RIBLE
LUCILE A L'ABBÉ FAVIEN.
Que béni soit le jour où le ciel m'inspira la , pensée de vous écrire ! Vous avez dissipé toutes mes incertitudes. Il me semble qu'un ministre de Dieu ne doit pas avoir de satisfaction plus grande que de ramener au bercail une hrebis perdue. Eh bien, monsieur, je suis cettte brebis, et c'est vous qui l'avez ramenée. Vous avez commencé du moins cette bonne œuvre, et je compte encore sur vous pour y mettre la dernière main.
J'ai reçu hier le paquet que vous avez eu l'obligeance de m'envoyer, avec la note qui
raccompagnait. J'accepte avec reconnaissance les Pensées de Pascal, et j'y ai déjà lu quelques-uns des endroits que vous m'indiquez. Cela est bien beau et bien fort. Mais comment vous dire surtout le plaisir que ma fait votre manuscrit? C'est une bonne et charitable idée que d'avoir mis par écrit les deux entretiens que nous avons eus ensemble; et vous l'avez fait avec tant de naturel, que j'y crois être encore en vous lisant.
J'ai repassé avec un nouvel intérêt sur toute la suite de vos raisonnements ; et si j'avais pu craindre, en vous les entendant développer, la séduction de votre éloquence , j'ai pu me convaincre, en les étudiant à loisir, que cette éloquence est celle de la raison et que la solidité de vos preuves justifie la ferveur de votre foi. L'esprit et le cœur sont également pour l'Evangile, et je ne doute plus aujourd'hui que Jésus-Christ ne soit le Fils de Dieu, ni que l'Ecriture sainte ne soit un livre inspiré.
Je ne saurais vous exprimer, monsieur, combien je suis heureuse de cette persuasion. J'entrevois une lumière nouvelle ; je pressens une nouvelle vie. Quelque chose de sérieux et de profond va donc succéder à ces intérêts
futiles* qui mont seuls préoccupée jusqu'à présent 1 J'ai entendu dire un jour à un homme pieux : « Il y a dans notre cœur une place vide que Dieu seul peut remplir; » il me semble que je suis près d'en faire l'expérience. Ce n'est pas que l'avenir m'apparaisse semé de roses : je m'attends à des combats, à des sacrifices; et pourtant cette perspective ne m effraie point. Je commencé aussi à me sentir mal avec moi-même ; je démêle insensiblement dans ma vie, dans mon cœur, des choses qui ne sont pas bien et qui doivent déplaire à Dieu. Mais si Dieu me fait voir le besoin que j'ai de lui, ce n'est sûrement pas pour me rejeter. Parmi toutes les pensées qui m'agitent, je trouve une consolation inexprimable à me dire: Dieu a parlé. Que me fautil de plus? Dieu a parlé, qu'ai-je à faire que de l'écouter et de le suivre?
0 vous ! qui m'avez appris à discerner sa voix, fournissez-moi encore les moyens de l'entendre , cette voix divine à laquelle j'ouvfe d'avance tout mon cœur. Les fragments de la Bible que j'ai dans mon Manuel ne me suffisent plus. Je veux voir les Ecritures inspirées de Dieu dans leur ensemble , et dans cette
belle harmonie que vous nous avez si bien dépeinte. Procurez-moi une Bible, M. l'Abbé; il me tarde de l'avoir, de la lire, de me livrer à cette sainte étude.
J'aurais pu Tacheter de quelqu'un de ces marchands ambulants qui la colportent dans nos campagnes depuis un an ou deux. Mais, bien qu'ils nous offrent des versions catholiques, notre curé nous a exhortés en chaire à ne pas la prendre. Il prétend que ce n'est pas la vraie Parole de Dieu : on y a fait , s'il/aut l'en croire, des altérations notables, et l'on a osé même en retrancher des livres entiers. Je sais bien que le pauvre homme ne mérite pas une confiance sans bornes ; mais enfin il peut avoir raison, et je tremble à la seule pensée de prendre pour guide un Jivre auquel une main impie aurait changé la moindre chose. J'aime mieux différer un peu de posséder les saintes Ecritures , pour les tenir de votre main.
Je ne veux pas finir ma lettre sans vous dire un mot de mon mari. Vous avez certainement fait une grande impression sur son esprit. Depuis votre visite , je ne l'ai pas entendu plaisanter une seule fois de la religion. Il a lu
attentivement votre manuscrit, et son intention est toujours de faire des recherches sur le christianisme. Je vois cependant avec quelque inquiétude qu'il remet d'un jour à l'autre è les commencer.
l'abbé FàVIEN à lu ci le.
Vous ne vous êtes point trompée en pensant que les sentiments de piété qui respirent dans votre lettre me causeraient une consolation véritable. S'il est vrai que je sois pour quelque chose dans un changement si heureux , j'en rends grâces à Dieu du fond de mon âme. C'est à lui qu'il en faut rapporter toute la gloire, sans regarder au faible instrument dont sa miséricorde a daigné se servir.
N'en doutez point, il vous conduira jusqu'au bout dans là bonne voie où il vient de vous faire entrer ; et vous pouvez répéter avec assurance ces belles paroles du Psalmiste : « Le Seigneur prendra ma défense. Seigneur,
votre miséricorde est éternelle : ne mépriser pas les ouvrages de vos mains ( Ps. CXXXVII, 8)1» Pour moi , madame, je ne demande pas mieux que de vous prêter le secours de mes petites lumières. Ce n'est pas que je n'eusse préféré pour vous les conseils de vos directeurs naturels ; mais je n'oserais forcer votre sentiment sur un point si délicat. Je conçois ce qu'il peut y avoir d'exceptionnel dans votre position ; et si vous pensez que je puisse vous être utile, mon zèle du moins ne vous fera point défaut.
Vous avez bien fait de ne pas acheter la Bible. Celles que vendent les colporteurs des sociétés dites Bibliques et Evangéliques sont incomplètes, comme vous l'avez entendu dire à M. votre curé. 11 y manque plusieurs livres que l'Eglise a compris dans le canon de l'An- , cien-Testament , tels que Judith , Susanne , le second des Macchabées et d'autres encore.
Quant au reproche de falsification, je dois à la vérité de dire qu'il est sans fondement. Je ne connais pas les versions protestantes que vendent les colporteurs ; mais j'ai acheté moi-même de l'un de ces messieurs une Bible catholique. On y a suivi la version de Saci,
la meilleure que nous possédions en français. Je lai comparée à une ancienne édition munie de l'approbation de plusieurs évoques, et je n'ai trouvé de différences de lune à l'autre que ces légers changements que le temps amène presque toujours dans un livre souvent réimprimé. Je suis vraiment peiné que M. Alexis, qui est un homme respectable malgré ses petits défauts, se soit permis une imputation aussi grave sans en avoir vérifié l'exactitude. 11 n'est pas le seul, malheureusement, et je crains fort de voir l'Eglise catholique compromise par l'emploi de tels moyens, beaucoup plus qu'elle ne saurait l'être par les attaques de ses adversaires.
Mon opinion sur les livres vendus par les colporteurs est exactement celle de M&r Dubourg, l'un de nos plus respectables prélats , qui est mort archevêque de Besançon. Dans le temps qu'il occupait le siège de Montauban, un colporteur, qui avait rencontré de l'opposition de la part de plusieurs ecclésiastiques du diocèse, prit le sage parti de soumettre ses livres à l'inspection de l'évêque. Voici la réponse que lui fit monseigneur. Il faut vous rappeler, pour la comprendre, que les livres
retranchés par les protestants appartiennent tous à r Ancien-Testament, et que leur Nouveau-Testament est le même que le nôtre.
« Montauban, le 14 avril 1832.
» Je remercie M. Bénèche de l'offrande de la Bible et du Nouveau-Testament , édition 4834. Je n'ai pas eu besoin d'un long examen pour m'assurer que ce dernier est en tout conforme à l'édition de 4759 par M. Le Maistre de Saci , avec-approbation du clergé de France. Rien ne s'oppose donc à sa circulation parmi les catholiques.
)) Il n'en est pas de même de l'Ancien-Testament, duquel on s'est permis de retrancher, dans cette édition 4834 , tous les livres ou parties des livres qui ne se trouvent pas dans le texte hébreu , et que l'Eglise cependant a reconnus pour canoniques , tels que Tobie , Judith, Esther, l'Ecclésiastique, la Sagesse, les Macchabées et l'histoire de Susanne.
» Approuver ou autoriser pour les catholiques la circulation de l'Ancien-Testament serait reconnaître à d'autres qu'à l'Eglise catholique le droit de juger de l'inspiration des
livres saints, et appeler sur ma tête les terribles menaces de l'Esprit saint (Apoc., XXII, 49) : «Si quelqu'un retranche quelque chose de ce livre, Dieu l'effacera du livre de vie. » J'engage donc M.. Bénèche à s'abstenir de la vente de ce dernier ouvrage.
» L. Guillaume, évêque de Hontauban. »
D après cela , madame , je ne me serais point opposé à ce que vous prissiez le Nouveau-Testament vendu par les colporteurs , si le temps me paraissait venu de mettre les saintes Ecritures dans vos mains. Mais je crois qu'il faut attendre encore, et je ferais quelque difficulté de vous les envoyer moi-même, malgré vos vives et touchantes sollicitations.
Ceci vous étonne peut-rêtre. Daignez pour* tant vous rappeler ma première lettre, et vous reconnaîtrez que je n'ai point changé d'avis. Voici pour vous le moment décisif. Vous vous êtes assurée que la Bible est de Dieu ; vous vous en êtes assurée par le raisonnement, et sans vous contenter sur ce point de la simple attestation de l'Eglise. Cela est bien, pourvu qu'une fois éclaircie là-dessus , vous vous en remettiez désormais à elle, qui seule
a mission pour interpréter les Ecritures. Mais si vous présumez d'en sonder par vous-même les profondeurs, je crains que l'esprit particulier ne vous égare, et que vous ne preniez vos propres opinions pour les pensées de Dieu.
Je le crains doublement pour vous , madame, à cause des impressions et des habitudes de votre enfance ; et aussi, s'il faut dire toute ma pensée, à cause de l'impatience que vous témoignez de lire les Ecritures vousmême, de les lire tout entières. Je ne puis m'empêcher de voir là une sorte d'exaltation, qui vous livrerait sans défense au danger que je viens de signaler. Ma franchise ne saurait vous déplaire : vous n'attendez pas d'un prêtre de vains compliments. Défiez-vous de la volonté propre, je vous en conjure. Défiezvous d une curiosité indiscrète. Défiez-vous même d'un zèle excessif : vous ne seriez pas la première qu'il aurait séduite. Quel malheur si , au moment que vous touchez au port, vous alliez en être rejetée plus loin que jamais !
Commencez donc, madame, par interroger l'Eglise et par vous pénétrer de la doctrine ' quelle a trouvée dans la Bible : elle l'a dé-
posée dans des écrits accessibles à tout le monde. Vous la verrez brièvement mais clairement résumée dans le Catéchisme du Concile de Trente, que j'ai l'honneur de vous envoyer avec cette lettre. J'y joins les Histoires de la Bible de Royaumont. Vous ne dédaignerez pas ce livre parce qu'il est écrit pour des enfants. Il en a plus de simplicité , et comme il suit exactement l'ordre de la Bible, il .vous tiendra lieu en quelque sorte de ce saint livre sans vous offrir les mêmes inconvénients.
Ces inconvénients , du reste , n'existeront pas toujours, et ma pensée n'est pas de vous sevrer à tout jamais de la lecture de la Bible. Je veux seulement que, «comme ces enfants nouvellement nés » dont parle un apôtre , vous vous en teniez quelque temps « au lait spirituel et tout pur» que l'Eglise, cette bonne mère, vous présente avec tant d'amour. Plus tard , quand vous pourrez supporter « une nourriture plus solide, » quand « votre esprit aura été accoutumé par un long exercice à discerner le bien et le mal, » vous prendrez la Bible. L'Eglise vous la donnera elle-même, pourvu que vous vous laissiez diriger par elle
dans l'ordre et le choix de vos lectures , et que vous soumettiez, comme il est juste, votre sens au sien.
LUOLE A L'ABBÉ.
Ainsi que vous l'avez prévu, votre réponse m'a surprise au dernier point. Je n'avais pas mis en doute que vous n'accueillissiez ma demande avec empressement ; loin de m'en faire le plus léger scrupule, je croyais remplir un devoir en vous la présentant. Quoi ! monsieur, vous me persuadez que la Bible est la parole de Dieu, et puis vous me refusez la satisfaction de la lire !
Je vous entends bien , M. l'Abbé ; et je n'ai garde de me méprendre sur votre pieuse intention I Vous voulez que ma foi soit tirée de la Bible , mais il ne faut pas que je l'y puise moi-même : d'autres l'y puiseront pour moi , mieux que moi. Et pourtant , le peu que j'en ai lu jusqu'à présent m'a fait tant de
bien ! N'est-ce pas la Bible qui a commencé de m'inspirer, par les fragments que j'en ai vus dans mon Manuel, le désir de sauver mon âme, ce désir qui m'a portée à vous écrire ? Si j ai eu le bonheur de vous entendre, si je suis sortie enfin de ma longue indifférence , si je cherche aujourd'hui la vérité , dont je ne suis pas sans doute aussi près que je pensais l'être, n'est-ce pas à la Bible que je le dois? J'en ai pris pour ce saint livre une sorte de reconnaissance. Je l'attendais comme on attend la visite d'un ami fidèle dont on espère recevoir de salutaires conseils ; comme je vous attendais vous-même, monsieur, le jour où Dieu daigna vous envoyer vers moi pour éclaircir tous mes doutes.
Vous craignez pour moi les impressions de mon enfance. Il est vrai que j'ai vu plus d une fois la Bible entre les mains de mon père; cela peut bien être pour quelque chose dans le désir que j'ai de la posséder. Ne pensez pas cependant que je sois prévenue en faveur des idées religieuses de ma famille. Je crois vous l'avoir dit, le préjugé, s'il y en a chez moi, est en sens contraire. Mais, pour m'éclairer tout-à-fait, quel moyen plifs simple que l'étude
d'un livre que l'une et l'autre communion reconnaissent pour la Parole de Dieu?
Je dois , dites-vous , me défier de moimême. Je le sens bien, et je ne sais trop que répondre là-dessus. L'humilité chrétienne exige-t-elle que je renonce à la lecture de la Bible? eh bien! j'y renoncerai. Croyez-le, M. l'Abbé , si ce n'est point ici pour moi une question de famille, c'est encore moins une question d'amour-propre. 'Des motifs plus graves me déterminent; je cède à un sentiment impérieux qui me semble ne venir pas de moi. Je- veux sauver mon âme; oui , je le veux, quoi qu'il en coûte I Mais ne puis-je garder l'humilité tout en lisant la Bible? Si je ne l'ouvrais jamais sans dire au Seigneur : <( Mon Dieu, ne souffrez pas que je donne un faux sens à votre parole t et he refusez pas la lumière de votre grâce à votre pauvre servante, qui ne souhaite que de vous connaître et d'obéir à votre voixl » oh! M. l'Abbé, on nous le peint si bon , ne me préserverait-il pas du malheur de m'égarer?
La Bible serait-elle donc si obscure qu'elle ne puisse s'expliquer aux âmes simples sans interprète? Dieu nâ-t-il parlé que pour les
savants? N'a-t-il pas songé tout d'abord aux petits et aux ignorants tels que moi ? Ah ! si Jésus-Christ était encore sur la terre, ne volerais-je pas pour l'écouter? N est-ce pas lui, lui-même, que je voudrais voir de mes yeux, entendre de mes oreilles? Eh bien, j'éprouve quelque chose de semblable pour la Bible. Je sais que Dieu y parle, je le sais par vousmême. Je brûle de l'y entendre. Je voudrais l'y entendre moi-même. Tout homme qui vient se placer entre lui et moi m'incommode, me gêne... Excusez-moi, M. l'Abbé : j'offense peut-être le Seigneur dans la personne de ses ministres. Ah! Dieu sait du moins que ce n'est pas là mon intention. Pardonnez à mon ignorance : tout cela est si nouveau pour moi!
Souffrez que je vous dise toute ma pensée. Vous voulez que je me laisse diriger par l'Eglise dans la lecture de la Bible, et que j'y renonce tant qu'elle l'exigera ; je suis prête à le foire, toute prête, si Dieu le veut ainsi. Mais vous ne demandez pas que je me rende sans preuves. Donnez-moi vos raisons. Faites encore ici ce que vous avez fait quand je doutais de l'inspiration de la Bible, et qui vous a
si bien réussi. J'attends encore cette marque de votre zèle pour mon salut. Parlez, je vous écoute ; comment craindre de s'égarer en vous suivant?
P. S. Je ne sais trop si je dois vous répéter un propos 4&M. de Lassalle. Je lui avais donné votre lettre à lire. En me la rendant, il m'a dit avec une certaine vivacité : « Et pourquoi donc m'a-t-il tant pressé de lire l'Ancien- Testament? Est-ce qu'il compte plus sur ma docilité que sur la tienne? » Ce propos m'a vivement peinée. J'espérais tant pour lui de la lecture de la Bible I et il est vrai, vous vous en souviendrez, que vous la lui aviez conseillée.
l'abbé a lucile.
Ces démonstrations , ces raisonnements perpétuels, ce n'est pas ce que j'eusse choisi pour vous. Vous y avez un secret penchant, que je voudrais plutôt combattre que nourrir; vous voulez tout voir, tout comprendre. Ah !
vous ne trouverez la paix que dans une entière soumission d esprit. Avez-vous donc oublié ce que le Seigneur dit à Thomas : « Bienheureux ceux qui n'ont pas vu , et qui ont cru ! » Mais je me sens engagé moi-même avec vous dans une voie dont je ne sais plus comment sortir; et placé dans cette alternative, où de vous satisfaire encore ou de vous scandaliser peutêtre, je crois devoir vous prouver l'Eglise, comme je vous ai prouvé la révélation. Vous reconnaîtrez bientôt que lune n'est pas moins bien établie que l'autre, et quelles sont tellement inséparables qu on ne saurait être chrétien conséquent sans être chrétien catholique. Mais cela vu, je vous en conjure, arrêtezvous, laissez-vous conduire et craignez de contester avec la vérité.
La Bible est inspirée de Dieu, nous sommes d'accord là-dessus. Mais ce qu'il importe d'en connaître, ce n'est pas la lettre, le texte ; c'est l'esprit, la pensée. « La lettre tue et l'esprit donne la vie, » a dit l' Apôtre. Or, que faut-il faire pour découvrir le sens divin caché dans^ la Bible? A «ette question, il y a deux réponses. Les uns disent : « Il faut l'y chercher , chacun pour soi, en s'en rapportant à son
jugement particulier. » C'est la voie naturelle, et je ne m'étonne pas trop que ce soit la première à laquelle vous ayez songé. Les autres disent : « Dieu a établi sur la terre un tribunal visible et permanent qu'il a chargé d'interpréter la Bible en son nom, et dont il garantit l'infaillibilité; écoutez-le, et soumettez-vous à ses décisions. » C'est le chemin que prescrit la foi, et le seul, vous Tallez voir, par lequel on puisse parvenir sûrement à la connaissance du Seigneur.
Voici d'abord une remarque préliminaire qui simplifiera beaucoup ma tâche. Il y aurait ici , à proprement parler , deux choses à prouver : la première, qu'il existe une Eglise infaillible; la seconde, que cette Eglise est la catholique. La discussion complète du second point nous engagerait dans des recherches historiques bien longues pour une lettre. Mais ce travail n'est pas indispensable; et je crois pouvoir me borner à quelques mots sur cet article particulier, en réservant mes développements pour la proposition générale. Car ici le principe, bien établi, emporte l'application ; une fois reconnu qu'il existe quelque part une Eglise infaillible , il est facile de voir que ce ne peut
être que l'Eglise catholique. Une réflexion toute simple dit tout là-dessus : c'est que l'Eglise catholique est la seule qui s'attribue l'infaillibilité. Une Eglise établie de Dieu pour juger infailliblement dans toutes les controverses , doit apparemment le savoir elle-même ; et par conséquent les Eglises dissidentes, ne se croyant pas infaillibles, ne sauraient l'être en effet. Ce privilège, ou pour mieux dire cette charge redoutable, demeure donc à l'Eglise catholique, etlui demeure sans combat. Aussi, consultez l'expérience. Avez- vous jamais rencontré quelqu'un qui croie à une Eglise infaillible et qui ne reçoive pas l'autorité de la nôtre? Vous-même, madame, n'est-il pas vrai que si vous étiez persuadée qu'il existe un tribunal infaillible, vous n'auriez pas l'idée de le chercher ailleurs que dans cette Eglise que vous voyez régner sur la chrétienté presque entière?
Bornons-nous donc au point capital : faisons voir qu'il existe sur la terre une Eglise que Dieu a établie pour interpréter les Ecritures, et qu'il dirige dans toutes ses décisions. En Voici les prouves, que je réduis à trois : le raisonnement, qui nous démontre la nécessité
de ce tribunal infaillible; l'Ecriture sainte , qui nous enseigne qu'il a été institué de Dieu; et la tradition, qui nous apprend qu'on y a toujours cru dans l'Eglise.
Première preuve. — Le Raisonnement.
La raison seule suffit, madame, pour vous faire sentir la nécessité d'un tribunal infaillible. Si le sens de la Bible est divin, il n'en doit être que plus profond et par conséquent plus obscur; et nous nous en rapporterions pour le découvrir à l'esprit particulier! Mais qu'y a-t-il de plus variable, de plus sujet à Terreur que l'esprit particulier? Voilà donc la religion livrée à la même incertitude qui régne dans les théories philosophiques ! En philosophie , le doute est tolérable parce qu'il n'engage pas le salut. Aussi ne s'en est-on pas fait faute : Platon et Àristote, Leibnitz et Locke, Eant et ses disciples, se condamnent les uns les autres et se disputent sans fin. Quelques-uns même ont vu dans un scepticisme universel le plus haut point de la sagesse. Cependant le monde n'en va pas plus mal , et si un phi* ' losophe se trompe, il en est quitte pour être
abandonné après sa mort, quoiqu'il ait fait fureur durant sa vie. Mais ou en serions-nous si la question du salut éternel, qui fait l'objet de la religion , était ainsi abandonnée à la fantaisie des systèmes?
C'est pourtant là que conduit inévitable* ment l'esprit particulier. On a beau dire que la Bible est la Parole de Dieu. D'accord ; mais cette Bible, il faut la comprendre. Si l'esprit particulier est chargé de l'interpréter, il fera de cette Parole de Dieu autant de paroles d'hommes qu'il y aura de docteurs qui se mêleront de l'expliquer. Et pourquoi tout le monde ne s'en mêlerait-il pas?
A ce compte-là, madame, à quoi sert la Bible? La révélation nous devient inutile. Je dis plus, mieux vaudrait peut-être n'en point ' avoir. Du moins alors un grand scandale nous eût été épargné : c'est de voir la doctrine de Dieu en proie à tous les caprices de l'opinion, l'Ecriture sainte servant de pâture à des querelles déplorables^ la foi à la lin méprisée, et, selon une expression de Jésus- Christ, <( la lumière elle-même changée en ténèbres. » Reconnaîtriez-vous jamais là l'ouvrage de Dieul Non, non : l'ordre qu'on
suppose est impossible à admettre, parce qu'il est indigne de sa sagesse ; ou plutôt, cet ordre ne serait que le désordre organisé.
Jésus-Christ n'a pu laisser son œuvre incomplète. Il a dû nécessairement établir quelque part un tribunal , auquel il aura donné une autorité souveraine et des lumières assurées pour expliquer sa parole écrite. Faute de ce secours, la parole écrite ne suffirait pas plus à l'Eglise, qu'un code de lois ne suffirait à la société sans un corps de juges qui le mettent en vigueur et qui l'interprètent quand il en est besoin. Ce code isolé , muet, inapplicable, ne ferait qu'engendrer des disputes que son silence rendrait interminables. Concluons donc , madame, qu'un tribunal visible existe , parce qu'il est indispensable à la paix de l'Église , à l'unité de la foi, et, si j'ose le dire, à l'honneur des Ecritures elles-mêmes.
Voilà ce que nous dit le raisonnement, et il faut convenir que cela est bien fort ; mais nous avons quelque chose de plus décisif, c'est le fait. Si la raison ne peut concevoir que le Seigneur eût établi son Eglise sans former en même temps dans son sein un
tribunal infaillible, l'Ecriture et l'histoire s accordent pour nous attester qu'il Fa formé véritablement. Ecoutons d abord l'Ecriture.
Seconde preute. — L'Ecriture sainte.
Près de quitter la terre, Jésus-Christ, voulant rassurer ses disciples contre la crainte d'être privés de son secours, leur promet le Saint-Esprit, qui doit les conduire en toute vérité : « Je prierai mon Père , et il vous donnera un autre consolateur, afin qu'il demeure éternellement avec vous. Il vous enseignera toutes choses. Car ce n'est pas vous qui parlez, mais c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous (Jean, XIV, 16, 26; XVI, 43. Matth. , X, 20). » Aussi ces disciples de Jésus-Christ , réunis bientôt après à Jérusalem , ne craignent-ils pas de commencer par ces mots une lettre qu'ils écrivent aux Eglises : ce II a plu au Saint-Esprit et à nous (Actes, XV, 28); » montrant ainsi l'autorité que le Seigneur entendait conférer à ses évêques régulièrement assemblés en concile. Il y a donc sur la terre une Eglise de Jésus-Christ qui est dirigée constamment par l'Esprit du Seigneur.
Cette Eglise a des promesses d une éternelle protection : « Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle (Matth., XVI , 48). » Elle est « l'Eglise du Dieu vivant, la colonne et la base de la vérité (4 Tim. , III , 45). )> Jésus-Christ ne doit jamais l'abandonner : ce Voici, je suis avec vous jusqu'à la fin du monde (Matth. , XXVIII ; 20 ; » promesse qui ne peut s'appliquer aux seuls apôtres, mais qu'il faut bien étendre à leurs successeurs, puisque les apôtres ne devaient pas vivre jusqu'à la fin du monde.
Cette Eglise a Jésus-Christ pour chef céleste, mais elle a aussi des chefs terrestres , que le Saint-Esprit lui-même a établis audessus d'elle : « Prenez donc garde à vousmêmes, et à tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit Vous a établis évoques, pour gouverner l'Eglise de Dieu (Actes, XX, 28); » « celui qui vous écoute, m'écoute ; celui qui vous méprise, me méprise (Luc, X, 46). » On leur doit obéissance alors même qu'ils n'en sont pas dignes par leurs vertus : « Obéissez même à ceux qui sont rudes et fâcheux (4 Pierre, II, 48). »
Elle a surtout un chef, un successeur de
saint Pierre, qui a des promesses particulières : « Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et je vous donnerai les clefs du royaume des cieux; et tout ce que vous lierez sur la terre sera aussi lié dans les cieux , et tout ce que vous délierez sur la terre sera aussi délié dans les cieux. J'ai prié pour vous en particulier, Pierre, afin que votre foi ne défaille point; lors donc que vous serez converti, ayez soin d'affermir-vos frères. Paissez mes agneaux, paissez mes brebis (Matth., XVI, 48, 19. Luc, XXII, 32. Jean, XXI, 45-17). »
Les ministres de cette Eglise ont le pouvoir de remettre et de retenir les péchés, pouvoir que nous avons vu tantôt attribué plus spécialement à l'apôtre saint Pierre : « Ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel , et ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez (Matth., XVIII, 18. Jean, XX, 23). » Voilà bien le fondement du tribunal de la pénitence. Cette Eglise est visible; on peut la consulter, et ses décisions doivent être
respectées comme celles de Dieu même :
« Si votre frère a péché contre vous, ditesJ* à l'Eglise. S'il n'écoute pas l'Eglise, qu'il soit â votre égard comme un païen et un publicain(Matth., XVIII, 47). »
De tout cela , enfin , un apôtre tire un principe d'interprétation pour les prophéties , qui s'applique évidemment tout aussi bien aux autres parties des saintes Ecritures, et qui déciderait à lui seul la question qui nous occupe : « Etant persuadés avant toutes choses que nulle prophétie de l'Ecriture ne peut s'expliquer par une interprétation particulière (2 Pierre, 1/20). d
De bonne foi , madame , ces passages ne suffisent-ils pas pour convaincre un esprit non prévenu qu'il doit y avoir sur la terre une Eglise visible, qui a des promesses d'infaillibilité, et qui , remontant jusqu'aux apôtres , par une succession non interrompue , doit durer aussi jusqu'à la fin des temps.
Troisième preuve. — La Tradition,.
J'en appelle enfin à un fait historique. Une tradition constante , qui date du temps
des apôtres , nous atteste qu'on a toujours cru à l'existence d'une Eglise infaillible.
Mais ici prévenons une objection. Dira-t-on que la tradition ne peut rien prouver d'une manière certaine; parce que la tradition n'est après tout qu'un témoignage d'hommes faillibles? Je n'en appellerai pas à votre bon sens, madame, je devrais dire à votre piété , pour faire justice d'une opinion d'après laquelle le consentement unanime des Eglises, des Eglises apostoliques , pe prouverait rien. Je n'alléguerai pas que le témoignage des hommes, quand ces hommes sont les chrétiens des premiers siècles, les contemporains et les successeurs immédiats des apôtres, peut bien avoir été dirigé spécialement de Dieu et préservé d'erreur. Mais l'objection que je viens de mentionner n'irait à rien moins qu'à renverser le christianisme lui-même. Elle le sape à sa base. Car cette tradition, dont on affecte de se défier, nous est indispensable à tous pour démontrer, soit l'authenticité et l'intégrité des Ecritures, ou les miracles et les prophéties, qui démontrent à leur tour l'inspiration de l'Ancien et du Nouveau- Testament. Il faut être d'accord avec soi-
même : si on rejette la tradition , il faut la rejeter toujours. Alors on pourra bien ne pas admettre le témoignage quelle rend à une Eglise infaillible ; mais il faudra se résigner à n'admettre pas davantage celui qu'elle rend à l'inspiration des Ecritures. Est-ce là qu'on veut nous conduire? En tout cas, madame, ce n'est pas où vous voulez aller. D'un autre côté, si l'on croit au témoignage de la tradition en faveur de l'Ecriture sainte , on ne saurait avoir de raison pour douter du témoignage de cette même tradition en faveur de l'Eglise. Nous pouvons donc, ce me semble, passer hardiment sur cette difficulté prétendue , et invoquer sans scrupule la tradition pour établir l'existence d'un tribunal infaillible.
La voici prouvée par quelques passages bien clairs , tirés des écrits des Pères les plus anciens et les plus universellement vénérés. Je ne veux pas oublier que j'écris à une dame : deux ou trois citations me suffiront.
Saint Irénée était disciple de saint Polycarpe , qui l'avait été de saint Jeaù l'Evangéliste; vous voyez qu Irénée touchait presque aux apôtres. Ce saint martyr ne s'appuie pas
sur les Ecritures seules en combattant les hérétiques : il leur oppose surtout la foi invariable de l'Eglise universelle. « C'est par cette tradition constante et uniforme , dit-il , c'est par cette foi préchée par les apôtres, reçue dans le monde et conservée jusqua cette heure par les évoques qui leur ont succédé , que nous confondons tous ceux qui font des assemblées illégitimes , par quelque motif que ce soit , par amour-propre, par aveuglement ou par malice. » Après avoir indiqué la succession des évoques de Rome, il ajoute -plus bas, en ^adressant à certaines sectes hérétiques : « Je veux leur faire voir la force de la tradition, et l'empire absolu qu'elle exerce sur les cœurs et sur les esprits. 11 y a encore plusieurs nations barbares. Je les appelle barbares quant au langage; mais quant aux sentiments et à' la doctrine, elles sont très-sages, très-agréables à Dieu, puisqu'elles vivent dans la justice et dans la chasteté. Toutes ces nations, dis-je , ont reçu la foi de Jésus-Christ sans papier ni encre. Elles ont seulement la doctrine du salut écrite en leur cœur par le Saint-Esprit, et ne se conduisent que par l'ancienne tradition
qu'elles gardent fidèlement, touchant un Dieu créateur àet Jésus-Christ son Fils. Leurs pères, instruits par les apôtres ou par les premiers disciples, l'ont apprise ainsi, et Font transmise avec la même fidélité à leurs descendants , de race en race, n'y ayant point encore eu chez eux d'assemblées hérétiques (Contre les hérésies, lïv. III, chap. 111 et IV).»
Ainsi, la croyance de ces peuples simples reposait, non sur les Ecritures, mais sur la tradition; et cependant voilà saint Irénée qui, écrivant dans un temps si rapproché de celui des apôtres, les approuve, loin de les condamner i II y avait donc, selon saint Irénée, en dehors des Ecritures , une autorité dont les décisions faisaient loi; il y avait une Eglise infaillible.
Un autre Père, Tertullien, qui écrivait au commencement du troisième siècle, déclare aussi ce qu'on ne peut savoir ce qu'ont prêché les apôtres que par les Eglises qu'ils ont fondées, et qu'ils ont instruites de vive voix et ensuite par leurs lettres. Toute doctrine qui s'accorde avec la doctrine de ces Eglises apostoliques et mères, aussi ancienne que la foi, est la véritable, puisque c'est celle que
les Eglises ont reçues des apôtres, les apôtres de Jésus-Christ, Jésus-Christ de Dieu. » Ce langage suppose que l'Eglise universelle conserve la doctrine apostolique sans possibilité d'erreur; et Tertullien est si loin de consentir que chaque particulier soit admis à opposer le témoignage des Ecritures à celui de l'Eglise , qu'il ajoute ces paroles remarquables : « Quand même l'issue des disputes sur l'Ecriture ne serait pas également favorable aux deux partis, l'ordre des choses demanderait encore qu'on commençât par examiner ce qui va nous occuper : à qui appartient la foi elle-même ; à qui sont les Ecritures; de qui, par qui, à qui et dans quel temps a été transmise k doctrine qui fait les chrétiens {Prescriptions contre les hérétiques^ 49, 24). »
Je pourrais citer encore saint Cyprien, disciple de Tertullien , qui écrivait , dans son Traité sur l'unité de l'Eglise catholique, « que l'Eglise , fondée par saint Pierre , ne se sépare jamais de Jésus-Christ ; que l'évêque est dans l'Eglise, et l'Eglise dans l'évêque, de telle sorte que celui qui n'est point avec l'évêque n'est point dans l'Eglise ; que cette
chaste épouse de Jésus-Christ ne peut pas être corrompue; quelle nous garde pour Dieu ; que celui qui abandonne l'Eglise de Jésus-Christ ne recevra jamais les récompenses de Jésus-Christ ; et qu enfin celui-là ne peut avoir Dieu pour père qui n'a point l'Eglise pour mère. » ( Unité de V Eglise catholique, fin de la lettre LXVUR )
Mais je crains de vous fatiguer, madame, et je me hâte d'en venir à saint Augustin. Aucun docteur ne jouit d une plus haute réputation de piété, de science et de génie ; et aucun n'a plus clairement affirmé l'existence d'une Eglise catholique, « qui, fondée sur la montagne , ainsi que le dit l'Evangile , doit être connue par toute la terre et ne saurait demeurer cachée. Ce n'est que chez elle qu'on peut trouver une unité sûre , de telle sorte qu'on ne doit s'en séparer dans aucun cas. » ( Contre la lettre de Pafménien , liv. III , chap. V , § 28. ) Cette Eglise , nous ayant seule attesté la divine inspiration des Ecritures, est seule aussi , d'après saint Augustin, en position de nous les expliquer ; et qui la croit dans le premier cas doit la croire également dans l'autre. C'est précisément le rai-
sonnement que je faisais tantôt sur la tradition. Se peut-il rien de plus fort que ce que le saint docteur écrit là-dessus aux disciples de Manichée : « Pour moi, je ne croirais pas à l'Evangile , si je n'y étais déterminé par l'autorité de l'Eglise catholique. Or, ceux que j'ai écoutés quand ils m ont dit : Crois à l'Evangile, pourquoi refuserais-je de les entendre quand ils më disent : Ne crois pas à Manichée ? De deux choses l'une : ou bien vous ne pourrez rien me montrer dans l'Evangile qui soit évidemment favorable à Manichée , et dans ce cas je veux croire les catholiques plutôt que vous ; ou bien vous y trouverez quelque témoignage formel en sa faveur, et alors je ne croirai ni eux ni vous : eux, parce qu'ils m'auront menti à votre sujet ; vous, parce que vous produisez un livre auquel je n'ai cru que sur la foi de ceux qui, dans cette supposition , m'auront menti. » ( Contre l'Epltre de Manichée, dite Fundamenti, chap. Y. ) Que signifie ce langage, s'il n'y a pas sur la terre une Eglise qui siège comme un tribunal infaillible pour interpréter les Ecritures, dont elle a seule aussi pu nous garantir l'inspiration ?
Je pourrais multiplier les témoignages ; mais ceux que j'ai produits font assez voir que, dés l'origine du christianisme, on a cru à l'autorité de l'Eglise et à la nécessité de se soumettre sans réserve à ses décisions. Il faudrait, pour en douter, non-seulement méconnaître ces témoignages , mais encore nier un grand nombre de faits des mieux avérés, qui prouvent que c'était là une conviction générale. Que si on en venait là, il resterait à expliquer comment cette croyance a surgi tout-à-coup , comment elle a fini par prévaloir et par s'établir dans tout le monde, sans qu'on puisse , ni en assigner le commencement, ni indiquer ceux qui l'ont proposée les premiers ou ceux qui l'ont combattue , ni montrer, enfin, aucune trace de cette controverse. C'est là un argument de prescription qui a une très-grande force. Car, si l'on considère combien la doctrine d'une Eglise infaillible est contraire à la volonté propre de l'homme (vous le savez par expérience, madame ) , on peut dire que l'autorité de l'Eglise se prouve suffisamment par le fait seul qu'elle a été reconnue. Le succès en pareille matière est déjà une justification; et il est aussi im-
possible d'expliquer rétablissement universel de cette autorité si elle n'est pas légitime , que de rendre compte de la propagation du christianisme dans le monde si Dieu n'en a pas pris la cause en main. Au surplus , je n'ai pu resserrer cet article dans les bornes dune lettre sans l'affaiblir; mais je crois en avoir assez dit pour persuader un esprit tel que le vôtre, qui veut de bonnes raisons sans doute, mais qui sait aussi se contenter quand il les a trouvées.
Vous m'avez demandé des preuves , madame : en voilà trois. Si l'on jugeait qu'une seule d'entre elles prise à part ne fût pas complètement démonstrative, il faudrait accorder du moins quelles s'achèvent et se fortifient mutuellement, de telle sorte que réunies elles sont irrésistibles. Elles ont paru telles à un Pascal , à un Bossuet, à un Fénelon, à un Massillon et aux plus grandes lumières de l'Eglise dans tous les siècles. Les hommes excellents que je viens de nommer, bien que divisés d'opinion sur quelques points d'une moindre importance , sont tous d'accçrd pour reconnaître une Eglise infaillible et l'ordre admirable que Jésus-Christ a établi dans son
sein, subordonnant les fidèles à leurs pasteurs, les pasteurs à leurs évêques et tous les évêques de la chrétienté au siège de Rome , où se termine cette merveilleuse unité catholique qui embrasse toute la terre et qui n'a pas son égale dans l'histoire de l'humanité. Quelle est belle cette exclamation qui s'échappa du cœur de Bossuet , dans le temps même qu'il défendait les droits de l'Eglise gallicane devant l'assemblée de 4682 : « Sainte Eglise romaine, mère des Eglises et mère de tous les fidèles, Eglise choisie de Dieu pour unir ses enfants dans la même foi et dans la même charité , nous tiendrons toujours à ton unité par le fond de nos entrailles. » Je n'ignore pas que vous pouvez me montrer dans la communion où vous êtes née, et même parmi vos réformateurs , des hommes savants, vertueux, religieux. Loin de moi, madame , les calomnies qu'on a pris à tâche de répandre contre eux depuis quelques années. Mais vous connaissez la puissance des préjugés , même sur un cœur droit. Ajoutez à cela une tentation d'orgueil et d'indépendance qui se glisse si aisément dans un esprit supérieur , et vous ne verrez rien dans l'his-
toire des Eglises dissidentes dont on ne puisse rendre raison tout en admettent ce que je viens de démontrer. N
Mais cette même histoire fournirait au besoin une preuve nouvelle de la nécessité d'un tribunal visible dans l'Eglise. Le grand Bossuet l'a bien fait voir : l'histoire .de ces Eglises n'est que celle de leurs variations. A peine peut-on les nommer encore du nom d'Eglises, et celui de sectes leur convient bien mieux ; tant on les voit prêtes à se partager en fractions, qui se subdivisent encore sans fin. N'en soyons point surpris : un principe posé, il faut en subir les conséquences. Ne voulant point qu'il y ait un juge des controverses , les sectes dissidentes n'ont pu avoir de centre d'autorité, elles n'ont pu avoir ni certitude pour les fidèles ni unité pour l'Eglise. « Chacun, ditBossuet, chacun s'est fait à soi-même un tribunal où il s'est rendu l'arbitre de sa croyance ; et encore qu'il semble que les novateurs aient voulu retenir les esprits eh les renfermant dans les limites de l'Ecriture sainte, comme ce n'a été qu'à condition que chaque fidèle en deviendrait l'interprète et croirait que le Saint-Esprit lui en dicte l'ex-
plication , il n'y a point de particulier qui ne se voie autorisé par cette doctrine à adorer ses inventions, à consacrer ses erreurs, à appeler Dieu tout ce qu'il pense. Dès-lors on a bien prévu que la licence n'ayant plus de frein , les sectes se multiplieraient jusqu'à l'infini , que l'opiniâtreté -serait invincible , et que, tandis que les uns ne cesseraient de disputer ou donneraient leurs rêveries pour inspirations, les autres, fatigués de tant de folles visions et ne pouvant plus reconnaître la majesté de la religion déchirée par tant de sectes, iraient enfih chercher un repos funeste et une entière indépendance dans l'indifférence des religions ou dans l'athéisme (1). » Ce même Bossuet fit voir à Claude, dans sa fameuse discussion avec ce ministre, à quelles extrémités le principe protestant devait le conduire, et lui adressa , dit-on , cette question' originale : « Croyez-vous, monsieur, qu'une pauvre vieille femme pût avoir autant de lumières que toute une assemblée d'évêques? » On ajoute que Claude fut assez embarrassé de
(1) Bossuet , Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
cette demande; on le serait à moins. Ce sujet, madame, doit vous être pénible ; je ne crois pas nécessaire de m'y arrêter beaucoup, après tout ce que j'ai dit de l'autorité de l'Eglise. Et puis, le mal ne vous est-il pas bien connu , d'autant mieux connu que vous êtes née protestante? ,
Souffrez, madame, que je vous donne un avertissement qui m'est suggéré par votre dernière lettre. Ne soyez point jalouse de l'au?torité de l'Eglise, comme si elle vous obligeait d'aliéner une partie de votre liberté. Se soumettre en pareil cas , ce n'est pas aliéner sa liberté, c'est en faire usage; et vous avez plutôt sujet de vous réjouir de ce que l'Eglise recueille et met en réserve pour vous tous les fruits que vous pouvez attendre ' de la lecture des Ecritures , tout en vous en épargnant les dangers ; oui, madame, les dangers. 11 est trop vrai, trop démontré par une triste expérience, que l'homme, qui abuse de tout* peut abuser aussi de la Parole de Dieu ; et que cette règle sainte des mœurs et de la foi peut nuire à la foi et aux mœurs, lorsqu'elle est livrée sans précaution à toutes les mains. « La loi, dit saint Paul, est sainte, et le corn-
IfO INTERPRÉTATION DE LA BIBLE.
mandement est saint, juste et bon; mais le péché, afin qu'il parût péché, m'a causé la mort par ce qui est bon. » On trouve dans la Bible des actions opposées à toutes nos maximes et pourtant approuvées ou même commandées de Dieu , avec bien d'autres choses difficiles à croire qui peuvent étonner une âme mal affermie. On y trouve encore des récits contraires à nos idées sur la décence , et qui peuvent être en scandale à un lecteur élevé dans la délicatesse de notre siècle. Cest une matière sur laquelle je ferais quelque difficulté d« m'étendre avec vous, madame. 11 y a peu d'âmes assez simples et assez fortes à la fois pour supporter la lecture de la Bible entière. Je ne vois guère que les prêtres qui soient capables de recevoir impunément une si vive lumière. Aussi est-ce à eux que les Ecritures ont été de tout temps confiées. Moïse le dit expressément : «Moïse écrivit cette loi et la donna aux sacrificateurs, enfants de Lévi, qui portaient l'arche de l'alliance de l'Eternel. »
Au reste, voici ce que disait là-dessus un homme que personne ne soupçonnera d'avoir manqué de respect pour les Ecritures. Fénelon
écrivait à l'évêque d'Arras : « Il faut avouer que si un livre de piété, tel que l'Imitation de Jésus- Christ ou le Combat spirituel ou le Guide des Pécheurs , contenait la centième partie des difficultés qu'on trouve dans l'Ecriture , vous croiriez en devoir défendre la lecture dans voire diocèse. L'excellence de ce livre ne vous empêcherait pas de conclure qu'il ne faudrait pas le donner indifféremment à tous les esprits profanes et curieux , parce que cette nourriture, quoique merveilleuse, serait trop forte pour eux, et qu'ils ne pourraient pas la digérer. » Puis, ce saint évêque conclut sa lettre par ces sages paroles: « Il faut instruire les chrétiens sur l'Ecriture avant que de la leur faire lire j il faut les y préparer peu à peu, en sorte que, quand ils la liront, ils soient déjà accoutumés à l'entendre, et soient remplis de son esprit avant que d'en voir la lettre. 11 ne faut en permettre la lecture qu'aux âmes simples, dociles, humbles, qui y chercheront, non à contenter leur curiosité, non à disputer, non à décider ou à critiquer, mais à se nourrir en silence. Enfin, il ne faut donner l'Ecriture qu'à ceux qui , ne la recevant que des mains de l'Eglise , ne veulent y
chercher que le sens de l'Eglise même (4). »
C'est bien là, madame, ce que je vous ai
dit, et ce que j'ose vous dire encore avec une
nouvelle insistance après vous avoir donné les
(1) Fénelon, Lettre sur l'Ecriture, art. XIII et
Le Concile de Trente est plus explicite que Fénelon : « Gomme l'expérience a démontré que si Ton permet sans distinction la lecture de la Bible en langue vulgaire , il en résultera , à cause de la témérité des nommes , plus d'inconvénients que d'avantages , il dépendra de l'évêque ou de l'inquisiteur , qui s'entendra là-dessus avec le curé ou le confesseur, de permettre cette lecture aux personnes qu'ils auront connues pouvoir la faire sans danger et en recueillir un accroissement de foi et de piété Cette permission leur sera donnée par écrit. Quiconque osera , sans une permission de ce genre , lire ou posséder la Bible , ne pourra recevoir l'absolution de ses péchés qu'après avoir remis sa Bible à son curé. Les libraires qui, sans avoir ladite permission , auront vendu la Bible traduite en langue vulgaire , perdront le prix de leurs livres , qui sera consacré par les évéques à des usages pieux ; ils seront encore passibles d'autres peines, suivant' la qualité du délit et d'après le jugement de l'évêque. Les prêtres eux-mêmes ne pourront la lire ni l'acheter qu'avec une permission de leurs supérieurs. »
Concil. Trident. Regulœ indicis, Reg. IV.
preuves que vous m'avez demandées, et après vous avoir cité l'autorité d'un chrétien aussi fervent et tout ensemble aussi judicieux que l'était Fénelon. C'est par zèle pour votre salut que je vous supplie de vous soumettre à l'Eglise et d'attendre ses instructions pour vous livrer à la lecture de la Bible.
S'il fallait pour vous y déterminer des exemples tirés de la Bible elle-même , en voici un qui offre plus d'un trait d'analogie avec votre position. Vous vous rappelez peut-être cet officier éthiopien que Philippe l'évangéliste rencontra lisant le prophète Esaïe. « Philippe lui demanda : Croyez-vous comprendre ce que vous lisez? L'Ethiopien lui répondit : Comment pourrais-je l'entendre, si quelqu'un ne me l'explique? Et il pria Philippe de monter et de s'asseoir près de lui (Actes, VIII).» Voilà un homme qui commence , comme vous , madame, à se tourner vers le Seigneur; un homme qu'aucun sacrifice n'arrête dans la recherche de la vérité; un homme qui s'imagine d'abord n'avoir pas de meilleur moyen de la découvrir que de lire les Ecritures; mais un homme qui, instruit par cette lecture même et averti. par un esprit d'humilité,
reconnaît bientôt qu'il ne saurait les comprendre si quelqu'un ne les lui explique, et saisit la première occasion que Dieu lui fournit de déposer sa Bible entre les mains d'un directeur. Philippe, madame, c'est ici l'Eglise; et l'Ethiopien, ne sera-ce pas vous? Penseriez-vous pouvoir faire ce que cet homme si pieux avouait ne pouvoir point? et cette histoire, le premier récit développé de la conversion d'une âme qu'on trouve dans le livre des Actes , ne vous montre -t-elle pas assez clairement le chemin où Dieu veut que vous marchiez?
Entrez-y, madame, avec foi , avec simplicité de cœur. Ayez quelqu'un qui vous guide, et priez l'Eglise de s'asseoir auprès de vous. C'est à elle, à elle seule qu'il faut dire ce que vous avez la bonté de m'écrire en terminant votre lettre : « Comment craindre de s'égarer en vous suivant? »
P. S. Je ne pense pas m'être mis en contradiction avec moi-même en conseillant à M. de Lassalle la lecture de l'Ancien-Testament. Sa position n'est pas la vôtre. Cette lecture m'a paru nécessaire pour le convaincre de l'inspiration de la Bible, et plus spéciale-
ment de l'accomplissement des prophéties. Une fois persuadé là-dessus, et lorsqu'il s'agirait de pénétrer dans le sens des Ecritures, je l'inviterais à s'en rapporter au jugement de l'Eglise , tout comme je lai fait pour vous.