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conduisit sur le palier et, penchée sur la rampe, elle le regarda descendre.
Elle le voyait pour la dernière fois.
Trois mois se passèrent. Ayant quitté les Dames de Saint-Michel, elle s'était retirée seule avec un domestique dequatre-vingts ans, ce bon Saint-Germain qui, ayant été longtemps à Mme de Beaumont, la pleura sans vouloir rien entendre au legs qu'elle lui laissait. On n'en sait pas davantage.
Lucile de Chateaubriand mourut le 9 novembre 1804, dans la trente-huitième année de son âge.
Quelle fut sa dernière pensée ? Nul ne saurait le dire, et l'imagination peut travailler sur ces heures muettes. Les dernières idées des hommes sont le plus souvent des idées d'enfant. Lucile dut revoir, sur son lit de mort, les falaises bretonnes, le vieux château, l'étang mélancolique et, sous les vieux châtaigniers, elle enfant avec
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ce frère qu'elle aima tant. Mais si Ton veut qu'avant de s'éteindre son âme se soit reconnue dans toute sa plénitude, il faut chercher le secret de ces réflexions suprêmes dans cette piété un peu hautaine, dans cette mélancolie qu'elle préférait à toutes les joies, dans cet amour des passions escarpées et des orages de l'âme, et surtout dans ce fier sentiment de l'honneur qui la garda pure, bien qu'agitée, et qui fit d'elle une vraie Chateaubriand.
Son vieux domestique suivit seul son cercueil. Elle eut le convoi des pauvres, et les restes de cette créature d'élite, portés dans le maigre corbillard que le peuple, qui le connaît, nomme la roulette, furent jetés sans marque dans la fosse commune. Son frère les y laissa. Il s'entendait pourtant à l'arrangement des tombeaux. En Italie il rêva pour lui-même un sarcophage de marbre antique, lit funéraire digne du père d'Eudore et de Cymodocée. Il y renonça et s'arrêta à l'idée d'un cercueil creusé dans le
granit et balayé par l'écume de l'Océan. Il voulait qu'après être rentré dans le silence, les bruits sans nombre de la mer rappelassent cette voix qui avait parlé si haut dans le siècle. Et cet artiste, qui maniait avec un haut goût les décors de l'amour et de la mort, ne tenta rien pour tirer de la fosse sans nom celle qu'il tenait pour le plus beau génie de femme qui eût jamais existé. Faut-il expliquer ce consentement au hasard par des influences domestiques ou par l'indifférence d'un homme occupé ? J'aime mieux y voir l'effet de cette pensée : Qu'importe où se consume l'argile magnifique et pure qui fut Lucile, et qu'est-ce après tout que la fosse commune, sinon le lit des préférées de Jésus-Christ ? D'ailleurs l'écrivain gentilhomme s'est expliqué sur ce point avec ce grand ton qui lui était familier. Prenons ses raisons sans les dépouiller de leur pompe et de leur • apprêt.
Il promit que Lucile ne sortirait de son cœur que quand il aurait cessé de vivre. C'est là,
mieux que dans Fàme de M. de Chênedollé, quelle avait choisi sa tombe. Il la pleura ; il Ta dit et je le crois : c'est sa propre jeunesse qu'il pleurait.