‹ Lucile; ou, La lecture de la Bible:Chapitre 11 sur 13 · LUCILE A M. MERCIER · texte numérisé non relu

LUCILE A M. MERCIER

Je vous donne une grande marque de confiance. Mais comment douter de la discrétion

d'un homme qui écrit comme vous faites? Il est vrai que quelqu'un m'a donné des scrupules sur la lecture de la Bible : c'est ce même prêtre qui m'en avait démontré l'origine divine, un vrai ministre de Dieu, un homme de bien s'il en fut. Vous trouverez ci-inclus copie de deux lettres qu'il m'a écrites à ce sujet. J'attendrai avec impatience votre seconde lettre. Si vous saviez combien la première m'a intéressée I

M. MERCIER A LUCILE

<( 11 n'y a rien de nouveau sous le soleil. » Je viens de lire les lettres que vous avez bien voulu me communiquer; c'est un dépôt sacré dont je n'abuserai pas , soyez tranquille. Les raisons de votre respectable ami pour ne pas permettre la lecture de la Bible à tous les fidèles , sont presque mot pour mot celles qu'on m'avait alléguées. Je vois maintenant qu'alors même que vous ne m'auriez pas mis

dans la confidence de vos scrupules , j'aurais été à peu près certain de rencontrer juste en vous prêtant tous les miens.

Je ne suis pas fâché pourtant d'avoir sous les yeux les lettres de M. l'abbé Favien, et surtout la seconde. Je la suivrai point pour point, et l'ordre parfait qu'il y a mis m'aidera à en mettre un peu dans ce que j'ai à vous dire. J'éprouve vraiment une sorte de honte à combattre pied à pied les raisonnements d'un homme qui m'est supérieur à tant d'égards, mais vous m'avez consulté, madame, et je vous dois la vérité. Ce n'est pas un théologien qui vous écrit, c'est un ancien officier du génie, qui n'a pour suppléer aux avantages dont il est dépourvu que le désir de convaincre. Ce désir du moins est sincère et profond; je puis dire avec le Psalmiste: «J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé; »

Que j'aime ce bon abbé ! Ne pensez pas que ses lettres altèrent l'opinion favorable que les Entretiens sur V inspiration m'avaient donnée de lui. Je le crois dans l'erreur, sans doute ; mais il fait paraître tant de bonne foi dans cette erreur , avec tant de zèle pour votre salut, que je l'estime encore quand il la défend.

Il est facile de voir que cet homme, qui redoute pour vous la lecture de la Bible , l'a lue lui-même, et Fa lue avec fruit. Merveilleuse contradiction de l'esprit humain! puissance étonnante des habitudes et des préjugés I

Cependant, madame, il s'en faut bien qu'on trouve dans ces lettres des preuves aussi solides que dans les Entretiens. Vous avez dû le sentir; c'est toujours le même avocat, mais c'est une tout autre cause. Les termes sont mal définis : les mots église, tradition, etc., sont loin d'offrir un sens net et précis. On ne voit pas bien non plus ce que font à la question les endroits des Pères et de l'Ecriture qui sont apportés en témoignage. Enfin, il règne dans les arguments de M. l'Abbé une sorte de clair-obscur difficile à démêler; on se sent, après l'avoir lu, plus ébloui qu'éclairé et plus embarrassé que convaincu. Et pourtant, il faudrait avoir des raisons bien fortes , bien claires , pour être en droit de dire aux hommes : Ne lisez pas vous-mêmes la Parole de Dieu; nous poui vôns seuls la comprendre et vous l'expliquer. Une chose encore m'a frappé : c'est que l'auteur de la lettre est en contradiction assez

fréquente avec l'auteur des Entretiens, et que plusieurs de ces principes féconds et lumineux qui ont dirigé M. Favien dans la première discussion, lui font défaut dans la seconde. Je pourrai vous en citer plus d'un exemple dans la suite de ma réponse.

Ces remarques s'appliquent dès l'abord aux termes dans lesquels M. l'Abbé a posé la question. Il y a, dit-il, deux voies pour interpréter la Bible : l'une consiste à s'en rapporter à l'esprit particulier, l'autre à écouter l'Eglise. Ce serait bien, si M. l'Abbé avait affaire à des rationalistes; j'appelle ainsi ces soi-disant chrétiens qui prétendent soumettre à leur raison les enseignements de la Bible. Que M. l'Abbé condamne leurs principes , je les condamnerai avec lui. Mais nous n'avons rien de commun avec eux, nous qui sommes soumis de cœur à la Bible comme à la Parole de Dieu. Ce n'est pas en notre propre esprit que nous plaçons notre confiance, c'est dans * l'Esprit de Dieu. Nous ne disons pas que chaque fidèle doive s'abandonner à ses opinions particulières, mais nous disons qu'il doit lire la Bible en priant Dieu de lui en donner l'intelligence. Certes, cela est bien différent. Ne

cherchons point à jeter de la défaveur sur les sentiments les uns des autres en les présentant sous un faux jour. M. l'Abbé n'a de confiance au pape et aux conciles, je le sais bien, que parce qu'il pense que Dieu a promis de les conduire par son Esprit; et nous, à notre tour, nous n'avons de confiance en notre jugement personnel que parce que nous pensons que Dieu a promis de nous conduire par ce même Esprit. Au fond, notre confiance aux uns et aux autres est dans la grâce du Saint- Esprit; mais voici ce qui nous sépare : selon M. l'Abbé, le Saint-Esprit ne parle q\ï indirectement à chaque fidèle par l'organe de l'Eglise catholique; selon nous, le Saint-Esprit parle directement à chaque fidèle et sans intermédiaire. C'est pour cela que chaque fidèle doit, selon M. l'Abbé, laisser à l'Eglise catholique toute seule le soin d'interpréter la Bible; et qu'il doit, selon nous, lire la Bible luimême en implorant les lumières de l'Esprit de Dieu.

La question ainsi posée, voyons les preuves que M. l'Abbé vous donne en faveur de son opinion.

Il commence par une remarque prélimi-

naire qui a pour objet, dit-il, de simplifier sa tâche; c'est qu'il lui suffit de prouver l'existence d'une Eglise infaillible en général, attendu que cette Eglise, si elle existe, ne peut être que l'Eglise catholique. A la faveur de cette méthode, il croit pouvoir établir l'infaillibilité de l'Eglise catholique romaine par des arguments où le nom de cette Eglise ne figure pas. Je comprends sans peine que cette manière de raisonner simplifie la 4âche de M. l'Abbé ; et cette simplification est assez commune aujourd'hui chez les écrivains qui soutiennent la même doctrine que lui. Peutêtre espèrent-ils, en généralisant leur thèse, échapper aux difficultés accablantes soulevées tant de fois contre l'Eglise de Rome , les prétentions de Rome, les évêques de Rome. On dirait que M. l'Abbé a peur de ce nom ; il semble, en vrai gallican., affecter de l'éviter comme certains auteurs ultramontains affectent de le mettre partout. Mais je ne saurais concevoir qu'il puisse jamais 'arriver ainsi à une démonstration solide. Le point d'application, qu'on affecte de dédaigner pour ne s'occuper que du principe, est ici le point capital. Ce dont vous avez besoin, c'est de connaître

si vous devez recevoir pour infaillible telle autorité déterminée à laquelle on vous adresse pour l'interprétation de l'Ecriture, et non s'il existe quelque part sur la terre une autorité infaillible. A quoi vous servirait-il, madame, de savoir qu'il y a quelque part dans le monde un Sauveur, si Ton ne vous apprend aussi que ce Sauveur, c'est Jésus-Christ? La proposition générale, vous dit-on, emporte la proposition particulière. C'est bien plutôt la proposition particulière qui emporterait la proposition générale. Qu'on eût démontré que l'Eglise catholique romaine soit infaillible, cela supposerait sans doute qu'il existe une Eglise infaillible sur la terre; mais l'existence d'une Eglise infaillible entraîne-t-elle nécessairement l'infaillibilité de la catholique ? pas le moins du monde. Et comment s'y prendra-ton pour prouver la proposition générale en l'isolant de toute application? On ne le pourra jamais. Je me trompe; c'est au contraire la seule voie par laquelle on pourra la prouver. Il faut la dégager tellement de la pratique et de la réalité, il faut la rendre tellement nuageuse, qu'on puisse en donner des preuves, sinon convaincantes, du moins difficiles

à réfuter , parce qu'elles le seront à saisir. Ainsi Ton gagne deux choses à la fois : la proposition particulière, qu'on ne sait comment démontrer, on s'en débarrasse en l'unissant à la question générale; et la proposition générale, on la rend démontrable à force d'abstraction en la séparant d'avec la question particulière. Tout cela, madame, m'inspire une défiance extrême. Cette marche tortueuse, enchevêtrée, ne fut jamais celle de la vérité.

En parlant ainsi , je n'entends point taxer le respectable Abbé d'un défaut de droiture. Si son argumentation est subtile, la faute en est moins à lui qu'à sa cause; et il ne se rend pas bien compte de ce qu'il y a de trop adroit dans sa manière, parce que la prévention et une longue habitude ont plié son noble caractère à ces moyens indignes de lui. Je fais cette remarque une fois pour toutes : il doit m'être permis de m'expliquer librement sur les raisons de M. l'Abbé, et la vérité me contraindra d'en porter plus d'une fois un jugement sévère ; mais je mets, en le faisant, son caractère personnel hors d'atteinte.

Quoi qu'il en soit, je nie qu'il ait réussi à démontrer même la proposition générale dans

laquelle il s'est réfugié si prudemment. Il en donne trois preuves. Elles doivent, dit-il , s'achever mutuellement, et ce qui peut manquer à Tune, on le trouvera dans Vautre. Je ne vois pas cela, madame; trois pieds vermoulus se suppléeraient mal entre eux pour soutenir une table. Je dis avec l'auteur des Entretiens : « Mieux vaut une bonne corde que deux mauvaises; » et comme il a discuté séparément chacune des trois explications de Rousseau pour la prophétie, je vais reprendre aussi une à une les considérations par lesquelles on croit pouvoir établir qu'il existe une Eglise infaillible.

Première preuve. — Le Raisonnement.

Je serai court sur ce point. C'est une preuve à écarter plutôt qu'à réfuter.

M. l'Abbé conclut de l'insuffisance de l'esprit particulier pour l'interprétation de l'Ecriture, à la nécessité d'un tribunal infaillible. Je pourrais me borner à répondre que cet argument ne regarde que les rationalistes. De ce que l'esprit humain est insuffisant quand il est livré à lui-môme, en résulte- t-il qu'il

212 Interprétation db la bible.

le soit encore quand il est conduit par l'Esprit de Dieu? Car c'est là, encore une fois, notre croyance.

Mais quand l'argument porterait, il est sans aucune force. Tout cela se réduit à une pure conjecture. On se place à la naissance du christianisme; on cherche quel moyen Dieu aura pris pour le propager et le garantir ; et Ion dit, on ose dire": Voici ce qu'il a dû faire, il n'est pas possible qu'il ait fait autrement. Mais qui sommes-nous pour prescrire à Dieu le chemin qu'il doit suivre? Ne pouvons-nous pas nous tromper dans nos suppositions? et quelle autorité aura la doctrine d'une Eglise infaillible, si elle ne s'appuie que sur notre raison faillible?

M. l'Abbé l'a bien su dire à M. de Lassalle, en combattant ses arguments contre la divine origine des Ecritures. Il semblait impossible à M. de Lassalle que Dieu se fût révélé aux hommes ou qu'il l'eût fait de cette manière. Mais M. l'Abbé lui a fait considérer qu'ignorants comme nous le sommes des desseins de Dieu, nous devons chercher non ce qu'il a dû faire, mais ce qu'il a fait. Cest ce que je dis à mon tour, madame, sur la question qui nous

occupe aujourd'hui. On veut savoir si l'Esprit de Dieu aura préféré de parler directement à chaque fidèle, ou de lui parler indirectement par l'organe de l'Eglise. Or, je soutiens qu'il n'appartient à aucun homme de trancher cette question par l'autorité de sa raison propre, et que le seul moyen de la décider sûrement, c'est d'interroger les faits, en d'autres termes de consulter l'Ecriture.

Cette sage précaution est d'autant plus nécessaire que Dieu se plaît souvent, sur* tout en matière de religion, à confondre toutes nos idées et à choisir des voies auxquelles nous n'aurions jamais songé. Car les choses qu'il nous révèle, « ce sont, dit saint Paul, des choses que J'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et qui ne sont point montées au cœur de l'&omme. » Cette citation s'applique exactement à mon sujet , ear l'Apôtre parle en cet endroit du Saint-Esprit ( 1 Cor. , II , 9 ). Mais les moyens que Dieu a choisis, d'après M. l'Abbé, sont si peu nouveaux pour nous, si fort au niveau de notre intelligence, que nous aurions pu les trouver tout seuls. Cela môme suffirait pour me les rendre suspects.

Essayez, madame, du raisonnement de H. l'Abbé, pour une ou deux choses où la volonté divine nous est déjà connue, et vous allez voir combien il est capable de nous égarer.

Au lieu de nous placer avec M. F Abbé à la naissance du christianisme, plaçons-nous à la vocation d'Abraham. Supposons-nous ignorants de tout ce qui devait suivre , et instruits seulement que Dieu a résolu de se révéler à ce patriarche , et par lui , tôt ou tard , au reste des hommes. Puis, proposons-nous cette question : Comment et dans quel temps la révélation de Dieu sortira-t-elle de la famille d'Abraham, et se répandra-t-elle chez les autres nations de la terre ? Croyez-vous, madame, que si quelqu'un fût venu nous dire que cette révélation demeurerait enfermée deux mille ans dans un aussi petit coin de la terre que Tétait la Palestine, et chez un peuple aussi peu connu que l'étaient les Israélites, M. l'abbé Favien n'eût pas trouvé contre cette supposition des raisons pour le moins égales à celles qu'il allègue aujourd'hui, pour prouver que Dieu ne saurait laisser son Eglise sans un tribunal visible ?

Nous en aurions tous jugé comme lui. Nous nous serions trompés cependant; le fait Ta montré.

Reculons encore , et plaçons-nous aux premiers jours du monde. Le péché vient d'y entrer, et Dieu vient d'annoncer obscurément à l'homme un libérateur à venir qui peut seul réparer les suites épouvantables de sa chute. Il s'agît de déterminer l'époque probable à laquelle Dieu fera naître le Messie. Qu'aurait pensé de moi M. l'abbé Favien, madame, si j'eusse osé soutenir que quatre mille ans se passeraient avant que le Sauveur jparût, et que deux mille ans après sa venue il y aurait deux tiers du genre humain dont il serait complètement inconnu ? Et pourtant j'aurais eu, dans cette supposition , le secret de Dieu, qui eût été caché à M. Favien.

Enfin, plaçons-nous avant la création. Dieu va faire un monde, et l'on cherche à prévoir comment il en concevra le plan. Fera-t-il un monde inaccessible au mal , ou un monde dans lequel le péché et la douleur pourront pénétrer? Ah ! c'est bien ici, madame, que M. l'abbé Favien se fût cru sûr

de son fait , et qu'il en eût appelé à l'évidence pour montrer que la première hypothèse était seule conciliable avec les perfections divines, et que la seconde était inadmissible, contradictoire, injurieuse pour le Créateur. Eh bien ! c'est cette seconde hypothèse qui devait se réaliser, et la première n'était qu'un rêve.

Dans toutes les suppositions que je viens de faire, comment eût-il fallu nous y prendre, sinon pour découvrir la vérité, ce dont notre raison était incapable, du moins pour éviter l'erreur ? Il eût fallu dire : Je ne sais pas ; comment présumerais-je de prévoir les desseins de Dieu, moi qui suis souvent embarrassé de les expliquer après qu'ils se sont fait connaître? Pour juger de ce que Dieu doit faire, j'attendrai de savoir ce (juila fait.

C'est là, madame, l'humble et sûre voie que je suis résolu de suivre pour ma part. Je pourrais bien opposer raisonnement à raisonnement, et trouver à mon tour des motifs pour que Dieu fasse ce que M. l'Abbé déclare impossible qu'il ait fait. Mais à quoi bon ? Je répugne à cette manière de discu-

ter; elle blesse ma foi. Je redoute jusqu'à l'apparence de donner des conseils à Dieu ; et puisqu'il faudrait toujours finir par recourir à lui-même, je veux dire à sa Parole, pour quelle décide entre nos raisonnements contraires , j'aime bien mieux aller tout droit à cette autorité souveraine et couper court à ces téméraires débats.

La fameuse comparaison du code ne prouve rien. C'est le cas de dire : comparaison n'est pas raison. On compare en effet ici deux choses tout-à-fait dissemblables , et l'on oublie qu'en matière sociale, il s'agit d'ui* jugement d'homme, tandis qu'en matière religieuse il s'agit, en dernière analyse, d'un jugement de Dieu (1). La justice humaine ne peut s'exercer sans un tribunal visible, parce qu'elle doit prononcer sur un fait matériel, et qu'elle aboutit à une sentence quiji des suites sensibles et immédiates. Mais il en est tout autrement pour la justice divine, qui porte avant tout sur les pensées du cœur, et qui a des suites éloignées et invisibles pour les yeux de la chair. Prenons un

(\) On trouvera cette idée développée plus loin.

exemple. Quand Fieschi était accusé d'avoir voulu assassiner le roi et qu'il s'agissait de savoir s'il aurait la tête tranchée , 11 fallait bien un corps visible d'hommes assis pour l'entendre, pour le juger et pour faire exécuter la sentence. Mais Dieu n'avait besoin de rien de semblable pour connaître si Fièschi était coupable, ni pour lui rendre selon ses œuvres dans cette vie ou dans l'autre \ alors même que les hommes n'en auraient rien vu. Reconnaissez donc, madame, que la première preuve que vous donne. M. l'Abbé ne démontre pas sa thèse, et ne pourra jamais la démontrer. Mais alors comment se fait-il que cette preuve soit précisément celle dans ■ laquelle les défenseurs du tribunal infaillible semblent le plus se complaire ? J'assistais un jour à une conférence qui avait lieu entre un prêtre et un ministre, en présence de plusieurs témoins, sur la demande de M. le marquis de***. Il avait été convenu que chacun des interlocuteurs amènerait avec lui un second pour le soutenir au besoin. Mais la discussion s'étant engagée sur l'Ecriture sainte, le second du prêtre prit la parole et dit : « Je me vois contraint de me récuser.

Je ne suis pas croyant. Je n'étais venu que pour soutenir au besoin M. l'abbé D*** par des considérations purement philosophiques; mais puisqu'on en appelle aux Ecritures et à la foi, le seul argument dont je puisse faire usage serait hors de place, et je dois garder le silence. » Qu'en dites-vous, madame? Un prêtre appeler à son aide un ami qui ne croit point, et qui ne doit défendre l'Eglise que par des considérations philosophiques ! Ce fait ne donne-t-il pas la mesure du prix qu'on attache à ce genre d'argument? et n'est-ce pas une chose digne de remarque qu'une Eglise qui veut que les fidèles fassent taire le raisonnement pour se soumettre à elle, abuse du raisonnement pour établir son autorité, alliant ainsi l'abdication de la raison pour les autres avec son exaltation pour elle-même ?

Je passe à la seconde preuve. Permettezmoi de renverser l'ordre suivi par M. l'Abbé, et de commencer par la tradition. Il a réservé cet article pour le dernier, sans doute parce que c'est celui sur lequel il comptait le plus pour vous persuader. Mais moi, j'ai une raison semblable pour finir par la preuve

scripturaire , qui est à mes yeux la plus importante à la fois et la plus décisive. Je n'en compte pas moins traiter la question de la tradition avec les développements nécessaires : ce sera l'objet de ma prochaine lettre.

M. MERCIER A LUC1LE

Seconde preuve. — La Tradition.

Est-il vrai , madame , qu'on ait cru dans l'Eglise primitive à l'existence %d'un tribunal infaillible, auquel les fidèles doivent se soumettre sans réserve pour l'interprétation des Ecritures ? M. l'Abbé cherche à le prouver par des citations des Pères. Voyons s'il y a réussi.

Quand tous les témoignages allégués par l'abbé Favien seraient aussi concluants qu'il le pense, quand il serait certain que les chrétiens des premiers siècles et les Pères

eux-mêmes aient cru à l'existence d'un tribunal infaillible, cela ne suffirait pas pour la démontrer si Ton ne peut l'établir par les Ecritures. Car les Ecritures peuvent seules faire foi en matière de doctrine. Les chrétiens des premiers siècles , les Pères euxmêmes, ont pu se tromper. Il ne faut pas se scandaliser de cette supposition ; elle serait facile à justifier par des faits. Je pourrais yous faire voir, non-seulement qu'en passant du Nouveau-Testament auxf écrits des Pères, on sent instinctivement qu'on est descendu du domaine de l'infaillibilité divine dans celui de la faillibilité humaine, mais encore que les Pères sont tombés dans des erreurs positives, et qu'ils ne sont pas toujours d'accord ni les uns avec les autres, ni chacun avec soi-même. Mais je veux me borner là-des$us à une réflexion plus courte que j'ai apprise de M. l'Abbé. Une Eglise qui est infaillible, ditil, doit apparemment le savoir. Je dis à mon tour : Si les Pères étaient infaillibles , ils le sauraient sans doute. Or, ils déclarent expressément le contraire, et font cette différence entré leurs livres et les Ecritures canoniques, que les dernières seules doivent

être crues sans réserve et que les premiers ne le doivent pas.

Ecoutons saint Augustin : ce Prouvez par un seul des livres canoniques des apôtres ou des prophètes la vérité de ce queCyprien a écrit à Jubaianus , et je n aurai plus lieu d'y contredire. Mais ce que vous avancez n'étant pas canonique, j'use delà liberté à laquelle le Seigneur nous a appelés ; et quelle que soit ma considération pour un homme dont je ne . saurais égaler les mérites, dont les nombreux , écrits sont fort au-dessus des miens , dont le génie me charme, dont l'éloquence me ravit, dont la charité me pénètre d'admiration et le martyre de respect, je ne saurais me soumettre à sa décision (\). » Ecoutons encore ces belles paroles de saint Cyrille de Jérusalem :

(i) Contra Cresc. Gramm. , lib. II, cap. 82. Oper. vol. VII, page 160. On peut voir encore ce que le même Père écrit à saint Jérôme sur le même sujet ( Ep. ad Hier. , tome II , cité par Pictet. Théologie chrétienne, page 130 ) : « Il n'y a que les seuls livres des Ecritures, appelés aussi canoniques, pour lesquels j'ai appris à avoir ce respect de croire très-fermement que .nul de leurs auteurs n'a commis aucune erreur en les écrivant. »

(( Lorsqu'il s'agit des divins et saints mystères de la foi, ii ne faut, ni rien avancer sans l'autorité des Ecritures divines, ni se laisser entraîner par le charme des discours ou par l'appareil des raisonnements. Il ne faut pas non plus me croire sur parole dans ce que je vous dis , sans avoir vu mes enseignements démontrés par les Ecritures divines. Car la sécurité de notre foi dépend , non de l'artifice du langage, mais du • témoignage des Ecritures divines (4). » Ecoutons enfin saint Athanase : « Ce sont là, dit-il en parlant des livres canoniques, ce sont là les sources du salut; que celui qui a soif s'abreuve à leuïs divins oracles. C'est par elles seules que nous pouvons apprendre la discipline évangélique de la piété. Que personne n'y ajoute rien; que personne n'en retranche rien (2).» En voilà assez, madame, pour faire voir que l'autorité des Pères ne saurait décider à elle seule un point de dogme, et surtout un point capital comme celui qui nous occupe. Elle ne le peut pas , d'après les Pères eux-

(1) Catech. IV, page 30.

(2) Epist. FesL XXXIX. Op. , vol. II, page 45.

mômes ; et ce serait avoir pour eux un bien grand zèle que de leur accorder plus de crédit qu'ils n'en veulent accepter , et de les respecter jusqu'à leur désobéir. Ainsi, ce que je disais tantôt de la raison, je le dis maintenant de la tradition : elle est faillible de son propre aveu ; et un témoignage faillible ne peut pas prouver une autorité infaillible.

Mais ici, M. l'Abbé nous oppose une réflexion spécieuse qui lui semble sans réplique. Qui refuse de se fier à la tradition sur un point, dit-il, ne saurait sans inconséquence s'en rapporter à elle sur un autre ; si vous estimez qu'elle ne puisse pas prouver une Eglise infaillible , vous devez dire ajjssi qu'elle ne peut pas prouver l'origine divine des Ecritures; et alors, que devient notre foi? M. l'Abbé tombe en cet endroit dans une des erreurs qu'il avait si bien relevées dans les objections de M. de Lassalle contre le christianisme. M. de Lassalle disait : Si la raison n'est pas capable de juger les doctrines, elle ne l'est pas non plus de vérifier les pouvoirs. M. l'Abbé a répondu par une distinction toute simple : Ce jugement et cette vérification étant deut choses fort différentes , la raison

peut bien être incompétente pour l'un, quoiqu'elle soit compétente pour l'autre. J'en dis autant de la tradition. La tradition, qui est un témoignage d'hommes, n'est pas compétente pour trancher une question de doctrine, telle que l'existence d'une Eglise infaillible ; mais elle est compétente pour constater un fait , tel que l'authenticité des Ecritures ou la vérité des miracles.

Cependant il est juste de le reconnaître. Si les Pères des premiers siècles eussent enseigne unanimement l'existence d'un tribunal infaillible, ce serait, je ne dis pas une preuve décisive , mais une forte présomption en sa faveur. Car, bien que les Pères ne puissent pas faire autorité comme les saintes Ecritures , ils peuvent nous faire connaître comment elles ont été entendues dans ces premiers temps, où la foi devait être d'autant plus pure, ce me semble, qu'elle était plus près de sa source. Avouons-le donc : si l'on eût cru partout dans les Eglises fondées par les apôtres et dirigées après leur mort par les pasteurs qui leur ont immédiatement succédé, que Dieu a établi un tribunal infaillible pour l'interprétation des Ecritures ,

il y aurait des raisons de penser que cette doctrine serait venue des apôtres, et par conséquent quelle serait véritable. Mais, madame, les Pères ne disent point cela. Cette croyance générale d'un tribunal infaillible n'a point existé dans l'Eglise primitive ; et M. l'Abbé ne l'y voit que parce qu'il s'est étrangement mépris sur la pensée des Pères, ayant donné à quelques-unes de leurs expressions le sens qu'elles auraient aujourd'hui dans sa propre bouche , au lieu de celui qu'elles avaient dans la leur (1)*

(1) Ce genre de méprise n'est pas rare dans l'interprétation des Pères. Le mot tradition lui-même en offre nn exemple singulier. Il a souvent dans les Pères une acception si différente de celle qu'on lui donne communément aujourd'hui, que certains passages des Pères, dont on se sert pour établir la doctrine de la tradition, déposent contre elle. Bergier définit la tradition « la Parole de Dieu non écrite , que les apôtres ont reçue de la bouche du Seigneur, qu'ils ont transmise de vive voix à leurs disciples ou à leurs successeurs, et qui est venue à nous par l'enseignement des pasteurs , dont les premiers ont été instruits par les apôtres. » La tradition se compose donc essentiellement d'articles non écrits dans la Bible, et fournit ainsi un enseignement supplémentaire destiné à compléter

Voici leur véritable pensée qui est toute différente. Les Pères raisonnaient contre des sectes hérétiques, qui introduisaient des dogmes nouveaux sans appui dans les Ecri-

celui de la Parole écrite, qui n'est pas réputé suffisant à lui seul. La tradition ainsi dé unie, on la prouve par des passages des Pères où le même mot se trouve en effet ; mais s'y trouve-t-il avec la même acception ? c'est ce qu'on a oublié de se demander. Or , U s'y trouve en général avec une acception différente et même opposée. II y signifie un enseignement oral à la vérité, mais se composant exactement des mêmes articles qui sont traités dans la Parole écrite ; de telle sorte que la tradition , au lieu d'être un supplément non écrit à la Parole écrite, n'est autre chose que cette Parole écrite elle-même , répétée de vive voix. En voici deux preuves entre beaucoup d'autres. Dans ce fameux passage de saint Irénée qu'on allègue sans cesse à l'appui de la tradition , quelle est cette « ancienne tradition que gardent fidèlement les nations barbares qui ont reçu la foi de Jésus-Christ sans papier ni encre?» Est-ce quelque enseignement sur lequel l'Ecriture sainte garde le silence ? Non ; ce sont les grandes vérités qui remplissent toutes les Ecritures ; c'est « la doctrine du salut, concernant un Dieu créateur et Jésus-Christ son Fils ; » et cette doctrine, remarqudns-le bien, non pas interprétée par un tribunal infaillible , mais « écrite dans leur cœur par le Saint-

tures. Us leur opposent la foi constante et universelle qui s'est transmise et maintenue dans les Eglises depuis les apôtres, et leur disent : « Gomment vous croirons-nous,

Esprit. » Notre seconde autorité est saint Cyprien. « Où a pris naissance cette prétendue tradition ? Estelle descendue de l'autorité du Seigneur et des Evangiles ? où vient-elle des instructions et des Epttres des apôtres ? Dieu lui-même atteste qu'on est tenu de pratiquer ce qui est écrit. Si donc nous trouvons cela prescrit dans l'Evangile ou renfermé dans les Epttres ou les Actes des apôtres, qu'on observe alors cette tradition divine et sainte. » (Epist.LWW. Oper.y vol. II, page 211.)

Chose remarquable , il n'y a que les Juifs et les hérétiques qui aient cru à une tradition, telle que l'enseigne fiergier. On peut le voir pour les hérétiques 9 dans Irénée , adv. hœret. , lib. III , c. 1 , 2 , pages 169, 170; et pour les Juifs, dans la Théologie chré~ tienne de Pictet, page 115. Cette tradition-là, Jésus- Christ, loin de l'autoriser, ne manque aucune occasion de la foudroyer. « Pourquoi tes disciples transgressentils la traditiou des anciens? » lui demandent les scribes et les pharisiens. « Et vous, leur répond-il, pourquoi transgressez-vous le commandement de Dieu par votre tradition?» et encore : «Vous anéantissez le commandement de Dieu par votre tradition ( Matth. > XV, 2, 3, 6). »

quand toutes ces Eglises ignorent votre doctrine et en reçoivent une contraire ? Comment vous croirons-nous, par exemple, vous Arius , qui sortez de terre trois siècles après Jésus-Christ, pour nous informer que Jésus- Christ n'est qu'une simple créature, tandis que toutes les Eglises fondées par les apôtres, celle de Jérusalem, celle d'Antioche, celle d'Athènes , celle de Rome, avec tous les autres qui sont nées de ces Eglises mères, celle de Constantinople , celle d'Alexandrie , celle de Carthage, celle de Lyon, ont constamment enseigné et enseignent encore qu'il est « le vrai Dieu et la vie éternelle? »

C'est là, madame, un raisonnement fort simple, et que j'aurais puïaire à leur place, moi qui ne crois point à un tribunal infaillible. Cela est si vrai qu'on l'entend souvent faire à des ministres protestants orthodoxes , daps leur controverse avec les Sociniens. Us leur allèguent la doctrine constante de leurs Eglises depuis la Réformation, et l'accord unanime de leurs confessions de foi. Que dis-je ? ils leur allèguent aussi ce même témoignage des Eglises primitives dont les Pères s'appuient contre les hérétiques de

leur temps. Véritablement , M. l'Abbé n'est pas plus fondé dans la conclusion qu'il tire de ce raisonnement des Pères, qu'il ne le serait à conclure que l'Eglise anglicane croit une Eglise infaillible , parce qu'elle déclare n'admettre pour règle de sa foi que l'Ecriture sainte, mais l'Ecriture telle qu'elle a été entendue par la primitive antiquité (4).

Autre chose est d'en appeler à la foi constante des Eglises, autre chose de proclamer une Eglise infaillible. L'une diffère de l'autre par ces deux points essentiels.

Premièrement, en invoquant la foi constante des Eglises, on n'entend pas parler de telle Eglise particulière , mais de toutes les Eglises ou de l'Eglise de Jésus-Christ en général. Et c'est là, remarquez-le bien, ce que les Pères appellent l'Eglise catholique, cest-

(1) Telle est aussi la doctrine du ministre Claude dans le passage suivant : « Notre foi a deux relations : elle est fille de la Parole de Dieu, elle est sœur de la foi de l'Eglise ancienne. L'Ecriture sainte est le principe divin , seul nécessaire et suffisant pour la faire naître ; le consentement de l'Eglise est un principe humain, très-propre souvent à la faire discerner. » ( Pic- Set, Théologie chrétienne, page 131.)

ONZIÈME LETTRE. v 231

à-dire l'Eglise universelle. Sous leur plume, ce nom désigne , suivant le langage de leur époque, l'ensemble des Eglises. Sous celle de M. l'Abbé, il désigne, suivant le langage de notre époque , l'Eglise catholique romaine. Oh ! que les hommes sont prompts à se laisser conduire par les mots ! et que de choses obscures seraient aussitôt éclaircies si on les disait en d'autres termes I

Secondement, et surtout, on n'entend pas attribuer à cette Eglise de Jésus-Christ l'infaillibilité, mais seulement la fidélité. Autre chose est qu'une Eglise soit établie de Dieu pour interpréter les Ecritures , autre chose qu'elle ait reçu grâce pour les comprendre (1).

(1) Qu'on médite ces paroles de Tertullien (de Proser. adv. hœr., g 9. Oper., page 105) : «Accordons que toutes les Eglises aient erré. Dirons-nous que l'Esprit saint n'a jeté les' yeux sur aucune d'elles pour la ramener dans la vérité, lui qui a été expressément envoyé de Christ et expressément demandé au Père pour enseigner la vérité? Dirons-nous que ce ministre de Dieu , ce vicaire de Jésus-Christ, a négligé son œuvre et souffert que les Eglises comprissent et crussent autrement qu'il n'avait lui-même fait prêcher par les apôtres?» -

Tout ce que suppose le langage des Pères , c'est que le Seigneur se réserve toujours sur la terre une Eglise fidèle, qui garde sa doc- * trine, sinon sans aucun mélange d'erreur, du moins sans erreur capitale et incompatible avec le salut. Remarquons au surplus que si l'argument dont se servent ici les Pères a pu être employé à toutes les époques , il avait une force toute particulière quand le souve-' nir de l'enseignement apostolique était récent, et que la foi n'avait pas encore subi des altérations profondes et générales qu'on eut à y déplorer plus tard.

Essaierait-on de soutenir l'interprétation que M. l'Abbé a donnée de la pensée des Pères ? Voici contre elle une autorité décisive : ce sont les Pères eux-mêmes. Ils ont cru , d'après M. l'Abbé , à un tribunal infaillible auquel le fidèle doit se soumettre sans réserve pour l'explication de l'Ecriture. Mais vous allez leur entendre dire , tout au contraire , qu'il n'y a d'infaillible que l'Ecriture et que chacun doit la consulter pour soi.

Puisqu'on parle tant de saint Augustin, commençons par lui. Voici comment il s'exprime en écrivant contre la secte des Dona-

ti^es : (c Pourquoi produisez-vous l'autorité de Cyprien pour votre schisme , tandis que vous rejetez son exemple pour la paix de l'Eglise? Qui ne sait que la sainte Ecriture canonique est renfermée dans des limites bien déterminées , et qu'on doit la mettre au-dessus de toutes les lettres qui^pnt pu être écrites plus tard par les évêques ? Car , quant à ¥Ecril«re, il ne saurait y avoir ni doute ni discussion possible sur la vérité ou sur la justice de ce qui s'y trouve incontestablement écrit. Mais les lettres des évêques qui ont été écrites, ou qui s'écrivent encore, depuis que le canon a été arrêté, peuvent être contrôlées en cas d'erreur , soit par l'opinion plus éclairée d'un docteur plus habile , soit par l'autorité plus considérable ou la science plus étendue d'autres évêques , soit par les décisions des conciles. Les conciles nationaux ou provinciaux à leur tour doivent céder sans contredit à l'autorité des conciles généraux qui se sont rassemblés de toutes les parties du monde chrétien. Enfin , il n'est pas rare que les conciles généraux eux-mêmes soient redressés par des conciles postérieurs, après qu'une plus grande expérience a ouvert ce

qui était fermé, et mis en lumière ce qui était inconnu (1). »

Assurément, madame, l'homme qui s'est exprimé de la sorte n'a pas cru, avec M. l'Abbé, à l'existence d'un tribunal infaillible, puisque les évoques, les conciles, et jusqu'aux conciles généraux , lui paraissent sujets à l'erreur, à la différence de l'Ecriture sainte qui seule décide avec une autorité souveraine ef incoiftestable. Nous pouvons dohc être certains que la citation que M. l'Abbé vous a faite de saint Augustin (p. 469 et 470 ), et qui est le plus considérable de tous les témoignages qu'il a produits en faveur d'une Eglise infaillible , ne dit pas , et ne peut pas dire ce qu'y voit M. l'Abbé. Au surplus, on aurait pu déjà s'en convaincre en examinant avec attention les expressions de ce saint Père. Elles sont fortes, je l'avoue ; trop fortes peut-être pour qu'on puisse en presser toutes les conséquents, sans confondre le jugement de la doctrine et la vérification des pouvoirs, que M. l'Abbé a si nettement séparés dans son

(1) De Bapt. Contra Donatist. , lib. II , c. 3. Oper.t vol. VII, page 37.

entretien avec M. de Lassalle. Et quel est l'homme, pour si saint et si éclairé qu'il soit, qui puisse peàer tellement ses termes qu'ils se trouvent rigoureusement exacts dans toutes leurs applications? Gela n'appartient qu'à l'Esprit de Dieu, et à ceux qu'il inspire. Mais quand on est inspiré, on n'a pas besoin d'écrire, comme saint Augustin, un livre dès rétractations. Quoi qu'il en soit, les expressions mêmes de saint Augustin que cite ici M. l'Abbé , loin de prouver qu'il croyait une Eglise infaillible, telle que l'entend M. Favien, prouvent au contraire qu'il n'y croyait pas. Car, quelle que soit sa déférence pour ce qu'il appelle l'Eglise catholique, et qui est toute autre chose, nous l'avons vu, que ce que M. l'Abbé appelle du même nom, saint Augustin accorde pourtant que si on lui montrait dans l'Evangile quelque témoignage formel en faveur de M anichée , il ne devrait plus croire l'Eglise catholique. Ce langage suppose, non-seulement que chacun doit lire l'Ecriture pour soi, mais encore qu'il ne doit admettre dans aucun cas une interprétation manifestement contredite par le texte sacré. H y a au fond de cette pensée une différence

fondamentale qui sépare saint Augustin de H. l'abbé Favien. Car, en dernière analyse , saint Augustin veut qu'on juge de l'autorité de l'Eglise par le sens évident des Ecritures, non du sens des Ecritures par l'autorité infaillible de l'Eglise (4).

Mais écoutons à leur tour les autres Pères. Veuillez lire encore , madame, les témoignages suivants, et juger s'ils sont conformes aux sentiments de M. l'Abbé ou aux miens. « Que la boutique d'Hermogène prouve que ce qu'elle avance est écrit; ou si ce n'est point écrit , qu'elle craigne la malédiction prononcée contre ceux qui osent ajouter ou retrancher (2). Les Ecritures saintes et divinement inspirées suffisent à elles seules pour faire connaître la vérité (3). Si vous voulez une

(1J Et quel est le défenseur de l'infaillibilité romaine qui accorderait que, si Ton trouve dans l'Evangile un endroit qui soit en opposition évidente avec renseignement de l'Eglise de Rome , il faudra rejeter l'autorité de cette Eglise? Nous nous coutenterions bien de cette concession ; avec elle, nous aurions bientôt toutes les autres.

(2) Tertullien, adv. Hermog.,i%. Oper., page 346.

(3) Saint Àtbanase , Orat. conir. Gent. , Oper. , vol. I, page 1.

nouvelle citation, si vous prétendez affirmer quelque chose au-delà de ce qui est écrit , pourquoi contestez-vous avec nous qui sommes résolus de ne rien écouter et de ne rien dire au-delà de ce qui est écrit (4)? C'est se moquer que de faire des questions ou des discours sur ce qui n'est pas écrit (2). Ce que l'Ecriture n'a pas déclaré , vous né le trouverez jamais (3). C'est déchoir évidemment de la foi et faire preuve d'une grande présomption que de négliger quelque chose de* ce qui est écrit, ou d'introduire quelque chose qui ne soit point écrit (4). Ce qui est écrit, crois-le; ce qui n'est pas écrit, ne le recherche point (5). »

Je finis par un endroit de saint Chrysostôme qui se rapporte directement à notre

(1) Le même , de Incarn. Ckr. , Oper. , vol. I , page 484.

(2) Le même, Epist. ad Serap., Oper., vol. II, page 29. ' •?

(3) Saint Athanase , de Trin. Dial. , Oper. , vol. II, page 472.

(4) Saint Basile , de ver a fide , Oper, , vol. II , page 386.

(5) Le même, tifpmil. de Trin. XXIX.

sujet : <( Lorsque nous recevons de l'argent y nous ne nous fions pas à ceux qui nous le donnent, nous le voulons compter nousmêmes ; et quand il s'agit des choses divines, ne serait-ce pas une folie que de donner témérairement et comme tête baissée dans les opinions des autres, nous qui avons une règle par laquelle nous pouvons tout examiner, je veux dire les lois divines? C'est pourquoi je vous conjure tous que, sans vous arrêter aucunement à ce qu'en jugent les autres, vous consultiez les Ecritures (1). »

Ainsi, madame, ces mêmes Pères que M. l'Abbé vous cite pour vous montrer que vous devez vous en rapporter à l'Eglise comme à un interprète infaillible des Ecritures , vous déclarent que les Ecritures doivent être mises au-dessus de tout le reste et même des conciles; qu'elles suffisent à elles seules pour vous faire connaître la vérité , et qu'il ne faut rien écouter au-delà de ce qui est écrit Voilà, convenez-en, des avocats singulièrement choisis, et qui auraient lieu d'être bien surpris de

(1) Homil. XIII. in 2 Cor., cité par Pictet, page 136.

la cause qu'on leur fait défendre en dépit d'eux I Nous pouvons l'affirmer hardiment : les Pères ont été mal compris de M. l'Abbé; ils ne disent pas ce qu'il leur fait dire , il& disent même le contraire.

Je ne veux pas me faire plus savant que je ne le suis. Les citations qui précèdent m'ont été fournies par un ami versé dans ces matières. Je tiens de la même autorité que, parmi les écrits des Pères cités par M. l'Abbé, il en. ♦ est qui paraissent avoir subi des altérations ; le Traité de saint Cyprien sur Y Unité de l'Eglise en est surtout suspect. Mais je n'ai pas- besoin de m'engager dans cette discussion de critique ; j'envisage la question d'un point de vue à la fois plus général et plus à ma portée.

M. l'Abbé termine sur cet article par une considération à laquelle je ne répondrai que quelques mots. De cela seul que la croyance d'une Eglise infaillible a fini par prévaloir dans le monde, il croit pouvoir conclure qu'elle a eu Diète pour elle ; le succès lui paraît justifier les prétentions de l'Eglise, comme l'établissement du christianisme en prouve la divinité. Mais que les choses sont loin d'être égales I

Tandis que le christianisme heurtait de front toutes les idées, tous les intérêts, et que tout secours humain lui a manqué , la doctrine d'une Eglise infaillible rencontrait bien moins de résistance et a trouvé de puissants auxiliaires. La volonté propre y est opposée, dit M; l'Abbé. Cela peut être vrai pour vous , madame ; mais pour la plupart des esprits , c'est le contraire qui est vrai. Ils trouvent fort commode d'avoir sur qui se décharger de la responsabilité de leui' salut, et l'incrédulité naturelle du cœur ne s'arrange que trop bien de traiter avec l'homme plutôt qu'avec Dieu. Cette doctrine d'ailleurs a été de bonne heure aidée, hélas! et on sait jusqu'où, par la puissance séculière. Je ne veux point faire de rapprochement; mais si l'on en voulait faire, on trouverait à son succès plus d analogie peut-être avec celui de Mahomet qu'avec celui de Jésus-Christ.

11 y aurait encore une autre réflexion à faire là-dessus. Le Nouveau-Testament annonce une Eglise qui se détournera de la vérité et qui étendra sa domination presque sur tout le monde chrétien. A ce point de vue, madame, l'argument que M. l'Abbé allègue en faveur de

son Eglise infaillible ne pourrait-il pas tourner contre elle?

Mais il me suffit de vous avoir montré que vous ne trouvez ni dans Tune ni dans l'autre des deux preuves que nous venons d'examiner, cet appui solide, ce rocher sur lequel seul votre foi peut reposer inébranlablement. Figurez-vous à votre lit de mort. Est-ce une déduction logique, est-ce un témoignage d'homme qui pourra donner la paix à votre âme en présence du jugement de Dieu? Pourrez-vous dire : Je suis assurée que mes péchés me sont pardonnes ; car je le sais par le raisonnement, ou je le sais par la tradition? Ah ! madame, que vous seriez plus tranquille, si vous aviez, au lieu de tout cela, une promesse de Dieu, un mot de la Bible! Sachons donc enfin ce que dit l'Ecriture sur la question qui nous occupe ; l'Ecriture , que nous nous accordons tous à regarder comme la Parole de Dieu. Ecoutons-la sans prévention. S'il est vrai, comme le dit M. l'Abbé, qu'elle nous renvoie à un tribunal infaillible, nous le recevrons; sinon, non. Car il est écrit: « Croyez à l'Eternel, et vous serez en sûreté ; croyez à ses prophètes, ef vous prospérerez. »

P. S. Je vois, par la première lettre de M. l'Abbé, qu'on vous a donné des doutes sur les versions de la Bible vendues par les colporteurs. On vous les a représentées comme falsifiées et tronquées tout à la fois. Au moment d'interroger la Bible , quelques mots d'éclaircissement à ce sujet ne seront pas inutiles.

M. l'Abbé a fait justice de la première de ces accusations avec une équité qui lui fait honneur. Mon témoignage n'ajouterait rien au sien pour les versions catholiques. Quant aux versions protestantes que vendent les colporteurs, je les ai comparées attentivement avec celle de Saci et avec d'autres versions approuvées. Je n'y ai su voir de différence, pour le Nouveau-Testament, que celle qu'on trouve toujours entre deux traductions d'un même ouvrage : le fond des pensées demeure le même, l'expression seule varie. Il est même assez difficile de dire auxquelles de ces versions on doit donner la préférence. Les versions catholiques sont plus élégantes, .plus françaises; les versions protestantes ont une couleur plus antique et suivent de plus près l'original. J'ai longtemps préféré les premières;

aujourd'hui je suis d'un avis différent, parce que je tiens par-dessus tout à avoir le sens de Fauteur inspiré reproduit avec une fidélité scrupuleuse, fut-elle même un peu servile. Je me sers habituellement d'une version protestante, et c'est de celle-là que je tire mes citations en vous écrivant. Mais enfin c'est ici une affaire de goût, et chacun est libre de choisir ; l'essentiel est de bien savoir que le reproche de falsification est une pure calomnie.

Mais pour l' Ancien-Testament, il y a une différence réelle et importante entre les versions des deux communions. Les versions catholiques ont quelques livres que la plupart des versions protestantes n'ont pas, parce que les protestants les tiennent pour apocryphes ou non inspirés.

J'ai su par M. Z*** qu'ils en jugent ainsi par les raisons suivantes : 1° Ces livres n'ont jamais été reconnus par les Juifs, qui sont garants et dépositaires de f Ancien-Testament, comme l'Eglise chrétienne l'est du Nouveau ; car a c'est à eux, dit saint Paul, que les oracles de Dieu ont été confiés (Rom., III, S!).» L'Ancien-Testament que les Juifs nous présentent est celui dé l'Eglise protestante , non

celui de l'Eglise catholique. 2° Ces livres n'existent pas en hébreu, mais seulement en grec; preuve nouvelle qu'ils ne font pas partie de F Ancien-Testament, dont l'hébreu est la langue propre, comme le grec est la langue du Nouveau. A ces deux raisons principales, il en ajoutait trois autres: que ces livres n'ont jamais été cités dans le Nouveau-Testament; qu'ils n'ont pas été admis dans le canon de l'Eglise primitive; enfin qu'il suffit de les comparer avec les livres canoniques pour sentir que ce n'est pas le même esprit qui a présidé à la rédaction des uns et des autres, « On éprouve, en passant du canon aux apocryphes, disait-il d'après Oberlin, le même sentiment qu'en passant des apôtres aux Pères. »

Ces raisons sont graves, et m'ont persuadé d'acheter la version de Saci telle que la ven- . dent les colporteurs, sans les apocryphes. Au reste, voici qui doit vous tranquilliser làdessus. Remarquez d'abord que tous les livres reçus pour canoniques par les protestants le sont également par les catholiques. En lisant ces livres comme inspirés, vous ne risquez donc rien: vous n'avez pas, d'après M. l'Abbé,

toute la Parole de Dieu ; mais vous n avez , d'après M. l'Abbé lui-môme, rien que la Parole de Dieu. Dans le doute, ce parti est plus sûr que de s'exposer à prêter au Saint-Esprit des livres qui ne soient pas de lui. Ensuite, la différence qui nous occupe n'affecte pas le Nouveau-Testament ; il est exactement le même dans les deux communions. Vous n'avez donc qu'à commencer, comme je l'ai fait, et comme M&r Dubourg y autorisait les fidèles de son diocèse, par cendre le Nouveau-Testament, et par le prendre dans la version de Saci; pour la suite, Dieu*vous conduira.

En somme , tout ce qu'on dit contre les livres des colporteurs n'a d'autre objet que de jeter dans les âmes de vains scrupules pour les empêcher de lire la Parole de Dieu. La véritable question n'est pas là. La Bible estelle le livre de tous, ou n'est-elle que le livre de quelques-uns? Voilà le point capital ; quand il aura été éclairci , le reâje s'éclaircira de soimême.

M. MERCIER A LUCILE

Troisième preuve. — L'Ecriture sainte.

Nous voici enfin, madame, en présence d'une question bien intelligible et sur un terrain bien déterminé. 11 s'agit de savoir si Dieu veut que nous cherchions par nousmêmes le sens de l'Ecriture, ou s'il veut que nous le demandions à un tribunal visible; et pour l'apprendre, c'est l'Ecriture elle-même que nous allons consulter, un livre que nous avons sous les yeux et que nous n'avons qu'à lire.

D'autres que M. Favien vous diraient peutêtre qu'il y a des gens qui ne savent pas lire; que les versions n'étant pas inspirées, on ne peut être assuré de leur exactitude sans des recherches dont tout le monde n'est pas capable ; et que d'ailleurs avant de consulter ainsi la Bible, il faudrait avoir déjà vidé la question de savoir si nous pouvons ou non la comprendre. Mais votre Abbé a trop de

bonne foi pour vous faire de telles objections, ou plutôt de telles chicanes. Il y a des gens qui ne' savent pas lire? Eh bien ! ils peuvent se faire lire la Bible; peu importe qu'ils voient ce qui est écrit ou' qu'ils l'entendent. On n'est pas assuré de l'exactitude des versions ? Mais n'est-il pas vrai , madame, que vous pouvez, sans savoir l'an- .glais, vous assurer de l'exactitude d'une traduction de Milton, par le témoignage de tant de gens dignes de foi qui connaissent cette langue? Or, vous avez ici plus que le témoignage de quelques individus : vous avez celui de docteurs sans nombre et d'Eglises tout entières. Au surplus, qu'on prenne entre toutes les versions reçues celles qu'on voudra, catholique ou protestante, celle de Saci, celle d'Amelot, celle de .Martin, celle d'Ostervald; la plus imparfaite est plus qu'assez claire pour mon dessein. Mais vous ne pouvez pas savoir , avant d'avoir vidé la question du tribunal visible, si vous êtes en état de comprendre les endroits de la Bible qui se rapportent à cette question même? S'il en est ainsi, nous ne la viderons jamais. Quoi 1 on décidera que la Bible est soumise

à l'interprétation d'un tribunal humain sans lui permettre même de dire son mot làAlessus 1 On disposera de la Parole de Dieu sans la consulter seulement! Avec ce principe-là on pourrait vous mener loin, madame. Certes , tout ce qu'on peut exiger raisonnablement, c'est que nous nous en tenions à des citations simples et claires; c'est ce que je ferai, vous le verrez. Que si l'on se défiait à ce point de votre jugement qu'on vous crût incapable d'entendre même des passages de cette nature, pourquoi le sériez-vous moins d'entendre l'Eglise quand elle vous expliquera la Bible? On n'y songe pas, en vérité. Si vous ne pouvez faire un pas sans l'infaillibilité, il ne suffira plus que l'Eglise soit infaillible , il faudra que vous le soyez vous-même. Hais le bon H. Favien, qui se sert de la Bible pour sa thèse , no saurait trouver mauvais que nous nous en servions pour la nôtre.

Ouvron savoir

ce qu'elle sur ce

qu'il faut

Voyons anonce

en faveur II vous

a indiqué ses textes, nous n'avons qu'à les examiner.

Commençons par une remarque générale sur l'usage qu'il fait de l'Ecriture. Je Je dis avec peine, ce respectable prêtre cite l'Ecriture à plusieurs reprises tout-à-fait hors de propos, appliquant des déclarations de ce saint Livre à des sujets auxquels elles n'ont aucun rapport. En voici quelques exemples. Quand il est dit (1 Pierre, II, 48) qu'on doit être soumis même « à ceux qui sont rudes et fâcheux, » il est question des devoirs des serviteurs envers leurs maîtres; l'Abbé y voit ceux des fidèles envers leurs pasteurs. Le » lait spirituel et pur » dont parle ce même apôtre (1 Pierre, II, 2), c'est le lait de la Parole de Dieu {voyez chap. 1,25); l'Abbé on fait le lait de l'Eglise. « La lettre qui tue (1 Cor., III, 6), » c'est l'ordonnance légale, «et l'esprit qui donne la vie, » c'est le Saint-Esprit répandu sous le Nouveau-Testament ; l'A

acception q .

mais qui esl saint Paul.

sert pour n(

42), » c'est le commandement légal qui condamne à mort les transgresseurs contrairer ment à la grâce qui les sauve ; l'Abbé l'entend de la Parole de Dieu, dont saint Paul ne s occupe pas dans cet endroit. Enfin, « l'interprétation particulière » contre laquelle saint Pierre prémunit les fidèles (2 Pierre, I, 20) , c'est une interprétation particulière au prophète, et non, comme le suppose l'Abbé, qui tire de cette erreur le plus spécieux de tous ses arguments, une interprétation particulière au lecteur (4). La doctrine de l'apôtre est celle-ci : On doit expliquer la prophétie, non par les sentiments personnels du prophète, mais par la pensée de Dieu.

Ainsi, quand vous rencontrez de ces imprécations terribles qu'on lit dans les Psaumes,

(1) Il faut. convenir que certaines versions catholiques , celle même de Saci que l'abbé Favien a suivie , " prêtent à Terreur où il est tombé , en ajoutant les mots ne s'explique qui ne se trouvent pas dans l'original ; en voici la traduction littérale : « Nulle pro- 'phétie de l'Ecriture n'est d'une solution particulière. • D'anciennes versions catholiques le rendent ainsi : « Nulle prophétie de l'Ecriture n'est par exposition particulière. »

il y faut voir, non un mouvement de vengeance du Psalmiste contre ses ennemis, mais l'expression inspirée de la sainte colère de Dieu contre les siens. Que ce soit là h pensée de saint Pierre, c'est ce qui paraît assez par la raison qu'il donne de ce précepte : « Car la prophétie, continue-t-il, n'a point été apportée autrefois par la volonté humaine; mais lés saints hommes de Dieu ont parlé poussés par le Saint-Esprit. »

Vous voyez par ces exemples que M. l'Abbé a le malheur de citer quelquefois l'Ecriture à faux, chose trop commune chez les défenseurs du tribunal infaillible. Cela vous oblige, madame, à vérifier par vous-même les citations, Mais je parfe de vérifier les citations, et vous n'avez peut-être pas la Bible? S'il en est ainsi , je dois vous en exprimer tout mon regret ; pour bien faire, il faudrait que vous l'eussiez sous les yeux en lisant mes lettres. Voyons maintenant les textes de M. l'Abbé ; ' veuillez les relire (p. 163).

Allons droit à la question. Dans ces deux pages de citations, qui sont, %nous devons le penser, ce qu'on a pu trouver de plus fort dans toute la Bible en faveur dune Eglise

infaillible (et on l'y cherche depuis des siècles), trouvez-vous un seul passage, je dis un seul, qui dise formellement que Dieu a établi un tribunal infaillible pour l'interprétation des Ecritures? En trouvez-vous un surtout qui dise qu'il faille chercher ce tribunal dans l'Eglise catholique romaine?

Je m'écarte un peu!, vous le voyez, de la proposition générale où nous étions convenus de nous renfermer ; et j'entre un moment dans la question particulière de l'infaillibilité de l'Eglise catholique. C'est qu'il* n'y a pas d'appareil logique qui tienne , et qu'en présence de la Parole de Dieu , il est impossible de ne pas se demanderai el^ n'a pas au moins un petit mot pour l'Eglise déterminée, qui est après tout, dans la pratique, celle qu'il faut écouter comme Dieu même. Certes on devait s'y attendre, si la doctrine de M. l'Abbé est véritable. Car ce point est fondamental ; tout aussi fondamental que peut l'être le péché originel ou la rédemption. On peut même affirmer qu'il l'est plus dans un sens , parce que tout le reste dépend de cet article, et qu'une fois le tribunal infaillible admis, ni le péché originel, ni la rédemp-

tion, ni aucun autre dogme ne peut l'être qu'avec son consentement. Eh! madame, s'il y a quelque part sur la terre un corps qui ait mission de Dieu pour expliquer les Écritures de Dieu, quoi de plus pressant que de le découvrir? Avec lui, j'ai la vérité tout entière; sans lui, tout n'est qu'erreur. C'est comme si l'on me disait que Jésus-Christ est en personne dans le monde, et que je puis aller l'interroger sur tout ce qui regarde mon salut. Qu'on me le montre, au nom du ciel, ce tribunal infaillible, cette seconde révélation sans laquelle la première me devient inutile! Seigneur, montrez-le-moi vousmême! il y va du salut de mon âme, je ne veux m'en rapporter qu'à vous : ah ! sans doute votre Parole va m'en éclaircir!

Cette prière, avouez-le, madame, serait bien naturelle; et, de plus, die serait pleinement justifiée par l'expérience des dispensations de Dieu. Rappelez-vous, en effet, avec quelle clarté il a fait connaître aux Is- . raélites, sous l'Ancien-Testament, que c'était à Jérusalem qu'on devait célébrer les fêtes solennelles et offrir les sacrifices prescrits par la loi. Il «ne se borne pas à dire qu'il

existe dans quelque coin du monde une ville où il veut recevoir les hommages de son peuple; Jérusalem est nommée par son nom. La distinction est soigneusement établie entre le tabernacle qui devait servir pour un temps à ce saint usage , et le temple de Jérusalem qui devait y être substitué depuis Salomon. C'est à tel point que le roi Jéroboam ne peut tenter d'établir un culte ailleurs, qu'il ne tombe aussitôt dans l'idolâtrie. Quand l'Ancien-Testament a parlé un langage si clair , le Nouveau, qui de l'aveu de tout le monde a beaucoup plus de lumière et de développement, nous laisserait-il en défaut sur un point où s'attache le principe môme de notre salut.

Et pourtant, pas un texte, pas un, madame! Saint Paul qui a traité dans quatorze épîtres de toutes les grandes questions de la foi ; saint Paul, qui a adressé la plus longue de ces épîtres à l'Eglise de Rome elle-même, n'en parle point 1 saint Pierre, qui a écrit deux lettres destinées à tant d'Eglises et si complètes dans leur brièveté; saint Pierre, qui aurait d'après l'Abbé la clef des portes de cet immense édifice, n'en parle point!

Jésus-Christ, qui a prévenu avec tant de condescendance les questions de ses disciples, qu'il leur adressait un jour cette parole touchante : (c Si cela n'était pas, je vous Taurais dit, >) n'en parle point! Nul d'entre eux ne dit un seul mot, ni de l'Eglise catholique romaine, ni d'une Eglise infaillible, ni d'un tribunal chargé d'expliquer les Ecritures! Eh bienl madame, ce silence de la Bible, qu'en pensez-vous? Ne parlât-il pas à sa manière? Dieu nous abandonnerait-il à des conjectures ou seulement à des inductions, toujours plus ou moins incertaines, sur le fondement même de la foi ? Non , assurément non, cent fois non!

Mais quelles sont-elles enfin, ces inductions sur lesquelles on veut que vous hasardiez votre éternité? Prenons d'abord la fameuse promesse du Seigneur à saint Pierre (Matth., XVI, 18, 19), et arrêtons-nous-y un peu, puisque c'est la seule de toutes les citations de M. l'Abbé où l'Eglise romaine se laisse apercevoir d'après lui , quoique sur un horizon bien éloigné : « Tu es Pierre, et sur » cette pierre j'édifierai mon Eglise; et les » portes de l'enfer ne prévaudront point

» contre elle. Et je te donnerai les clefs du » royaume des cieux ; et tout ce que tu au- )> ras lié sur la terre, sera lié dans les » cieûx, et tout ce que tu auras délié sur la )> terre, sera délié dans les cieux.» M. l'Abbé ne s'explique guère sur ce passage ; mais on reconnaît sa pensée, qui, du reste, est celle de tous les partisans du tribunal infaillible. Ils voient ici saint Pierre , vicaire de Jésus-Christ sur la terre; puis saint Pierre,. évoque de Rome; puis enfin saint Pierre transmettant son vicariat aux évêques de Rome, ses successeurs. Us y voient tout cela; mais vous, madame, l'y voyez-vous t II y a ici une promesse pour l'Eglise , « les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle, » nous y reviendrons; et il y a des promesses personnelles pour saint Pierre, qui doivent seules nous occuper en ce moment. Ces promesses, et surtout la première (4), ont reçu plus d'une interprétation. Admettons

(1) Pour le pouvoir des clefs , c'est-à-dire la faculté d'ouvrir et de fermer, de lier et de délier, faculté communiquée ici à saint Pierre , et ailleurs à tous les apôtres, voyez la suite de cette lettre.

celle qui est la plus favorable à l'opinion de M. l'Abbé : l'Eglise de Jésus-Christ sera bâ tie sur saint Pierre. Admettons-la, bien qu'elle n'ait pas pour elle l'autorité des Pères; car les plus anciens d'entre eux ont mieux aimé voir dans «la pierre» sur laquelle l'Eglise de Jésus-Christ doit .être bâtie, ou la personne de Jésus-Christ , ou le témoignage que vient de lui rendre son apôtre, attendu, dit saint Augustin, que « ce n'est pas la pierre qui est sur Pierre, mais Pierre qui est sur la pierre (1).»

(1) « Non petra super Petrum , sed Petrus super petram. » Justin, le plus ancien des Pères qui se sont occupés de ce passage, donne à entendre que la pierre sur laquelle notre Seigneur a promis d'édifier son Eglise, c'est la confession de foi de saint Pierre ( Justin, Dial. cum Thryph., Oper., page t^;Sylbourg. 1593. ) D'après saint Athanase , saint' Jérôme , saint Augustin , c'est Jésus-Christ lui-même. ( Athan. , Unum esse Christ. orat.f Oper., vol. I, pages 519, 520; Commet. 1600. Hiéron., Comment. inMûtth., XVI, 18, lib. III. Oper., vol. VI, page 33 ; Colon. 1616. August. , Expos, in Evang. Johan. , Tract CXXIV , Oper. , vol. IX, page 206 ; Colon. 1616. ) Chrysostôme se contredit dans l'explication de ce mot ; il l'entend dans un endroit de la personne de Pierre ; mais dans un autre , il condamne très-explicitement

" Môme avec cette interprétation , la promesse faite ici à saint Pierre ne suppose pas qu'il soit établi vicaire de Jésus-Christ. Elle

cette interprétation et voit dans la pierre la confession de l'apôtre ( Chrysost. , Homil. LXIX in Petr. 'npost. et Eliam proph., Oper., vol. I, page 856, Serm. de Pentecost. , Oper. , vol. VI , page 233 ; -Commet. 1603). Ce dernier sentiment est aussi celui de saint Hilaire (Hilar. , de Trin. , lib. VI; Oper. t page 903 ; Paris, 1693 ), et parait avoir été partagé par Cyrille de Jérusalem (Cyril. , Calech. XI , page 93; Paris, 1631 ). Origéne lui-même, qui dans un de ses écrits prend la pierre pour la personne de Pierre , s'explique ailleurs en termes bien différents : «La pierre, c'est tout disciple de Christ. Que si tu crois que Dieu ait édifié toute son Eglise sur Pierre , et sur Pierre seul, que feras-tilde Jean, le fils' du tonnerre, •et de chacun des autres apôtres? Oserions-' nous dire que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre Pierre en particulier, mais qu'elles prévaudront contre les autres apôtres et contre les chrétiens les plus accomplis ( twv tefclrûv ) ? N'est-ce pas pour tous les .apôtres, pour chacun d'eux, qu'il a été dit : Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle , et encore : Sur cette pierre je bâtirai mon Eglise? Les clefs du royaume des cieux ont-elles été données à Pierre seul, et aucun des autres disciples ne les doit-il recevoir? (Orig., Comment, in Matth. , tome XII , Oper., vol I, page 275. ) »

s'explique tout naturellement, comme tant d'autres promesses de Jésus-Christ à ses disciples, par le livre des Actes des Apôtres; commentaire pratique, où nous pouvons apprendre par des faits dans quel sens il les ont entendues eux-mêmes et comment elles se sont accomplies. Celle que nous avons sous les yeux nous est éclaircie par le second chapitre de ce livre et par le dixième : par le second, où nous voyons saint Pierre annoncer le premier l'Evangile aux Juifs; par le ^dixième, où il l'annonce le premier aux païens; de telle sorte qu'il ouvre aux uns et aux autres le royaume des cieux, et qu'il pose la première pierre de chacune des deux Eglises dont se compose l'Eglise universelle. Certes, voilà un magnifique privilège accordé à saint Pierre, en récompense de ce qu'il avait le premier entre tous confessé publiquement le Fils de Dieu ; ce qui a été jugé si digne d'observation par les historiens inspirés de Jésus-Christ, que cette circonstance est du petit nombre de celles qu'ils nous ont rapportées tous les quatre (1). Mais d'un vicariat

(1) Matth. , XVI. Marc , VIII. Luc, IX. Jean, XL

de Jésus-Christ , mais d'une suprématie dans l'apostolat, il n'en est rien dit, ni ici, ni ailleurs; cette suprématie est même positivement contredite par l'histoire des Actes, où nous voyons saint Paul occuper un rang au moins aussi élevé que celui de saint Pierre; et par les Epîtres, où nous entendons ce même saint Paul déclarer « qu'il n'est en rien inférieur aux plus excellents d'entre les apôtres (2 Cor. , XI , 5) , » et qu'il « a résisté en face » à saint Pierre dans une occasion où cet apôtre « avait mérité d'être repris (Gai., II, \ 1). »

Mais quand il serait vrai que saint Pierre ait été vicaire de Jésus-Christ, ce serait beaucoup pour saint Pierre, mais ce ne serait rien pour la thèse de M. l'Abbé. Il ne la peut soutenir qu'en ajoutant à son texte deux choses que vous n'y apercevrez ni de près ni de loin : d'abord, que saint Pierre a étéévêque de Rome; ensuite, qu'il a transmis son vicariat à ses successeurs. Et c'est là ce qu'on appelle prouver une chose par la Bible ! En vain votre raisonnement pose un pied sur ce rocher des siècles; tant qu'il pose l'autre sur le vide, il est condamné à tomber.

Saint Pierre a été évêque de Rome? On ne

peut pas seulement démontrer qu'il ait été à Rome; quelques Pères l'affirment, d'autres le nient. Mais remarquez bien ceci, madame : ceux-là même qui attestent que saint Pierre a été à Rome ne s'accordent pas à le faire évêque de cette ville. Ainsi, d'après Irénée, saint Pierre a fondé l'Eglise de Rome avec saint Paul, mais il n'en a point été le premier évêque; le premier évêque de Rome, c'est Linus^ (4). Cette remarque suffit pour faire crouler tout l'échafaudage de l'Abbé, passez-moi l'expression.

Et puis, si saint Pierre avait été évêque de Rome , suivrait-il dé là que ses successeursdussent hériter de tous ses pouvoirs ? Cette transmission! on dirait que c'est une chose si simple qu'on n'a pas besoin même de la prouver, et, dans le fait, elle n'a pas l'ombre d'une preuve. Saint Jacques a été , d'après le témoignage unanime de l'antiquité , le premier évêque de Jérusalem; ses pouvoirs

(1) D'après les Constitutions apostoliques également ( lib. VII , c. 46 ). Elles disent en autant de termes , que « saint Paul a. consacré Linus premier évêque de l'Eglise des Romains. »

ont-ils passé à ses successeurs? En vérité, madame, s'il y eût eu quelque part une succession du genre de celle que M. l'Abbé a rêvée sur la foi de tant d'autres, on eût dû l'attendre bien plutôt pour l'Eglise de Jérusalem que pour celle de Rome. Car l'Eglise de Jérusalem a eu, sans contredit, un apôtre pour évêque, sans compter qu'elle avait été fondée la première , ce qui l'a fait appeler, par un concile général, «Ja mère de toutes les Eglises (\)\ »

(1) Celui de Constantinople {Epist. Synod. Concil. Constant, ad Damas apud Theodoret. , Hist. eccl. , lib. Y, cap. 9 ). On peut ajouter, si Ton veut absolument s'appuyer du nom de saint Pierre , que l'Eglise de Jérusalem a été fondée par lui , bien plus certainement que celle de Rome. Au surplus , la prétendue transmission du pouvoir de saint Pierre est jugée assez sévèrement par l'un des Pères qui accordent les plus grands privilèges à cet apôtre , et dans un endroit où il fait voir que la pierre est pour lui la personne de saint Pierre, dans Mattb. , XVI, 18. Voici comment s'exprime Tertullien ( De Pudic.y pages 767, 768 ) en parlant à l'évéque de Rome , qui réclamait en sa faveur la suprématie dans l'Eglise en sa qualité de successeur de saint Pierre : « Quoi ! parce que le Seigneur a dit à Pierre : Sur cette pierre j'édifierai

DOUZIÈME LETTBE. 563

On se lasse de combattre de si vaines imaginations. En résumé, madame, il faut, pour suivre ici M. l'Abbé, que vous admettiez, sans preuve scripturaire, que saint Pierre a été vicaire de Jésus-Christ ; sans preuve historique et contre les traditions les plus authentiques , qu'il a été évêque de Rome ; et sans preuve rationnelle ni d'aucun genre , que son vicariat a passé de main en main à tous les évoques da cette Eglise. Il faut encore que cette laborieuse argumentation, compliquée à n'en pas finir de suppositions sur l'Ecriture , de suppositions sur l'histoire, de supposi-

mon Eglise , je t'ai donné les clefs du royaume des deux, tout ce que tu lieras ou délieras sera lié ou délié dans les cieux, tu t'imagines que ce pouvoir de lier et de délier est descendu jusqu'à toi, c'est-à-dire jusqu'à l'Eglise voisine de saint Pierre ( Pétri propinquam ) S Qui es-tu pour renverser et changer ainsi la Volonté du Seigneur, qui a été manifestement de conférer ce privilège à saint Pierre personnellement? Car il a dit : J'édifierai mon Eglise sur toi ; je te donnerai les clefs, et tout ce que tu lieras et déliera8% non ce qu'ils lieront et délieront. ( Super te , inquit , aedificabo Ecclesiam meam , et tibi dabo claves ; et quaecumque solveris vel alligaveris , non quae solverint.\e\ alligaverint. ) »

tions sur le plan de Dieu , soit l'appui de vos espérances éternelles! Il faut qu'un sable mouvant, que des nuages insaisissables soient (de rocher de votre salut! »

Mais si l'infaillibilité de l'Eglise catholique romaine est mal prouvée par l'Ecriture , cela n'inquiète pas M. l'Abbé. Il lui suffit que l'Ecriture prouve clairement Fexistence d'une Eglise infaillible en général. Cela ne suffirait guère , ce me semble ; mais cela même, l'Ecriture le dit-elle ? Voyons.

Peut-être vous semble-tr-il, madame, qu'elle le dit en effet. Moi-même, je l'avoue , en relisant les citations rassemblées sous mes yeux par M. l'Abbé Favien, je me surprends à me demander, en dépit de ma persuasion contraire , si elles ne prouvent pas qu'il existe sur la terre une Eglise infaillible. Mais il ne faut que les examiner attentivement pour reconnaître que la notion d'Eglise infaillible n'est là que parce que nous l'y mettons nou$mêmes par une association d'idées devenue presque inévitable. Nous avons été tellement habitués dès l'enfance à entendre appliquer aux papes ce qui concerne saint Pierre, aux prêtres ce qui concerne les apôtres , et aux

conciles ce qui concerne la première assemblée ecclésiastique tenue à Jérusalem , qu a peine sommes-nous capables de donner à certaines déclarations de l'Ecriture leur sens propre et naturel. La force apparente des citations de l'abbé Favien tient uniquement à cette confusion. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, et, pour le bien traiter, il faudrait avoir plus de lumière que je n'en possède sur ces points difficiles. Mais comme j'espère renverser bientôt les explications de M. l'Abbé par une preuve de fait , en vous montrant dans ma prochaine lettre que Dieu commande à chaque fidèle de lire la Bible pour soi , il m'est permis d'être bref ici , et il me suffira de vous faire voir, en parcourant rapidement les diverses classes de passages que cite M. l'Abbé , qu'il n'y en a pas une qui dise ce qu'il lui fait dire. Reprenons-les l'une après l'autre dans l'ordre de ses citations , à l'exception de ce qui regarde saint Pierre et dont nous avons déjà parlé.

M. l'Abbé commence par les promesses suivantes : «Je prierai mon Père,- et il vous donnera un autre consolateur, qui demeurera éternellement avec vous, et qui vous ensei-

gnera toutes choses. Ce n'est pas vous qui parlerez, mais c'est l'Esprit de votre Père qui parlera en vous ; » à quoi il ajoute ce début dune lettre écrite aux Eglises par le concile de Jérusalem : « Il a plu au Saint-Esprit et à nous, w N'y a-t-il pas là une direction du Saint-Esprit et une véritable infaillibilité? Oui. Mais à qui est-elle promise ou attribuée? Aux apôtres , aux dépositaires inspirés des révélations évangéliques. Cette infaillibilitélà, nous sommes si loin de la nier que notre confiance en la Parole écrite n'a pas d'autre appui. C'est parce que le Saint-Esprit a mis les apôtres à l'abri de toute erreur, que je vous presse tant de ne vous, en rapporter qu'à ce qu'ils ont écrit et de juger par là de tout le reste. Nous disons : Les apôtres sont •infaillibles; donc, lisez ce qu'ils ont écrit comme la Parole de Dieu môme. M. l'abbé Favien dit : Les apôtres sont infaillibles , donc, écoutez.... les décisions des papes et des conciles comme la Parole de Dieu. Comment a-t-il sauté des apôtres aux papes et aux conciles? C'est à lui de vous l'expliquer. Eh quoi ! de ce que le concile de Jérusalem , qui était présidé par des apôtres , a pu dire :

« Il a plu au Saint-Esprit et à nous, » s'ensuit-il que le concile de Constance , composé d'évêques sans piété , et présidé par un pape indigne du nom de chrétien, puisse le dire également? Si le raisonnement de M. l'Abbé est juste, qu'il le pousse jusqu'au bout et qu'il dise encore : Les apôtres ont eu le don des miracles et celui des langues, donc les papes et les conciles peuvent opérer des miracles et parler des langues qu'ils n'ont point apprises. Mais les apôtres ne devaient pas vivre toujours, poursuit M. Favien, et ce trait de la promesse du Saint-Esprit : «Il demeurera avec vous éternellement, » ne pouvait pas les concerner seuls non plus que ces autres promesses : «Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre mon Eglise. Elle est la colonne et la base de la vérité (1). » Ce langage ne suppose-t-il pas qu'il y aura sur

(1) Il est à remarquer que saint Irénée s'est servi des mêmes termes en parlant des écrits des apôtres : « In scripturis nobis tradiderunt fundamentum et eolumnam fidei nostrœ futurum. » (Adv. H<Br.r lib. III, cl, p. 169.)

la terre, même après la mort des apôtres et dans tous les temps , une Eglise qui a des garanties dune éternelle protection? D'accord ; mais autre chose est la protection, autre chose est l'infaillibilité. 11 faut faire au sujet des passages que • nous venons de citer les deux mômes réflexions que nous avons faites ailleurs sur des expressions toutes semblables des Pères : c'est qu'il ne s'agit pas ici d'une Eglise déterminée , mais de l'Eglise de Dieu en général ; et que le Seigneur promet à cette Eglise, non de la rendre infaillible , mais de la maintenir fidèle. Il suffit à l'accomplissement de cette promesse que le Seigneur se réserve toujours sur la terre une Eglise qui garde le fondement de la foi. Cette Eglise peut se composer de membres appartenant à plus d'une Eglise particulière, et qui sont unis de foi quoique séparés de communion. En d'autres termes , la religion de Jésus-Christ ne périra jamais dans le cœur des hommes ; elle se conservera toujours dans l'une ou dans l'autre des branches de la grande Eglise chrétienne. C'est ce qu'un écrivain, qui appartenait lui-même à l'Eglise romaine, Tostatusd'Avila, exprimait ainsi :

«L'Eglise universelle n'erre jamais, parce qu'elle n'erre jamais dans toutes ses branches (\). » Voilà ce que le Seigneur a promis, ce qu'on a vu jusque dans les plus mauvais jours et ce qu'on verra jusqu'à la fin. Mais de là à un tribunal infaillible établi pour interpréter les Ecritures , il y a bien loin.

Mais il y a plus ici, continue M. l'Abbé, qu'une protection assurée à l'Eglise : il y a un corps de pasteurs établis par le Saint-Esprit, et .par conséquent infaillibles: «Prenez garde ai vous-mêmes et à tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a établis évoqués pour gouverner l'Eglise de Dieu. Celui qui

(1) Ailleurs ce même écrivain donne à cette pensée un développement bien remarquable, surtout dans sa bouche : « L'Eglise des Latins n'est pas l'Eglise universelle , elle n'en est qu'une certaine partie ; d'où il suit qu'à supposer même que l'Eglise des Latins eût erré tout entière, l'Eglise universelle n'aurait point erré pour cela. Car l'Eglise universelle demeure toujours dans ses. branches qui n'errent point, qu'elles soient ou non en plus grand nombre que celles qui errent. » (Tostat. Abulem, prœf. in Matth.,quœst. XIII ; id. quœst. IV in Matth., ad proleg. 2). Cet auteur vivait au XV« siècle.

vous écoute, m'écoute. Obéissez même à ceux qui sont rudes et fâcheux. » J'ai déjà fait voir que le dernier de ces trois passages est tout-à-fait étranger au sujet qui nous occupe. Le second s'applique évidemment aux apôtres, et n'eût pas dû figurer à cette place. Reste le premier qui est fort remarquable , sans contredit, et qui donne une hauteur magnifique au ministère pastoral. On pourrait dire, à la vérité, que saint Paul n'adresse ces paroles qu'aux pasteurs d'Ephèse , qui avaient été établis par le Saint-Esprit dans un sens tout spécial, ayant été choisis par les Eglises dans cette première effusion de l'Esprit de Dieu sur la terre, et confirmés par les apôtres inspirés. Toutefois , je le reconnais avec joie, ce n'est pas trop presser cette déclaration, que d'en conclure que le ministère pastoral, en soi, est institué par le Saint-Esprit. Mais résulte-t-il de là qu'un corps donné de pasteurs soit infaillible? Nullement Institué par le Saint-Esprit est un , infaillible est un autre. Il n'y a qu'à voir la suite au discours de l'Apôtre : « Du milieu de vous (de ces docteurs établis par le Saint- Esprit) , il s'élèvera des hommes qui annon-

seront des doctrines corrompues, afin d'attirer des disciples après eux (Actes, XX, 50).» Et pour les préserver de ce danger d'erreur, à qui saint Paul les recommande-t-il ? « A Dieu et à la Parole de sa grâce (v. 32).» Cette Parole , et non leur infaillibilité prétendue,, devait les garder. (Test aussi cette Parole, et non une infaillibilité prétendue, qui doit nous faire discerner si un corps de pasteurs quel qu'il soit a retenu la foi. Tout cela , loin de favoriser la doctrine de M. l'Abbé, y est directement opposé, quand on prend le soin d'y regarder de près. Mais enfin, dit M. l'Abbé, il s'agit bien d'une Eglise visible et infaillible, il s'agit bien de successeurs des apôtres, aux décisions desquels on doit se soumettre sans réserve , dans cette dernière série de passages : « Ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel, » promesse expliquée par cette autre : « Ceux à qui vous remettrez les péchés ils leur seront remis, et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus;)) et encore : « Si quelqu'un n'écoute pas l'Eglise, qu'il soit à votre égard comme

un païen et un publicain. » Non, madame , il n'est point question ici de successeurs des apôtres , encore moins de successeurs infaillibles. Quel est donc le sens de ces promesses? Je ne puis vous le montrer sans anticiper sur ce que j'aurai à vous dire plus tard en parlant du don du Saint-Esprit , auquel elle est étroitement liée; on le voit bien dans saint Jean, où elle suit immédiatement la promesse du Saint-Esprit : « Il souffla sur eux et leur dit : Recevez le Saint-Esprit. Ceux â qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis, et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » Je m'expliquerai ici fort brièvement sur ce sujet ; ma lettre suivante achèvera, au besoin , d'éclaircir ma pensée.

Quand Jésus était sur la terre , et qu'il adressait à un pécheur ces consolantes paroles : « Tes péchés te sont pardonnes , » ce pécheur pouvait se dire : Celui qui m'a garanti mon pardon , c'est le Seigneur. Mais quand Jésus aura quitté la terre, quel homme, quel docteur, quel apôtre pourra nous assurer de notre pardon? Que va devenir l'Eglise de Dieu? sera-t-elle réduite â une , incertitude éternelle? et n'aura-t-elle qua re-

gretter sans cesse le temps où la voix de Jésus se faisait entendre? C'est à cette grave question que le Sauveur répond par la promesse qui nous occupe. 11 va s'éloigner; mais «il ne laissera pas les siens orphelins. » Son Esprit demeurera avec eux , et parlera par eux.

Le Saint-Esprit parlera par les apôtres. Il leur communiquera une vertu surnaturelle et miraculeuse qui ne sera que.pour eux seuls, et qui en fera des docteurs infaillibles de la vérité divine. Sans doute, ils ne réconcilieront pas le pécheur avec Dieu, comme Jésus; mais ils annonceront avec l'autorité de Jésus la parole de la réconciliation. Ainsi, quand ils diront: « Crois au Seigneur Jésus-Christ , et tu seras sauvé, » on les pourra écouter aveo autant de confiance que le Seigneur lui-même; et le pauvre geôlier de Philippes, qui n'aura entendu que saint Paul , pourra être aussi certain de son salut que l'était le paralytique de Béthesda (4) qui avait entendu Jésus-Christ.

Remarquez-le bien,. madame, ce pouvoir de lier et de délier, ou de remettre et de re-

(1) Ou Bethsaïda:

tenir les péchés, ou d'ouvrir et de fermer le royaume des cieux, car ce ne sont là que des noms différents pour une même chose; ce pouvoir que saint Pierre reçut le premier , mais comme du nom de tout le collège apostolique auquel il fut ensuite expressément étendu, s exerce par la prédication, par la Parole , non par la confession et l'absolution; et le tribunal de la pénitence , dont parle M. l'Abbé, n'a aboliraient rien à faire ici. Vous en avez la meilleure preuve possible y celle des faits, dans l'histoire des apôtres. Lisez d'un bout à l'autre le livre des Actes. Vous n'y trouverez pas un mot du tribunal de la pénitence. Comment saint Pierre exerce-t-il le pouvoir des clefs au milieu de cas milliers de Juifs qui se pressent autour de lui dans le jour de la Pentecôte? Est-ce en obligeant chacun d'eux à son tour à venir dans un coin lui confesser ses péchés à l'oreille et recevoir à l'oreille une promesse de pardon? Non, madame; mais c'est en proclamant devant tout ce peuple réuni, à la face du ciel et de la terre, « cette doctrine de vie, » qui se charge elle-même de délier ceux qui la reçoivent et de tenir liés ceux qui, la re-

jettent : « Amendez-vous (1) , et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ, pour obtenir le pardon de ses péchés, et vous recevrez le don du, Saint-Esprit (Actes, II , 38). » Ainsi l'exerce encore ce môme saint Pierre avec saint Jean, à quelques jours de là, en disant à ce même peuple : ce Amendez-vous et vous convertissez, afin que vos péchés soient effacés (Actes, III, 19); » et au Sanhédrin assis pour le juger : ce II n'y a point de salut en aucun autre; car aussi il n'y a point sous le ciel d'autre nom qui soit donné aux hommes, par lequel il nous faille être sauvés (Actes, IV, 12). » Ainsi l'exerce saint Paul , en disant au pauvre geôlier de Philippes qui s'écriait : Que dois-je faire pour être sauvé ? « Crois au Seigneur Jésus-Christ

(1) Certaines versions catholiques, et celle mém» de Saci , traduisent ainsi : « Faites pénitence. » Cette traduction peut être admise, pourvu qu'on entende bien que faire pénitence signifie seulement ici se repentir, se convertir; on eût mieux fait cependant de prendre un autre mot pour éviter l'équivoque; le mot grec ne laisse pas le plus petit doute à cet égard : il signifie changer de disposition et rien autre.

et tu seras sauvé, toi et ta maison (Actes , XVI, 31). »

Que si le pouvoir de lier et de délier ne s'exerce que par la Parole, il faut reconnaître que ce pouvoir , dont on se sert pour vous détourner de lire la Parole et pour vous soumettre à l'autorité des prêtres, devait au contraire, dans les desseins de Dieu, vous inspirer pour cette Parole une confiance illimitée et sans partage. Ici encore, je le demande hardiment, qui raisonne plus naturellement, ou celui qui dit : La parole des -apôtres lie et délie, comme celle du Seigneur lui-même; lisez-la donc dans leurs écrits, puisque vous ne pouvez l'entendre de leur bouche, ou celui qui dit : La parole des apôtres lie et délie; soumettez-vous donc sans réserve à l'interprétation de l'Eglise?

Cependant, madame, j'accorde volontiers à M. Favien que la promesse qui nous occupe n'était pas exclusivement destinée aux seuls apôtres. Comme la promesse du Saint-Esprit dont elle dépend, elle a deux applications : l'une spéciale, par laquelle elle n'appartient qu'aux doctrines inspirées de l'Evangile ; l'autre générale, par laquelle elle s'étend encore,

à qui? aux prêtres? non, mais à tous les fidèles. Oui, madame, à tous les fidèles. Il ne faut que comparer le passage (le l'Evangile de saint Jean où se lisent ces mots : « Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils, leur seront remis, etc. (Jean, XX, 49-23)» avec le chapitre XXIV de 1 évangile selon saint Luc (39-49), pour reconnaître qu'il est question, dans ces deux endroits» d'un seul et même entretien du Seigneur avec ses disciples (1) ; or, saint Luc nous apprend qu'il a parlé dans cette occasion, non aux apôtres seulement., mais aussi «à ceux qui étaient avec eux (Luc, XXIV, 33). » On répondra peut-être que par «ceux qui étaient avec

(1) Suivez ce rapprochement, et vous vous convaincrez que le pouvoir de remettre et de retenir les péchés , que Jésus-Christ communique aux apôtres en vertu du don dû Saint-Esprit qu'il commence déjà à leur départir, d'après saint Jean , correspond à cette mission qu'il leur donne , d'après saint Luc , de prêcher en son nom la repentance et la rémission des péchés, en vertu de ce même don du Saint-Esprit qu'il leur promet pour une époque prochaine. Nouvelle marque que c'est par la prédication que les apôtres devaient remettre et retenir les péchés.

eux , )) il ne faut entendre que les soixantedouze diseiples qui ont partagé .avec les apô-*très le privilège de l'inspiration (Luc, X, 4-9). Mais voici une seconde preuve qui va plus loin que la première. Cherchez dans saint Matthieu la promesse : « Ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, etc, » et voyez la place où elle se trouve : a Si ton frère a péché contre toi , va , et reprends-le entre toi et lui seul ; s'il t'écoute, tu as gagné ton frère. Mais s'il ne t'écoute point, prends encore avec toi une ou deux personnes, afin qu'en la bouche de deux ou de trois témoins toute parole soit ferme. Que s'il ne daigne pas les écouter, dis-le à l'Eglise; et s'il ne daigne pas écouter l'Eglise, qu'il te soit comme un païen et comme un péager. En vérité, je vous dis que tout ce que vous aurez lié sur la terre , sera lié dans le ciel ; et que tout ce ,que vous aurez délié sur la terre, sera délié dans le ciel. Je vous dis aussi que si deux d'entre vous s'accordent sur la terre, tout ce qu'ils demanderont leur sera donné par mon Père qui est aux cieux. Car où il y en a deux ou trois assemblés en mon nom, je suis là au milieu d'eux (Matth., XVIII, 16-20). »

Evidemment c'est ici un discours suivi et qui s'adresse tout entier aux mêmes personnes; évidemment encore ces personnes , ce sont, d'après les derniers mots que je viens de citer, tous les fidèles. Ce qui empêche M. l'abbé Favien de le voir, c'est le mot Eglise , qui réveille aussitôt dans son esprit Fidée de clergé, mais à tort; car le mot Eglise signifie tout simplement Y assemblée, c'est-à-dire les fidèles. Sans doute cette assemblée sera représentée, dirigée, gouvernée par des pasteurs ; mais il n'en est pas moins vrai que les promesses ici rapportées appartiennent, à proprement parler, à tout le troupeau, non aux pasteurs exclusivement (4). Enfin cela est déclaré en propres termes dans le Psaume CXL1X, où ce pouvoir est décrit sous les plus pompeuses images {versets 5^-9) : ce Les bien-aimés s'égaieront avec

(1) « Deux valent mieux qu'un. Le corps des fidèles a des promesses particulières , que le fidèle isolé n'a pas. Le corps offre plus de garantie comme dépositaire de la vérité que l'individu ; les prières du corps ont plus d'efficacité que celles de l'individu. » Principe admirable, qui sert à la fois de fondement aux sociétés chrétiennes, et d'aliment à l'amour fraternel.

gloire, et se réjouiront dans leurs lits. Les louanges du Dieu fort seront dans leurs bouches et des épées (4) affilées à deux tranchants dans leurs mains ; pour se venger des nations , et pour châtier les peuples ; pour lier leurs rois de chaînes, et les plus honorables d'entre eux de ceps de fer ; pour exercer sur eux le jugement qui est écrit : Cet honneur est four tous ses bim-aimés. »

Oui, madame, tout vrai disciple de Jésus a part au pouvoir de lier et de délier, parce qu'il a part à la promesse du Saint-Esprit (2). Ayant reçu dans son cœur la grâce annoncée par les apôtres, s appuyant 'sur les docteurs inspirés et infaillibles de l'Evangile , comme ces docteurs se sont appuyés sur leur divin Maître, il dira à son tour, lui qui n'est ni inspiré ni infaillible : ((Crois au Seigneur

(1) Image consacrée pour marquer la vertu de la Parole de Dieu : Ephés., VI, 17. Héb., IV, 12. Apoc, 1,16; II, 16; XIX, 15.

(2) Bien entendu à la promesse générale du Saint- Esprit , qui est différente de la promesse spéciale de l'inspiration. Cette différence sera développée dans la quatorzième lettre.

Jésus-Christ , et tu seras sauvé ; » et il le dira avec autant de fermeté que les apôtres eux-mêmes. N'en doutez pas , les choses se passeront comme il Ta dit. Ce qu'il déclare sauvé , sera sauvé ; ce qu'il déclare perdu , sera perdu. Non sans doute qu'il puisse faire l'application de la doctrine qu'il proclame à l'individu, et dire à tel homme : Toi, tu es sauvé ; ou à tel autre : Toi , tu es perdu ; cela n'appartient qu'au Seigneur, qui seul « sait ce qui est dans l'homme. » Mais ce que nous pouvons tous, c'est de proclamer la doctrine d'après laquelle Dieu lui-même s'est engagé à juger les individus, suivant ce mot solennel de Jésus-Christ, que le plus humble de ses disciples peut répéter, à son tour : <( Cette Parole que je vous ai annoncée est celle -qui vous jugera au dernier jour (Jean, XII, 48 ). » 0 merveilleuse vertu de la Parole de Dieu et de l'Esprit de Dieu ! C'est par là qu'à défaut d'un saint Pierre ou d'un saint Paul , tout ministre de l'Evangile, tout confesseur de Jésus-Christ , un Jean Huss devant le concile de Constance, le plus obscur des chrétiens devant le monde, remet et retient les péchés, lie et délie, ouvre et ferme

le royaume des cieux , dont il tient les clefe dans sa main !

Notre promesse concerne donc dans un sens les apôtres ; elle concerne dans un autre sens tous les fidèles ; mais elle ne concerne dans aucun sens les successeurs des apôtres. Ou plutôt les apôtres, comme apôtres, nom point de successeurs et n'en peuvent avoir non plus que les prophètes. Un corps de docteurs et de prêtres qui héritent de l'autorité infaillible des apôtres, cela ne se trouve nulle part dans l'Ecriture. Défiez-vous de ces associations d'idées qui dénaturent les pensées de la Bible sous couleur de les achever. Quand M. l'Abbé lit « ce que vous lierez sera lié, et ce que vous délierez sera délié, » il en infère aussitôt qu'il faut se soumettre aux prêtres ; mais Jésus-Christ n'a pas parlé d'eux. Il faut savoir à qui s'applique ce vous qui est dans le texte; or, il s'applique ou aux apôtres, ou à tous les fidèles. Les prêtres n'ont guère plus de raison d'appuyer sur cette parole l'autorité qu'ils s'attribuent, que je n'en aurais de me persuader que je serai roi d'Israël parce qu'il a été dit : « tu seras roi sur Israël ; » cela a bien été dit, mais c'est à Salomon, ce

n'est pas à moi. Ce que M. l'Abbé cite a été dit aussi, mais ne Ta pas été aux prêtres, qui ne sont point nommés dans ses textes, et qu'on introduit partout à l'aide de cette petite addition après le mot apôtres , et leurs successeurs; addition qui semble n'y pas toucher, et qui renverse entièrement le sens des promesses.

La réconciliation est au Seigneur tout seul; la parole inspirée de la réconciliation, aux apôtres; la doctrine du salut, à tous. Il n'y a d'infaillible dans tout cela que le Seigneur, son Esprit et sa Parole.

Il est temps de conclure , madame. On entreprend de vous prouver, par l'Ecriture, qu'au lieu de lire l'Ecriture vous-même, vous devez vous en rapporter à l'interprétation d un tribunal infaillible; doctrine fondamentale, et sur laquelle vous ayez droit d'exiger les témoignages les plus décisifs. Or, que vous montre-t-on? De passages qui vous interdisent la lecture de la Bible, pas un seul. De passages qui établissent le tribunal infaillible auquel on prétend vous soumettre, pas un seul. Restent cinq ou six déclarations isolées d'avec leur contexte, arbitrairement expliquées, plus

arbitrairement appliquées , et d où Ton tire ainsi des inductions lointaines tout étonnées de leur origine. Cela vous suffit-il? Pourrezvous risquer là-dessus le salut de votre âme? Pensez-y.

Pour moi, je n'hésite pas à le dire et vous pouvez me mettre à l'épreuve, avec une méthode d'interprétation telle que celle-là , je m'engage à trouver dans la Bible tout ce qu'on voudra. Nommez un système à votre choix, religieux ou philosophique, Platon, Aristote, Spinosa, Mahomet, ce qui vous plaira enfin, je le découvrirai dans la Bible par les procédés d'interprétation de M. l'Abbé. Que dis-je? ce que je m'engage à faire a été fait, et l'a été, qui plus est, pour le saint-simonisme. Oui, madame, il n'y a pas jusqu'à cette doctrine immorale, impie, anti-chrétienne, qui n'ait cherché un appui dans la Bible et qui ne l'y ait trouvé à sa façon. Vous devez vous rappeler que les prédicateurs saint-simoniens citaient volontiers la Bible, et la citaient quelquefois d'une manière assez spécieuse pour frapper les personnes qui ne la connaissaient que par leurs citations. Qui pourrait désespérer, après cela, de donner à ses idées,

n'importe lesquelles , un' certain air de conformité avec les Ecritures?

Ah I se servir ainsi des Ecritures, ce n'est pas en user, c'est en abuser ! Tremblons à la seule pensée d'arracher à ce saint Livre un témoignage forcé en faveur d'une doctrine toute faite et tirée de notre propre cerveau. Ecoutons-le plutôt le front dans la poussière, et recevons la doctrine que Dieu y a mise , quelle qu'elle soit. Alors seulement nous la traiterons avec le respect qui lui est dû ; mais alors, madame, nous y trouverons le droit garanti, ou plutôt le devoir prescrit à chaque fidèle de la lire lui-même, en implorant pour la comprendre le secours du Saint-Esprit.

M. MERCIER A LUCILE

Suite de la troisième preuve. — La Bible écrite 'pour tous.

En prenant la plume aujourd'hui pour vous

montrer par la Bible que Dieu vous permet, qu'il vous commande de la lire, je n'éprouve d'autre embarras que celui qui naît de l'évidence même et de l'abondance des preuves. Il en est de mon sujet à peu près comme de l'existence de Dieu, que la JBible n'établit mille part parce qu'elle la suppose partout. Pourquoi dirait-elle qu'elle veut être lue , quand elle n'a été écrite que pour cela? Tout ce que je puis faire, c'est de choisir quelques endroits où cette tendance générale se montre, s'il est possible , plus clairement encore qu'ailleurs. Au surplus, ce n'est point à des interprétations forcées, à des conséquences péniblement déduites que j'en vais appeler ; c'est à des déclarations toutes simples, prises dans le premier sens qu'elles présentent à l'esprit d'un homme simple ; vous en allez juger vous-même.

Commençons par l'Ancien-Testament. Sous cette première économie, inférieure à la nôtre en lumière et en liberté, quel usage le peuple devait-il faire de la Parole de Dieu?

Moïse, le plus ancien des prophètes, va nous répondre (Deut., XXXI, 9-13) : «Or Moïse écrivit cette loi , et la donna aux sacrificateurs, enfants de Lévi, qui portaient l'ar-

ehe de l'alliance de l'Eternel , et à tous les anciens d'Israël. Et Moïse leur commanda en disant : De sept ans en sept ans, au temps précis de Tannée de relâche, en la fête des tabernacles, quand tout Israël sera venu pour comparaître devant la face de l'Etemel ton Dieu, au lieu qu'il aura choisi, tu liras, cette loi devant tout Israël, eux l'entendant, ayant assemblé. le peuple, hommes et femmes, et leurs petits enfants, et ton étranger qui sera dans tes portes ; afin qu'ils l'entendent et qu'ils apprennent à craindre l'Eternel votre Dieu, et qu'ils prennent garde de faire toutes les paroles de cette loi : et que leurs enfants qui n'en auront point eu connaissance l'entendent et apprennent à craindre l'Eternel votre Dieu, tous les jours que vous serez vivants sur la terre pour laquelle posséder vous passez le Jourdain (4). » Il faut que cette loi soit lue, de sept en sept ans, à tout le peuple, hommes, femmes, petits enfants; tout simplement lue, il n'est pas question de l'interpréter; lue tout entière, et non partiellement ; lue pour que ceux qui l'entendront apprennent

(1) Voyez encore Josué , VIII, 35.

à craindre l'Eternel leur Dieu, tant cette lecture est salutaire!

Mais ce livre, vous dit M. l'Abbé, est confié à la garde des sacrificateurs. Cela est vrai ; le livre que Moïse avait écrit de sa main leur est confié. Il fallait bien qu'il le fût à quelqu'un; et à qui pouvait-il mieux l'être qu'à ceux que leur charge obligeait de le lire au peuple et de veiller à la conservation du texte sacré? Mais autre chose est que l'exemplaire original de la loi fût remis aux sacrificateurs, autre chose que tous les exemplaire^ qui en seraient écrits à l'avenir dussent leur être remis également. Il ne faut pas oublier que les livres étaient fort rares à cette époque où ils s écrivaient à la main avec un travail infini. Dès-lors les précautions de Moïse étaient commandées par la nécessité (\), et l'on ne saurait s'en autoriser pour restreindre

(1) Malgré ces précautions, le livre de la loi avait été longtemps perdu, lorsque Hilkija le retrouva en faisant réparer le temple par le commandement du roi Josias. Que serait-ce s'il n'eût pas été confié aux sacrificateurs et gardé dans le temple ? n'est-il pas à croire qu'il eût péri?

l'usage des livres saints dans ces temps plus favorisés où ils sont devenus accessibles à tous. Rien ici n'indique un dépôt exclusif, ni un droit d'interprétation, ni surtout une garantie d'interprétation infaillible.

Au reste, achevons le verset; vous verrez que Moïse a pris soin de prévenir la fausse explication que H. l'Abbé donne de sa pensée. Car ce n'est pas aux seuls sacrificateurs qu'il confie le livre de la loi; c'est « aux sacrificateurs et à tous les anciens d'Israël. » L'Abbé a sans doute cité de mémoire, ce qui lui a fait- oublier ces derniers mots. Or, les anciens, ce sont les chefs de familles, des hommes de toutes les professions et de toutes les tribus. C'est donc réellement aux représentants du peuple tout entier que la loi est remise, pour être lue au peuple tout entier.

Mais on ne devait la lire que de sept en sept ans? Cela n'est point dit. On était tenu de la lire en public une fois au moins en sept ans, afin que chaque Israélite eût plusieurs occasions de l'entendre dans le cours de sa vie. Mais Cela n'empêchait ni les gardiens de la loi de la lire plus souvent au peuple, ni les particuliers de la lire dans leurs maisons

cette lecture leur apprendra à craindre Dieu et à garder ses commandements. Si elle l'apprend aux rois, ne l'apprendra -t-elle pas aux particuliers?

Ecoutez encore cette belle exhortation de Moïse à Josué, qui n'est ni un sacrificateur ni même un membre de la tribu choisie pour le service du tabernacle : « Que ce livre de la loi ne s'éloigne point de ta bouche, mais médites-y jour et nuit , afin que tu prennes garde de faire tout ce qui y est écrit; car alors tu rendras heureuses tes entreprises, et alors tu prospéreras (Josué, I, 8). » Un gouverneur, un général d'armée doit méditer jour et nuit dans la, loi de Dieu, et c'est par là qu'il verra prospérer toutes ses entreprises : et pourquoi tout autre fidèle ne s'appliquerait-il pas et ce commandement et cette promesse ? Il n'est pas surprenant qu'il soit pourvu plus spécialement* à l'instruction, de ceux.qui exercent les premières charges de l'Etat; mais on ne saurait concevoir que ce fût à l'exclusion de tous les autres.

Au resté, nous n'en sommes pas réduits à de simples inductions. La même recomman-

dation qui a été faite à Josué, la voici, presque mot pour mot, adressée à tous et accompagnée de la même promesse , à l'ouverture du livre des Psaumes : « Bienheureux est l'homme, qui ne vit point selon le conseil des méchants, qui ne s arrête point dans la voie des pécheurs et qui ne s'assied point au banc des moqueurs, mais qui prend plaisir en la loi de l'Eternel , et qui médite jour et nuit en sa loi. Car il sera comme un arbre planté près des ruisseaux d'eaux, qui rend son fruit en sa saison et duquel le feuillage ne se flétrit point; et tout ce qu'il entreprendra prospérera (Ps. I, 1-3). »

Vous le voyez, madame, ce qui caractérise essentiellement l'homme pieux, ce qui le distingue d'avec le méchant, ce qui lui garantit la bénédiction de Dieu sur toutes ses entreprises, c'est précisément ce dont on cherche à vous détourner; c'est la lecture, la méditation de la Parole de Dieu. Convenez que si M. l'Abbé eût pu vous citer un seul endroit des Ecritures où l'obligation de se soumettre à un tribunal visible fût aussi clairement établie que l'est dans celui-ci le droit de les lire soi-même, cette obligation

serait mieux prouvée qu'elle ne Test par ses trois preuves réunies , même avec toutes les considérations accessoires.

Ainsi , à mesure que les temps s'avancent et à proportion que les lumières du peuple de Dieu vont croissant, nous voyons la lecture de la Bible plus recommandée et plus générale. Après ce que je viens de vous montrer, il me suffira d'indiquer rapidement quelques autres témoignages de l' Ancien- Testament. Les Psaumes ( et comment s'en étonner après un tel commencement?) sont tout pleins de cette doctrine, « La loi de l'Eternel est parfaite, restaurant l'âme; le témoignage de l'Eternel est assuré , donnant la sagesse au simple. Les commandements de l'Eternel sont droits, ils réjouissent le cœur; le commandement de l'Eternel est pur, et fait que les yeux voient (Ps*. XIX, 7, 8). » Mais tous vos doutes seraient bientôt dissipés, madame, si vous lisiez seulement le psaume GXIX. Il est si rempli des louanges de la Parole de Dieu, que sur les 476 versets dont il se compose il n'y en a pas plus de quatre ou cinq où elle ne soit nommée, d'un nom ou d'un autre. Il est

facile devoir que l'auteur de ce psaume met exactement en pratique le précepte du psaume premier. Lisez quelques-uns de ces versets où respire un si ardent amour pour la parole inspirée des prophètes ; celle des apôtres, celle du Fils de Dieu nous serait-elle moins précieuse? « Bar quel moyen le jeune homme rendra-t-il pure sa voie? ce sera en y prenant garde selon ta Parole. J'ai serré ta Parole dans mon cœur, afin que je ne pèche point contre toi. Dessille mes yeux, afin que je regarde aux merveilles de ta loi ! Tes témoignages sont mes plaisirs et les gens de mon conseil. Je prendrai mon plaisir en tes commandements que j'ai aimés; même j'étendrai mes mains vers tes commandements que j'ai aimés; je m'entretiendrai de tes statuts. La loi que tu as prononcée de ta bouche m'est plus précieuse que mille pièces d'or ou d'argent. Oh ! combien j'aime ta loi ! c'est ce dont je m'entretiens tout le jour. J'ai surpassé en prudence tous ceux qui m'avaient enseigné, parce que tes témoignages sont mon entretien ; je suis devenu plus intelligent que les anciens, parce que j'ai observé tes commandements.

294 INTERPRÉI

serait mieux proi»

trois preuves rémr considérations ace Ainsi, à mesir et à proportion q' de Dieu vont cro'h ture de la Bible ; générale. Après <■ montrer, il me si1' quelques autres * Testament. Les V étonner après un tout pleins de ce' l'Eternel est parlV témoignage de l'Et la sagesse au si m de l'Eternel sont cœur; le commai:

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*mriON DE LÀ BIBLE.

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■'iiiïf! elle el vous. « Il faut la lier à vos

doigts , il faut la graver sur la table de votre

cœur. Il faut en attacher les maximes comme

un signe sur vos mains et comme un fron-

tean entre vos yeux ; il faut les écrire sur les

j'iteaux de votre maison et sur vos portes. Il

un les inculquer â vos enfants, et vous en

utretenir quand vous demeurez dans votre

laison, quand vous vous mettez en chemin,

land vous vous couchez et quand vous vous

,oz (Prov., VII, 3. Deut., VI, 6-S). »

Obéissez à Dieu plutôt qu'aux hommes.

lieu de laisser la Bible pour écouter une

ise, quelle qu'elle soit, laissez tout le reste

aller à la Bible. « A la loi et au témoi-

v. ! » cette belle exclamation est d'Esaïe

I, 20). Oui, madame, à la loi et au

.■nage 1 c'est la voix qui sort de tout

n-Testament. Evidemment, les fidèles

i rien-Testament devaient lire et médi-

cux-mêmes la Parole de Dieu ; évi-

nt, il n'y avait point de tribunal

île chargé de la leur expliquer. Eh I si

îer ailleurs

; scribes et

blée si peu infaillible , qu'après avoir commencé par persécuter les prophètes, elle a fini par crucifier le Fils de Dieu !

Après cela , devons-nous nous attendre à trouver la lecture de la Bible restreinte sous le Nouveau-Testament? est-il plus obscur que l'Ancien ? ou le disciple de Jésus-Christ a-t-il moins de liberté que celui de Moïse ? Mais laissons le Nouveau-Testament nous en in* struire lui-même.

J ouvre le Nouveau-Testament , et au quatrième chapitre du premier Evangile, je lis que le Seigneur Jésus-Christ, tenté trois fois au désert par le diable , n'oppose à chacune de ces tentations qu'une simple citation de la Parole de Dieu , précédée de ces mots solennels : « Il est écrit. » Ne pensez-vous pas , madame , que dans toutes les circonstances de sa vie , mais surtout dans cette occasion , « Jésus nous a laissé un exemple afin que nous suivions ses traces , » et que nous ne saurions trouver d'arme plus puissante /pour vaincre la tentation que ce même « il est écrit » par lequel Jésus en a triomphé ? Mais comment trouveriez-vous comme lui un texte spécial à invoquer contre chaque tentation

spéciale, si vous n'avez cette connaissance exacte des Ecritures qu'une étude personnelle peut seule vous donner? Plus loin, Jésus, interrogé par un docteur de la loi sur ce qu'il faut faire pour avoir la vie éternelle, lui propose à son tour cette question,: « Qu'est-il écrit dans la loi? comment lis-tu? » Supposez, madame, que ce fût à vous qu'elle eût été adressée , le moyen d'y répondre si vous ne savez pas ce qui est écrit, si vous ne lisez pas ? Rapprochez ces deux traits de l'Evangile : « 11 est écrit , » voilà l'arme que Jésus- Christ vous met dans les mains ; « qu'est-il écrit? » voilà la question que Jésus-Christ vous présente ; et vous ne devriez pas lire ! Poursuivons. Jésus-Christ dit aux Juifs : « Vous sondez les Ecritures (1) , parce que vous estimez avoir par elles la vie éternelle ;

(1) On a suivi ici une interprétation qui s'écarte de la plupart des versions reçues , mais qui est tout-à-fait permise par l'original et qui entre mieux que l'autre dans le raisonnement que fait ici le Sauveur. Si l'on préfère suivre la version ordinaire : « Sondez les Ecritures, » elle fournira à M. Mercier un argument encore plus fort , un commandement positif de lire soigneusement les Ecritures.

elles rendent témoignage de moi , et cependant vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie (Jean, V, 39)! » Jésus en appelle ici à la Bible comme à un livre qui est lu de tout le monde ; il approuve ceux qui le lisent, et ne blâme les Juifs que de ce qu'ils n'y ont pas appris à le reconnaître* Savez-vous, madame, quel est, d'après le Sauveur, le fondement de toute l'instruction religieuse , et un fondement qui peut suffire à lui seul ? Le voici : « Ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils les écoutent (Luc, XVI, 29). » C'est Abraham qui répond en ces termes au mauvais riche dans la parabole. Le riche a proposé pour ses frères un nouveau moyen d'avertissement, une mission d'un mort ressuscité. C'est inutile, répond Abraham : « Ils ont Moïse et les prophètes ; qu'ils les écoutent. Que s'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes , ils ne seront pas non plus persuadés quand quelqu'un des morts ressusciterait. » Vous figurez-vous M. l'Abbé résumant en ce seul trait tout l'enseignement de la religion, : Ils ont Moïse et les prophètes , ou mieux : Ils ont l'Evangile et les Epîtres ; qu'ils les écoutent?

Voulez-vous savoir encore d'où viennent les erreurs des Sadducéens? « Vous errez, leur dit le Seigneur , vous errez, ne connaissant par les Ecritures ni la puissance de Dieu (4). » Ainsi , madame , si c'est la lecture des Ecritures qui engendre les hérésies selon M. l'Abbé , c'est au contraire pour ne les pas connaître qu'on tombe dans Terreur d'après Jésus-Christ. Comment douter qu'il ne vous les eût mises dans les mains, si vous eussiez pu le consulter lui-même ?

Passons aux Actes des Apôtres et à leurs Epîtres.

Il ne faut que lire la suscription des Epîtres. La première est adressée « à tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome; » la seconde, « à l'Eglise qui eàt à Corinthe ; » une troisième, « aux saints qui sont à Philippes , aux évoques et aux diacres. Assurément les Epîtres devaient bien être lues de tous ceux à qui elles étaient écrites ; et c'était, vous venez de le voir , aux Eglises entières, à tous les saints , c'est-à-dire à tous les chré* tiens , et non aux pasteurs seulement. Mais

(l)Matth., XXII, 29.

cela ne suffit pas aux apôtres : ils insistent encore , en finissant quelques-unes de leurs lettres , pour qu'elles soient lues de tout le monde : « Quand cette lettre aura été lue entre vous , faites qu'elle soit aussi lue dans l'Eglise des Laodicéens, et vous aussi lisez celle qui est venue de Laodicée (Col., IV, 16). » — « Je vous conjure par le Seigneur que cette épître soit lue à tous les saints frères (1 Thés., V, 27). »

Au dix-septième chapitre des Actes , nous trouvons un trait auquel j'ai peine à concevoir ce que M. l'Abbé pourrait répondre. Saint Paul va prêcher à Bérée. Il s'agit pour les Béréens de savoir si la doctrine qu'il leur annonce est véritable : que font-ils? « Ils examinent tous les jours les Ecritures pour voir si les choses sont telles qu'on le leur dit (4). » Vous croyez peut-être que ce ne sont que des docteurs qui font cela? Non, madame , c'est toute la population juive de Bérée, et des femmes dans le nombre {verset 42). Le Saint-Esprit ne les en blâmerat-il pas ? Non , madame, le Saint-Esprit les

(1) Actes , XVII , 11.

en loue, et les appelle « plus généreux que ceux de Thessalonique. » Mais leur foi ne va-t-elle pas se trouver en péril ? Non encore : t( Beaucoup donc d'entre eux crurent, et ils reçurent la Parole avec toute promptitude. » Là-dessus, permettez-moi une question. Si vous vous fussiez trouvée alors à Bérée, avec les principes de M. l'Abbé, qu'auriez- vous fâfc? Vous auriez craint de manquer à l'humilité et d'exposer votre âme en interrogeant la Bible vous-même. Vous auriez eu recours à vos directeurs naturels, c'est-à-dire sans doute aux chefs de l'Eglise juive de Bérée; ou, pour plus de sûreté encore, à ceux de l'Eglise de Jérusalem ; et, par une conséquence inévitable, vous auriez rejeté saint Paul, vous vous seriez privée de la grâce de Dieu. Quoi ! madame, des Juifs ont bien fait d'examiner les Ecritures pour savoir si elles confirmaient là doctrine de saint Paul, et nous ne devrions pas les examiner pour savoir si elles disent en effet ce que leur fait dire l'Eglise !

Mais que dis-je l'Eglise*? Quand vous auriez pour guide un apôtre , un ange du ciel, vous seriez encore tenue de vous assurer par vousmême qu'il ne vous annonce rien de contraire

à ce qui est écrit, « Quand je vous évangéliserais moi-même, quand un ange du ciel vous évangéliserait outre ce que nous vous avons évangélisé (4), qu'il soit anathème! Comme nous l'avons déjà dit , je le dis encore maintenant : Si quelqu'un vous évangélisé outre ce que vous avez reçu , qu'il soit anathème (Gai. ,1,8,9).» Oui, madame, si saint Paul ressuscité venait prêcher devant vous, vous ne devriez pas dire : C'est un apôtre de Jésus-Christ , il ne peut pas wl égarer ; et si un ange descendait en terre pour vous instruire, vous ne devriez pas dire : C'est un ange du ciel , il ne peut pas me séduire. Non , « car Satan même peut se déguiser en ange de lumière, et ses ministres en apôtres, dit le Saint-Esprit (2 Cor. , XI, 13 , 44). )> Mais vous devriez regarder si les choses que cet apôtre , que cet ange vous dit, sont conformes à l'Evangile que vous avez reçu. Et par où en jugerez-vous , si vous ne le lisez point ? Ainsi , loin de nous obliger à chercher dans un tribunal humain une lu-

(1) C'est-à-dire autrement que nous ne tous avons évangélisé.

miére infaillible pour prononcer sur le sens de sa Parole, Dieu veut que nous cherchions au contraire dans cette Parole une lumière infaillible pour juger renseignement d'un apôtre, d'un ange ; combien plus celui d'un prêtre, d'un évoque, d'un pape ou d'un concile !

Vous avez la même doctrine en d'autres termes dans saint Jean : « Mes bien-aimés, ne croyez point à tout esprit; mais éprouvez les esprits pour savoir s'ils sont de Dieu ; car plusieurs faux prophètes sont venus' au monde. Connaissez à cette marque l'Esprit de Dieu : Tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu en chair est de Dieu {\ Jean, IV, 4, 2). » 11 faut qu'avec tous les fidèles vous éprouviez les esprits des docteurs avant de les croire , et que vous les éprouviez par leur doctrine. Mais comment le pourriez-vous autrement qu'en la comparant à la Parole de Dieu par vous-même? Si vous vous déchargiez de cet examen sur d'autres, vous retomberiez dans le péril auquel il doit vous soustraire : ceux que vous consultez peuvent vous séduire aussi bien que ceux au sujet desquels vous les consultez. Il y a danger avec tout homme ; quand nous

nous serons servis d'un homme pour éprouver tous les autres, il restera à l'éprouver luimôme , et vous ne le pourrez faire que par Ja Parole de Dieu.

Dira-t-on que vous vous trouvez réduite ainsi, en dernière analyse, à votre esprit particulier? Ce serait un pur sophisme. Vous ne consultez pas votre esprit, à la manière des rationalistes , comme un flambeau qui doit vous éclairer ; mais vous consultez la Parole de Dieu avec votre esprit, comme avec un oeil sans lequel vous ne sauriez rien voir. 11 faut bien toujours en venir là; et M. l'Abbé, qui veut que vous consultiez l'Eglise, ne demande apparemment pas que vous la consultiez sans votre esprit. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de prier Dieu de nous préserver d'erreur; et si nous le lui demandons sincèrement , il a promis de nous exaucer (1).

(1) « L'Eternel est bon et droit, c'est pourquoi il enseignera aux pécheurs le chemin qu'ils doivent tenir. Je te rendrai avisé , je t'enseignerai le chemin dans lequel tu dois marcher , mon œil sera sur toi ( Ps. XXV, 1 ; XXXII, 8, etc. ). »

Après des témoignages si clairs, il serait superflu de multiplier les citations. Je me borne à vous indiquer encore trois ou quatre passages presque sans développement : (doutes les choses qui ont été écrites auparavant ont été écrites pour notre instruction, afin que par la patience et par la consolation des Ecritures nous ayons espérance (Rom., XV, 4). »

a Nous avons aussi la parole des prophètes à laquelle vous faites bien d'être attentifs, et qui était comme une lampe qui éclairait dans un lieu obscur, jusqua ce que le jour ait commencé à luire et que l'étoile du matin se soit levée dans vos cœurs ( 2 Pierre, I, 49). » Saint Pierre loue les chrétiens qui méditent les écrits des prophètes, malgré ce qu'ils y trouvent encore d'obscurité : ne les louera-t-il pas aussi quand ils liront les parties plus claires des Ecritures, et surtout le Nouveau- Testament?

Dès le troisième verset de son Apocalypse, saint Jean déclare bienheureux celui qui la lit : ((Bienheureux est celui qui lit, et ceux qui écoutent les paroles de cette prophétie, et qui gardent les choses qui y sont écrites; car le temps est proche. » Chacun conviendra

pourtant que ce Livre est le plus difficile de toute la Bible. L'avez-vous bien entendu, madame? ((Bienheureux celui qui lit ! » Ah ! quand l'abbé Favien vous dit : « Ne lisez point, » et que l'Esprit de Dieu vous dit : « Bienheureux celui qui lit, » pourriez-vous balancer?

Je termine par un endroit de saint Paul qui explique pourquoi celui qui lit est bienheureux. «Mais toi, demeure ferme dans les choses que tu as apprises et qui font été confiées , sachant de qui tu les as apprises ; vu même que dès ton enfance tu as la connaissance des saintes lettres, qui te peuvent rendre sage à salut par la foi en Jésus-Christ. Toute l'Ecriture est divinement inspirée, et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger et pour instruire selon la justice, afin que l'homme de Dieu soit accompli et parfaitement instruit pour toute bonne œuvre (2 Tim., III, U-17). » Ces paroles, madame, n'ont pas besoin de commentaire; qu'elles achèvent de vous déterminer. Votre désir n'est-il pas ce d'être accomplie et instruite pour toute bonne œuvre ? » Eh bien , le Saint- Esprit vous en indique le moyen, et vous fin-

dique même pour vos jeunes enfants; c'est la u connaissance des saintes lettres. Ce sont elles qui peuvent vous rendre sage à salut par la foi en Jésus-Christ. » Prenez-les donc, et lisez.

M. MERCIER A LUCILE

Suite de la troisième preuve. — La Bible interprétée par le Saint-Esprit.

Ha dernière lettre se terminait par ces mots: Prenez et lisez. Mais on vous dit : Si vous lisez vous-même les Ecritures, vous devez craindre de ne pas les comprendre ; un livre obscur par son antiquité, obscur par la profondeur des sujets qu'il traite, obscur enfin par cela même qu'il vient de Dieu.

Soyez tranquille, madame; Dieu, qui vous commande de lire la Bible, saura bien pourvoir à ce que vous ne vous perdiez pas en lui obéissant. Mais au moment de vous montrer

le moyen par lequel il y a pourvu, je crains , vous l'avouerài-je? que vous ne le trouviez trop admirable pour y croire. Ecoutez ici, je yous en supplie, non vos propres idées , non les maximes d'un monde incrédule, tout chrétien qu'il s'appelle, mais la Parole de Dieu; et quand Dieu parle, quand Dieu promet, ne doutez point. Cest là la vraie foi, et c'est aussi la vraie humilité.

Il nous faut un guide pour recevoir les Ecritures, je l'accorde volontiers; mais quel est le guide qu'il nous faut? Pour le savoir, il importe de bien s'entendre sur ce qu'on appelle l'obscurité de la Bible.

Est-ce qu'elle est écrite dans un style obscur, comme M. l'Abbé le donne à penser? Non , madame, tout au contraire. Malgré la profondeur des sujets qu'elle traite , l'Ecriture est écrite d'un style fort clair; c'est le plus populaire des livres. Elle a été évidemment composée en vue des petits et des simples, et qui veut apprendre à parler des choses de Dieu en langage intelligible pour tout le monde ne saurait prendre un meilleur modèle. Ce n'est pas qu'elle n'ait des passages- difficiles à entendre, même après toutes les savantes expli-

cations qu'on en a données ; mais tout ce qui est nécessaire au salut y est traité fort clairement.

Les Pères , que M. l'Abbé cite avec tant de confiance % ont expressément reconnu ce caractère à la Bible (4) ; mais ce qui est encore plus décisif, c'est qu'elle se l'attribue elle* même. A l'entendre, «elle est une lampe

(1) Saint Irénéc, disputant contre des hérétiques qui voulaient qu'il y eût un autre Créateur de l'univers que lé Père de Jésus-Christ , et qui apportaient des expositions très-obscures de certaines paraboles, leur dit que « toutes les Ecritures prophétiques et évangéliques peuvent ouvertement et sans ambiguïté être entendues par tous les hommes , » et leur faire voir «qu'il faut se contenter du témoignage de Dieu, qui est proposé clairement. » Saint Chrysostôme , dans sa troisième Homélie sur la seconde aux Tbessaloniciens, s'exprime ainsi : «Toutes les choses qui sont dans les divines Ecritures sont claires et droites, toutes les choses nécessaires sont claires ; » et dans sa première Homélie sur saint Jean , il dit « qu'il n'y a aucune flfescurité dans cet Evangile, qu'il est plus clair que les rayons du soleil. » Saint Augustin , après avoir fait l'énumération des livres de l'Ecriture , dit « qu'entre les choses qui y sont clairement enseignées se trouvent toutes celles qui concernent la foi et les moeurs. * (Pictet, Théologie chrétienne, page 119. )

pour nos pieds et une lumière pour nos sentiers; elle donne la sagesse au simple; elle éclaire les yeux ; et si les choses cachées sont pour l'Eternel notre Dieu, les choses révélées sont pour nous et pour nos enfants. Que si l'Evangile est voilé, il ne l'est que pour ceux qui périssent, et dont le dieu de ce siècle (le démon) a aveuglé l'entendement (Ps. XIX, 7, 8; CXIX, 105. Deut., XXIX, 29. 2 Cor., IV, 3, 4).»

D'où vient donc l'obscurité qu'on trouvé à Ja Bible? Le dernier des passages que je viens de citer nous l'explique. Cette obscurité provient des ténèbres que le péché a répandues dans notre entendement. L'homme est devant la Bible comme un aveugle devant le soleil. Le soleil est la lumière même, et pourtant l'aveugle ne le voit pas ; la Bible aussi est pleine de clarté , « mais l'homme naturel ne comprend pas les choses de l'Esprit de Dieu , ni ne les peut comprendre ( 4 Cor. , II , 44).)) Il en peut bien avoir sans doute une connaissance purement historique ; mais cette intelligence spirituelle et salutaire qui donne la vie à l'âme, il ne l'a point.

Et comment l'aura-t-il ? Pour que l'aveu-

gle voie, ce n'est pas au soleil qu'il faut toucher ; ce sont les yeux fermés qu'il faut ouvrir. Ce sont aussi les yeux de notre esprit qui ont besoin d'être ouverts, madame, pour que la Parole de Dieu nous devienne claire, d'obscure qu'elle était. C'est de dessus notre cœur, et non de dessus la Bible, que le voile doit être ôté. Ainsi l'enseigne l'apôtre saint Paul, lorsqu'il dit en parlant des Juifs : « Le voile demeure jusqu'à aujourd'hui sur leur cœur lorsqu'on leur lit Moïse ; mais quand ils se convertiront au Seigneur, le voile sera ôté (2 Cor., III, 45, 46).» Aussi ne suffit-il pas aux disciples de Jésus- Christ que leur maître leur explique les Ecritures : il faut encore que « leur esprit soit ouvert pour les entendre (Luc, XXIV, 45 ). » 11 ne suffit pas non plus à Lydie d'entendre prêcher saint Paul : il faut a que son cœur soit ouvert pour l'écouter (Actes, XVI, 44). » Voilà donc le point de la difficulté, madame ; et le guide nécessaire pour la lecture de la Bible, c'est celui qui pourra, nonseulement nous l'expliquer, mais encore et surtout lui ouvrir notre cœur.

Ce guide, où le trouverons-nous? Sera-ce

dans le tribunal visible auquel on voudrait vous assujettir? Admettez que ce tribunal soit tel que le croit M. l'Abbé, et qu'il puisse expliquer les Ecritures sans danger d'erreur. Cest'un précieux secours , il est vrai , mais ce n'est pourtant pas celui dont vous avez le besoin le plus pressant ; il ne lève que la moindre de vos difficultés, la difficulté capitale subsiste tout entière. Je crois voir un médecin appelé pour guérir un aveugle, et qui, tout occupé d'accroître par quelque appareil l'intensité des rayons solaires , ne sait rien faire contre la véritable cause du mal. En vain la Bible vous est éclaircie, commentée, interprétée : tant que le cœur demeure fermé, le livre l'est aussi pour vous. Or, de vous ouvrir le cœur, le tribunal visible de M. l'Abbé s'en charge-t-il ? L'évêque de Rome, les Pères d'un concile, et d'un concile général, que dis-je? les anges même du ciel se chargent* ils de vous donner ou de vous ôter un seul sentiment ou une seule pensée? Non , madame ; et vous pourriez périr d'ignorance au pied d'un tribunal infaillible , qui , tout infaillible qu'il est, n'est pourtant pas le maître de votre cœur !

Mais voici un autre guide qui s'offre pour vous conduire : c'est Dieu lui-même, c'est le Saint-Esprit. Cest lui qui , après avoir agi sur l'esprit des prophètes et des apôtres pour leur faire composer les Ecritures , veut agir aussi sur le vôtre pour vous les faire recevoir.

Hâtons-nous de prévenir une confusion trop commune. Par le Saint-Esprit promis à tous les chrétiens, je n'entends pas l'inspiration. Autre chose est l'inspiration , autre chose est le don du Saint-Esprit. L'inspiration , qui a pour objet de faire d'un homme le dépositaire infaillible de la révélation divine , et qui est en général garantie par des pouvoirs miraculeux , n'a été le partage que d'un petit nombre d'hommes que Dieu a choisis pour proclamer les premiers sa Parole et surtout pour l'écrire ; et nous avons lieu de penser qu'elle s'est arrêtée vers le temps où le canon du Nouveau-Testament a été clos. Ce n'est donc pas de l'inspiration que je parle ; notez bien ceci; madame, parce qu'on ne manque guère d'accuser tous ceux qui s'appliquent la promesse du Saint-Esprit de se prétendre inspirés. Nous ne tenons pour inspirés que les prophètes et les apôtres;

mais le don du Saint-Esprit, qui est nécessaire pour recevoir à salut les Ecritures inspirées, nous est promis aussi bien qua ces hommes de Dieu , et il leur a été nécessaire comme à nous , tout inspirés qu'ils étaient. Le Seigneur leur a même appris à estimer la grâce générale plus encore que la grâce spéciale; c'est le sens de cette belle Parole : ce Ne vous réjouissez point de ce que les esprits vous sont assujettis ; mais réjouissezvous de ce que vos noms sont écrits dans les cieux (Luc, X, 20). » Telle est la bonté de Dieu, madame ; dans la grâce, comme dans la nature, ses dons les plus précieux sont les plus communs.

Mais ce don du Saint-Esprit, comment vous le dépeindre? Le Saint-Esprit, c'est l'Esprit de Dieu descendant dans le cœur de l'homme. Le Saint-Esprit , c'est Dieu dans l'homme. Cest le couronnement de l'œuvre du salut, et l'on ne saurait rien* concevoir audelà. Un docteur de l'Eglise l'a remarqué : r Ancien-Testament nous montre déjà Dieu le Père , ou Dieu pour nous ; les Evangiles vont plus loin et nous montrent Dieu le Fils, ou Dieu avec nous ; les Actes et les Epîtres

achèvent et nous montrent Dieu le Saint- Esprit, ou Dieu en nous. Quelle gloire, madame, quelle gloire !

C'est ici la grande promesse , le privilège distinctif du Nouveau-Testament (4). Des fidèles de F Ancien-Testament ont été admis à contempler à leur manière le Fils de Dieu, dans ces occasions solennelles où il semble avoir' voulu préluder à son incarnation en leur apparaissant sous une forme visible : «Abraham a vu son jour, et en a tressailli de joie (Jean, VIII, 56). » Mais le don du Saint-Esprit est réservé tout entier pour « les derniers temps. » Même alors que le Fils de Dieu avait été « manifesté en chair, » le Saint-Esprit, tel qu'il a été donné depuis à l'Eglise chrétienne, n'était point encore venu. C'est la doctrine de saint Jean dans cet admirable endroit de son Evangile : « Et en la dernière et grande journée de la fête , Jésus

(1) c Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, quand il a été fait malédiction pour nous ; afin que la bénédiction d'Abraham parvint aux Gentils par Jésus-Christ , et que nous reçussions par la foi l'Esprit qui avait été promis (Gai., III, 13, 14). •

se trouva là , criant et disant : Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive ! Celui qui croit en moi, selon ce que dit l'Ecriture, des fleuves d'eau vive découleront de son ventre. Or, il disait cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croyaient en lui j car le Saint-Esprit n'était pas encore (4), parce que Jésus n'était pas encore glorifié (Jean, VII, 37-39).»

Il vient enfin au jour de la Pentecôte , et le royaume des cieux est fondé sur la terre. La Pentecôte est le grand jour de la nouvelle alliance, et le point où se séparent les deux Testaments. Là commence la pleine lumière de la foi; là, la libre prédication de l'Evangile; là, la vie nouvelle; là, l'Eglise de Jésus-Christ. A dater de ce jour, ce le plus

(1) On lit dans la plupart des versions : « Le Saint-Esprit n'était pas encore donné;* mais ce dernier mot ne se trouve pas dans l'original. Ce n'est pas que le éaint-Esprit n'ait agi durant le séjour de Jésus-Christ sur la terre, et même sous l'Ancien-Testament; mais il a commencé d'agir d'une manière toute nouvelle au jour de la Pentecôte. Jusque-là il avait opéré dans le monde ; alors il s'est donné à l'Eglise.

petit dans le royaume des cieux est plus grand que Jean-Baptiste, qui est le plus grand de tous les prophètes (Matth., XI, 44). » Car l'Esprit qui est donné dans ce jour-là accomplit tout en tous. Comme c'est lui qui inspire les apôtres et leur fait parler plusieurs langues qu'ils n ont point apprises , c'est lui aussi qui fait pénétrer leur doctrine dans le cœur de ceux qui les entendent; lui qui éclaire l'âme fidèle, qui la console, qui l'instruit à prier, qui produit en elle toutes les bonnes dispositions; lui enfin qui la prépare à comprendre et à recevoir les choses de la Bible.

« Qui est-ce qui connaît ce qui est dans l'homme, dit saint Paul, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui? De même aussi personne ne connaît ce qui est en Dieu , si ce n'est l'Esprit de Dieu. Or, nous n'avons point reçu l'esprit de ce monde, mais nous avons reçu l'Esprit qui vient de Dieu , afin que nous connaissions les choses qui nous ont été données de Dieu (4 Cor., II, 44, 42). » Sentez-vous, madame, toute la portée de ce raisonnement à la fois si simple et si profond ? Comme l'esprit d'un homme connaît seul ce qui est dans cet homme, ainsi l'Esprit de

Dieu connaît seul ce qui est en Dieu. Si vous trouviez quelque obscurité dans cette lettre , à qui pourriez-vous mieux vous adresser pour vous en éclaircir qua moi qui l'ai écrite? Si vous en trouvez dans la Bible , il faut, par une raison toute semblable, vous adresser à l'Esprit de Dieu qui Fa dictée; auteur de ce livre, il en est aussi le plus sûr interprète.

Qui a cet Esprit, madame, est enseigné de Dieu même, suivant cette prophétie d'Esaïe : « Ils seront tous enseignés de Dieu (Esaïe, L1V, 13) ; » et suivant le témoignage que saint Jean rend à tous les vrais fidèles : « L'onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n'avez pas besoin qu'on vous enseigne (4 Jean, II, 27). » Qui a cet Esprit n'est pas moins bien partagé que s'il avait le Seigneur Jésus-Christ près de lui sous une forme visible, et qu'il pût l'interroger et l'entendre comme on le pouvait dans la Judée, il y a dix-huit siècles. Que dis-je? il l'est mieux encore 1 Oui, madame, il l'est mieux encore ; ne craignons pas de le dire quand le Seigneur l'a dit avant nous. Jésus vient d'annoncer à ses disciples qu'il va

les quitter; puis, voyant leur tristesse, il ajoute ces étonnantes paroles : « Parce que je vous ai dit ces choses , la tristesse a rempli votre cœur. Toutefois, je vous dis la vérité, il vou$ est avantageux que je m'en aille....» Et pourquoi, madame? Est-ce parce que l'évêque de Rome va désormais tenir sa place sur la terre ? Est-ce lui, est-ce les conciles, est-ce le tribunal visible dont la présence vaut mieux pour les hommes que celle de Jésus-Christ ? Achevez la pensée du Sauveur : « II vous vaut mieux que je m'en aille; car si je ne m'en vais, le Consolateur, le Saint-Esprit ne viendra point à vous ; mais si je m'en vais, je vous l'enverrai (Jean, XVI, 7 ; XIV, 26). »

Ah! madame, ce guide dont la présence vous serait plus précieuse que ne l'eût été l'entretien du Sauveur lui-même , cet Esprit de Dieu est-il bien pour vous? Voilà toute la question. Car si vous ne l'avez pas, rien au monde n'y pourra jamais suppléer. On a beau dire que cet Esprit en instruit d'autres pour vous. Encore une fois, madame, qu'un autre soit instruit pour vous, instruit infailliblement, il pourra vous exposer la vérité ,

je le veux; mais la faire pénétrer dans votre cœur, le pourra-t-il? S'il est éclairé pour vous, sera-t-il aussi persuadé pour vous ? touché pour vous? consolé pour vous? justifié pour vous? sauvé pour vous? Laissez-les donc, ces guides aveugles qui osent se mettre entre Dieu et votre âme ! Prenez, prenez le guide véritable que Jésus-Christ annonce et que Dieu vous promet. Oui, madame, il vous le promet à vous, car il le promet à tous ; et cette grâce si magnifique qu'à peine ose-ton y croire pour les plus grands saints, elle est assurée au moindre disciple de Jésus-Christ.

Ouvrez, en effet, l'Evangile, au chapitre second du livre des Actes, à l'histoire de la Pentecôte. Le Saint-Esprit vient de descendre sur les apôtres; la multitude étonnée en a vu des marques éclatantes, et les âmes fidèles se demandent, comme vous le demandez aujourd'hui, si tous les disciples de Jésus peuvent prétendre à quelque part dans une grâce si nouvelle et si prodigieuse. Que durent-elles éprouver, madame, en entendant sortir ces paroles dé la bouche de saint Pierre: « Amendez-vous , et que chacun de vous

soit baptisé au nom de Jésus-Christ pour obtenir le pardon de ses péchés, et vous recevrez le don du Saint-Esprit. Car la promesse est faite à vous , et à vos enfant», et à tous ceux qui sont loin, autant que le Seigneur notre Dieu en appellera à soi (Actes , II, 38, 39). » N'estrce pas là répondre précisément à la question que vous avez dans le cœur, et y répondre en termes clairs comme le jour? N'est-ce pas dire expressément que ce don n'est pas seulement pour les apôtres, mais $uil est pour tous les fidèles : pour chacun de nous, pour nos enfants , pour tous ceux qui sont loin, pour tous ceux que Dieu appellera à soi? Quels termes plus étendus pourriez-vous demander ? Vous faut-il d'autres preuves après celle-là ? vous les trouverez partout. C'est à tous les fidèles de Corinthe que saint Paul écrit : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous (4 Car., III, 46) 1 » C'est à tous les chrétiens d'Ephèse qu'il étrit ailleurs: «Ayant cru à l'Evangile, vous avez été scellés du Saint-Esprit de la promesse (Ephés., I, 43) ; » et encore : « Soyez remplis de l'Esprit (V, 48). » On ne peut « être

à Christ si Ton n'a cet Esprit (Rom., VIII, 9). » — «Nul ne peut appeler Jésus Seigneur (pie parle Saint-Esprit (4 Cor., XII, 3). » Oh! madame, quelle promesse! Le jour où vous la recevrez dans votre cœur sera votre Pentecôte à vous, et commencera pour vous une nouvelle vie. (Test alors que votre foi deviendra vivante, de morte qu'elle était. (Test alors que vos yeux seront ouverts , votre cœur touché , votre âme « créée de nouveau , » suivant l'expression du Saint-Esprit lui-même (2 Cor., V, 17). Ce£ alors qu'ayant le Saint-Esprit pour guide, vous aurez aussi Dieu pour père et Jésus-Christ pour frère ; car il est écrit : « Tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu sont les enfants de Dieu, ses héritiers et les cohéritiers de Christ (Rom.,. VIII, 44, 47).» Et que faut-il faire pour obtenir cet Esprit? il ne faut que le demander. « Demandez , et il vous sera donné; cherchez, et vous trouverez; heurtez, et il vous sera ouvert. Car quiconque demande, reçoit; et quiconque "cherche, trouve ; et il sera ouvert à celui qui heurte. Si l'enfant de quelqu'un d'entre vous demande du pain à son père, lui donnerez-

* QUATORZIÈME LETtRE. 325

vous une pierre ? ou s'il demande du poisson , lui donnerez-vous au lieu de poisson un serpent? ou s'il demande un œuf, lui donnerez-vous un scorpion? Si donc vous, qui êtes méchants , savez bien donner à vos enfants de bonnes choses, combien plus votre Père céleste donnera-t-il le Saint-Esprit à ceux qui le lui demandent (Luc, XI, 9-13) ? »

Le voilà trouvé , le vrai moyen par lequel Dieu a pourvu à l'explication de sa Parole. « Qui m'instruira de Dieu , si ce n'est Dieu lui-mêûie ? » a dit un poète chrétien. Avec la Bible dans les mains et le Saint-Esprit dans le cœur, vous seriez toute seule dans un désert que vous auriez tout ce qui vous est nécessaire pour connaître le Seigneur et pour trouver grâce devant lui. On vous dira que , vous reposer de la sorte sur le Saint-Esprit , ce serait vous croire inspirée I Non : c'est croire simplement que Dieu daigne éclairer votre esprit et toucher votre âme. On vous dira que ce serait prétendre à l'infaillibilité ! Non : vous n'êtes pas à l'abri de toute erreur, mais vous comptez sur Dieu pour vous donner ce degré de lumière qui vous est indispensable pour vous sauver. On vous dira que

ce serait avoir une confiance présomptueuse en vous-même 1 Non : à moins qu'un enfant qui ne veut écouter que son père, ne puisse être accusé d'une confiance présomptueuse en lui-même, seulement parce qu'il se sert pour l'écouter de sa propre intelligence et de ses propres oreilles. On vous dira que ee serait mépriser tous les conseils ! Non : vous écouterez les conseils, mais vous les soumettrez à la Parole de Dieu, et « vous ne deviendrez point esclave des hommes (4). » On vous dira ce qu'on voudra, madame; mais donnez gloire à Dieu. Appuyez-vous humblement, inébranlablement sur sa promesse; et si vous rencontrez un homme qui prétende vous dépouiller des glorieux privilèges des enfants de Dieu, sous prétexte qu'il est vicaire de Jésus-Christ, répondez avec Tertullien (2) , que Jésufr-Christ n'a d'autre vicaire que le Saint-Esprit.

De tous les arguments de l'Abbé, le plus spécieux est celui que lui fournit cet Ethio-

(1)1 Cor., VII, 23.

(2) Dans un endroit qui a été cité dans la note de la page 226.

pien disant à Philippe : « Comment pourraisje comprendre, si quelqu'un ne me guide*?)) L'Abbé a tiré parti de ce mot avec esprit ; mais une réflexion fort simple renverse tout son raisonnement, c'est que l'homme qu'il cite ne fait point autorité. Ce n'est point un apôtre infaillible qui parle ici : c'est un disciple humble et pieux sans doute, mais qui n'a qu'un commencement de lumière ; et ce qu'il faut surtout observer, qui ne connaît' pas encore le Saint-Esprit. Parce qu'il est humble , il sent qu'il lui faut un conseiller ; et parce qu'il ne connaît pas le Saint-Esprit, il se figure peut-être qu'il a besoin d'un homme pour le conduire. Mais suivez-le lorsqu'il a été pleinement éclairé sur l'Evangile et baptisé au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. «L'Esprit du Seigneur enlève Philippe, » dont les directions ne sont sans doute plus nécessaires à son disciple ; que fait alors le nouveau converti? 11 vient de perdre ce guide dont il se figurait il y a quelques heures ne pouvoir se passer ; il va se croire abandonné et sans ressource ? Non , madame, « il continue son chemin tout joyeux (Actes, VIII, 30-39). » C'est que ce

môme Esprit qui lui a enlevé Philippe , mais qui ne lui a pas enlevé sa Bible, la lui explique à la place de Philippe, et mieux encore. Âh ! que cette histoire, bien comprise, est faite, au contraire, pour vous encouragera lire la Parole de Dieu ! a Voici un homme qui est éclairé en lisant l'Ecriture sainte. Il était dans une grande charge et possédait de grandes richesses , et néanmoins il s'applique à cette lecture, même en voyage; que ne faisait-il donc point étant en repos dans sa maison ? Mais il y a sujet d admirer de quelle manière Dieu le convertit. U n'avait point vu Jésus-Christ ; aucun miracle n'avait été opéré en sa présence; comment donc s'est fait en lui ce changement soudain? et d'où vient qu'il se trouve si disposé à croire ce que lui dit Philippe? C'est que son âme était occupée des choses de Dieu ; c'est qu'il était attentif à l'Ecriture et qu'il s'occupait à la lire, tant c'est une chose avantageuse et utile de lire les saintes Ecritures! » Savez-vous qui dit cela? saint Chrysostôme ; la conséquence qu'il tire de cette histoire vaut bien, ce me semble , la conséquence opposée qu'en tire M. l'abbé Favien.

Ma tâche est accomplie, madame, et vous connaissez maintenant les raisons qui m'ont déterminé à lire la Bible. Ne vous y détermineront-elles pas aussi ? Qu attendriez-vous encore? Usez d'un droit que Dieu vous garanr tit ; obéissez à un commandement écrit de sa main. C'est par là que votre foi , « fondée sur la puissance de Dieu et non sur la sagesse des hommes, » sera ferme comme le rocher des siècles que vous lui aurez donné pour appui.

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