DEUXIEME LIVRE
kkkkàkkk
— Voilà... c'est ici I
Mais, plus bas, pour elle, elle ajoute :
— Ici j'ai rêvé, un jour, pour le préjudice de l'action aveugle, mais si bonne.
Ils se sont assis au bord de la vasque. Le calme est immense. Elle se répète tout bas : « C'est ici que j'ai dépassé les réalités. »
L'eau coule éternellement, aussi rapide, et les vieux sapins se mesurent sous le vol des corbeaux. Mais le ciel semble plus bas aujourd'hui : il y a autour d'elle quelque chose de resserré, de plus pathétique, presque de déchirant. Eh I oui, c'est la fin de l'été. Les quelques pauvres arbustes, qu'elle interrogeait tremblante, se couvrent de rouilles magnifiques. Quand ils se rassemblent, on dirait que du feu couve sous la tombée des branches noires. Et cette coiffe de nuages sur tout, d'où la lumière coule, filtrée, avec un éclat métallique, si triste dans sa pâleur I
Elle ne sait pourquoi elle est prise d'une envie de pleurer ; pleurer sur quoi ? Sur la mort de ces témoins ?
l34 LUCILE D\NS LA FORET
Peut-être est-ce simplement de la volupté, une détente de tout l'être devant la nature qui se laisse vaincre, malgré elle. Elle a détourné le visage parce que l'envie est trop forte. Elle pince les lèvres pour ne pas sangloter subitement. Derrière elle Pan, rit, éternel, toutes les sources vives jaillies. Ne se souvient-il pas de ses sanglots ?
— C'est ici que j'ai dépassé les réalités I
Là-bas, le balafré est encore debout sur la route. Il regarde. Puis, finalement, il parle, et c'est comme si sa chair protestait toute, de tristesse.
— Voyez-vous, mon amie, finir par vivre, c'est peut-être la seule vérité I
... Leurs conversations gardent toujours ce ton, jamais liées, coupées de silences où invariablement ils se rejoignent et vont chercher le sens des mots essentiels qui suivront, s'enchaînant parallèlement en eux après de mystérieux accords.
Lucile lui a dit en riant : « Nous faisons de la psychologie... c'est bien démodé I »
— Mais non, c'est de la... dynamique... n'êtes-vous pas comme l'individu qu'on a trouvé, après un grand drame, à demi mort de frayeur ?... il faut le chercher, le rejoindre dans son délire pour le ramener doucement à la vie... le réadapter aux nécessités...
LUCILE DANS LA FORET l35
Mais lui, qui a gagné les sous-bois, interroge :
— Des forestiers sont donc passés là ? Lucile s'est retournée.
Le chantier I Elle n'y avait pas songé tout de suite. Le chantier, ses forestiers. Monsieur Fritz... Karl...
Elle a rejoint l'étudiant.
— Oh I mais, on a travaillé ici I
Les forestiers ont dû revenir. Ces tas de bûches sont nouveaux. Il n'y avait pas ce grand amas de cendre que la brise rabote, puis pousse en vagues noires, courtes et drues. Ils ont donc fini par brûler ces meules immenses de feuillages séchés où les vieilles, à demi aveugles, butaient.
— Les forestiers sont revenus I
Lucile se redit cela tout bas. Ils sont revenusl Elle a choisi un gros arbre couché obliquement. Elle le propose à l'étudiant. Ils seront bien assis dessus, les jambes pendantes. L'ombre est plus forte sur le chantier, — et ces cendres qui roulent devant eux, inépuisables, semblent des sources noires. Les deux coudes sur les genoux, les mains au menton, le corps plié, elle paraît écouter le jeune homme qui se raconte. Il a tenu soudain à fournir des précisions sur sa vie. Tous ses émois premiers de sa visite à la Fontaine se résolvent en confidences. Il veut donner ce
l36 LUCILE DANS LA FORET
qu'il a de plus intime, de plus secret, ses rêves, ses acquisitions sentimentales, parce que leur intimité qui progresse devient ici une chose si douce, presque tendre. Eternelle « Sentimentalitdt » des jeunes hommes d'ici ! La jeunesse normale et heureuse, le noyau de son faible passé actuel, il le grossit de ses mille troubles de jeunesse.
Comme un enfant qui a confiance, il raconte. . .
Mais, devant Lucile, les naïfs détails révolus, les balbutiements d'âme de l'adolescence, les tâtonnements, les découvertes, roulent comme la cendre fluide et terne. Tout ce qui paraît avoir un intérêt pour cet inconnu dans ce passé s'écroule tristement au grand jour. Poussières dispersées, grisailles... Elle voudrait pouvoir s'intéresser, répondre, elle ne le peut. Il s'en aperçoit, ému. Il a donné ce qui comptait pour lui de chère valeur dans ces années féeriques, pleines d'unanime piété, oii sa conscience s'est péniblement adaptée à la vie ; il a voulu offrir quelque chose d'inégalable qui répondît à une supériorité confuse, à quelque chose de grand à quoi nous tendons tous sans bien le discerner, mais rien dans tout cela qui s'élevât audessus de l'empirisme courant. Lucile n'a pas même bougé, engourdie, muette, avec cette unique pensée qui cache d'autres obsessions plus impérieuses.
— Les forestiers sont revenus...
Oui, voilà OTJ est l'intérêt véridique pour elle ; alors que, lui, voulait un essai d'entente plus intime, d'entente plus...
— Les forestiers sont revenus 1
Le silence pèse davantage à l'étudiant. Il lui faut dépenser un peu de sa vitalité physique dans cette Forêt plus lourde et grave qu'une cathédrale. Jamais il n'était venu seul ici. Il n'avait pas écouté le silence du Schwarzwald.
Autour de lui les sources noires coulent, coulent sans fin. Mon Dieu I vont-elles ensevelir les déclivités, combler la vallée, étouffer les sapins, la Forêt, sous leur impondérable amer et glacé ?
Il tourne sur le chantier en quête de dérivatifs. On entend les brindilles craquer sous ses pas. Un petit bruit d'insecte, agaçant à la longue. Craaac, craaac, on dirait que cela rythme sur les pensées, craaac, craaac.
A la dérobée, le jeune ennuyé regarde Lucile, immobile, tenant toujours, dans ses mains fines, son visage trop pesant peut-être de la magnifique chevelure. Il l'imagine repartie dans ses mauvais rêves. Pourra-t-il jamais l'arracher aux décevants mirages ?
De loin il dit, exténué d'engourdissement :
— Vous ne parlez jamais du passé P Elle bouge à regret.
— Et vous, vous ne parlez jamais de l'avenirl
l38 LUCILE DANS LA FORET
— Oh ! l'avenir... l'avenir 1
— Pourquoi ne dirais-je pas à mon tour : « Oh ! le passé I »
— Ce n'est pas la même chose.
— Tenez, là-haut, les corbeaux vont sans historien... la troupe ignore le passé et l'avenir... elle épuise le présent...
Lucile se défend pour ne pas revenir au chapitre vain et puérilement sentimental des confidences.
Mais il ajoute, têtu :
— Nous n'avons rien pour bétonner notre amitié... vous ne m'abandonnez qu'un prénom qui est peut-être un pseudonyme.
— Que nous faut-il de plus ?... Dans le Schwarzwald, on n'a besoin que de l'essentiel... le silence fait le reste.
— Vous en disiez tant de mal, du silence 1 Elle a baissé la tête, saisie.
— C'est vrai, j'en ai dit du mal.
Ils sont presque comme des adversaires à cette minute. Tant de sentiments qui s'entrechoquent sous leurs simples mots, des dessous qui les ruent secrètement, à leur insu, radiations d'âmes sensibles et contraires. L'air ne se meut-il pas de ces combats invisibles, de ces oppositions continuelles de forces ?
Lucile reprend âprement :
— Les forestiers sont plus graves que des marins.
LUGILE DANS LA FORET iSq
Puis, pour prévenir la nouvelle objection qu'elle pressent, elle ajoute vite :
— Les forestiers ont l'air plus mystiques que des clercs.
Mais lui, qui a compris qu'un malentendu subtil, mais peut-être irréparable, se crée, vient vers elle, navré.
— Je vous ai blessée, mon amie... pardonnez-moi.
C'est à elle de s'étonner. Quelle susceptibilité l'a prise ? Elle avoue gentiment :
— Vous aviez raison, je suis l'individu fou de frayeur ou encore le chemineau tombé sur la route déserte à demi mort de faim... Il me faut de la nourriture à petites doses.
Elle a sauté sur l'arbre, gamine. Elle veut chasser ses pensées.
— Tenez, nous allons jouer au savant... Savez-vous à quoi l'on reconnaît l'âge d'un sapin, l'âge de tous les sapins ?
— Je suis honteux de pouvoir dire oui. Accroupis, ils comptent en riant les disques
sur la coupe de l'arbre. Rayures concentriques, ondes posées qui tournent comme le Monde, très vieux bracelets de rides implacables que rien ne pourra desceller, comme ces anneaux magiques que les sorcières arabes soudent sur des incantations.
Ils comptent : Dix... Vingt... Trente...
l4o LUCILE DANS LA FORET
Ils sont si près que leur souffle se réunit sous leurs voix mêlées.
— ... Quarante... Cinquante...
Déjà cet arbre est un vieillard et les cercles diminuent jusqu'à la coupe, cercle final encore poisseux de vie végétale. Mais comme ce jeu devient vite mélancolique 1
— Pourquoi, pense Lucile, pourquoi tout ici se déduit-il finalement en un sens émouvant ?
Ainsi, même à deux, l'incapacité à se distraire est aussi totale. Ainsi ils sont incapables à tirer ici les plus simples distractions de la vie de relations P Des fatalités profondes entourent les êtres dans cette Forêt, les ramènent au silence, les asservissent...
— Les mots même sont inutiles 1
Une petite pluie fine a crevé des nuages bas. Elle tombe avec un chuintement très doux. Dans un instant, elle aura recouvert d'un vernis éclatant les bûches entassées. On la voit, à travers les branches, glisser, sournoise et tenace, puis toucher le sol, s'enfoncer dans la terre serrée.
— Ahl regardez... on dirait que mon écharpe est toute perlée.
Puis :
— Vous savez, nous avons une cabane pour nous abriter I
Mais elle n'ose dire : u La cabane de Karl. »
LUCILE DANS LA FORET l4l
Dans la cabane, une surprise : on a laissé un de ces longs pliants couverts de toile qui servent pour les veilleurs de nuit, dans les chantiers. Une lanterne est posée à terre. Des vêtements demeurent accrochés à un clou. Et des haches en paquets, dans un coin, faisceau de flammes bleues. Tout est décidément habité, ici.
Le balafré arrache les draps grossiers et les couvertures éclatantes. Lucile pourra s'asseoir sur le pliant, les jambes croisées, à la façon de Katherine. Lui demeurera debout. On sera bien pour attendre la fin de l'averse.
La pluie fait un bruit continu sur la tôle. Et, plus haut, les arbres battent sous les sautes de vent. De la forêt monte le bon parfum de la terre mouillée. C'est l'œuvre des petites gouttes foreuses qui ont pénétré si profondément, peut-être pour faire rebondir le tropplein prisonnier des sèves.
— Ça embaume... sommes-nous bien ici I Elle voudrait faire un geste de plaisir parce
que le rêve l'a quittée, mais elle n'ose remuer ; cette toile est si mal tendue sur son cadre.
— Ah I mon Dieu, il y a du roulis... je dois être bien drôle là-dessus, n'est-il pas vrai ?
— Mais non...
Debout, devant la porte ouverte, il ne répond que par monosyllabes, la voix sourde, contenue.
— Regardez si c'est charmant... les gouttes
tombent droites, si lentes, si grosses à présent qu'on dirait qu'elles composent une de ces portières de Yeddo, vous savez, ces portières?... Elle s'interrompt.
— Vous m'entendez ?
Les minutes passent ainsi.
Les mots de Lucile sont, comme toujours, au diapason d'une camaraderie franche. La jeune femme garde une altitude tranquille. Sa force nouvelle lui a donné une liberté d'agir qui rétonne parfois. Délivrée de la retenue et de la dissimulation féminines, elle connaît à présent une franchise dans le don de soi qui prend son assurance d'un parfait équilibre.
— Cela diminue, n'est-ce pas ?
— Un peu.
— Vous êtes un compagnon aimable, vous, quand il pleut !
— Ohl
Sa protestation est presque une plainte. Il répond en cherchant les mots :
— Votre reproche me gâte cette minute si... si... précieuse...
— Mais le temps coule... déjà en voici une autre pas gâtée.
— C'est presque le temps d'une troisième... vous voyez, je vous écoute... je parle de l'avenir I
Il y voudrait revenir, il y revient : le passé, son passé... Mais elle :
— Vous n'entendez pas... écoutez... ce sont les forestiers, je pense ?
Elle n'a pu achever le geste de sauter que déjà les hommes sont à la porte de la cabane. Un brouhaha, un cercle de faces brunes, l'odeur des vêtements de velours mouillés...
Jetant leurs haches contre la cabane, les forestiers saluent, un peu goguenards. Leur Dame ! Oui, c'est elle 1
Le maître les a rejoints. Il s'esclaffe :
— Ah I ah I... la voilà revenue 1
Mais il distingue dans l'ombre le balafré.
— Donnerwetter !... vous allez demeurer tranquilles, je suppose... elle n'est plus seule, la femme... monsieur son bon ami est venu la rejoindre I
Cela a été dit dans le petit tumulte d'une voix grosse de rires. L'étudiant voudrait avoir mal entendu. Il s'avance.
— Vous dites... vous dites... qu'avez-vous dit?
Devant le maître, l'un des hommes est intervenu. Il veut séparer les deux hommes face à face, il appelle ses compagnons et tous font une barrière de leurs bras noueux.
— Allons, allons, le patron riait... il faut bien rire I
Lucile a sauté du pliant. Qu'arrive-t-il ? Elle interroge anxieusement les forestiers. Elle voudrait atteindre le jeune homme, glisser entre
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les géants bruns qui se serrent. Elle se débat, si petite, si blanche.
— Mon ami, je vous en prie... je vous en prie... mais qu'est-il arrivé ?
— Il y a que cet individu se figurait que j'ignorais aussi l'allemand I
La voix de la jeune femme semble un cri de détresse à tous : « Ah 1 je vous en prie 1 » Le maître lève les bras derrière les hommes.
— D'abord, vous êtes chez moi... sur mon chantier... dans ma cabane... chez moi I
— Assez, assez I
Les forestiers veulent couvrir ses glapissements.
— Voyons, mon ami, dit Lucile, vous n'allez tout de même pas vous battre !
Ces mots apaisent le jeune homme plus sûrement que la bonne volonté des géants. L'orgueil un peu fou du Korps aux règles moyenâgeuses lutte encore en lui. Il se contient mal. Cette rangée d'hommes formidables qui protestent, paternes, l'exaspère surtout...
Lucile voudrait que la pluie et la cendre, qui jaillit dans la bagarre, fussent entre ces hommes comme une cloison moins friable.
Sans sa présence, elle comprend qu'ils se battraient, tels des bêtes dans la Forêt primitive. Monsieur Fritz, qui s'est glissé dans la cohue, saute après elle, joyeux, indifférent aux hommes...
LUGILE DANS LA FORET l45
Mais quelqu'un a touché le bras de Lucile.
— Karl...
Il est là, tout près d'elle, robuste et affiné, étonnante fleur humaine de beauté et de fraîcheur parmi tous. De grosses larmes perlent dans ses yeux, vont tomber le long de ses joues fines de fille, frottées par endroits de résine jaillie. Il propose un très vieux parapluie bleu, grotesque.
— Ah I mon bon Karl... merci, merci.
Elle n'ose lever les yeux sur lui. Elle le sait beau, mais plus faible qu'elle-même. Elle devine si bien son visage d'à présent, son visage un peu mièvre...
— Tenez, mon ami, j'ai un parapluie pour m'abriter... descendons... je vous en prie... je n'en puis plus I
L'étudiant la suit, plus pâle.
Il jette sa colère dans un cri :
— Vos forestiers plus graves que des marins I
— Vous êtes injuste... les marins à l'escale sont fous, parce qu'il y a les filles et, de nouveau, tous les hommes insensés autour d'eux I
La descente sur les sapinières mouillées est difficile. On dirait que la pluie les chasse : une rafale s'est rabattue sur eux, furieuse...
A la station du tramway de Fribourg, devant le vaste logis des commères, il trouve un cocher qui veut bien le ramener à la Ville. Hâtive-
lll6 LUCILE DANS LA FORÊT
ment, ils se quittent, l'eau tombe en trombe à présent. Ce sont de vraies rafales.
— Promettez-moi de revenir demain.
Il la regarde doucement.
— Mon amie, voulez-vous sincèrement, à présent, rompre le silence ?... c'est au préjudice du rêve...
Il a dit cela presque pieusement, si calme de nouveau.
— Le rêve... le rêve... oui, voulez- vous venir demain ? Pour moi d'abord... et puis il faudrait aussi que nous puissions faire quelque chose pour Katherine... cette petite a besoin de notre aide.
... Mais en montant sur les sentes, Lucile redit la phrase obsédante : <( Les forestiers sont revenus I »
Elle élude les autres obsessions. Elle se persuade que cet étudiant, presque un enfant, peut la délivrer. Il le faut. Oui, c'est lui qui doit apporter la réponse, la réponse de l'ami, la réponse triomphante des hommes aux questions du Schwarzwald.
Et pourtant...
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Katherine fait une moue navrée. Et cela veut dire probablement : (( Quel temps ! croyezvous... voilà l'hiver qui approche déjà I »
Un brouillard opaque est tombé, vers le petit jour, sur Gunterstal, un de ces brouillards de montagne plus lourds et têtus que la nuit. Les habitants demeuraient saisis au réveil. Cela venait vraiment trop tôt. Impossible de distinguer quelque chose, des voiles tirés autour de chaque maison, comme les rideaux frais qui encadrent les lits des mourants dans les hôpitaux du Duché. C'est de l'ennui diffus, une sorte de matérialisation du spleen, cet imprécis qui habite l'air, l'absorbe peut-être, car on a, malgré le froid, Timpression d'étouffer.
Lucile entr 'ouvre la porte du salon. Elle veut avancer sur la terrasse. Immédiatement, elle est happée par ce blanc. Du blanc, du blanc, tout autour d'elle. Cela l'entoure de jets glacés, se pose sur sa chair, perce ses yeux. On dirait qu'elle avance sur des nuées, comme ces aviateurs pris dans les couches de vapeur... Frileuse, elle s'arrête pour ramener les bras
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sur sa poitrine. D'ailleurs, elle n'oserait aller plus loin, elle est prise d'une peur enfantine.
— Si je ne trouvais plus la maison !
Mais une exclamation la guide subitement. C'est Cornélia indignée. Par la porte que Lucile a laissée ouverte, la buée s'est glissée dans le salon, s'y élargit en flottement de gaze déchirée. Les voiles accourus se multiplient, se cherchent, se cousent, rejoints bientôt, étendant une housse unanime, un long linceul sur les choses et les lampes allumées.
La coupable rentre, confuse.
— Ah i Cornélia I quel désastre I
La grosse cuisinière n'entend rien, elle court, son torchon à la main, après les nappes blanches, les traquant comme on chasse les mauvaises mouches.
Katherine, dans un coin, pince les lèvres pour ne pas rire. Cette Cornélia, elle a si effectivement l'air d'accomplir un sacerdoce 1
— A propos, Katherine, tu es allée chez KarlP
— Karl...
Le petite est redevenue grave.
Hier soir, elle a dû reporter le parapluie au forestier. Seulement... Elle fait un geste apitoyé : il est couché là-bas, il garde le chantier... Katherine voudrait expliquer autre chose. Elle n'ose tenter d'expliquer davantage. Lucile en sait suffisamment.
— Bon, bon, il a son parapluie...
Elle est retournée à la fenêtre. Ses doigts jouent machinalement avec les rideaux de mousseline serrés sur les tiges de cuivre. Lentement elle est arrivée à resserrer davantage leur plissé, à pousser l'étoffe tout entière contre l'encadrement des vitres. Mais, derrière cellesci, le brouillard est une étoffe plus épaisse «ncore.
Lucile impose son attention sur cette masse fluide, elle la scrute, elle songe. . . Tout le paysage disparu, lavé... Sa pensée monte irrésistible vers la Forêt : comme Pan doit être drôle à fourrager les vaporeuses lingeries de son jet d'eau serré et impérieux, plus sec qu'une cravache !... Et les vieux sapins... ah ! si comiques, coiffés de bonnets de coton, et des bas de nonnes aux branches inférieures... Et les corbeaux ?... oii attendent-ils, ailes repliées, frileux, le temps de voler ?... Combat de toutes les formes contre l'enlisement... Elle voudrait jouer avec son imagination. Elle violente sa pensée, la chasse de la Forêt, la ramène sur la Vallée... Mon Dieu, les prairies retrouvent à Tépousaille de l'incolore une physionomie connue : celle des grands jours de lessive, deux fois l'an, alors que les femmes étendent, sur tout, les éblouissants linges frais...
Mais après, invinciblement, malgré ses efforts, elle voit Karl, là-bas, tout seul... Un
l5o LUGILE DANS LA FORET
enfant avec ses joues de fille, les grosses larmes qui vacillent entre les cils blonds... un dieu avec son corps d'athlète... Karl, pour elle, épuré des vulgarités du Village, il repose là, comme le maître des sous-bois, il exalte l'activité de toutes les fraîcheurs, autour de lui, il pourrait être leur simulacre au milieu de ces camarades puissants et silencieux. Tous ne sont-ils pas d'ailleurs les conducteurs des âmes du Village ? dans le Schwarzwald, ils deviennent une fraternité, sous les arbres oii dort un peu des symboles mystiques de jadis, et une mystérieuse identité les lie à eux, soumis à des nécessités plus hautes, plus pures...
— Et j'ai fui le chantier... j'ai fui le chantier I
C'avait ^é une peur de son être tout entier et non une volonté morale. Elle n'avait pas su attendre...
Sur le brouillard, qui répond à ses ordres, elle recrée la Forêt tout entière, elle la dresse pleine de reliefs et d'images parlants comme une Cathédrale.
C'est tout le lent travail intérieur de sa journée d'hier, alors qu'elle répétait, machinale, et pourtant ébranlée profondément :
— Les forestiers sont revenus I
LUGILE DANS LA FORET l5l
Elle a quitté la fenêtre, retrouve Katherine qui, accroupie, allume un petit feu de bûches dans la cheminée. C'est une bonne idée ; on gèle ici, on gèle I Faudra-t-il bientôt allumer l'immense poêle de faïence ?
Elle a pris un fauteuil près de la cheminée.
Elle reste là, les yeux fixés sur cette grande pièce où un peu de brouillard demeure encore, nappe horizontale qui danse, ondoie, sur la lumière des lampes.
Elle attend là, mais sans croire qu'il viendra, le balafré. Comment pourrait-il venir jusqu'à elle par un temps pareil ?
Mais elle, elle voudrait pouvoir, à présent, traverser cet impondérable, monter à la Fontaine, demeurer là, dans la nuit blanche, à écouter le chant des sources invisibles, voix du Mystère... Et, plus près d'elle, elle saurait que Karl est là, intermédiaire entre le Village et le Royaume Noir, qu'elle n'est plus seule à attendre le signe qu'elle pressent, qui doit l'élire, la redresser vivante enfin.
Et comme Katherine, qui a fini, s'approche, elle s'adresse à elle :
— Petite Kat, comment ai-je pu croire que je tenais la réponse de toi, plus faible que toutes ?... mais, Kat, vais-je pouvoir t'être utile aujourd'hui ?... l'étudiant viendra-t-il par ce brouillard nous apporter au moins de la lumière pour toi ?
l52 LUCILE DANS LA FORET
Après le déjeuner, le brouillard se leva un peu. Ce fut autour de la Villa un étrange tremblement de zones d'ombre et de blancheurs, monde transitoire où des rythmes, des formes se disputaient, comme si l'extérieur se battait avec d'autres réalités.
Cornélia parut bientôt dans le salon.
— Doktor... doktor !
Toujours elle appelle ainsi l'étudiant.
— Comment ? il a pu venir par un temps pareil 1
Lucile va à la rencontre du balafré.
— Quel dévouement d'être venu I
Le cocher qui l'a amené a dû fixer des phares d'automobiles à la place des lanternes trop faibles. Ce sont deux gros soleils sourds entre le cheval deviné, pareil à ces personnages matérialisés sur les graphiques des spirites.
Le voyage fut invraisemblable. On allait à l'aveuglette, risquant de verser à chaque pas. Le cocher avait fini par descendre pour conduire sa bête. Pour sûr, on trouverait demain des traces de leur course dans tous les champs et les potagers des environs.
Le vieux cocher grogne à la cuisine...
Lucile a ramené le balafré devant les portesfenêtres.
— Hein, je ne suis plus en deuil ?
— En effet, le demi-deuil est commencé... demain la couleur I
LUCILE DAiNS LA FORET l53
— Sommes-nous bêtes 1
Mais Lucile veut interroger immédiatement la gamine.
— Voici Katherine... vous vous souvenez d'elle ?
— Tu reconnais Monsieur, Kat ?
Si elle le reconnaît I N'a-t-elle pas mis en lui tout son espoir, toute sa petite confiance d'enfant ? Elle ne l'a pas revu depuis le fameux jour. Ah I la montée dans l'escalier, l'arrivée sur le palier, son entrée dans la chambre, surtout !
— Eh bien, Kat... Kat, il faut me dire... L'étudiant servira d'interprète, il recevra les
demandes et les réponses après avoir changé les habits des mots.
— Allons, petite Kat, donne-les, tes confidences... Nous voici victorieuses du silence 1...
La petite a rougi dès les premiers mots de l'interprète.
— Non... non...
Elle se recule, voudrait fuir, traquée...
— Non... moi, je n'ai rien à dire... moi, je n'ai rien dit...
Ce qu'elle voulait avouer à cette inconnue, cette étrangère, elle refuse de le dire au compatriote.
— Voyons, petite Kat ?
Lucile intervient. Elle a pris la petite sur ses genoux, la berce. N'est-ce pas une petite enfant?
l54 LUCILE DANS LA FORET
— Kat, pourquoi ne veux-tu pas que je te sois utile ?
Elles restent longtemps ainsi, leurs cœurs rapprochés, groupe de tendresse et d'abandon. Lucile parle à voix basse :
— Petite Kat... souviens-toi de nos veillées... le lexique, tu te rappelles... nous étions si près l'une de l'autre alors... songe, Kat, que nous nous parlons pour la première fois, la première fois... nous ne nous connaissons pas, Kat... nous ne nous connaissons pas.
Lucile se fait si persuasive. Enfin tenir un peu de l'inexprimable qui les lie sans précisions 1 Elle sait bien que les paroles ne peuvent pas les séparer, qu'elles sont sœurs dans leurs devoirs primitifs, mais, tout de même, quelle différence certaine dans les degrés de leur âme I
— Kat, nous ne nous connaissons pas I
La petite s'est mise à pleurer, silencieusement. Mais déjà elle a consenti ; sa pudeur, couche superficielle en son être, est tombée sous des conditions plus profondes, une loi élémentaire de sa chair. Elle maintient ses poings fermés sur ses yeux, parce que de parler dans la nuit forcera ses derniers effarouchements. Hésitante, avec de demi-aveux, ello va le laisser arracher d'elle-même son gros secret qui permit de l'élire, pantelante, parmi ses petites compagnes.
LUCILE DANS LA FORET lOJ
Sa voix est un souffle, une plainte, pour conter le bien petit roman qui représente en définitive son gros secret. Souvent, dans ses confidences, elle est comme arrêtée par un obstacle : de gros soupirs, une plainte plus forte, puis elle repart, monotone, douloureuse, extirpant d'elle-même, bouillantes de vie profonde, ses réactions intérieures....
... Katherine aime un petit soldat, oh 1 pas un forestier, un monsieur, un homme de bureau, et le soldat paraît n'aimer qu'elle. Ils se rencontrent mystérieusement sous les sapinières, à la lisière de la Forêt. Ils ont leur arbre chiffré à leurs initiales, là-bas, derrière la villa. Le soldat lui dit des choses très douces qu'elle n'a jamais entendues. Positivement, il taille largement les années à venir dans du papier rose...
— On serait si heureux î
La petite servante laisse tomber ses poings. Aussi bien, ses yeux voient d'autres lumières, d'autres aspects, ils lui cachent le monde tout entier, trouant le ciel même, ouvrant des infinis radieux.
Ces promesses de l'aimé, elle venait les rapporter à sa maîtresse. Chaque semaine, les soirs de permission qu'ils se rencontrent, lui, les fait plus belles, plus riches I Que faut-il faire. Seigneur, pour gagner cet avenir ?
— On serait si heureux I
l56 LUCILE DANS LA FORET
Un soir, il avait couché la tète de Katherine sur son épaule, il s'était mis à dessiner de petits baisers le pauvre visage, ravi surhumainement. Un acompte sur le bonheur, certainement P Sa petite moustache, si douce, si parfumée, semblait proroger la douceur des baisers, c'était peut-être leur traîne enchantée. Du bord des paupières, la chère bouche étrangère arrivait fraîche, et pourtant pleine de feu, aux lèvres...
Katherine s'était dégagée à temps, remplie d'un obscur effroi. Dans la nuit, ardemment, elle implorait Marie et les saintes, sur de rapides signes de croix...
Mais une sorte de vertige la tenait, depuis lors. Il arrivait, la nuit, que les dessins tièdes se ravivaient sur son visage. Ils montaient certainement de sa chair où ils devaient loger au plus profond du derme. Le jeu des baisers l'avait troublée pour toujours. En elle, un désir se précisait, elle en avait la gorge sèche à chacune de leurs rencontres.
Elle le lui avoua, éperdue. 11 la remercia d'une étreinte longue, longue.
— Tu aimes les baisers maintenant ; c'est très bien, tu sais... mais ceux de l'autre jour, Katherine, ce n'est rien... il y en a d'autres... d'autres I...
Une seconde, Katherine s'interrompt bouleversée. Sa tête tombe sous les bras de Lucile.
— Oh I Frau Lucile I
... Alors il avait arraché le corsage, enfouissait sa tête dans la gorge tiède. Il semblait fou. Elle se débattait, plus émue que lui... Mais c'est Dieu encore qui lui permit de se sauver. Elle faisait de grands signes de croix, avec sa main libre, dans la nuit. Jamais elle n'avait eu tant de force... Elle lui échappa, il la poursuivit, ils se cognaient dans les arbres, mais il eut peut-être pitié d'elle, elle plus défaillante et tentée encore, partagée de désir et d'épouvante mystique... Après cet aveu, la gamine s'arrête, elle n'en peut plus, brisée...
D'ailleurs, on frappe à la porte. Gornélia sans doute, toujours Gornélia.
Katherine a quitté sa maîtresse, se précipite devant la cheminée pour s'accroupir devant les bûches qui sont restées avec le panier. Il faut donner le change à Gornélia. N'est-ce pas le village entier dont il faut se défendre ?
— Le café est servi, annonce l'autre.
— Dites-lui qu'elle attende, dit Lucile à l'étudiant.
Gornélia referme la porte, bougonne. Que peuvent-ils trafiquer tous les trois ? Si le maudit cocher qui attend le jour pour repartir n'était là, elle resterait derrière la porte, retenant son souffle, piquée de curiosité...
Katherine s'est retournée lentement, elle les regarde tous les deux avec des yeux de femme.
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à cette minute. Puis, meurtrie, elle continue.
— Alors... alors, je lui ai demandé s'il allait bientôt me prendre pour épouse.
Car cela ne peut durer, elle sent sa faiblesse aux choses de l'amour et cette faiblesse paraît bien réelle, car elle n'arrête pas de faire travailler son imagination, principe de ses facultés passives.
— Alors... il a répondu que bien sûr on ne pouvait pas attendre... il ne faut pas perdre le temps du plaisir, qu'il m'a dit... après, bien sûr, on se marierait, mais après... son régiment doit quitter Fribourg... on ne sait pas quand, peut-être dans un mois, peut-être...
Sa voix s'étrangle :
— Peut-être... demain I mais ils ne doivent pas rester loin longtemps... ils reviendront bien, enfin... mais si le régiment ne revient pas, il attendra sa libération pour s'installer avec moi à Fribourg... il entrera dans un bureau... ce n'est pas un forestier, c'est un monsieur 1
Elle s'arrête après cette parenthèse qui la répète, orgueilleusement.
— Et moi je tiendrai la maison... en attendant, il viendra me voir aux permissions... il... il...
Elle voudrait continuer, ajouter des garanties. Voyons, mais il a dû dire plus, voyons... Subitement, elle s'aperçoit que ses caresses
l'ont liée, qu'elle n'a pas exigé plus de paroles, qu'elle chassait elle-même l'avenir, toute à sa fièvre, simplement confiante près de lui.
Les paroles qu'il n'a pas dites, elle les a imaginées, et n'est-ce pas comme si elles avaient été prononcées ?...
Mais elle a peur, à présent, devant ces deux étrangers qui l'écoutent. Presque étendue devant le feu, les bûches autour d'elle, parce qu'elle craint le retour de Gornélia, il lui vient des soupçons inconnus. Comment ? il n'a rien dit, il l'a simplement caressée ? Il n'a rien dit?
— Mais certainement, Katherine, il a dû parler encore ?
Ces mots de l'étudiant déchirent complètement les beaux mirages. Ils entrent en elle plus aigus que des pierres jetées, ils fouillent son cœur, elle sent qu'ils vont mettre à nu, dans un jaillissement de sang, ce qu'elle n'ose elle-même concevoir, superstitieuse. Elle crie grâce.
— Laissez-moi, je ne sais pas... je ne sais plus... il n'y a pas autre chose... je ne sais pas I
— Voyons, Katherine, a-t-il encore parlé de mariage ?... en a-t-il parlé le premier, seulement ?
Oh ! cet interrogatoire ! Comment pourraitelle s'en défendre? Il semble que tout ce qu'elle
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redoutait s'épand d'elle-même, flot âpre, gouttes empoisonnées, invincibles.
— Depuis, non, il n'a rien dit... il n'a jamais rien dit à propos de mariage... mais je ne sais pas... ayez pitié...
Elle, en aurait-elle reparlé d'abord ? Sa chair porte l'humilité de plusieurs siècles de femelles annihilées. C'est l'homme, n'est-ce pas, qui doit tout dire le premier ?
Mais, à présent, elle comprend ; oui, pourquoi n'a-t-il pas parlé ?
— Il est le maître, n'est-ce pas. Madame... voilà, dit-il toujours, il faut profiter du temps du plaisir... Est-ce bien ainsi ?
Elle s'est tue, elle a fini, elle attend que Lucile parle à son tour. Elle est plus souple qu'un félin à leurs pieds, le visage impatient d'interrogation.
Mais Lucile pourrait-elle trouver tout de suite ses mots ? Le temps du plaisir... mon temps du plaisir I Elle confond leurs deux aventures. Son passé mort en elle, le présent de Katherine... Aventures qui partent sur des principes accordés et qui produisent des résultats certains, comme tout ce que les siècles ont fini par imposer mathématiquement sur le royaume inférieur de la vie. Lucile redit les mots de Katherine, ces premiers mots qu'elle reçoit d'elle, qui sont une agrégation de pensées douloureuses.
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— L'homme est le maître, n'est-ce pas ? Eh î oui, partout, il est une des forces fatales
pour la femme, comme celle-ci est aussi la forme la plus tragique de la Fatalité pour lui...
— Le soldat vaincra Katherine... elle sera vaincue comme moi...
Brusquement, le visage de l'aînée des postières, celle qui semble moins résignée, est monté aux yeux de la Française. Il semble effectif comme un troisième visage entre la petite qui se tait et elle... c'est lui... son expression de souffrance mal endormie, les pauvres yeux qui fixent avec la volonté d'être utiles. Lucile veut le chasser. Elle se penche davantage vers la gamine accroupie, mais il demeure entre elles, frotté de lumière triste. C'est lui qui danse immuable, voilant d'un masque d'ombre le visage de Katherine qui supplie.
— Frau Lucile, que faire ?... Frau Lucile...
Alors les mots viennent à la Française, peutêtre soufflés par ce visage apparu et qui ne veut pas partir. Oui, il faut armer la fillette ; que deviendrait-elle, pauvre petite chose douloureuse, après le temps du plaisir ?
— Kat, petite Kat trop sensuelle, proie éternelle du désir... Kat, écoute-moi bien...
Elle s'adresse directement à elle comme à l'amante idéale ; elle s'adresse aussi à ce visage, là, tout près, qui ne la quitte pas, le visage de leur aînée dans la vaine souffrance des
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femmes, le visage entre elles qui a parlé... Mais elle sait aussi que ces mots, c'est encore à elle qu'elle les voue, à elle qui fut comme Katherine et peut-être comme l'aînée, la fraîcheur, l'abandon, l'amour, les sentiments aveugles, les valeurs sentimentales...
Son cœur trop gros se dégonfle ; paroles générales pour pleurer les bonnes années gâchées et qu'elle adapte au cas propre de Katherine. Elle lui crie les lendemains d'amour, doublement tragiques pour les pauvresses, essaye de lui démontrer le drame sensuel, l'éternel combat des corps qui ne voudraient d'abord que la joie, oubliant les autres contacts, les fatalités extérie ur es . . .
A mesure que le balafré, consentant, mais si sceptique, répète les mots douloureux, une terreur grandissante peint le visage de Katherine.
Tout l'amour, ce n'étaient donc pas seulement les petits baisers tièdes ? Il était donc possible aussi que le soldat ne l'épousât pas, mais tout le monde n'était-il pas marié dans le village ? Sainte d'ignorance, les propos de la Française enferment pour elle une dose énorme d'invraisemblance. Ils lui paraissent un peu insensés, si troublants...
Lucile le comprend. Par le truchement du jeune homme, gêné maintenant, elle l'initie plus avant dans l'œuvre d'amour. Katherine n'a plus de mère, elle doit être instruite.
LUCILE DANS LA FORET l63
— Oh I cela, l'amour...
La gamine s'insurgerait, défendrait son rêve, si elle n'était si émue. Gela, l'amour ! Les appétits de son être tout entier protestent. Et l'usage théorique de la vie enseigné par les aînés s'accorde aussi à sa révolte. Cela est si loin, par exemple, de ce que disaient les religieuses de Gunterstal aux grandes qui quittaient l'école : « Quand on ne va pas au couvent, mes enfants... on doit se marier... on soigne le ménage... on a des enfants à élever chrétiennement. » C'est si simple, cela s'enchaîne, sans à-coups, sans aléa, mollement...
Mais il y avait cela, derrière les paroles des religieuses... derrière les baisers... Le mécanisme élémentaire de sa passion, toute de rêve, se heurte pourtant à cette vie machinale des siens. Elle pressent les contraires, mais elle s'y perd. Tout est si compliqué maintenant, si compliqué 1
— L'amour... l'amour, Kat !
Lucile ne craint pas d'arc-bouter ses paroles d'exemples saisissants, montrant les animaux que Katherine voyait depuis toujours dans la vallée et dont elle ne devait pas ignorer les jeux, à certaines époques, dans les fermes...
La Française poursuit, impitoyable ; elle est aux pieds de Lucina, la déesse tragique...
— Alors, cette fois, Kat... le temps du plaisir est fini...
l64 LUCILE DANS LA FORET
Le traducteur officie avec plus de gêne encore. L'atmosphère paraît religieuse de ce que ces trois êtres envisagent au point initial l'éternel mystère de la Vie, leur éternel mystère.
La petite servante a baissé la tète. Elle se sent plus faible que si tout son sang l'avait quittée, d'un coup ; Cornélia peut venir frapper, peut entrer, elle, et toutes les commères entourées de leurs bandes d'enfants, il n'importe 1 Elle ne pense plus à prendre une attitude. On dirait qu'elle rampe presque devant le feu, au milieu de ces bûches qui lui meurtrissent le corps. Parfois, elle geint, quand le Merveilleux pathétique l'étonné davantage, des han-han courts de bete, comme les vieilles. Les paroles de Lucile qui germent en elle semblent la créer et l'anéantir tour à tour. Effectivement, son corps a conscience, en ce moment, des échanges de vie et de mort. En elle, la nature scellée fait par flots subits bouillir des forces, des forces... Elle s'en tordrait, douloureuse et pâmée. Les baisers, elle les sent, à présent même, aussi effectifs que les bouffées de chaleur du feu de bois, cachets ardents du mauvais charme qui la rattachent, la font acquise à un étranger dont elle ne sait rien. Puis, tout à coup, un vide immense l'emplit, on dirait que le brouillard environnant entre dans son cœur, glisse glacé dans ses veines, l'enlisé toute. Elle s'y débat...
LUCILE DANS LA FORET l65
Comme Lucile l'interroge encore, elle dit tout bas...
— Oui, j'ai compris... je parlerai, oui... Mais elle n'en peut plus. Ainsi elle a un
rôle : le rôle de la vierge 1 Lentement il s'apothéose à ses yeux, mais au préjudice, semblet-il, de sa propre unité. Il y a une heure, elle était encore une petite fille qui défendait un gros secret, ah I oui, le secret des bêtes dans la ferme I
Son dégoût d'elle-même est insurmontable.
— Je suis moins franche qu'une chatte... Si l'une des religieuses de l'école entrait, elle
se jetterait à ses pieds : « Ma sœur, prenezmoi, emportez-moi, gardez-moi... j'ai prié Dieu, la bouche pleine de baisers... jetez-moi dans une cellule... je ne suis que pourriture... je suis une vierge... un monstre qui porte du feu en lui 1 »
Mais, sous ce mysticisme superficiel dont elle a appris la leçon et les termes mêmes dans la Vie des Saintes, les baisers ne fuient pas, ne sont pas chassés... Ils demeurent, velours flambant sur sa chair, tisons charmants. La bouche gourmande de l'homme court, court, la caresse toute, la tord de nouveau jusqu'à l'étrange abandon de sa volonté qui arrive, inévitable. Dans sa chair qui ne connaît pas d'entrave, le bien et le mal, tels qu'on les concède autour d'elle, perdent leur caractère de
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déiinitive opposition. Si Lui entrait à cette minute, elle lui crierait, comme à la religieuse : « Emporte-moi... n'attendons pas, je sais à présent... c'est bien le moment du plaisir que j'attends... je ne suis pas digne de toi... je suis une servante... je serai ton esclave. » Ses pensées sont des tourbillons en elle, plus immobile qu'une morte et que pas un réflexe extérieur ne dénonce. Ils l'emportent, haletante, ces tourbillons secrets, ils l'emportent...
Un moment son esprit s'arrête à ceci : « Je puis donner la Vie... continuer l'œuvre de Viel »
Elle n'y avait jamais songé.
Bien sur, elle savait bien qu'il faudrait se marier, avoir des enfants. Toutes les femmes, dans la Vallée, ne sont-elles pas des mères ? cela fait partie du mécanisme de l'existence, comme les hommes abattent des sapins, comme les religieuses décorent l'autel, comme les vieillards meurent...
Mais cette femme, cette mystérieuse étrangère envoyée par qui pour tenir un tel rôle dans sa vie, cette femme lui a présenté la chose si tristement, si pieusement aussi...
Etre vierge : c'est sur elle que le mondt tablait ; il la sollicitait de créer.
Donner la vie... Tous les pauvres éléments épars de sa conscience semblent des effusions sur son cœur, épanchements sans volonté, liniments spirituels, prières sur elle...
— Donner la Vie I
Devant elle, le couple silencieux a la même pensée. Peut-être les aimante-t-elle, les uns, les autres...
— La Vie...
Ils 1 epellent aussi, ce pauvre mot trop lourd et trop banal, son de routine, son bref que les hommes prononcent insouciants, ignorant qu'ils chantent avec tous les hosannas, qu'ils pleurent toutes les larmes, qu'ils prient toutes les vaines prières : la Vie... donner la Vie — alors qu'il n'y a pas de dons désintéressés, mais des échanges plus ou moins subtils... Donner la Vie 1 Travailler aveuglément pour les fins obscures ; se prêter à cette duperie ; faire vivre Dieu !
Une minute, le trio évalue la somme étonnante de douleurs et d'efforts superflus. Ils ont atteint un calvaire idéal où Prométhée, l'homme éternel et toujours vivant, crie inutilement son impuissance. Leur grandeur à eux trois est un éclair, une étincelle plus pure, à la rencontre de plus d'espace, et peut-être parce que le jour est si triste aujourd'hui, qu'on se cogne à d'effectives parois, que les hommes sont murés dans le diffus, néant sensible, chaos...
— Donner la Vie I
Mais voici le quotidien qui les reprend, banal, automatique...
l68 LUCILE DANS LA FORÊT
Cornélia est revenue qui bat la porte, n'osant plus entrer. Sa voix est une lamentation si comique que Lucile sourit.
— Der Kaffee, gnddige Fraix !
Ah I mon Dieu, c'est vrai, son café I
Katherine a ramassé les bûches éparses, les aligne dans le palier, elle va sortir.
Déjà, elle retourne de petits calculs : les baisers, oui, mais il faut d'abord être mariée. Elle refoulera le plaisir de sa chair, l'amour de son être, les instincts si passionnés, les instinctrouges. 11 faut triompher du soldat, c'est l'adversaire. Elle ne possède que les seules valeurs de combat permises à sa faiblesse, les valeurs qui ont servi à la longue lignée des aïeules, les mères dressées dans le Temps en chaîne muette. Il faut triompher comme elles, demeurer dan^ le Sillon. Toutes, elles lui présentent les perfides armes féminines, les mêmes, toujours. Elles font la chaîne, les mères, n'est-ce pas pour se les passer uniquement ces pauvres armes ? Et Katherine va devenir, elle aussi, un peu de l'éternelle Ruse, elle sera toutes les femmes, la femme du village, la Femme...
Brusquement, la petite a ouvert la porte sur Cornélia, qui s'apprêtait à cogner de nouveau. Essoufflée, celle-ci roule des yeux confus, le^ mains encore levées.
— Der Kaffee!
— Oui, oui, servez...
Mais, dès que la porte s'est refermée, la cuisinière retourne son dépit sur Katherine.
— Alors, te voilà... pour que je te serve le café peut-être... Mademoiselle ne veut plus faire son service dans la salle à manger... Mademoiselle demeure au salon... elle a une domestique I
Et, prise d'une rage froide :
— Prends bien des manières comme ça, mu petite... quand tu seras mariée à un bûcheron en bas, on te matera, va 1... on t'en fichera, des airs penchés... un mari qui cogne, oui, quand la soupe n'est pas prête... qui te rentrera saoul le samedi... Et des gosses à torcher... des tas de gosses... j'en ai torché six, moi... Et ta mère combien, hein ? dix... dix à torcher, ta mère I
— Gornélia...
Le nom a été prononcé comme un appel désespéré, on dirait qu'il se prolonge autour d'elles comme un râle.
— Gornélia... aie pitié I
La grosse femme en a été toute saisie. Sa colère tombée, elle s'avance, émue...
— Tu as mal, Katherine... tu étais malade ? Celle-ci ment, sans hésiter. Ne faudra-t-il
pas mentir désormais pour avoir la victoire des femmes : l'illusoire tranquillité P
Sa réponse s'achève dans un sanglot.
— J'ai si mal, Gornélia... si mal I
Et, comme le mal physique compte seul pour les pauvres, elle ajoute, gémissante :
— Toute la tête... tout ça... que je souffre 1
— Il fallait le dire... reste assise, je servirai... veux-tu quelque chose ?
— Non... non...
Elle reste là, anéantie, pendant que l'autro court... Dehors, le brouillard se lève, davantage. Des branches de sapin émergent d'abord péniblement, pesantes dentelles noires. Les troncs surgissent, s'enlèvent de terre, les branches basses s'y emmanchent, déjà vigoureuses.
Katherine s'est levée. Contre la porte ouverte elle regarde. Parfois le brouillard se déchire brutalement sur un morceau supérieur de la Forêt. Il demeure suspendu, masse noire... Mais, lentement, tout se dessine mieux. L'impondérable et les noirs mats du Schwarzwald luttent encore pour s'incorporer mutuellement, mais la Forêt triomphe enfin. Brutale, elle se hisse par degrés se surpassant avec ordre, crevant le sol, repoussant le ciel. Bientôt elle est dressée toute, son deuil est capital.
Le cocher qui était dans l'office sort pour retirer les couvertures sur sa bête, partir. En passant, il plaisante : u Mauvais temps, tout de même, pour celles qui vont dans les bois rejoindre Hermann... hé, hé I »
Katherine n'entend pas, elle suit quelques
nappes qui flottent encore. Elles s'égrènent en anneaux de fluide cristal, elles sont des nimbes sous le ciel apparu d'un bleu fin et précieux, des nimbes pour quel visage élu ?
Enfin voilà la pleine lumière. Captive, elle a dû se débattre comme un bel oiseau frémissant. Maintenant, elle rompt de toutes parts les mailles serrées. Elle jaillit impétueuse, projetant en tous sens des faisceaux de clarté.
Katherine a les yeux brûlés. Tout semble si éblouissant après l'obscurcissement, l'haleine froide et étouffante. Le soleil délivré se précipite sur elle, gagne les argenteries derrière elle, les panoplies de casseroles de cuivre et d'aluminium, et ces disques les renvoient au dehors. Furieux va-et-vient d'or. Ces vibrantes trajectoires zèbrent la pièce, enflamment les obstacles. Katherine en est comme aveuglée...
Mais Lucile, qui entre, s'approche.
— Eh bien I Kat... oh I tes cheveux sont comme une gerbe de flammes !
La petite tressaille, les yeux battants sur la pièce où elle ne voit rien d'abord, d'avoir vu tant de lumières à la fois.
— A-t-on jamais vu une rêveuse pareille ! Derrière Lucile, Cornélia s'inquiète. Pourquoi ne lui répondait-elle pas ?
Cornélia a donc parlé ?
Docile, Kat suit sa maîtresse. Lucile agite un papier. C'est un questionnaire rédigé par
l'étudiant. Tout a été prévu, elle n'aura qu'à répondre par de simples signes. Elle ne sera plus seule.
Lucile a replié le papier, elle veut la rassurer :
— Kat, tu vois, ce sera comme si tu savais le français et moi l'allemand... Peut-être vastu vaincre, toi, petite Kat...
Très doucement, très humblement, la petite remercie :
— Dank'schon, Madamm*.
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— C'est insurmontable, je vous assure.
L'étudiant avait tenu à faire visiter à la jeune femme la Fribourg badoise où il travaillait. Il en espérait pour elle des distractions profitables. D'abord, ils étaient entrés dans une de ces grandes tavernes, au décor gothique, où fréquentent les étudiants. Une immense salle presque sombre où de hautes ardoises sont portées dans les angles de la pièce par des hérauts de bronze, et couvertes des instructions de la journée pour chaque corporation. La salle était pleine. Les serveuses circulaient avec peine, les énormes pichets de bière qu'elles maintenaient péniblement contre leurs bustes ruisselaient au passage. Les buveurs graves qu'elles servaient étaient presque tous des étudiants. On les reconnaît à leurs casquettes ornées de rubans clairs. Certains même portent la cape noire. Mais Lucile avait été saisie jusqu'au malaise.
Tous ces jeunes gens ont le visage balafré, tant de visages striés, mouchetés, tailladés, comme couverts par des voilettes de cicatrices.
l'jl\ LUCILE DANS LA FORET
Pas un qui fut épargné. Chez certains, la blessure paraît à peine refermée, encore soulignée de sang noir. D'autres portent la tête emmaillotée de bandages ou des mouches de taffetas noir qui trouent singulièrement leurs joues. Quelle impression ! elle n'avait pu surmonter ses nerfs.
— Sortons... sortons...
Dehors, elle avoue sa folle répulsion.
— C'est insurmontable, je vous assure.
Le premier jour de son arrivée à Gunterstal, une corporation universitaire envahissait les jardins des auberges. Le soir tombait. L'auto qui l'amenait avait ralenti dans Gunterstal, et alors elle avait vu les grandes tablées de jeunes hommes qui chantaient des airs mélancoliques. Sur le moment, elle s'était demandé si elle rêvait. Comme aujourd'hui, tous portaient des blessures au visage. Ah ! ces visages dans le crépuscule ! Ils l'avaient poursuivie durant toute la soirée, cette première soirée si triste, ronde de masques saignants...
Lucile frissonne encore en y pensant.
— Voilà ce que je ne comprends pas, ditelle... dans votre pays, où la philosophie a de si grandes jambes, comment se peut-il trouver de jeunes hommes pour consentir à prolonger la barbare tradition ?
Mais lui, s'étonne...
— Nos duels universitaires, qu'ont-ils de
LUCILE DANS LA FORET l']^
temps encore à vivre P 11 sont si peu dangereux, d'ailleurs... jamais de morts sur le carreau... un peu plus que des tournois, en somme, un peu moins que des duels... les adversaires essayent de se frapper les parties du visage non préservées : quand le coup porte, la chair rabotée saute en copeaux sanglants... mais un mauvais barbier fait autant de dégât !
— Vous avez pu vous prêter à cette parodie du mauvais barbier ?
— Nous serions disqualifiés par le Korps si nous ne passions pas par la Mensur...
Très femme, elle interrompt.
— Mais les cicatrices ?
— Oui, elles ne s'useront qu'avec nous... mais c'est encore du profit I
— Suivez-moi... chauves, ventrus, prudhommesques, nous porterons notre passé comme une statue ses attributs... L'homme mûr enferme plusieurs morts... mais rien ne les signale à son miroir... le souvenir de l'étudiant, du jeune homme fou et généreux, du seul individu véridique couché en nous, ne cesse pas de nous solliciter... c'est l'ange gardien de notre idéal...
L'ange gardien de notre idéal I Déjà elle ne s'applique plus à la conversation. Elle se reporte à l'après-midi tragique.
— Mes mortes, mes mortes, pourrai-je donc vous oublier !
Ils vont lentement, dans cette charmante Fribourg-en-Brisgau, qui est la capitale des fontaines. A tous les coins de ses rues l'eau chante, jaillissante. Les sources du Schwarzwald aboutissent ici. Elles ont voyagé longtemps au pied des sapins pour venir gicler dans ces vasques de granit rose. Les fontaines sont surmontées de chevaliers, de saints tout droits entre des ogives, sous de petits dômes maillés de blasons multicolores, et de tendres corbeilles d'hortensias les ceignent, palpitantes. Les indigènes vouent une sorte de culte à ces petits monuments qui sont les autels de la divinité nerveuse et multiple. Tous les édifices communaux de la Ville sont entourés d'eau courante. C'est le blason lumineux des Fribourgeois. Ils ont même placé le moine, leur ancêtre, qui passe pour avoir trouvé la formule occidentale de la poudre à canon, sur un petit château d'eau, et l'humidité mange sa robe...
Dans les étroites rues, fraîches, baignées d'ombre, les jeunes gens marchent entre de profondes rigoles parallèles, où court nombreuse l'eau pure. Ces étroits torrents chantent partout. Innombrables sillonnements qui semblent faire de Fribourg une Venise des ruisseaux. Et toute cette eau court, court, court,
pressée d'achever, dans on ne sait quelle rivière, la tâche individuelle. Car, en définitive, où allait-elle, toute cette eau du Schwarzwald ?
— Gomme elle est pressée d'en finir 1 dit Lucile.
Elle imagine toutes les autres coulées rapides dans les maisons, les flots cachés se ruant au long des tuyaux dans les canalisations souterraines, l'eau partout, partout, courant, projetée malgré elle, ses gouttes ruées, en marche, irrésistibles.
— Gomme elle est pressée d'en finir I quel épilogue heureux l'attend donc ?
Dans cet unanime frémissement des masses tordues et folles, les vieilles demeures de Fri~ bourg sont-elles assez lasses et endormies, avec leurs panses sur la rue, les fenêtres quadrillées de tant de petits bois clairs qu'elles semblent ciller, presque aveugles, et les grands toits émouvants qui les écrasent 1 II y en a de serrées dans leurs solives comme des momies emmaillotées. Des madones en robes à paniers habitent leurs façades et, sur les lourdes cheminées de briques, les cigognes ont bâti des nids si ébouriffés d'herbes noires qu'on croirait des têtes de ramoneurs. Par moments, le couple semble davantage reculé dans le temps. L'atmosphère devient autre dans ce silence et cette solitude où toute la Forêt-Noire est présente dans une réelle activité.
l'jS LUCILE DANS LA FORET
Les maisons modernes prorogent çà et là, sans prétention, le costume des aïeules, coiffant leurs jeunes visages de toits démodés, s'habillant de couleurs vives carnavalesques.
Et souvent ces maisons sont de grandes images naïves racontant des légendes par leurs fresques usées.
Ils passent sous la Porte Saint-Georges que la municipalité a reconstruite si drôlement et illustrée, elle aussi ; le balafré raconte une de ces mille légendes qui sollicitent le passant comme dans les villes du moyen âge, recouvertes de tapisseries, à princesses, à guerriers, à bestiaire enchanté. Un paysan s'était arrêté là avec des chariots chargés d'or. Le bonhomme venait acheter la Ville. Tout le moyen âge en avait bien ri. Mais pouvait-on s'en réjouir encore décemment aujourd'hui ? Les descendants du vieux richard riraient à leur tour de l'humble projet de placement : N'est-il pas des Berlin, des Londres, des Paris, à acheter désormais ?
— Mais c'est égal, dit le balafré, voici pourtant le seul monument au Monde que l'on ait élevé contre la puissance de l'or !
Lucile, mal appliquée, regarde. Elle est un peu étourdie après l'isolement de Gunterstal. La revoici en pleine vie courante, loin de la Forêt interrogatrice, loin d'elle-même...
Elle lui dit :
— Vous avez voulu ramener l'affamée au milieu des tentations... Vraiment, je ne sais plus si j'ai faim !
Elle songe à ses premières sorties après la terrible crise passionnelle. Mais ceci était d'une qualité moins haute. Elle vient de quitter les domaines d'une abstraction autrement pathétique. Pourra-t-elle utiliser ce nouvel effort.^... Elle n'éprouve que le sentiment triste du malade qu'on croit sauvé et qui se permet des imprudences, mais sans joie réelle, parce que sa chair n'est pas délivrée. Elle ne prend rien du spectacle, elle écoute en elle des réclamations qui sont encore obscures.
Tous les aspects de la ville, elle les restitue ennoblis des conditions de sa véracité.
Pourtant elle veut réagir, cherche à s'intéresser mieux à la ville.
— Voyons, après les monuments contre For, qu'allez-vous me montrer ?
A l'ombre de la Tour se trouve le quartier chaud de Fribourg, si « Vieille- Allemagne », lui aussi. Les brasseries montrent des enseignes archaïques. Par les portes toutes grandes ouvertes à cette heure, on voit les servantes grasses tirer de la bière. Des pianos mécaniques serinent de vieux lieds charmants entre des airs de café-concert plus très nouveaux à Berlin :
Trink' wir noch ein Tropfen !
l8o LUCILE DANS LA FORET
Pourtant il n'y a pas de danseurs à cette heure. C'est de la musique que se payent les garces au repos, dernières véridiques Gretchen dans l'Allemagne américanisée, la plus Grande Allemagne.
Epaisses, tétonnées, fessues, ces filles ont un air de loyauté sympathique. L'atmosphère de leurs brasseries est toute nuptiale. On y vend de l'amour comme du pain, parce que l'amour est aussi nécessaire que le pain. Ici il garde son prestige de rêve, sa Gemiit, pareillement qu'à l'époque où le Zoitenreiszer, le diseur de saletés, était cloué au pilori le visage recouvert d'une tête de porc en fer.
— Après les filles. Dieu...
— Quel voyage ! murmure Lucile.
Ils arrivent devant le Munster sur sa place d'opéra-comique, la Cathédrale qu'on a passée au badigeon rose, comme tout ici. Victor flugo, touriste, avait prévu qu'on le peindrait, et avec une belle fureur anticipée.
Les gens de Fribourg no voulurent pas qu'un poète fût mauvais prophète. On avait donc badigeonné de haut en bas le monument et c'était charmant tout de même que le Munster restât rose jusqu'au dernier fleuron de sa flèche... Trois colonnes l'annoncent, hérauts d'armes. Alors la façade s'élance, étroite, prolongée par la flèche de pierre, miraculeuse. Une foule de saints personnages semble soute-
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nir le tout, on les voit grouiller sur le portail, barbouillés de couleurs vives, d'une vie quotidienne, de la vie de tout le monde dans le Schwarzwald : la Vierge accouche dans un lit, les morts ressuscitent de leurs tombes peintes en ton chocolat, une femme dans la panique court au Jugement Dernier, complètement nue mais avec des bas noirs, un gros père tenace dans le préjugé de la pudeur enfile rapidement une robe d'écarlate, et les anges, en robe rose, trompettent impatients, et les démons font des culbutes de joie, ivres du butin promis. Ah I le beau vacarme au seuil de cette cathédrale, sur cette place encore gothique où, les jours de marché, les paysans descendent de la Forêt- Noire, de tous les petits Gunterstal, avec des profils lisses et des chapeaux de forme énorme, des gilets rouges, d'énormes jupes multicolores sur des corselets brodés et des chemises bouffant par les manches.
Mais l'enchantement, c'est cette flèche fleurie, le hennin à jour, montée de dentelles, prières filées peut-être, travail de gnomes dévots, mirage des nuées triangulaires sur la terre.
Lucile a poussé un cri, extasiée. Elle murmure tout bas :
— Mon Dieu, son élan est l'image même de nos cœurs...
Le ciel joue à travers cette ferme et précieuse
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résille de pierre, le plus beau travail peut-être de tout l'adorant moyen âge, il s'enchâsse dans les vides, s'y découpe en vitraux d'azur, de nuages, de pourpre, vitraux d'aurore, de crépuscule, de pleine lumière, couleurs du Temps comme les robes des Gendrillon...
Le balafré entraîne la jeune femme, ils montent au faite du clocher, là où la flèche se soude au monument, s'en échappe fumée rose...
Mais, vu de la base, l'aspect est inattendu. L'allure de l'ascension s'assujettit aux lois de la perspective, la flèche s'est écrasée soudain, étalée sur le ciel, rayonnante. Elle est, agrandie, semblable à l'étoile de dentelle de Katherine, et Lucile y laisse prendre, rêveuse, ses regards comme des insectes phosphorescents...
Des nids, qui ont été construits au printemps, demeurent accrochés aux courbes des rosaces. Toute la vie de la Flèche, battements d'ailes, gazouillements à n'en plus finir, lutte féroce des petits qui s'adaptent, s'est anéantie. Les oiseaux se sont enfuis, puisque les nouveaux venus avaient des ailes solides. Ils sont par le monde, ils vivent Dieu, eux aussi...
Balayée d'air, la Flèche se balance sur la Ville, aéricole. A la détailler, sa fragilité paraît plus certaine encore. D'en bas elle demeurait un peu aléatoire, chimérique. Ici elle demeure matière et les coups de ciseaux des maçons gothiques, à peine émoussés par le passage des
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lorces invisibles, lui laissent des lignes vivantes, maladroitement, comme des membres.
Et le miracle n'en paraît que plus grand. Oui, c'étaient les prières de leurs femmes que les benoîts ouvriers avaient taillées ici, les prières de toutes les petites Katherines, dolentes et rêveuses, du grave Schwarzwald,le Royaume du Mystère...
Lucile, les yeux sur les lacis pathétiques et vivants, s'exalte au recueillement.
— Mon Dieu, éclairez mon examen de vie... Mon Dieu, donnez-moi la grâce de contrôler mes droits...
Autour de la galerie, la ville rose irradie. Mais Lucile n'a pas bougé encore. L'étudiant tourne dessus les vieux toits immenses avec leurs successives lucarnes saillantes, pareilles à de grosses grenouilles. Et des flèches, des tours coiffées de tuiles vertes, des bâtiments vieillots l'accompagnent. De la gaîté monte de cette vieille ville, joie de la couleur et des sons : murailles roses ou peintes, chant des canaux et des fontaines, leit-motiv faufilant les appels sensibles de la Forêt.
Les derniers contreforts du Schwarzwald mettent alors leur masse sur le ciel. Là, la Forêt-Noire interdit à la Ville lumineuse d'aller plus loin.
— Venez voir la ville, mon amie... cette flèche, c'est encore du rêve !
l84 LUCILE DANS LA FORET
Lucile a rejoint le balafré. Toute la plénitude de ce calme un peu ascétique qui descend des pentes odorantes, comme l'eau parfumée, l'entoure d'un cercle enchanté. Elle se dit : « Le Schvvarzvvald me reprend 1 »
Mais lui est tout à la joie des choses.
— L'aimez-vous, ma ville de travail ?
Gomme elle ne répond pas, il s'inquiète.
Alors elle joue l'intérêt :
— Oii habitez-vous ?
— Là-bas, du coté que Gondé jeta son bâton de maréchal... du moins d'après les historiens... voyez- vous ? là-bas... là-bas...
Un grand toit comme les autres.
— Et Gunterstal ? je ne vois plus...
Il s'est un peu baissé sur elle pour montrer, la voix sourde soudain, si émue.
— Là-bas...
— Ah 1 oui.
Elle laisse retomber le silence entre eux. C'est là-bas derrière les monts noirs. Elle ne se rend pas compte qu'il n'a pas bougé, qu'il demeure là, si près d'elle, fermant à demi les yeux de bien-être, entouré du parfum de ses cheveux, de ses vêtements, de toute son odeur pudique et fine.
— Là-bas, derrière les Monts noirs...
Ses yeux, baignés de plein ciel, il y a un instant, ne quittent plus le mur immense. Elle on sait les vertus... Dieu l'exauce, c'est
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un retour complet sur elle-même. Cette visite à la ville lui a rendu quelque méthode. Elle comprend mieux, à présent, que, la confiance de ces jours-ci, elle ne l'a étayée sur aucune réalité. Le développement de ses nouvelles journées depuis l'après-midi tragique n'a entamé nulle part essentielle en elle...
— Gomme Katherine, je n'ai rien exigé... je n'ai rien reçu...
Alors, comment espérer, avec sa compréhension élargie, pouvoir connaître le calme et le repos ? Paix trompeuse, illusoire...
— Les mots ont eu du pouvoir sur moi... j'ai cru en eux I
Elle retrouve en elle les paroles de l'ami :
— L'extérieur ne peut plus vous aider... vous êtes allée trop loin... la Douleur vous a entraînée hors du troupeau... vous devez achever toutes les épreuves...
Elle mesure ces paroles aux mots de ce jeune étranger.
— Il vous faut de la nourriture à petites doses : (( Vous êtes comme un individu qu'on a trouvé après un grand drame à demi mort de frayeur... il faut le chercher, le rejoindre dans son délire pour le ramener doucement à la vie... le réadapter aux réalités... »
Quelles réalités ? Il ne voulait parler que de l'extérieur I
Elle a pu croire à cet expédient. Elle a pu
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reprendre la voie de ses sœurs aveugles et faibles, le chemin du troupeau, comme si elle n'avait pas entendu d'autres sollicitations...
— Vous devez avoir le courage d'achever toutes les épreuves 1
Elle envisage bien à présent la certitude de la guérison, le sens de la vie.
— La réponse... je comprends pourquoi il ne l'a pas envoyée.
Il n'y a pas de règles accordées mathématiquement lorsqu'on veut réapprendre soimême la Vie, lorsqu'il faut arriver à se soumettre à sa direction, avec conscience.
Il y a des vérités qui ne meurent pas.
— Je dois subsister... l'appui est en moi. A présent, je suis allée trop loin.
Dans cette vieille ville dont elle vient d'épuiser les concours, elle ne retient qu'un enseignement et c'est celui du Schwarzwald : l'eau courait, s'enchevêtrait autour d'elle et elle sentait bien que toute la Forêt prolongée, vivante, appelait les hommes, suppliait les aveugles...
— Oh ! le chant des sources abouties I
La ville n'avait pas de moissons pour elle, la ville n'avait pas de voix, le Schwarzwald appelait, appelait...
Mais l'étudiant, qui s'est dégagé doucement, murmure inquiet :
— Mon amie...
Elle voudrait lui dire : « Partez... partez...
laissez-moi seule... laissez-moi seule... je dois me soumettre aux conditions de l'invisible. »
Mais elle n'en a pas encore le courage.
D'ailleurs, un sacristain est monté. 11 lance son boniment machinal : a Madame, Monsieur... à cette place on s'est battu durant la guerre de Trente Ans... Turenne a passé à cheval dans cette rue... cette Tour... »
Le balafré l'interrompt : u Oui, oui, nous le savons... laissez-nous I » L'autre demeure pourtant, agitant un important paquet de clefs. Alors ils redescendent dans le Munster.
Dans les bas-côtés, Lucile trouve encore des fontaines. Par troupeaux, des anges y poussent des foules de kobolds et de démons. Par la bouche des mauvais drôles, les eaux de la Forêt retombent dans les vasques qu'on bénit tous les jours. Mais la plupart de ces drôles ont des faces païennes de faunes, ils ressemblent au Pan de Gunterstal, leurs bouches pleines des mêmes sources. Cet étonnant épilogue des sources, ici, domine la jeune femme, lourde encore de rêve.
Le Schwarzwald ne semble-t-il pas la poursuivre, ici, jusque dans cette cathédrale des hommes ? Le Schwarzwald cathédrale aux nefs sensibles. Comment les petites Katherines peuvent-elles prier ici, quand l'eau les appelle, les entoure d'un parfum plus austère et dominant que toutes les fumées de l'encens ?
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Elle prie tout bas : « Mon Dieu vous êtes ici vivant, exaucez-moi, mon Dieu... »
Contre l'une des Fontaines, devant un triptyque d'Holbein le jeune, elle se baisse. Elle veut goûter à cette eau... Gomme à Gunterstal, c'est la même fraîcheur amère et un peu lourde, l'eau de toute la Forêt, de Pan universel. Les prières n'ont pu entamer son charme, âpre, ses réactions vivantes...
Un abbé qui passe s'arrête interdit, puis l'ombre des piliers le reprend.
— Vous l'avez indigné, mon amie 1
Pourtant une pauvre vieille est venue tremper des linges dans la vasque. Ce doit être quelques bandages à poser sur un enfant malade, bandages baignés d'eau bénite, et riches, pour ces petites gens, des fluides bienfaisants consentis par le geste des prêtres qui veulent le sommeil... l'oubli, l'anéantissement en la religion de Dieu...
àààààààààà
Leur visite continuait dans Fribourg. En passant devant le Vieux Cimetière elle avait voulu entrer. C'est une brousse irrésistible. De grandes herbes souples montent, sur les feuillages en voûte, des paquets de lierre tremblent... le cimetière les saisit comme un sousbois. On n'enterre plus ici depuis un demisiècle. Mais la terre regorge de sucs, de riches engrais. Les vieilles tombes, serrées, pressées, étouffées, plient sous la verdure grasse. Leurs croix s'écartèlent, cédant à la poussée, tombent par petits morceaux moisis, les grilles se rompent sous la rouille, les dalles sont fendues et des fleurs sauvages s'échappent. Ces pauvres simulacres, dont quelques-uns sont encore grandiloquents, ont épuisé des familles entières. Ils sont là depuis si longtemps, que personne n'est demeuré pour soutenir leur pauvre luxe menteur. Repus comme des minautores, ils ont achevé de digérer leur proie et c'est à leur tour d'être entraînés dans l'invincible travail de refonte. La nature a tout repris, les insectes courent, les moustiques faufilent les herbages humides par nappes horizontales,
igO LUCILE DANS LA FORET
les oiseaux, nourris en abondance, volent gaiement ; tout est fureur, éclat, fusées triomphales sous le grand soleil.
— Pourquoi avez-vous tenu à enUer ? dit le balafré, la mort n'est pas en état d'être regardée au Vieux Cimetière, elle se dépouille trop des mensonges des campi santi administratifs... elle rejette son écume...
• — Non, ici, je n'aurai pas peur... d'ailleurs, Baedeker doit indiquer l'endroit... tenez !
Ils rencontrent en effet des touristes anglaises qui lisent le guide rouge et annotent, gravement. Lucile a passé ses doigts ouverts dans les grandes herbes flottantes, elle les promène de bas en haut, voluptueusement.
— Comme c'est bon, cette herbe grasse, après les touffes âpres et sèches des sous-bois.
Elle a fermé à demi les yeux, gagnée par cette fraîcheur. Elle revit une seconde ces minutes où sa chair consentante, baignée de lumière rose, appelait la mort, un état de repos enfin.
— Voyons 1 laissez ces herbes malsaines. Elle retire ses doigts avec regret.
— Elles sont si fraîches aux mains, si vous saviez... elles sont tendres et vigoureuses comme des chevelures.
Mais elle pense, étonnée, tandis qu'ils ont repris leur marche dans les herbages, entre les tombes dissimulées :
— Quoi 1 j'ai désiré la mort comme un état stable et ma chair est si forte !
Ils ont atteint le centre du sous-bois. Une vieille chapelle a été édifiée là. Sa façade verdie d'humidité devait être peinte à fresque. Mais les couleurs sont mangées par le salpêtre et seule l'intention spéculative des images persiste. Des anges s'ébattent avec des squelettes, mêlée de chair et d'os que le peintre a voulu terrifiante, mais qui peut instruire davantage sur son ingénuité. Au milieu des groupes un cadran, en trompe-l'œil, est peint avec une heure fixe. Des taches d'ombres vertes y tremblent et d'abord on croirait qu'elles forment un rayonnement de vivantes aiguilles.
— Nos bonnes femmes de la Forêt, commente le balafré, disent ceci : « Toutes blessent, la dernière tue »... ceci illustre le vieux proverbe.
Mais d'autres peintures sollicitent Lucile. Elles décorent le parvis, à peine distinctes, celles-ci, s'enfonçant sous les buées glaciales du sous-sol. C'est une suite de Danse Macabre. L'homme, depuis son berceau, talonné par la mort, personnage un et recréé comme par ses ombres à l'infini. Succession de squelettes à mesure plus menaçants derrière l'homme qui faiblit, jusqu'à la dernière image où il disparaît vaincu.
La donnée philosophique a obsédé le peintre
à la maigre technique, il oublie la simplicité de tous les phénomènes dans la Totalité mouvante, il est sans espoir.
— N'est-ce pas ? mon ami, dit Lucile, c'est maladroit et douloureux comme l'orgueil des hommes ?
Elle a poussé la porte de la chapelle. Une grande trouée verte subitement devant elle. Elle se croit au seuil d'une grotte. Des reflets verts et bleus dansent autour d'elle. Sa toilette claire, son teint et ses yeux de lumière pâle, l'or sourd de sa chevelure illuminent subitement le demi-jour.
Une vieille femme goitreuse qui se tenait dans un coin d'ombre se précipite. Lucile, qui voit mal, recule nerveusement. Mais la vieille, qui sent la crasse et la pommade, geint sans fin et sa voix a la tristesse de ses odeurs. On voit son goitre atroce battre en mesure, boule violette au bas du visage parcheminé.
— Fûr's Essen, schone...
Quand le balafré lui a jeté quelque monnaie, elle retourne, clopin-clopant, dans son coin d'ombre.
— Est-ce qu'elle ne va pas sortir ?
— En quoi nous gêne-t-elle ?
Lucile se baisse sur le pavé. On marche sur d'autres tombes. Des blasons sculptés, des épitaphes, des prières. Elle cherche à déchiffrer quelque chose de cette immense page d'état
LUCILE DANS LA FORÊT IqS
civil étalée là. Mais les plans sont unifiés par l'usure. Bientôt, les yeux fatigués, elle va s'asseoir sur un prie-Dieu très bas. Le cimetière emplit les baies de verre nu, ses verdures vont et viennent, sous les jeux du vent, transparentes, trouées d'or. La voûte basse tasse leur ombre agitée au long des murailles.
Lui, avoue, malgré sa répugnance :
— C'est ici le jardin le plus fertile de Fribourg.
Mais elle demeure silencieuse. La vieille, làbas, s'est accroupie, plus confondue avec les reliefs noircis sur les bases des colonnes.
Lui, s'est mis à repousser la mousse dans le godet d'une inscription. Les lettres se redessinent, arabesques sombres.
11 lit :
— Un ancêtre de notre Faculté est enterré là... il était professeur de philosophie.
Il a repris son petit travail, tasse la mousse dans un angle de la pierre, identifiée à présent. Mais il y a tout un petit discours latin pour rappeler aux vivants ce mort.
— Que de mots superflus, n'est-ce pas ?
Il la questionne pour entendre sa voix, chasser l'engourdissement qui semble l'avoir reprise depuis le Munster. Mais Lucile, qui regarde la pierre, songe. Les mots, oui, les mots superflus, les mots, mensonges sur la Vie, les mots sur l'inquiétude des hommes, sur leurs petits
calculs, sur leur courage, leur apparente défaite.
Les mots superflus 1 IN allait-elle pas, bégayante d'effroi, avec les mots inutiles dans la Foret P elle les jetait suppliante à Katherine, aux bêtes, aux arbres, graines stériles qui ne fécondaient rien. Et, autour d'elle, les cris entrecroisés et incompréhensibles des bêtes, tous les minces sanglots, les plaintes à l'infini, les cris d'amour, dans les chansons fermées à tous des arbres et de la terre... les mots qui ne pouvaient rien sur le silence...
L'étudiant s'inquiète.
— Ma peureuse malade, parlez-moi... je n'aime pas votre silence.
Un moineau est venu cogner du bec contre l'une des vitres. Il va, les pattes sautillantes, épiant peureusement les jeunes gens. C'est le premier petit oiseau que Lucile voit depuis des jours et des jours. Elle le suit du regard. Il va, il va, il se retourne, il revient, aussi vif et cursif que ses pensées, si vif, si spirituel auprès des corbeaux importants et au vol dense...
Sans transition, elle se répète, comme, il y a un instant, sous la flèche fleurie :
— Je n'ai pas vaincu toutes les épreuves, je n'ai pas arraché toutes les entraves...
Mais lui se penche encore.
— Mon amie, voulez-vous que nous sortions ?... cette chapelle est plus horrible que le cimetière.
Alors, cette fois, elle ose tout dire.
Elle lui répond d'une voix presque imperceptible.
— 11 ne faudra plus nous voir avant longtemps... nous nous quitterons ici...
— Gomment ?... que dites-vous ?... que dites-vous ?
11 ne peut comprendre* cette décision inattendue, il n'y veut pas croire, il répète son interrogation, la voix âpre, impatient.
Mais, elle, suit ses pensées.
— Non, il ne faudra plus nous voir... je vous jure que ce n'est pas une décision subite... il le faut... plus tard nous nous retrouverons.
11 interrompt, accablé, cette fois, cherchant ses mots.
— Mais ce n'est pas possible, mon amie.., je ne puis vous laisser seule à présent dans ce pays... d'ailleurs, rappelez-vous... auriez-vous de nouveau le courage ?... oui, auriez-vous le courage ?
— Je ne suis pas seule... j'ai Katherine... et puis les forestiers sont revenus... plus tard nous nous reverrons.
— Voyons, ce n'est pas possible I
11 lui a pris les mains, cherche son regard qu'elle abandonne, pauvres yeux morts aux contingences, emplis de tout le monde élémentaire de sa douleur. En elle-même est une autre vie, vie si précaire encore, pourtant
igÔ LUGILE DANS LA FORET
vigoureuse ; les formes s'enchaînent, se contrarient, enchevêtrement vacillant d'images et de rêves, de rappels sensibles et de symboles nouveaux...
Elle se lève pour brouiller les songes angoissés. Contre la muraille, devant elle, est accrochée une vieille estampe. Ce sont les armoiries de la Mort d'Albert Durer, Wappen des Todes. Etrange composition qu'on ne s'attendait pas à trouver ici. Le Temps aux longs cheveux, à la barbe de fleuve, se penche sur une jeune ribaude aux seins énormes. L'horizon, derrière eux, est un plan nu semé de pierre. Il n'y a rien, c'est le désert sensible de la terre. Les deux personnages sont murés entre le ciel stérile et cette terre inculte, comme dans une tombe immense, aux dalles glacées.
Dans un écusson, un casque empenné coiffe les armoiries de la Mort. Lucile ne retient de la composition que ce vide derrière la chair de la ribaude. Et pourtant cette femme pense à l'amour. Partout oii il y a de l'humanité, il y a de l'amour, c'est peut-être une loi inéluctable. Et le Temps, avant de tuer cette femme, y consent, dans celte chapelle où les morts soufflent le fluide passionné, les sentiments exquis. Cette fille a été prise dans un quartier chaud, semblable à celui de la Tour. Elle est insouciante, elle aussi, elle s'offre souriante à la mort, la terre pèsera-t-elle davantage à son
ventre que l'étreinte des mille passants ?...
Lucile s'arrête à toutes les choses autour
d'elle, pendant que le balafré supplie presque.
— Mon amie, dites que ce n'est pas possible?
Devant la vitre, le moineau vient de s'envoler dans un remous d'air, bruit souple, frisson chantant.
— Mon amie, ce n'est pas possible, n'est-ce pas ?
Le balafré se rattache à ces deux mots, il ne trouve qu'eux : pas possible, pas possible...
Mais, comme elle ne répond pas, il gémit tout bas :
— Lucile, oh I Lucile...
C'est une prière passionnée.
— Lucile...
Elle s'est retournée, interdite. L'étudiant, écroulé sur son prie-Dieu, les mains au visage, sanglote à présent comme un enfant.
Pour elle la révélation est atroce : elle était si loin de ceci, enfoncée dans son épouvante mystérieuse I Comment ? il fallait compter sur ce malentendu ? N'avait-elle pas chèrement payé ici son droit d'être retranchée de la vie de relations, de ne compter que sur des échanges désintéressés P
Elle ne sait que dire : quels mots nécessaires. Elle demeure là, immobile... Pourquoi lui apportaient-ils, tous, leurs petits calculs, à elle retranchée d'eux, taillant péniblement sa
igS LUCILE DANS LA FORÊT
route dans les ronces ? Elle pense aux groupes du village que sa vie pitoyable parvenait à entraîner. Et maintenant, voici que sur son âme nue et délivrée des sentiments, le corps faisait obstacle.
Elle murmure :
— Mon pauvre ami, ce malentendu est-il juste entre nous ?... non, non, il ne faut plus nous voir.
Doucement, elle gagne la porte, elle ne voudrait pas partir ainsi, en elle des gestes féminins de pitié et de tendresse veulent la retenir, mais il y a une force plus impérieuse, une force qui la pousse, la chasse de cette chapelle.
A la porte, la vieille mendiante revient à l'assaut. Elle a des œillades équivoques. Elle fait de grands gestes de pardon dans la direction du jeune homme qui sanglote plus bas. Tout en cette vieille est compromission, louche indulgence. Sur ses paroles, son goitre saute, scandé, comme un deuxième et monstrueux visage, le visage décomposé de son être secret. Ses doigts noirs s'agrippent à la jupe de Lucile. Heureusement, les touristes britanniques sont entrées. La vieille a couru. Elle traîne les misses sur le parvis pour leur expliquer les peintures macabres.
Lucile est revenue impuissante auprès du jeune homme.
— Pardonnez-moi... pardon...
Il est plus humble devant elle que la vieille qui mendie. Elle se revoit semblable : « J'ai été ainsi, jadis... tous les éléments de mon être tombés comme des armes. »
Elle s'adresse au balafré, elle dit des choses très douces, très tristes. Mais son cœur a des raisons autrement puissantes.
— Je dois demeurer seule, seule avec moimême... je n'ai rien réalisé... je n'ai pas choisi... il y a encore trop de pensées en moi qui se transforment en sentiments... je ne dois plus avoir peur de me connaître...
Lui, plus calme, morne, sans défense, s'est tu.
— Nous resterons amis, reprend-elle, plus tard nous nous reverrons, plus tard, comprenez-moi...
Mais lui sait qu'il ne peut rien, qu'il doit la laisser partir, retourner seule, dans la Forêt...
— Où est Katherine ? interroge Lucile en arrivant.
La cuisinière fait un geste vague dans la direction de la Forêt.
— Pourquoi l'avez-vous laissée partir ? crie la Française.
Cornélia, interdite, regarde sans bouger. Qu'arrive-t-il ? Qu'est-il arrivé ? Ses yeux roulent, effarés.
Alors Lucile, découragée, se tait. Pourquoi tant lutter? que peut-elle faire subitement dans cette maison ? Elle monte à sa chambre. Les bouquets ont été renouvelés dans les vases de cristal, bouffées de fraîcheur, eaux claires, transparences...
Mais elle revoit sur les bouquets les verdures éclatantes, les grandes herbes souples et fougueuses oii ses doigts jouaient, herbes montées des morts vers les rayons, comme des traits d'union entre le sous-sol et la Lumière.
— Comme ces morts sont riches encore ! Quelle activité et quel entrain à la Vie, là.
comme dans l'ombre du Schwarzwald, par tout !...
Et toutes ces eaux courantes de Fribourg, folles, pures, étirées, nattées sur la Ville comme des chevelures enchantées ! Elle revoit le clocher sur leur course, monté à la rencontre de la Lumière, ainsi que les herbes, trait d'union, lui, entre les vivants et les purs domaines de clarté. Et de la pointe de la flèche, elle imagine cet autre lien plus fluide, plus aérien, les prières ardentes, traits d'union encore, traits d'union toujours des pauvres âmes impuissantes avec la grande Ame agissante et cachée. Lumières et lumières rejointes là-haut, très haut, dans quel espace effrayant de calme, de repos plénier I
Elle s'arrête, prise d'un merveilleux vertige.
— Comme me voilà loin des gouffres bouillants de formes I
Cet état d'exaltation l'étonné, de s'ajouter directement aux heures d'agonie morale. Que s'est-il passé entre ? Elle voudrait que le bilan de sa journée surtout lui apportât des contraires qui la renseigneraient.
Elle pense : « Il m'aime, fl m'aime... »
Mais pas un de ces gestes, durant ce retour à la vie courante, qui fût un essai d'expression. Tout lui paraît pauvre, étriqué, le bilan est nuL Seules les herbes fraîches et longues
LUCILE DANS LA FORET 2o3
demeurent dans sa mémoire devant les images de Fribourg si vieille malgré son fard. Elle pose ses mains sur son front qui brûle.
— Je voudrais être l'herbe qui montera de mon corps, vigoureuse et saine, riche de mes forces à la dérive I
Mécontente d'elle-même, elle sonne Cornélia. L'autre arrive, essoufflée.
— Katherine ?... Katherine ?
Elle dit cela à la cuisinière, puisque ce seul mot peut lui servir de truchement pour la relation d'une minute, qu'elle implore. Cornélia est ahurie. Ne vient-on pas de lui poser la même question il y a un instant ?
Elle refait son geste exténué. Katherine, làbas, là-bas !
— Gornélia... eh bien I Cornélia, alors... L'autre s'applique à écouter.
— Non, décidément, je suis folle... Quelle distraction puis-je tirer de cette maison glacée ?
La cuisinière esquisse un geste.
— Ah ! oui, le dîner, le dîner... eh bien I nein, nein... je n'ai pas faim... allez- vous-en... mais allez-vous-en !
Et, dès que la grosse femme est partie :
— Voilà la veillée que j'ai voulue... je suis seule de nouveau, j'ai voulu être seule !
Elle n'a plus qu'un pouvoir : cette force d'abstraction qui, jalouse, l'a peut-être poussée
hors de la Chapelle, hors de Fribourg où tout était rire, calme, oubli de vivre, et où les prêtres bénissaient les sources venues des sousbois de mystère et de silence.
— J'ai voulu être seule...
Elle est allée chercher une de ses trousses de cuir blond. Elle en tire lentement les feuilles de moire où sont les mots de l'ami. On dirait de ces layettes de poupée luxueuse. Appliquée, elle relit les feuilles molles, une à une... Ces mots sur la galerie du Munster, elle les répétait mentalement avec confiance, elle croyait de nouveau en leur pouvoir, peut-être parce qu'elle n'était plus seule, qu'ils étaient deux, petit bloc humain, contre les Monts noirs... Mais, à présent, les mots tombent plus vides de sens que ceux de Katherine. Eux aussi, à peine sont-ils un essai d'expression, grisailles, grisailles, forces volantes perdues...
Lasse, Lucile laisse choir les feuilles de moire. Elles tombent tendrement, dirait-on, avec leur bruit de jupe de poupée. Mais Lucile n'est pas découragée. Il y a en elle un sentiment tout nouveau d'attente sans effroi.
— Il me semble que je dois préparer mon cœur à d'autres révélations.
Ses nerfs si aigus, ce soir, peut-être l'indiquent-ils aussi ?
— Tu triompheras... tu triompheras...
Cette voix pleine d'espoir, qui est le cri
de sa sensibilité neuve et qui lui dictait jadis si tragiquement, douloureusement, se fait plus forte, plus confiante.
— Tu triompheras...
Alors, devant les feuilles tombées, Lucile s'abandonne à elle qui crie l'espoir...
Combien avait duré de temps cet état de calme ? elle ne le savait pas. La nuit est venue. Gomme on a frappé de nouveau à la porte, elle crie dans l'obscurité.
Katherine entre, une lampe à la main.
— Toi, enfin, Kat I... d'oij viens-tu ?... Pourquoi es-tu partie, quand tu me croyais absente?
Mais la petite n'est pas seule. Il y a là quelqu'un dans l'ombre.
— Qui est là ?... fais donc entrer, Katherine.
La forme a rejeté une énorme mante noire à capuchon : c'est l'aînée des postières. Lucile s'est levée, le cœur battant.
— Mon cœur ne me trompait donc pas...
voici la réponse... la réponse 1
La vieille fille a un bon sourire. Elle fait comprendre qu'elle a tenu à apporter le courrier tant attendu, que la poste est fermée depuis longtemps à cette heure. Mais voilà, elle savait bien qu'il fallait venir, qu'elle ne dérangerait personne.
20t) LUCILE DANS LA FORET
Ce n'est pas uue lettre quelle sort de sa robe grise, mais un télégramme. Petite tache d'azur qu'elle tend palpitante au bout de ses doigts secs, comme l'oiseau capté du Bonheur.
— La réponse... la réponse !
Gela, c'est la réponse! Lucile reste peureuse. Elle n'ose avancer la main. Si les mots qui dorment là devenaient vains comme les autres?
11 n'y a pas d'échelle pour restreindre à l'espace les sentiments, même s'ils empruntent l'image décevante des apparences. Cet étroit rectangle, c'est pourtant tout le ciel devant elle subitement, le ciel après sa rêverie morne, la route assignée sur la piste blanche de brume, c'est l'étape suprême de sa souffrance...
— C'est inexprimable comme j'ai peur...
Ses mains tremblent. Elle a pris le papier,
elle déchire la bande, doucement, doucement... Pourtant voilà le télégramme ouvert... Les mots y sont serrés... on a même dû rallonger le format usuel... Que de choses dans ce télégramme I... Ses yeux vont machinalement à la signature imprimée. Alors elle pousse un ahl de déception si plaintif, d'une telle détresse, que la postière s'avance, secourable.
— Non... merci... merci... ce n'est pas un malheur 1
Elle secoue la tête. Quelque chose peut-il mourir encore en elle, quelque chose qui soit humain, effectif ?...
Mais le choc a été physique, elle sent monter les larmes aux yeux :
— Je savais bien, pourtant, qu'il ne fallait plus rien attendre de l'extérieur !... je n'attendais plus rien !
Elle relit le nom inconnu sur la feuille bleue : Henri Schaeffer... Que veut donc cet étranger qui l'envoie ? d'où vient-il pour réveiller le lâche espoir qu'elle croyait anéanti.
Elle s'interrompt encore.
— Katherine, avance une chaise à Mademoiselle
L'enfant suit son geste, exécute l'ordre et s'en va. La vieille fille, assise, paraît navrée. Elle répète de courts : (< Ach ! du, grossen Gott... ach! du, grossen Gott ! » Oui, grand Dieu, quelle idée d'avoir tant couru pour apporter une si désobligeante nouvelle !
Lucile a repris la lecture.
— Ah I c'est de l'étudiant !
Elle demeure presque étonnée, elle ne pensait plus à lui.
Ainsi, cet Henri Schaeffer, c'était lui I Gomme c'est drôle I il est là avec son identité, semblable à Karl qui voulait qu'on sût son nom, son pauvre petit nom dans les chants de la Forêt. Elle a de la peine à saisir le sens de la rédaction. Ce télégramme en français a été tellement écorché par ces pauvres postières ! Comme elles ont du aligner avec crainte
ces lettres qui dessinaient du néant pour elles. Souvent elle doit deviner : « Pardonnez-moi... Veuillez oublier cet arrêt dans notre camaraderie insouciante... Dans une pareille situation, d'une qualité si supérieure, nous devons nous appliquer, nous autres les hommes, pour tirer les seules satisfactions, si fines pourtant, des confessions réciproques... Nous sommes des sensuels encore si grossiers, encore si élémentaires... j'étais votre unique confident, ici, il me semble que je viens de trahir un peu de votre âme confiante... Nul désir ne devait faire entrave dans notre amitié toute d'abstraction et de rêve... »
Elle ne continue pas sa lecture. Les phrases de l'étudiant, comme toujours, sentent la scholastique, l'école. La feuille bleue glisse devant elle sur le parquet, près des morceaux de moire. Ils s'étendent en minces reflets lunaires sur le parquet ciré, au milieu des roseurs de la lampe...
Lucile s'adresse à la postière.
— Merci d'être venue...
La vieille fille voudrait se lever, mais Lucile insiste :
— Non... non...
Elle entrevoit les certitudes effectives des possibilités vagues de tout à l'heure.
— Restez... faites-moi le plaisir de rester encore un peu.
Elle le tient enfin, véridique et sensible, ce lent visage sans volonté qui la poursuit. Elle interroge avidement ces pauvres yeux maladroits à tromper, ces lèvres pâlies, ces joues desséchées de quelle flamme intérieure, dévorante ?
Cette femme a peut-être été jolie, mais la vie est passée sur elle, pleine de limon... Quelle Katherine ardente dort là, cousue vivante dans ce corps vieilli et aux flancs purs ? Quelle flamme sur ces lèvres qui seules ont été touchées et qui, depuis, s'usent à prononcer des prières, comme si les prières devaient déposer la gaine froide de leur calcaire, à la façon des eaux de Salzbourg I...
Une curiosité qui la dépasse, à présent, entraîne Lucile. Les yeux de cette femme semblent vouloir emprisonner les siens, y vriller un pauvre enseignement, des avertissements, peut-être... La franc-maçonnerie féminine permet de croire à de telles subtilités.
Lucile ne veut pas comprendre. Elle regarde la vieille fille, elle regarde avec passion...
— Voilà cette femme aux pieds de l'immense Forêt... rien en elle n'a pu être entraîné par les formidables réactions... toutes ses perceptions d'âme ne sont que le reflet languissant des pâles sensations de jadis... Son pauvre roman est inusable, en contradiction avec la loi des choses autour d'elle et qui enseigne le
perpétuel devenir... jadis sa chute a été moyenne comme les autres. Pour son amoui elle n'a osé briser nulle entrave. Vol infini, cœur inconscient de Juliette. Elle nesl pas montée si haut que les conditions de la pesanteur sociale, la reprenant, l'aient jetée, broyée à jamais, dans le rythme de ses semblables... Elle pleure un amour qui fut un germe encore indistinct, — comme les folles mères qui regrettent un enfant mort-né... Dans la nuit perpétuelle de sa vie, cette femme rassemble, têtue, les pauvres petits éclats d'un Bonheur qui n'était pas, qui ne pouvait être... Voilà l'image fanée de mon passé, voilà mon image I
Ah 1 que Lucile est loin du petit bilan à dresser de sa première sortie loin de la Forêt I
Cependant, la postière, que le silence étouffe, voudrait partir.
Lucile supplie.
— Non... non... demeurez encore un peu I Elle lui a pris les poignets, la rassied doucement.
— Restez... si vous saviez comme notre conversation est peut-être décisive !
Notre conversation I Elle dit cela, convaincue. En ce moment, elle ignore que cette femme ne peut lui répondre. D'elle toute, il se dégage, pour Lucile, on ne sait quel langage mystérieux, quels aveux secrets, profonds, végétatifs, jusqu'alors inemployés, mais qui
prennent une force énorme incorporés en elle. Des présences en somme, présences de l'Invisible comme dans la Forêt, présences d âmes effectives pour son âme aiguisée, plus consciente, désormais, presque volontaire, compréhensive, — sens nouveau de ses sens étroits...
— Restez... restez...
Elle est là, guetteuse, les yeux toujours fixés sur cette femme qui a baissé les siens, intimidée, paralysée, par son éternel acquiescement.
Tout est vérité dans le silence, regards, gestes, lèvres sans mensonges, lèvres agitées de réflexes internes, lèvres véridiques.
Cette femme, c'est sa proie, la proie des puissances qui sont en elle comme des tentacules, avides de butin. Ce visage, si près du sien, ce soir, elle comprend que c'était pour des raisons nécessaires que les puissances le tendaient depuis si longtemps devant elle, interrogateur.
— Ce visage, c'est le mien, quand j'ai cru que j'aimais... le visage de la dernière Lucile morte et qui croyait aimer comme cette femme... Des siècles et des siècles d'aveugles ont fini par élever cette représentation moyenne de l'amour, simulacre pétri par les mains sans volonté, amolli par toutes les larmes... L'amour, c'était mon effroi empirique de la solitude, l'éternel effroi de la solitude des êtres
lâches devant le Silence et l'Invisible, lâches à l'orée du Schwarzwald.
Sur ce visage, Lucile, par toute son âme, se cherche péniblement, comme dans un miroir. Ce tête à tête presque pathétique, déjà si éloigné de leurs veillées impuissantes, à Katherine et à elle, détermine des sens nouveaux, plutôt que des pensées organisées. Elle ressent plus qu'elle n'explique, son être répond irrésistiblement à l'Invisible et sa raison n'a encore que ces mots de véritablement effectifs.
— Je commence à comprendre... je suis à présent sur la voie du Salut !
Elle crierait d'une subite joie de vivre plus consciente.
— Je suis à présent sur la Voie du Salut I
Et sa joie, elle la voue à la visiteuse inerte qui ne relève plus les yeux, craintive.
— Merci, Visiteuse, qui es là comme la Lucile de cendres du Passé, la Lucile morte, les yeux mouillés à jamais des larmes des vaincus!
Gomme la postière voudrait se lever encore, elle ne la retient plus. La vieille Iille est tout étourdie. Lucile l'accompagne.
Elles vont dans la nuit, Lucile toute blanche et droite dans sa robe claire, l'autre étriquée sous la mante énorme. Les arbres ont des chansons heurtées, le Schwarzwald bat comme une flotte de voiliers...
A la porte du jardin, Lucile dit tendrement
LUCILE DANS LA FORET 2l3
adieu à la visiteuse noire. 11 y a, à celte minute, un dernier élan de pitié en elle, c'est un peu d'elle qui paraît la quitter avec cette femme, un peu d'elle qu'elle abandonne là, dans la nuit profonde. Cette femme, comme les fossoyeuses du village, qui emporte, seule, un cadavre de nouveau-né, le petit Bonheur mort...
Adieu déchirant, malgré tout, d'elle-même à la Lucile qui vécut machinale...
— Adieu à moi qui meurs...
A la postière elle voue encore un dernier élan de gratitude.
— Merci, Visiteuse de la nuit... je vous dois la pleine libération...
La postière bredouille de vagues paroles, toute désorientée. Cette pauvre vierge vieillie,' comme tous les autres autour de la mystérieuse Française, comparses gris d'un drame invisible, ne sait plus que penser, déroutée, mais pourtant avertie confusément de son rôle.
Et c'est tout son cœur trop sensible qu'elle offre en un adieu mélancolique.
Elle dit, pour elle-même, résignée, comme Katherine :
— Môge die Jungfrau, die selbst Weib nwr, Sie beschiitzen !
Et, dans la nuit, elle redescend.
Lucile entend son pas hésitant décroître. Au bout de la sente, on voit sa lanterne
2l4 LUCILE DANS LA FORET
fumeuse battre contre l'énorme manteau gonflé de vent et qui l'arrondit, grotesque.
— Si cette femme avait parlé... Si nous nous étions comprises, nous aurions peut-être pleuré ensemble, faibles devant le Passé, le pauvre petit passé vide... Notre roman à chacune, nous l'aurions repris, inusable et reprisé sans cesse par nos doigts lents de femme... Lucile s'est assise sur les talus, là où les commères venaient chercher des histoires... des histoires ! Elle se dit étonnée : « Comme il est étrange que ce soir m'ait apporté une réponse plus décisive 1 )>
Elle sent autour d'elle la Forêt dressée. N'estce pas elle qui, montée, montée, montée, aurait hissé son deuil jusqu'au ciel ?
Elle ne pense plus, comme jadis : « Je suis la prisonnière au fond d'une tour. » Elle s'image autrement. Elle est là au fond du puits, riche de la petite flamme rallumée soudain et grossie, goutte que le crépuscule avait fait tomber en son cœur, comme le don d'une fée, qu'elle avait perdue, après une série d'enchantements, et qu'elle retrouve, comme dans la fin d'un conte de fées.
— Forêt... Forêt... Schwarzwald, royaume de réalités... Silence immense de ton souffle... chant de tes forces... puits d'abondante fraîcheur en moi I
En sa pensée, de courtes onomatopées,
LUGILE DANS LA FORET 2l5
comme les cris mêmes des choses et les cris de sa chair mêlée aux choses, montent, montent, se pressent.
— Forêt... 0 Schwarzwald I Multiplicité de son apaisement, touches
diverses de l'instrument tout entier, harmonies nombreuses, faites de notes sans liens apparents. Aucune parole ne monte à ses lèvres... Sa chair chante, son être chante dans la nuit. Les phrases sont arbitraires, les périodes ne peuvent être qu'artificielles dans sa pensée qui jaillit, source pure du choc des organes, du heurt des sens aboutis en elles...
— O Schwarzwald I
Elle a conscience du réveil prochain de sa vie authentique.
— Je comprends, à présent... je suis vidée des mots qui m'astreignaient à dormir... l'invisible a tout épuré... je vais naître enfin... demain je ferai les gestes vérîdiques.
Et, presque religieusement, elle ajoute, tout bas :
— J'accouche de moi-même... mes mains vont recevoir ma vie...
Mais tant de forces sont encore vacillantes en elle, troupeau de Belles-au-Schwarzwald- Dormant encore éblouies par le spectacle des choses, leurs sœurs retrouvées dans la Lumière. . .
— Je vous ai mises au monde, mes forces... nous approcherons ensemble de Dieu I
2l6 LUGILE DANS LA FORET
Elle s'est relevée. Il doit être si tard I Devant elle, subitement, la maison se dresse, tache pâle.
— Comme la maison est muette...
Dans la Forêt, elle n'a plus peur des présences, les êtres du Village, un à un, ont donné leur secret, le Cimetière a fait monter ses herbes sur les paumes de ses mains. Dieu était au Munster de Fribourg, mais la maison, cette maison...
Ses chambres froides sont encore pleines de maléfices, elle y a souffert jusqu'au désir d'une fin plus définitive que notre simple sort... La Maison I
— Vais-je toujours avoir peur de la maison vide et muette ? Vais-je avoir peur des choses immobiles et muettes ?
Elle voudrait que Katherine fût là pour linterroger, parler dans les chambres.
Mais l'enfant coupable n'a pas attendu sa maîtresse, ce soir. Elle a posé simplement des lampes basses si pâles, qui repèrent la route vers la chambre de Lucile.
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Elle a encore reçu un télégramme de l'étudiant, puis une longue lettre maladroite. Obsédée, elle a fait répondre en hâte : « Mais oui, venez ».
Pourquoi ferait-elle souffrir ? N'a-t-elle pas elle-même assez souffert ? Il y a désormais pour elle un besoin d'harmonie autour de sa vie. Il faudrait que tous, près d'elle, petit cortège conscient, pussent l'accompagner sur sa route libératrice. Ils secoueraient ensemble leurs humbles souffrances, arrivés au But...
Dans le grand salon vert et bleu, Lucile s'applique à extraire davantage de ses pensées. Elle se répète : (( Les économies de volonté et de vie de cette vieille fille ont formé une somme qui peut se développer. » Mais il est bien difficile d'atteindre d'un coup les suprêmes degrés d'abstraction quand on ignore le jargon théorique. Mais elle peut un petit examen.
— Quelle soirée... oui, quelle soirée définitive I
Pourtant, devant la visiteuse nocturne, une
2l8 LUCILE DANS LA FORET
autre femme s'interpose : la visiteuse de tout à l'heure, la deuxième postière. C'est elle qui s'est chargée du courrier, ce matin.
Singuliers visages de ces deux sœurs, remarque Lucile. Les mêmes traits, les mêmes lèvres, les yeux de jeunesse pareille, mais sous les bandeaux parallèles, légers rabats gris, cornettes tièdes de laïques sans amour, on ne sait quel mécanisme délicat et sensible, quel fm réseau de réflexes aboutis et mêlés aux rides, qui les identifient, différentes, d'une autre famille humaine chacune, presque adversaires, en éternel duel muet...
— Elles sont là, à mes côtés, comme une divinité à double face.
Mais la visiteuse du matin, qui est la plus jeune, prend plus d'importance. Pourquoi estelle venue ? Elle semblait vouloir demeurer, elle, ses yeux de fraîcheur volontairement durcis.
— Regarde-moi bien à mon tour, disent ces yeux, regarde-moi bien 1
Aux doigts de la vieille fille, rougis par les travaux, était lié un gros chapelet de paysan, aux grains cabossés et rugueux. Cela s'entrechoquait avec un bruit mat quand elle faisait un geste. Toc, toc, on eût dit qu'elle voulût frapper à toutes les âmes.
— Toc, toc, regarde-moi bien !
On sentait que tout était borné pour elle.
mamtenu par une volonté de renoncement, énergique, une discipline aux formules plus rudes que ces grains qui sculptaient douloureusement la prière sur ses doigts. Il n'y a plus de rêves vains, plus d'heures d'imagination à déborder sur les heures d'action courante, le tout est d'épuiser strictement les jours, de cerner le tracé sec de la vie, — le cœur enveloppé d'indifférence froide, pour qu'il végète comme la graine dans la cave d'hiver, en attendant le printemps promis. Toul son être semble se glorifier de tendre vers son but futur de vierge fatale, il s'en auréole âprement. Elle cède ainsi ses droits pour tout offrir à son espérance et à ses craintes.
Aussi, quelle figure de voluptueuse, sa sœur, auprès d'elle I
Celle-ci travaillant sans relâche son imagination, sa pauvre aventure, semblable au bijou simulacre qui éternise les minutes chaudes de la Momie, dans son sarcophage...
— Oh ! ces deux visages à présent, ces deux visages sans énigme qui me sollicitent I
Que cachent-elles, que sont-elles, sous leurs robes grises ? se demandait Lucile. Et maintenant elle sait.
Mais, entre ces deux fins lamentables, n'estil pas une autre solution ?
Dans sa pensée, les autres femmes du vil-
lage défilent, les commères, les vieilles sans indulgence, les matrones enceintes, les mèresgigognes, toutes cahin-caha, boiteuses, inutiles, dominées par les fatalités extérieures, jamais lasses pourtant, tournant leurs jours étroits, tournant inlassables, tournant...
Et puis, voici les amies de Paris, plus brillantes, tournant, elles aussi, avec du fard aux lèvres, des bagues aux doigts, un amourpropre de Madame Bovary qui a continué, tournant en se dandinant, tournant, tournant... Et puis les filles de Fribourg qui vendent de l'amour, et Toutes... Et, depuis toujours, parallèles aux détails de la vie que Lucile a vu tourner, eux aussi, certain jour de songe : des femmes, tournant, tournant, automatiques, somnambules, glacées, soumises à la nécessité... Toutes, des dames de l'avenir ou des dames du passé, niant les minutes ou les précipitant follement, échelonnées comme d'absurbes perruches sur les degrés du Temps, ces divisions sur l'espace à mesure plus intenses, plus riches, plus émouvantes...
— Oh I mes visages...
Elle les remercie de leur pouvoir animateur comme elle remercie à présent le Schwarzwald, la Grande Dame Noire, où elle faillit tomber vaincue sous les corbeaux puissants et centenaires, âmes volantes, peut-être, des sapins démesurés.
Ombres, formes, cris, tourbillons, réalités innombrables autour de ses facultés élargies. Et toute la Vie qui tourne, elle aussi, roue ardente, roue lumineuse I
Mais qu'importe de déterminer un sens ? Et puisque ses sollicitations l'emportent comme une musique dans un monde si simple au détriment de sa raison, cette raison que l'Ami, s'il avait répondu, aurait v^oulu tout de même flatter, pourquoi ne pas se laisser rouler sur des plans successifs, à mesure plus enfoncés dans un monde lointain, de mystérieux abîmes, vers quel fond d'infini où l'énergie nombreuse se restitue ?...
Lucile a gagné la porte-fenêtre grande ouverte sur les sapins. Elle redit un mot favori :
— Oui, cette forêt germanique ma soufHé son mystère...
Katherine est passée sur la terrasse. Elle l'appelle.
— Eh bien I Kat P
La petite s'arrête en pleine lumière, la tête fléchie, les yeux baissés. Derrière elle montent les fumées du Village, bleues et transparentes, bientôt très hautes, sources verticales entre les parterres mystérieux de l'air.
— Kat, nous ne nous sommes pas vues depuis hier soir... eh bien 1 Kat ?
Lucile cherche le petit questionnaire dans le
tiroir d une table volante où il fut laissé. Mais elle ne le trouve plus. Qui l'a touché ?
La petite est entrée à demi dans l'encadrement de la porte. Elle intervient, secouant la tête négativement.
— ISein... nein...
— Quoi ^ il ne s'est rien passé "^
Le visage de Katherine exprime tout entier la négation.
— Mais non, voyons, ne cherchez pas, semble-t-elle dire, je vous assure qu'il ne s'est rien passé de nouveau 1
— Kat... Kat... je n'ai pas conliance... Voyons, il y a quelque chose... Kat, tu me caches quelque chose }
Lucile, lassée de chercher, en vain a posé sa main sur l'épaule de la servante ; elle interroge encore, soucieuse. L'autre rougit, baisse davantage le visage.
— Kat... Kat 1
Mais enfin la petite relève la tête, plus maîtresse d'elle-même.
Mais non, il n'y a rien de nouveau. Elle fait un geste catégorique. Sa physionomie est devenue impassible, ses yeux durs défient presque. Son visage n'a plus que cette volonté : « Vous ne savez rien... vous ne saurez plus jamais rien. »
Alors Lucile devine :
— Oh I ma pauvre petite, que t'a-t-il dit contre moi ^
Subitement elle a eu un éclair. C'est Kat qui a emporté le papier, pour le donner au soldat. Elle s'entête pourtant.
— Voyons, Kat, ce n'est pas possible, tu as toujours confiance en moi ?
Mais elle sent bien qu'elles ne sont plus à l'unisson, que la voilà redevenue l'étrangère, la Parisienne dont il faut se méfier.
— Ma pauvre petite... ma pauvre petite... Tu ne te souviens plus que nos cœurs étaient à nu dans le silence... Katherine, ma petite sœur de douleur ?
Mais que faire ^ Par quel moyen la reprendre ?
Elle va comme les autres, la petite Kat, elle va, dominée, elle aussi, par les puissances extérieures, elle tourne, elle tourne... Il n'y a pas de gestes volontaires par analogie avec l'expérience des autres, elle va, elle va...
Lucfle laisse donc sa liberté à l'enfant.
— Ma pauvre petite...
La servante regagne la terrasse, indifférente et froide comme aux premiers jours...
— Et j'imaginais que tous autour de moi pussent me suivre I
Lucile s'est assise près du vieux poêle monumental, où elles se tenaient jadis plus proches qu'à présent. Qu'une explication fût possible entre elles, qu'il y eût le lien des mots I Le silence les aurait-elles ainsi séparées à jamais ?
— Peut-être mes yeux auraient-ils dicté à cette petite la Route Victorieuse que n'ont pu enseigner des lèvres fermées à l'absolu ?
L'enfant, qui est parvenue à l'office, s'est mise à chanter. Sa voix arrive jusqu'à la Française. De ces longs lieds qu'affectionne Katherine, montés des profondeurs de la race, transmis par les femmes, plus lourds à mesure de leurs rêveries angoissées, sans direction, de leurs songes impuissants, — chansons qui furent celle de Marguerite, la pauvre fille du Rêve...
Tout s'émousse sous cette chanson d'humbles filles, elle flotte sur la vie, imprécise, elle flotte sur l'âme, Uniment plein de prestiges, elle endort...
Mais, sur les rythmes sentimentaux, Lucile s'offre davantage au dur Royaume qui emplit les fenêtres devant elle. C'est à lui qu'elle se donne, puisque les êtres refusent le pacte d'union, s'éloignent.
Elle sait, à présent, le sens austère du Schwarzvvald, séjour des présences, sa discipline, innée. Son âme a été prise par ce cercle despotique comme dans un étau, mais à présent, elle s'inscrit dans le grand puits ascétique comme la pierre vive de tout le paysage.
— Gomme je me sens calme, prête pour vivre I...
Sa plénitude, dans cette maison qu'elle crai-
gnait hier encore, est celle des contemplatifs. Elle sait mieux qu'elle va atteindre et forger en elle les ondes resserrées de sa conscience ; elles sont là comme des anneaux de fer qui la relient à la chaîne des choses.
— Sur moi les herbes du cimetière monteront dures et impérieuses comme de belles orties...
Katherine, là-bas, a cessé sa chanson. C'est le silence, tout d'un coup, comme une chape...
Puis, la gamine revient. Elle apporte un gros bouquet comiquement symétrique et un petit paquet ficelé. Elle désigne l'église, le presbytère là-bas, derrière les tombes. Un envoi du vieux prêtre, probablement.
Avant que d'ouvrir ce paquet, Lucile tente encore :
— Katherine I
Ses yeux vont à la rencontre de l'enfant. Mais la petite, qui détourne le regard, recule, ayant hâte de retourner à l'office.
— Kat, reprend la Française, maternellement, Kat, te souviens-tu de mes pauvres yeux lorsque tu es allée épouvantée chez le prêtre.^... te souviens-tu de mes pauvres yeux fixes ?... Comprends, Kat, quelle lumière s'échappe à présent de leurs rayons... Kat I
Mais l'attitude de la petite est formelle. Elle ne veut pas écouter la musique des mots, tendre, si tendre...
Alors Lucile de nouveau la laisse partir.
— Va, ma pauvre enfant... Que pouvonsnous ?
Elle a déplié le paquet. C'est un gros livre qu'envoie le curé. Gros bouquin tout moisi et encore humide malgré les coups de torchon. Le brave homme a dû aller fouiller dans son grenier pour dénicher cet ouvrage en français, oublié là par qui ?
Les pages moites, dorées et piquées de vertbleu, battent, molles, sous les doigts de Lucile. On dirait des ailes mortes...
Voici le titre :
Catéchisme Chrétien pour la Vie Intérieure
Par M. Olier, Curé de Paris
Fondateur du Séminaire de Saint-Sulpice
Au travers, on avait écrit ceci au crayon : Souvenir de mon passage à Saint-Sulpice, 1856-1860.
— Comme il est étonnant que ce livre de prêtre vienne finir dans mes mains !
Les doigts de Lucile s'enfoncent dans les pages gluantes et froides. Elle lit au hasard, voulant prendre la température spirituelle do ce livre, composé sous forme de dialogue.
Au début d'une page, elle trouve cette question :
— Qu'est-ce que l'état de la mort ?
Réponse : — C'est un état où le cœur ne
peut être ému en son jond, et quoique le Monde lui montre ses beautés, ses honneurs, ses richesses, c'est tout de même comme s'il les offrait à un mort, qui demeure sans mouvement et sans désirs, insensible à tout ce qui
se présente
Une grande tache d'un vert plus sombre lui cache la suite de la période. Elle reprendra, échappée de caractères presque blonds, tant l'encre est décolorée...
— Le mort peut bien être agité au dehors et recevoir quelque mouvement dans son corps, mais son agitation est extérieure ; elle ne procède pas du dedans, qui demeure sans vie, sans vigueur et sans force. Ainsi une âme qui est morte intérieurement peut bien recevoir des attaques des choses extérieures et être ébranlée au dehors, mais au dedans de soi elle reste morte et sans mouvement pour tout ce qui se présente.
— Quelle passionnante lecture 1
Lucile revoit le séminaire parisien, les bâtiments noirs, vides désormais, les petites rues vertes autour de Saint-Sulpice, derniers aspects condamnés d'un monde qui avait de la saveur dans la grandeur.
Et tant de jeunes gens, qui, là, apprenaient à vivre dans des livres semblables, fixaient leurs yeux frais sur ces durs et attirants catéchismes...
Elle a tourné les feuilles lourdes, elle est arrivée, après l'état de la Mort, à l'état de sépulture. L'état de sépulture I
Les atroces réponses s'enfoncent davantage, d'un réalisme de la destinée mécanique, tragique.
A celui qui veut connaître l'état de sépulture, l'implacable Olier répond :
— Le mort a encore figure du Monde et de la chair : l'homme paraît encore être une partie d'Adam ; encore parfois le remue-t-on : mais de Venseveli on ne dit plus mot, il nest plus dans le rang des hommes : il est puant, il est en horreur, il n'a plus rien qui agrée : il est foulé aux pieds dans un cimetière sans que Von s'étonne, tant le Monde est convaincu qu'il n'est rien et qu'il n'est plus du nombre des vivants !
— Quelle épouvantable leçon d'humilité I Lucile ferme le livre pour lui restituer ses
méditations, elle voudrait que quelqu'un des clercs qui commentait ce texte répondît aux questions qui montent en elle, dictées par le Schwarzwald.
— Et les herbes vivantes et souples montées sur le corps des morts ?
Les vivants disciplinent les morts, mais quand les vivants ne sont plus ?
— Mes pas ont-ils donc foulé les morts au Vieux Cimetière ?... Mais non, l'herbe s'est mêlée à mes pieds comme les lumières sur la danseuse...
Ce livre a son poison délicieux, elle la rouvert, curieuse, voulant continuer à la suite d'Olier la course dans les ténèbres. 0\i la mènera-t-il, le dur prêtre, vers quel état supérieur à son apothéose dans le Royaume Noir ?
— Qu'est-ce que Vétat de Renaissance ?
Tandis qu'elle reprend le dialogue émouvant, une auto est venue s'arrêter au bout de la sente, sur la route. C'est l'étudiant qui arrive au rendez- vous. Elle va à sa rencontre, lui tend le livre, pressée de lui soumettre ce livre.
— Voilà ce que m'envoient les hommes... C'est la deuxième fois que les hommes m'envoient des mots contre la Forêt I
Elle a oublié l'anecdote gênante entre eux.
Elle est, toute, spiritualité, mysticisme primitif...
Elle ne s'aperçoit pas qu'il est là, anxieux, embarrassé comme un amant qui demande le pardon, elle tend le gros livre.
— Il explique tout... il m'apporte la dernière lumière I
D'ailleurs, elle le sent bien. Désormais,
23o LUCILE DANS LA FORET
chaque appel de l'extérieur ne peut que la guider vers plus de compréhension encore, de volonté.
— Vous avez parcouru ?... Quel livre, n'estce pas, quel livre I
kkkàkàkk
Elle avait gardé le jeune homme à déjeuner.
D'abord en pensant à Katherine. Si elles pouvaient parler une fois encore, peut-être que la petite redonnerait sa confiance, se laisserait guider ? Mais Lucile avait songé ensuite qu'un essai de réconciliation si subtil serait compromis à jamais, par l'intervention d'un intermédiaire.
La petite tournait toute droite autour de la table, le visage fermé, les gestes machinaux, comme dans un état de somnambulisme passionné.
L'étudiant avait interrogé :
— Comme elle semble rêveuse, Katherine ?
— Non... ne l'interrogez pas... tout va bien, nous sommes en train de triompher !
— Deux femmes sont donc plus fortes que l'amour P
— Il y a des qualités dans la passion. Mais le propos a frappé Lucile. Oui, que
pouvait-elle contre ce que Katherine croit ardemment ? Mille femmes même seraient-elles plus fortes que l'amour ?
Après le repas, ils se sont installés sur la terrasse.
Lucile s'est étendue sur la chaise longue d'osier. Le temps est d'une douceur exquise. L'automne invisible dans le Schwarzwald, bloc inattaqué d'arbres durs, parvient pourtant à souffler sa buée sucrée et fade. Volupté dans l'impondérable, déchirement sensible et silencieux des faibles plantes qui meurent dans les sous-bois, mal protégées par les sapins. Ces parfums sont sensuels, émollients comme les lieds de Katherine. C'est un nouveau printemps traître aux pauvres filles mal défendues, elles aussi, par la Forêt... Lucile et le balafré sont sensibles à ces facteurs languissants qui sont l'ombre somptueuse et dorée des vives délices de l'été, — ces délices, si contrariées aussi jadis, par la discipline générale du Royaume Noir.
— Comme tout ici voudrait secouer le joug I se dit Lucile.
Elle pense au livre de direction spirituelle qui put assouplir tant de jeunes hommes sensuels et ambitieux de faire aboutir leur race, comme les plantes mêmes qui veulent plus d'espace toujours. Ce livre de vie et de mort, il est, comme les sources de Pan sur le chantier, un principe d'énergie dans ces lents et traîtres souffles d'automne... Pan... Saint-Sulpice... Il lui aura donc fallu tous lo? ron-
cours. Le secours des hommes, le secours des choses, pêle-mêle, toute la vie avec des aspects comiques, de grands reliefs saignants...
— Comme il est merveilleux que les circonstances puissent collaborer avec tant de tact !... Si les êtres savaient tout tirer de tels enseignements !
Elle les assujettit en elle, ces circonstances, elles se fondent, petits mécanismes, gestes pauvres, rêveries et méditations, leçons perpétuelles de l'invisible. L'invisible, les forces qui sollicitent, l'unanime et divine aimantation réciproque...
— Et j'attendais le secours d'une lettre, des mots, comme si nous étions prêts pour les révélations subites... Le miracle, c'est que tant de butin ait roulé devant moi... je n'ai eu qu'à tendre les mains I
Tandis que l'étudiant parle, elle se dit encore :
— Cet homme qui est venu me réveiller dans la Forêt... c'est presque encore un enfant!
Il était une nécessité, mais qui aurait été envoyé à sa place P
— Toute seule mon âme se serait-elle délivrée d'elle-même ?... Aurais-je eu le courage de dépasser les mensonges, d'aller jusqu'au bout ?... Ou bien serais-je morte là, faute de ne plus savoir vivre, étouffée par les vapeurs transitoires de ma sensibilité.»^... Ou mes forces
auraient-elles continué sourdement pour offrir l'apport assigné à l'effort général ?
— Et, à présent, où vais-je... oii vais-je ? Mais les parfums reviennent par bouffées et
elle leur est consentante. Quel duel, cet impondérable contre le Bloc noir ! Duel identique à la rivalité des deux sœurs silencieuses, mais ennemies par les raisons de leur chair et de leur cœur...
Lucile revoit les verdures du cimetière. Comme elles étaient vertes, celles-ci, à peine touchées par le souffle de la mort I
Elle le répète à l'étudiant.
— Qu'il est extraordinaire, n'est-ce pas, que ces arbres soient encore verts à cette époquel... quel instinct de résistance 1... comme ils résistent avec puissance I
Il s'inquiète.
— Oh I votre pensée demeure encore dans ce charnier !
— Vous m'avez mal comprise... si vous saviez comme tout est équilibre en moi... comme je me sens sûre des joies nouvelles I
Il voudrait une précision : a Quelles joies ? »
— Toute la joie, voyons I
Elle ajoute, pudique et jalouse, tout ensemble, de l'inexprimable.
— Ce sont ces parfums, voyez-vous... ce suprême printemps 1
Il propose une promenade à Titisée par cette
autre vallée, plus étroite, qui de Fribourg s'enfonce dans le Schwarzwald. C'est la patrie des légendes et des fées, l'ancien repaire des chevaliers-voleurs et des sorcières. Il y a, au fond des monts, un grand lac bleu aux eaux denses.
Lucile accepte en souriant. Ce n'est pas le bénéfice d'une promenade qu'elle croit pouvoir espérer aujourd'hui ; car quelles jouissances tirerait-elle ailleurs ?
Elle imagine qu'après la capitale des Fontaines et des maisons roses, ces nouveaux domaines du Schwarzwald aux identiques et complexes aspects d'éternité et de mort, sans apporter de variations et des motifs de dispersion, sont peut-être nécessaires à ses sensations resserrées. N'est-elle pas, à présent, volontairement à la poursufte d'une fin morale ? Elle attend lépreuve ultime qui la parachèvera, elle ne discerne pas bien de quelle façon. Mais elle en est persuadée. Les positions nouvelles vont lui permettre les plans essentiels du Royaume... 11 y a encore des étapes de l'extérieur qui sont nécessaires à sa pieuse retraite, — comme si leur âpre patine devait durcir à jamais son cœur libre. Quelle course émouvante ce sera sur cette terre devenue dans l'ombre immense un vaste creuset où la vie végétale se défait en mystère, fibre à fibre, déjà en état de transition, sous la Forêt tou-
jours debout par tous ses branchages austères I
Ils se sont mis en route. Elle a demandé : « Faites de la vitesse », et, lui, commande à sa machine. Lucile, le visage fouetté par la résistance du vent, par les forces souples, s'enivre d'une joie forte. Fribourg, devant eux, s'avance, comme tiré par leur pouvoir qui domestique les puissances aveugles de l'auto et les projette sur l'espace.
Elle ressent tout avec volonté. Son bonheur n'a pas cessé d'être dégagé des sens- Elle murmure : « Nous sommes un obus de chair, de fer et de feu lancé sur les choses. Le Schwarzwald court à leurs côtés, comme un mur... ))
Mais voici Fribourg ; le balafré doit changer de vitesse.
Fribourg : murs roses et fragiles maintenant ; les ruisseaux parallèles qui courent comme l'auto, les toits immenses sur les étudiants qui passent en troupes tête nue, les balafres au vent, et toutes les Fontaines, autels fleuris de la Divinité sous les flèches de pierre... Et tout passe... De nouveau, ils rentrent dans la Forêt et l'innombrable parfum les serre, mailles bleues, ondes amères, ondes molles de mort...
Le vent a dévié, il court après l'auto chargé
de ses richesses. Les écharpes flottantes autour du visage de Lucile se rabattent brutalement, dressées devant elle, comme des flèches mauves et blanches, parallèles. Ils sont dans le Hôllcntal, la Vallée de l'enfer. Elle s'ouvre sur un espace à peine sauvage d'abord, le Paradis comme disent les paysans Forestiers. Sur les hauteurs, îlots de prairies vertes, nappes de lumière entre les sapins, est Himmelreich, le Royaume des cieux ; il s'offre en pleine lumière, sur l'éboulis des roches et des masses de terre. Les filles, les soirs de fête, y viennent danser des rondes, les pieds dans cette herbe si bonne, si rare, dans le Hôllental.
Puis le défilé s'étrangle brutalement, effrayant de nudité avec les profils aigus des gorges d'ombre verte que la route contourne.
Le balafré explique.
On a fait sauter des masses entières de pierre tout le long du Val, afin que Marie- Antoinette pût gagner la France. Gomme il est piquant que ce décor d'un W^alpurgisnachtstraum dût être élargi pour le cortège d'une princesse heureuse, des jolies filles de sa suite, des soldats d'opérette veillant aux coffres peints emplis d'une garde-robe de poupée I
Plus tard, le trafic ferré devait forer les monts mêmes. Ils voient passer un petit train qui les suit, bientôt disparu sous les roches,
puis reparaissant comme un monstre primaire, rampant sur les glacis étroits, puis encore happé par les monts ou les morceaux du Schwarzwald. Sa fumée rampe, demeure longtemps au ras du torrent, jamais entièrement dissoute dans l'air rare et comme maintenue encore par le ciel bas et triste. Sur les flancs contraires du défilé, l'auto va plus difficilement, autre monstre bas et gris...
Tout ici a une grandeur un peu effrayante. Les gorges se hérissent d'ogives où sont piquées d'étroites mottes de terre, de frêles sapins s'accrochent aux pierres branlantes, leurs racines rayonnent, maladives, puis finalement retombent sur le vide, herbes blanches.
Des ruines parfois couronnent des pointes, le bourg de Falkenstein, par exemple, où était le trésor des Chevaliers-voleurs. 11 s'écroule, pierre à pierre, chaque jour davantage, sur les paquets noueux de racines, y laissant les miettes de ses murs.
L'enfer commence alors, le Holle, les cycles de désolation se resserrent, semblables aux chants du poète, et chaque détour va révéler, où l'auto s'engage, si lente, des cirques désespérés ; les corbeaux y tournent, sous le ciel découpé.
— Comme les âmes doivent avoir de l'air ici I dit Lucile.
Et c'est vrai : le Holle restreint l'espace
comme pour laisser plus de place aux réalités profondes.
D'ailleurs, dans les villages, les femmes et les enfants ont l'air si graves. Celles-là toutes droites dans leur robe énorme et saluant d'un lent : Guten Tag, les petits jouant avec les bûches fraîches, en silence...
Ces villages sont coupés en tranches étroites de maisons qui s'emboîtent tant bien que mal sur les entailles dues à la belle princesse tragique. Les demeures oii sont l'homme et les bêtes, pêle-mêle, étouffent sous des toits de chaume monstrueux, plus larges que la maison, et qui jettent leur ombre, odorant les pâturages lointains du Royaume-des-Cieux, sur la route.
Au bout d'un promontoire qui s'avance plus hardiment que les autres, les habitants ont hissé un cerf de bronze. Un vide l'a séparé des bois, il est là seul à présent en suspens sur le roc, couvert de mousse et de lichen vert-de-grisé, prêt à culbuter, bête fantôme, un jour que les pluies ou les neiges auront trop travaillé encore le terrain. Hirschsprung, le village du Saut du Cerf, a voulu commémorer, peut-être pour s'en défendre à jamais, les légendes où l'animal enchanté, ayant âme humaine, a joué des rôles étranges...
Puis voici le Ravennaschlucht où les sources du Schwarzwald se réunissent comme des fées,
24o LUCILE DANS LA FORET
pour se jeter en cascades sur le précipice. Leurs éclaboussements atteignent tout ; l'auto passe sur la pluie colorée d'ombre. Les gorges se succèdent toujours, repérées de quelques fermes d'oii partent les sentes et les petites routes vers les autres vallées de la Forêt-Noire...
Les images sautent de nouveau devant Lucile. On a changé d'allure et les explications du balafré sont disloquées par la vitesse ; elle les mord, dirait-on, leur imprime son rythme haletant.
C'est un tourbillon autour de Lucile ; des rocs et des rocs entraînés et le train qui a reparu, traîné par trois locomotives à présent, est de l'ombre qui se meurt en fumée, au fond du gouffre.
Elle pense aux molles et consentantes pistes de verdure de Gunterstal, aux sapins triomphants ; ici, ils se penchent sur l'auto en bosquets secs, presque roux, leurs branches basses, squelettiques, mortes...
Mais subitement les roches s'écartent derrière leurs masses dorées, l'horizon fait une grande trouée de lumière sous le ciel immense, c'est Titisée...
Voici son lac, grande tache d'acier entre les collines noires, et, plus haut, le Felsberg, le sommet capital du grand Royaume, sa pyramide de deuil...
Ici l'automne reprend doux et mou, plein
de senteur, l'air est d'une lourdeur sucrée qui sent l'orage. L'eau dort, si immobile, que la Forêt s'y enfonce, en entonnoir immense. C'est une image saisissante.
— Ma forêt, je te retrouve.
Lucile, qui est descendue de l'auto, se penche sur l'image.
Au bord de la route, devant l'eau, on a élevé un immense crucifix noir où un Christ, grossièrement indiqué dans une masse de bois blanc, se balance. Sur le flanc de cette idole presque sauvage, une naïve tache de minium a été peinte ; évocation pourtant presque vivante, au contact du lac métallique. Audessus de la croix, une plaque courbe de ferblanc se tord, arc-en-ciel miniature fixé au centre par un coq qui claironne.
Sur les membres du Crucifié réaliste sont attachés d'étranges et barbares petits jouets, des anges peints, aux ailes battantes, des paquets d'outils, des mains de bois, un cavalier sculpté sur son cheval, une échelle miniature, offrandes des montagnards, des passants aussi, car il y a une petite cuve d'eau qui fut bénite, mais qui pourrit, avec le goupillon enlisé dans les aiguilles tombées.
— Chaque petit ange, dit le balafré, représente un enfant sauvé de la Mort, le cavalier est un soldat des régiments badois que Dieu a peut-être épargné aux colonies ; les outils
dénombrent des gains inespérés pour les pauvres gens... Tous ces objets ont été fabriqués par les fidèles eux-mêmes, qui ont volé sur leur sommeil pour les tailler dans le bois encore vivant...
Il y a un grain de superstition dans ce culte où se mêle à la vie des eaux, des sapins et de l'air, le souvenir d'un humble berger mort saintement.
— Car ce Calvaire a été élevé en souvenir d'un pauvre gardien de bestiaux, une façon de petit saint local, comme ces personnages oints de votre Bretagne, non reconnus par l'orthodoxie, mais qui n'en continuent pas moins leur miracle, en pleine lande, devant la Mer...
Pieusement, Lucile a pris l'un des petits anges suspendus, elle le couche sur ses mains, elle l'examine, si naïf, mal dégagé de la matière, comme les résilles de la Flèche gothique...
Le pauvre père qui a façonné ceci au couteau, et avec quelle ferveur, a mis des taches de couleur aux yeux de la poupée, un peu de rouge aux lèvres, mais la pluie a tout délayé tragiquement et la poupée est grotesque... La mère — ah I que c'est bien là l'apport d'une mère I — la mère a voulu coudre une petite robe, pour que l'ange qui est le double de son petit soit garanti du froid. Détails émouvants
SOUS ces doigts durs des Schwarzwalder qui ont travaillé comme s'ils recréaient, dans un amour dégagé de matérialité, le petit être qui les prolongera...
Quelques-uns de ces petits anges sont déjà bien vieux et où est-il l'enfant qu'ils éternisent sur la route, devant le Lac et le Schwarzwald insensible ?
— Mais quel était ce berger ?... il est enterré sous le tertre ?
— Non, c'est toute une histoire, presque la Légende moderne du Hôllental... Il s'appelait Karl...
Lucile a interrompu l'étudiant.
— Karl... Karl, lui aussi !...
Karl, comme l'autre, quelles concordances dans le hasard ? Karl que, là-bas, un jour de brouillard, elle imagina dieu du sous-bois, simulacre de sa fraîcheur, et Karl qu'elle retrouve ici, entité, dépouillé encore de ses vulgarités et parvenu à traîner les petits, les humbles qui souffrent... Les anges, les petits anges, moulés par les mains du petit peuple, elle les entend se cogner sous un vent mauvais qui se lève.
Lucile se répète ce mot : Karl... Karl...
Elle s'est assise au pied du Calvaire, grand comme un arbre, elle imagine les détails de ce culte des êtres de la Forêt, les mères qui ont dû revenir plus d'une fois, bien sûr, encore
l[\[\ LUCILE DANS LA FORET
inquiètes, prier le simulacre des jours heureux, lui demander d'intercéder auprès du dieu invisible...
— Les mères... Karl...
A cet instant, elle n'est pas plus la Lucile de Guntorstal que l'autre n'était la Lucile d'Antibes, elle n'est plus celle même d'il y a une heure au départ, encore toute spiritualisée de recherche morale, elle n'est plus qu'une créature heureuse de son corps, comme ces mères qui accrochaient les offrandes étaient heureuses de la guérison de leurs petits. Elle est leur égale, mais divinement, prête à leur rôle social, elle qui a d'abord enfanté ses réalités mêmes.
— Comme on est bien ici !... comme je suis bien !
L'eau s'agite sous les rafales de plus en plus fortes, elle se jette sur l'herbe maigre, encore pleine de reflets noirs...
Puis de grosses gouttes, larges, lentes, tièdes, se mettent à tomber. La forêt hurle subitement, car le vent s'y engouffre. L'étudiant est parti pour lever la capote de l'auto. On ira s'abriter à l'hôtel, là-bas sous les monts. Mais Lucile, avant de regagner la voiture, a détaché, d'un petit paquet de breloques-amulettes à sa montre-bracelet, une pierre étrange qui vient de l'autel du Dieu Mithra, aux Saintes-Mariés de la Mer. C'est une gitane qui
lui a offert cela ; cette amulette date de son amour, elle a connu ses défaillances, ses douleurs, elle a suivi ses guérisons successives, elle est toute enveloppée de ses pensées, elle la cristallise tout entière. Alors Lucile, qui ne peut donner que cela, qui n'a eu le droit que de mettre au monde ses forces, Lucile, dressée sur la pointe des pieds, prend la petite pierre enchâssée dans un cercle d'or au bout d'une mince chaîne, et l'attache aux clous qui fixent Jésus sur le sapin dépouillé...
— Karl, simulacre du Dieu d'ici, protège toutes les mères I
L'étudiant, qui a remis le moteur en marche, n'a pas vu le geste, et, dans la pluie qui tombe sans arrêt, à présent, l'auto les emporte...
mmàiàm
Ils arrivèrent à temps. Les ténèbres précoces de l'automne semblaient avoir été entraînées par cette pesante pluie tiède. On allumait dans l'hôtel.
Alors, ils s'installèrent dans la grande salle à manger. Ils y étaient seuls à cette heure, seuls contre les larges baies où les rafales venaient se coller avec la nuit. La pluie s'écrasait giclante et des bruits montaient émouvants sous son grésillement : toute la Forêt battue par le vent plus fort et qui hurlait, les tuiles du toîl martelées, le lac sanglotant, bruits des choses qui annoncent la Tempête...
Alors Lucile dit comme une petite fille :
— Contez-moi l'histoire du vieux Karl ? Et le balafré se mft à la conter.
— Une vraie légende de la Forêt, commençat-il, une légende véridique comme les aimait Auerbach, le doux chantre des villages dans les sapins... Je voudrais pouvoir employer les pauvres mots des forestiers, leurs images un peu sèches, leurs demi-paroles... je voudrais avoir la fraîcheur de leur cœur... Alors, voilà :
Le vieux Karl était le berger du bétail collectif du Village; il gardait la chèvre du pauvre et les vaches du riche. C'était aussi le plus vieil homme du monde. Les jeunes habitants disaient qu'il gardait les troupeaux depuis toujours. Les ancêtres assuraient que ce bougre de vieux avait été oublié. Pour tous il n'avait plus d'âge réel, parce qu'il avait trop vécu, analogue aux très vieux sapins que le vrai forestier n'ose toucher, par superstition.
D'ailleurs, on ne savait plus très bien l'histoire de Karl, ses contemporains étaient couchés au cimetière. C'était donc l'homme du Passé enfoncé dans une énigme fermée à jamais, l'aïeul à tout, un signe stable parmi les hommes.
Or, un beau jour, le Très Vieux disparut.
A l'aube, il avait laissé les bestiaux dans les étables. Les hommes habitent avec les bêtes sous le même grand toit, les chèvres et les vaches qui protestaient eurent vite fait de prévenir les hommes.
Comment ? Karl n'était pas venu ? Que se passait-il donc ? On s'en fut en bande à la cabane du berger. Les vieux disaient en trottinant :
— C'est la Gueuse, cette Visiteuse-là finit bien par frapper à toutes les portes... c'était bien son tour au Très Vieux... peut-être volaitil des places ici I
Les gamins étaient en fête, courant de l'un à l'autre, comme des frelons.
On arriva à la cabane. Le plus important fermier du Village, le gros Otto, devait entrer le premier. Il cria très fort, avant de pousser la porte :
— Karl, ô vieux Karl, c'est moi, Otto ! Mais, comme on ne répondit pas, il se
mit à trembler. Mais tout de même il entra, seul...
— Mon Dieu, mon Dieu, disaient les femmes, recevez l'âme du Très Vieux.
Mais Otto ressortit bientôt, très important cette fois, très grave. D'un geste il arrêta les prières des commères.
— Il n'y a pas de mort... il n'y a plus rien, tout a disparu, tout I
On se regarda stupéfait. Comment I plus rien P mais ce Karl n'avait pas qu'une âme, Seigneur ?
— Hélas ! dit une femme, j'ai vu huit corbeaux sur ma maison et c'est 1* chiffre des doubles porteurs de la bière !
Des battues furent immédiatement décidées. On chercha dans la Forêt, on frmilla le petit torrent qui roule, se culbute, comme une anguille serrée entje les rochers. Les sapins et l'eau ne rendirent pas le corps. Alors celle qui avait gémi s'en fut avec des bonnes femmes chez le curé du bourg voisin, qui vient dire
25o LUCILE DANS LA FORET
une messe tous les dimanches dans la petite chapelle de la route.
— Monsieur le Curé, tout ça n'est pas naturel...
— Mais non, mes bonnes femmes, et je suis bien de votre avis.
— Alors, qu'est-ce qu'il faut faire? Monsieur le Curé.
— Je ne vois qu'un moyen, mes bonnes femmes... faire dire une messe supplémentaire à votre chapelle.
— Nous pouvons peu, Monsieur le Curé, et on a déjà juste de quoi pour ses morts... mais c'est cela tout de même... chacun donnera quelques sous.
— C'est cela, mes bonnes femmes... et priez le Grand Berger des âmes pour que la brebis perdue regagne le troupeau I
— Nous sommes les servantes de Dieu, Monsieur le Curé, et nous avons su gagner des indulgences...
Mais si une messe bien payée peut toucher une âme, elle est inefficace contre l'imagination des bonnes femmes. Et celles-ci se mirent à broder des histoires. Certes, on pouvait se croire en règle avec l'Ame errante, mais cependant, mais cependant...
— Ils étaient huit, répétait la commère, huit... huit diables auraient vite fait d'enterrer un seul berger I... La Foret-Noire n'a jamais
LUCILE DANS LA FORÊT 25i
été pays bien sûr. Qui pouvait être assuré qu'il n'y eût plus une fée par là, ni de malicieux farfadets, ni des kobols, ni des gnomes, toute cette race pas plus grosse que lapin et qui court entre les gouttes d'eau bénite qu'on jette chaque année sur la Forêt ?
Le trouble était dans le Village. On fermait sa porte le soir. Trois enfants couchés dans leur berceau eurent des convulsions, à la même époque. Et les mères se rappelaient être passées au crépuscule devant la cabane. Et toujours la femme psalmodiait, comme devenue un peu folle :
— Ils étaient huit... huit, et ils n'ont pas crié !
... Or, pendant ce temps, le Très Vieux peinait tout simplement à atteindre Aix-la-Chapelle.
Eh I oui, voilà la vérité, ce vieux Karl, béni avec les prières des morts, était parti. Il s'en était allé au fameux pèlerinage septennal des Saintes Reliques.
Aix est ville sainte ; elle possède depuis des siècles les reliques de tous les martyrs, une collection, unique dans la Chrétienté, de bouts d'os, d'objets divins, de morceaux de la Croix, de mèches de cheveux, de sang séché sur des linges, elle conserve enfin la robe même de Marie et les langes de Jésus. Toute l'Allemagne croyante a défilé devant cette extraordinaire
collection qu'on tire des coffresdoi, des châsses byzantines, des cercueils de verre, au pied du Trône où Gharlemagne dormait assis, le buste droit.
Quelques habitants du Village, les plus riches, étaient naturellement allés à Aix. Ils en avaient rapporté les brochures explicatives du Trésor. On trouvait là bien plus de choses encore qu'ils n'en avaient pu voir, forcément. On épelait à voix haute, les soirs d'hiver, près des grands poêles de faïence, les descriptions des Saints Ossuaires. Les voyageurs reparlaient encore, sans se lasser, des innombrables châsses pleines, toutes alignées le long des murs de l'Eglise, au milieu de l'éclat des cierges, des fleurs, de l'encens fumant. La splendeur de tant de pierreries, des ors anciens très doux, enchâssait, dans un Royaume de conte, les pauvres choses conservées. Cela avait été si extraordinaire pour eux, tout d'un coup, qu'il n'y avait pas trop d'une vie à revivre de pareilles heures I...
Karl savait les récits par coeur. Depuis des années il péchait d'envie : ah ! frotter aussi ses yeux contre les Reliques, se les emplir jusqu'au cœur, et les conserver à soi, pour toujours...
Tous les sept ans, alors qu'on sort les châsses à Aix, sa fièvre se rallumait. Autour de lui, de nouveaux pèlerins partaient, les
jeunes du Village. Dès que les petiots qu'il avait vu grandir se mariaient, ils couraient là-bas ; c'était rituel. Et ils revenaient avec un aliment nouveau pour les veillées.
Karl finissait par mesurer son temps à cette date fatale, sa vie avait positivement des semaines de sept ans. Cela revenait si vite... Mais le Très Vieux ne pouvait réaliser la somme d'un pareil voyage. On le payait surtout en Kaffee, en légumes, en quartiers de viande ; l'estomac seul profitait...
Un beau matin, Karl se mit à compter ses années. Il ne s'y retrouvait plus. Impossible d'y arriver seul ; il alla chez les vieux, ses cadets.
— Combien qu' t' as d'âge, toi ?... j' t'ai vu prendre femme... voyons, et moi, qu'est-c' que j 'comptais quand t'as eu femme ?..
Ils s'embrouillaient en chœur ; alors, Karl alla au cimetière voir les tombes de ses contemporains, ceux qui étaient partis avec lui pour la vie. Mais il ne savait pas lire, alors il s'épouvanta. Certainement il allait mourir, puisqu'il ne pouvait plus rien retrouver dans le Temps.
— Je suis trop Vieux...
Sa pensée tourna et il se dit alors :
— Dans six mois tombe le pèlerinage des Saintes Reliques... c'te fois faut que j' parte I
N'était-ce pas une indication du Ciel qu'on
2bll LUCILE DANS LA FORET
lui eût permis de vivre, lui si vieux, jusqu'à maintenant ?
Karl s'en fut dénicher sa fortune sous la terre battue dans sa cuisine. Hélas 1 à bien soupeser cette bourse sèche, il n'y avait guère plus que le poids du cuir, les pfennigs étaient par-dessus le marché. Le vieux calcula. Il lui serait impossible de payer le chemin de fer, aller et retour. Qu'à cela ne tienne! il prendrait le train seulement en revenant, quand il n'y aurait plus d'aléas de dépenses. Il attacha donc ses loques en paquet, noua son bâton à son poignet, et, par la nuit faible du premier quartier de lune, il s'en fut.
Sans prévenir personne ? Bien sûr que non, par exemple 1 Voyez-vous qu'on lui proposât de payer son voyage ? D'ailleurs, qui l'aurait payé ? pas Otto, certainement ; l'argent, ça ne se donne pas, c'est de la graine, ça se plante...
Et le très vieux chemineau de piété suivit des routes. Il couchait dans les granges où l'on voulait bien de lui ; ainsi il économisait et deux fois, car on le nourrissait par-dessus le marché.
— Tenez, vieux, vous faites bien pauvre, voici la part de vous autres, les pauvres.
Il acceptait, on ne le connaissait pas, n'estil pas vrai ? — et puis il travaillait.
Dans les petites villes où il n'y a pas de toit pour le malheureux, il descendait aux pires
auberges, il lavait la vaisselle, il aidait à tuer le porc, il gagnait sur le prix de sa chambre. Ses nuits étaient courtes, d'ailleurs. Il marchait le plus longtemps possible, après le coucher du soleil ; il repartait avant l'aube ; les servantes, furieuses, descendaient en chemise pour lui ouvrir la porte et le fouiller... il allait, il allait, il allait...
Devant deux routes, il attendait parfois des heures sous le poteau indicateur mystérieux. Et quand Dieu lui envoyait enfin un passant, il tirait son chapeau.
— J'suis en marche... j' vas au pèlerinage d'Aix... c'est-y à droite, c'est-y à gauche ?
— Aix-la-Chapelle, mon pauvre vieux... eh bien 1 c'est pas ici !
— Mais non, j' sais bien pour sûr qu' c'est pas ici I mais l'route de c'terre-là n'y mène t'y point ?
— Alors oui, c'est plutôt par là la direction... mais tout de même c'est pas ici 1
Et le Très Vieux enfilait la route.
C'est comme ça que devaient faire les bergers. N'allait-il pas aussi vers les langes de Jésus ? Cela raffermissait sa faiblesse dans les heures pénibles.
— L'Bergers... l'bergers s'ont fait comme moi 1
Lui, qui n'avait jamais quitté sa forêt plus murée qu'un cloître, il prenait connaissance
de ce qu'il imaginait être le reste du monde. Mais les villes sur sa route ne lui apportaient pas de distractions ; il ne les voyait pas. C'étaient des tas de pierres qui montaient après les tas d'arbres... Il allait... il allait... il allait...
Un soir, au crépuscule, il fut devant un infini de toits, des fumées montaient, plus nombreuses que les arbres du Schwarzwald.
Il interrogea le passant de Dieu et cette fois celui-ci plaisanta d'une tout autre façon.
— Aix-la-Chapelle, mon vieux ?
Il regardait Karl, ahuri.
— Vous me demandez où est Aix-la-Chapelle... notre Aachen 1... faudrait tout de même pas vous moquer de moi, vieux... ou bien vous coller un écriteau : « Ich bin der blindeste von allen », et prendre un chien.
Mais devant l'air éperdu du Très Vieux :
— Mais vous y êtes à Aix, farceur I
— J'y suis... j'y suis... ah 1 bien, merci, Monsieur... j'y suis déjà, ah I mon Dieu I
Il tomba assis sur le talus, empli d'une grande ferveur reconnaissante.
— Merci, mon Dieu... merci d' m'avoir permis d'arriver.
Et lui qui avait traversé trois provinces, qui marchait depuis des jours, lui se releva étonné, et adorant.
— J'y suis déjà... merci, mon Dieu !
Les auberges étaient bondées. Chez le pauvre
habitant même, il n'y avait plus de place. Il courait de portes en portes, le long des pires taudis.
— J'ferai ben tous l'travaux, Madame... Les commères riaient :
— Les travaux, on s'en moque... les travaux, quand un matelas se loue son poids d'argent... mon bon petit père, vous ne savez pas, vous êtes un paysan... mais ici il n'y a que les femmes qui vont accoucher qui ne louent pas leur lit, en ce moment !
Il dut donc coucher à la belle étoile, dans les champs, hors des faubourgs où les agents de police ne venaient pas faire des rondes, chiens de garde qui n'aboient pas. D'autres misérables étaient déjà installés. Ils formaient un petit campement de misère entre les plants de betteraves. On l'accueillit bien, puisqu'il y avait de la place. 11 leur conta son aventure. Les pauvres diables, qui avaient pu prendre les quatrièmes classes du chemin de fer, n'en revenaient pas. Une grosse mère réjouie cria aux autres :
— Ça, voyez-vous, c'est un vieux terrible... der furchtbare dite !
Le vieux terrible, le vieux terrible.
Tout le monde rit aux larmes, et ce fut désormais son surnom.
Le vieux terrible, le vieux terrible. Il souffrit bien un peu de ne plus être le Très Vieux,
comme un patriarche, mais les autres étaient si contents I
Trois jours séparaient encore de la première journée des Grandes Fêtes.
Au cœur de la Ville, dans les rues avoisinant le Munster, on construisait des estrades sur les toits et des tribunes devant les façades. De là il serait possible de suivre parfaitement les rites de la très sainte cérémonie gothique. Une ville de bois se superposait ainsi à la ville de pierre ; il y avait des tapis de toutes les couleurs sur les planches roses, des draps comme à une procession de Marie, des rideaux de branches coupées avec des fleurs de papier piquées, des guirlandes d'oriflammes et de lampions.
— Aix attend son pèlerinage avec plus de piété que moi, se disait le vieux.
Et comme il n'avait que son cœur à décorer, il lui tressait les plus belles pensées de foi, les plus beaux cantiques intérieurs, puis il disait aux autres :
— Comme c'gens-là sont honnêtes... tout l'monde chez moi n'offrirait point d' tribunes devant s'maison à des pèlerins étrangers... Otto, t'nez, Otto Triche, n' ferait point ça 1
Ses compagnons riaient aux larmes.
— Bien honnêtes en vérité, sacré furchtbare allé !... Ces gens d'Aix ne font payer que vingt marks la place sur leurs échafaudages... ils
pouvaient demander plus en effet, vu leurs frais... N'avaient-ils pas jusqu'à des plans de location imprimés comme au théâtre I
— L' théâtre... quoi c'est que 1' théâtre ? Karl en apprenait des choses I
La veille du grand jour, des hommes s'en allèrent coller de larges affiches blanches sur les murs du Munster.
Le vieux se désola,
— G'sont r prières spéciales, pas vrai ?... et j' n' pourrai point 1' lire 1
— Mais non, furchtbare alte... il est marqué sur le papier blanc : prenez garde aux voleurs I
Les autres finissaient par en étouffer de joie.
Prenez garde aux voleurs I Gomme il en apprenait des choses, le Très Vieux I
Il n'avait jamais quitté son village, il s'excusait presque, il se serait aussi bien excusé devant les voleurs, même I
Et les compagnons se tordaient, se tordaient...
Enfin, le grand jour arriva.
Les estrades se couvrirent à crouler. Dans les rues, des multitudes s'écrasaient. Tout le monde en habit de fête, des paquets de médailles et de scapulaires à bénir, plein les mains. Karl, qui a passé la nuit sur la place, a vu grossir la foule d'heure en heure.
Pour sûr, aux premiers feux de l'aurore.
toute l'Allemagne était là et les autres pays du Monde. On entendait parler des Français, c'étaient des Wallons et des Suisses.
La mer humaine battait la cathédrale, furieusement. De la cavalerie endiguait les pèlerins. Elle chargeait la Foule quand celle-ci débordait des emplacements déterminés.
Karl vit des femmes piétinées.
— Nous sommes là pour Dieu, avaient-elles dit fièrement aux cavaliers qui leur ordonnaient de partir.
— Dieu aime l'ordre comme l'empereur, répondit un gradé, et il lança ses hommes.
On emporta les femmes, fibres blanches arrachées du bloc noir. Elles avaient cru impudemment se bien placer après les autres.
— C'est bien fait, disaient les compagnons du vieux, c'est bien fait, elles ont voulu nous voler I
La cérémonie historique de la présentation des reliques divines a lieu sur la galerie romane qui court autour du clocher, très haut, en plein azur, entre Dieu et les hommes.
Des peluches lourdes sont drapées autour des rampes de granit. Elles battent mollement sous le vent. Il y a aussi des crépines d'or qui volent comme des abeilles dans le soleil.
C'était bien riche. Le peuple, qui s'étouffe, les contemple.
Enfin, les dix coups de dix heures tombent.
Grand remous dans les masses : elles s'agitent comme des gerbes de blé noir. Karl domine ses voisins ; il est si grand, si dur I Les compagnons de la nuit se haussent autour du Vieux terrible...
D'abord, les fanfares préludent là-haut ; ce ne sont plus les longues trompes des hérauts. Il y a un piston dont les sons roides zigzaguent brutalement entre les couches d'air. Puis tout se tait et le clergé apparaît entouré d'enfants de chœur qui portent des encensoirs. Un prêtre s'avance, et d'une voix forte, qui paraît surhumaine, il laisse tomber la vieille formule :
Peuple, on va te montrer Vhabit trois jois saint que la Vierge porta lorsqu'elle donna le Seigneur au Monde. Prions Dieu que cette sainte et pure relique soit conservée longtemps à la vénération des fidèles... Ainsi soit-il !
Chaque mot, bien détaché, s'envole comme une flèche. Alors un autre prêtre fait lentement descendre sur la riche peluche une humble tunique rousse ourlée d'un galon jaune.
La robe de la Vierge I
Les deux manches écartées et maintenues par les baguettes des vicaires, semblent la crucifier sur le Temple.
Les âmes des pèlerins s'exaltent jusqu'à ce mince tissu sale que le clergé ganté de blanc doit maintenir si rudement contre la brise.
On entend des femmes jeter d'une voix machinale des bribes de cantique, puis les voix s'étranglent soudain. Les pères dressent les tout petits à bras tendus, les vieilles disent leurs chapelets, sanglotantes...
Puis le clergé tourne, les reliques doivent être présentées aux quatre coins de l'horizon, au-dessus de la Ville grouillante jusque sur ses toits, ses arbres, ses statues, fortifiées d'un béton humain...
Bientôt les prêtres reviendront présenter les langes de Jésus...
Peuple, on va te montrer les langes trois fois saints qui couvrirent le corps divin de Jésus...
On fait descendre un pauvre petit paquet de matière brune, semblable à de l'amadou, que des rubans rouges éclatants ficellent.
Ah I le pauvre petit rectangle recroquevillé au faîte des monuments colossaux 1 L'effrayant silence du peuple se rompt de toutes parts. On crie subitement, des groupes entiers chantent le Te Deuni, d'autres hurlent comme des visionnaires.
— Hosannah... hosannah... hosannah I
Karl est en état d'extase 1 ce petit paquet brun, sa pensée le délie, l'étend sur le ciel, il tient tout l'horizon de son morne aspect, il est sur les hommes comme une terre inculte, un âpn; désert.
— Mon Dieu... mon Dieu, murmure-t-il...
Ah I mon Dieu I
Il ne sait pas dire autre chose, mais ses pauvres mots sont la plainte béate de tout son être, de ses nerfs, de son sang, de son âme nue.
— Mon Dieu... mon Dieu... ah 1 mon Dieu I Pour la troisième fois, l'annonciateur chante;
cette fois, on montre le linceul de Jean, plié.
Pauvre linge vieux, sale, troué lui aussi.
Et, plus vieux encore, le tablier qui ceignait les hanches de Jésus sur la croix, qu'on voit ensuite. Le clergé salue sur cette dernière présentation un peu expédiée.
La première cérémonie du Pèlerinage est terminée. C'est la Fête du matin.
Dans quelques heures, après le grand déjeuner à l'Evêché qui réunit les pèlerins princiers, il sera permis à la foule de contempler de près ces reliques que l'Empereur seul peut voir entre les dates de la Fête populaire. Chaque pèlerin pourra faire toucher ses médailles, ses scapulaires, ses chapelets aux humbles linges divins, et aux ossuaires, dans les châsses ouvertes. Karl tendra son dur bâton.
Les multitudes reprennent position pour l'ouverture des portes du Munster. On entrera par plusieurs côtés à la fois, mais les défilés sont interminables. La foule tourne, se replie, s'allonge, tenant les rues voisines, les places,
vastes réservoirs de peuple, toujours plus loin.
Tout le monde ne pourra probablement pas défiler aujourd'hui devant les Reliques. Aussi bien la troupe peut-elle faire de nouvelles victimes ; les charges allègent les groupes trop lourds...
Karl voit une foule relativement maigre attendre le long de la sacristie...
— Pourquoi n' vont-ils pas là-bas ou V soldats ne font rien ? dit-il à ses compagnons.
S'il le pouvait, il crierait ce conseil à ceux qui attendent inutilement trop loin : <( Allez donc là, voyons I »
— Mais c'est pour les pèlerins qui peuvent payer l'entrée, répondent les autres.
Des prêtres viennent de temps à autre faire patienter ces pèlerins. On les entend dire :
— Mettez- vous en état de grâce... priez I
Et Karl ne perd pas cet avis. C'est vrai, il faut prier. On déjeune autour de lui, comme ça, debout. Des marchandes de café au lait circulent derrière la troupe, dans les espaces vides. De mains en mains parviennent les tasses qu'elles font payer d'avance le prix d'une livre de café. Parfois, quand la tasse arrive, il n'y a plus qu'un fond de liquide, tout a été renversé ; qu'y faire ? Karl, en prières, assiste à tout. Il ne cesse pas d'apprendre malgré lui. Il n'avait pas regardé les villes sur son chemin,
mais la Ville à présent se montre à lui par tous ses membres...
Jamais sa faiblesse n'a été aussi grande. Peut-être parce qu'il y a un peu de lumière qui s'éteint dans son cœur. Comme c'est dur, cette attente I
Il lui semble qu'il ne pourra jamais atteindre l'ouverture des portes, encore que l'heure approche, va bientôt sonner. N'est-il pas parmi les premiers à entrer ? Quelques minutes encore et il pourra faire la plus ardente prière de sa vie.
Mais à chaque instant il demande :
— Alors, qu'est-ce qu'il y a à c't' heure sur votre p'tit cadran ?...
Il ne peut plus suivre la lumière dans cette ville fermée au grand ciel, il ne peut suivre la marche silencieuse du temps.
— Alors, qu'est-ce qu'il y a à c't' heure ?
— Mon pauvre vieux terrible, mais il n'y a pas cinq minutes seulement que vous me l'avez demandé... ça fait donc cinq minutes de plus !
— Ah 1 bon, ah I bon...
Il se tait, découragé.
L'émotion qu'il a ressentie ce matin durant la cérémonie l'a brisé plus que les journées de marche, les mauvaises nuits, les heures d'attente dans la Foule. Jamais son troupeau d'années, filles mauvaises, n'ont tant pesé sur lui.
Voilà subitement qu'il défaut, il implore à mi-voix :
— Secourez-moi, Seigneur I
Il voudrait que l'un des prêtres, fendant la foule, vînt lui dire comme aux autres : « Allons, redressez-vous... priez... mettez-vous en état de grâce. »
Oui, cela remonterait son énergie défaillante qu'il méprise en vain.
— Allons, quoi... allons, Karl 1
Il resserre toute sa vigueur, il ne veut plus défaillir. Sa volonté est impérieuse. Il ne se peut pas tout de même que son corps ne lui obéisse ? N'a-t-il pas communié avec lui, à toutes les fêtes ? ce corps n'est-il pas plein d'hosties, plein de Dieu ?
Alors il redemande en tremblant, comme un enfant :
— Dites donc... hum... pour voir, qu'est-ce qu' vous avez cor' à c't' heure sur votre petit cadran ?
— Est-il impatient, maintenant, le vieux terrible... mais cinq minutes de plus toujours, vieux terrible I
Lui, tout bas, supplie.
— J' n' veux pas tomber, mon Dieu... ayez pitié de mon corps, mon Dieu... pardonnezmoi I...
Cependant, le malaise se précise. Maintenant, des vertiges le prennent ; il les suit
éperdu dans leur ronde folle ; il arrive à se redresser encore, dernière réaction de ses organes. Ses forces se ramassent.
— Allons... allons... c'est pas franc, tout ça I
Malgré tout, des frissons traversent sa chair; il crie aux autres :
— G'te vent, hein, subitement ?... on grelotte ?...
— Où voyez- vous du vent, vieux ?... les peluches mêmes sont immobiles...
Il ne sait plus très bien, il grelotte, lui, de grands froids intérieurs qui vont, viennent, il voudrait porter les mains à ses tempes glacées et pourtant en eau, il ne peut.
Est-ce la Foule serrée autour de lui ?
— Voyons... voyons !
Il a de nouveau un éclair de raison. 11 comprend pourquoi il tremble : 1' vent, 1' vent, c'est le froid qui est en lui.
Cette foule qui l'entoure à l'infini, est-elle donc impuissante à lui communiquer sa chaleur, sa flamme, sa vie P...
— Voyons, voyons... est-ce que j' vas tomber là... quand il y a tant d' monde autour de moi ?
Tous ces hommes, ces hommes par milliers ne pourront-ils l'empêcher de tomber vraiment ?
Par tous les pores glacés de sa peau, sous
ses loques, ne sent-il pas la chaleur de leur sang, leur sang qui bat ? Tous ces hommes réunis seront-ils donc impuissants ?
— Pourquoi qu' j'ai peur ? j' n' suis pas seul dans le Schwarzwald, alors I... je ne suis pas seul... i' m' laisseront pas mourir tout de même I
Il ouvre des yeux épouvantés, des bandes de feu passent folles, puis des phases d'obscurité suivent. Il n'y voit plus, mais sa compréhension est intacte encore.
Il crie à ses voisins :
— V savez... faut pas m' laisser tomber 1
— Ah 1 ce sacré vieux terrible I répond la grosse réjouie.
Karl ne peut plus parler, sa gorge se serre. Les mots tombent en lui, sans espoir.
— J'vas mourir... j'vas mourir 1
Ils semblent, ces mots, couler au fond du vide, du vide qui s'est fait dans ses veines, dans son corps déjà insensible.
Doucement il perd le sens des réalités. La Foule ne pèse plus à sa chair, le sang bouillant des autres ne vient pas plus battre son corps, à présent, que les sèves des arbres ne l'eussent fait jadis dans la Forêt...
Il a l'impression de glisser, de glisser. Pour lui, elle meurt cette Foule, tout entière, elle meurt avec lui : près de deux cent mille agonisants qui glissent...
Mais un souffle inexplicable le rassure... Tu emportes le Monde, tu emportes les prières de tous avec toi, tu es 1 ame de tout à présent, son moment éternel, hors du Temps, et qui redonne la Vie à Dieu, tu es le Miracle du Pèlerinage... Peut-être ce souffle lui dit-il cela, peut-être...
Son buste choit sur les gens qui sont devant lui. La grosse réjouie se retourne, effrayée.
— Ah ! mon Dieu I le Vieux terrible qui se trouve mal... eh 1 là-bas, passez-nous du café, du cognac, n'importe quoi... oui, oui, voilà l'argent !
Mais précisément au moment où elle fouille dans sa robe, les portes du Munster sont ouvertes. Enfin, enfin 1
C'est d'abord une immense clameur.
Les sous-officiers hurlent des ordres aux soldats, les chevaux hennissent, puis tous les êtres, entraînés par un même réflexe, le même frisson irrésistible, se ruent sauvagement, ventres, genoux, poings en avant; tous veulent faire une trouée dans les rangs qui les précèdent. C'est une lutte primitive. Les ardentes multitudes, coincées, font cohésion pourtant, entre les chevaux plus apeurés et qui ruent davantage, c'est une force aveugle qui se projette sur l'édifice, la poussée d'éléments déchaînés...
Lorsqu'elle arrive sur les bas côtés du Miins-
ter, la Foule enfin se discipline, desserrée, redevenue divisée, composée d'unités responsables. Un dur service d'ordre la garde. On va défiler devant les reliques par petits groupes.
Alors les pèlerins effrayés voient rouler de leurs rangs un grand cadavre, aux yeux ouverts, à la bouche tordue et déjà noire.
Un jeune prêtre s'avance.
— Quel est ce malade.^ demande-t-il ennuyé, il va falloir qu'on l'emmène à l'infirmerie... je n'ai pas de sels, moi, je n'ai rien...
— Des sels, des sels ! crie tout le monde. Mais l'abbé s'est baissé, a tàté l'homme.
— Mais il est mort... il est mort I Il recule, effrayé.
— Il est mort... c'est inconcevable... vous ne pouviez pas voir que cet homme allait mourir... pourquoi l'avez-vous amené ici ?... où voulez- vous que nous mettions ce corps ?... allons ! que deux d'entre vous emportent ce corps... mais c'est inconcevable... pourquoi lavez-vous laissé mourir ?... mourir sans soins ?... c'est inconcevable... un mort aujourd'hui I... venez par ici.
Les compagnons ont empoigné le cadavre.
Bien sûr, ils plaignent le Vieux, mais ils pensent aussi qu'ils ont perdu leur tour, qu'ils ne verront pas les Reliques. Ce n'est pas ça, au reste, qui ressuscitera le Vieux. Ils n'imaginent pas qu'ils touchent peut-être la Divi-
iiité même, par cette forme fermée et déjà mystérieuse.
— Les reliques... nous ne verrons pas les reliques I
Le prêtre, devant eux, va vite. On tourne autour du Munster. Les chevaux reniflent au passage, ils sentent peut-être la mort ; les cavaliers se penchent pour regarder.
On passe devant les pèlerins qui payent leur entrée. Cette foule est déjà presque écoulée.
— Dépêchons, dit le prêtre, il faut que je sois à mon poste... oui, oui... vous verrez les Reliques cet après-midi... je vous ferai entrer par la sacristie... pressons.
Les porteurs, enfin rassurés, courent et ils deviennent sentimentaux.
— Ce pauvre vieux terrible... pas de veine I On dirait qu'ils ont l'impression de porter
un bloc de glace, le contact du Vieux les fait frissonner.
— Pas de veine I
EnGn, on est devant une porte de secours. Le prêtre, qui respire, pousse les porteurs, fait déposer le corps dans une petite pièce sombre où sont les tableaux qui doivent être restaurés. Ce soir, après la cérémonie, on avisera...
Cela lit un beau fait-divers pour les journaux libéraux. Pensez donc ! Dieu n'avait pas reconnu les siens, il avait permis que le plus édifiant des humbles venus à lui mourût le
jour du pèlerinage national. On interrogea les compagnons. Leurs pauvres confidences, coulées en de belles phrases, devinrent des interviews présentables, infiniment.
Par hasard, Otto le riche, qui a des idées avancées, lut la feuille et informa le Village. Ce fut une bien triste nouvelle, certes, mais, n'est-ce pas ? il ne serait pas bon qu'une âme courût par le Monde. Il valait mieux savoir que tout était fini. Mais personne ne proposa une quête pour ramener le corps. On avait payé pour l'âme. Karl avait son compte, car Dieu est loyal et juste.
— Voilà, conclut le balafré, c'est toute l'histoire.
— Mais le Grand Crucifix ?
— Je ne sais qui en eut l'idée... c'était un saint, Karl, disent aujourd'hui les quelques vieilles dévotes qui l'ont connu... mais les nouveaux du Village honorent peut-être sa mémoire parce qu'un calvaire rustique fait toujours bien pour les touristes, et il vient bien des touristes maintenant dans les Vallées de la Forêt-Noire I
— Comme c'est beau 1 murmure Lucile.
Elle a relevé la tête et elle s'aperçoit que la
salle à manger est à présent presque pleine. Ils ne voyaient pas les choses, enfoncés dans ce petit drame, mais les pensionnaires du Kur-
haus regardent sans discrétion ce couple nouveau venu qui chuchote rêveusement.
Des vieilles femmes, des enfants pâlots de la Ville, quelques jeunes filles prétentieuses qui serrent frileusement sur leur corps anémié et ignorant le sport, des écharpes de laine. La cloche du dîner sonna quand tout le monde fut là, peut-être pour avertir le Schwarzwald que les hommes prenaient leur nourriture.
Et les tables de régime commencèrent d'être d'abord servies par des bonnes familières et pas très propres.
Dehors, la tempête n'avait pas abouti ; le lac sanglotait encore, mais on n'entendait plus la pluie. Et la Forêt chantait en mineur.
— Le vent d'automne n'a pas eu raison de la Forêt, pensait Lucile.
... Les jeunes gens s'embarquèrent bientôt. Les phares allumés jetaient des paquets de feu sur les ténèbres. On démarra...
Alors commença la course en quatrième vitesse. On montait, on dégringolait sur cette route découpée à mesure par les projections rousses, comme si la lumière eût creusé les sillons d'ombre, mis à découvert de la terre éclatante, un sous-sol enchanté où les éternels nains germaniques forgeaient les métaux vivants.
Du noir, du noir toujours autour de la voi-
O.'jlx LUGILE DANS LA FORET
ture, du noir battu par le vent capricieux. Des paquets de ténèbres qui semblaient aux prises avec le mystère...
Lucile, un peu renversée, la tête en arrière, jouit plus charnellement et nerveusement encore de ces activités. Le parfum délirant de l'automne monte fortement à présent sur le Schwarzwald mouillé. Il semble desceller des forces sensuelles. Et toute la chair de Lucile en est vibrante de réflexes parallèles. Elle est touchée ce soir par la sensualité oubliée, elle est la femme du calvaire, que toute sa jeunesse, son sang vigoureux incitent au bonheur de la chair.
Ce réveil final l'emporte encore pâmée, inconsciente et fermée à son âme qui, depuis des jours et des jours, paraissait avoir gagné sur son corps, en restreignant sa vie...
Elle dit simplement : u Je suis heureuse... »
Une fois l'étudiant lui parle : « Ce doit être par ici le village de Karl I »
Il montre de la nuit. Mais elle n'a pas entendu, entièrement acquise aux caresses des parfums, aux invisibles nécessités sensuelles que l'automne a déliées...
^P^ JPP^ Wlf^ ^f^
Une heure du matin. Le voyage dans la nuit est terminé.
Le balafré, qui est monté à la villa, vient de repartir. Lucile demeure debout au milieu du salon, encore tout étourdie.
Tandis qu'ils tâtonnaient dans le jardin pour trouver l'escalier de la terrasse, leurs corps se sentirent si rapprochés que, sans effort, leurs mains se sont liées, leurs lèvres se sont unies.
Elle ne sait plus comment cela s'est fait. Grisés, ils demeurèrent là sur les marches, lui, la pressant comme une proie, elle, consentante par toute sa chair. L'obscurité cependant s'interposait entre eux ; ils ne voyaient pas leurs corps confondus, leurs deux jeunesses fraternisées divinement. — invinciblement, à l'insu d'eux-mêmes, peut-être...
La première, elle s'était dégagée, avait recouvré la raison. Elle dit tout bas : « Partez... partez... » Et plus bas encore dans les dernières rafales, il avait répondu :
— Lucile, n'est-ce pas, vous m'aimerez... vous m'aimerez, n'est-ce pas P
— Oh I ce soir, partez I
Elle ne savait plus quelle intonation elle avait mise dans cet appel à sa loyauté, ni quel sentiment l'avait dictée.
— Ce soir, partez...
Maintenant, elle entend décroître au loin le bruit du moteur de l'auto, devenu plus mince que le tic-tac de son bracelet-montre.
Puis plus rien, dans une phase subite de repos qui immobilisait enfin la Forêt.
Elle voudrait à présent retrouver son équilibre, sa raison. Elle est impuissante.
— Je n'ai pas peur, pourtant... je ne crains rien.
En cette minute où elle invoque sa raison, sa pudeur empirique de femme la guide. Elle a la volonté de l'écouter, mais elle demeure impuissante devant cette convoitise subite de la chair qui veut la chair ; elle n'en saurait saisir encore le sens magnifique.
Elle gémit.
— Katherine n'est pas plus désarmée !
Et d'autres paroles de la petite lui reviennent machinalement aux lèvres : « Suis-je donc si faible au baiser, Frau Lucile ? »
Alors tout son orgueil la redresse : a Mais qu 'est-il arrivé ? »
Quelle est donc cette Lucile oubliée, quelle
est donc celle parmi ses mortes qui l'a laissée là courbée, plus faible qu'une iiile, sous les lèvres de cet homme qu'elle n'aime pas ?
Les ténèbres qui l'ont surprise, bestiale, lui sont nécessaires, pudiquement refermées sur elle.
— Non, je ne veux pas de lumière... mais qu'est-il arrivé ?
Elle s'est mise à marcher doucement, à tâtons, cherchant avec précaution le canapé dans la nuit. Elle y tombe, fiévreuse, épuisée... Gomment pourrait-elle abstraire des idées après cette intense minute de désir, plus furieuse et rapide qu'une étincelle ? Elle sent encore dans toutes les courbes de son corps le corps étranger.
De quel arrachement subit sa jeunesse avaitelle souffert ?
Si cet homme était là, aurait-elle encore la force de le repousser ?
— Mais je ne l'aime pas... mais je ne l'aime pas !
Elle pense tout haut comme dans un délire.
C'est peut-être cette nuit qui bouche ses yeux, qui presse ses lèvres, qui la vole tout entière à elle-même, qui est responsable de tout ?
Des larmes, qui ne sont pas des gouttes d'amertume, qui crèvent d'on ne sait quel sentiment déchargé tout d'un coup, coulent sur son
visage. Elle pleure pour de l'inexprimable, elle ne cherche plus à expliquer; elle pleure... Alors il arrive ce moment exquis : à sentir les perles mouvantes et tièdes descendre sur les perles de son collier, elle s'intéresse à celui-ci. Prodigieux retour de l'âme féminine. C'est une diversion inattendue, un moment de calme enfantin sur les variations rapides de sa sensibilité, ces alternances de fièvre et de pudeur. Ce petit collier de ville, elle le remet depuis quelques jours, il fut un gage d'amour, mais quelles propriétés pouvait-il avoir ici ?
Comme la postière au chapelet, les doigts sur chaque perle du rang, elle lui voue une litanie de pensées fuyantes et inquiètes. Elle n'imagine pas que les couches concentriques des petits corps tièdes enclosent une vie semblable à la sienne, rude et vivace, et qui répond peut-être à son inquiétude.
Elle a, dans ce moment de jeu, oublié les présences, oublié l'invisible qui la guidée derrière les apparences et les mensonges, elle est là, femelle de la horde primitive...
Dans la nuit, animale, elle joue avec ses perles, la solitude n'est pas pour une enfant, elle joue, elle joue, et elle pleure...
Puis, soudain, elle laisse retomber le collier contre son cou. Le balafré lui a appris l'autre jour que Diderot, « cet écrivain à tête aile-
ff
mande », s'était amusé à faire parler les bijoux et que ceux-ci lui en avaient conté de belles sur leurs propriétaires. Derrière l'humour, il y avait la tristesse de cette idée.
— Va-t-il parler, ce collier, et répéter les confidences que les femmes qui l'ont possédé avant elle — ah I si peu 1 — ont déposées en lui ?
Les perles qui passent des cous des mortes aux cous des vivantes, glissantes, éternelles, vont-elles parler ? Quels tristes propos vontelles tenir ?
Elle s'entête dans cette interrogation insensée... Ses nerfs souffrent douloureusement, ses nerfs enfin réveillés avec son corps. On dirait qu'ils sont montés sur sa chair, tissant sur elle une résille de flammes. Elle voudrait pouvoir sangloter. Nulle diversion n'est donc possible ?
Les doigts griffés aux perles, la tête en avant dans l'obscurité, elle s'entête toujours, puérile et pourtant tragique.
— Vont-elles parler, vont-elles parler ?... vont-elles la renseigner ? Vont-elles, elles 5 qui les mortes inconnues se sont confiées, vontelles lui dire pourquoi elle se tord, animale, pourquoi cette veillée nouvelle ?
— Et pourtant, je ne l'aime pas...
Est-ce ceci qu'elle attendait, cet après-midi, en partant pour la Vallée d'Enfer, soumise
28o LUCILE DANS LA FORET
dans son fatalisme volontaire aux circonstances, attendant d'elles — du moins en apparence — la guérison d'avoir trop pensé ?
Elle refait en elle-même l'histoire du vieux Karl. Voici son départ, voici sa route inconsciente, voici sa mort, voici le Crucifix ailé d'anges naïfs et où se balance pour toujours, jnêlé aux parfums des sapins, le témoignage de sa vie...
Oh I la mort du vieux Karl, sa mort dans la Foule immense, impuissante!... Les multitudes qui ont laissé dégriffer cet être de son bloc serré. Ces deux cent mille êtres communiant dans un même désir, exhalant une force unique de pensée, et pourtant à la merci des forces obscures et à la merci de leurs petits calculs dérisoires, plus atroces peut-être, puisqu'ils leur volent la vie véridique ! Tous esseulés malgré qu'ils se serrassent les coudes, paraissant consolider, au moins une heure, leurs éparses faiblesses individuelles. Seuls, seuls, seuls...
C'est la leçon qu'elle tire de cette histoire.
Seuls tous, comme elle est seule, s'ignorant elle-même, incapable d'aller jusqu'au bout d'elle-même, perdue dans les mécanismes doubles et parallèles de son être, comme ses perles sont murées, impuissantes, elles aussi, à se réaliser...
Epouvantée, elle baisse la tête, comme pour
voir son corps. Subitement, il lui semble si éloigné, lui aussi, lui qui vient de la livrer au baiser du premier mâle qui s'est présenté.
— Je vis dans mon corps comme une étrangère... je suis à sa merci... je ne saurai jamais ce que mes organes accomplissent en dehors de moi... je suis à leur merci.
Elle rejette sa tête en arrière, avec effroi.
— Mon corps me fera mourir malgré moi... c'est lui qui me livrera... je suis seule dans mon corps même... seule... seule...
Elle se lève, elle trouve la lampe, elle allume. Elle veut échapper à l'obsession mauvaise.
La glace la réfléchit tenant la lampe que sa main tremblante agite convulsivement. Elle est comme une morte dans ses écharpes d'auto, froissées. Non, on dirait plutôt une vieille, la nécessaire Lucile de plus tard, celle que son corps aura livrée aux appétits de tout ce qui nous suit et veut vivre à notre place...
Toute la vie de son être paraît être affluée à ses yeux. Ses pupilles sont chargées d électricité.
— Seule... seule I
Elle veut appeler Katherine, mais elle se retient. Elle emploie son mot ordinaire : la pauvre expression qu'on nous apprend pour nous ramener au troupeau aveugle :
— Je suis folle... voyons... je suis folle ! Puis :
Qu'ai-je donc ce soir ? se dit-elle tout haut, ma pensée délivrée ne va-t-elle pas apaiser ma chair ?
Gomme la petite s'étonnerait de la surprendre ainsi bouleversante et grotesque 1 Elle monte à sa chambre.
— Je veux dormir... il faut dormir.
Elle dit cela, dans la situation nouvelle, comme elle disait ici même : « Je ne veux plus penser... il ne faut plus penser I »
Elle s'est jetée sur le lit, enfonçant sa tête dans l'oreiller.
— 11 faut que je dorme...
Mais son trouble persiste.
— Mon Dieu, comme j'ai peur subitement I Sans hésiter, elle a avancé la main ; elle
sonne Katherine.
— Comme nous voilà de nouveau près l'une de l'autre !... toutes deux vaincues par Vénus, cette fois... je ne veux plus être seule I
Mais personne ne répond.
— Elle n'entend pas... elle dort... il n'est pas possible qu'elle se refuse à venir.
Alors, elle reprend la lampe, elle gagne la chambre de Katherine.
La porte est entr'ouverte, les vêtements habituels de la petite gisent sur le lit avec le tablier.
— Ah I partie encore I... dans quelle auberge de Fribourg est-elle à présent I
Ainsi sa solitude est plus grande encore, puisque Gornélia, à qui elle a donné congé pour ce soir, est allée coucher chez elle.
Lucile grelotte de solitude.
— Pourquoi l'ai-je laissée partir !
Tous s'aiment dans le dérèglement recouvert d'ombre, tous trompent leur solitude. Elle ne dit plus : « La nuit est un champ de bataille, » mais : « La nuit est un chantier d'amour et je suis seule I »
— Oh I avoir un visage... le visage d'une bête même... un chien... avoir un regard qui s'intéresse à moi dans la nuit, les yeux d'une chouette quelconque qui garderait ses petits aux bords de ma fenêtre I
Elle se répète à voix haute :
— C'est de moi-même que j'ai peur... oui, c'est de moi-même I
Retournée dans la chambre, elle a ouvert la fenêtre... La forêt entre avec son parfum, ses cris, son chant immense... Comme jadis, elle s'accoude...
La tempête a cessé, il n'y a que le vent plaintif sur les branches. Elle claque des dents ; mais sa voix monte tout à coup, sûre et lente :
— Forêt... Forêt... apaise-moi... Puits de fraîcheur... Forêt, royaume noir de la Vérité 1
C'est un bruit très doux mêlé au vent, quelque chose de musical ; sa voix, qu'elle n'a pas commandée, a trouvé des notes pures, si pures,
aériennes... Un passant croirait peut-être avoir entendu le chant des fées du Schwarzwald... Et Lucile écoute, elle attend la réponse. Les présences sont là, elle les sent confusément vivre, monter à son appel. Elles sont les moissons invisibles de sa pensée, l'esprit rayonnant qui faufile le monde des apparences, le maintient pantelant et sensible malgré les défections continuelles.
Elle murmure tout bas : « Foret... Forêt... ma sœur... » Prière qui la fait communier, humiliée mais consciente, aux choses. Déjà elle a moins peur. Alors elle redescend.
Dans la cuisine, elle prend une lanterne, elle sort... Les apparences répondent, l'invisible l'appelle... Elle va dans la nuit, hésitante, comme est partie la visiteuse du soir. Des sanglots montent devant elle, sources déchirantes de musique ; quelques arbustes du jardin que l'automne dépouille empruntent une suprême âme douloureuse, mais vive, à la brise qui s'en va...
Elle quitte le jardin, gagne la route. Elle passe devant la poste. Les glycines à demi mortes tremblent doucement et chantent aussi. Elles chantent l'Hymne fermé de la mort, mais cette maison a donné son mystère ; voici les autres demeures, toutes de cristal aussi pour Lucile...
Un chien s'est mis à aboyer, puis un autre
lui répond, puis dix autres, tous les chiens cachés et enfermés se sont mis à aboyer.
Elle défaut malgré elle de crainte impulsive, irraisonnée. Si des gens allaient venir, sortir de tous ces blocs noirs, les commères en longues chemises de nuit, ronde de fantômes caricaturaux et ricaneurs autour d'elle...
Les chiens hurlent à perdre le souffle, à présent, les chiens qu'elle ne voit pas.
A son passage, toujours de nouveaux aboiements montent, ils grossissent, énormes, formidables...
Elle se met à courir comme une enfant et les voix suivent. Sa lanterne bat dans le vide, strie l'ombre follement. On dirait qu'une foule muette et serrée, poursuivie par les chiens, fuit avec elle. Elle s'affole...
Elle pense à retourner à la villa, mais elle n'ose repasser devant les gardiens féroces du Village. Le Village, il la chasse hors de son espace, la pousse dans le Schwarzwald. Il lui sembla un moment que les lumières s'allumaient çà et là dans les jardins. Elle s'arrêta pour contrôler, mais elle ne sut si c'étaient ses yeux ou la réalité. Elle court de nouveau...
Mais bientôt elle a comme une faiblesse, elle s'adosse à une barrière, les bras ballants, la lanterne à ses pieds...
— Je devrais retourner... je n'en puis plus...
Elle n'en a pourtant pas le courage. Son corps et son cerveau sont épuisés.
Elle n'a plus conscience du motif de sa course dans la nuit. Elle n'en peut plus...
Les chiens, un à un, se taisent.
De nouveau le silence autour d'elle. Alors, comme elle va continuer sa route, elle sent un contact tiède sur sa main, inerte. Peureusement elle la retire. Est-elle, comme tout à l'heure, le jouet des phénomènes de sa chair ?
Elle braque sa lanterne sur l'enclos. Un chien est là qui passe le bout de son museau. Ses bons yeux éclaboussés de lumière cillent avec crainte.
— Oh ! Monsieur Fritz 1
Elle l'a reconnu de suite, Monsieur Fritz I Emue, elle se baisse sur la tête. Elle a envie de pleurer, comme ça, bêtement, de joie.
— Mon bon Monsieur Fritz... Fritz...
Elle le caresse, la main oblique, serrée par les lames de la barrière.
Elle lui parle à mi-voix.
— Mon pauvre Fritz, tu n'as pas le droit de dormir... tu gardes tes maîtres... moi aussi je veille, tu vois, je veille... je me veille moimême...
Ils peuvent venir à présent, les autres chiens du village, guidant les fantômes ricaneurs et caricaturaux ! Elle ne craint plus rien, elle a repris son assurance.
— Monsieur Fritz...
Elle plonge ses yeux dans les yeux du chien. Quelle vie interroge là, montée dans ces pupilles de bête, larges et mélancoliques ? Et quelles questions ?...
Le trouble physique a quitté sa chair. Toute sa lassitude aussi. Elle se sent neuve et vigoureuse, jeunesse de son être prolongée, accrue dans les choses fraîches et volontaires.
Elle sent les sèves qui émanent plus fortes dans une lumière qui monte, imperceptiblement, vapeur grise sur la nuit. Le bon parfum des gésines, des échanges et de la mort dolente, dans l'air de la saison déchirante, la grise de sa santé, — car il est sain encore dans la mort si simple, si naturelle.
Tout à l'heure, la nuit était lâche et passionnée sous ses sens réveillés ; à présent, c'est l'équilibre mouvant du Monde, l'échelle redressée des choses sur le grand ciel...
— Monsieur Fritz...
Elle sent qu'elle doit épuiser la nuit, aller plus loin, prolonger sa promenade, se pencher pathétiquement, une suprême fois, sur les ferments secrets et les souffles de vie. Elle quitte la barrière.
— Adieu, Monsieur Fritz... adieu...
Elle a le pressentiment vague que c'est bien un adieu qu'ils se font, qu'ils ne se verront plus. Le chien la suit quelque temps, derrière
288 LUGILE DANS LA FOBêx
la barrière, puis l'enclos s'arrête, la propriété de son maître ne va pas plus loin. Alors il aboie en sourdine, voulant la retenir, averti peut-être, par ses instincts intacts, qu'ils ne se verront plus...
— Adieu, Monsieur Fritz... adieu, adieu I
Il lève vers elle ses yeux de bête, si tristes, plus tristes encore...
Mais qu'importe ? elle monte toujours, elle monte sans arrêt, rapide, mais volontaire, aussi volontaire qu'elle a été lâche, à son arrivée ici, talonnée par les sorcières descendant devant elles, éperdue, vers l'ombre.
— Je ne sais... mais on dirait que mon être dit adieu à toutes ces choses...
La halo de la lanterne danse comme une tache de soleil dans les sous-bois. Elle le suit légère, presque joyeuse, elle va à un but...
Elle a failli tomber, la cheville heurtée contre une pierre, mais elle continue sa grimpée plus rude. Son être lénifié s'amuse des difficultés, elle s'agrippe aux troncs des vieux sapins, car la sente est glissante sous les aiguilles tombées par milliers, et la terre est détrempée. Elle fredonne, une minute, l'air qu'elles avaient chanté avec Katherine, si peureuses entre les arbres...
Elle ne voit que la base des sapins encore prise dans le halo et la mystérieuse petite lumière grise, ces masses rugueuses sont les
assises puissantes du Schwarzwald, de la grande voûte funèbre...
Bientôt elle arrive sur le chantier, elle aboutit devant la cabane.
Subitement elle se souvient.
— Mais Karl doit dormir là... il garde le chantier, m'expliquait Katherine l'autre jour...
Le fin profil du forestier, sa nuque étonnante au bout du cou élégant se dessinent sur les branchages. Elle se le représente dormant sur le lit pliant, Dieu adolescent dont le souflle n'a pas encore été touché par la mort profonde du corps, — ce parfum de la décomposition qui est dans la bouche des hommes comme l'ironie vaine est dans leur cœur, — chair comme une fleur encore, cœur comme l'eau courante, regards pleins des sous-bois, comme le lac de Titisée..
Karl du printemps et le deuxième Karl, celui de l'autre versant...
Pour eux se balance sur la Croix de Titisée la pierre de l'autel d'un dieu inconnu à eux, mais qui est Dieu pour d'autres aussi libres, pour eux se balance un peu de sa vie à elle, des charpies saignantes, dans le vent amer, et le vol des corbeaux...
Elle a gagné la Fontaine, le banc circulaire. La voilà seule de nouveau avec Pan. Et elle n'a plus peur, elle est heureuse...
Le jet d'eau brille dans la lueur universelle plus distincte. Les sources gazouillent...
— Comme il y a longtemps que nous avons causé, sources lointaines 1...
Elle a posé ses lèvres sur les lèvres de Pan. L'eau arrive glacée. Mais quel baiser, celui-ci I
— Eau fraîche comme le cœur de Karl...
Le goût de l'eau lui apporte maintenant le goût des feuilles mortes, un goût rouillé, si l'on peut dire, un goût doré.
Le premier geste de Lucile, dès qu'elle a bu, est d'éteindre la lanterne qui va être inutile bientôt.
Elle veut se sentir enveloppée de la vapeur neutre. Elle a la certitude désormais qu'elle ne verra plus le Schwarzwald. Le but encore indistinct de sa course, elle le comprend maintenant, elle doit dire adieu à tout, ici... Sa volonté est d'attendre le jour ainsi, l'aurore identique dans son ardeur au premier crépuscule qui l'a trouvée prête aux réalités, elle l'attendra pour lui restituer mentalement cette goutte de feu divin qui s'est transmuée en elle en esprit flambant...
— Mais mon être n'a plus à se restituer aux choses...
— Ma force annule la force extérieure, nous sommes à égalité... Dieu est mort, puisque je vis...
Elle attend la Lumière, pieusement...
Et lente, lente, celle-ci monte, l'enloure, dresse autour d'elle des faisceaux tremblants, et elle en jouit heureuse, réchauffée, illuminée...
Maintenant, elle sait que c'est elle qui a voulu le baiser sur les marches, qui s'est jetée dans les bras du jeune homme. Lui, devenu comme elle, et par la grandeur de son geste, l'éternelle jeunesse et l'amour des corps. Elle ne hait plus cette chair, compagne impérieuse de nouveau. Sa chair, comme sa pensée, a enfin conclu le pacte avec la Vie : Elles la font participer à tout, ses forces parallèlement réalisées, après le doute, le mensonge, la douleur médiocre... La dernière épreuve : le Baiser, la parachève.
— Mon corps s'est réveillé...
Il n'aurait pas été bon que son pouvoir fût seul un pouvoir d'abstraction. Elle ne 1 ignore plus...
Elle emploie des mots simples, bien simples, pour le répéter. Sa victoire n'a que l'orgueil des humiliations et de sa gratitude à Dieu.
— C'est fini... je le comprends... il n'y a plus d'épreuves.
Le cycle s'est achevé. Dieu l'habite, elle est au cœur des réalités, définitivement.
— Mes mortes, mes mortes, vous allez vivre en moi qui vous prolonge... vous allez vivre... c'est l'état de Renaissance, comme disait le
livre des prêtres... l'état de renaissance promis à tous les morts... mes mortes, nous voilà dressées vivantes... »
Elle l'aime, ce corps qui la fera participer aux fêtes inférieures, elle l'aime autant qu'elle Ta maudit de lui avoir rendu la Sensualité. Il la veut, la sensualité, comme l'eau veut les images, le ciel tous les battements d'ailes, la terre les rayons mêlés d'ombres reposantes... Et toutes les fêtes supérieures sont promises aussi...
Vivre, voilà, elle allait vivre. L'action allait la prendre, armée contre les aléas du quottdien ; elle ne sortira pas de sa retraite, craintive, cherchant l'oubli dans la discipline artificielle de la Visiteuse du matin ou la volupté dans les larmes, comme l'autre béguine. La discipline, elle l'avait trouvée dans le Schwarzwald, dans Dieu, le Dieu vivant du Munster de Fribourg 011 des vasques pleines d'odeurs paniques entourent l'autel et les encens étouffants autour des chastes officiants.
— Dieu m'habite... je vais vivre Dieu... Son exaltation tombe, tout s'aplanit en elle,
se simplifie en une joie sereine, si douce.
— Dieu m'habite...
Elle sera toujours ainsi désormais, elle le sent bien.
Les réactions seront les ombres reposantes des ardents rayons de son cœur.
La mort, plus tard, la trouvera prête, consentante aux destinées promises, à Dieu ressuscité sur sa tombe. Un jour, sur la plage de Juan-les-Pins, à Antibes, elle avait soupiré mélancoliquement parce que son nom, écrit par l'aimé sur le sable fin, avait été emporté par un vent plus fort monté sur la grande mare Méditerranéenne, étale, sereine...
— La mort nous efface ainsi, avait-elle pensé. Mais, comme elle se croyait heureuse à cette époque, elle avait refoulé cette pensée, comme elle refoulait tout ce qui montait d'elle. Mais non, la mort n'effacerait pas son être, elle l'emporterait simplement dans les forces actives de l'invisible, remué avec tout ce qui s'est exhalé, mêlé aux lumières des matins et des soirs, aux lumières vacillantes des âmes qui veulent la perfection, aux gouttes qui se vaporisent en germes essentiels et fécondés..
— Revivre... revenir au monde avec des vérités propres péniblement acquises, ne devoir Dieu qu'à soi-même. Dieu, l'être un et divisible comme la lumière et l'âme qui lui offre son Temple frissonnant.
Lentement elle remercie les choses, les grands sapins, en pleine aurore, le rythme unique de la Forêt, les sources courant vers la Ville Rose...
— Merci, mon Dieu, d'avoir ouvert les voies devant moi...
Les coqs chantent au loin ; il monte des bruits de Gunterstal; elle entend, sur les sentes, les forestiers qui montent ; Karl remue dans la cabane. L'angélus a tinté depuis longtemps, mais elle n'a pas entendu les cloches du village. La lumière était si forte, la lumière chantait si fort...
Elle va redescendre, elle ne veut pas qu'un peu de curiosité, que la peine de Karl aussi, vienne toucher la qualité si précieuse de la première émotion de son durable réveil.
Dans le grand jour à présent, plein de foyers fulgurants, elle refait la route de la nuit, ses écharpes pailletées de gouttes de rosée, dardant autour mille ciels reflétés aux nuées d'or...
Vers midi, Katherine s'était décidée à monter une dépêche qu'on avait apportée le matin.
Tandis que Lucile ouvre ce nouveau télégramme qu'elle imagine venir de l'étudiant, la petite est redescendue chercher le déjeuner.
Et Lucile, seule, sourit au jour. Elle a si bien dormi, une seule période de calme depuis l'aube, un bain d'on ne sait quels bienheureux éléments fluides et non pas de ces demi-veillées agitées d'hier, de ces rêves exténuants qui ne sont que de la réalité mal vécue et qui prend sa revanche.
— Comme je suis calme de si bien me posséder I...
Elle a déchiré le petit bleu, elle lit...
Dès les premiers mots elle s'arrête, sans surprise joyeuse, mais pleinement sereine que la fin admise de sa retraite, la vérification, qui ne saurait plus l'émouvoir, de ses vérités profondes, lui vienne enfin de l'extérieur.
— Je savais bien que cela aussi viendrait à son heure.
Ce télégramme qui est le télégramme du
grand ami, le philosophe professionnel, ce télégramme qui est la réponse, la réponse depuis des jours escomptée, il arrive en effet à son heure, puisqu'il la .touche non pas à un de ces moments de progrès où sa volonté aspirait encore, mais bien au point où le temps pur de son réveil doit s'écouler dans les réalités extérieures.
— Comme il est beau, pourtant, que cette réponse arrive au moment où tout le réel va être épuisé !
Elle relit le télégramme :
Ma pauvre enfant, Je trouve à Vinstant seulement votre lettre. J'étais parti comme vous, mais bien plus fou et en veine de sentimentalité. Je savais que j'allais souffrir un peu et sans Vespoir d'un bénéfice... C'est la dernière expérience d'un célibataire qui en possède déjà pas mal 1 Excusez le décousu de ce mot, j'écris au milieu des malles. Mais votre cas est autrement urgent. Dois-je repartir de suite, cette fois pour Gunterstal ? En relisant votre lettre et en revoyant la date, je pense que peut-être à l'heure actuelle vous êtes sauvée, que la crise s'est terminée moralement. La nécessité vous a permis probablement d'aller jusqu'au bout ; au point où vous en étiez, la volonté n'aspire plus qu'à retrouver les trésors profonds, et cela dépasse singulièrement l'expérience du simple raisonnement. Dois-je aller vous retrou-
ver, n'êtes-vous pas plus riche que moimême ?
— Oui, je suis riche 1
Le buste droit sur les oreillers, dans les rayons de soleil, son état de divine conscience la rend identique à tout ce qui l'épouvantait au delà des apparences, dans cet invisible que ne délimite nulle frontière, primitif et infini comme tout ce qui est initial, essence, dieu, âme de tous les Schwarz\\^alds ouverts aux hommes...
La dure retraite est terminée. Elle peut partir... Katherine est remontée avec le long plateau de sapin où, sous la corbeille des rôties, le service et les marmelades de myrtilles, les napperons étendus souhaitent le bon réveil, par leurs soies rouges en signes symboliques ; Guten Morgen, guten Morgen.
— Ma petite Kat I
Mais Katherine, pâle et défaite, semble défaillante. Le plateau déposé, elle ne bouge plus. Elle tend un visage suppliant vers sa maîtresse, des yeux oii elle demande pardon et implore, tout en même temps.
— Kat... Kat I qu'est-il arrivé P
Alors, en sanglotant, la petite s'est jetée contre elle. Brisée de douleur, la tête sur les draps, elle bégaye convulsivement.
— Kat... mon Dieu... mon Dieu I...
Avec des mains pieuses, Lucile relève ce
pauvre visage d'enfant. Il est là devant elle, hostie de douleur.
— Ma pauvre petite... Alors, toi, toi, tu as été vaincue cette nuit P... ma pauvre petite !
Elle la console d'une voix presque basse, pour que la musique des mots endorme son cœur, comme les lieds qui furent ceux de Marguerite...
— Pauvre petite... Comment pouvais-tu comprendre, comment pouvait-on t'armer !... Superficiellement, tout s'oppose et s'entrechoque... Il faut renoncer, quand on n'a pas payé chèrement son droit à l'activité... ma pauvre petite 1
Lucile poursuit en elle ses pensées fuyantes. D'un ordre moins absolu, déjà reprises par l'action, loin des domaines conjecturaux où elle s'est vérifiée, et ces pensées pratiques lui dictent :
— Kal, il faut attendre... le cœur le plus simple doit revenir à sa pureté première, après sa courbe... Il y a tant d'éléments où l'artifice se mêle aux suggestions, aux expériences, tant de causes où il faut buter... Ce n'est pas toi qui peux fermer le cycle, petite Kat... Tu n'es pas prête... Il te faudra choisir un jour entre les béguines ennemies dans le vide de leur cellule de vierge et les commères sans harmonie... L'âme doit être grosse de sa vérité propre, Kat... Laisse dormir les forces sans
appui, nivèle tes rêves, tes espoirs ; l'âge viendra qui t'endormira davantage... mais tes enfants, peut-être, se lèveront alors pour te libérer... petite Kat I
C'est moins que des paroles, une sorte de poésie émanée d'elle, la fleur mystique des mortes à elle-même, et des morts qui lui ont transmis leurs sourdes rancunes, les appétits mal éteints, tant d'espoirs en Dieu mort pour eux I
Mais le chagrin de la petite est atroce.
Et elles sont là, comme au point de départ de leurs aventures, impuissantes à s'entr'aider. Elles ne pourront plus jamais communiquer ensemble. Quelle triste conscience de sa défaite cette enfant va-t-elle garder, en elle, étouffante P Lucile en est effrayée.
— Et nulle possibilité d'ouvrir une issue dans ce petit cœur... nul moyen de guider cette enfant, dans les ténèbres, d'extraire de sa douleur, comme j'ai pu le faire, son contenu qui est l'idéal même, la vérité que nous offre, mais si impuissant aussi pour notre entendement, le Schwarzw^ald , réservoir de la vie I
Doucement, Lucile approche le pauvre visage du sien ; comme une mère, elle pose ses lèvres sur le petit front meurtri.
Sous ce baiser, la petite s'est calmée un peu. Elle se redresse, elle s'éloigne.
3oO LUCILE DANS I. A FORET
— Reste là, Kat.
Mais Lucile sait bien que l'enfant veut s'échapper pour aller pleurer dans quelque coin solitaire, dans l'ombre de la Forêt.
— Mon Dieu, pourquoi ne pouvez-vous pas un miracle ? pourquoi ne permettez- vous pas que Katherine vous voie dans les nefs sensibles, les sources, la vie des arbres, les chants et les parfums P... mon Dieu, pourquoi cette enfant est-elle condamnée à la mort quand tout vit, se prolonge, suit volontairement ses fins éternelles ?
Mais Lucile songe, tandis que la porte s'est refermée sur Katherine, que cette nuit elle est demeurée, en bas, passive et chaude, comme devait l'être la petite dans quelque auberge du quartier de la Tour, à Fribourg. Cet éveil de la chair qui la parachevait triomphalement, comme il pouvait être dangereux ! Tout est mouvement, mais pourquoi les aveugles ontils mis tant d'écluses devant la Vie ? ne déborde-t-elle pas les hommes quand même, la Vie ?
— Comme nous nous réalisons avec peine I Jetant un peignoir sur elle, Lucile s'est levée.
Par les f>'nêtres ouvertes entre l'automne.
Elle regarde longuement tout le paysage, elle le regarde, elle le respire intensément. Sa décision est formelle. Elle va partir.
Les choses autour d'elle, elle les voit déjà
LUCILE DANS LA FORET 3oi
plus étrangères, dépouillées de ses contacts, dépouillées de toute la cristallisation d'ellemême, de ses pensées angoissées restituées aux puissances.
Ah I que d'échanges incessants, sembleraitil, entre elle et les choses ici ! Cette chambre 011 elle a gémi, qui est pleine de son agonie morale, pleine de ses soupirs de joie surhumaine, de sa naissance à la Vie...
Elle va et vient, les mains sur ces meubles qui serviront à d'autres, auront leurs empreintes, leurs aveux. Mais dans les couches de cette atmosphère où ils baignent silencieux, comme des tombes, elle n'a rien pris, elle a tout donné, les fleurs meurent dans la maison, les plantes s'enrichissent en forant les couches de terrain. Il ne faut pas pleurer la maison, la maison est indifférente, comme une condition sociale, et c'est du Schwarzwald qu'elle a arraché d'invisibles parts de vie, comme il garde, lui, un peu d'elle-même. La vie n'est pas un don ? Il n'y a pas de don désintéressé, il y a des échanges plus ou moins subtils, et, dans leur adieu, ils peuvent pleurer des suggestions parties, comme des enfants.
— Forêt... Forêt !
Elle la quitte, comme une compagne aimée et choisie.
— Forêt.,, comme nous sommes loin pourtant de la perfection... comme il y a encore
des choses qui ont été perdues .-ntre nous... et, derrière notre victoire strictement personnelle, quelle rigoureuse loi de succession nous cache encore tant d'actions d'un ordre plus mystérieux, plus loin de nous ?... Forêt, pourquoi ne peux-tu rien pour Katherine .'*
Elle veut relire une dernière fois les pauvres mots de l'ami. Elle les sait de mémoire, mais leurs dessins vacillants ne l'imagent-elle pas une dernière fois, tragique d'inconscience, semblable à la petite. Elle a pris ces molles feuilles de moire blanche, douces au toucher, comme une chair d'enfant.
Elle lit à voix haute :
— Videz pleinement les minutes, actualisez en quelque sorte votre vivre... Dans le silence et la paix de la Grande Forêt, la santé montera de vous-même comme un second sang... Rien ne vous éloignera d'une discipline qui doit être ferme et sans volupté, la volupté amène les larmes...
Lucile s'arrête, répète machinalement : « La volupté amène les larmes... ces larmes que répand Katherine dans l'ombre qui réagit, âprement... »
Mais les mots la reprennent.
— Dans la nuit, l'homme doit arracher la lumière qui est en lui pour en éclairer sa marche. Cela est si vrai que l'individu dont la sensibilité est intacte ne se réveille pas dans l'obs-
LUCILE DANS LA FORET 3o3
curité avec cette pensée étouffante qui serait normale pourtant : il faudra un jour que ces ténèbres deviennent définitives, bientôt il n'y aura plus de lumière... Conception des sens étroits, Lucile, plaintes des nécessités mécaniques qui n'ont rien à voir avec notre réalité même... De la triste compréhension unanime, on doit faire un grand entraînement à la Vie, une ardeur à tout prendre, à tout embrasser, il n'y a pas de conquêtes inutiles dans la Forêt... C'est dans le vide seul que peuvent s'élever les Giraldas de lumière, elles sont une volonté dès qu'elles ont quitté le réseau des conditions matérielles où tout se fait échec par l'extérieur... Souffrez d'abord dans le vide nouveau de votre vie pour souffrir intensément, unanimement... Alors vous vous élèverez, vous aurez quitté le domaine des aveugles et ses relations dispersantes, vous serez riche de ce que vous laissent les autres, orgueilleusement vous posséderez l'essence même du Monde et tout le réel sera à épuiser, devant votre fond d'infini, et la Mort peut venir, Lucile, vous aurez à rouler vers les activités assignées, un butin énorme... Dieu recevra la vie de vous...
Lucile cesse sa lecture. Ces pauvres mots étriqués, débordés de toutes parts, ils furent nécessaires pour la secourir, mais est-il des formules fixes de Bonheur ?
3o4 LUCILE DANS LA FORÊT
— Non, non, la vie ne peut être tracée, notre conscience seule l'endigue... il n'y a pas de formules toutes faites... la Vie brise les Moules, Dieu n'est pas l'image qu'on renferme dans sa gaine, comme l'icône... Dieu est vivant et il ne demande qu'à s'immoler sur l'autel saignant de notre douleur, Dieu meurt quand nous restons passifs, dans le troupeau, insensibles devant les appels, criant nos mensonges dans le silence du Schwarzwald pour que le silence se taise... Non, la vie ne peut être tracée... nous n'avons pas le droit de délimiter l'âme même d'un petit enfant... il a droit à Dieu, comme tous...
Elle ne veut pas garder ces pauvres formules, elle s'est mise à découper les feuilles de moire, petits coups de ciseaux mécaniques ; cela fait une charpie élégante entre ses doigts, un duvet qui pèse si peu... Sur le jardin, en frottant ses doigts, elle laisse pleuvoir les charpies. Elles tombent en tourbillonnant, plui' de blancs pétales, succession de blancheurs toujours plus étroites, î)Uis pâles...
— Mes formules, mes petites formules de vie...
Blancheurs toujours tombantes, plus minces à mesure, plus pâles, voilées d'air bleu, presque aléatoire bientôt comme le Passé en elle...
LUCILE DANS LA FORET 3o5
— Pourquoi pleures-tu comme ça P... garde tes larmes, garde-les, il y a des occasions meilleures... Quand on est vieux et qu'on n'a plus de larmes, on est bête et ennuyé comme une petite fille qui a perdu son jeu de grâces I
Bourrue, Cornélia rangeait dans sa cuisine. Elles viennent d'être averties par Lucile de préparer les bagages, de tout régler, de tout mettre en ordre. Première explication vraiment pratique entre elles, car il y a tout un chapitre sur le départ, dans le lexique. Katherine est incapable d'aider la cuisinière. Tout croule subitement autour d'elle, en elle.
— Frau Lucile la quitte, elle aussi... Frau Lucile s'en va I
La voici redevenue plus seule au monde qu'après la mort de sa mère. Autour d'elle, les départs sont comme de mauvaises fées...
Cette pensée martèle sa tête : « Elle aussi me quitte I »
Les rêves tombent morts à ses pieds, tués dans on ne sait quelle épouvantable guerre des circonstances. Fini, le bel avenir découpé dans du papier rose. La vie prend sa revanche... En images enfantines, sa douleur s'exprime, se déduit d'elle-même. Tout ce qui était ailé en elle, battant, se replie en lourdes ailes noires sur son cœur, comme si un grand corbeau
3o6 LUCILE DANS LA FORET
était venu prendre la place des oiseaux du rêve. . .
— Elle aussi, elle me quitte... Sainte Marie, ayez pitié de moi 1
Frau Lucile s'en va, elle aussi ; mais elle, qu'avait-elle promis ? Son départ est une conséquence naturelle, elle s'échappe de cette Villa pleine de malheur où elles ont tissé, envoûtées, des pensées étouffantes, mortelles, Lucile va vers la Vie...
Tout cet après-midi est pour la petite d'une réalité atroce, aux contours pourtant imprécis, tant la décision de Lucile a été subite.
D'ailleurs, un va-et-vient continuel dans la maison. Les hâtifs règlements de compte amènent les fournisseurs curieux et brutaux qui se penchent sur les malles, touchent à tout dès qu'on a le dos tourné. L'espèce de mysticisme qui parfumait l'atmosphère ici et la rendait semblable à celle des couvents oii l'on rêve beaucoup, est déchiré comme un voile. Le quotidien se montre à nouveau, le dur quotidien de Katherine, la vie où il n'y a pas de minutes pour son propre culte, ses autels do deuil et de joie.
Un jour, Cornélia n'a-t-elle pas été la voix du quotidien :
— Quand tu seras mariée à un bûcheron en bas, on te matera, va I... On t'en fichera, des airs penchés !... un mari qui cogne, oui, quand la soupe n'est pas prête... qui te ren-
J.UCILE DAiNS LA FORET 807
trera saoul le samedi... et des gosses à torcher I... des tas de gosses à torcher I
Katherine, amoureuse flétrie et abandonnée, Katherine passionnée malgré tout, veut que ce dernier jour soit l'office suprême de son rêve. Tout l'amour revit en elle, Imaginative, entêtée.
Elle atteint un sommet de calvaire, elle voudrait y mourir, déchargée d'un coup de tout ce qu'elle pressent de plus aigu, autour d'elle, désormais.
— Mourir, mon Dieu, comme les malfaiteurs qui vous entouraient sur leurs croix... Expier mon péché et qu'on m'emporte sous un drap noir comme les épouses... je suis si faible, mon Dieu... mon Dieu, je ne pourrai pas vivre sans rêves, mon Dieu, je ne pourrai pas oublier les baisers défendus...
Gornélia la secoue encore.
— Eh bien 1 eh bien I... vas-tu m'aider P Mais la petite se sent forte de son droit.
Aujourd'hui est l'office des morts...
Elle se penche sur les malles où sont allongées de nouveau les robes mystérieuses, qui n'ont jamais servi ici. Robes vides de leur corps, robes endormies, robes qui répètent le cortège voluptueux des choses, qui expriment les désirs projetés sur elles, qui disent la passion, la jeunesse, la Beauté de la Vie, l'harmonie déchirante qu'elles sollicitent et
3o8 LUCILE DANS LA FORET
créent sur leur passage, lorsqu'elles vont portées par le corps jeune et balancé de leur maîtresse...
— Oh I Cornélia... je n'en peux plus, Cornélia I
Cornélia seule qui pourrait comprendre plus tard sa mélancolie et qui ne comprend pas pourtant, déjà toute à l'avenir, ayant barré de sa vie ce séjour ici où elle n'a rien vu, rien deviné...
Katherine, étouffant de souffrance, se repenche sur les malles comme ceux qui ne peuvent se lasser de voir le mort qu'on va emporter. Elle les regarde, avide, comme des simulacres.
Robes comme les nappes d'autel qu'elle rangeait à la sacristie et qui, elles aussi, donnent la clef de mirages infinis, répandent autour d'elles des parfums de vie tendre, mystérieuse, voilée d'encens, bourdonnante de prières pures, enrichie d'âmes trop lourdes...
Robes comme les nappes d'autel... robes aussi comme les suaires qui vont porter les morts vers les félicités promises...
Mais, comme Lucile est partie pour dire adieu aux béguines grises et répondre à l'ami, Cornélia a ouvert la porte aux commères Et toutes elles reviennent pesantes, agressives, triomphales, pleines, comme des bêtes.
Autour de Katherine, c'est subitement un
LUCILB DANS LA FORET SOQ
cercle de sorcières bavardes, rieuses, rouges d'un appétit de plaisir.
Enfin, on va peut-être savoir...
Un gamin a été laissé sur la sente pour faire le guet. Si la dame revient, toutes s'échapperont sur la Forêt, à travers les vides des haies.
Mais tout de suite il y a une panique.
Le gamin est revenu, sur la pointe des pieds, retenant son souffle. Il voudrait bien voir, lui aussi, il s'est glissé jusqu'au salon...
Alors les femmes, furieuses d'avoir eu peur, le chassent.
— Retourne là-bas, hein, et tout de suite, dit celle qui doit être sa mère, et si tu reviens sans cause, tu auras affaire à moi I
Elles ont forcé Katherine à retirer une à une les robes couchées, elles regardent, ardentes.
La petite, toute pâle, paraît accomplir un sacrilège.
— Les robes, les robes du rêve...
Muette et méprisante, elle les tend un instant, puis doucement elle les recouche.
— Dormez... dormez, robes du rêve I Alors les commères parlent. La voilà donc
partie, cette femme étrange. Elle fuit comme elle est venue, mystérieusement. On ne saura jamais rien d'elle. Qui est-elle, quel était son mal ?
La sœur du Curé a parlé, dans le Village.
3lO LUCILE DANS LA FORÊT
Elle racontait que la Dame de la Villa allait mourir, et maintenant la voilà guérie, la dame, elle s'enfuit...
Tout cela est si peu naturel. Tout cela les dépasse. Elles n'imaginent pas que celle-ci fût leur sœur douloureuse et pitoyable, qui a voulu la Vie pour toutes...
Elles ne comprennent pas ; cette femme est passée, comme ces princesses des légendes du Rhin qui faufilent d'un peu d'idéal inquiétant leur existence précaire et mécanique.
Bientôt les commères s'en retournent, troupeau boiteux et lassé, rassasiées de mystère. Cornélia les accompagne un temps.
Katherine demeure avec les robes, dans la grande maison vide et désordonnée.
Irrésistiblement, elle s'est rebaissée sur les robes, elle sanglote de nouveau, sanglote à étouffer ; son cœur déborde. Les larmes tombent, en gouttes pressées, sur les robes endormies. Elle les brode de pierreries vives qui demeurent un moment bombées et intégrales, puis se dissolvent, mouillant les dentelles, les broderies, les tulles...
C'est un peu d'elle-même qui meurt là, comme ce matin tout le ciel tenait sur les gouttes de rosées, autour de Lucile heureuse...
Tout haut, Katherine, dans un cri, exalte son déchirement. Et ce cri qui délivre sa chair est presque compréhensif. Il n'est qu'un
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cri, hélas, celui qui perdit la Marguerite des lieds, petite fille pas prête pour Dieu.
— Moi aussi, je voudrais vivre... vivre, vous recevoir, mon Dieu I
Mais déjà Cornélia est revenue, elle rentre, ravie et importante.
— Comment 1 ces malles, ces malles ne sont pas encore finies ?... eh bien ! tu sais, vrai I tu sais... t'auras pas toujours une Cornélia... Allons, passe les tiges de fer qui ferment les paniers... Là, et les cadenas...
Les grandes malles d'osier sont fermées.
àààààààààà
Tout se précipite : ce sont les dernières heures.
Lucile a fait télégraphier au balafré : (( Demain il faudra monter à la Villa, si vous êtes toujours mon loyal ami. »
— Demain I
La Française n'a pas quitté la terrasse où les malles, les trousses, les nécessaires sont alignés. Au milieu d'elles, elle est là à voir une dernière fois toutes ces choses.
On eût dit que la Vallée coquette voulût se montrer à la Dame inconnue sous un dernier aspect de beauté. A la veille de la rentrée des classes, c'était une sorte de fête pour les Ecoles des tout petits à Fribourg.
Tous les gamins s'étaient réunis. Ils défilèrent en longue caravane militaire dans Gunterstal. Une, deux, une, deux, ils allaient au pas, comme les soldats, presque au Parademarsch, et les professeurs tenaient leurs badines comme des sabres. Mais ils chantaient tous et les voix graves dirigeaient tendrement les voix des enfants. Toujours des lieds popu-
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laires, des airs doux à rêver. Héritage ultime de la tendre et rêveuse Allemagne, l'Allemagne qu'elle avait seule connue, aux pieds du Schwarzwald de Mystère, près du Rhin où chantent les princesses submergées...
On devait chanter ainsi chez les anges du Vieux Maître de la Vie de Marie ? L'émouvant soprano de toutes ces petites gorges montait comme le chant d'argent des prairies fraîches, la voix même de l'herbe amoureuse et trop sensible, à la Forêt-Noire.
Le défilé paraissait interminable et toujours la psalmodie demeurait égale avec ses parties savamment soutenues.
Et puis l'arrière-garde des gosses passa et bientôt l'ensemble des voix ne devint plus qu'un tremblant et lointain son de cristal...
Katherine, qui était accourue, s'est mise à pleurer doucement, belle et presque transfigurée à cette minute, par sa sentimentalité mièvre et d'un autre âge aussi, les époques où les aïeux de Lucile sommeillaient...
Les échos prolongeaient encore les ondes, fraîches résonances qui ne voulaient pas mourir, tel le chant d'un oiseau qui n'abandonne pas ses droits pourtant, et qui ne se prend pas à la poésie de ses trilles.
Puis le chœur des sapins reprit la lourde mais grave chanson de ses branches, diluant le choc frêle des échos.
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— Oui, oui, songe Lucile, oui, Schwarzwald, étouffe les lieds traîtres aux pauvres petites Katherines... Chante, Schwarzwald, chante ton énergie, chante tes affirmations...
Mais la petite pleure doucement, doucement, adossée aux grandes malles...
Vers le soir, Lucile partit.
Le petit omnibus de la gare, qui l'emmène, repasse dans les rues roses de Fribourg, entre les torrents qui vont avec leur chanson d'argent, eux aussi.
Lucile et Katherine demeurent silencieuses. Le soleil couchant échauffe les vieilles façades peintes. Tout rit.
Les balafrés vont par bandes sur la chaussée. Le soleil fait couler leurs cicatrices et les blessures fraîches. Ils ont on ne sait quel prestige brutal, dans les buées fumantes. On dirait qu'ils reviennent du Combat, ivres encore de l'éternel triomphe d'Arminius. Ils sont beaux, vigoureusement, et leur chair est satisfaite parce qu'ils sortent seulement des champs de sport, du football, et des salles de duel...
On passe devant l'Hôtel de Ville avec ses bâtiments gothiques chargés de statues et de fresques, sa petite place étrange de passé. Des jeunes filles dansaient une ronde autour de la statue du Vieux Moine, posée sur sa vasque d'eau fraîche et renouvelée.
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Les petites s'amusaient follement autour du moine et l'eau jaillie dans la vasque tourne, folle, puis redescend sur les durs pavés, entre leurs pieds, grossissant les éternels ruisseaux de Fribourg.
Tout est gai à la veille de l'Hiver, l'hiver qui revient avec d'autres jeux, le ski, les traîneaux, tous les sports et les rêves devant les poêles de faïence...
On arrive à la gare. Lucile et Katherine s'étreignent silencieusement. Ne sont-elles pas comme des infirmes, dans toute cette entente joyeuse des êtres ? Ainsi, même à présent, au moment de se quitter pour toujours, elles qui ont fait le plus divin des accords, qui ont fraternisé, malgré tous les obstacles superficiels, elles qui ont atteint l'absolu de l'étreinte entre deux êtres, le plus petit mot d'affection leur fait défaut.
— Frau Lucile... Frau Lucile, murmure la petite, éperdue de douleur. Elle n'a plus de sanglots, elle est profondément abattue, son être à l'abandon, parmi toutes les fatalités qui la balancent, à demi morte...
Une seconde, Lucile, qui lutte pour ne pas succomber, elle aussi, la quitte. Elle est allée écrire un mot dans la salle d'attente.
Gomme elle a prévenu l'enfant d'un signe qui explique son absence, Katherine entend distinctement un voyageur remarquer :
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— Comme c'est triste... Quelle est la sourdemuotte de ces deux jeunes filles ?... Wie traurig... Welche ist die Taub stumme dieser zwei Madchen ?
Obligatoire réplique ironique de la vie. Réplique nécessaire aussi, puisque rien n'est hors de toutes les conditions.
Katherine, plus morne, regarde ce gros homme qui les plaignait et qui déjà est occupé autrement... Par les vitres, elle voit Lucile qui achève le mot qu'elle destine à l'étudiant.
Lucile écrit :
(( Mon x\mi. Vous me pardonnerez de partir ainsi. Mais quel pouvait être notre adieu ? Vous reconnaîtrez plus tard, beaucoup plus tard, que j'avais raison... Je suis libérée, je suis heureuse, je suis prête à la vie, et il me reste simplement à présent à payer ma dernière dette au sentiment on quittant Katherine. La minute sera pénible tout à l'heure ; nous avons été si près l'une de l'autre. Il faut protéger Katherine, car je vous ai menti : elle a succombé. Si vous gardez le souvenir supérieur de notre amitié, rendez-moi ce dernier service : protégez Katherine. Sauvez-la comme vous m'avez sauvée. Protéger Katherine, c'était le seul rôle commun qui nous était dévolu. Adieu, mon Ami... Vous créerez une famille un jour, bientôt ; peut-être vous souviendrez-
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VOUS de notre aventure ? Elle garde le prestige d'une amitié désintéressée et c'est ce qui peut être redoutable pour un jeune homme. Même dépourvue de coquetterie, la femme est toujours coquette. N'allez pas me grandir par le souvenir. Vous avez déjà donné trop d'importance à mon rôle, je ne suis qu'une femme. Alors, que votre cœur ne m'accueille plus et n'allez pas me préférer, serait-ce qu'une heure, à l'épouse que vous aurez choisie. J'ai été la passante dans votre Schwarzwald... Ne pleurez pas, vous êtes à l'âge où l'action est plus belle encore que le rêve... »
Et elle signe cette lettre au crayon, de ce simple prénom, ce prénom de Lucile qui l'a faite plus anonyme qu'une plante dans la Forêt.
Entre les feuillets, Lucile a glissé quelques billets de banque, une toute petite dot pour l'enfant.
Elle revient et tend l'enveloppe à Katherine.
— Ecoute-moi bien, Katherine ; c'est pour Monsieur Henri Schaeffer... tu as compris... Monsieur Schaeffer ?
Ce sont leurs premières paroles depuis Gunterstal.
Katherine prend la lettre, la glisse dans son corsage, mais ses grands yeux voluptueux, où monte une flamme tragique, supplient ; ils semblent dire par leur insistance désespérée :
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— Pourquoi ne l'aimez-vous pas ?... pourquoi ne m'aimez-vous pas ?... pourquoi partezvous ?... Etes-vous sûre qu'il n'y a pas la place du Bonheur dans la Vallée ?... Nous sommes pourtant pleins de bonne volonté... »
Le train arrive.
Lucile a choisi son compartiment, elle monte. Les facteurs, qui mettent les petits bagages dans les filets, un moment les séparent, puis de nouveau elles sont face à face, les yeux unis.
Lucile, que l'émotion étouffe, murmure .
— Kat... ma petite Kat... souviens-toi de nos veillées... Kat I
Dans les yeux de l'enfant il flotte, pour elle, les souvenirs déjà abolis, devenus de la vie profonde, en dehors du temps. Elle revoit, comme sur l'eau de la mare pleine de reflets transitoires, leur course hallucinée dans la Forêt... Il y a d'autres détails qui se précisent. Le visage de Karl arrive à son tour, si pur, si frais, et derrière lui se campe le Calvaire oii flotte la pierre des gitanes dans les anges balancés, et voici tout le Schwarzwald qui passe commo ces panoramas tournants des expositions, le Schwarzwald, devenu un lieu élu, un Temple de nuit où les âmes brillent plus intenses, lampes divines entre les nefs noires...
— Oh I Katherine...
Elle se cramponne à la brassière de la vitre, elle sent qu'elle va faiblir, descendre... Comme ce train tarde à partir !...
— Katherine! crie-t-elle plus fort, cherchant le sens de sa réelle émotion, ne voulant pas être dupe. Mais devant elle, le visage de Katherine décomposé est le double d'elle-même, image effective de son émotion aveugle.
Katherine a peut-être compris, elle tend les bras, déjà acquise à un vague espoir...
Mais le train s'ébranle, sa vitesse s'acquiert, il a tout son élan, Lucile s'est mise à la fenêtre.
— Kat... Kat...
En Lucile déjà la réaction est venue, elle s'est reprise énergiquement.
— Oui, c'était ma dernière dette au sentiment...
Elle sait que Katherine n'est pas morte pour elle. Elle n'a plus les découragements faciles de sa féminité, cet arrachement sans raison de quitter les ombres qui ne seront qu'en elle de la vie intacte et véridique, des présences autrement essentielles, comme le Schwarzwald désormais mêlé à sa chair, à son sang, emporté vivant, premier apport du butin qu'elle commence...
— Katherine n'est pas morte... j'emporte la vraie Katherine.
La transmutation des valeurs qui s'achève en elle l'emplit d'une lumière profonde, divine,
qui illumine les mouvements profonds de son être.
— Tout le réel va être à épuiser... Dieu m'habite... Dieu a bien voulu mourir en moi I
Sa plénitude est immense déjà. Le long miracle aboutit. Les choses autour d'elle en sont touchées, transformées, elle leur suppose des aptitudes inconnues jusqu'ici, elle est le Ressuscité symbolique de Christ qui trouvait la Vie renouvelée parce que son être épuré était devenu comme une amphore vierge où nul dépôt ne viendra souiller et brouiller l'eau vive...
Sur le quai, la petite est demeurée, les bras tendus. Elle regarde, elle n'a plus très bien le sens des réalités autour d'elle, elle souffre et rêve. Oui, c'est l'Office d'elle-même, aujourd'hui, l'office des morts...
Là-bas un visage, puis le vol d'un mouchoir trop petit, puis l'arrière du train qui semble avoir dévoré les premiers wagons, puis le rectangle du fourgon.
... Un petit point gris à présent... plus rien... la voie avec ses lames brutales d'acier qui rejette l'or du soir... le vide... le vide partout...
— Frau Lucile... Frau Lucile I
Elle est tombée sur un banc de la gare.
épuisée, les sens éteints. Elle a l'air d'une morte, sans mouvements, les bras retombés, le buste fléchi...
Et, de fait, peut-être a-t-elle cessé de vivre, reprise par le sommeil morne des jours, ressoudée à la file de ses dolents semblables, aux pieds du Schwarzwald immense. Royaume de Vérité...
Gunterstal (Forêt-Noire), Septembre 1909.
Antibes, Septembre 1913.
ALENÇÛN. — IMP. GEO. SUPOT.
La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance
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