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y amena un jour un jeune conseiller au parlement de Bretagne, dont le nom rappelait la légende encore récente et toute vive d'un jeune poète mort de génie et de misère. Il se nommait M. de Malfilâtre et était cousin de Fauteur du Génie de Virgile. Lucile l'aima. Il n'en sut rien et partit. Elle retomba dans sa solitude et s'y rongea. René, titulaire d'un brevet de souslieutenant au régiment de Navarre, quitta Combourg. Bientôt après, le 6 septembre 1786, à l'heure où la cloche sonnait le souper familial, M. le comte de Chateaubriand tomba mort subitement. L'apoplexie foudroyante épargna l'embarras des adieux à cet homme qui n'avait jamais prononcé de sa vie une parole de tendresse. Lucile, alors chanoinesse de PArgentière, attendait son transfert au chapitre de Remiremont. Ce canonicat séculier n'enlevait pas à la vie mondaine ses nobles affiliées, et ce n'était qu'une manière de dotation pour les cadettes de grande maison. Lucile put faire les preuves de seize quartiers qu'on exigeait à Remiremont.
En attendant son transfert, elle alla rejoindre à Fougères Julie, sa sœur préférée.
La belle Mmc de Farcy, dont on vantait l'esprit et les bras, sentait alors les premières atteintes de la maladie qui devait la conduire à la piété et lui faire échanger l'éventail contre le crucifix. Le paradis perdrait de son agrément s'il se fermait aux saintes de la dernière heure. Elle n'avait pas encore atteint le plus haut degré de la perfection chrétienne. Elle voulait guérir et consentait à plaire. C'est en Bretagne qu'elle souffrait ; elle crut qu'elle souffrait parce qu'elle était en Bretagne. Elle espérait tout de l'air de Paris. C'est un air de fête, et les femmes se guérissent en dansant. Elle lit ses malles. Lucile et René l'accompagnèrent. C'est le vieux philosophe Delisle de Sales qui leur trouva un logement. Il les établit au haut du faubourg Saint-Denis, dans les pavillons Saint-Lazare. Ce bonhomme était le premier individu de
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l'espèce littéraire que voyait Lucile. Ami de la nature, homme sensible et vertueux, son esprit, qu'il entait unique, était celui du jour. Il fit une Vie d'Orphée dans laquelle Orphée ressemble singulièrement à Turgot. On y lit cette phrase mémorable : « Orphée avait des vertus : il fut persécuté. » Ce vieux philosophe était un fort honnête homme, qui rendit de bons offices aux deux dames bretonnes. Lucile, transplantée dans les salons de Paris, y répandit son parfum sauvage. Chamfort la vit et elle fut remarquée par l'homme le plus spirituel de France. Mme de Farcy, qui avait des amoureux et qui se moquait d'eux, était une trèshonnête femme et une femme charmante. Elle aimait les lettres. Elle savait son Parny par cœur et traduisait à loisir les Saisons de Thomson.
L'Angleterre était alors à la mode. On vantait ses poètes, sa constitution et ses jardins. Devenue pieuse, cette adorable Julie disait : « Que répondrai-je à Dieu, quand il me de-
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mandera compte de ma vie ? Je ne sais que des vers. » Vit-on jamais pécheresse plus innocente, plus honnête et plus aimable ? Lucile connut à Paris Tillustre Malesherbes, de qui elle était parente par alliance, carie frère aîné de Lucile avait épousé la petite-fille de ce magistrat philosophe. Ce titre, qu'on lui donnait, peint bien rhomme qui, sorti des plus grands emplois, se mit à voyager à pied par l'Europe, selon la méthode de son maître Jean-Jacques. Un tableau dans la manière de Greuze et de Diderot, c'est M. de Malesherbes dans sa maison, au milieu de ses enfants et de ses petits-enfants, et Lucile en bergère lui chantant un couplet pour sa fête. L'histoire dit que la Bas-brette but un doigt de Champagne pour se donner du cœur. Le vieillard dut la bénir. C'était l'habitude alors de bénir. Il lui promit de plus qu'elle serait chanoinesse de Remiremont. On était à la veille de la Révolution, qui devait emporter l'abbaye de Saint-Romaric avec tout le reste du inonde féodal. Toute la société française
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était pleine d'espérance. M. de Malesherbes, nourri d'Encyclopédie, voyait avec joie le fanatisme expirer et saluait le règne nouveau de la tolérance, de l'humanité, de la fraternité universelle.
C'est en Normandie, dans un manoir rustique de Mm* de Farcy, que Lucile apprit les premiers troubles. Elle retourna à Paris, par curiosité sans doute, dans l'été de 1789, avec René, son frère, et sa sœur Julie. De quoi parlèrent-ils en route ? De ce dont tout le monde parlait : du pillage de la maison Réveillon, de l'ouverture des Etats Généraux, du Serment du Jeu de Paume et de Mirabeau. Aux abords de la capitale, l'agitation se sentait dans les villages. Les paysans arrêtaient les voitures, demandaient les passeports et interrogeaient les voyageurs. Nos Bretons virent, en traversant Versailles, les troupes casernées dans l'Orangerie, les trains d'artillerie parqués dans les cours, la salle de