LUCILE A H. MERCIER
Comment reconnaître assez, monsieur, les soins que vous vous êtes donnés pour me répondre? Ah ! s'il fallait juger entre M. l'Abbé et vous sur la charité que chacun met à défendre sa cause, que je serais embarrassée de choisir I Mais ce n'est pas là, je le sens , ce qui peut me déterminer ; je dois peser les raisons. Celles de l'Abbé m'avaient à peu
près convaincue; mais vous avez bien ébranlé cette conviction. J'ai tort peut-être d'en convenir avec vous; n'est-ce pas à M. Favien que je devrais dire cela pour qu'il essayât de me raffermir ?
Ce digne Abbé, comment le croire dans Terreur? comment me séparer de lui qui m'a montré le chemin du salut et persuadé la vérité de la religion chrétienne? Je crains je , ne sais quelle séduction. Oui , monsieur , je vous l'avoue, je crains que vous ne m'entraîniez, que vous ne me détourniez de l'Eglise catholique.... Vous devez être protestant vous-même, quoique ce mot ne se trouve pas dans vos lettres; on dirait que vous l'évitez.
Il me serait difficile de vous décrire ce que ces lettres m'ont fait éprouver. Elles me ravissent, elles m'attristent tour-à-tour. Elles me font entrevoir un jour nouveau, et, le moment d'après, elles me replongent dans l'obscurité. J'y trouve, comme vous autrefois dans l'Evangile, des choses admirables, avec d'autres que je ne saurais croire. J'ai besoin de nouveaux éclaircissements , et j'hésite à vous les demander; fais-je bien, fais-je mal?
je l'ignore, je crains d'interroger, et je ne puis demeurer dans l'état où je suis.
Quoi qu'il en soit, puisque j'ai commencé, il faut que j'achève ; il faut que mon incertitude finisse; et tout en me faisant une sorte de conscience de vous écrire, je me sens comme contrainte de le faire encore. Dieu voit mon cœur, il sait que c'est le soin de mon salut tout seul qui m'a engagée dans cette voie, où il ne m'est plus possible de m' arrêter.
Je vous l'ai confessé, monsieur, vos raisons me semblent les plus fortes ; surtout les passages des Ecritures saintes que vous citez font sur mon esprit une impression profonde. Je le conçois, ce n'est pas à ma raison faillible, ce n'est pas même à une tradition nécessairement incertaine , que je puis demander un appui solide pour mon salut; c'est à Dieu , c'est à sa Parole; les preuves scripturaires, Voilà le point capital. Celles qu'allègue M. l'Abbé m'avaient toujours paru suffisantes jusqu'à présent; mais je reconnais aujourd'hui que, comme vous le dites, j'achevais les idées et je mettais dans ces textes quelque chose qui n'y est pas, du moins qui n'y est pas clairement..
Cependant, je vois aussi contre votre sentiment des objections si graves , si décisives , ce me semble, qu'elles me font encore pencher de l'autre côté. Est-ce esprit de contradiction? je me connaîtrais mal alors; car je crois bien ne chercher que la vérité. Ces objections ont été touchées par M. l'Abbé à la fin de sa lettre. C'est par cette raison peutêtre que vous n'avez pas cru nécessaire de vous y arrêter; vous aviez assez à faire d'ailleurs de répondre à ces trois preuves. Ce sont pourtant ces considérations accessoires qui m'ont le plus donné à penser dans tout ce qu'il m'a écrit, d'autant plus que je les ai plus d'une fois entendu présenter par des prêtres; et vraiment, j'ai peine à comprendre ce qu'on y pourrait répondre.
Elles sont tirées de l'expérience des Eglises dissidentes. N'ayant point un juge des controverses qui puisse prononcer dans les cas douteux , les fidèles de ces Eglises doivent se trouver dans des embarras continuels. Vous dites bien qu'ils ont le Saint-Esprit ; mais comme on ne peut ni voir ni entendre le Saint-Esprit, il est facile de dire qu'on l'a reçu et difficile de le prouver, ce Dès-lors ,
disaient ces prêtres, et j'en entendais un parT 1er de la sorte ces jours derniers, on retombe, avec la doctrine de l'inspiration individuelle (c'est ainsi qu'il appelait la vôtre , monsieur ) , dans tous les inconvénients du système des rationalistes. Comment, en effet, le fidèle aura-t-il alors la certitude d'avoir trouvé le vrai sens de la Bible, qui peut être, et qui est, en effet, si diversement entendue? Comment ensuite aura-t-on un centre d'autorité? Et si une personne, qui pense avoir le Saint-Esprit aussi bien que vous, ne voit pas dans la Bible ce que vous y voyez, qui lui prouvera que c'est vous qui avez raison? Comment encore y pura-t-il dans l'Eglise cette unité que Jésus-Christ a évidemment voulue pour elle, si chacun se fait à lui-même ses opinions religieuses î Ne voyons-nous pas en France et ailleurs les sectes dissidentes se diviser et se subdiviser sans fin? Elles s'accordent, nous dit-on, sur les points fondamentaux : mais quel droit a-t-on de choisir parmi les objets de la révélation? et qui chargera-t-on de dresser la liste des points fondamentaux? Enfin, à quoi bon le ministère des pasteurs, quand on
n'est pas obligé de se soumettre à leurs décisions? Si le pasteur ne peut faire que ce que chacun ferait aussi bien que lui , qu'il des* cende de sa chaire , qu'on y mette une Bible, et tout sera dit. »
Tel était à peu près le discours de ce prêtre ; ce n'est guère , vous le voyez, monsieur, que le développement de ce que l'abbé Favien a dit en finissant. Peut-être aurez-vous quelques nouvelles explications à me donner làdessus. Cela me paraît bien difficile pourtant : les variations des Eglises dissidentes me semblent un bien plus grand mal que ne peut l'être une soumission un peu trop aveugle. Ce qu'on doit craindre, par le temps qui court , est-ce donc de trop croire ? n'est-ce pas plutôt demanquer de foi ? '
Ah ! monsieur, quoi que vous en disiez, je serais bien plus tranquille si Jésus-Christ était sur la terre et que je pusse le consulter. • Ccl$ vaudrait mieux, sans doute, que le pape et les conciles ; mais je ne suis pas bien convaincue que cela ne valût pas mieux aussi , pour moi du moins, que le Saint-Esprit Cette doctrine du Saint-Esprit m'embarrasse : je suis
de ceux qui en auraient peur comme d'une sorte d'inspiration.
Je ne veux pas vous faire d'excuses pour tout l'embarras que je vous donne. Je croirais manquer à la haute opinion que j'ai conçue de votre charité.
M. MERCIER A LUCILE
Réponse à quelques objections.
J'ai reçu la nouvelle lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. J'y crois pouvoir démêler, à traver toutes les agitations de votre âme , les symptômes d une foi naissante ; et j'y vois dans tous les cas un désir ardent de connaître la vérité et. de la suivre. Cela suffit pour me rassurer ; il est écrit : « Celui qui cherche trouve. » Mais calmez-vous, madame, j'ose vous en prier ; vous en parviendrez plus sûrement au but, et plus promptement ; il est
encore écrit : « Demeure tranquille, te confiant à l'Eternel, et l'attends.»
Mes raisons vous frappent , mais vous êtes retenue par les difficultés qu'on croit inséparables de la doctrine que je vous ai exposée. Il y a des difficultés dans le principe que j'ai soutenu, j'en conviens ; mais je dis avec M. l'Abbé : « Difficulté n'est pas doute ; » et une difficulté, même insoluble, ne saurait ébranler une proposition bien établie. Appliquez cette sage maxime au sujet de notre correspondance et vous ne serez plus troublée par les discours que vous, me rapportez. Admettons que je ne puisse pas répondre à tous les comment de ce prêtre : Dieu a permis , a prescrit la lecture de la Bible à tous, c'est assez pour que vous puissiez le faire en paix.
Voici d'ailleurs une réflexion qu'il est bon d'avoir présente à l'esprit dans toute cette discussion. On vous dit que sans un tribunal infaillible vous aurez telle et telle difficulté : fort bien, mais l'a-t-on soi-même, ce tribunal infaillible ?Ce qui importe évidemment, ce n'est pas d'avoir un tribunal réputé infaillible , mais d'en avoir un qui le soit en réalité. Car ce dont vous avez besoin, ce n'est pas de
vous croire sauvée , mais de l'être. Un tribunal réputé infaillible, et qui ne le serait pas, pourrait être fort commode pour l'âme qui s'y fie aveuglément , mais il serait fort dangereux. Il pourrait lui donner la sécurité, mais il ne la mettrait pas en sûreté; et la sécurité sans la sûreté, c'est le bonheur de dormir au bord d'un précipice. L'assurance qu'un tel tribunal 'donnerait aux fidèles pourrait être illusoire ; l'autorité qu'on lui accorderait pourrait être exercée en faveur de l'hérésie ; l'unité qu'il produirait dans l'Eglise pourrait être celle de l'erreur; et le ministère pastoral qu'il sanctionnerait pourrait être un ministère d'ignorance ou de séduction. Cette observation est si simple qu'elle peut sembler superflue ; elle ne l'est pourtant point. L'esprit de l'homme prend aisément le change en pareille matière, et Ton raisonne souvent comme si le tribunal visible de M. l'Abbé était infaillible, par cela seul qu'il se donne pour tel. Si je pensais qu'il le fût, je me rangerais à l'instant de son côté ; mais je crois vous avoir fait voir qu'il ne l'est pas.
Toutefois, madame, je crois pouvoir diminuer les doutes qui vous préoccupent. Us
ne seront complètement dissipés que lorsque vous aurez la lumière du Saint-Esprit ; c'est cette lumière qui vous manque, comme elle manque à ce prêtre ; de là toutes ces questions. Mais je vais essayer de vous faire voir dès à présent que les difficultés dont il se plaint sont beaucoup moins considérables qu'il, ne pense. Je ne me propose pas d'entrer ici dans d'aussi longs développements que je l'ai fait, en discutant les preuves de M. l'Abbé ; si mes premières réponses sont solides , et je les crois telles, quelques mots suffiront pour chacun des points secondaires sur lesquels vous me consultez aujourd'hui.
Pénétrez-vous bien d'abord de cette pensée , qu'il s'agit avant tout ici de votre salut personnel. « Que dois-je faire pour être sauvé ? » voilà ce que demandait le geôlier de Philippes (Actes, XVI, 30), et ce que vous devez demander aussi. Cette question est précise et simple ; ne l'engageons pas dans celle de l'Eglise qui est complexe et embarrassée. Ne négligez pas cette précaution ; vous ne sauriez croire combien elle éclaircira votre chemin. Aussi bien, le fidèle est avant l'Eglise, comme les arbres sont avant la forêt : et Adam, par
exemple, s'il a cru à la promesse de grâce, a été sauvé par la foi avant qu'il y eût une Eglise dans le monde ; la Parole de Dieu fait les croyants, et les croyants font l'Eglise. Commencez donc par la question du salut ; celle de l'Eglise viendra plus tard.
Il est juste d'ajouter que nous n'avons pas sous les yeux tous les éléments nécessaires pour décider cette dernière question d'après les faits, comme ce prêtre vous y engage. Il en appelle à l'état des Eglises dissidentes. Mais chacun sait que l'Eglise réformée de France n'est pas aujourd'hui dans son état normal. Ses conducteurs eux-mêmes en gémissent et en accusent le malheur des temps, le refroidissement général de la foi au siècle dernier, hélas 1 et la persécution ; car ils font remonter le mal à la révocation de ledit de Nantes. C'est une époque que nous autres catholiques, madame, nous avons besoin de couvrir d'un voile ; et il y aurait trop de dureté et d'injustice à rendre les principes de l'Eglise protestante responsables d'une condition que nous l'avons contrainte à subir dans le sang et dans les larmes. Si je suis bien informé , l'Eglise protestante de France avait autrefois une forte
organisation, et une sorte d'hiérarchie presbytérienne qui pourrait bien valoir notre hiérarchie de prélats. Chaque Eglise , me dit-on, était soumise à un consistoire ; plusieurs consistoires réunis à un colloque ; les colloques dune province à un synode provincial ; et les synodes provinciaux à un synode national qui s'assemblait tous les ans, et dont la juridiction s'étendait sur toute la France, tellement qu'il fallait obéir à ses décisions sous peine d'être rejeté de l'Eglise. Aujourd'hui même, à mesure que la foi se réveille et s'étend dans les Eglises protestantes françaises, on y sent le besoin d'un meilleur ordre, et , comme l'exprimait récemment en public un de leurs organes, a d'un centre d'unité et d'autorité tel qu'il existe déjà dans l'Eglise épiscopale d'Angleterre, ou dans l'Eglise presbytérienne d'Ecosse. » Il y aurait témérité de . ma part à me jeter plus avant dans des questions si difficiles par elles-mêmes, et d'ailleurs si nouvelles pour moi. Je n'en ai touché un mot que pour vous faire sentir qu'il ne nous est pas permis de juger du protestantisme sur l'état de YEglise protestante de France, dans un moment de crise et de tran-
sition ; et je me hâte de rentrer dans la question personnelle, qui est à la fois la plus utile pour vous, madame, et la seule qui soit à ma portée. Venons maintenant à vos difficultés.
On nous dit dîabord : Vous ne sauriez goûter une tranquillité solide si vous n* êtes assuré que vous possédez la vérité qui sauve, et vousne pouvez pas l'être sans un tribunal infaillible.
Et pourquoi pas, je vous prie ? L'Esprit de Dieu ne peut-il pas me donner l'assurance intérieure que « la grâce dans laquelle je suis établi est la véritable (4 Pierre, V, \ 2) ? » La meilleure preuve qu'il le peut, c'est qu'il le fait : il nous l'atteste lui-même en plusieurs endroits des Ecritures. Saint Jean écrit , dans une épître catholique , c'est-à-dire adressée à tous les fidèles : « A ceci nous connaissons que Jésus-Christ demeure en nous, par l'Esprit qu'il nous a donné (1 Jean, III, 24). » Il leur écrit encore : « A ceci nous connaissons que nous demeurons en lui , et lui en nous , c'est qu'il nous a donné de son Esprit (\ Jean, IV, 43). » Saint Paul écrit aux Romains : « Vous n'avez point reçu un esprit de servitude pour être encore dans la crainte ; mais vous avez.
reçu l'esprit d'adoption par lequel nous crions Abba, c'est- à-dire Père I C'est ce même Esprit qui rend témoignage avec notre esprit que nous sommes enfants de Dieu (Rom., VIII, 45, 46). » Lorsque Dieu daigne assurer luimême nos cœurs que nous lui appartenons , avons-nous besoin que son témoignage nous soit garanti par les hommes ? Certes, quand la pauvre pécheresse eut entendu dire au Sauveur : « Va en paix, tes péchés te sont pardonnes, » il ne lui fallut pas autre chose ; et le Sanhédrin en corps, la rencontrant au sortir de là, ne lui eût rien ôté en lui contestant son pardon , ni rien donné en le lui confirmant. Eh bien, madame, avec le Saint-Esprit vous avez autant, vous avez plus que n'avait la pauvre pécheresse. Je vous ai déjà fait voir ce merveilleux passage, mais je me plais à vous le montrer encore : « Il vous vaut mieux que je m'en aille ; car si je ne m'en vais , le Consolateur ne viendra point à vous, mais si je m'en vais, je vous l'enverrai. » Et « c'est lui, dit-il aussi, qui rendra témoignage de moi (Jean, XV, 26). »
Et où a-t-on vu qu'il ne puisse y avoir de tranquillité pour lame, qu'à la condition que
la sentence de grâce aura retenti aux oreilles du corps ? Ah 1 le Seigneur a pour parler à notre coeur une voix qui se fait entendre sans le secours des organes , et qui va remuer l'âme en silence jusque dans ses plus intimes profondeurs. Voici un homme qui était livré à de vives angoisses, et qui s'écriait à la vue de ses péchés : Avec quoi me présenterai-je devant mon juge ? le voici qui a trouvé la paix de Dieu, et qui répète avec joie ce bienheureux témoignage d'un apôtre : « Je sais en qui j'ai cru. » Que s'est-il passé dans cet homme ? vous n'avez rien vu , rien entendu (1). C'est le Saint-Esprit qui lui a parlé, madame ; et tandis qu'un prêtre aveuglé refuse de croire à un pardon qui n'a rien dit à ses sens , l'âme fidèle en appelle en secret à Dieu lui-même ; elle se dit : « Mon témoin est dans les cieux ; » et vous lui persuaderiez aussi facilement qu'il fait nuit à midi, que vous réussiriez à la faire douter qu'elle ait Dieu
(1) « Le vent (ou l'esprit) souffle où il veut, et tu en entends le son , mais tu ne sais d'où il vient ni où il va ; il en est de même de tout homme qui est né de l'Esprit (Jean , III , 8). »
pour père, Jésus-Christ pour sauveur, et le Saint-Esprit pour guide. Voilà la véritable assurance ; et loin de dire qu'avec le Saint- Esprit , sans le tribunal visible, on ne saurait être certain d'être reçu en grâce, il faut convenir, au contraire, que le Saint-Esprit peut seul nous donner une tranquillité bien établie.
Remarquez, madame, que l'assurance dont je parle ici , c'est l'assurance du salut, non une assurance d'infaillibilité. Je ne dis pas que l'âme fidèle sera tellement éclairée sur toutes les questions de doctrine, quelle ne pourra tomber dans aucune erreur sur aucun point ; je dis seulement qu'elle sera tellement éclairée sur le fondement de la foi, qu'elle ne pourra s y méprendre. Car il y a des points fondamentaux, qui sont essentiels au salut ; et il y en a d'autres qui, tout importants qu'ils sont à leur place (car rien n'est indifférent dans la Parole de Dieu) , peuvent pourtant être ignorés sans que cette ignorance entraîne la perte de l'âme. Il ne faut pas se scandaliser de cette distinction. Tout le monde est obligé de la faire ; et M. l'abbé Favien, par exemple, régarde bien Fénelon et Bossuet comme de
vrais chrétiens tous les deux, quoiqu'ils ne soient pas entièrement d'accord entre eux ; comment cela , si ce n'est que les points qui les unissent sont plus considérables à ses yeux que ceux qui les séparent (4) ?
(1) La doctrine des points fondamentaux est établie par saint Paul, (1 Coi., III, 10-15) ; car il suit de ce passage qu'on ne saurait ignorer a le fondement , lequel est Jésus-Christ, » sans se perdre ; mais qu'il y a d'autres points sur lesquel on peut errer , « et pourtant se sauver , quoique comme par le feu. »
Mais qui se chargera de dresser la liste des., points fondamentaux ! C'est une question favorite chez les controversistes de l'Eglise catholique romaine. A cela on peut répondre deux choses.
D'abord , ce soin ne serait pas aussi difficile qu'on paraît le croire. Le travail se trouve tout fait dans l'Ecriture j.'^ne faut que distinguer ce qu'elle a distingué. Ainsi , 'quand saint Paul , interrogé par le geôlier de Philippes, sur ce qu'il faut faire pour être sauvé, lui répond : a Crois au Seigneur Jésus-Christ et tu seras sauvé , » évidemment il s'agit là d'un point fondamental ; et quand ce môme saint Paul écrit à des hommes croyants et convertis : « Nous tous qui sommes parfaits , ayons un même sentiment ; et si en quelque chose vous pensez autrement, Dieu vous fera connaître ce qui en est , » évidemment il fait allusion à des points qui ne sont pas fondamentaux. On pourra s'aider dans cette recherche,
S'il est vrai que Bossuet ait demandé à Claude si une pauvre vieille femme peut avoir raison contre un concile, et que Claude ait été embarrassé de cette question, ce fut de sa part un défaut de foi ; il aurait dû répondre
en prenant les symboles les plus accrédités dans les diverses communioDS chrétiennes , par exemple , celui du concile de Nicée , celui du concile de Trente , celai de l'Eglise réformée de France , celui de l'Eglise anglicane, celui de l'Eglise luthérienne, et eu en recueillant les articles qui leur sont communs à tous.
Mais ce soin , et c'est ici notre seconde réflexion , ne serait pas absolument nécessaire. Il Test bien pour qui veut instruire les autres , mais il ne l'est pas quand il ne s'agit que de notre salut personnel. Car il peut y avoir , et il y a sans aucun doute , des personnes qui connaissent tout ce qui est nécessaire au salut , sans pouvoir expliquer exactement quels sont les! Hcles nécessaires. Autre chose est de croire , autre chose de pouvoir formuler ce qu'on croit. Qu'une mère donne à son enfant une nourriture saine et suffisante, sans lui apprendre à analyser les diverses substances qui en font partie , ni à apprécier le besoin plus ou moins grand qu'il peut avoir de chacune d'elles , l'enfant en serat-il moins nourri ? Le point capital , c'est que la mère ne s'y trompe pas. Il nous suffit aussi , à la rigueur , que Dieu connaisse parfaitement les points fondamentaux et ceux qui ne le sont pas. Quand nous ne serions
hardiment : ce Oui , » car il se peut que cette pauvre vieille femme ait l'Esprit de Dieu , et que cette assemblée d'évêques ne l'ait pas. Que signifie sans cela cette prière du Sauveur: « Je te célèbre , ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents , et que tu les as révélées aux petits enfants ; il en est ainsi, ô mon Père, parce que telle a été ta bonne volonté (Matth., XI, 25, 26) ! » La pieuse veuve de Sarepta a raison contre tous les sacrificateurs et tous les prophètes presque de son temps (1 Rois, XVII, 10, rapproché de 4 Rois, XIX, 10). Rahab a raison contre tout le peuple de Jéricho , son roi et ses prêtres. Lydie a raison contre tous les magistrats de Philippes ; et le brigand crucifié à côté du Sauveur a raison contre tout le Sanhédrin , qui était le concile de l'Eglise juive. Oui, madame, et cette pauvre vieille' femme, méprisée du sage Rossuet, pourra
pas capables nous-mêmes de ce discernement , c'est assez que Dieu sache le faire et qu'il ait promis de ne pas nous laisser ignorer ce qui est nécessaire pour notre salut ; et il Ta promis en cent endroits.
être tellement affermie parla Parole de Dieu, qu'elle pourra dire avec saint Paul : «. Je suis assurée que, ni la mort, ni la vie, ni les anges , ni les principautés, ni les puissances , ni les choses présentes, ni les choses à venir, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne nous pourra séparer de l'amour de Dieu , qu'il nous a montré en Jésus- Christ, notre Seigneur (Rom., VIII, 38, 39). » Oh 1 madame , q&and ce langage serat-il le vôtre ?
Mais supposons , poursuit votre prêtre , que vous ayez en effet la vérité et le Saint-Esprit qui vous l'atteste. Comment prouverez-vous aux autres que vous l'avez, s'il n'y a pas dans l'Eglise un centre d'autorité , un juge des controverses, en un mot un tribunal infaillible ? Car, ni votreassurance intérieure, ni le Saint- Esprit caché dans votre cœur ne peuvent servir de preuve pour autrui.
Il n'est pas exact de dire qu'on ne puisse avoir, sans le tribunal infaillible, un centre d'autorité ; outre qu'il y a d'autres preuves qu'on pourrait fournir sans recourir à un centre d'autorité, supposons-nous en effet dans l'Eglise organisée comme l'était autrefois
l'Eglise protestante de France ; voici ce que nous ferons dans l'hypothèse de ce prêtre.
Nous commencerons par prendre notre Bible , et nous chercherons à convaincre par elle les contredisants , que nous avons la Parole de Dieu pour nous. Car enfin, nous ne sommes pas des mystiques ; ce que le Saint- Esprit nous enseigne , ce ne sont pas des choses qui ne se puissent montrer nulle part. La Bible dans les mains, nous pouvons justifier notre croyance par des témoignages clairs* et positifs ; et je pense que nous en pourrons persuader aussi la vérité à ceux qui reçoivent sincèrement la Bible comme un livre dicté par l'Esprit de Dieu.
Que si nous n'y réussissons pas, il nous reste la ressource de l'Eglise ; de l'Eglise, qui n'est pas infaillible, selon nous, mais qui n'en a pas moins des promesses spéciales ; de l'Eglise enfin , dont le Seigneur a dit : « Si quelqu'un n'écoute pas l'Eglise , qu'il te soit comme un païen et un péager. » Nous en appellerons au consistoire, au colloque, au synode provincial, enfin au synode national, et nous épuiserons tous les degrés de la juridiction ecclésiastique, pour montrer que nous som-
mes dans la vérité. Dans le cours ordinaire des choses, nous avons lieu d'espérer que cette vénérable autorité se déclarera pour la bonne cause, et que nous pourrons condamner par son témoignage ceux qui s élèvent contre les maximes de la foi.
Mais enfin, mettons les choses au pis. Supposons que l'autorité ecclésiastique, même dans son degré supérieur, se trompe , ce qui est rigoureusement possible, puisque nous ne la croyons pas infaillible ; ou bien encore , supposons que l'autorité ecclésiastique prononce en faveur de la vérité, mais que ceux qui s'y opposent refusent de se soumettre à sa décision. Comment pourrons-nous leur fermer la bouche , et leur prouver que c'est nous qui avons raison ? Eh bien , madame , .cette réponse va vous étonner peut-être, nous prendrons notre parti de ne pas le leur prouver. Après tout, cela n'est pas indispensable; car ce qui importe pour moi , c'est d'avoir la vérité, non 'de prouver que je l'ai. Si je l'ai, Dieu le saura toujours ; « le Seigneur connaît ceux qui sont siens ; » c'est le point capital, puisque enfin c'est Dieu qui doit nous juger, non les hommes, « Pour moi, dit saint Paul
dans sa première épître aux Corinthiens, il m'importe fort peu d'être jugé dé vous , ou d'aucun jugement d'homme , et aussi je ne me juge point moi-même. Celui qui me juge , c'est le Seigneur. C'est pourquoi ne jugez point avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne , qui aussi mettra en lumière les choses cachées dans les ténèbres, et qui manifestera les conseils des cœurs ; et alors Dieu rendra à chacun sa louange (4 Cor., IV, 3- 5). » Que les hommes me croient damné , qu'ai-je à y perdre si je suis sauvé ? Ou que les hommes me canonisent, qu'ai-je à y gagner si je suis en enfer ?
Cette objection tient à une erreur commune et profonde : l'homme , porté à marcher par la vue et impatient dans ses jugements, voudrait anticiper sur la sentence de Dieu (1). On transporte alors sur la terre et dans le temps un jugement qui est réservé
(1) Cette impatience est la source de beaucoup de maux : « Parce que la sentence contre les mauvaises actions ne s'exécute pas incontinent , à cause de cela le cœur des hommes est plein au-dedans d'eux d'envie de mal faire. (Ecclés. , VIII ,11.)»
au ciel et à l'éternité ; on le ravit au Créateur pour le donner à la créature. Rappelezvous toujours que le salut de votre âme doit se régler entre Dieu et vous, non entre vous et vos semblables. Jean Huss , brûlé par le concile de Constance, peut être tranquille malgré les anathèmes de toute une assemblée, s'il possède une assurance intérieure et bien fondée qu'il appartient à Jésus-Ghrist. Et nous, madame, pourvu que nous soyons dans la vérité et que nous en puissions « assurer nos cœurs devant Dieu (4 Jean, III, 19), » nous n'avons pas besoin d'une autorité humaine qui nous fournisse le moyen de le prouver au reste du monde.
Aussi bien, madame, le tribunal infaillible lui-même, que pourra-t-fl faire dans ce cas , fût-il infaillible en effet ? Pourra-t-il fermer la bouche à ceux qui s'opposent contre la vérité ? Cela est douteux, mais en tout cas , il ne pourra leur ouvrir le cœur, et dès-lors il n'exerce qu'une autorité illusoire, et n'a de plus que nous que les apparences. Par cela seul qu'il est visible et extérieur, ce tribunal infaillible ne possède aussi qu'une action visible et extérieure. Or, la religion de Jésus-Chrisl,
s adressant au cœur %t demandant qu'on adore Dieu « en esprit et en vérité , » une influence purement extérieure ne peut jamais la servir ; elle la fausse, au contraire, et la dénature. Que la querellesde Fénelon avec Bossuet soit décidée à Rome contre le premier, Fénelon pourra bien retirer son livre, il pourra le rétracter , il pourra le brûler ; mais pensez-vous qu'il puisse intérieurement abandonner sa persuasion , seulement parce qu'elle a été condamnée à Rome ? Il le pourrait, s'il eût été convaincu d'erreur par le Saint-Esprit, parce que le Saint-Esprit eût en même temps imprimé dans son esprit une vue nouvelle de la question ; mais il ne le peut pas avec le tribunal visible de Rome, qui n'a point d'empire sur les cœur» Ainsi, cette autorité infaillible si vantée, ce juge des controverses qui les doit toutes* terminer, ne termine rien en réalité. Ses droits finissent où la vraie religion commence ; il s'arrête à la porte du sanctuaire ; il règle tout , excepté le cœur, qui est la première chose qu'il faudrait régler ; le cœur que Dieu a commandé de « garder plus que tout ce qu'on garde. » U décrète , il canonise, il excommunie ; il tue et il torture
quelquefois ; mais il ne tQuehe pas , il ne convertit pas, il ne soumet pas ; tout cela n'appartient qu'au Saint-Esprit.
J'en viens à votre troisième difficulté, qui, si j'en dois juger par ma propre expérience, est la plus considérable de toutes et celle que ce prêtre a dû faire le plus valoir. Gomment y aura-t-il unité dans l'Eglise sans un tribunal visible ?
Ce point ne mérite pourtant pas toute l'importance qu'on lui donne ; celui qui nous occupait tantôt, la certitude d'être dans la vérité, en a bien davantage. Car la vérité, c'est J union avec Dieu ; l'unité, c'est l'union avec le» hommes. La vérité sans l'unité nous sauverait toujours, mais l'unité dans Terreur nous perdrait. Toutefois , je suis loin de le nier, l'unité est une chose très-précieuse et vivement recommandée par l'Ecriture ; mais en quoi consiste cette unité voulue de Jésus-Christ pour son Eglise ?
11 y a une unité extérieure et visible ; et il y a une unité intérieure et invisible. La première est celle qui existe entre deux hommes qui appartiennent à la même dénomination religieuse, qui suivent les mêmes pasteurs, qui communient à la même table. La seconde
est celle qui existe entre deux hommes qui ont les mêmes sentiments, le même esprit , le même cœur. On peut concevoir ces deux unités réunies , et ce serait un beau spectacle sans doute ; mais on voit souvent lune sans l'autre. Deux hommes peuvent être unis extérieurement et visiblement dans une même communion , bien que l'un ait la foi dans le cœur et que l'autre ne Fait pas, si bien que l'un suit le chemin du ciel et l'autre celui de l'enfer ; c'est une réunion terrestre et temporaire, qui finit par une éternelle séparation. Deux autres hommes peuvent être unis intérieurement et in visiblement, ayant tous deux la foi dans le cœur, bien qu'ils appartiennent à des communions différentes; n'importe, l'un et l'autre vont au ciel ; s'ils n'y vont pas en Se donnant la main , ils se la donneront quand ils y seront arrivés ; c'est une séparation momentanée qui finit par une réunion éternelle. De ces deux unités, madame, quelle est selon vous celle à laquelle Jésus-Christ a le plus tenu pour ses disciples ? la seconde , sans contredit. Certes, on est plus uni quand on va tous deux au ciel avec des noms différents , que quand on va , avec le même nom ,
l'un au ciel, l'autre en enfer. Aussi, l'Eglise primitive elle-même n'a pas joui complètement de l'unité extérieure : entre les chrétiens venus de la synagogue et ceux qui étaient sortis du paganisme, il y a eu quelque diversité d'opinion et de pratique ; et les apôtres se sont moins attachés à la faire disparaître qu'à maintenir « l'unité de l'Esprit par le lien de la paix (Ephés., IV, 3-6). » Or, madame , quelle est l'espèce d'unité dont on peut manquer avec nos principes ? Cest l'unité extérieure. Je l'avoue, si chacun lit l'Ecriture sainte en implorant l'assistance du Saint-Esprit et sans recourir à un trihuna ( visible , il pourra se former quelques Eglises distinctes , suivant le temps , le génie des nations , le caractère des pasteurs ; il pourra y avoir une Eglise luthérienne en Allemagne , une * anglicane en Angleterre , une presbytérienne en Ecosse et en France. Au surplus, ces diversités là existeront partout, parce qu'elles sont dans la nature des choses ; et l'Eglise catholique elle-même ne présente pas les mêmes caractères en Italie, en Espagne et en France. Mais dans une Eglise donnée, par exemple, dans l'Eglise réformée de France, qu'est-ce qui
empêche qu'il n'y ait beaucoup d'unité, je dis d'unité même extérieure ? N'y a-t-il pas une unité admirable dans Tordre de cette Eglise, telle que je la décrivais tantôt ? Et pourquoi cet ordre ne lui serait-il pas rendu ?
Mais l'unité intérieure , celle des esprits , bien . loin d'être empêchée par notre marche, en sera le fruit nécessaire , car le Saint-Esprit est un. 11 a promis à tous ceux qui l'implorent • le secours de sa lumière , et cette lumière est une. 11 leur montre le chemin de la vie, et ce chemin est un. Il leur inspire la charité , et la charité est une. Il leur révèle « un seul Dieu , » Père de tous , « un seul Seigneur, » Sauveur de tous , et se révèle lui-même à eux comme « un seul Esprit. » Deux âmes qui sortent de cette école et qui ont réellement profité, ne peuvent qu'avoir, pour le fond, la même doctrine , « la même espérance, la même foi , le même baptême, les mêmes sentiments, le même langage. » C'est ce que demandait un Père de l'Eglise : In necessarriis unitas , c'est-à-dire l'unité dans les choses essentielles.
Cette unité subsistera, madame, malgré certaines différences sur des points d'une im-
portance secondaire. L'expérience même des Eglises protestantes le prouve. Les diverses confessions de foi qu'elles ont publiées au seizième siècle sont tout-à-fait d'accord pour le fond de la doctrine. J'ai lu dernièrement des extraits de ces confessions ; vraiment , il régne entre elles une telle harmonie que les différences s'y perdent. 11 me semblait lire toujours le même symbole ; et après tout ce que j'avais entendu dire des variations des protestants , j'ai été confondu de cette merveilleuse unité.
Qu'un Otahitien convertie la foi chrétienne par les instructions d'un missionnaire anglican ou luthérien vienne me voir, je vous garantis d'avance que je me trouverai un avec lui. Nous nous trouverons avoir, à deux mille lieues l'un de l'autre , fait les mêmes expériences, acquis les mêmes lumières, apprise invoquer le même Dieu , le même Sauveur, le même Esprit ; et quand nous nous serons réjouis ensemble dans la charité de Jésus-Christ, quand nous aurons fléchi le genou ensemble devant lui , (Juand nous lui aurons rendu grâces ensemble de ce qu'il nous a donné « un même cœur et une même âme , » pensez-vous que je fusse refroidi pour mon frère, en appre-
nant qu'il porte un nom différent du mien, et qu'il ne suive pas avec moi le Maître qu'il suit comme moi, et mieux que moi ?
Il y a plus encore : non-seulement cette divergence sur des objets secondaires peut exister sans que l'union des cœurs en soit trou-* Mée, mais elle peut la nourrir à sa manière. Elle exerce le support ; elle humilie notre orgueil ; elle excite à sonder les Ecritures avec une sainte émulation ; elle nous oblige à nous attacher d'autant plus à ce fond qui nous est commun, « Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié, w C'est pourquoi , en attendant que le Chef de l'Eglise fasse de tout son peuple « un seul troupeau sous un seul pasteur, » nous pouvons affirmer que des hommes réellement, conduits par le Saint-Esprit seront unis par le cœur, et qu'ils le seront d'autant plus qu'ils auront plus de piété et de charité. J'ajoute que cette unité-là est le meilleur moyen de parvenir à l'autre , et que c'est en comment çant par n'avoir qu'un seul esprit qu'on finira par ne former qu'un seul corps.
Enfin, madame, il vous semble, ou plutôt il semble au prêtre qui vous inspire vos objections , que si chacun peut lire les Ecritures
sous la direction du Saint-Esprit, le ministère des pasteurs devient inutile.
Que les pasteurs ne soient pas infaillibles, qu'ils ne soient pas non plus tellement nécessaires qu'on ne puisse être sauvé sans eux , d'accord ; mais cela n'empêche pas qu'ils ne soient utiles, et très-utiles ; infaillibilité et utilité sont deux. Vous nevous croyez pas, madame, une mère infaillible, ni tellement indispensable à vos enfants que tout moyen d'instruction leur manquât s'ils avaient le malheur de vous perdre : en concluez-vous que vos soins leur soient inutiles ? 11 n'y a point de docteur infaillible dans aucune science : est-il inutile pour cela qu'il y ait des maîtres et des professeurs? Est-il inutile aussi qu'il y ait des juges, des magistrats et des princes , parce qu'ils ne sont pas infaillibles dans leurs décisions ?
On se fait une fausse idée du ministère pastoral. On croit voir dans les ministres de la religion une classe d'êtres à part qu'environne une sorte d'auréole mystérieuse, et qui servent de médiateurs entre Dieu et les hommes; mais ce n'est pas sous ces traits que les dépeint l'Ecriture. Dieu a établi partout une hiérar-
chie et a donné autorité aux uns sur les autres : cet ordre est dans la famille , il est dans l'Etat, il est aussi dans l'Eglise, de là le ministère pastoral. Les pasteurs sont tout simplement les conducteurs des Eglises.
Sous F Ancien-Testament, une tribu était réservée pour le service du temple, et une famille de cette tribu pour l'immolation des victimes ; mais comme il n'existe plus aujourd'hui un temple dans lequel l'Eternel veuille être invoqué à l'exclusion du reste de la terre, il n'y a plus aussi de sacrificateurs. Le voile du temple est déchiré , et le saint des saints est ouvert à tout le peuple. Aussi Jérémie s'exprime-t-il ainsi en prédisant les temps de l'Evangile : « Chacun d'eux n'enseignera plus son prochain , ni chacun son frère en disant : Connaissez l'Eternel ; car ils me connaîtront tous, depuis le plus petit d'entre eux jusques au plus grand , dit l'Eternel , parce que je pardonnerai leur iniquité, et que je ne me souviendrai plus.de leur péché (Jér., XXXI, 34). » Saint Pierre à son tour appelle l'Eglise chrétienne une race de sacrificateurs : « Vous êtes la race élue, la sacrificature royale, la nation sainte, le peuple acquis, afin que vous
362 INTHRPRÉTATIOIf DE* LA BIBLE.
annonciez les vertus de celui qui vous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière (1 Pierre, II, 9). » Ce qui appartenait autrefois à une classe privilégiée appartient proprement aujourd'hui à tout le peuple de Dieu : la prédication, les sacrements, la Parole qui lie et qui délie, le discernement de la doctrine , toutes ces grâces sont accordées , sous l'Evangile, non à quelques-uns, mais à ^ous ( 1 ) . Que si quelques-uns ont mission pour les dispenser, c'est comme représentants de tous. L'office pastoral est une administration, non un sacerdoce, et ce même saint Paul, qui nous montre les pasteurs « établis pas le Saint- Esprit (Actes, XX, 28), » les définit tout simplement : a les conducteurs des Eglises (Héb.,XIII, 17). »
On vous dit que des pasteurs réduits â ce rôle ne serviront de rien. Et je dis au contraire : Que de bien peuvent faire des pasteurs qui envisagent leur tâche sous cet humble point de vue î II n'est pas à craindre qu'ils.
(1) Cette idée à été admirablement développée par Luther , Sendschreiben wie man Kirchendiener wœ- Men, etc. Walch, Th. X, 5, 4835.
se mettent jamais entre le Seigneur et l'âme fidèle, et qu'elle soit ainsi tentée de se décharger sur autrui de sa responsabilité devant Dieu. Loin d usurper la place de Jésus-Christ, le vrai pasteur aspire à s'effacer pour ne laisser voir que son maître. L'esprit qui l'anime est celui de Jean-Baptiste , qui disait à ses disciples en leur montrant le Seigneur : « Il faut qu'il croisse et que je diminue ( 1 ) ; » humble et touchante parole , qui devrait'servir de devise à tous les ministres de l'Evangile ! Un tel pasteur n'a pas de raison de s'en tenir à la simple lecture de la Bible ( quoique cette lecture qu'on semble dédaigner soit à ses yeux une fonction très-intéressante et très-honorable, n'en doutez pas) ; il explique encore la Parole de Dieu, il la prêche. La voix de l'homme, son expérience personnelle, l'accent de la conviction, tout cela est si puissant sur le cœur des peuples ! Ce que le livre n'eût pas fait tout seul ,. ce qu'il n'eût pas fait peutêtre dans la bouche d'un ange, il le fera, développé par un homme pécheur, qui tire de cette infirmité même qu'il partage avec ses
(1) Jean , III , 30.
auditeurs l'avantage de pouvoir leur dire : « J'ai obtenu miséricorde ; j'ai cru , c'est pourquoi j'ai parlé ( 4 ). » Oh 1 le beau spectacle , qu'un pécheur sauvé par la grâce annonçant la même grâce à d'autres pécheurs ! Et quand on verra encore le serviteur de Jésus-Christ régler les affaires de l'Eglise , administrer les sacrements, instruire les jeunes gens et les enfants, visiter les malades, consoler les affligés, et tout cela par cette même Parole de Dieu qui révèle le salut et à lui et à son troupeau , qui oserait accuser son ministère de stérilité ?
En faisant de lui ce que veulent vos prêtres, un sacrificateur, un intermédiaire obligé entre Dieu et le pécheur, on lui ôterait de son utilité, bien loin d'y ajouter ; parce qu'alors, se mettant lui-même en vue, il mettrait dans l'ombre Jésus-Christ et le Saint-Esprit , que son devoir et sa mission est de faire régner sans partage. Alors il exercerait sur des hommes que l'ignorance lui aurait asservis une domination oppressive ; maintenant il conduit par la Parole de Dieu des hommes que Jésus- Ci) 1 Tim., I, 16. 2 Cor., IV, 12.
Christ a rendus libres. Il se plaît à leur remettre en mémoire ces paroles de Jésus-Christ : « Christ seul est votre docteur ; et pour vous, vous êtes tous frères ( \ ) , » d'où il tire cette conséquence , avec saint Cyrille de Jérusalem : ci 11 ne faut pas me croire sur parole dans ce que je vous dis, sans avoir vu mes enseignements démontrés par les saintes Ecritures. » Quelle fidélité , quelle dignité dans ce langage ! et combien il montre chez ceux qui le tiennent de confiance pour la vérité qu'ils annoncent 1 Qu'on nous donne des pasteurs tels que ceux-là, et nous leur serons soumis comme Dieu le commande : « Obéissez à vos conducteurs et soyez-leur soumis , car ils veillent pour vos âmes comme en devant rendre compte ; afin que ce qu'ils font, ils le fassent avec joie et non pas à regret, car cela ne vous tournerait pas à profit (Héb., XIII, <7). » Mais un homme qui s'interpose entre le Seigneur et moi , un homme sans lequel je ne puis communiquer avec Dieu , un homme qui reçoit le Saint-Esprit à ma place, je n'en veux point. Des Juifs ont pu dire à Moïse : « Parle, toi, et
(1) Matth. , XXÏI1 , 8.
366 INTBRPBÉTÀTIOIf DE Là BIBLE.
que Dieu ne nous parle point (Exode , 49 ) ; » mais ce n'est pas là le langage delà foi chrétienne : « Parle, dirons-nousplutôt, parle, Seigneur, tes serviteurs écoutent ; tes brebis connaissent ta voix ( 4 Sam. , m, 9. Jean, X, 4) ! w
Voilà mes réponses, madame, aux quatre difficultés que vous m avez proposées. Que les fidèles aient le Saint-Esprit, et ils n auront besoin ni de l'espérance que peut donner le tribunal visible de M. Favien, ni de l'autorité qu'il peut exercer, ni de l'unité qu'il peut produire, ni du ministère pastoral qu'il autorise. Le Saint-Esprit seul répond à tout , et c'est en le recevant que vous verrez toutes vos difficultés s'évanouir.
Aussi, d'où viennent-elles, ces difficultés T seulement de ce qu'on ne croit pas à la promesse du Saint-Esprit. Non, madame , on n'y * croit pas (1). On y croit bien pour les prêtres ,
(1) M. Mercier parle ici et dans les pages suivantes de la doctrine de l'Eglise romaine , telle qu'elle existe dans la pratique et dans la vie réelle. Qu'il y en ait une autre dans les traités de théologie et surtout dans les apologies, c'est possible ; mais cela n'éclaire ni ne
mais on n'y croit pas pour tous les chrétiens; et l'Esprit auquel on croit pour les prêtres , on en a des notions fausses. J'ai entendu dire à un curé avec qui je discutais là-dessus : « Je l'ai bien reçu, moi, le Saint-Esprit, puisque je suis dans les ordres, » Certes, madame, le Saint-Esprit que communiquent nécessairement certaines règles, certains exercices , un certain costume , ce n'est pas celui dont je vous ai parlé dans cette lettre et dans la précédente. Ainsi , on ne croit pas pour les fidèles au Saint-Esprit que Dieu a promis ; et on croit pour les prêtres à je ne sais quel autre Saint- Esprit dont Dieu n'a jamais parlé. Vos objections n'ont pas d'autre cause. On veut unç autorité visible , parce qu'on ne connaît pas cette autorité invisible qui réside dans le Saint- Esprit. On veut une assurance visible parce <ju'ori ne connaît pas cette assurance invisible que donne le Saint-Esprit. On veut une unité visible , parce qu'on ne connaît pas cette unité
sauve le peuple. On l'a remarqué plus" d'une fois : l'Eglise romaine a une doctrine pour la controverse , une autre pour la pratique , et c'est dans la seconde qu'elle découvre son véritable esprit.
invisible que produit le Saint-Esprit. On veut un sacerdoce visible , parce qu'on ne connaît pas ce sacerdoce invisible qu'exerce Jésus- Christ par le Saint-Esprit. En un mot, on veut une économie toute visible, parce qu'on ne connaît pas le Saint-Esprit, et qu'on ne comprend pas que son action invisible, intérieure, spirituelle , est le caractère et le privilège de la nouvelle alliance.
Il est écrit dans le Nouveau-Testament : « Nous ne regardons point aux choses visibles, mais aux invisibles (2 Cor., IV, 48). » Vos prêtres ont renversé ce précepte. A les entendre, « les choses invisibles » ne sauraient nous contenter ; il nous faut partout ce des choses visibles : » un tribunal visible qui interprète l'Ecriture, au lieu de cet Esprit invisible qui l'explique au cœur du fidèle ; un chef visible qui « marche devant nous (4),» au lieu de ce Roi invisible qui gouverne son
(1) Que le lecteur poursuive ce rapprochement , il trouvera assez de ressemblance entre l'esprit qui animait dans cette occasion les Israélites, et celui qui paraît dans les arguments des apologistes de l'Eglise romaine ( 1 Sam. , XII , 2-12.)
Eglise assis à la droite de Dieu dans le ciel ; un culte tout visible et tout extérieur, au lieu de cette adoration invisible qui s'accomplit ce en esprit et en vérité (1); » une absolution visible qui frappe les oreilles du corps ; une victime visible que nous puissions contempler de nos yeux, toucher de nos mains, porter à notre bouche ; un signe visible qui applique sur notre poitrine le sacrifice de Jésus-Christ; une croix visible que nous puissions prendre dans nos mains et baiser de nos lèvres ; des images visibles devant lesquelles nous puissions nous prosterner ; une marque visible de salut sur les mourants.
On en appelle constamment à la foi, et en refusant de croire à tout cela vous craignez de manquer de foi : c'est une étrange confusion dans les termes. La foi dont on se vante est toute contraire à celle qui est tant prescrite dans l'Evangile. La foi de l'Evangile* est opposée à la vue ; car il est écrit : ce Nous marchons par la foi, et non par la vue ; bienheureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru ; la foi est une démonstration des choses
(4) Jean , IV , 84.
qu'on ne voit point. » Mais la foi de vos prêtres est tout appuyée sur la vue ; car elle ne s'applique qu'à des choses qu'on voit de ses yeux ou qu'on entend de ses oreilles. Voici l'explication de cette différence : leur foi, c'est la foi aux hommes ; ia foi de l'Evangile, c'est la foi en Dieu. Suivez les conseils de vos prêtres, madame, et vous aurez beaucoup de foi en effet, mais aux prêtres. Suivez ceux que j'ose vous donner, ou plutôt suivez le commandement de Dieu dans sa Parole, et vous aurez moins de foi aux hommes, mais vous en aurez plus en Dieu. Vous aurez foi en sa Parole ; vous aurez foi aux « choses invisibles qui sont éternelles ; » vous aurez foi en ce qui est le véritable objet de la foi. Àh ! il n'est pas étonnant que les maximes de vos prêtres entraînent les peuples et que les nôtres les effarouchent : l'homme aime tant à voir et si peu à croire I Mais ce qui plaît dans leur doctrine fait contre eux , et ce qui étonne dans la nôtre fait pour nous ; la foi qu'on vous recommande sort d'un principe d'incrédulité , et ce qu'on appelle notre incrédulité vient d'un principe de foi. On a beau dire, c'est sous un joug d'hommes qu'on veut vous pla-
eer. Ce joug est imposé au nom de Dieu , mais il vous met l'homme constamment devant les yeux, et Dieu s'oublie ; nous l'oublions si facilement I
Vos prêtres parlent beaucoup, madame, des difficultés de la voie où je vous presse d'entrer. Mais quand ces difficultés seraient telles qu'ils vous les représentent, ce que j'ai montré qu'elles ne sont pas , il resterait à savoir si l'on ne trouve pas des difficultés infiniment plus considérables dans la voie où veut vous engager M. Favien. La réponse que je fais ici à ses objections est celle qu'il a faite lui-même aux objections de M. de Lassalle. Les difficultés que v<fas reprochez au christianisme , . disait-il, ne sont rien auprès de celles de l'incrédulité, auxquelles vous ne songez pas. Je dis à mon tour : Les difficultés que vous croyez voir dans la doctrine du Saint-Esprit ne sont pas à comparer à celles qui embarrassent votre tribunal visible (1). L'esprit
(1) Un côté de cette idée est admirablement développé dans un ouvrage anglais : les Difficultés de la doctrine de Rome , par G. S. Faber. Le même auteur a écrit un livre non moins distingué sur les Dif-
prévenu de M. l'Abbé ne les découvre pas ; mais vous , madame , pensez-y un moment. S'il existe en effet sur la terre un tribunal infaillible établi de Dieu pour l'interprétation des Ecritures, et auquel il soit nécessaire de se soumettre pour être sauvé (1 ) , comment se fait-il que le siège de cette infaillibilité, le premier point qu'il faudrait connaître, n'ait jamais pu être exactement et certainement déterminé, et qu'on se dispute sans fin pour savoir qui est infaillible , ou les évêques de Rome, ou les conciles, ou je ne sais quelle combinaison des uns avec les autres ? Comment se fait-il qu'on n'ait jamais pu trouver à cette infaillibilité , sur laquelle on prétend appuyer le salut du monde entier, des preuves palpables, solides, naturelles et à la por-
fictdtés de l'incrédulité. L'un de ces écrits nous a beaucoup servi pour noire première partie , et l'autre pour la seconde. Le premier a été traduit en français, nous désirons beaucoup que le second le soit à son tour.
(1) Ainsi l'enseigne le concile de Trente : a Je m'engage à retenir et à confesser cette vraie foi catholique, hors de laquelle personne ne peut être sauvé. » Prof. Fn>. Trident., in syllog. confess., page 5.
tée de tous les esprits ? Gomment se fait-il en particulier que l'Ecriture sainte, qui s'explique si clairement sur toutes les choses fondamentales, ne se soit pas expliquée une seule fois sur l'Eglise infaillible, et qu'elle ait abandonné les défenseurs de son infaillibilité au témoignage faillible du raisonnement et de la tradition? Gomment se fait-il qu'on ait peur d'un livre qu'on reconnaît pour la Parole de Dieu, qu'on le cache au peuple, qu'on n'en permette la lecture qu'avec des précautions inouïes (1), qu'on l'interdise le plus souvent en langue vulgaire, et qu'il y ait tant de prêtres qui le repoussent et qui le brûlent ? Comment se fait-il que les premières autorités de cette Eglise infaillible , que des papes , que des conciles, se soient trouvés en contradic-
(1) Voyez un décret du concile de Trente que nous avons déjà cité à la page 179. «Les Ecritures, dit Hermanus , valent autant que les fables d'Esope , si elles sont dépourvues de l'autorité de l'Eglise. » Un autre auteur s'exprime ainsi : « Les Ecritures sont comme un nez de cire auquel tout homme peut facilement donner- la forme qu'il lui plaît. » ( V. Baill. , Tract, I, quœst. 17 ; Albert. Pigh., HUrar. Eccléi., lib. III, c. 3 ).
tion flagrante les uns avec les autres, quelquefois même en lutte ouverte, et qu'on ne puisse les accorder qu'en recourant aux distinctions les plus subtiles, les plus insoutenables (4) ? Gomment se fait-il que cette Eglise infaillible ait enseigné , quelle enseigne encore des doctrines évidemment contraires aux déclarations les plus formelles de l'Écriture sainte ; témoin ce culte de Marie et des saints, qu'elle ne peut souffrir d'entendre appeler idolâtre, mais qu'elle n'a cru pouvoir garantir qu'en supprimant celui des dix commandements qui défend l'idolâtrie, se condamnant ainsi elle-même pour se justifier? Gomment se fait-il qu'un grand nombre des chefs de cette Eglise infaillible, de ces prétendus vicaires de Jésus-Christ, aient été des hommesimpies, méchants, perfides, débauchés, et que l'histoire des papes soit une des pages les plus honteuses des annales de l'humanité , tandis que les interprètes inspirés de Dieu dans l'Ancien et le Nouveau-Testameût sont une constellation de saints ? Comment se fait-
Ci )' On en peut voir des exemples dans Faber, Difficulties of Romanism. , p. 247 et suiv.N
il que cette Eglise infaillible ait exécuté ou décrété, comme Eglise et au nom de ses papes ou de ses conciles, quelques-uns des crimes les plus exécrables dont l'histoire des hommes ait gardé le souvenir; qu'elle ait organisé, ou fait organiser au pouvoir séculier, peu importe, un système d'oppression et de torture qui dépasse tout ce qu'on- peut trouver de plus cruel, chez les païens euxmêmes ; qu'elle ait versé plus de sang chrétien que n'a fait Rome ancienne en dix persécutions impitoyables , et fait mourir dans une seule occasion un million de Français (4) ? Comment se fait-il que le concile de Constance , concile général , joignant le parjure à la barbarie , ait brûlé Jean Huss venu à Constance sur Ja foi d'un sauf-conduit, en s appuyant de cette détestable maxime que les serments contraires à l'intérêt de l'Eglise ne sont point obligatoires (2) •» Com-
(1) Les Albigeois , au commencement du treizième siècle.
(2) Maxime expressément avancée par le troisième concile de Latran : « Des serments qui sont contraires. à l'intérêt de l'Eglise et aux préceptes des saints Pè-
ment se fait-il que cette Eglise agisse en opposition directe avec le caractère spirituel de l'Evangile ; qu'elle songe plus à régler l'extérieur qua réformer le dedans ; qu elle fasse des hommes de pratiques et de formes plutôt que des hommes de foi et de prière ; qu'elle ait constamment découragé ceux de ses membres qui tenaient le plus à la vie intérieure ; quelle mette sa gloire dans la pompe et l'éclat du monde quand Jésus-Christ a mis la sienne et celle de son Eglise dans le renoncement et dans la simplicité ; et qu'au lieu de glorifier Dieu et sa Parole , elle tende sans cesse à mettre l'homme à la place de Dieu, que disje ? à l'élever en quelque sorte au-dessus de lui (1) ? Comment se fait-il qu'il y ait chez
res, ne sont pas de vrais serments, mais des parjures. » Il faut voir dans quels termes le concile de Constance a soutenu à son tour cette doctrine ( Faber, p. 258 ). (1) Dans un recueil de cantiques , que nous avons vu entre les mains du peuple à Lyon, on lit ces paroles impies :
Pour un auguste ministère, Par eux le pécheur devient juste; Dieu se consacre «des mortels, Le ciel est soumis à leurs lois; Leur imprime un saint caractère Et dans un sacrifice auguste. Si les dévoue à ses autels. Dieu même obéit à leur voii.
la plupart de ceux qui la défendent aujourd'hui un ton léger et profane , des injures , des calomnies dégoûtantes , tant de moyens enfin que la charité et la vérité s'accordent à désavouer, et que les défenses dignes, modérées, charitables, comme celles de M. Favien, soient de très-rares exceptions? Comment se fait-il enfin que les allures de cette Eglise , son langage, son culte, tout son ordre présente un contraste si frappant avec toutes les idées que l'Evangile nous donne du christianisme des apôtres, et qu'elle ait au contraire une si fatale ressemblance avec cette Eglise infidèle annoncée par les prophéties, qui doit défendre de se marier , interdire l'usage des viandes, prendre les apparences de la piété tout en en reniant la force, et du sein d'une ville assise sur sept collines soumettre à sa domination la chrétienté presque entière?
Tous me demandez si je suis protestant , madame , je ne sais trop que vous dire làdessus. Vous savez que je suis né catholique ; mon éducation, mes habitudes, mes affections, mes intérêts, mes préjugés, tout est en faveur de l'Eglise catholique ; mais les arguments que je vous ai développés dans mes
diverses lettres m'en ont détaché comme en dépit de moi. Il y a pourtant dans cette Eglise catholique tant de bonnes choses ; elle a si constamment retenu la nature divine de Jésus- Christ, que plusieurs sectes ont abandonnée ; elle a donné son nom à tant de fondations pieuses et charitables ; elle a compté parmi ses membres tant d'hommes éminents par leurs lumières et leur piété, que j'ai été longtemps combattu. Je craignais aussi de perdre en me séparant d'elle le peu de crédit que je puis avoir auprès de mes amis , et dont j'ai à cœur d'user pour les éclairer; vous ne m'auriez pas consulté , madame , si vous m'eussiez cru protestant déclaré. Mais, enfin, je le sens bien, je suis aujourd'hui protestant dans le fond ; car la Réformation est tout entière dans ce principe que j'ai soutenu en vous écrivant, qn'un chrétien peut et doit lire la Bible lui-même en implorant la lumière du Saint-Esprit. Cet aveu va peut-être vous déplaire. Je n'en suis venu là qu'après beaucoup de combats, et, j'ose le dire, les combats les plus sincères , quelquefois les plus douloureux. 'Même à l'heure qu'il est, je n'ai . pas encore fait profession publique de pro-
testantisme ; soit déférence pour ma famille, soit prudence bien ou mal entendue , je n'ai pu me décider jusqu'à présent à communier dans un temple. (Test un dernier pas qui me reste à faire, je devrais dire peut-être un dernier lien à rompre ; et il me semble que Dieu m'a ménagé cette correspondance pour m'en faire reconnaître la nécessité et pour m'en donner le courage. .
S'il vous appelle également à payer la vérité de quelques sacrifices, s'il vous oblige à vous séparer du bon abbé Favien, eh bien I il faut vous y résigner. L'Abbé vous est beaucoup, je le conçois, mais votres Sauveur vous est davantage. Aussi bien, celui qui a commencé de vous attirer à Dieu , ce n'est pas l'Abbé , c'est le Saint-Esprit. Oui, madame, cet Esprit, à la conduite duquel on n'ose vous abandonner , parlait à votre cœur quand vous ne le connaissiez point encore. C'est lui qui vous a adressée à l'Abbé, et qui a ouvert votre esprit à ses preuves, ou elles n'eussent jamais pu vous toucher, comme elles ne paraissent malheureusement pas avoir touché M. de Lassalle. C'est lui sans doute aussi qui vous a inspiré la pensée de recourir à mes petites
lumières ; car il choisit tout exprès de faibles moyens, pour qu'on n'en puisse attribuer le succès qu'à lui seul. Mais ce même Esprit veut aujourd'hui vous conduire à une autre voix plus puissante que celle des hommes, et qui peut seule changer les cœurs : à la voix du Seigneur Jésus, qui, pour emprunter son touchant langage, « appelle ses propres brebis par leur nom. » Qu'il vous parle lui-même, madame 1 « qu'il illumine les yenx de votre entendement, et qu'il vous fasse passer des ténèbres à sa merveilleuse lumière ! » Alors s'évanouiront d'eux-mêmes tous « ces vains raisonnements conformes à la tradition des hommes, et non à la docirine de Christ (Col., II, 8). » Alors s'accomplira en vous cette seconde naissance «sans laquelle nul ne verra le royaume de Dieu , » et qui fait de nous « de nouvelles créatures (Jean, III, 4-8). » Alors enfin, conduite par l'Esprit de Dieu, vous pourrez l'appeler « Abba, c'est-à-dire votre Père (Rom., VIII, 15), » et jouir de tous les privilèges de ses enfants. Je ne saurais former de vœux plus dignes des sentiments que je vous ai voués.
DIX^EPTIEME LETTRE.
LUCÏLE À H. MERCIER.
J'ai reçu votre lettre, monsieur ; j'en suis encore tout ébranlée ; qu'y a-t-il donc dans vos lettres qui remue l'âme jusqu'au fond ? Celles.de l'Abbé lui-môme, si bonnes, si charitables, ne faisaient pas cette impression sur moi.
Il faut que vous connaissiez toute la vérité, le temps des précautions est passé. Ne craignez pas de m'a voir blessée en parlant comme vous l'avez fait des deux Eglises : quoique catholique par position", je suis née protestante. Au reste, comme vous le dites, c'est le salut de mon âme qui doit m'occuper avant tout ; la question d'Eglise viendra après.
Je n'avais pas bien saisi dans vos premières lettres cette étonnante doctrine du Saint- Esprit. Je la comprends mal encore sans doute , mais il me semble pourtant que je l'entrevois. Que cela est beau ! que cela est beau ! Je crains toujours quelque illusion ;
Fexaltation doit être facile dans un sujet si entraînant. Les objections qu'on m'avait suggérées ne sauraient plus me retenir : outre qu'elles paraissent suffisamment résolues par vos explications, elles ne balancent pas, je le vois bien, les difficultés qui se trouvent de l'autre côté, et auxquelles je n'avais jamais réfléchi.
Ah I vous avez bien raison de dire que la foi véritable me manque encore ! Mais cette foi, monsieur, en quoi consiste-t-elle donc? Je l'apprendrai, dites-vous, en lisant l'Ecriture sainte; je devrais la lire, sans doute, et, pourtant, n'allez pas perdre patience avec moi, il est encore dans la lettre de l'Abbé un point auquel vous n'avez pas touché : je veux parler de ce qu'il dit sur le danger de cette lecture. Je ne m'y étais point arrêtée d'abord ; mais je me suis avisée d'aller lire la lettre de Fénelon sur l'Ecrirai sainte, et j'avoue que j'en ai été tout étourdie. S'il y a réellement dans la Bible tant de choses qui peuvent troubler la foi des simples et leur donner même du scandale, ne vaut-il pas mieux après tout que je me borne à lire des parties choisies des Ecritures, ou des ouvrages dans lesquels
on aura exposé la doctrine chrétienne en supprimant ces traits étranges ou contraires à la délicatesse de nos mœurs?
Je me suis mise à lire quelques livres de ce genre, et, en particulier, Y Imitation de Jésus-Christ. Cette lecture me fait beaucoup de bien : ne pourrais-je pas m'en contenter? Il y a, dans le fait, bien des personnes pieuses qui ne lisent jamais la Bible ; et à peine était-elle connue dans nos campagnes avant que les colporteurs y fussent venus.
M. MERCIER A LUCILE
Prétendus dangers de la lecture de la Bible.
Ce n'est pas par oubli, madame, que j'avais gardé le silence sur les dangers qu'on redoute pour vous de la lecture de la Bible. Les inquiétudes de M. l'Âbbé à cet égard me semblaient se réfuter assez d'elles-mêmes, et
j'avoue que j'ai eu peine à me défendre d une impression pénible en lisant cette partie de sa lettre ; elle m'a paru indigne de lui. La lecture de la Bible dangereuse ! et celui qui le dit la tient pour la Parole de Dieu ! la prévention peut-elle bien aller jusque-là dans un .Esprit si éclairé? Je me flattais d'ailleurs que mes premières lettres vous décideraient à lire les Ecritures ; et si vous l'eussiez fait, votre propre expérience vous eût montré bientôt ce que valent les inconcevables craintes de M. l'Abbé. Mais puisque vous hésitez encore, je vais faire un effort sur moi-même pour vous montrer que la lecture de la Bible n'est pas dangereuse.
On peut abuser de tout , et je ne nie pas qu'un homme ne puisse se scandaliser en lisant la Bible. Elle a pu scandaliser un Voltaire, quand il y cherchait des sujets de divertissement pour les lecteurs profanes de ses profanes écrits. Elle en pourra scandaliser d'autres qui, sans porter l'impiété jusqu'à cet excès, la lisent pourtant avec un esprit prévenu ou avec un cœur mal disposé. La prédication de l'Evangile était aussi « scandale aux Juifs et folie aux Grecs, » dit saint Paul ;
et le même apôtre écrit ailleurs : a Pour ceux qui se sauvent , nous sommes jine odeur de vie qui les fait vivre ; mais pour ceux qui périssent, nous sommes une odeur de mort qui les fait mourir (2 Cor., II, 45, 46). » Fallait-il pour cela s'éloigner de la prédication des apôtres? Non, sans doute ; il fallait écouter les apôtres, mais les écouter avec le désir de s'instruire et de se sauver. C'est aussi dans cet esprit qu'il faut lire la Bible ; alors le scandale est impossible et fait place à l'édification.
Commençons par l'article des mœurs. Il y aï, dit-on, dans la Bible, certaines choses qui peuvent inspirer de mauvaises pensées au lecteur, et lui donner l'idée du mal qu'il ne connaît pas. Ce sujet est délicat, je le traiterai brièvement et clairement, à la manière de la Bible elle-même. Vivant dans un monde « plongé dans le mal ( 1 Jean, V, 19 ) (4) , » nous voyons le mal tout autour de nous, nous le portons en nous-mêmes, nous ne saurions
(1) D'après une autre version, qui nous paraît être la véritable , l'expression de l'apôtre est encore plus énergique : « Le monde gît dans le matin. >
dès-lors l'ignorer absolument, et le problème à résoudre est celui-ci : Comment le connaîtrons-nous avec le moins de danger possible ? Ce problème, la Bible l'a résolu avec une sagesse, avec une pureté digne de son auteur ; et l'homme nepeut apprendre à connaître le mal avec moins de péril que par elle. La Bible expose le mal, ou plutôt le raconte, gravement, brièvement, clairement; oui, madame, clairement, en nommant chaque chose par son nom, et ce trait qu'on lui reproche tant est admirable; elle le montre dans sa honteuse nudité, et ne le couvre pas de ces ' voiles demi-transparents qui ne servent qu'à exciter une curiosité indiscrète. Cest. de la Bible qu'on apprend à voir le péché du même œil que Dieu le voit, et à s'en détourner avec une sainte indignation. Ce qui serait ailleurs peut-être un sujet de tentation pour le lecteur, devient pour lui à cette place, dans le livre de Dieu , sous les yeux de Dieu et comme dans la société des plus fidèles serviteurs de Dieu, une lumière humiliante et un avertissement salutaire. J'en suis tellement persuadé, quant à moi, que j'ai mis la Bible dans les mains de mes petits enfants dès qu'ils ont su
lire, comme l'avait fait pour Tïmothée sa pieuse mère (1). Outre l'avantage d'acquérir les premières notions du mal dans le plus saint des livres, ils ont celui de les recevoir à un âge où les impressions, qu'on redoute pour eux sont encore confuses; et quand elles deviennent plus nettes,' une longue et respectueuse habitude en a émoussé le danger. Ah I ce que je crains , ce n'est pas la naïve simplicité de la Bible ; ce sont bien plutôt les réticences du monde ; ce sont ces équivoques détestables dont le langage de la société se remplit à proportion qu'elle se civilise, ou plutôt qu'elle se dérègle. Chez les anciens, comme chez les modernes, la délicatesse du langage a crû à mesure que la pureté des mœurs s est perdue ; et si Ton veut trouver les langues les plus chatouilleuses, il faut les chercher chez les nations les plus corrompues. Enfin , madame , ceux qui ne laissent pas la Bible parler aux hommes du mal, que mettent-ils à la place ? Le confessionnal. Eh
(1) 2 Tim. , III , 15. Les mots « depuis ton enfance , 9 ne rendent pas la force de l'original ; le mot grec marque un enfant qui vient de naître.
bien, vous n'ignorez pas sans doute les révélations qui ont été faites plus d une fois làdessus ni le danger réel que le confessionnal substitue au danger imaginaire de la Bible. Je me borne à ces trois questions; Vaut-il mieux apprendre à connaître le mal dans un entretien que dans un livre ? Vaut-il mieux l'apprendre dans les discours d un pécheur toujours ouvert à la tentation, que dans le langage solennel de ce Dieu qui « ne peut être tenté par aucun mal 1 » Enfin, vaut-il mieux l'apprendre avec les développements d'un interrogatoire où l'on est tenu de n'omettre aucun détail , que dans un récit bref et qui se hâte d'en finir avec le péché ? Il n'y a pas de peuples plus moraux que ceux chez lesquels chacun lit la fiible, et la lit dès son enfance ; en pourrait-on dire autant des pays d'où la Bible est bannie et où la confession règne sans partage ? Voici ce que j'ai entendu de la bouche d'un prêtre : « La confession est une pratique vraiment corruptrice, et pour les fidèles, à qui elle suggère souvent l'idée de péchés qu'ils ignoraient, et pour le prêtre lui-même, chez qui la convoitise naturelle du cœur se met à couvert sous l'obli-
gation ecclésiastique de présenter des questions plus qu'indiscrètes. »
On trouve encore un autre danger à la lecture de la Bible : elle renferme , dit-on , bien des choses qui étonnent, qui semblent peu dignes de Dieu, et qui peuvent troubler une foi mal affermie. J'accorde qu'il y a dans la Bible des traits mystérieux, étranges même selon nos idées ; mats je soutiens crue le meilleur parti à prendre, c'est de les lire dans la Bible même, non de s'éloigner de la Bible pour les éviter.
D'abord, on a beau s'éloigner, on ne les évitera pas, Lss plus considérables de œs difficultés tiennent tellement au fond de la doctrine ou de l'histoire, qu'on ne saurait s'y soustraire dans l'étude de la religion. Comment raconterez-vous, par exemple, l'établissement des Israélites dans la terre de Canaan , sans parler de l'ordre que Dieu leur avait donné d'exterminer les Cananéens? et c'est là , vous le savez, l'un des traits dont on se scandalise le plus communément. Et puis , comment vivre dans le monde sans entendre parler de ces points obscurs de la révélation ?
D'ailleurs, en lisant la Bible, on y voit ces
points obscurs entourés de certaines circonstances qui lèvent ou qui atténuent la difficulté, tandis que séparés de cet encadrement ils paraissent bien plus étranges qua la place où Dieu les a mis. Ainsi, cet ordre d'exterminer les Cananéens scandalisera plutôt dans une citation de Voltaire, ou même dans un catéchisme, qu'il ne fera dans la Bible, où Ton voit par ce qui le précède et par ce qui le suit , combien la destruction de ces païens était justifiée par leurs crimes, et combien cette précaution terrible était nécessaire pour les Israélites, qui ne perdirent leur prospérité et leur religion que pour les avoir laissée subsister au milieu d eux. Cela est vrai surtout pour ceux qui, comme vous, madame, savent qu'il y a des sujets d'achoppement dans la Bible, et qui la fuiraient tout exprès pour ne pas les rencontrer. Il est dans la nature de l'esprit humain que vous vous figuriez alors ces difficultés plus considérables qu elles ne le sont réellement ; et le sentiment qu'il y a dans la Parole 'de Dieu des choses que vous ne pourriez impunément regarder de près, troublera plus votre foi que n'eût pu Ie«&ire la vue de ces chpses mômes. C'est
pourquoi, quand le danger dont nous parlons serait réiel , il faudrait encore vous y résigner , comme au seul moyen d'échapper à un autre péril plus grand encore. Mais, madame, approchez-vous de la Bible avec un cœur humble, et le danger dont on- vous effraie n'existera pas. Vous trouverez tout simple alors qu'il y ait dans les voies de Dieu des choses qui étonnent notre faible raison ; et, croyant aux grands mystères de la religion, vous sentirez qu'il y aurait trop d'inconséquence à vous scandaliser de ces mystères de détail. Quoi ! vous croyez la chute des anges rebelles et vous n$ pourriez croire le fait des pourceaux de Génésareth ! Vous admettez l'incarnation du Fils de Dieu, et vous ne sauriez admettre que Jésus-Christ ait pu être tenté au désert par le diable î Vous soumettez votre raison au miracle de l'inspiration des Ecritures, et votre foi reculerait devant l'histoire de Balaam 1 Ce serait bien là « couler le moucheron, tout en avalant le chameau. » Il y a plus encore , madame, Les choses étranges et mystérieuses qu'on trouve dans la Bible ont leur utilité ; une utilité qui leur est propre et à laquelle rien ne pourrait suppléer»
Elles confondent notre ignorance ; elles nous mettent à notre véritable place devant Dieu ; elles nous apprennent à nous taire en sa présence, et à le laisser faire alors môme que nous ne comprenons pas tout ce qu'il fait. Je demandais un jour à un enfant de sept ans si Dieu a été injuste en permettant que les suites du péché d'Adam s'étendissent sur sa postérité : « Non me dit-il. — Et pourquoi, mon ami ? — Parce que rien de ce que Dieu fait n'est injuste. » Cette réponse eût fait sourire de pitié le logicien incrédule : elle me parut admirable. G est de cet œil simple qu'il nous faut apprendre à regarder nous-mêmes les côtés mystérieux de la révélation ; car, comme le dit Moïse dans un endroit que je vous ai montré ailleurs sous un autre point de vue , s'il y a « des choses révélées qui sont pour nous et pour nos enfants , » il y a aussi ce des choses cachées qui sont pour l'Eternel notre Dieu (Deut. , XXIX, 29). » Cette alternative de clarté et d'obscurité est merveilleuse et vraiment divine ; Pascal, l'auteur favori de M. Favien , a sur ce sujet de belles pages que je vous invite à lire. Cette clarté et cette obscurité exerce tour-à-tour la foi, chacune
en sa place et en sa manière ; et pour un esprit humble et droit, ce qui reste de ténèbres dans la Bible ne sera pas moins salutaire que ses enseignements les plus lumineux. » Mais je me lasse de justifier la Parole de Dieu. Je lui dois trop pour garder en la défendant l'attitude d'un froid avocat ; c'est le cœur plein d'émotion et de gratitude que j'ai besoin d'en parler. Chaque fois que je la prends en main, je crois entrer en quelque sorte dans un monde nouveau ; c'est là plus que partout ailleurs que je me sens en présence du Seigneur. Ne l'avez-vous pas senti vous-même, madame ? Mais j'oublie que vous n'avez pas lu la Bible ; et véritablement j'ai peine à comprendre qu'elle ne soit pour rien dans les sentiments si vifs avec lesquels vous vous occupez de votre salut : en général, il n'appartient qu'à elle de remuer ainsi les cœurs. « Crois au Seigneur Jésus-Christ, et tu seras sauvé. Celui qui a le Fils a la vie. Vous êtes sauvés par grâce, par la foi. Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils au monde , afin que quiconque croit en lui ne périsse point , mais qu'il ait la vie éternelle. Nous l'aimons parce qu'il nous a aimés le
premier. Soyez saints, car je suis saint. Priez sans cesse. Soit que vous mangiez ou que vous buviez, ou que vous fassiez quelque autre chose, faites tout à la gloire de Dieu. » Quel langage, madame ? Je ne parle pas ici du mérite littéraire de la Bible ; et pourtant elle égale, elle surpasse tout ce que l'éloquence ou la poésie humaine a produit de plus parfait , elle a fourni à nos meilleurs écrivains leurs pages les plus admirées. Je ne parle pas même de cette merveilleuse union de simplicité et de profondeur* qui Fa fait comparer par un Père de l'Eglise à une rivière qui aurait des endroits où un agneau pourrait passer à gué , et d autres où un éléphant ne la pourrait traverser qu'à la nage ; et par un homme pieux de notre époque , à l'herbe qui sert de nourriture à la fois aux plus petits animaux et aux plus grands, mais à condition que ces derniers baissent la tète. Je parle de quelque chose de plus inimitable, de plus céleste encore : c'est je ne sais quelle gravité, quelle onction , quelle force surhumaine, qui respire partout dans la Bible et qu'on sent mieux qu'on ne peut l'exprimer. Que la Bible a bien été appelée par saint
Paul « l'épée de l'Esprit (Ephés., VI, 48). » L'Abbé vous a appris à admirer la beauté, le poli, le tranchant de cette épée : il reste , madame , à la faire pénétrer dans votre cœur ; c'est l'œuvre du Saint-Esprit. Lui seul sait manier cette ce Parole de Dieu , vivante-, efficace et plus pénétrante qu'aucun glaive à deux tranchants, laquelle atteint jusqu'au fond de lame et de l'esprit, des jointures et des moelles, et. juge les pensées et les intentions du cœur (Héb. , IV, 42). » La Bible se con»pare elle-même ailleurs à un marteau qui brise les cœurs les plus durs, à un pain qui nourrit les âmes en vie éternelle , à un flambeau qui éclaire nos pas, à un bouclier qui nous protège, à un. argent soigneusement affiné, à un feu qui consume toute impureté. Elle fait sur ceux qui la lisent une impression semblable à celle que la voix de Jésus produisait sur ses auditeurs ; comme ils se sentaient forcés de dire : ce Jamais homme n'a parlé comme cet homme, » on s'écrie aussi en lisant la Bible : « Jamais livre n'a parlé comme ce livre. »
Non, madame, jamais livre n'a parlé comme ce livre. C'est en vain que vous penseriez
pouvoir suppléer à la lecture de la Bible par celle d'un ouvrage de piété, quel qu'il soit. Vous me parlez de limitation de Jésus- Christ. Sans aller aussi loin que Fontenelle , qui l'appelait « le plus beau livre sorti de la main des hommes, puisque la Bible n'en est pas, » je reconnais que c'est un ouvrage excellent ; et pourquoi ? parce qu'il est tout nourri des saintes Ecritures. Mais il n'en saurait jamais tenir lieu : il n'est pas donné à l'esprit de l'homme de se placer complètement au point de vue de Dieu, et de montrer partout , comme le fait la Bible , Dieu sur le premier plan , et tout le reste dans son rapport à Dieu. Pour vous d'ailleurs, et pour les personnes qui en sont encore comme vous à chercher la vérité, Y Imitation a un grand défaut : c'est qu'elle est plus propre à développer la foi dans une âme, qu'à l'y faire naître ; elle parle beaucoup de la vie chrétienne, et peu de la régénération. Mais la Bible est également utile pour entamer l'oeuvre , pour la continuer et pour la terminer. On fera des extraits de la Bible, des catéchismes, des expositions de foi ? Mais tout cela n'est à la Bible que ce qu'est à la nature
un cabinet d'histoire naturelle, qui ne la remplace pour personne , et qui n'en retrace quelque faible image que pour celui qui a commencer par l'observer elle-même. Que le langage du catéchisme est froid auprès de celui de la Bible ! Quand je lis dans l'Evangile ces touchantes paroles du Seigneur:
« Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai ; chargez mon joug sur vous, et apprenez de moi, parce que je suis doux et humble de cœur , et vous trouverez du repos pour vos âmes ; car mon joug est aisé, et mon fardeau est léger (Matth. , XI, 28-30), » je me dis : C'est Jésus y c'est mon Sauveur qui me parle ; je crois l'entendre lui-même. Et puis chacune de ces paroles est si douce ! « Venez à moi , je vous soulagerai ; je suis doux et humble de cœur ; vous trouverez du repos pour vos âmes ; mon joug est aisé. » Gela me va droit au cœur ; je le vois portant sa croix et m'aidant â porter la mienne ; je reprends courage et je marche après lui. Mais qu'au lieu de cela le catéchisme vienne me dire que Jésus a invité les pécheurs à venir à lui , qu'il donne du soulagement à ceux qui souffrent et que.
son fardeau n'est point pénible : c'est la même doctrine à la vérité , mais en reçoit-on la même impression ?
On voit, dites-vous , des personnes pieuses qui n'ont jamais lu la Bible ? Je ne sais trop , madame. Il y a bien des âmes peutêtre qui se nourrissent en secret de la Parole de Dieu ; et quand à celles qui y sont entièrement étrangères, je ne puis m'empêcher de croire qu'il doit toujours manquer quelque chose à leur christianisme. Elles peuvent avoir le zèle d'une sœur de la charité ou d'un frère des écoles chrétiennes , zèle utile et respectable sans doute ; mais l'âme de la vie chrétienne , mais la communion avec le Sauveur doit être toujours faible chez elles. Tout ce qu'il y a de vraie piété dans le monde s'appuie d'une manière ou d'une autre sur les Ecritures, et cet appui se sent au milieu même de beaucoup d'erreurs et d'infirmités.
Croyez-en, madame, le témoignage unanime des plus saints docteurs de tous les temps : c'est un vrai concert de louanges à la gloire de la Parole de Dieu. Sans rappeler la manière dont s'expriment là-dessus les prophètes et les apôtres (car c'est là plus que le
témoignage des plus saints d'entre les hommes, c'est celui de Dieu même ) , vous trouverez dans l'Eglise comme un chœur sacré de vénérables serviteurs de Dieu qui se donnent la main depuis les apôtres jusqu'à nous , et qui ne peuvent tarir sur ce qu'ils doivent à cette lecture dont on cherche à vous faire peur. « Nourrissons notre âme , écrit saint Augustin, de la méditation et de l'étude des Ecritures divines ; rassasions-la et la désaltérons par cette viande et ce .breuvage céleste qu'elles nous présentent. Instruisons-nous dans cette école si noble et si digne des enfants de Dieu, n {De la vraie religion, chap. II.) « Tenez pour certain que telle qu'est notre chair lorsqu'elle ne* prend qu'une fois de la nourriture en plusieurs jours , telle est notre âme quand elle ne se nourrit pas très-souvent de la Parole de Dieu. Car , comme la faim et le défaut de nourriture amaigrit notre corps, ainsi l'âme qui néglige de se fortifier par le pain de la Parole de Dieu devient faible et aride, et n'est propre à aucune bonne œuvre. Considérez donc s'il est juste que notre corps, qui n'est formé que de terre, fasse quelquefois par jour deux repas , et que notre âme,
qui est limage de Dieu, reçoive à peine la Parole de vie après en avoir été privée plusieurs jours ? Continuez d'écouter dans l'église, comme vous avez accoutumé, la lecture de l'Ecriture sainte, et la relisez en vos maisons (Serm. 56, du temps.) »
Il faut voir avecquellevivacitésaintThomas d'Alexandrie répond à ceux qui se croient incapables de lire les Ecritures, « Mais nous ne sommes pas tous capables , me direz-vous, de cette divine philosophie ! Nous ne sommes donc pas tous capables d'arriver à la véritable vie ? Qu'osez-vous dire ? Comment est-ce que vous avez cru, comment est-ce que vous aimez Dieu et votre prochain , si vous n'êtes point Capable de la philosophie dont je vous parle ? Comment est-ce que vous vous aimez vous-même, si vous n'avez, point de passion pour l'autre vie? Mais je n'ai point appris à lire, me direz-vous encore ? Si vous ne savez pas lire, vous êtes tenus du moins d'entendre ce qu'on vous lira (Pedag., lib. III, chap. XI). »
Origêne met la lecture de l'Ecriture au nombre des choses qui nourrissent notre esprit, et la négligence de cette lecture au rang
des plus grand dangers auxquels notre âme puisse être exposée ( Homel. IX in Lev. ; cap. XVI in Rom., lib. X). S'il nous est permis de rechercher quelques délices dans cette vie, ce ne doit être, d'après saint Grégoire de Nazianze , que dans la lecture de la Parole de Dieu et dans la méditation de sa loi ( Oral 38 ). « Il est juste et nécessaire, écrira son tour saint Bazile, que chacun apprenne ce qui est utile par les saintes Ecritures , tant pour perfectionner sa piété que pour ne pas s'accoutumer aux traditions des hommes (Reg. brev., resp. 95, tom. II, p. 449). » Mais de touç les Pères, le plus abondant, le plus pressant quand il s'agit de recommander la lecture de la Bible, c'est saint Chrysostôme. Vous avez déjà pu voir ce qu'il eh pensait par quelques lignes que j'ai empruntées à un de ses écrits dans ma réponse à M. l'Abbé sur l'article de la tradition. 11 y revient souyent ailleurs ; évidemment c'est pour lui un sujet de prédilection ; je me borne à deux ou trois citations. « Ecoutez, je vous en conjure, vous tous qui êtes engagés dans les soins de la vie , procurez-vous les saints livres, qui sont la médecine de l'âme. Si vous
ne voulez pas les prendre en entier, ayez du moins le Nouveau-Testament, les Actes des Apôtres, les Evangiles ; qu'ils soient vos maîtres de tous les instants.... La cause de tous les maux, c'est qu'on ne connaît pas les Ecritures ; nous allons au combat sans armes... Je vous y exhorte toujours, et ne cesserai jamais de vous y exhorter ; ne vous contentez pas d'écouter ce qu'on vous dit ici , mais, de retour dans vos maisons , appliquez-vous assidûment à la lecture des saintes Ecritures ; je n'ai jamais négligé non plus d'insister sur ce point avec ceux qui viennent me trouver en particulier.... et qu'on ne me réponde pas : Je vis dans le monde , ce n'est pas à moi de lire les Ecritures , c'est l'affaire de ceux qui ont renoncé au monde et qui se sont retirés sur les montagnes. Que me dites-vous là? Ce n'est pas votre affaire d'étudier les Ecritures, parce que vous êtes distrait par mille soins? C'est pour cela même que c'est votre affaire plus encore que la leur. Mais , me direzvous peut-être, nous ne connaissons pas les choses qui sont contenues dans les Ecritures ? Eh bien , si vous ne les connaissez pas , vous avez beaucoup de fruit à attendre de la seule
lecture. D'ailleurs il n'est pas possible que tous ignoriez tout également ; car la grâce «du Saint-Esprit a confié tout exprès la composition de ces livres à des hommes sans lettres, pour que personne ne puisse prétexter d'ignorance, et que chacun, jusqu'au moins instruit de tous , puisse comprendre la Parole et en profiter. Qui a besoin d'un maître pour comprendre des paroles telles que celles-ci : Bienheureux les débonnaires, bienheureux les miséricordieux, et tant d'autres semblables ? Et les miracles, les prodiges, les histoires, tout cela n'est-il pas clair et intelligible pour tout le monde ? C'est un grand préservatif contre le péché, que la lecture des Ecritures ; et c'est un grand précipice, un gouffre profond, que de les ignorer. C'est trahir grandement son salut que de ne rien savoir des lois divines. Voilà ce, qui a enfanté les hérésies, voilà ce qui a introduit la vie corrompue, voilà ce qui a tout mis sens dessus dessous ; car il est impossible, oui, il est impossible que cette lecture demeure sans fruit pour un homme qui s'y applique assidûment et attentivement (1). » A coup sûr, madame,
(1) Troisième sermon sur Lazare.
si vous pouviez consulter saint Chrysostômesur la question qui nous occupe, il ne vous (lirait pas que la lecture de la Bible est dangereuse pour la foi ni pour les mœurs, puisque c'est l'ignorance des Ecritures , s'il faut l'en croire, qui a enfanté les hérésies et introduit la vie corrompue.
Userait superflu de vous citer saint Bernard, saint Anselme, Fauteur de l'Imitation, Pascal et tant d'autres ; mais j'aime à conclure cette série de témoignages en faveur de la lecture de la Bible par celui de deux papes. Je ne sais pourtant si l'on peut donner ce nom au premier des deux, saint Grégoire : il était bien évoque de Rome, mais si éloigné de prétendre à la suprématie que se sont attribuée ses successeurs, qu'il n'a pas craint de déclarer que quiconque se fait appeler évêque universel est un précurseur de F Antéchrist. « Ayez grand soin , mes chers frères , disaitil, de bien méditer les paroles de Dieu. Ne négligez pas ces divins écrits , qui sont comme des lettres que notre Créateur nous a adressées. On en tire un grand avantage , car c'est par cette lecture que notre cœur se réchauffe, et que nous empêchons notre
amour de s'éteindre ou de se ralentir par le froid de l'iniquité (Hom. XV, in Ezech). » Enfin, voici ce qu'écrivait le pape Pie VI, dans une lettre datée des calendes d'avril 1778 et adressée à M. Antoine Martini de Turin : « Vous avez bien raison de penser qu'on doit exciter les fidèles à lire les saintes Ecritures, car ce sont les sources les plus abondantes , et l'on doit les laisser toujours accessibles à tous. Vous ne sauriez donc trouver de moyen plus efficace que de publier les livres sacrés dans le langage vulgaire de votre pays, ee qui les met à la portée de tout le monde.» Mais il n'est pas nécessaire, madame, d'aller chercher au loin les preuves du bien que fait la lecture de la Bible. Cela se renouvelle dans tous les âges; et j'en ai vu de mes yeux les exemples les plus touchants ; je n'en veux citer qu'un seul qui aura pour vous un intérêt particulier. Une mère de famille, mariée à un impie qui se moquait de la religion devant ses propres enfants, a réussi cependant à les élever tous dans la crainte du Seigneur. Je lui demandai un jour dans l'intimité comment elle avait pu les soustraire à l'influence d'un père dont les sentiments
étaient si ouvertement opposés aux siens ; voici sa réponse : « C'est qu'à l'autorité d'un père je n'ai point opposé l'autorité d'une mère , mais celle de Dieu. Depuis l'âge le plus tendre, mes enfants ont toujours vu la Bible sur ma table ; c'est ce saint livre qui a fait toute leur instruction religieuse ; je mé taisais pour le laisser parler. Me faisaient-ils quelque question ? tombaient-ils dans quelque faute ? faisaient-ils quelque bonne action? j'ouvrais la Bible , et c'est elle qui leur répondait, qui les reprenait, qui les encourageait. La lecture constante des Ecritures a seule opéré le prodige qrji vous étonne. »
Je n'oserais mettre ma faible expérience à côté de celle des grands serviteurs de Dieu que je viens de nommer, ni même à côté de celle de cette humble et pieuse mère. Cependant je veux vous dire à mon tour combien la lecture de la Bible m'a été salutaire ; c'est une dette de reconnaissance à payer.
Vous vous rappelez peut-être, madame, qu'à la suite de ma visite au pieux Oberlin, je puisai dans la lecture du Nouveau-Testament un commencement de foi , que je faillis perdre en la cessant. Mais lorsque, après
mes entretiens avec M. Z*** , je repris la Bible pour en faire upe étude attentive et suivie, je fus remué jusqu'au fond du cœur. Jusque-là, si je m'étais cru pécheur , c'était sur la foi d'autrui, froidement et sans conséquence. Mais quand je lus de mes yeux dans ce livre que j'avais appris à recevoir comme la Parole de Dieu : « Le salaire du péché, c'est la mort; maudit est quiconque n'observe pas tout ce qui est écrit dans la loi, » je crus voir l'enfer ouvert sous mes pieds, « L'épée de l'Esprit, » m'avait percé de part en part. Je demeurai quelques semaines dans cet état , vivant dans l'inquiétude et craignant de mourir. Enfin, cette même Parole qui m'avait tant troublé- me fit voir la délivrance que Dieu a préparée pour le pécheur pénitent. Elle me montra mon Sauveur expirant sur une croix pour mes péchés; oui, madame , pour les miens ; car je crois fermement qu'il m'a tant aimé qu'alors même qu'il n'y eût eu que moi seul au monde à sauver , il serait encore venu pour moi seul. « Dieu a tant aimé le monde , qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éter-
oelle (Jean, III, 46). » Je compris que inétant perdu par mes œuvres, il ne me restait plus qua m'abandonner à Jésus-Christ pour être justifié par sa grâce toute-puissante. Oh 1 madame, quel trait de lumière 1 Dès ce moment tout fut changé pour moi. Toutes mes anciennes idées de mérite et de vertu s'évanouirent ; je ne vis plus que la grâce de Dieu, « une grâce toute gratuite, » pour parler avec saint Paul, m'enveloppant de toutes parts ; le Père m appelant par grâce, le Fils me rachetant par grâce , le Saint-Esprit me régénérant par grâce. « Vous êtes sauvés par grâce , par la foi ; ce n'est point par les œuvres, afin que nul ne se glorifie ; car nous sommes son ouvrage , ayant été créés en Jésus- Christ pour les bonnes œuvres. » Créés en Jésus-Christ, c'est bien le mot ; une nouvelle création avait été réellement accomplie dans mon âme , et le Saint-Esprit rendait témoignage à mon esprit que j'étais devenu enfant de Dieu. Ce n'était point « par les œuvres,» mais c'était « pour les bonnes œuvres ; » car comment ne pas aimer Dieu quand on a été sauvé par grâce ? et l'aimant, comment ne pas faire ce qui lui plaît ? « Nous l'aimons,.
parce qu'il nous a aimés le premier. » Alors ce que] avais tant cherché, une règle sûre, un appui solide , un rocher, je sentis que je l'avais trouvé, trouvé dans la Bible.
Après m avoir ainsi enfanté à la vie de Dieu, cette même Bible nourrit chaque jour mon âme et pourvoit à tout. Toute ma force est dans ces trois mots par lesquels Jésus-Christ lui-même repoussa la tentation du diable au désert : « 11 est écrit. » Suis-je affligé et près de succomber sous la douleur ? il est écrit : « Dieu châtie ceux qu'il aime. » Suis-je incertain de ce que je dois faire ? il est écrit : « L'Eternel montrera aux pécheurs le chemin qu'ils doivent tenir. » Suis-je raillé sur ma foi et rejeté de mes parents même ? il est écrit : « Tous ceux qui veulent vivre selon la pitié qui est en Jésus-Christ souffriront persécution. » Suis-je tenté 1 il est écrit : « Dieu ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de ce que vous pouvez porter. » Suis-je malade ? il est écrit : « Bienheureux ceux qui meurent au Seigneur ! » Suis-je en prière ? il est écrit : « Celui qui demande reçoit. » Ah I que les vains raisonnements des hommes et leurs traditions incertaines
puissent séduire ceux qui n'ont jamais lu la Bible , je le conçois ; mais pour moi , qui ai fait la bienheureuse expérience de cette lecture , quand tous les prêtres , tous les évoques, tous les conciles du monde s'accorderaient à me dire qu'elle est dangereuse , ma réponse est toute prête. Comme cet aveugle-né, que Jésus-Christ avait guéri, disait aux Pharisiens: a Si c'est un méchant, je ne sais ; une chose sais-je bien , c'est que j'étais aveugle et que je vois maintenant , » je dirai à mon tour : Si la Bible est un livre dangereux , je ne sais ; une chose sais-je bien , c'est que mes yeux étaient fermés et qu'elle les a ouverts.
Mais ces dangers , ils sont donc si difficiles à découvrir qu'ils ont échappé à l'attention de Dieu même , puisqu'il a prescrit tant de fois la lecture de sa Parole ? Il les ignorait sans doute, quand il inspirait à David la promesse du Psaume Ier : ce Bienheureux l'homme qui médite jour et nuit dans la loi de l'Eternel ! » Il les ignorait , quand il dictait ces mots à saint Paul : « Toute l'Ecriture est utile pour enseigner, pour, convaincre, pour corriger et pour instruire suivant la justice. » U les ignorait enfin , quand il louait en ces termes
les Juifs de Bérée : Ceux-ci furent plus généreux que ceux de Thessalonique, car ils examinaient chaque jour les Ecritures pour voir si les choses étaient telles qu'on le leur disait. »
Ah ! la Bible est dangereuse véritablement, mais pour qui ? Elle est dangereuse pour l'incrédulité , qu'elle confond ; dangereuse pour le péché, qu'elle maudit ; dangereuse pour le monda, quelle condamne ; dangereuse pour Satan , qu'elle détrône ; dangereuse pour les fausses religions, qu'elle démasque; dangereuse, enfin, oui, bien dangereuse pour toute Eglise qui l'ose cacher aux peuples , et dont elle met en lumière la criminelle imposture ou la funeste illusion ! '
Je finis, madame, je ne veux plus vous presser de lire la Bible. Je ne sais point d'argument à ajouter à ceux que je vous ai donnés ; et, je l'ose dire, s'ils ne vous persuadent pas rien ne vous persuadera. Ce ne sont pas ici des sophismes, comme les objections de vos prêtres ; ce sont des raisons toutes simples tirées de la Parole de Dieu elle-même. Vous savez désormais à quoi vous en tenir ; oui, madame, vous le savez. 11 est superflu
de consulter davantage ; il ne s'agit plus de doutes à édaircir, mais d'une résolution à prendre. Dieu vous dit : Lisez ; l'abbé Favien vous dit : Ne lisez pas ; c'est à vous de choisir. Pour vous rendre les choses plus faciles, je vous envoie avec cette lettre un Nouveau- * Testament de Saci. Madame, obéissez à Dieu plutôt qu'aux hommes, prenez et lisez. Ou, si vous ne le voulez pas... que vous dirai-je alors ? Si vous ne le voulez pas aujourd'hui, je crains que vous ne le vouliez jamais. Je crains qu'une plus longue résistance n'offense ie Seigneur , et ne l'éloigné de vous peut-être. Je crains que vous ne fassiez comme tant d'autres que la grâce de Dieu avait attirés, mais qui ont repoussé ses attraits , et quelle a fini par abandonner à leur propre cœur. Mais quoique je parle ainsi , madame, « j'espère de vous des choses meilleures et convenables au salut. » Hâtez-vous donc de in écrire que vous avez choisi la Parole de l'Eternel « pour le rocher de votre cœur et pour votre partage à toujours ! »
P. S. Je ne sais trop si je dois vous faire connaître le grand parti que je viens de prendre. J'ai renoncé à la messe et au culte de
l'Eglise romaine , et j'ai pris la communion dimanche dans l'Eglise protestante de***. Cela n'a pu se faire sans déchirements ; j'ai indisposé ma famille, et j'y perdrai probablement l'héritage que je pouvais attendre de ma tante maternelle. Mais les réflexions que ma suggérées la dernière lettre que je vous ai écrite ont achevé d'arrêter ma résolution. Je n'ai pu , avec foi , prendre part plus longtemps à une cérémonie où l'on prétend renouveler le sacrifice du Seigneur Jésus-Christ. J'ai relu ce passage : « C'est par cette volonté que nous sommes sanctifiés , par l'oblation qui a été faite une seuls fois du corps de Christ Car , par une seule oblation, il a consacré pour toujours ceux qui sont sanctifiés (Héb., X, 40, 14). » J'ai prié et j'ai renoncé à tout pour suivre le Seigneur et donner gloire à sa Parole. Je ne sais si cette nouvelle ne vous scandalisera pas. Pour moi je suis rempli de joie de ce qu'il m'a été donné de mettre en harmonie ma conduite et mes sentiments.