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Lucile grandit trop vite; ses bras de fillette s'allongeaient et elle ne savait qu'en faire. Elle avait toutes les gaucheries et toutes les timidités. Vêtue à la grâce de Dieu des défroques de ses aînées, prise, par bienséance, dans un corsage à baleines qui lui faisait des plaies aux côtes, les cheveux relevés à la chinoise, le cou soutenu par un collier de fer, garni de velours brun, c'était une chétive créature. Elle était livrée aux gens de service par sa mère, qui courait tout le jour les réceptions et les offices, et rentrait à la maison pour gronder étourdiment son monde, fermer les armoires à clé, gémir et soupirer. Une vieille intendante, bavarde comme la nourrice de Juliette, prenait soin de la pauvre abandonnée. On menait tous les matins madame Lucile en robe courte avec monsieur le chevalier en jaquette, chez deux vieilles sœurs bossues qui enseignaient à lire aux enfants et qui désespérèrent de rien apprendre à la sœur comme au frère. L'opinion générale fut que Lucile était une sotte
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et François-René un cancre. La vérité est que tous deux avaient déjà dans leur petite tête un génie sauvage, hautain, indocile. Mais ce n'étaient, après tout, que des bambins. Ii y avait au bout de la chaussée, qui rattache le rocher de Saint-Malo à la terre ferme, une butte plantée d'un gibet. Ils y jouaient aux quatre coins, et leurs cris levaient des compagnies de mouettes. Monsieur le chevalier, digne fils d'un corsaire, courait les aventures avec tous les petits garnements de la ville et rentrait le soir au logis en piteux équipage, nu-tête, avec des trous aux habits et à la peau. Lucile rapiéçait, la nuit, les culottes endommagées, et une chandelle de quatre sous éclairait cette petite Antigone bas-brette qui travaillait de l'aiguille pour épargner les gronderies et les punitions à son frère chéri. Mais les affaires du chevalier allaient de mal en pis, jusqu'au jour où il eut le malheur de jeter impoliment dans la mer Mlle Hervine, que sa bonne repêcha. Cette affaire mit le comble aux disgrâces de François-
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René qui, à l'âge de neuf ans, fut réputé un fort méchant homme. Lucile en prit du chagrin. Elle aimait et admirait ce frère qui, en toute rencontre, la défendait du bec et de l'ongle avec une audace de jeune coq. Noyés dans le même abandon, ils étaient tout l'un pour l'autre. Elle se troublait pour lui; ce furent ses premiers troubles. Ils -devenaient inséparables, quand ils furent séparés. René fut mis au collège de Dol. Lucile fut emmenée par sa mère avec ses sœurs à Combourg, où le chef de la maison les attendait.
M. de Chateaubriand avait, quelques années auparavant, racheté Combourg, vieille résidence de plusieurs branches de sa famille. C'était un sombre manoir qui, ceint de chênes séculaires et les pieds dans un étang, élevait se.s murs nus, flanqués de quatre tours en poivrière, sous ce ciel capricieux qui, en changeant, change les pensées des hommes. A l'intérieur
s*^ xi /^kS> les corridors noirs, les galeries dans lesquelles on se perd, les grandes salles à poutres sculptées, où le jour ne pénètre qu'à travers les profondes embrasures des fenêtres en trèfle, les caveaux, les souterrains, toutes ces constructions faites pour une chevalerie sans cesse en garde, prenaient dans ce temps de paix un aspect monstrueux, absurde et vénérable.
Les enfants découvraient à ce géant de pierre mille caractères terribles et curieux. Naturellement le château était hanté par des spectres. On entendait quelquefois, la nuit, une jambe de bois monter seule avec un chat noir les escaliers de la grosse tour. C'était la jambe de bois d'un comte de Combourg, amputé au temps de la Belle au Bois dormant. Comme on devait trembler aux récits circonstanciés des servantes ! Les enfants se donnent des peurs délicieuses. Us voient des fantômes, ils sont vraiment poètes. Lucile eut aussi des sujets d'émotion plus qu'à demi réels, bien que
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mystérieux. Une nuit que les quatre sœurs étaient occupées à lire dans leur chambre la mort de Clarisse, elles entendirent des pas dans l'escalier. Aussitôt la bougie est soufflée et les quatre liseuses tapies dans leurs quatre lits. Le bruit des pas s'éloigne et s'éteint. Le lendemain, à dîner, leur père leur demanda si elles n'avaient rien entendu la nuit. On avait ouvert avant le matin un coffre placé devant la porte de sa chambre.
Quelque temps après, dans une soirée de décembre, le comte de Chateaubriand écrivait auprès du feu, dans la grand'salle ; une porte s'ouvre derrière lui ; il tourne la tête et voit un homme qui le regarde avec des yeux flamboyants. M. de Chateaubriand se lève, armé d'énormes pincettes. Mais l'homme avait disparu. On crut le voir mille fois, sous mille formes. Les histoires de voleurs ont aussi leur poésie.
Le village de Combourg, misérable et sale, était tapi à l'ombre des tours féodales. Et ce n'étaient à la ronde que bois de haute futaie,
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moulins moussus et landes parfumées. Ce n'est pas là la Bretagne bretonnante. On parle français dans Févêché de Dol. Mais le pays est âpre et l'habitant sauvage. La noblesse des environs, gueuse et fière, venait le dimanche, après la messe, dîner au château. Compagnie honnête, mais de faible ressource.
Lucile vivait depuis trois ans en familiarité avec les revenants de Combourg quand ses deux sœurs aînées se marièrent et suivirent leurs maris. Puis ce fut le tour de la troisième, la très-belle Julie, qui épousa le comte de Farcv, capitaine au régiment de Condé. Ainsi s'égrènent les familles. Les trois sœurs vécurent avec leurs trois maris dans.la petite ville de Fougères, où il y avait bals, assemblées et dîners. Elles étaient belles toutes trois. Ne croirait-on pas entendre conter le commencement d'une vieille ballade ? Pendant ce temps, la vie de Lucile était monotone et triste dans le château silencieux. L'emploi des heures était sévèrement réglé. Lucile avait une chambre attenant à l'ap-
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partement de sa mère. Elle y déjeunait le matin à huit heures. La cloche sonnait dès onze heures et demie le dîner de midi. Le repas était servi dans la grand'salle, faite pour cinquante chevaliers, et dont la boiserie blanche était couverte de vieux portraits. Après le repas, on restait une longue heure devant l'énorme cheminée, aux côtés du père de famille, plus glacial et plus morne que les portraits des ancêtres. A deux heures, tandis que le comte s'en allait en chasse ou à la pêche et que la comtesse priait dans la chapelle, Lucile s'enfermait dans sa chambre et rêvait jusqu'à ce que la cloche l'appelât pour le souper de huit heures. Par les belles soirées, elle restait assise sur le perron, près de sa mère, et regardait le soleil couchant empourprer les arbres, pendant que son père tirait les chouettes qui sortaient des créneaux à la tombée de la nuit. L'hiver, on restait après . le souper dans la grand'salle. Lucile se tenait devant le feu avec sa mère. M. de Chateaubriand, grand et sec, le nez en bec d'aigle et les yeux
jaunes, coiffé d'un haut bonnet blanc, enveloppé d'une robe de ratine blanche, se promenait de long en large, muet et sombre. La comtesse soupirait par intervalles et Lucile n'osait faire un mouvement. Dans ce grand silence battait le cœur le plus agité qu'un sein de femme ait jamais renfermé. Cette chaste, cette fière Lucile exaltait dans la solitude son imagination déjà pleine de beautés et de troubles. M. de Chateaubriand prenait son chandelier d'argent, tendait à sa femme et à sa fille sa maigre joue, et s'allait coucher; alors Lucile accueillait en liberté ses fantômes familiers.
Son frère René, qui avait appris un peu de latin et de mathématiques à Dol, à Rennes et à Dinan, lui revint grandi, plein de pensées nouvelles, et animé de toutes les ardeurs de l'adolescence.
Lucile était devenue très-belle; son cou, débarrassé du collier de fer qui le soutenait autre-
fois, se pliait avec une grâce languissante et noble. Une magnifique chevelure noire couronnait son visage pâle. Mais aucune joie n'animait sa beauté. Tout l'affligeait. A dix-sept ans, elle désespérait de la vie et soupirait après le cloître, comme après l'inconnu. Il fallait son intelligence et sa beauté pour donner du charme à ses dégoûts de fille ignorante. Les lents désespoirs que les êtres jeunes traînent dans le train ordinaire de la vie prennent forcément une allure de bouderie monotone et prétentieuse. Mais Lucile avait, pour relever ses mélancolies quotidiennes, la fierté des Chateaubriand, une âme profonde, et un génie plus voisin de l'àcreté que de la fadeur. Sa maladie était de celles qui ne mordent que sur les natures d'élite. Il y a des infirmités rares pour les organismes supérieurs. Lucile était profondément atteinte. La crise éclata; ses troubles nerveux produisirent des effets étranges. Elle eut des songes dont la lucidité étonna ceux qui l'entouraient. Elle s'asseyait la nuit, éveillée ou endormie, dans