on appelle l'amour, l'amour ? On ne lui a pas laissé le temps de réfléchir, de refaire.
pour elle toute seule, un aspect et une conception, pas môme un rêve, un Dieu.
On lui a dit : u Voilà : il faut vivre de cetU; manière. » Elle a vécu.
— Ton Dieu, aujourd'hui, est celui-là... que t'importe qu'il soit le Souverain Bien ? il «il le simulacre officiel... adore...
Et, à présent que les vérités ont croulé, elle demeure sans direction, incapable de reconstruire le Temple Intérieur, de prier, d'appeler à son secours celui qui est Dieu véridiquement, sous les idoles changeantes...
— Je n'ai rien à opposer au Schwarzwald 1 Elle a laissé tomber sa tête dans ses mains.
Ses yeux fixent la nouvelle feuille blanche, si blanche, carré de vide devant elle.
Elle sent bien que ses forces sont à bout, qu'elle ne peut continuer cette existence.
— J'étouffe ici... j'étouffe...
Quelque chose, au plus profond de son être, proteste bien, mais si faiblement ; une voix l'interroge : « As-tu vaincu les premières épreuves ? »
— Quelles épreuves P... non, je n'en suis plus.
Gornélia et Katherine crient davantage dans la cuisine. Oh I ces voix sur ses cris intérieurs, ces voix humaines, mauvaises, ces cris qui sont plus acérés que ceux des bêtes, lorsque les mots ne les parent plus...
Mais tout ne prend-il pas un aspect féroce, inconnu, ici ? Les choses vues directement, sous le quotidien, et non plus cardées par l'expérience des hommes, la lente montée sensible des efforts pour vaincre, la poussée irrésistible des forces mauvaises, l'unanime qui vrille... Tout féroce, tout indifférent... Il n'y a peut-être plus de mensonges autour d'elle, mais comme elle voudrait qu'ils fussent...
— Je n'ai rien à opposer au Schwarzwald ( Seule, parviendra-t-elle à chasser l'obsession
goguenarde qui l'attend derrière toutes les apparences ?
Partir ?
— Si je partais ?...
Elle voit parfaitement que ce serait inutile, qu'elle emporterait avec elle les nouvelles et accablantes facultés. Ses pairs pourraient-ils l'étourdir tout à fait, l'endormir de nouveau ? Elle revoit ses amies de jadis. Comme elles riraient de ses émois ! C'est si drôle, en effet... On la prendrait pour une neurasthénique, pire peut-être... Vivre, c'est autre chose que ce qu'elle fait depuis un mois I Et pourtant, peutelle demeurer Tci ?
— J'en mourrai... cette Forêt... le silence, le silence...
Avoir autour de soi des fous qu'on comprenne, qui puissent vous intéresser à leur
délire. Dans les couvents, ils ont leur prière... Mais, elle, de quoi nourrir son silence ?
— Mon cœur est plus vide que le désert des sous-bois... quel mur puis-je élever qui m'enfermerait vivante ? Mon cœur est plus vide qu'un désert... les autres ont tout repris... je suis hors de leur vie désormais.
Le bruit s'est tu à l'office. Une porte a claqué. On entend à présent Katherine pleurer doucement.
Un autre aspect de la voix humaine, cette fois : Katherine coupe ses pleurs d'un monologue geignard où des mots reviennent. Peutêtre le mot de Maman... Mais sa mère est morte...
Alors, décidée, Lucile a repris sa plume. Que va-t-elle écrire ?
— Je dois tout tenter...
Elle revoit le grand ami à qui elle s'adresse, le directeur de conscience, le Confesseur rose, comme elle l'appelait jadis, quand elle riait de ses ouvrages au tour psychologique et philosophique, si ennuyeux, si vains, si superflus, lui semblait-il. Il y a donc des vérités à vendre? pensait-elle alors, quels sont donc les acheteurs de vérités ? Et elle riait...
— Voyez-vous, lui dit-elle un jour, une maladie morale... eh bien I mon Dieu, ça se soigne d'abord par l'estomac. Quand l'estomac va, tout va...
Et, à présent, de lui seul elle attend le secours, si un secours est possible. Lui seul sait tout, peut tout comprendre. Lui seul est responsable de tout, d'ailleurs. Il l'avait envoyée ici pour guérir. Guérir, ici, quelle dérision I Ne valait-il pas mieux la laisser avec sa dolente blessure d'amour ? Elle allait, s'endormant, s'épuisant, tirant de petites jouissances de son passé, touchant peut-être la fin de ses souffrances. Autour d'elle, il y avait, enfin, de ces gardes-rpalades qu'on trouve toujours pour soigner des crises passionnelles, qui vous calment par des mots d'espoir, les vagues mots d'espoir...
La solitude avait tout emporté, tout arraché. Il ne restait rien en elle. La petite lumière allumée ces derniers jours, la goutte de crépuscule avait, elle-même, dû s'éteindre dans cette atmosphère glacée. L'effroi seul restait, un effroi sans raison. La peur de ne plus savoir vivre, d'avoir touché la solitude éternelle...
— La peur de ne plus savoir vivre...
Derrière la porte, Katherine s'est tue. Lucile se penche davantage sur la page blanche. Son angoisse se resserre, l'étrangle. Elle parle tout haut, comme un cavalier rassure la cavale peureuse. Elle se répète : « Oui, c'est là, le salut... Il me sauvera encore... il me le doit. » Et maintenant elle écrit, elle écrit... Fiévreuse, elle remplit des pages, des pages... Sans lien,
hâtives, les phrases se suivent comme si, elles aussi, la peur les talonnait...
— Il me sauvera... je dois avoir confiance... Il doit me ramener à la vie I
Elle n'a pas entendu Katherine qui est entrée, le visage brouillé de larmes, et qui s'arrête interdite.
— Qu'a-t-elle donc ? se demande la petite ; comme elle est changée I
Les joues de Lucile sont colorées par le sang, ses yeux ardent sur le papier, ses lèvres s'avancent, passionnées.
Jamais Lucile n'eut cet air d'application, ces yeux surtout, ces yeux animés par un but et dont la force rayonne, déverse des sources profondes, vivifiantes. Katherine, devant la porte, les bras étendus, n'ose remuer. Elle a l'intuition qu'il ne faut pas rompre le charme. Elle préfère demeurer, indiscrète. Retourner à l'office ? La porte en se r<efermant ferait du bruit. Le beau rêve s'écroulerait.
Katherine a oublié le petit froissement domestique qui est venu grossir la somme de sa précoce amertume. Sa maîtresse paraît si active devant les fc^uillets qui s'amassent I De toutes ses forces, Katherine, qui n'a qu'un moyen, commence une silencieuse prière. Son cœur naïf irradie, fait monter à ses lèvres la fleur mystique.
Que sa maîtresse soit enfin heureuse, ô Marie,
reine de toutes les femmes 1 Ardente, elle s'adresse à la femme idéale et symbolique, celle qui a triomphé de la part de douleur imposée à toutes, à tous. Plus tendre, après la prière, elle s'attendrit sur son propre sort.
— Ma maîtresse, seule, a pitié de ma peine... elle seule sait que je souffre... elle peut me sauver.
Ne lui a-t-on pas appris, comme à Lucile, à vivre, à souffrir, par les autres ? On ne peut rien soi-même, mais le voisin pourra donner un coup de main. Chaîne éternellement vacillante, serrée... Cela fait les sociétés et les sociétés font les vérités, et l'on finit par vivre, c'est le principal I
De nouveau, Katherine prie :
— Heilige Jungfrau Maria, hab' Erbarmen !
Mais Lucile a terminé la lettre, elle se redresse plus grave, son exaltation déjà tombée.
— Quoi ? petite Kat... tu étais là ?
Son geste, affectueux, dissipe la confusion de la gamine.
— Allons I viens là contre moi, comme à la veillée... je vais relire ma lettre tout haut devant toi... Ah I tu peux tout écouter I... ne sommes-nous pas aussi incapables de nous communiquer le mal que le remède I
Et puis, baissant la voix :
— Il faut bien que je te rende ton secret, petite fille triste.
Katherine s'est accroupie et, la tête levée, elle attend le chant des mots.
La voix sourde, Lucile s'est mise à relire. Et c'est toute la lettre :
« Grand Ami, Malgré votre défense, il faut (( que je vous écrive, cela est nécessaire pour « le résultat de ce que je pourrai appeler mon t( régime, puisque je mène désormais une (( existence de sanatorium... le sanatorium « moral qui a remplacé le couvent où nos « mères allaient quand elles avaient à pleu- « rer I... Mon grand ami, vous vous souvenez, <( ce voyage dans le sleeping du rapide qui « nous ramenait à Paris... Quelques heures (( avant le départ, vous m'aviez relevée à demi « morte dans la chambre de ce Palace du Cap (( d'Antibes où j'étais venue, folle mendiante, « tenter de le reprendre... Le reprendre !... « Et nous roulions à toute vitesse dans la nuit. « Il faisait clair de lune... vous vous souve- « nez... l'employé du wagon et la femme de (( chambre apitoyés étaient venus proposer des (( fioles, des cachets, un tas de produits inter- (( nationaux... Ils m'avaient prise pour une de « ces clientes étrangères de la Riviéra, qui (( quitt(^nt agonisantes le pays hospitalier pour <( aller mourir dans les brumes natales. Une (( quatrième période, comme on dit là-bas...
(( A quelle période en étais-je ? Oui, assuré- (( ment, la dernière... Vous aviez tiré les voiles (( sur la lampe du coupé et sur votre cou- « chette, préparée, avec le pyjama sorti, vous « vous étiez assis... Quel drôle de couple nous « devions former, et quel décor cela devait réa- « liser I... J'étais comme une bête qui a été (( blessée et qui va mourir... Vous m'avez dit « depuis, avec vos termes de poète : « Vos <( yeux étaient comme des puits sur la mort! . . . » <( Les volets du wagon n'avaient pas été levés ; « on voyait le cortège fuyant du parcours : les « plaines, les collines couvertes d'arbres en fleurs <( et baignés de lumière bleue... La vitesse folle « étirait tout, et je pensais à ma fuite avec lui, à « nos premières nuits à bord du paquebot, « alors que les couches d'eau bleue ondoyaient « le long des hublots... Pendant des heures, « nous sommes restés silencieux... Chez moi, « la vie s'était vraiment arrêtée ; je n'avais <( qu'une chose de vive, l'étrange douleur « morale, sournoise, continuelle... Au petit (( jour, une lueur rose me poursuivait ; malgré « notre fuite, on eût dit qu'elle était attachée « au « Côte-d' Azur-Rapide », flottante, déchi- « quetée comme une autre fumée... Je me sou- « viens si bien... Je me dis : « C'est fini I le « lien d'amour est arraché I... » Mais vous avez « eu peur de mon visage... vous êtes venu près « de moi, vous m'avez pris les mains, vous
<( m'avez parlé, parlé... Oh ! pas un mot de « banale consolation, vous preniez le mal, vous « le retourniez avec méthode... Je n'entendais « pas d'abord, et puis ma vie fut subitement (( touchée... oui, c'est curieux, et comment « vous expliquer cela ? il faudrait des termes <( techniques... je puis vous dire simplement « que par la suite je ne vivais plus que par un « sens, le sens auditif, toutes les autres facultés « arrêtées, avec mon corps dont les jeux « secrets semblaient être ralentis.. Oui, je ne « vivais plus que pour écouter... Vos paroles « s'imprimaient sur ma conscience si molle.
(( ... Plus tard, je devais retrouver en moi « vos paroles, conservées en vertu d'on ne sait « quel mystérieux agent physique, indépen- « dant de ma volonté... Je ne me souviens pas « d'avoir prononcé un mot, car j'étais aussi « incapable d'émettre une pensée qu'un geste... <( J'écoutais... non pas pour mon bien propre, « car j'entendais tout ainsi — c'était phy- « sique... Je me souviens que deux des flacons « laissés par l'employé sur la tablette s'entre- « choquaient sans cesse. C'était un tintement « faible et pointu, si frais sur ma sensibilité... « Tenez, je les entends encore : ils ont le « timbre des clochettes... Je sais leur son véri- « dique, comme je redis exactement vos « phrases... Pourtant vos paroles étaient, mal- « gré vous, un peu hermétiques, presque tech-
u niques, et si lourdes, si riches, qu'elles se u dépassaient elles-mêmes et que j'ai dû léflé- « chir, depuis, pour les déboiter entièrement (( de leurs sens successifs, — absolument (( comme font les enfants avec les petits jouets (( russes, en forme de cubes... Que vous me (( disiez de choses vivifiantes et fortes ! Vous « aviez deviné quelle serait ma détermination « au réveil... et c'est vrai : je devais penser à (( me tuer... Vous me parliez presque comme « à un partenaire de jeux philosophiques... (( Vous rappelez-vous vos premières paroles ? (( — Quand la douleur est trop forte, on ap- {( proche de l'inconditionnel, ma chère enfant, <( et cela revient à dire qu'on est lâche, qu'on « n'est déjà plus qu'un peu de matière acquise (( aux forces jalouses... Tout s'est décristallisé « de la vie contingente, l'être sait qu'il est « seul avec son cœur comme le mourant avec « sa chair... Il n'y a plus qu'un point de vue (( pour celui-ci, vivre, et pour celui-là, ne plus « souffrir... Ce sont les lois élémentaires... « mais attention, Lucile 1 la solution du mou- « rant, c'est toutes les solutions, mais l'autre ? « Pourquoi voulez-vous que votre douleur « morale devienne un point stable dans la « vie ?... Laissez-moi, Lucile, imprimer à « votre cœur le mouvement qui tourne avec le « rythme de toutes les choses... » Plus tard, « vous m'avez avoué que vous attendiez beau-
coup de ces termes presque mystiques qui cachaient votre propre détresse... Les mots simples sonnent trop le vide en de semblables circonstances : il fallait me sauver à tout prix... vous disiez sur moi les prières laïques... Les jours qui suivirent, vous avez vécu à mes côtés... Le contact de votre vie quotidienne devait me sauver... Graduellement, la Vie me reprenait, me faisait une petite place ; les contingences gagnaient du terrain sur ma douleur qui se laissait mordre... Le point de vue du premier soir s'enfonçait... l'horizon s'agrandissait autour de moi; tout était encore improbable, comme après un grand brouillard... J'étais sauvée au moins de la mort consentie : je me découvrais des motifs de vivre dans le Souvenir... Je me rappelle que mon premier geste d'intérêt fut celui-ci, irrésistible : j'écrivis tout ce que vous m'aviez dit, un après-midi, dans l'automobile qui me promenait au Bois... Je n'avais pas de carnet sur moi, j'écrivis sur les doublures d'étoffe blanche de mon petit sac à main. . . Une phobie fébrile, extraordinaire, semblable aux peurs irraisonnées du premier sommeil m'avait prise : je tremblais subitement que vos paroles se perdissent, que ma mémoire devînt infidèle... J'ai conservé ces feuilles, elles sont ici avec moi... Et puis des mois passèrent... je devins
une personne raisonnable, mais quelle viel... Et vint la convalescence, j'étais comme une névropathe dont il faut rééduquer lentement tous les dynamismes... Et me voilà donc installée dans cette Forêt... J'ai d'abord supprimé le réseau des communications avec mes pairs, — d'ailleurs, que restait-il après une pareille aventure ? mes proches même les plus indulgents n'ont pas encore compris !... Vous m'aviez dit en me quittant : Là-bas, tout le passé doit mourir, Lucile... vivez pleinement les minutes, actualisez en quelque sorte votre vivre... ne pensez plus à lui, ne pensez pas même à moi... Brisez tous les liens... Il le faut, si vous voulez vous échapper, votre crise a été si forte, si fortel... Dans le silence et la paix de la Grande Forêt, ce Royaume de la Vérité, la santé montera de vous-même... Rien n'est assez fort pour atteindre l'espérance qui est en nous comme un sang plus subtil... Le tout est d'attendre le réveil, il est inévitable, prochain... Ce paysage grave et énergique ne vous dissipera pas d'une discipline qui doit être ferme et sans volupté : la volupté amène les larmes et fait travailler l'imagination... Dans la nuit, l'homme doit arracher la Lumière qui est en lui pour éclairer sa marche. Cela est si vrai que l'individu à la sensibilité intacte ne se réveille pas dans l'obscurité avec cette pensée
-jG LUCILE DANS LA FORET
« étouffante qui serait normale pourtant :ilfau- (( dra un jour que ces ténèbres deviennent déli- (( nitives, bientôt il n'y aura plus de lumière 1... « Conception des sens étroits, plaintes des né- (( cessités condamnées, qui n'ont rien à voir (( avec notre réalité même... 11 faut vivre plei- « nement... De la triste compréhension una- « nime, il y a de quoi faire en nous une grande « espérance et ensuite un grand entraînement (( à la Vie, une ardeur de tout prendre, de tout (( embrasser... Il n'y a pas de conquêtes inuu tiles dans la Forêt... C'est dans le vide seul u que peuvent s'élever les Giraldas de lumière; (( elles sont une volonté dès qu'elles ont quitté « le réseau des conditions mécaniques où tout « se fait échec par l'extérieur. . . Souffrez d'abord (( dans le vide nouveau de votre vie, pour souf- (( frir intensément, unanimement... Et regar- « dez souffrir autour de vous... Tout vit, tout « est pantelant, tout est sensible et éphémère, « mais quel entrain, pourtant I... Et ceci (( prouve que la mort, phénomène simple, est u un moment et n'intéresse pas la véracité... (( Quand votre pensée sera devenue volonté « morale, alors, vous serez riche de tout ce « que vous laissent les autres, et la Mort peut « venir, orgueilleusement ; vous posséderez « l'essence même du Monde et tout le réel aura « été épuisé devant votre fond d'infini... Oui, « la mort peut venir, vous aurez à rouler vers
<( les activités un butin énorme ; Dieu recevra « la vie de vous, car Dieu sera mort de votre « vie... »
(( Je ne sais quel délire me prenait à ces « nouvelles paroles qui cachaient peut-être « votre nouvelle détresse... Il me semblait que « j'allais être délivrée, que je lèverais bientôt « la tête, consciente et forte, comme quelqu'un « d'initié, non pas à un dogme, mais à une « vitalité constamment en action.
« Mais, mon vieil ami, vous n'êtes plus là « et votre activité personnelle n'est pas encore « assez grande. Encore une fois je tombe sur « la route. Je n'en puis plus. J'ai quitté la « grande souffrance ; la blessure s'est refer- « mée, mais je ne comprends pas quel nou- « veau mal est venu. Je vais, hallucinée... La « solitude communique un sens angoissant à <( toutes les choses qui m'entourent... Ma <( volonté est devenue si fragile, dans ce duel <( avec l'invisible, que je cherche à demeurer « immobile, ma pensée tombée en je ne sais « quelle profondeur inconnue, comme un « poids mort, et j'en demeure stupéfiée, la chair <( malade pourtant d'un confus effroi en la <( sentant remonter lentement, lentement... « Absolument comme jadis, alors que, pour « faire une niche à ma bonne grand'mère, « que vous avez connue, je montais l'escalier « de la maison, avant l'heure du coucher,
« cherchant une cachette. Bientôt, la peur me « prenait dans la nuit. Je m'arrêtais au pre- « mier palier, n'osant redescendre, ne pouvant (( monter davantage, claquant des dents... Mon « ami, je suis toujours au premier palier, (( j'étouffe... Je ne sais quelles sollicitations (( angoissantes montent de cette Foret germa- « nique... Rien en moi ne s'accorde à ces « troubles sentiments que je sens partout (( épars, d'une essence de mystère et de loinu tain... Venez mon grand ami, je n'en puis « plus... »
Lucile achève sa lecture. Elle a pris l'enveloppe, cachette la lettre, la donne à la petite.
— Va... Kat...
Mais à peine la petite a refermé la porte que déjà elle s'interroge.
— Que pourra-t-il pour moi? puisque le Souvenir même ne peut rien désormais...
Elle est si lasse. A quoi bon lutter encore ? Que toute cette Forêt l'envoûte donc jusqu'à la mort I
Elle se lève, ouvre la porte-fenêtre sur la terrasse. Elle veut rappeler Katherine. A quoi bon cette lettre 1
— Katherine... Katherine I...
Penchée sur la balustrade de pierre, elle appelle vainement, la petite est déjà loin, déjà
à la poste, peut-être. Alors, voilà : la lettre est partie, la lettre est partie ! Elle se répète cela, presque étonnée. La lettre est partie I Tout se passe ici comme dans un rêve. Par une association d'images, elle revoit les postières, si pathétiques elles-mêmes. Ce sont deux soeurs ; elle les rencontre chaque jour, en montant à la Fontaine. C'est l'heure de la fermeture de leur petit bureau. Elles vont, pareillement coiffées de bandeaux blancs, — et identiques aussi par leurs joues ternes, leurs paupières rougies, leurs lèvres décolorées et les éternelles robes grises de béguines laïques. Double personnage petit et humilié. Elles portent de grosses bottes de fleurs sauvages, des branches de sapins coupées ; moisson qui va renouveler les bouquets de la veille, dans les vases de fonte qui sont déposés au pied du Calvaire, à l'entrée de Gunterstal. La nouvelle curiosité de Lucile avait été éveillée par ce petit groupe qui ne lui était plus envoyé par le Village, mais de quelle grande ville rejeté ?
— Quelle espèce de femmes cachent-elles sous leurs robes de béguines ? se disait-elle.
Lucile revoit leurs mains sèches, ces mains qui vont prendre sa lettre, la glisser dans les grands sacs, des mains de mortes.
— Elles ont vécu pour cela, mais elles dorment... Ne puis-je pas achever ma courbe comme elles ?
8o LUCILE DANS LA FORET
... Pourtant leurs yeux, leurs yeux jeunes encore, ces yeux de vie qui se révoltent entre les paupières blessées... Mais elle les nie, ces yeux P
— Le sommeil... le sommeil... comme ces femmes...
Elle les mêle dans sa rêverie, qui tourne.
— La réponse ?... je ne suis plus seule... l'ami va répondre... Des minutes normales vont revenir avec son intervention...
— La réponse 1
Elle s'est avancée sur la terrasse, plus énergique.
Mais quelqu'un l'appelle, au bas de l'escalier.
— Frau Lucile...
C'est Cornélia. Elle a encore les yeux luisants de colère, elle retourne avec rage une mèche de cheveux qui a glissé sur son front.
— Eh bien I qu'arrive-t-il P Cornélia...
— Frau Lucile...
L'autre, qui étouffe d'indignation, commence une mimique passionnée. Ces gestes sont plus odieux à Lucile que la dispute de tout à l'heure...
— Katherine...
— Bon, Katherine... et puis après ?
Elle pressent la petite lâcheté féminine de cette grosse femme.
La cuisinière a sorti sa montre, elle montre dix heures. Alors, couchant son visage sur ses
LUGILE DANS LA FORET 8l
deux mains, elle fait le geste de s'endormir.
— Oui, dix heures, nous allons toutes nous coucher.,.
Mais Cornélia reprend : « Katherine, neiriy nein.,. » Elle refait son geste : « Katherine, nein... Katherine, psttt 1 » sa main est plus expressive que ses lèvres.
— Ah 1 Katherine, pstt...
Lucile se mettrait à rire si elle ne revoyait le pauvre visage grave de cette enfant.
Cornélia la sollicite plus âprement : « Katherine... » et, pour achever, elle montre un chiffre du cadran ; Katherine revient très tard, très tard...
— Bon, bon, c'est bien... Retournez à votre cuisine.
Cornélia insiste, fait des gestes, agite sa montre.
— Assez, assez, crie presque Lucile, assez I Pauvre petite I dans quelle triste aventure
est-elle engagée ?
Elle descend vers le jardin, songeant à leurs deux destinées, et elle se répète pour elles deux à présent :
— La réponse !
Oui, la réponse, pour que cette maison tout entière vive, vive enfin, suive un rythme normal, sans grands à-coups de bonheur, mais sans aléas d'angoisse aussi...
Quand l'ami sera là, on pourra causer avec Katherine, puisque lui sait l'allemand, on pourra la guider, la faire triompher peut-être ; qu'il y en ait une au moins à échapper au destin précaire I
— Ah I qu'elle vienne, oui... qu'elle vienne, la réponse 1
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Depuis une semaine, aux heures où le courrier arrive à Gunterstal, deux fois par jour, la petite court à la poste. Mais il n'y a jamais rien et elle attend vainement que les sacs soient entièrement épuisés...
Lucile a perdu le mince espoir. La réponse n'arrivera plus.
— Il a fait ce qu'il pouvait 1
Peut-elle rendre ses amis responsables du jeu de ses nerfs, de sa sensibilité contractée, de cette incurable anémie sociale. Son mal, elle s'en rend compte, tourne aux phobies des faibles, des épuisés, des condamnés : le mal des contemplatifs dans l'exacerbation de la solitude.
Elle imagine toutes les femmes qui souffrent comme elle, privées de la Vie extérieure, privées d'une vérité assez forte pour assurer leur célibat, dans le vide du quotidien.
— Pourquoi me révolter I Son découragement est infini.
— Que peut-on pour moi?... on ne transfuse pas le besoin, la raison de vivre... que peuvent les mots contre les forces de mort I
C'est l'extinction de tout intérêt en elle, l'anéantissement de tout désir. L'angoisse, seule, demeure, devant ce Schwarzwald où elle ne va plus, devant son passé mort en elle, devant les livres vains, l'angoisse devant tous les buts, dans le silence.
— Que peuvent les mots contre les forces de mort ?...
Aujourd'hui, pourtant, Katherine veut entraîner sa maîtresse, la distraire à tout prix. Elle la supplie des yeux.
— Sortons, dit leur langage mystérieux, quittons cette maison étouffante, cette maison envoûtée, sortons...
— Allons, puisque tu le veux, petite Kat... mais où vas-tu me mener P
Et l'enfant l'entraîne au village.
Les voilà dans la Grande-Rue qui s'ouvre sur les auberges. De grandes enseignes de fer orfèvrent les murs emmaillotés de poutres. On dirait qu'elles mettent des broches au corsage des façades. Toutes étranges, ces enseignes, d'une symbolique gothique, commémorant de benoîtes légendes ou des histoires de sorcières. Sur l'une est un cerf découpé bondissant d'une haie de feu, une autre représente un chat tournant dans un triangle de fer forgé, les plus banales sont d'énormes pichets chapeautés de métal blanc où rit le sublime Perkéo, Bakkhos des vallées du Rhin. Mais toutes grincent sur
les grands jardins pleins de longues tables où viennent boire, en bande, les étudiants des corporations de Fribourg.
Autour des auberges, vides en cette saison de vacances, Lucile et la servante trouvent déjà des commères. Elles forment un rond secoué de rires autour d'un pauvre vieil ours épuisé que mène un gitane.
— Lalla... lalla... hurle l'homme à la bête exténuée de tuberculose.
Et c'est l'homme, en définitive, qui semble faire des tours pour son ours.
La venue de Lucile compromet la recette. On se pousse du coude entre femmes, ravalant les gros rires.
— Die Parieserin... die Parieserin !
La Parisienne, c'est une aubaine. Enfin on peut la détailler en pleine lumière. N'est-elle pas l'éternelle dame du crépuscule, passant par la route du village, le soir seulement, au retour de sa promenade dans la Forêt .î^ Die Parieserinl Les femmes regardent, stupides.
— Quelle mine, hum !
Comment se fait-il qu'une Parisienne paraisse si mélancolique, ait des yeux si meurtris, une bouche si lasse ? Quelques-unes des commères emboîtent le pas, de loin, machinalement. Sur leur fuite, le gitane reprend ses exercices plus violemment.
— Lalla... lalla I
Il va crever son tambourin pour le moins, peut-être même faire passer de vie à trépas la pauvre bête qui crie grâce...
Lucile et Katherine atteignent la partie la plus importante du pays. C'est devant le point terminus du petit tramway de Fribourg, une étonnante demeure. Neuf maisons différentes se serrent sous un seul toit, un de ces toits immenses, sans fin, de la Forêt - Noire qui, n'ayant pas la descente résolue, vont sur les façades avec un roulis de vieilles tuiles gémissantes. Les neuf maisons forment, sous ce chef un et indivisible, un tout mal coordonné I 11 y a des canards dans la nichée de la mère poule, les fenêtres se balancent d'une maison à l'autre, en escaliers d'étages. Lucile n'avait jamais remarqué cette maison. Par suite de quel intérêt pressant, irrésistible, se sont groupés les neuf propriétaires qui voulaient construire ? Car les neuf maisons appartiennent à neuf familles différentes. Katherine énumère.
— Herr Beck... Herr Ranauer... Frau Sonack...
Elle désigne les maisons ; la façade rose ; la façade bleue ; la façade jaune...
Ceux-ci sont les descendants des vieux qui ont eu cette drôle d'idée. Mais c'est ici le nid du commérage. Les femmes sortent de partout, en courant, dans les petits jardinets.
— Ooh I Katherine... ooh I Katherine...
Et puis, elles cueillent quelques fleurs qu'elles viennent offrir à l'étrangère.
Accoudées aux grilles basses, peintes en blanc pur, elles souhaitent la bienvenue à la Dame. Une d'elles apporte un petit panier d'herbes où il y a deux œufs encore chauds. Les commères qui suivent arrivent à leur tour. Elles forment cercle, multipliant les marques de politesse, parlant toutes à la fois. Katherine, ennuyée, leur répond, mais les femmes ne Tentendent pas, regardant avidement la Parisienne...
Enfin, le tramway de Fribourg arrive, qui balaye la nuée tourbillonnante. Lucile entraîne la petite. Elle pense que si l'une de ces femmes avait parlé un peu le français, quelques mots seulement, elle serait restée là à l'entendre, combien de temps I Ah I pour ces quelques mots, elle leur en aurait donné à ces femmes des sujets et des sujets de conversation !
Elles ont atteint l'église.
Katherine veut y entrer. Une pauvre église de village avec des statues polychromes de Francfort, un chemin de croix en chromolithographie. Mais l'endroit a sa caractéristique. A la voûte est peint l'œil de Jéhovah. Signe anthropomorphe saisissant. Ce regard met une singulière insistance à vous suivre, un regard de jettatore, l'œil toujours fixé de Caïn et non pas la divine lueur battante, entre les pau-
pières décomposées du Supplicié. Etrange invention des âges d'inquisition. Les fidèles, dans cette église, ne peuvent que baisser la tête, coupables.
— Pourquoi me mène-t-elle ici ? se demande Lucile.
Il y a si longtemps qu'elle ne prie plus, que sont oubliées les pauvres petites prières de confection...
La petite s'est jetée à genoux, devant l'autel.
Son attitude a comme une espèce de fureur. A pleines mains elle semble prendre la table de communion pour l'enfoncer, ouvrir la voie. Ses forces secrètes se réveillent ici, aimantées par la flamme obscure qui la dépasse, mais, bientôt, brisée par le sentiment, tous ces pauvres mots trouvés par d'autres pour son appel à Dieu, elle doit retomber plus soumise, en quittant le Temple.
Après un lent signe de croix, Katherine sest relevée, elle a pris la main de sa maîtresse, elle veut l'entraîner à l'autel.
— Gott... Maria...
Elle montre le tabernacle, la petite porte entourée des cierges, où veille une lampe rose.
— Frau Lucile... Gott... Gott...
Lucile comprend tout enfin, le prétexte d'une sortie, la promenade qui devait aboutir ici, ici, où elle doit venir souvent, cette pauvre petite amoureuse...
— Chère petite Kat...
— Venez... venez, paraît dire, véhémente, l'enfant, venez I
Elle a pris la main de Lucile, la presse ardemment.
Alors Lucile la suit, elle s'assied sur la marche de communion, à ses côtés.
— Va, prie, ma pauvre Kat, puisque tu trouves la paix, l'oubli... la prière... c'est bon comme la fumée d'encens qui apaise les vivants comme elle endort les morts... nous n'avons que cela, nous autres : la prière...
Elle songe : « Si je pouvais prier 1 •» Oh I avoir la grâce subitement, tomber là, à genoux, le cœur fermé à jamais au reste !
— Si je pouvais prier...
Mais a-t-on vu la bête blessée, sortie du Schwarzwald, venir directement à cette maison, cherchant ici une aide, son dieu, le dieu total...
— Son Dieu, il est en elle, puisqu'elle vit... elle l'adore en vivant...
Mais elle s'arrête.
— En vivant... mais de quelle vie P... quelle est la Vie ? Dieu... Dieu se présentera-t-Il jamais à moi ?...
Alors, les mots de l'ami montent subitement à sa mémoire.
— Dieu est mort quand nous vivons... Dieu vit notre mort...
Lucile, gémissante, implore la lumière.
— Mais quelle est la vie ?... comment vivre ?... comment recevoir Dieu sous les nefs vivantes du Schwarzwald ?... comment résister aux appels du Schwarzwald P
Tandis qu'elle désespère, si lasse, Katherine prie toujours. Les genoux meurtris par le bois qui joue et crie, la petite offre, éperdue, leur fragilité à toutes deux, implorant la Force...
Des enfants sont entrés, se massent dans un coin, devant les grotesques statues peintes. Ce sont les petits chantres du dimanche, graves et blonds, tous de petits Karls et de petites Katherines, qu'on a bercés de légendes et de prières... Un grand chuchotement monte de cette bande. Et puis des frelons y ajoutent, qui tournent à l'autel, autour des branches sucrées des deux troènes en caisse.
Tumulte tendre... On s'endormirait là, doucement, entouré d'odeurs fines, de prières basses, du chant des insectes, des sonnailles de la petite cloche fêlée...
— Si je pouvais prier, redit Lucile, si je pouvais prier I
La Forêt n'entre pas dans cette maison, ses jjppels meurent derrière les murs épais, on ne la voit pas derrière les humbles vitraux ; ici, c'est la Terre du repos, des renoncements si doux, le palais des postières aux robes de béguines, le frais Rovaume, enfin, de l'enfance
du cœur où les êtres purs chantent, chantent, chantent, avec des lèvres intactes, des cœurs assurés d'avoir la paix jusqu'à la mort, des corps ignorant leur vie composée...
— Prier... ah ! pouvoir prier !
Mais Katherine a terminé. Il va falloir retourner à la maison vide et glacée. Les deux femmes croisent les gamins qui traversent l'allée centrale, allant retrouver un vieillard aveugle à l'harmonium. Déjà les notes s'élèvent offertes à Dieu.
Les enfants se sont mis à chanter, grand élan clair vers le ciel.
Lucile s'est arrêtée, près de la porte. Elles restent ainsi, écoutant le chant plus haut.
Devant elles la route, brûlante de soleil, est une voie d'or vivant.
Les enfants continuent, répétant les vêpres.
Leur chant, Lucile le connaît. Elle retrouve les pauvres vers de mauvais latin liturgique que l'accent germanique barde de fer, vigoureusement. Elle s'est avancée un peu, tenant la petite par la main.
Ave Maris stella Dei mateî' aima Atque semper virgo Félix cœli porta...
g2 LUCILE DANS LA FORET
... Mais Katherine est frappée de la pâleur de sa maîtresse. Le visage de Luciie, en plein soleil, à présent, est comme une lumière blanche qui garde son intégrité dans les rayons même.
Katherine n'a pas encore vu un visage vivant si blanc, si fin, comme spiritualisé par le mal. Elle se rappelle maintenant les propos de< commères.
— Quelle mine I disaient ces simples.
Et Katherine n'avait pas compris.
Elle est prise d'une peur invincible. Sa maîtresse souffre d'un mal profond, décidément. Chaque jour on la voit un peu plus lasse, incapable d'une décision, d'un désir.
— Mon Dieu... comment trouver le remède qui la guérira ?
Et à qui s'adresser pour la sauver ?
Elle s'avance, inquiète.
— Gomme elle est pâle 1... peut-être est-elle plus lasse P
— Frau Luciie...
Mais la Française lui fait signe de se taire.
Les gamins chantent plus fort encore ; leurs voix deviennent un son filé, étroit et droit comme une longue fleur... Alors, la gamine implore Dieu et unit sa voix aux leurs. Elle chante les yeux clos, pour que Jésus donne la paix. Et les autres offrent leurs voix pour l'ai-
LUCILE DANS LA FORET gS
der. Elle oublie qu'elle a quitté le Temple, elle chante, elle chante, ardente :
Monstra te esse matrem Samat per te preces.
Lucile, mentalement, accompagne ; les paroles lui reviennent.
Qui, pro nobis natas
Et c'est la première fois qu'elles parlent un langage commun, un langage qui ne désunit pas leur cœur...
Summo Christo decus
Le montreur d'ours, qui continue sa route vers les villages et les grands sanatoria des hauteurs, vient à passer. 11 regarde, interdit, la gamine qui chante, au seuil de l'église, près de cette jeune femme si pâle. Comme il ne voit pas les enfants, il croit que toute l'ampleur finale du chant monte de la voix extasiée de cette enfant...
Spiritui sancto Tribus honor unus.
Alors il lève un peu son chapeau pour ce beau spectacle, cette personnification du divin, ce miracle d'harmonie devant l'église d'un village. Puis, tirant son ours, il repart vers les simples et les riches agonisants...
àààààààààà
La petite et Cornélia avaient décidé d'un commun accord de tenter une démarche auprès du Curé. Lui, peut-être, pourrait les guider ?
— Cornélia, si tu avais vu comme elle était pâlel
Cornélia s'en était bien aperçue. Et puis elle, elle n'en pouvait plus. Non, véritablement, un mal se communiquait ici, un mal de langueur et d'ennui. Jamais un rire à la Villa, de plus en plus rares paroles entre elle et Katherine, toujours des sourires lassés quand on se rencontrait dans les pièces, des sourires de charité, accablants comme la formule des moines dans les cloîtres de Souabe :
— Bruder, vnr miissen sterben !
On feutrait ses pas, instinctivement, dans cette maison du silence. Et dans l'atmosphère tant de choses semblaient flotter, frôlements mystérieux qui vous entourent de tristesse, de désespoir I
— Ce n'est pas une place, cela, Katherine I D'abord, les commères la plaignaient, le soir,
au village, car on ne vient plus sur les sentes
depuis l'aventure. Qu'y glanerait-on, au reste ? Et puis, se promener autour de cette maisoi;, merci I Les femmes sont hantées de tragique quand elles en parlent I
Ce matin donc, en allant à la poste, où rien n'était arrivé, comme toujours, Katherine courut au presbytère, au bout du Cimetière.
— Monsieur le Curé, si vous saviez ce qu'il arrive 1
Elle répétait la vie à la villa, la voix sourde, comme au confessionnal.
— On ne sait pas, Monsieur le Curé... on ne sait pas... mais il se passe des choses étranges, chez nous, dans le silence... Oui, véritablement, un drame. Cette Française ne bouge plus de sa chaise longue, plus engourdie qu'une mourante, avec des yeux lointains, des yeux qui fixent plus loin, plus loin, si loin, dépassant les choses autour d'elle. Elle s'épuise graduellement, on dirait sous l'influence d'un poison...
— Ah ! je n'exagère rien, d'abord... Cornélia est là pour le dire I
Le curé ne comprend pas très bien. Tout ça c'est des histoires de femme, du romanesque...
— Enfin, tu es sûre qu'elle ne tousse pas, ta maîtresse ?
— Mais non, Monsieur le curé, mais non, elle ne tousse pas, puisque je vous le dis I
Cette réponse, voilà plusieurs fois qu'elle la fait. Le curé grogne.
— Si elle ne tousse pas... alors I... alors I
— Mais elle se meurt, malgré tout, Monsieur le Curé... je suis sûre qu'elle se meurt.
— Oh 1 oh 1... ne fais pas l'enfant... on ne meurt pas comme ça sans mal physique...
— Monsieur le Curé, si vous saviez, ah I que devons-nous faire ?
— Enfin, moi, que veux-tu, ça me dépasse, ton histoire... je ne comprends pas... non, non, on ne s'en va pas comme ça... ah I si elle toussait... si elle toussait I
— Mais non, Monsieur le Curé, ce n'est pas une tuberculeuse... il y en a assez ici... nous l'aurions bien vu I
Le curé est surtout bien ennuyé de cette étonnante histoire.
— Eh bien I retourne à la villa... je vais réfléchir à tout ça... j'aviserai... mais que veux-tu que j'aille faire là-bas ?... je ne vous serais d'aucun secours !
— Oh 1 Monsieur le Curé I
— Mais non, je ne sais pas le français, moi.
— Ah 1 vous ne savez pas...
— On ne peut pas tout savoir, Katherine... mais je trouverai bien un moyen de secourir ta maîtresse... au revoir, au revoir...
La sœur du curé accompagne Katherine. La vieille femme baisse la tête sur son tablier
gS LUCILE DANS LA FORET
qu'elle tient plié et où, pêle-mêle, viennent de se mélanger les légumes épluchés et les autres pleins de terre.
Elles vont, à travers le petit cimetière. Làbas dorment les parents de Katherine, à l'ombre de la cuisine de la vieille femme.
— Voyez-vous, Katherine, tout ça... tout ça c'est pas naturel I
Puis, ayant retrouvé les bons légumes épluchés :
— Dites donc... au fait, Katherine... vous souvenez-vous du jeune Anglais qui est venu mourir à la villa, il y a trois ans ?... l'air n'est peut-être pas changé chez vous I
— Oh I trois ans I
— Euh... euh., voyez aux sanatoriums, làhaut, ils ne peuvent plus trouver de personnel... il meurt autant de bonnes et d'infirmiers que de malades... personne n'en réchappe... Tenez, autour de nous, voici la part des sanatoriums... la plus grosse... il faut prendre des précautions... ces gens des villes gangrènent tout... ils tueraient la Forêt elle-même I
Elles sont arrivées à la porte du Cimetière. Alors la vieille dame agite sa main libre, pleine de poireaux et de carottes.
— Il faut prendre des précautions... savezvous, Katherine? A votre place... à votre place... eh bien I moi, je ne resterais pas... non, je ne resterais pas I
— Ohl...
La petite est demeurée sur la route, indignée. Voilà ce qu'elle emporte de sa visite : Je ne resterais pas...
Toute sa fraîcheur d'âme se révolte. Qu'ils seraient durs pour sa propre détresse, ceux-ci, s'ils savaient I
A la porte du jardin, Cornélia attend.
— Eh bien ?
— Eh bien 1 voilà...
La petite a rejoint Lucile sur la terrasse. Elle est prise soudain d'un scrupule : Pourquoi a-t-elle écouté Cornélia P Ne vient-elle pas d'entamer en quelque sorte leur pacte secret, à toutes deux ? N'est-ce pas elle qui est allée chercher le village, l'a fait entrer ici, dans cette maison où toutes deux pleurent d'impuissance ?...
— Mon Dieu, qu'ai-je fait P...
Mais comme Lucile ne l'interroge pas, désintéressée, la petite ne sait pas s'il faut dire qu il n'y avait rien encore à la Poste...
Lucile avait voulu travailler, mais ses doigts ont laissé tomber le petit napperon couvert de graphiques bleus. Pas un fil n*a été tiré, l'étoffe s'étale au milieu de la terrasse. Une petite armée de bestioles tourne autour. Ce sont de grosses fourmis noires
lOO LUCILE DAiNS LA FORET
de la Guerre. Souvent on les voit passer en rangs serrés, allant on ne sait où, traversant obliquement la terrasse.
Puis elles reviennent, longtemps après, féroces, et gorgées, chargées de grappes d'oeufs, de petits grains, de vagues matériaux. Katherine se baisse sur elles, pour ne pas déranger sa maîtresse immobile.
Les rangs défilent, ivres du carnage récent.
Là-bas, il doit y avoir un champ de bataille couvert de morts : les plus faibles, les moins adaptés...
Les fourmis galopent toutes sur l'étoffe, mais s'arrêtent bientôt troublées, craintives...
Les plis du napperon forment des accidents immenses. Ils sont là devant elles comme la chaîne de hauteurs d'un Mont-Blanc.
Pourtant elles arrivent à épuiser les difficultés, puis elles reprennent la terre égale... Mais arrive une retardataire à demi morte de fatigue. Elle remorque un fétu de paille, bien gros, bien lourd, ah 1 si lourd, ah ! si gros 1 La petite béte s'agriffe désespérément à lui.
Et le drame commence pour Katherine.
Arrivée près des premiers contreforts du Mont-Blanc, lancée par la vitesse acquise ou entraînée par le poids mort, la fourmi va buter contre le premier accident d'étoffe. Elle lâche la paille qui roule dans une crevasse blanche. La fourmi, atterrée, reste là, immobile.
LUCILE DANS LA FORET lOl
Comment, après être descendue dans ce ravin, remonter avec la charge énorme P Son instinct l'avertit que tout est inutile ; elle jette un dernier regret sur l'obstacle et elle s'en va, étourdie d'infortune, à la dérive. Il faut qu'elle retourne avec les autres qui vont peut-être la tuer, puisqu'elle est incapable d'ajouter à l'œuvre commune...
Katherine, émerveillée, regarde sa maîtresse, mais Lucile n'a rien vu. Voit-elle seulement l'horizon ? Devant elle, la Forêt n'est plus qu'une surface inexpressive, une masse de nuit oij ses rares pensées vont cogner mollement et retombent comme les oiseaux trop jeunes du grenier. Tout est immobile, comme elle...
Les sources neuves d'émotion se sont taries et les sapins sont vieux et las d'être, parce que son cœur se refuse désormais à refaire une jeunesse au Monde. Le silence... le silence... Du noir à perte de vue, du noir partout autour d'elle, en elle.
De moins en moins appliquée aux réalités sensibles, elle va, s'enfonçant dans sa torpeur. Personne ne peut rien pour elle. Tout ce que la vie lui donne, elle le restitue en anéantissement irrémédiable. C'est l'extinction d'ellemême... Fuir, retourner vers ses pairs, chercher à masquer l'irrémédiable .^^ Elle n'en a plus le courage. La réponse n'est pas arrivée, il n'y a pas de réponse... Pourquoi avoir tenté, en
vue de quoi ? Quelque chose de glacé s'est posé : une buée de mort, brouillant les dessins et les dernières lumières de son être secret. Son intérêt à la Vie se rétrécit, se rétrécit...
— Il n'y a pas de réponse...
Les ténèbres apparentes de la Forêt sont inéluctables. Ce devait être ainsi, la Mort, ce devait être ainsi, derrière...
— Derrière...
On chemine quelque temps entouré de tous les mensonges pour aller dans les ombres, vers des Schwarzwalds plus véridiques encore...
Mais Katherine a crié, triomphale, toute à l'incident de la fourmi. Elle désigne un point noir là-bas, ombre qui court, plus mince que le grain ou tient l'inlassable moisson...
— Frau Lucile... Frau Lucile !
La fourmi revient, guidant deux camarades. Elles courent sans détours inutiles. Elles sont comme projetées en ligne droite sur la tâche déterminée.
La petite explique toute l'aventure avec des gestes gentils. Lucile devine ; elle les connaît, d'ailleurs, les retours réguliers de la Guerre.
— Alors, la fourmi est revenue...
Elle n'a pas voulu être tuée, se dit Katherine. Eh I oui, elle a voulu jouer toutes ses chances actuelles et à présent elles arrachent toutes trois le fétu de paille, inscrit dans la mosaïque des forces contraires. Elles l'arrachent.
le fétu, à toutes les lois qui le retenaient ; c'est une condition nouvelle dans la vie... Katherine bat des mains, joyeuse. Dès que les bestioles se sont éloignées, la servante ramasse le napperon. Elle le regarde et sa gaîté tombe subitement, désenchantée peut-être que tant de vertus actives n'aient pas mis en branle une énergie plus visible, comme la présence d'un petit dieu momentané, un dieu de victoire, puéril et grand.
— Allons, donne, petite... je vais essayer de travailler de nouveau.
Elles se passent le Mont-Blanc des fourmis.
L'étoffe tombe mollement entre les mains de Lucile. Déjà elle s'arrête avant le premier point, lasse et désintéressée. Elle regarde les graphiques bleus se croiser comme des veines sur une chair trop pâle. Comment distinguer cet objet de ses mains inutiles ?.. A l'horizon, des fumées montent. On s'occupe des premiers préparatifs du repas du soir dans Gunterstal. Tout à l'heure les forestiers reviendront, la chair encore mue par l'effort des muscles et la résistance des arbres, exaltés de leur mort et mourant un peu de leur vie... Les hommes précéderont, puissants et solides, haches sur l'épaule, les grands sapins blêmes étendus sur des crics, Karl parmi eux, allant comme un sacrificateur, sûr de sa force et défiant l'inconnu. Et puis les vieilles viendront, plus gémissantes de rêve-
iiir de si loin et pleines de calculs à la veille de mourir. Et puis, la nuit viendra, elle aussi, et le jour de demain pareil, et les autres, et tous... Des détails mathématiques revenant avec eux comme les scènes automatiquement déclanchées de l'horloge de Strasbourg. El, plus loin, chez ses anciens amis, Lucile revoit de pareils détails, échus pareillement, d'autres détails, voilà, beaucoup de fêtes toujours semblables qu'on échange comme une monnaie de plaisir, une monnaie usée, usée... Toujours, les groupes mathématiques et quotidiens, risibles et grands, comme les dieux des petites victoires et le groupe de la dernière heure, illustrant plus vivement l'inanité des gestes... Pourtant, rien de stable d'une minute à l'autre, jamais rien d'identique dans l'invisible, un choc perpétuel, tant d'étincelles. Dieu qui meurt. Dieu qui vit, et nous qui supplions pour qu'il se présente dans un arrêt, enfin, dans le cycle forcené.
— Que mon cœur est las 1... comme je suis lasse I
Les fumées montent toujours sur le village, elles empruntent mille formes que des présences, plus subtiles, dans l'espace, semblent asservir, elles odorent le sapin consumé, dissolvent quelques arbres vivant encore, dans la dispersion de tout...
— Comme je suis lasse I...
Pourtant, Lucile veut réagir, elle se lève, a pris la dentelle que la petite est sur le point d'achever.
Katherine semble interroger : « Est-elle belle, ma dentelle ? » Lucile regarde. Ces fils rassemblés prennent une force immense, prêts à faire vivre des siècles l'expression des grandes fleurs chimériques qu'ils dessinent sur l'espace. Signes effectifs, qualité de la grâce d'une petite iîlie, fumées coulées dans quel moule, mais pourquoi d'une possibilité de stabilité si longue P...
— Cette dentelle même, ma fièvre la transforme... déplace ses positions...
Mais, malgré la petite, plus près d'elle et qui la sollicite, Lucile pense, encore.
Pourquoi ce tamis oii peuvent passer si longtemps des aspects vivants, des doigts éphémères, toutes les forces qui vivaient leurs expressions momentanées ? Pourquoi ce jeu de Dieu ?...
— Eh bien I disent les yeux de Kat, eh bien ( est-elle belle, ma dentelle ?
— Oui, petite fille, elle est belle, si belle... L'enfant a repris sa dentelle, elle la met sur
son visage renversé, la face tendue, les yeux pleins de tout le ciel qui lui fait face. Entre les fils, les nuages sont des vitraux friables et facilement démolis, et elle rit, la petite, parce qu'elle est comme une belle dame qui met une
voilette et c'est son jeu à elle, son jeu irréfléchi de gamine qui la distrait, 1 éloigne pour un temps de toutes les fatalités autour d'elle... — Frau Lucile, ist meine Spitze nicht schôn?
Le soleil coule directement sur le lit. Son passage est une île de lumière qui flotte dans l'atmosphère raréfiée. Trois mouches se poursuivent, fiévreuses, prêtes à des jeux d'amour que les rayons entrecroisés vont glorifier et apothéoser, rendre éternels...
Lucile a ouvert les yeux, éblouie.
— Quelle heure peut-il être P
La première manifestation de son être inconscient, de ses instincts, est de sourire à la lumière qui désenchaîne et récrée. Mais les minutes troubles du réveil passées, sa pensée reprend contact : <( Pourquoi suis-je si heureuse de ce jour nouveau, que m'apportera-t-il ? » Et les forces de négation répondent : <( Il ne t'apportera rien, le silence ne sera pas déchiré... rien n'arrivera... » La jeune femme a vite endormi le sentiment premier de son être : le silence ne sera pas déchiré...
— Gomme il est tard I près de midi !
Elle a si mal dormi ! Gomme toujours, une nuit coupée de périodes d'insomnies où elle
ouvre la fenêtre fiévreusement, se penche sur la nuit, souvent tentée... Aller rejoindre ce vide noir, savoir quelque chose, avoir plus vite une solution, être quelque chose de stable enfin !
Cette nuit, durant l'une des trêves du sommeil où elle est comme 1 épouse du Silence, une chauve-souris est entrée, affolée mais attirée irrémédiablement, tournant malgré elle autour de la lampe avec des cris inquiets. Peutêtre était-ce la mère qui venait hurler après sa couvée ? Mais non, c'était le désir de la lumière seulement qui la jetait éperdue dans le cercle de feu. Lucile n'avait pas eu peur. Elle avait éteint la lampe. La bête regagna les bonnes ténèbres, délivrée. Elle ne fut bientôt plus qu'un cri calme dans tous les cris de la Forêt.
A minuit, Lucile a son coq. Il chante toutes les nuits au premier coup de la pendulette de voyage. Un long cocorico qui dure sur les douze ding, ding, de fer-blanc, un seul cocorico, puis le coq se rendort, probablement. Lucile songe alors que Katherine vient peutêtre de rentrer de ses mystérieux rendez-vous de la nuit. Elle ne peut l'entendre de sa chambre qui surplombe la terrasse, du côté opposé à l'office et aux chambres des bonnes. Comme il y a des choses dans la nuit ! cette nuit qu'elle préfère au jour à présent... On peut être roi de la nuit. Tout est confondu,
tout est brouillé devant la plus humble des lampes, tout est à votre merci, l'invisible même paraît moins actif, sous les apparences submergées ; c'est la solitude d'un dieu devant le chaos, une suprématie d'éternité.
Toutes les forces qui trouent sourdement les couches planes d'obscurité semblent ralenties aussi, et les hommes endormis après l'œuvre de chair laissent monter leurs rêves en colonies d'amour. Quel champ de bataille lassé que la nuit 1
... Et, à présent, recommencer les gestes quotidiens, surtout les plus quotidiens, ceux qui forment le mécanisme détaillé de l'existence et savoir que rien n'arrivera, que les aléas sont supprimés, que nulle parole surtout ne sera prononcée.
— Nulle parole 1
Lucile, lasse, passe son peignoir, elle a appelé vainement, personne n'est monté. Que fontelles donc ?
En bas dans la cuisine, personne. Elle pousse la porte de l'office. C'est une petite pièce qui prolonge la lingerie. On y a mis les livres dans un coin. Ils montent, long serpent multicolore, ils vont vers le plafond, inutiles et vains, fermés à tous ici. Lucile pousse une exclamation de surprise. Katherine et Gornélia sont bien là, mais avec le curé du village. Ils se sont levés tous les trois comme des coupables.
Qu'y a-t-il ? Le curé, le premier, s'est repris, il fait de grandes révérences-plongeons, tandis que Cornélia a regagné prestement sa cuisine.
— Au fait, se dit Lucile, suis-je étourdie... nous sommes allés à l'Eglise avant-hier, il nous a vues, il vient pour ses aumônes.
— Asseyez- vous, fait-elle par signe, je vais vous donner quelque chose.
Quand elle est partie, Cornélia se glisse, peureuse.
— Alors, Monsieur le Curé ?
— Eh bien 1 c'est entendu, je vous le répète, il viendra cet après-midi... c'est un mécréant qui ne croit à rien, mais il est fort... et puis, et puis je ne connais que lui qui parle parfaitement le français...
— Alors, cet après-midi ?
— Oui...
La cuisinière va retrouver ses fourneaux. Katherine se demande intriguée pour quelles fins Lucile leur a ordonné de demeurer. Le curé grogne un peu.
— Tu vois, Katherine, dans quelle situation vous me mettez... je dois paraître bien indiscret... Dois-je attendre ?
— Ah I Monsieur le Curé, qu'importe...
qu'importe tout, si nous la sauvons?
Le vieux clerc est sceptique.
— La sauver... la sauver de quoi ?... Les femmes des villes, un jour, c'est à la mort ; le
lendemain, elles vont au bal... les nerfs, toujours les nerfs 1
— Oui, mais ici, depuis que ça dure 1 Lucile est revenue.
— Tenez, Monsieur l'Abbé, voici pour vos pauvres.
Le vieil homme regarde Lucile et Katherine, tour à tour, pris d'une joie folle; il oublie pourquoi il est venu dans cette maison, il oublie tout. Il palpe le billet de Lucile, béat.
— Ach dank\ vielen Dank !
Et sa figure illuminée et grasse s'avoue si naïvement satisfaite que Lucile elle-même sourit.
— Danke, danke, répète le pauvre homme sur ses grosses révérences brouillonnes.
Ses remerciements, il les continuera jusqu'à la porte du jardin, ayant un peu perdu la tête.
Quand il est parti, Katherine saute joyeusement.
— Ah I Frau Lucile I
Elle pense que c'en est fini à présent du maléfice sur sa maîtresse. Cet après-midi, le charme mauvais sera rompu.
— Petite Kat mystique, que tu es heureuse de voir ton curé content !
Mais à la cuisine, Cornélia accueille la petite par ces mots :
— Si tu crois qu'il pourra quelque chose, l'ami du curé 1
Elle hoche la tête sans confiance, courbée sur ses casseroles d'où montent des fumées minces qui frôlent ses joues éclatantes. Sauver Lucile ? qui pourrait redonner de la vie à ce jeune corps fléchi de fatigue, retoucher ce visage déjà d'ailleurs, les yeux voilés d'un brouillard interne 1
Katherine, que les propos de Cornélia persuadent avec romanesque, se raccroche au vague espoir de ses prières.
Toutes deux ont les mêmes réflexions et ce sont celles, très simples, de l'expérience courante : résister aux suggestions extérieures, demeurer immobile durant des jours, c'est restreindre la vie, mourir. La vie, c'est du graphique et de la musique, elle se monnaye pour les êtres en gestes et en paroles. Tous les phénomènes doivent être visibles. C'est pourquoi la Forêt, les montagnes, l'air qui fait du vide bleu entre les choses, sont inférieurs aux hommes, à l'homme. Il n'y a pas de phases transitoires dans le cheminement de la vie profonde, tout doit être rapide et sensible, et agir par bouleversements successifs. Ou alors la vie s'épuise, on doit mourir...
Katherine se révolte contre sa pensée : estil possible que cette chose arrive ? Sa maîtresse, on ne savait rien d'elle, elle partirait
seule avec son secret ? Personne des siens ne serait là, ils ignoreraient toujours. Voyons, une chose pareille est-elle possible ? Gela heurte de front les choses admises, les usages courants. Mais des faits-divers semblables sont partout quotidiens au pays des sanatoria...
— Non... non, vois-tu, Cornélia, nous forgeons de mauvaises pensées... attendons pour désespérer !
Et ce fut une journée comme une autre, aussi languide, aussi désœuvrée.
Lucile est demeurée dans sa chambre. Elle veut y demeurer désormais, ne plus descendre. Elle a tiré les rideaux sur les fenêtres, elle rêve dans le crépuscule artificiel. La lumière filtre à travers les doublures roses, c'est doux et émoUient à ses sens. Elle ignore la Forêt, derrière, l'immense cilice sur sa chair et sa pensée léthargiques...
Voilà, s'en aller doucement, ainsi, s'éteindre, entourée de jour rose. Borner Tunivers, endiguer sa vie. Opposer au tragique élan général un corps ralenti, une pensée arrêtée, être quelque chose qui soit un peu d'immobilité. Etre la négation du vivre...
Elle est seule, Katherine n'est pas venue la rejoindre, cet après-midi. Peut-être est-elle
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heureuse à présent, peut-être a-t-elle triomphé, Katherine ?
— C'était sa douleur qu'elle aimait en moi... Elle sautait si joyeuse tout à l'heure... elle n'a plus de raison de m'aimer... On ne s'identifie avec les autres que durant les jours de douleur I Elle va son chemin comme l'aimé, comme l'ami qui n'a pas répondu, comme tous... ils vont... ils sont si pressés de vivre, la mort est si près, la mort les talonne I... Je suis seule... seule...
Nul bruit ne monte ; comme tout est calme ! Sa vie lui semble si atténuée, au milieu des objets immobiles et muets, qu'elle imagine qu'un souffle pourrait l'entraîner...
— Je suis plus légère que les fumées de Gunterstal, que le parfum des sapins, que la buée humide sur la Fontaine de Pan...
Ah 1 oui, quelle détente. Et comme c'est bou, cette immobilité des choses, autour d'elle I
Parallèle aux servantes, muettes d'inquiétude en bas et qu'elle accuse, elle suppose que c'est la mort qui vient, endormeuse.
— Je suis comme la cueilleuse sur les champs de pavots ; de lourds effluves montent, vrillant le sommeil par tous les pores de ma peau... Enfin, peut-être, vais-je trouver la paix !
Elle refait l'historique de son séjour ici... Les crises du mal inconnu l'étonnent : « Pour-
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quoi avais-je peur des présences, pourquoi mes bras trop sensibles sentaient-ils, autour des poignets, des bracelets d'ondes furieuses, tant de vibrations entassées ? Pourquoi mes yeux baissés sur la terre dégageaient-ils des rayonnements secrets, la buée des forces mêlée au soleil effectif ?... Pourquoi avoir eu peur de ce qui émanait des regards, pourquoi avoir eu peur de l'invisible en moi, autour de moi ? Pourquoi mes facultés, si aiguës, m'ont-elles prêté des sens nouveaux, aimantés par tout ce qui n'est que soupçonné par les autres ? Pourquoi ai-je vécu la Forêt ? Pourquoi ai-je pensé la Forêt ? La Forêt vide de symboles et simplement vivante ? Tout vibrait, tout remuait, non... non, tout est immobile comme ici ; rien ne répond à notre vie, nous planons sur le Monde vide...
Son rêve la prend, l'emporte. Une atmosphère ouatée l'entoure, des formes pales s'y entrechoquent et ce sont, apaisants, des germes d'idées, idées sans directions, mais qui portent le Monde, comme les plasmas roulés dans les profondeurs vertes... puissances amorphes, dieux sans organes... Elle rêve... La vie, la mort, leur essence, c'est ceci : des plans confus, des lumières à demi éteintes, sous des écrans de matière fondante, de l'embu tièdCj un chaos de fluides subtils et transmis où viendront se dissoudre, un à un, les mondes,
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quand leur flamme sera épuisée, lasse à la fm.
Sa pensée tâtonne sur cette piste molle.
— Mon rêve tient l'éternité comme un oiseau blanc...
Cela, diffus, monte, peut-être, de ses organes plus lents, de sa vie précaire, organes qu'on lui a prêtés, qui ne sont pas à elle, pensées stationnaires, pareilles aux premières pensées humaines qui forment un plan mince sur le vide, comme la couche lourde de la Mare dans la Forêt, pensées humaines, cerne pâle sur 1 infini en rond lui aussi... Inutilités, éternités, seconde plus forte que les siècles, puisqu'elle presse leur substance en gerbe aléatoire d'écume...
... Mais déjà sa pensée vire, l'invisible se manifeste... Elle lutte contre les forces contraires à son assoupissement.
— Non, non, tout est immobile, comme moi. Elle a fermé à demi les yeux, voulant faire
l'obscurité en elle.
{( Tout est immobile... mes nerfs ne me rattachent plus aux mécanismes sensibles, mon cœur bat seul ; ma chair est plus endormie que le gouffre où roulait ma pensée... tout est immobile dans la nuit ! » Ses yeux clos sont impuissants pourtant à repousser des images... Sa frêle destinée s'enfonce à présent au bout
des atmosphères lointaines, tout y devient d'essence mystérieuse ; la réalité morte se mêle aux songes sur le fond d'infini. Tout cela demeure en elle, l'habite, tous les souvenirs vivent en semences qui vont éclore...
Elle se lève, grelottante, sa mémoire en état d'hypermnésie singulière.
— J'ai peur... j'ai peur...
Il lui semble qu'elle touche l'épilogue de son inutile manifestation actuelle, des mortes se lèvent en elle, des inconnues, et pourtant, ces mortes, c'est elle encore, elle, aux étapes successives de sa vie... Elle : toutes les mortes couchées, qui se lèvent, ombres banales et vaines, mais accomplissant une tâche secrète, presque divine... Elle les suit, éperdue, ces mortes qui l'entraînent dans le cimetière des années : elles y font la chaîne, la conduisant toujours plus loin, dans le Temps... C'est effrayant, ce chemin de limbes...
— J'ai peur...
Mais avec elles, toujours, elle parvient à l'extrême limite de la connaissance d'ellemême... Voici la frontière de son enfance compréhensive... une nuée basse semble lui interdire d'aller plus loin... Elle est devant la dernière tombe, celle de sa naissance... Ici est un germe inconscient, étranger à elle, étranger aux siens, qui ne saurait répondre à ses appels et à leurs appels, indifférent, lointain, soudé
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à quelles autres réalités?... Pourquoi ne donnet-il pas un son humain, ce bourgeon de chair, herbe tendre, feuille neuve ?
Les mortes l'ont abondonnée... Elle est seule devant ce néant qui est son entrée dans le monde des nécessités inférieures...
— Mon Dieu, qu'y a-t-il au bout de moimême ?... qu'y a-t-il ?
Alors sa pensée roule de nouveau dans le gouffre aux germes tremblants... Mais tout y est vie composée, à présent, effet, cause, mirages, tout activité têtue, aveugle, le chaos la roule, l'entraîne, le chaos qui est en elle, qui la lie tragiquement aux deux néants, sa naissance, sa mort... Elle s'y débat, emportée par le rythme des activités étrangères qui ont déterminé et assigneront des perfections qui ne lui appartiendront pas...
Elle étouffe d'angoisse.
— Quel inconnu est en moi ?... dans cette chambre même, je ne retrouve plus le calme, l'apaisement, l'oubli des réalités cachées... Mon Dieu, redonnez-moi la fraîcheur de vivre I
Par quel bienheureux arrêt de facultés peuvent-ils demeurer sans comprendre, ces êtres qui l'entourent ? Ah 1 retrouver leur sommeil, ce sommeil qui fut le sien, vivre empiriquement comme les béguines grises, vivre comme la Majorité, tête baissée, chair machinale, souffrir et attendre le bonheur des cir-
constances mécaniques, du petit groupe des hommes serrés devant les gouffres gris ?...
— Qui me rendra le sommeil ?... si je pouvais prier !
Sa crise morale lui donne la fièvre. Sur sa chair, ses nerfs à vif posent une tunique embrasée...
— Prier...
Dans sa mémoire, tremblant, chante le cantique de l'autre jour, puis il meurt... mots gris, larves, ombres...
— Mon Dieu, le sommeil...
Alors, envoûtée d'elle-même, elle tire les rideaux, les inutiles rideaux qui ne la protègent plus de l'Invisible. Le grand jour s'engouffre furieusement. La Forêt se dresse, en gerbe de chants et de parfums, jets frémissants et liés sur le ciel... A ce moment, le Schwarzwald n'est plus pour elle l'adversaire, elle le comprend confusément, elle ne va plus le craindre, tout l'en avertit ; il est comme elle à la merci de l'inconditionnel, il est né de son mystère lui aussi, de son gouffre bouillant, mais prolongement peut-être de sa vérité ?...
Debout, le front sur le chambranle de la fenêtre, elle attend le secours des bonnes émanations fraîches qui vont balayer ses pensées..
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Ce fut une grande émotion, à l'office, lorsque l'ami du Curé arriva. Couvertes jusque-là par l'autorité de l'ecclésiastique, les servantes n'avaient pas songé aux conséquences immédiates de leur acte, et elles se sentent subitement timides, coupables.
Comment allait-on annoncer l'inconnu à la Française ? sous quel prétexte ? On avait pensé à tout, dans l'ardeur d'être utiles, sauf à ce détail I Elles sont là, embarrassées devant le jeune homme qui, lui, s'étonne. Quel singulier manège I On ne lui a rien dit, il ne comprend plus. Il s'attend à quelqu'une de ces riches tuberculeuses étrangères que le mal rend irascibles.
Cornélia prend Katherine par le bras, et, tout bas :
— Il faut se décider enfin... Vois-tu un moyen ?
— Pourquoi le Curé ne lui a-t-il rien dit ?
— C'est qu'il ne faut rien dire... peut-être s'en retournerait-il, celui-ci... il n'oserait pas s'imposer... il n'est pas encore Docteur.
— C'est égal, moi, je n'ose pas...
Leur anxiété est presque comique. On les imagine prêtes à discuter, à se rejeter mutuellement l'audacieuse initiative...
Et l'autre, qui s'impatiente :
— Eh bien I annoncez-moi... Où est-elle, cette malade ?... Mais il est bien entendu, n'est-ce pas, que je viens en ami, je ne donnerai qu'un simple avis d'ami, n'est-ce pas ?... un avis d'ami ?
— Oui... oui.
Elles s'occupent bien de cela ! Katherine tourne nerveusement ses mains sur son chignon plat. Elle soupire, puis, jetant son vatout :
— J'y vais, c'est bon... mais je ne suis responsable de rien... ah I de rien I
Elle dit cela très haut pour que l'étudiant entende.
— Alors, passez Monsieur...
Elle pousse presque le jeune homme devant elle ; ils montent l'escalier en silence. Katherine fait des « chut I » très doux, presque imperceptibles, pour que l'autre amenuise ses pas. Lucile n'aurait qu'à entendre, elle pourrait paraître sur le palier... Alors... ah I mon Dieu ! Sa chair est piquée d'inquiétude à cette idée. Une seconde, elle voue Gornélia aux pires géhennes. Mais voici le palier où le soleil ruisselle sur les murs ripolinés et plus éclatants
que des glaces. Dans ce rayonnement magnifique elle refait, haletante, son plan, car elle a un plan, un grand plan d'action, cette gamine. Et elle l'accomplit...
Dès qu'elle a frappé à la porte et que Lucile a répondu, elle ouvre violemment, pousse l'homme sans rien dire, referme et se précipite dans l'escalier. Son cœur bat à coups redoublés. Comme il bat bruyamment 1 on ne doit entendre que lui. Jamais il n'a été si près. Elle pose une main sur son corsage parce que le souffle lui manque, il cogne là, sur sa paume moite, il cogne mou. Elle pourrait resserrer la main dessus, le retenir une seconde pour l'offrir à Dieu, vivant et bouillant de son amour et de son dévouement...
Cornélia, adossée à la rampe, attend sur la dernière marche. Ses yeux questionnent, avidement.
— Ah I c'est fait... partons 1
La gamine l'entraîne dans son tourbillon.
— Oui... oui, il est là-haut... à lui de s'expliquer, n'est-ce pas ? puisqu'il sait le français !
Elles se sauvent, puériles, au fond du potager, redoutant les explications immédiates.
— Alors, tu n'as rien dit à Madame... tout de même, Katherine... Tout de même I
Elle n'en dit pas plus long, car la course l'oppresse.
— Tout de même I
Lucile, qui n'a pas quitté la fenêtre, est complètement interdite. Cette entrée si rapide, ct: visiteur ahuri, Katherine qu'on entend dégringoler en trombe l'escalier.. . Tout cela césurant brutalement le silence tragique.
— Qu'arrive-t-il ?... Elles ont perdu la tête P
Elle regarde ce grand jeune homme embarrassé et gauche qui, ne sachant quelle contenance prendre, s'incline sans fin.
Pourquoi est-il ici, celui-là ? Qui est-il ? Elle le voit de profil. Il porte sur le visage les inévitables cicatrices des étudiants allemands : une mince balafre rose près des lèvres, sous la moustache blonde coupée à l'américaine, une autre au-dessus de l'arc du sourcil, taches plus vives dans la carnation, semblables aux veines des marbres polychromes.
Lucile attend les explications. Comme le jeune visiteur ne se décide pas, elle va sonner Katherine.
— Madame, excusez-moi, je vais me présenter, je vais vous dire... Monsieur l'abbé de Gunterstal a pensé... ne vous voyant plus sortir... que peut-être vous étiez souffrante... que vous... que peut-être une aide secourable... enfin que...
Mais Lucile a poussé un cri de joie, presque le hurlement d'une bête heureuse. Elle ne lui laisse pas le temps de s'embrouiller davan-
tage. Elle se précipite, lui prend les mains comme à un vieil ami, un bon camarade.
— Vous savez le français... vous parlez français !... comment ! vous parlez le français !
Et riant, parlant, pêle-mêle :
— Voilà plus d'un mois que j'étouffe, que je vis comme la prisonnière d'un in pace... pensez donc ! condamnée à la solitude... j'avais perdu jusqu'au courage de m'échapper... Vous parlez français I
L'étudiant ne comprend plus rien. Certainement il est ridicule, il s'excuse.
— Alors vous veniez faire office de médecin... mais, parfait!... le curé, mes bonnes ont eu peur... mais ils ont raison... je suis malade, mais si!... Ah! malade de silence, je vous dis... il me faut débonder ce qui s'accumule en moi... Vous n'avez aucune idée de ce qu'est le silence, entier, perpétuel... personne ne peut imaginer... c'est effroyable... L'être tourne sur luimême comme un chien enragé... Je crois que je suis sauvée maintenant... mais il faut m'aider... aidez-moi... si vous saviez... tenez, à l'instant que vous êtes arrivé, si vous saviez !...
L'étudiant suit mal ce flot de paroles, mais il comprend qu'un grand miracle vient de s'accomplir, parce qu'il n'a plus devant lui la dolente et meurtrie jeune femme qui appuyait tout à l'heure son front trop pâle contre le chambranle de la fenêtre...
A présent ils sont descendus sur la terrasse. Plus calme, Lucile écoute le visiteur :
— Voyez-vous, Madame, on n'apprend pas aux jeunes gens qui vont entrer dans la vie, à refaire, sous les gestes quotidiens, les conditions premières de la vie... On a bourré leurs cerveaux des connaissances accumulées, de la somme présente des connaissances, de tous les résultats qui ne servent, en définitive, que le superflu et l'arbitraire... Mais le point de départ initial, le point de départ, les efforts bégayants pour tromper le mystère et le restreindre, ce qui pourrait être, dirait-on, l'alphabet des instincts 1... Au premier aléa de la vie, la crise sentimentale, lobstacle un peu fort, ces jeunes êtres chancèleront, étourdis, désarmés, pire : désaxés, ne possédant que le sentiment... Aucune philosophie ne peut probablement remédier à cela... les principes empiriques ne tiennent pas longtemps lorsque l'individu qui se réveille subitement demeure seul avec les nouvelles suggestions... Aucune religion n'est non plus assez forte, elles ne sont qu'humaines, elles sont stationnaires... l'homme qui souffre est toujours le Mouvement... Les grands contemplatifs ne nous ont pas avoué leurs souffrances premières, car leur cœur, comme le désert, finit par avoir ses mirages dans le vide... les buts trompeurs...
C'est lui qui parle, qui parle à présent, un
peu naïf, dogmatique, frais émoulu des cours de philosophie. Qu'importe pour elle ? Elle écoute les mots, les mots connus. Elle se dit : « C'est drôle, leur sens m'indiffère... mais ils sont bons comme des regards familiers... ils sont bons comme des lèvres aimées... ils font partie de moi et ils rentrent en moi comme l'image de mon corps... »
Les bras au fauteuil de la chaise longue d'osier, elle avance la tête, gourmande :
— Gomme ils sont bons, les mots... mes mots!
Ah 1 joie de ce premier contact, joie folle ! Cet inconnu qui vient la réveiller dans les sapins de son pays, apportant avec lui la lumière et la Vie I Elle en est comme grise ; elle revient d'un voyage de rêve oii elle a pu voir directement les choses et refaire la vie, mécanismes à mécanismes, patiemment, douloureusement, elle, la pauvre petite amoureuse aveugle, fragile, ignorante, puérile... et voilà que les affres de la réclusion cessent et que les mots s'épandent sur elle enchantés, jetant les souvenirs et les désirs, à pleines poignées. Elle était devenue une petite fille vaincue dans le pacte avec les arbres, l'eau, les herbes, les bêtes ; la petite fille du palier, tremblante. Ses compagnons, c'étaient des corbeaux, des grenouilles, des chauves-souris, des fourmis, elle était leur princesse, fatale, condamnée par un sort.
Et, maintenant, peut-être va-t-elle tenir le salut, si ce jeune homme au visage déchiré, ce balafré des Universités moyenâgeuses, veut bien l'aider quelque temps encore à se remettre des phobies mortelles. Ce séjour, ici, c'avait été un grand trou noir, il fallait renouer les jours futurs aux jours anciens, en chaîne de flammes...
— Mais, Madame, quelle idée d'être venue ici toute seule ?
C'est une interrogation. Elle n'y répond qu'en elle-même, dans cette partie secrète de son être où elle dialogue depuis des jours avec elle ne sait quels contradicteurs divins, elle répond et c'est comme un peu d'air tiède en elle, un souffle...
— J'ai voulu mourir deux fois... j'ai cru que le Monde, c'était l'être Aimé... j'ai cherché l'absolu dans l'amour... quelle folie I
Les lèvres silencieuses sourient au jeune balafré. Lucile se sent déjà un peu supérieure, tellement armée, subitement, devant les êtres, la vie courante...
C'est une autre Lucile qui est venue ici... une des mortes banales et vaines... une des ombres devant les tombes des années...
Mais de nouveau elle est toute aux mots ; ils causent...
Vers le soir, Katherine était venue passer une tête anxieuse derrière la porte vitrée, mais Lucile l'aperçut ; elle appelle la petite.
Katherine s'avance craintive, si amusante.
— Allons, avance, n'aie pas peur, petite Kat... Lucile l'attire et Kat rougissante baisse les
yeux. Mais Lucile voudrait pouvoir lui dire, tout bas :
— Merci, petite fille triste, ma sœur dans la douleur... merci... j'arrive de si loin, mais si fortifiée, si riche d'une force neuve qui peut servir pour nous deux, petite Kat I...
Le jeune homme peut bien parler à cette minute, employer le jargon du spéculatif, toutes deux elles se savent plus vivantes d'avoir expérimenté l'infinie douleur, dans le silence du Schwarzwald.
— Petite Kat sans espoir, toi qui courais chercher la réponse... peut-être me l'as-tu apportée quand même... peut-être allons-nous triompher ?...
Puis, se tournant vers le balafré :
— Ah I ce qu'on a souffert, dans cette maison, Monsieur I qu'on a pleuré souvent sans espoir, parce que le seul répit, c'était encore les larmes pour ses habitantes... les bonnes larmes, si relatives pourtant... ah I si vous saviez I...