XLII
voyaient tous les jours, se confiaient leurs projets et mêlaient leurs rêves.
Lucile vit Chênedollé et fut touchée. Elle voyait presque un frère en ce frère d'armes de René, qui, comme René, avait connu la défaite, l'exil et la pauvreté, et qui était poète aussi. Elle s'oublia à le plaindre, et Mmc de Beaumont fut la confidente de ces nobles faiblesses.
Qui ne sait compatir aux maux qu'il a soufferts? soupirait Lucile avec une tristesse ornée de littérature. Et Mm0 de Beaumont, hardie comme une honnête femme, écrivait au jeune amoureux : « Elle vous plaint, elle vous plaint. »
Chênedollé ressentit pour la sœur de son ami ce sentiment triste et délicieux qui de tout temps fut l'amour.
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Chateaubriand approuvait les assiduités de son ami.
Chênedollé parla et fut écouté :
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— Vous serez à moi ?
— Je ne serai point à un autre.
Ainsi s'engageait Lucile. Mais hélas ! ce n'étaient point les riches promesses d'une âme de vingt ans. De la jeunesse, Lucile ne gardait que les derniers éclairs. Elle touchait au retour et sentait confusément que ses heures étaient comptées, qu'il était tard pour recommencer la vie. D'ailleurs, elle n'était point une femme ordinaire et le bonheur dans le mariage n'était pas son lot. Une union tout unie répugnait à cette âme dépareillée.
Elle retourna en Bretagne. De Rennes et de Lascardais, où elle vivait sous le toit de son excellente sœur, Mra0 de Chateaubourg, elle écrivait à Chênedollé des lettres charmantes et tourmentées comme elle-même. Elle ne voulait ni se lier davantage, ni se délier ; son instinct la portait aux sentiments les plus douloureux.
Ils s'étaient séparés, ils voulurent se revoir.
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Lucile, impatiente comme une malade, l'appela. Il paraît que Mmc de Chateaubriand s'efforça, avec un art tout féminin, d'empêcher ce rendez-vous. Mais que pouvaif-elle, qu'aiguiser l'impatience de Chênedollé ? Il logeait chez elle ; on le retint ; on fit en sorte que la poste n'eût point de chevaux. Il partit enfin.
Lucile alla au-devant de lui et lui tint dans la voiture ces propos nobles et tristes qui n'étaient point affectés en elle.
— « Quand les hommes et les amis nous abandonnent, dit-elle, il nous- reste Dieu et la nature. »
Que parlait-elle d'abandon auprès de cet homme !
Elle se troubla, pâlit et, le front humide de sueur, elle dit avec l'accent étouffé de la tendresse :
— Monsieur de Chênedollé, ne me trompezvous point ? M'aimez-vous ?( »
Mais s'arrêtant dans ce mol abandon elle reprit :
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— « Ne croyez pas, au moins, que je veuille vous épouser. Je ne ferai jamais mon bonheur aux dépens du vôtre. »
Il la quitta au jour.
— « Je serai heureux, lui dit-il, d'avoir passé un instant à côté de vous dans la vie. 11 me semble avoir passé à côté d'une fleur charmante dont j'ai emporté quelques parfums. »
Puis il y eut de grands élans et des paroles brûlantes. Les plus chastes passions ont aussi leurs flammes.
Lucile, agitée et embrasée de nouveau, murmura :
« Je ne dis pas non. »
Peu de jours après, Lucile reçut de Chênedollé une lettre dans laquelle le souvenir du rendezvous était encore tout vibrant et tout palpitant.
« .... Sans ce mot charmant: Je ne dis point non, je serais reparti la mort dans le cœur ; mais cela ne suffit pas, chère Lucile, il faut que
cS=<^ x l v i '"^*g; vous preniez des mesures pour que nous nous voyions promptement ; il faut que vous vous déterminiez bientôt, et que vous soyez entièrement à moi avant cet hiver. Je ne vois de bonheur que dans notre union, et je sens que vous êtes la seule femme dont les sentiments soient en harmonie avec les miens, et sur laquelle je puisse me reposer dans la vie... Je suis triste et j'ai le cœur flétri. Cette existence isolée me pèse cruellement ; j'ai besoin de quelques mots de vous pour me redonner le goût de la vie. Il me semble qu'il y a plusieurs mois que je ne vous ai quittée, et je ne puis me faire à l'idée de ne point recevoir de vos lettres. Écrivez-moi donc, et dites-moi que vous m'aimez encore un peu... »
Sous quelles mornes influences lut-elle cette page brûlante? Elle n'y répondit pas et partit pour Rennes, impatiente, fuyant tous et soimême, se cachant avec cet instinct sauvage des animaux blessés.
Lui, pendant ces longs mois de silence, se
traînait péniblement de Vire à Paris et de Paris à Vire.
Lucile le vit un jour à sa porte. N'y pouvant tenir, il était venu à Rennes. Elle fut surprise et, dans sa tristesse, elle sourit. A qui souriait-elle ? Ce n'était plus à l'amour. Cet homme lui était à charge, et, en même temps qu'elle le recevait, elle se plaignait à René de ce qu'elle appelait bien durement « les impertinences de M. de Chênedollé. » Ce mot nous gâte un peu le roman de Lucile. Un soir, elle retira sa parole et dit à son amant désespéré :
— « Je ne serai jamais à vous. »
Et comment se fût-elle donnée? Elle ne s'appartenait plus.
Chênedollé éclata en imprécations.
Elle lui reprocha doucement sa violence et garda jusqu'au bout toute la froideur de sa tristesse. L'entrevue s'achevait : penchée, une lampe à la main, sur la rampe de l'escalier, elle le regarda partir avec une exprès-
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sion de visage où il crut voir de la douleur et de l'effroi. Un œil plus sûr y eût reconnu la folie.
Et pourquoi aussi poursuivre de la sorte une malheureuse femme égarée, en qui toute pensée, tout sentiment s'aigrit et s'empoisonne ? L'amour est bien aveugle et bien impitoyable. Comment Chênedollé ne s'arrêta-t-il pas devant les premiers signes de démence ? La nouvelle de la mort de Mme de Beaumont vint frapper Lucile à Rennes.
Dans l'été de i8o3, Mme de Beaumont s'était laissé emmener en traitement au Mont-Dore. Lucile lui envoyait de Lascardais des lettres brûlantes qui restaient sans réponse. Mme de Beaumont était alors bien affaiblie. Elle écrivait avec grâce à Chênedollé :
— « Je tousse moins, mais il me semble que c'est pour mourir sans bruit. »
Lucile, avertie par son frère de l'état déses-
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péré de leur amie commune, s'obstinait à ne rien craindre.
— « Nous ne la perdrons pas... J'en ai au dedans de moi la certitude, » disait-elle avec son doux entêtement d'illuminée.
Mme de Beaumont , incertaine comme les phthisiques, se croyait tantôt sauvée, tantôt perdue.
Elle écrivait dans son journal :
« Ce 21 floréal — 10 mai. — Anniversaire de la mort de ma mère et de mon frère.
« Je péris la dernière et la plus misérable! »
Puis elle se reprenait.
« Cette maladie, écrivait-elle, que j'avais presque la faiblesse de craindre, s'est arrêtée, et peut-être suis-je condamnée à vivre longtemps. »
L'automne vint et emporta ses dernières illusions. On la vit pleurer sur sa mort prochaine. Ces larmes me la font aimer tout à fait. Elle s'éteignit à Rome, dans les bras de Chateaubriand.
A la nouvelle de cette mort, Luciîe tomba
dans un noir chagrin. Sa raison, déjà troublée, s'obscurcit étrangement. Elle ne voulait pas croire à cette fin si naturelle, dont son frère avait rédigé une relation qui courait en manuscrit dans le cercle des amis. Elle soupçonnait les machinations les plus odieuses et allait jusqu'à croire à un enlèvement. Les inquiétudes les plus déraisonnables, les soupçons les plus malheureux naissaient dans cette tête à la Jean- Jacques. Elle se croyait sans cesse épiée, universellement persécutée. Elle cachait son adresse à ses amis, et ne trouvait jamais les cachets de ses lettres assez intacts. La modestie de son âme lui faisait chercher le silence, et elle mettait tout le monde dans ses secrets. Elle faisait étalage de cachotteries. Elle soupirait après le repos, et ne pouvait rester en place.
Elle était alors dans un dénûment qu'elle sentait peu, car elle n'avait besoin de rien sur la terre, mais qui la mettait forcément sous une dépendance dont souffrait sa fierté.
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A l'automne, elle revint à Paris. Chateaubriand ne la prit pas sous son toit, mais il l'installa rue Caumartin, en la trompant avec délicatesse sur le prix véritable du loyer et de la pension. Mais elle quitta la rue Caumartin et alla demeurer dans le faubourg Saint- Jacques, chez les Dames de Saint-Michel. Elle avait là une cellule dont la fenêtre s'ouvrait sur le jardin du couvent. Un jardin sans ombre. Les beaux ombrages conseillent la volupté, et les religieuses se promènent en silence, non sous des bosquets de myrtes, mais entre des carrés de légumes et de plantes médicinales. Dans sa cellule, elle ne se souvint pas de Chênedollé. Leur rupture, qui s'explique assez par l'état d'âme de la pauvre Bretonne, eut, dit-on, une autre cause, que je ne veux pas rechercher. Lucile était en proie, chez les Dames de Saint-Michel, à un sentiment unique, l'amitié de son frère. Cette amitié, agitée et maladive, grandit démesurément.
Il vint la voir et la trouva qui se promenait dans le jardin avec la supérieure. Elle le reçut dans sa chambre. Elle assemblait péniblement ses idées, et ses lèvres étaient agitées d'un mouvement convulsif.
— 'c Je crois, dit-elle, que le couvent me fait mal. »
Elle ajouta qu'elle se trouverait mieux dans un logement isolé, du côté du Jardin des Plantes, qu'elle pourrait y voir des médecins et se promener.
Il lui dit :
— « Je vais rejoindre ma femme à Vichy; j'irai ensuite chez M. Joubert, à Villeneuve. Viens avec nous. »
Elle répondit qu'elle voulait passer l'été seule et qu'elle renverrait sa femme de chambre Virginie en Bretagne.
Il la laissa assez calme et revint la voir avant son départ pour Vichy.
Pendant cette visite, elle lui lut quelques-uns de ces petits poèmes en prose, d'une tristesse