‹ Lucile; ou, La lecture de la Bible:Chapitre 7 sur 13 · I. DE 1ÀSSÀLLE · texte numérisé non relu

I. DE 1ÀSSÀLLE

monsieur, vous achevez de lensée de Rousseau , qui est juste et complète. Je ne vour de la générosité de mon adversaire ; mais, comme vous le dites, la vérité avant tout. Me voici bien campé, je pense, . pour repousser votre attaque. Il n'y faut qu'une batterie, et j'en ai trois ; il y aurait bien du malheur si vous me les démontiez toutes.

Examinons. Une seule de ces trois explications vous suffirait, j'en conviens. Elles vous paraissent admissibles toutes les trois : c'est ce qu'il faut voir. Par où voulez-vous

H. DE LASSALLE

Par la rencontre fortuite. Cest un moyen tout simple. Pourquoi ne croirions-nous pas que certaines prédictions risquées par les prétendus prophètes de l'Ancien-Testament ont

été accomplies par un caprice de la fortune, comme il peut arriver que des dés jetés au hasard présentent une face déterminée?

Quelque précise, quelque abondante que soit la prophétie , cela n'est pas rigoureusement impossible.

l'abbé.

Cette dernière réflexion est un pur sophisme ; mais vous n'en êtes pas responsable, car c'est Rousseau qui vous l'a fournie. Ne disputons pas sur les mots. Gela n'est pas rigoureusement impossible, non, si vous entendez seulement par là que le contraire n'implique pas contradiction. Mais cela est néanmoins absolument impossible, pour des prophéties qui auraient un certain degré de précision et d'abondance. Il n'est pas rigoureusement impossible non plus que l'ordre du monde ait été produit par des atomes qui se sont rencontrés un beau jour dans l'espace , ou que des caractères d'imprimerie projetés au hasard donnent Y Enéide tout arrangée ; et pourtant ces suppositions sont absurdes. Savez-vous qui le dit ? Rousseau lui-même ; et comme cet homme qui en appelait du roi Philippe

pris de vin à Philippe à jeun , j'oppose à Rousseau prévenu Rousseau impartial.

« Qu'on me parle tant qu'on voudra de combinaisons et de chances : que vous sert de me réduire au silence, si vous ne pouvez m'amener à la persuasion? et comment m'ôieriez-vous le sentiment involontaire qui vous dément toujours malgré moi?... Je ne dois point être surpris qu'une chose arrive lorsqu'elle est possible et que la difficulté de l'événement est compensée par la quantité des jets , j'en conviens. Cependant , si l'on me venait dire que des caractères d'imprimerie projetés au hasard ont donné Y Enéide tout arrangée , je ne daignerais pas faire un pas pour aller vérifier le mensonge. Vous oubliez, me dira-t-on , la quantité des jets. Mais de ces jets , combien faut-il que j'en suppose pour rendre la combinaison vraisemblable ? Pour moi, qui n'en vois qu'un seul, j'ai l'infini à parier contre un que son produit n'est pas l'effet du hasard (1). » Vous l'entendez, monsieur. Les principes qui vous paraissent

(1) Rousseau, Profession de foi du Vicaire savoyard.

incontestables quand il s'agit de prouver l'existence de Dieu, retenez-les quand il s'agit de vérifier les preuves de la révélation : c'est tout ce que je demande.

M. DE LASSALLB.

D'accord : il y a telle combinaison qui ne saurait venir du hasard, et le langage de Rousseau sur la coïncidence fortuite de l'événement avec la prophétie est peut-être un peu absolu. Toujours est-il que les prophéties devront être bien précises, bien abondantes pour que cette coïncidence ne puisse être admise. Car, quoiqu'on ne voie pas des caractères jetés au hasard enfanter une Enéide, on voit pourtant en ce genre des rencontres bien singulières et qu'on eût eu peine à croire si Ton n'y était contraint par les faits. Les journaux ont fait observer, en rapportant l'incendie de Sallanches , que la même catastrophe était déjà arrivée à ce bourg un jour de Pâques, il y a quelques siècles. Ils ont parlé récemment aussi d'un vieillard qui est mort au même âge et le même jour de l'année que son père et que le père de son père. Que de rêves, que de pressentiments accomplis ne cite-t-on pas !

vous ne croyez pas pour cela aux rêves et aux pressentiments. Ce sont là des jeux du hasard abandonné complètement à lui-même. Il pourra faire plus encore pour- peu qu'il soit aidé par la prudence humaine, comme il peut l'être dans une prédiction. Le prophète a pu démêler par un calcul habile les suites probables de certaines situations ; ou bien encore, il apurevêtir sesprédictionsd'un langage assez équivoque pour quelles ne puissent guère manquer de s'accomplir d'une façon ou d'une autre. Ainsi l'oracle de Delphes ne risquait pas de se compromettre beaucoup en répondant à Crésus qu'il ruinerait un grand empire s'il déclarait la guerre à Cyrus, et Nostradamus, sans être sorcier, a bien des prophéties qui se réalisent à leur manière. Mais voici qui est plus étonnant. L'augure Vettius Valens, qui vivait cent ans avant Jésus-Christ, jugea que la puissance romaine devait durer douze siècles, s'il était vrai que Romulus eût vu douze vautours quand il consulta le vol des oiseaux avec Rémus son frère ; et il s'est écoulé en effet douze siècles environ entre la fondation de Rome et la chute de l'empire d'Occident. Le Tasse doit avoir annoncé quelque

part la révolution française, et Sénèque, vous vous le rappelez sans doute, a prédit la découverte de l'Amérique avec une clarté que vos prophètes juifs ont pu difficilement surpasser. Je me souviens d'avoir lu ces mots dans un philosophe anglais (4) : «Montrezmoi dans votre Bible une prophétie aussi claire, et aussi exactement vérifiée par l'histoire, que celle que Sénèque a faite par pur hasard de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, et je serai croyant. »

l'abbé.

Parmi les coïncidences que vous rappelez , il en est qui sont remarquables en effet, surtout l'augure de Vettius Valens. Quant à la prophétie de Sénèque, il faut être bien prévenu pour la comparer à celles de la Bible , et l'assertion de ce philosophe est sans aucun fondement. Le poète latin, décrivant les progrès de la navigation, se borne à faire pressentir, sans rien spécifier, qu'elle finira par découvrir à l'extrémité de l'Océan des mondes nouveaux. Il y a lieu de penser d'ailleurs, que

(1) Coluns.

la prévision de Sénèque s'appuie sur une ancienne tradition, et qu'elle se rapporte, ainsi qu'un autre endroit du même auteur (4), à des terres visitées, à une époque reculée, par des marchands de Phénicie. Mais permettezmoi de vous demander si vous avez lu l'Ancien- Testament?

H. DE LASSALLE

Pas trop : je dois vous avouer que je n'en ai qu'une notion un peu superficielle.

l'abbé.

C'est fâcheux. 11 me sera moins facile alors de vous faire sentir à quel point les prophéties de F Ancien-Testament diffèrent de celles que vous osez leur assimiler. J'espère pourtant vous convaincre que ce rapprochement est injuste et votre explication inadmissible. Que prouvent, en effet, les exemples que vous alléguez? qu'entre tant de présages ou de pressentiments qui n'ont point eu de suite ,

(1 ) « Des terres riches et fertiles sont situées dans le Grand-Océan, et au-delà il y a encore d'autres rivages et un autre monde. » (Avitus in Senec. Suasor, apud Horn de origin. Americ).

il s'en est rencontré un ou deux que l'événement a justifiés. On n'a retenu que ceux-là , et les autres, qui étaient le grand nombre, on les a oubliés. Je conçois cela, et je pourrais ne pas chercher d'autre explication aux prophéties de l' Ancien-Testament accomplies dans le Nouveau, si je n'y voyais qu'une ou deux prédictions entre mille, que la fortune aurait pu s amuser à vérifier en laissant tomber tout le reste à terre. Mais j'y vois toute autre chose. Ici, il y a un corps de prophéties s'appuyant les unes sur les autres, convergeant toutes vers un même fait qui n'est rien moins que la plus grande révolution survenue dans l'histoire des hommes, et enfin s accomplissant toutes de telle sorte qu'on ne peut nous en citer une seule qui ait été démentie par l'événement.

M. DE LASSALLE

U ne suffit pas d'affirmer cela , M. l'Abbé, il faudrait me le prouver.

l'abbé.

C'est "ce que j'allais faire. Avant tout, remarquez que r Ancien-Testament ne contient pas seulement çà et là quelques prophéties

isolées. On y trouve des prédictions si nombreuses et si bien liées les unes aux autres , qu'on peut dire que l'Ancien-Testament tout entier, faisant attendre partout un nouvel ordre de choses, n'est qu'une grande prophétie. Aussitôt après l'entrée du mal dans le monde, il annonce obscurément une délivrance future : « la postérité de la femme » doit venir « écraser la tête du serpent. » Dès cet endroit, qui se trouve à la troisième page du livre, l'Ancien-Testament n'est que comme une histoire anticipée d'un réparateur à venir et d'un royaume nouveau qu'il doit fonder, sur la terre. Le pays et le peuple du Messie sont déjà marqués dans le douzième chapitre de la Genèse. Il doit naître dans la postérité d'Abraham, et sur la terre de Canaan que Dieu donne à Abraham tout exprès. C'est cette fameuse promesse qui conduit Abraham en Palestine ; c'est elle qui ramène ses descendants après un exil de quatre siècles ; c'est elle enfin qui forme le peuple juif, ce qui fait dire à Pascal : «Il y a bien de la différence entre un livre que fait un particulier et qu'il jette parmi le peuple, et un livre qui fait lui-même un peuple. » Ce commen-

cernent peut vous faire juger de la place que doit prendre le Messie dans l'Ancien-Testament. Otez de l'histoire romaine l'augure de Vettius Valens et les douze vautours de Romulus, qu'est-ce qu'elle y perd? rien qu'une anecdote intéressante; et bien des gens ont appris l'histoire romaine sans entendre nommer Vettius Valens. Mais ôtez de l'histoire juive la promesse du Messie, vous l'anéantissez ; vous ne pouvez plus rendre compte ni de l'origine, ni de l'établissement, ni de la religion, ni des coutumes de ce peuple unique, dont le caractère distinctif a toujours été, est encore aujourd'hui, d'attendre un Messie.

Après la vocation d'Abraham , vous pouvez suivre le cours de la prophétie dans tout l'Ancien-Testament. Vous la verrez se développer et se dessiner de siècle en siècle, de prophète en prophète, durant un intervalle de deux mille ans, jusqu'à ce qu'elle aille enfin s'accomplir en Jésus-Christ , dont le nom signifie en grec Jésus-Messie. De là cette parole profonde de l'Apocalypse : « L'esprit de la prophétie est le témoignage de Jésus ( \ ). » Ajoutez

(1) Apoc, XIX, 10.

enfin qu a côté de cette prophétie perpétuelle, l'Ancien-Testament renferme une suitede faits et d'institutions qui se rapportent au Messie et à son œuvre. Je veux parler surtout des sacrifices, qui préfiguraient un sacrifice à venir, et que le Messie devait faire cesser , suivant Daniel. Et, chose étonnante ! Jésus-Christ les a fait cesser en effet. Ils ont été constamment offerts jusqu'à lui : après lui, ils se sont bientôt arrêtés ; et pourtant les Juifs auraient pour les offrir les mêmes raisons qu'ils avaient autrefois, puisqu'ils attendent toujours ce même Sauveur qu'attendaient leurs pères.

Telle est, monsieur, la grande vue prophétique qui remplit tout l' Ancien-Testament, et qui a fait donner à ceux qui l'ont écrit le nom de prophètes : l' Ancien-Testament est le livre des prophètes. Voulez-vous le sentir par vousmême? Essayez de l'ouvrir au hasard : à peine y découvrirez-vous une page qui n'ait un aperçu sur l'avenir. Je voulus un jour en faire l'épreuve. Je pris successivement plus de dix endroits à l'ouverture du livre : je n'en trouvai qu'un seul qui n'offrît pas quelque trait relatif au Messie ou à son règne. Au surplus, ce caractère de l'Ancien-Testament est assez prouvé

par l'état des Juifs, qui sont les disciples de l'Ancien-Testament. Us ont toujours attendu le Messie, et ne voulant pas le reconnaître en Jésus, ils l'attendent encore, comme vous le voyez de vos yeux. C est une marque certaine qu'ils ont trouvé dans leurs livres une prophétie constante et générale du Messie et de son règne. Que si une prophétie de ce caractère vient à recevoir son accomplissement, il serait hors de propos de l'expliquer par une coïncidence fortuite, comme on le pourrait faire d'une ou deux prédictions isolées. Pour qu'il y eût parité entre les prophéties de l'Ancien- Testament et l'augure de Vettius Valens , il faudrait que cet augure fît partie d'une suite de présages qui se seraient succédé, de siècle en siècle, depuis la fondation de Rome, que dis-je? depuis le commencement du monde.

Il me semble, mon cher ami , .que la différence est frappante, et que M. l'Abbé Fa suffisamment établie.

H. DE LASSALLE

Je ne nie pas précisément ce que M. l'Abbé

vient de nous dire sur le caractère prophétique de F Ancien-Testament ; mais je rejette la conséquence qu'il croit pouvoir en tirer. Que ce livre renferme une prophétie compacte et soutenue, je l'accorde; vous l'avez démontré et j'en savais déjà quelque chose. Mais la généralité et l'étendue de cette prophétie n'en empê-^ che pas l'accomplissement fortuit. Cest tout' simplement une seule prédiction qui a été reproduite sous beaucoup de formes , les prophètes s'étant copiés les uns les autres. Pourquoi ne, se serait-elle pas rencontrée avec l'événement, tout aussi bien que l'augure de Vettius Valens ou que le pressentiment de . Sénèque? La généralité même de la prophétie n'est ici qu'une facilité de plus : ce qui est plus général est aussi plus vague et prête mieux à toutes les applications.

l'abbé.

Pardon, monsieur, nous nous servons des mêmes mots sans y attacher les mêmes idées. Par une prophétie générale, j'entends une prophétie qui embrasse tout le champ de f Ancien-Testament, et non, comme vous paraissez le croire , une prophétie exprimée en

termes généraux et équivoques. Dans ce senslà, la prophétie loin d'être générale est aussi précise quelle est étendue. Elle entre dans le détail des événements et caractérise le Messie avec une exactitude qu'il n est pas donné au hasard de rencontrer. Cela est si vrai , monsieur , qu'il ne tient qu'à vous de composer d'avance une petite histoire du Messie d'après les prophètes , histoire que vous trouverez ensuite dans le Nouveau-Testament accomplie en Jésus-Christ trait pour trait. Voulez-vous savoir en quel temps le Messie doit venir? Voici Daniel qui vous prédit (IX, 24-27) qu'il viendra soixante et dix semaines ( des semaines d'années ) ou quatre cent quatre-vingt-dix ans après un édit portant que les Juifs devaient sortir de leur captivité et rebâtir Jérusalem, et Aggée (II, 6-9), qu'il honorera de sa présence le second temple (Voy. Mal. , III, 1 ) : Jésus arrive au temps marqué, à compter de Fédit d'Artaxerxès , et se montre souvent dans le second temple, qui est brûlé à quarante ans de là par Titus, comme Daniel Ta vu dans le même endroit. Dans quel lieu il doit naître? Voici Michée qui vous annonce (V, 2) que c'est dans la tribu de Juda

et dans la petite ville de Bethléhem. De quelle famille il doit sortir? Voici toute une chaîne de prophètes qui vous répondent qu'il doit descendre d'Abraham (Gen., XII, 3; XXII, 18), dans la ligne d'Isaac (Gen., XXVI, 3, 4), puis de Jacob (Gen., XXVIII, U.Nomb., XXIV, 17), puis de Juda (Gen., XLIX, 10), et ainsi en suivant jusqu'à David (Esaïe, XI, I. Jér. , XXXIII, 15) : vous vous rappelez que Jésus est né à Bethléhem et dans la famille de David. Voulez-vous connaître enfin les faits de sa vie avec ce qui doit précéder sa naissance et ce qui doit suivre sa mort? Tout cela est écrit dans l'Ancien -Testament ; et si vous rapprochez de ces prédictions que je vais vous faire lire , les endroits correspondants de l'Evangile que je vais vous montrer aussi , vous trouverez l'accomplissement aussi exact que la prophétie est circonstanciée. Il enverra devant lui un prophète qui lui servira de précurseur (Mal., III, 1. Esaïe, XL, 3, 5) : vous reconnaissez Jean-Baptiste. Il sera méprisé des hommes, tout Messie qu'il est , et l'on verra dans sa personne un mélange inouï de grandeur et d'abaissement ( Esaïe , LUI, ce fameux chapitre qu'on a appelé un

cinquième Evangile ). Il entrera dans Jérusalem monté sur un ânon (Zach., IX, 9, à comparer avec Matth., XXI, 1-9). Il sera trahi par un ami , et vendu pour trente pièces d'argent, qui seront ensuite payées à un potier (Ps. XLI, 9. Zach., XI, 12, «13: avec Matth., XXVI, 15. XXVII, 3-7). Il sera condamné comme un malfaiteur, et il subira son injuste condamnation avçc une douceur inaltérable (Esaïe, LUI, 6, 7, 12 : avec toute l'histoire de la Passion). On lui percera les mains et les pieds ; ses bourreaux se partageront ses vêtements , et tireront au sort à qui aura sa robe (Ps. XXII, 16, 18: avec Jean, XIX, 18, 23, 24). Il sera raillé jusque dans les plus horribles angoisses ( Ps. XXII, 2, 7, 8, 9 : avec Matth. , XXVII , 35-46). On lui donnera à boire du fiel et du vinaigre ( Ps. LXIX, 22 : avec Matth., XXVII, 34). Bien que destiné à être enseveli avec le méchant, il le sera au contraire avec le riche (Esaïe, LUI, 9 : avec Matth., XXVII, 38, 57-60). C'est quand tout semblera perdu, qu'il finira par triompher; son œuvre aura un plein succès après sa mort, et sa doctrine, rejetée des Juifs, soumettra les peuples et les rois , et couvrira

enfin toute la terre ( Esaïe , LUI , 10,- 12 ; XLIX, 1-8. Gen., XXII, 18). Qu'en ditesvous , monsieur? Sont-ce là de ces prédictions vagues qu'on peut appliquer à qui on veut, ou que le hasard tout seul peut se charger de réaliser? Montrez-moi dans toute l'histoire un autre que Jésus-Christ en qui ces traits, qui ne sont après tout qu'une petite partie de la prophétie, se trouvent rassemblés: un homme qui soit né à Bethléhem , de la famille de David, au temps que le v second temple était debout, mais peu avant sa destruction; qui ait été trahi, vendu pour trente pièces d'argent, supplicié comme un brigand et pourtant enseveli comme un riche ; enfin, qui ait été à la fois le plus abaissé des hommes et le plus honoré, et qui, rejeté de son vivant et cru seulement après sa mort, ait opéré dans le monde une révolution universelle I

M. DE LASSAXLE.

Monsieur, je n'ai point un esprit de chicane. Je ne voudrais pas soutenir que l'accomplissement de prophéties aussi détaillées puisse s'expliquer par le hasard, comme celui de l'augure de Valens ou du pressentiment

de Sénéque. Mais ce que je ne puis m'empêcher de contester , c'est le sens même que vous donnez aux prophéties de l'Ancien-Testament. Je n'y vois guère ce que vous y voyez. A peine y en a-t-il une qui soit conçue en termes clairs et naturels , et la plupart sont engagées de telle sorte dans le récit des événements contemporains qu'on a peine à démêler ce qui se rapporte au présent d'avec ce qui regarde l'avenir. Pourquoi le langage de la prophétie n'est-il pas aussi lucide que celui de l'histoire? Je prends pour exemple les trois ou quatre premières prédictions que vous venez de me montrer. Qui me dit « que ce Désiré de toutes les nations » dont parle Aggée, ou « Celui qui doit régner en Israël i) que Michée fait naître à Bethléhem, ne soit pas quelque autre que le Messie? Je ne sais trop non plus si je dois le reconnaître dans cette « postérité d'Abraham, » ni surtout dans cette ce étoile sortie de Jacob » qui peut signifier tout ce qu'on voudra. Comment puis-je savoir aussi que les soixante et dix semaines de Daniel soient des semaines d'années. Tout cela, je vous l'avoue, me paraît assez obscur ; et il devrait être clair comme

le jour pour que votre raisonnement fût solide. ■

l'abbé.

Vous venez, monsieur, de mettre le doigt sur la vraie difficulté. C'est ici le seul point attaquable de mon raisonnement , et je comprends votre observation. Je ne sais même si je pourrais empêcher un esprit disputeur de m'échapper par là. Mais tel n'est pas le vôtre, je vous rends volontiers cette justice , et je crois que vous serez pleinement satisfait des considérations que je vais vous présenter.

Je conviens d'abord que le langage de la prophétie n'est pas, en général, aussi clair que celui de l'histoire. Pourquoi ? on en a donné diverses raisons; nous ne pouvons faire là-dessus que des conjectures, et je me borne ici à une seule observation. Cette demiobscurité de la prophétie se rattache au plan que Dieu suit dans toutes les voies de sa Providence. Car, d'abord, Dieu ne gêne point la liberté de l'homme ; et il faudrait le faire pour certaines prophéties, si elles étaient telles que vous les demandez, parce que les ennemis de la foi pourraient dès-lors pren-

dre à tâche d'en contrarier l'accomplissement. D faut qu'ils puissent vérifier la prophétie sans s'en douter eux-mêmes. Ensuite, Dieu ne force point la conviction de l'homme. Il ne nous rend pas là vérité tellement évidente qu'il ne nous reste plus aucun travail à faire ; au contraire , il nous oblige partout à la chercher , à la poursuivre , d'autant que la religion consiste plus encore dans les sentiments du cœur que dans les notions de l'esprit. Cette remarque ne s'applique pas seulement à la religion révélée : il en est de même dans la religion naturelle. L'existence de Dieu , l'immortalité de l'âme , dont vous ne doutez pas, vous semblent-elles aussi claires que le jour? S'il en est ainsi, la profession du Vicaire savoyard aurait pu être bien plus courte qu'elle n'est. Ne demandez donc pas à la révélation une évidence que la raison elle-même ne possède pas ; et puisque vous vous contentez d'avoir des preuves d'un Dieu et d'un avenir qui suffisent pour persuader un esprit candide, contentez- vous aussi si les prophéties sont assez claires pour qu'on puisse reconnaître après l'événement qu'elles l'avaient annoncé. Nous avons cela

dans l'Ancien-Testament, et plus encore r nous y avons même de quoi prévoir l'événement, pour les grands traits du moins.

Du reste, monsieur, il y a dans l'Ancien- Testament des prophéties plus claires que ne le sont ordinairement celles qui regardent le Messie. Celles-ci n'auraient guère pu l'être autant que vous le voudriez, sans que la religion chrétienne fût proclamée en même temps que la juive, ce qui eût troublé la marche progressive de la révélation. Elles sont engagées, dites-vous, dans les choses contemporaines? Cela est vrai; mais c'est par là qu'elles se lient à tout ; ce qu'elles y perdent en lucidité, elles le regagnent en étendue et en profondeur. Mais je pourrais vous citer d'autres prophéties plus claires et telles à peu près que vous les désirez. On a fait une petite histoire d'Egypte avec les prophéties, et les prédictions de Daniel sur les quatre monarchies ont fourni à Rollin le plan de son histoire ancienne. Mais vous n'êtes pas encore en état de supporter de prophéties si précises. Vous vous plaignez d'un défaut de clarté ; vous vous plaindriez alors d'une clarté trop grande. Ce n'est pas là de la prophétie,

diriez-vous, c'est de l'histoire ; et cela même vous serait une raison de douter. Je vous parle d'après mon expérience personnelle : il m'a fallu une foi plus affermie pour croire les prophéties tout-à-fait claires ,. que pour croire celles qui demeurent légèrement voilées jusqu'à l'événement. C'est que nous sentons que le langage de la prophétie ne peut, ne doit pas, en général, ressembler à celui de l'histoire. Aussi, savez-vous où il faut aller chercher des prophéties parfaites à votre gré et claires comme le jour? C'est dans les livres apocryphes. Il y a un livre faussement attribué à Esaïe qui a pour titre « Anabatikon-» ou l'Ascension d'Esaïe. Là , vous trouverez annoncée en détail la résurrection de Jésus- Christ , avec le nombre de ses disciples , leurs travaux dans le monde, etc. : vous croyez lire les Actes des Apôtres. Mais c'est là que vous sentez la différence de l'œuvre de Dieu à celle de l'homme; et je ne doute nullement que si les prophéties de l'Ancien- Testament eussent été faites après l'événement, elles ne fussent assez claires pour trahir une origine humaine et pour n'inspirer aucune confiance. Telles qu'elles sont , elles

ont tout le degré de lumière nécessaire pour qu'on puisse, je le répète, non-seulement reconnaître l'événement, ce qui suffirait, mais encore le pressentir. .

Il faut faire ici une réflexion importante. S'il manque quelque chose à la clarté des prophéties de l'Ancien-Testament quand chacune d'elles est vue à part, il n'en est plus de même, monsieur , quand on la regarde à sa place et dans son rapport avec la prophétie générale. Telle prophétie qui serait obscure ailleurs ne l'est point ici , parce que la promesse répandue partout achève de l'éclaircir. Ainsi , quand il est dit que « Celui qui doit régner en Israël » sortira de Bethléhem , on ne peut savoir , dites-vous , s'il est question du Messie ou de quelque prince juif? Je pourrais répondre que les mots qui suivent , « dont la génération est dès le commencement , dès l'éternité , » suffisent pour lever tout doute à cet égard, puisque le Messie est seul un roi éternel. Mais quand cet éclaircissement ne serait pas ajouté , l'équivoque n'existerait pas ici, dans l'Ancien-Testament, où il est parlé du commencement à la fin d'un Messie à venir : de cela seul que vous

ne voyez personne autre à qui appliquer cet endroit, vous êtes contraint de l'appliquer au Messie. J'en dis autant du « Désiré de toutes les nations » qui doit venir dans le second temple. Il faudrait voir ici le Messie , alors même que nous n'y serions pas obligés par ce qui précède et par ce qui suit, surtout en rapprochant cette prédiction de cette autre : « Le Dominateur, l'Ange de l'alliance si désiré de vous viendra dans son temple (Mal., III, 1). » Même observation sur les mots qui marquent la ligne choisie pour enfanter le Messie, « la postérité d'Abraham, 1 étoile de Jacob. » Le mot étoile est consacré dans le style figuré des prophètes pour signifier un homme qui exerce une haute puissance ou qui jette un grand éclat (4). Cette « étoile qui sortira de Jacob » pourrait être qui on voudra dans un livre ordinaire ,

(1 ) On pourrait croire que ce mot a , dans la bouche de Balaam , qui n'était pas Juif, une acception plus haute et qui impliquerait la nature divine du Messie. Une étoile était chez les païens le symbole de la divinité. « Chez les Egyptiens , dit un auteur ancien, la figure d'une étoile représente Dieu (Horapoll, Hierog. vol. II, $1). ••

mais dans l'Àncien-Tegtament ce ne peut être que le Messie. D'ailleurs, tout cela se tient ; et en voyant clairement annoncé (Jér., XXXIII, 45) que le Messie doit descendre de David, j'achève de m'assurer que j'ai bien interprété « l'étoile de Jacob » et ci la postérité d'Abraham, » puisque sortant de David, il doit sortir nécessairement de Juda, de Jacob, d'Isaac et d'Abraham. Quant aux semaines de Daniel, c'est une autre chose. Il est reçu qu'un jour se dit pour un an dans le langage des prophètes : tous les dictionnaires hébreux en font foi, même ceux qui ont été faits par des incrédules. Daniel a pu être d'autant plus facilement conduit à s'exprimer de cette manière, qu'il oppose les soixante et dix semaines d'années qui doivent suivre la captivité aux soixante et dix ans qu'elle avait duré.

H. DE LASSALLE

Je vois bien la portée de votre réflexion sur le jour que les prophéties particulières empruntent de la prophétie générale. Mais cela ne me suffit pas. Je crois que si j'eusse vécu avant Jésus-Christ et que j'eusse été Juif, je

dis Juif croyant , j'aurais été bien embarrassé de pressentir , comme vous le dites, l'histoire du Messie, même pour lés grands traits.

l'abbé.

Eh I monsieur, que cette réflexion vous vient à proposl Vous me rappelez un argument tout simple auquel je ne songeais pas et qui me dispense de tous les autres. Ce que vous pensez que vous n'auriez pas pu faire a été fait; et la meilleure preuve que les prophéties ne sont pas si obscures , c'est qu'elles ont été comprises avant l'événement,

M. DE LASSALLE

Comprises, et par qui?

l'abbé.

Par les Juifs. Cela seul, que les Juifs ont toujours attendu un Messie , prouve tout au moins, nous l'avons reconnu, que la prophétie générale de l'Ancien-Testament ne leur était pas obscure. Mais vous allez voir que les plus importantes des prophéties spéciales ne Tétaient pas non plus. Us avaient compris que le Messie devait descendre de la maison de David : car ils l'appelaient, comme nous le

voyons dans le Nouveau-Testament (Hatth. , XXII, 42), et ils l'appellent encore «le fils de David. » Ils avaient compris qu'il devait naître à Bethléhem : car leurs docteurs le firent connaître à Hérode, sur la foi de cette même prophétie de Michée , qui ne vous a pas paru assez claire ; et c'est pour cela qu Hérode fit massacrer tous les enfants de Bethléhem, se figurant dans ce « toi des Juifs, » que chacun attendait, un souverain temporel qui pouvait lui disputer sa couronne. Et puisque vous avez parlé de « l'étoile de Jacob, » j'ajouterai qu'on avait bien compris qu'elle désignait le Messie, puisque le faux Messie Goziba prit le nom de Barcochab, ou fils de l'étoile, par allusion à cette prophétie de Balaam (1). Mais ce qu'il faut surtout remarquer, les Juifs avaient compris cfue le Messie devait naître dans le temps où Jésus-Christ est né. Ils l'avaient si bien compris, et si longtemps avant l'événement, qu'ils avaienteule temps de communiquer leur impression là-dessus aux nations voisines et dans toute l'étendue de l'empire romain. L'histoire du Nouveau-Testament nous montre cette

(1) Basnage, Histoire des Juifs, p. 315.

attente généralement répandue chez les Juifs ; et les historiens profanes eux-mêmes nous font connaître que le bruit en était venu jusqu'à Rome , où l'on ne savait qu'en penser. Vous p avez peut-être pas oublié ce fameux passage de Tacite , dans son récit du siège de Jérusalem {Histoire, V. 43) : ce S'il en faut croire un grand nombre d'hommes, il était écrit dans les anciens livres des prêtres que dans ce même temps l'Orient devait acquérir la prépondérance , et l'empire échoir à des hommes sortis de la Judée. » Ce témoignage est corroboré par celui de Suétone , qui dit en parlant également du règne de Vespasien (I, 4 ) : <c C'était une opinion ancienne, constante et répandue dans tout l'Orient, que les devins promettaient l'empire pour cette époque à des hommes sortis delà Judée. »

Après cela, monsieur, j'ai droit de conclure que les prophéties de l'Ancien-Testament ne sont pas si obscures qu'on ne puisse affirmer qu'elles s'accordent avec l'histoire de Jésus- Christ; et cet accord, une fois reconnu, ne peut s'expliquer par une rencontre fortuite. La prédiction est à la fois trop considérable et trop circonstanciée. La prophétie générale ne

permet pas de se méprendre sur le sens des prophéties particulières, qu'elle concentre sur le Messie et sur son œuvre; et les prophéties particulières, à leur tour, ne permettent pas de prendre le premier venu pour le Messie, qu'elles caractérisent trop exactement. Réunies, elles forment un ensemble et un corps de prédictions , pour lequel il est impossible d'admettre un accomplissement fortuit ; surtout quand vous considérez qu'à côté de tant de traits qui se sont vérifiés en Jésus-Christ, il ne s'en rencontre pas un seul qui se trouve contredit. Pour moi du moins , je vous déclare qu'en m'imaginant dans le cas actuel une coïncidence fortuite, je serais à mes propres yeux dans le faux, dans l'impossible, dans l'absurde. Miracle pour miracle , j'aime mieux croire à ceux de Dieu qu'à ceux du hasard; et si je n'ai pas d'autre explication pour l'accord de l'événement avec la prophétie, je ne vois de refuge que dans la foi pour échapper à une intolérable crédulité.

Mon ami , j'ai quelque inquiétude pour ta première batterie.

M. DE LASSALLE

Oh! toi, mon amie, tu es toujours prête à te rendre au premier coup de feu. Au surplus , rious avons de la réserve. Je veux supposer que l'accord de 1 événement avec la prophétie ne pût s'expliquer sans une combinaison intelligente : je dis que cette combinaison est des hommes et non pas de Dieu. Au fait, cette hypothèse est plus vraisemblable que la première, et c'est par là que j'aurais dû comihencer. Il y a eu ici de la fraude, comme il y en a dans toutes les révélations, passées, pré-» sentes et futures. Fraus pia ; l'Eglise n'y est pas étrangère , M. l'Abbé.

l'abbé.

Une s'agit pas ici de l'Eglise, monsieur, mais de la prophétie ; ne nous écartons pas, je vous prie. Ce n'est plus le hasard, c'est la fraude que vous chargez d'expliquer la prophétie. La fraude 1 qu'on voit bien à cette indigne supposition que vous ne connaissez guère mieux le Nouveau-Testament que l'Ancien I Pour peu que vous l'eussiez lu, vous y auriez senti à chaque page une candeur, une naïveté

qu'on ne trouve à ce degré dans aucun autre livre , et vous auriez reconnu que les apôtres n'avaient d'autre prix à espérer de cette honteuse supercherie que la persécution et le martyre. Ah 1 que leur langage et leur conduite est inexplicable avec cette explication ! Véritablement vous ne sortez d'une difficulté que pour vous jeter dans une plus grande. « L'Evangile a des caractères de vérité si grands, si frappants , si parfaitement inimitables, que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros. » Vous reconnaissez cette citation? Mais passons là-dessus. Je consens à faire violence à mon sentiment, à ma raison, pour supposer que les apôtres ont voulu tromper les hommes sur l'article des prophéties. L'ont-ils pu ? cette question me suffit. Comment s'y seront-ils pris?

M. DE LASSAXLE.

De l'une de ces deux manières que vous m'avez aidé vous-même à démêler d'après Rousseau : on a pu faire l'événement pour la prophétie, ou la prophétie pour l'événement.

LÀBBÉ.

Pour laquelle vous décidez-vous ?

S1G0KD ENTRETIEN. 91

On aura fait l'événement pour la prophétie. La prophétie existait dans l'Ancien-Testament. Il ne restait qua faire concorder l'événement avec elle en l'arrangeant tout exprès. Qu'y at-il là d'incroyable?

l'abbé.

Je vois avec plaisir que la prophétie ne vous paraît plus si obscure ; car avant d'arranger l'événement pour elle, il a fallu apparemment la comprendre. Mais enfin expliquez-vous. A-ton pris des mesures pour faire arriver en effet les choses prédites ? ou bien les a-t-on racontées comme si elles étaient arrivées, sans qu'il en fût rien ? A-t-on dirigé l'histoire , ou l'at-on inventée?

M. DE LASSALLE

L'un ou l'autre : il y a tant de manières de tromper les hommes ! Nous avons plus d'une corde à notre arc.

l'abbé.

Tant que vous voudrez , mais une bonne corde vaut mieux que deux mauvaises.

M. DE LASSALLE

Mais, enfin, pourquoi n aurait-on pas dirigé de telle sorte les principaux événements de la vie de Jésus, qu'ils répondissent à la prophétie ? Vous m'avez dit , par exemple , que le Messie devait, d'après Zacharie, entrer à Jérusalem monté sur un ânpn. Les disciples de Jésus ne pouvaient-ils prendre un ânon et faire monter leur maître dessus , pour avoir lieu de dire ensuite que la prédiction de Zacharie s'accomplissait en sa personne ?

Soit; ils le pouvaient pour ce trait de la prophétie, et peut-être pour deux ou trois autres encore. Mais le pouvaient-ils pour la prophétie entière ? Songez-y, monsieur, une prophétie qui renferme tout un système de prédictions , les unes relatives aux plus grands événements, les autres aux circonstances les plus petites; une prophétie qui porte non-seulement sur toute la vie d'un homme, et cet homme le Messie, mais encore sur ce qui devait arriver avant et après : l'impossibilité est criante. Il y avait des prédictions qui se rapportaient à

\ enfance du Messie, à sa naissance , à la mission d'un prophète qui devait le précéder. Avait-Qn choisj Jésus pour en faire le prétendu objet des prophéties avant qu'il fût au monde? L'avait-on fait naître tout exprès à Bethléhem? Avait-on envoyé devant lui un faux précurseur et suscité un Jean-Baptiste en attendant qu'on fit paraître Jésus-Christ? Il y avait des prédictions qui annonçaient au Messie de grandes douleurs et une mort affreuse. Etait-on si assuré de la complaisance de Jésus, qu'après l'avoir choisi sans son aveu, on pût compter sur lui pour soutenir jusqu'au bout son rôle et pour se faire haïr, persécuter, arrêter, crucifier? Mais il y avait enfin des prédictions qui concernaient les ennemis du Messie. Quand les soldats romains clouaient Jésus à la croix et lui perçaient les mains et les pieds, suivant le psaume XXII; quand les scribes et les pharisiens accomplissaient mot pour mot une autre partie de ce psaume en raillant Jésus jusque sur la croix ( 4 ) ; .

(1) « Pour moi , je suis un ver de terre, et non un homme ; je suis l'opprobre des hommes et le rebut du peuple. Ceux qui me voyaient se sont tous moqués de moi ; il6 en parlaient avec outrage , et ils m'insultaient

quand les Juifs rejetaient Jésus et demandaient sa mort, et puis à quelques jours de là se convertissaient par milliers et l'adoraient comme leur Seigneur et leur Dieu , ne faisaient-ils tout cela que pour obéir aux apôtres ? * et de pauvres pécheurs de la Galilée disposaient-ils à leur gré du Sanhédrin, du peuple juif, de Pilate et de l'empire romain ?

Achevez , monsieur , de sentir tout ce qu'il y a d'insoutenable dans votre hypothèse , en essayant d'une hypothèse semblable pour l'histoire de notre temps. Supposez qu'on déterre aujourd'hui un manuscrit, datant du

en remuant la tête. Il a espéré au Seigneur, disaient-ils» que le Seigneur le délivre maintenant ; qu'il le sauve , s'il est vrai qu'il l'aime (Psaume XXII, 6, 7, 8). Et ceux qui passaient par là le blasphémaient en branlant la tête et lui disant : Toi qui détruis le temple de Dieu et qui le rebâtis en trois jours, que ne te sauves-tu toi-même? Si tu es le fils de Dieu, descends de la croix. Lesprinces des prêtres se moquaient aussi de lui avec les scribes et les sénateurs , eh disant : Il a sauvé les autres, et il nepeutse sauver lui-même. S'il est le roi d'Israël, qu'il descende présentement de la croix, etnous croirons en lui. Il met sa* confiance en Dieu ; si donc Dieu l'aime, qu'il le délivre maintenant, puisqu'il a dit : Je suis le Fils de Dieu (Matth., XXVII, 39-43}. »*

douzième siècle, où il soit prédit qu'il naîtra six cents ans plus tard à Ajaccio en Corse, un homme qu'une révolution terrible rendra maître de la France ; qui portera ses armes depuis le Rhin jusqu'au Nil et remplira le monde entier du bruit de son nom ; qui vaincra l'Europe coalisée à Marengo, à Austerlitz, à léna ; qui se verra tout-à-coup arrêté au milieu de ses exploits et brisera sa puissance dans une dernière entreprise contre un grand monarque du Nord; enfin, qui après un court exil remontera sur le trône , en retombera encore, et s'en ira mourir dans une île lointaine et déserte. Supposez encore que certaines personnes concluent de là que l'auteur de ce manuscrit a eu l'esprit de prophétie. Quepenseriez-vous de quelqu'un qui prétendrait leur fermer la bouche en disant : « Je sais le fond de ce mystère. Tout cela n'est qu'un coup monté. Une société secrète, ayant connaissance de la prédiction et voulant la faire passer pour une prophétie , a fait arriver tous ces événements à dessein de la vérifier. »

M. DE LASSALLE

11 pourrait bien y avoir à cette direction des

événements plu&de difficulté que je ne pensais. 11 y en a moins à les inventer, et c'est ce que les apôtres ont pu faire. Raconter une histoire fausse , et la choisir telle quelle répondît à la prophétie, cela n'était pas impraticable. Ils pouvaient bien dire que Jésus était né à Bethléhem, bien qu'il le fût ailleurs ; qu'il avait été crucifié , bien qu'il fût mort de mort naturelle; et que sa doctrine a été rejetée de son vivant, reçue après sa mort, bien qu'il n'y eût de vérité ni dans l'une ni dans l'autre de ces assertions. Qui les empêchait de mentir?

l'abbé.

Qui les en empêchait? C'était tout le monde. C'était l'histoire, qui, dans un temps aussi bien connu que celui de Jésus-Christ, le temps d'Auguste, de Tibère, de Tacite, de Suétone, n'eût jamais accrédité un tel mensonge chez toutes les nations, sans que personne y eût contredit et sans qu'on puisse rencontrer aucun vestige des véritables événements. C'était surtout les Juifs, au milieu desquels Jésus avait vécu , en présence desquels les apôtres ont commencé de prêcher (4), et qui étaient aussi

(1) Actes, II.

opposés aux disciples qu'ils l'avaient été au maître. Les aurait-on laissés , je vous le demande, attribuer faussement à Jésus, je ne dis pas telle ou telle action, mais une histoire tout entière, et quelle histoire ! sans réclamer contre une si audacieuse imposture? Tandis qu'on ne cherchait que des occasions contre eux (1), eût-on négligé un moyen si facile de les confondre devant tout le peuple ? Monsieur, excusez ma franchise : ce sont-là de ces pensées qui peuvent bien monter dans l'esprit d'un homme quand il essaie de toutes les hypothèses successivement, mais qui ne sauraient soutenir un quart d'heure de réflexion. Je reviens à la prétendue prophétie de Napoléon. Vous traiteriez de fou un homme qui voudrait qu'on eût fait arriver exprès pour l'accomplir toute l'histoire de ce grand homme. Mais penseriez-vous beaucoup plus favorablement de celui qui ?e tirerait de la difficulté en disant que cette histoire pourrait bien n'être qu'un conte fait à plaisir par des écrivains qui auraient eu intérêt à vérifier la prophétie, et que Napoléon n'a point existé ou qu'il n'a fait aucune des actions

; (1) Actes, IV, V.

qu'on lui prête (1)? Et pourtant, monsieur, ce discours ne serait pas plus insoutenable que celui d'un incrédule qui accuserait les apôtres d'avoir inventé à plaisir la vie de leur maître. J'ose dire même qu'il le serait moins à certains égards. Car, outre qu'il n'y aurait personne d'aussi intéressé à démentir les faux historiens de Napoléon que l'eussent été les Juifs à démentir ceux de Jésus^Christ , la vie de Jésus-Christ tient assurément une tout autre place dans les annales du monde que ne fait celle de Napoléon lui-même. Quoi donc ! l'histoire ancienne et l'histoire moderne, qui se rencontrent en Jésus-Christ, se rencontreraient en un être de raison et s'appuieraient l'une et l'autre sur un tissu de faussetés, à la faveur de l'inconcevable audace des apôtres et du silence plus inconcevable encore de leurs adversaires? Laissez de telles hypothèses à un Dupuis ou à un Volney, et contentez- vous du scepticisme de Rousseau. Lui, du moins, n'est

(1 ) On connaît la spirituelle brochure où M. Pérès a prouvé la non-existence de Napoléon par les mêmes arguments dont s'est servi Dupuis pour nier l'existence personnelle de Jésus-Christ.

jamais tombé si bas, et vous n avez pas oublié ces belles paroles : « Dirons-nous que l'histoire de l'Evangile est inventée à plaisir? Mon ami , ce n est pas ainsi qu'on invente ; et les faits de Socratè , dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Au fond, c'est reculer la difficulté sans la détruire: 11 serait plus inconcevable queplusieurs hommes d'accord eussent fabriqué ce livre, qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le sujet.»

M. DE LASSALLE

Que la difficulté fût plus grande pour Jésus- Christ que pour Bonaparte, c'est ce dont je ne suis pas persuadé. Mais enfin , quand elle ne le serait qu'autant, c'est bien assez pour rendre ma thèse embarrassante. Mais ce que je dirais pour expliquer cette prophétie de Bonaparte, c'est qu'elle aura été faite après l'événement. C'est ce que je dis aussi, monsieur, pour les prophéties de l' Ancien-Testament.

l'abbé.

C'est une autre affaire. Nous sommes donc bien d'accord que votre seconde explication

est plus inadmissible encore que la première, et qu'il est impossible de supposer que l'évènement ait été fait pour la prophétie. Mais j'ai encore une question à vous faire là-dessus : est-il indispensable d'avoir vu Napoléon pour sentir la fausseté des suppositions que je viens de faire sur son histoire?

M. DE LASSALLE

Non pas.

l'abbé.

Est-il indispensable d'avoir vu Jésus-Christ pour reconnaître la fausseté des suppositions analogues que vous avez faites sur la sienne?

M. DE LASSALLE

Les choses ne sont pas si claires pour Jésus- Christ que pour Napoléon, mais j'avoue qu'elles le sont assez.

l'abbé.

Reconnaissez donc qu'on peut être parfaitement assuré d'un événement sans l'avoir vu, et qu'en disant qu'il ne croirait en aucun cas à

une prophétie sans avoir été témoin de l'accomplissement, Rousseau a dit une chose déraisonnable. Il lui a pris fantaisie de déclarer nécessaire une condition qui ne se trouve pas dans la prophétie, qui ne pouvait pas s'y trouver pour toutes les générations, et puis, parce que cette condition manque, il refuse de croire. C'est là de la prévention, non de la candeur. Passons maintenant à votre dernière explication.

M. DE LASSALLE

' Vraiment, monsieur, vous m'apprenez tant de choses nouvelles que je ne puis me défendre de quelque inquiétude. Mais cette fois pourtant je crois ne faire qu'une supposition raisonnable. Si l'on ne peut faire ce qu'on veut avec l'histoire et avec les hommes, on le peut bien avec un livre. Le papier est discret et ne se plaint pas. 11 y a bien des interpolations de ce genre dans l'histoire des lettres. Au surplus,, je ne suppose pas qu'on ait écrit après coup toutl'Àncien-Testament ; je suppose seulement que les apôtres y ont intercalé çà et là des prophéties relatives au Messie, qu'ils auront rédigées d'après l'événement.

LABBÉ

Vous oubliez, monsieur, la place que les prophéties occupent dans l' Ancien-Testament. Elles y sont en si grand nombre , elles forment un ensemble si bien lié, elles sont d'ailleurs tellement engagées dans l'histoire contemporaine qu'il eût été aussi facile, pour le moins, de refaire le livre tout entier que de les y insérer après coup. Voici d'ailleurs une circonstance qui doublait la difficulté. Quand les dix tribus qui formèrent le royaume d'Israël se séparèrent de celle de Juda, elles emportèrent le Pentateuque de Moïse , et ce livre a été conservé jusqu'à nos jours par leurs descendants, les Samaritains. Il faudrait que les apôtres, non contents d'altérer l'Ancien-Testament hébreu, fussent allés encore falsifier le Pentateuque des Samaritains, ennemis déclarés des Juifs. Mais c'est la moindre de mes difficultés.

Ne pensez-vous pas, monsieur, que si les apôtres eussent composé les prophéties après coup , ils les auraient faites plus claires ? Vous vous plaignez qu'elles ne le sont pas assez ; croyez-moi, un imposteur eût pris soin d'éviter

ce reproche. Vous ne trouverez pas mauvais que je me serve contre vous de vos propres armes. C est ma seconde difficulté.

Voici la troisième. Si les prophéties de l'Ancien-Testament ont été faites après coup , comment se fait-il que les Juifs les aient comprises avant l'événement ? Où avaient-ils lu qu'un Messie leur était promis, qu'il devait venir dans un temps déterminé, qu'il devait naître à Bethléhem, qu'il devait descendre de David, etc.? Etait-ce dans des prédictions qui n'existaient pas et qui devaient être forgées des siècles plus tard? Cette réflexion paraît vous embarrasser. Laissons-la, et passons à une dernière petite difficulté que je suis impatient de vous soumettre.

Les apôtres, dites- vous , ont altéré profondément le texte de l'Ancien-Testament : le papier est discret et ne se plaint pas. Fort bien, mais ce papier pourrait se trouver entre les mains d'hommes moins discrets et plus disposés à se plaindre. Qui étaient les gardiens-nés de l'Ancien-Testament? les Juifs, les sacrificateurs, les scribes, les chefs des synagogues, c'est-à-dire les meurtriers de Jésus-Christ. On sait assez que les Juifs avaient pour leurs

livres saints un respect qu'ils portaient jusqu a la superstition : c'est à tel point, que s'ils y trouvaient une lettre un peu plus grande ou un peu plus petite que les autres, ils conservaient soigneusement dans leurs copies ces différences, qu'on voit encore dans notre texte hébreu et dans lesquelles leurs docteurs ont vu de singuliers mystères. Les voici qui s'écartent pour la première fois de cette vénération excessive, et qui consentent sans scrupules aux plus audacieuses interpolations. Et en faveur de qui cette exception énorme en faveur des disciples de Jésus-Christ, qui veulent prouver par ce mensonge que celui que ces mêmes Juifs viennent de crucifier est le Messie et le Fils de Dieu !

Mais je veux que les apôtres aient gagné... avec quoi? On sait que les apôtres n'avaient ni crédit ni argent; mais enfin, ils auront gagné les gardiens de l'Ancien-Testament dans Jérusalem. Ils ont acheté le silence, le concours de tout le Sanhédrin, de tout le clergé de cette ville /depuis le premier de ses membres jusqu'au dernier. L'occasion les servait sans doute. Us ont profité du temps où ces ennemis acharnés de Jésus-Christ déchar-

. SECOND ENTAETIEN. 105

geaient le reste de leur fureur sur ses disciples, les dispersaient de toutes parts , lapidaient saint Etienne, obtenaient d'Hérode que saint Jacques eût la tête tranchée. Voilà doncl'Ancien-Testament altéré à Jérusalem au gré des chrétiens. Je vous accorde beaucoup ; eh bien! vous «avez rien fait encore.

Il existe d'autres manuscrits de l'Ancien- Testament. En tout cas, il y en a un pour le moins dans chaque synagogue, c'est-à-dire dans chacune des villes de la Judée. Mais que dis-je? Les Juifs sont répandus dans tout le monde depuis deux cents ans. Ils ont des synagogues partout, et partout ils lisent l'Ancien- Testament chaque jour de sabbat. Il faut qu'après avoir gagné les prêtres juifs de Jérusalem», vous alliez gagner encore ceux de toute la Judée, ceux d'Antioche, ceux de Rome, ceux d'Athènes, ceux de Corinthe, ceux de Philippes, ceux de Babylone, ceux de Théssalonique , ceux de la terre entière !

Enfin, ce bouleversement universel des livres sacrés des Juifs , ayant lieu de concert avec tout ce qu'il y a de prêtres juifs sur la terre, se fait dans un secret si profond que personne au monde ne s'en est jamais avisé

jusqu'à nos jours; qu'aucun souvenir du texte authentique ne s'est conservé nulle part, et que les Juifs abusés nous présentent avec confiance, de siècle en siècle, ce texte que les chrétiens ont altéré entre leurs mains pour les condamner, et qu'on n'avait qu'à laisser tel qu'il était pour maintenir les espérances des Juifs et pour anéantir celles des chrétiens ! Etes-vous toujours d'avis, monsieur, qu'on a pu faire la prophétie pour l'événement?

M. DE LASSALLE

Mais, monsieur

Ah! pour le coup, mon ami, il faut abandonner la position. Il ne s'agit pas d'être prêt à se rendre, comme tu m'en accuses. Prêt ou non, je ne vois pas moyen de se défendre, au moins avec cette batterie-là, qui est la troisième et la dernière.

l'abbé.

Et pensez- vous, monsieur, que pour se prononcer sans présomption contre l'interpolation que vous supposiez, il soit indispensable

d'avoir été témoin de la prophétie? et que Rousseau ne soit pas prévenu, injuste, insensé, s'il ne se rend pas sans avoir vu à des preuves telles que celles que je viens de vous donner? Le fait est, monsieur, que cette hypothèse renferme à elle seule une telle réunion d'absurdités, que votre troisième explication est plus incroyable encore que la-seconde, qui l'est plus que la première. Si donc il n'y en a pas une quatrième, je suis résolu pour ma part de croire que Dieu est intervenu dans la prophétie, pour ne pas me rendre coupable d'un excès de crédulité.- Remarquez bien , monsieur, la suite de notre raisonnement. II n'y a que trois explications naturelles, nous l'avons appris de Rousseau lui-même, pour l'accord de l'événement avec la prophétie. Ou bien cet accord est purement fortuit : mais la prophétie est si considérable et si spéciale tout ensemble, que cela n'est pas plus possible qu'il ne le serait de faire une Enéide en jetant des caractères au hasard ; c'est une absurdité philosophique. Ou bien l'événement a été fait pour la prophétie : mais cela n'est pas plus possible qu'il ne l'est que l'histoire de Napoléon ait été arrangée ou faite à plaisir ; c'est une

absurdité historique. Ou enfin la prophétie a été faite pour 1 événement : mais cela ne va à rien moins qua renverser toutes les lois de la critique; c'est une absurdité littéraire. Tournez-vous de tous les côtés, cherchez quelque autre issue, vous n'en trouverez point. Impossibilité, absurdité, vous ne verrez que cela dans tous les partis que vous pouvez prendre, et vous n'aurez de satisfaction pour votre intelligence qu'en vous rendant enfin ; on le peut sans honte dans un combat de cette nature, et en disant, comme ces docteurs égyptiens qui s'étaient longtemps opposés à Moïse : ce C'est ici le doigt de Dieu.»

M. DE LASSALLE

Je ne puis aller jusque-là : mais je dois bien reconnaître qu'il y a plus à dire en faveur de la prophétie que je ne l'avais pensé jusqu'ici. C'est un sujet à examiner. Je puis trouver en y réfléchissant quelque réponse qui ne se présente pas à mon esprit sur-le-champ.

Tenez, il me vient une idée à l'appui de ma première explication. Ce n'est pas de bonne guerre de revenir à une position que j'avais

8EC0KD SNTMtTIEN. 1Q9

à peu près abandonnée; mais je vois bien que c/est la seule des trois qui soit tenable.

l'abbé.

Vous avez raison, monsieur, c'est la seule qui soit tenable. Je conçois qu'elle puisse du moins vous paraître telle aujourd'hui, à cause de ce que vous appelez l'obscurité des prophéties. Quand vous aurez étudié l'Ancien- Testament, elle vous semblera aussi peu tenable que les deux autres. Mais voyons votre réflexion.

Les Juifs, dont vous venez de nous parler, ne croient pas que Jésus soit le Christ, ni par conséquent qu'il ait accompli les prophéties. Ils ne croient pourtant pas que leurs livres aient été falsifiés. Ils ne contestent pas non plus, que je sache, le fond de l'histoire de Jésus-Christ. Il faut donc qu'ils se tirent d'affaire en supposant la rencontre fortuite , que j'ai supposée moi-même en commençant. Est-il croyable que tout un peuple eût admis une absurdité, et qu'il l'eût admise dans le temps même où l'on pouvait le mieux s'en éclaircir ?

LABBÉ

Tout un peuple, c'est trop dire. Beaucoup de Juifs crurent en Jésus-Christ. Les Juifs convertis se comptaient par dix milliers quand saint Paul fit son dernier voyage à Jérusalem (Actes, XXI, 20). Si l'obstination du plus grand nombre vous paraît difficile à expliquer en admettant l'accomplissement de la prophétie, la conversion de ces dix milliers serait aussi inexplicable pour le moins sans cet accomplissement. Mais l'incrédulité des autres, à le bien prendre, est une nouvelle preuve de la vérité des prophéties, parce qu'elle a été prédite , de telle sorte que c'est une prophétie accomplie de plus. Ces deux preuves réunies, la foi des uns et l'incrédulité des autres , ont une force admirable. 11 faut voir cela dans Pascal (Pensées, deuxième partie, VIII et XI).

Vous ne pouvez vous persuader que les Juife eussent admis l'accomplissement fortuit s'il était aussi inadmissible que je le dis. Mais vous oubliez, monsieur, ce que peuvent le préjugé et l'entêtement, surtout chez ce malheureux peuple. Il vous donne lui-même la mesure de son aveuglement pçr son opinion sur le Messie.

Car enfin les Juifs, croyant aux prophéties et ne les trouvant pas accomplies en Jésus-Christ, attendent un autre Messie en qui elles doivent s'accomplir. Mais outre qu'il est trop incroyable qu'il se rencontre un autre homme qui réunisse en lui tous les signes d'une prophétie à la fois si étendue et si précise, il en est dans le nombre pour lesquels cela est absolument impossible, et le Messie que les Juifs attendent ne peut plus venir; son temps est passé. Qu'il vienne à naître demain, dans dix ans, dans un siècle : pourra-t-il se montrer dans le second temple, aujourd'hui que ce second temple e6t brûlé? Pourra-t-il faire cesser les sacrifices, aujourd'hui qu'ils ont cessé depuis dix-huit cents ans? Pourra-t-il venir quatre cent quatrevingt-dix ans après un édit qui permettait aux Juifs de retourner dans leur patrie, aujourd'hui que le dernier de ces édits a plus de deux mille ans de date? Pourra-t-on s'assurer qu'il soit de la famille de David, aujourd'hui que toutes les tables généalogiques ont disparu? Aussi essayez d'interroger un Juif làdessus ; pressez-le pour savoir au juste ce qu'il pense du Messie qu'il attend. Je puis vous le dire d'avance, parce que j'en ai fait l'épreuve :

la confusion, de ses réponses achèvera de vous convaincre que l'autorité de ce peuple infortuné ne peut être invoquée ici , et que des hommes assez furieux pour avoir commis le plus épouvantable des forfaits , peuvent bien être assez prévenus pour le justifier par une supposition absurde et contradictoire. Ils ne ne Font pas regardé en face , vous pouvez m'en croire ; ils ont résolu que Jésus, qui les contrariait, qui tonnait contre leurs vices et qui renversait leurs espérances charnelles, ne devait pas être le Messie, et là-dessus ils ont pris la première hypothèse qui leur est venue en tête pour l'écarter, à peu près comme la plupart de nos esprits forts commencent par poser en principe que la religion chrétienne ne saurait être divine , et puis admettent la mauvaise foi, le fanatisme, l'interpolation, tout ce qu'on voudra, sans se mettre en peine d'examiner si leurs suppositions peuvent se défendre , ou si ce ne sont que des théories en l'air qu'il suffit de définir une fois clairement pour les avoir réfutées à tout jamais. Je ne dis pas ceci pour vous, monsieur : notre conversation est la preuve que vous ne partagez pas leur injustice.

Mais, enfin, si les Juife ne veulent pas reconnaître Jesus-€hrist dans les prophéties de l' Ancien-Testament, pourront-ils refuser aussi de s'y reconnaître eux-mêmes ? Ecoutez , monsieur, ee qui est- prédit des Juifs , depuis Moïse, dans ce livre que les Juifs honorent comme le livre de Dieu et qu'ils savent bien, eux qui l'orit gardé, n'avoir point subi d'altération.

« Si vous ne voulez point écouter la voix du Seigneur votre Dieu, et que vous ne gardiez et ne pratiquiez pas toutes ses ordonnances, toutes ces malédictions fondront sur vous et vous accableront; ces malédictions, dis-je, demeureront à jamais et sur vous et sur votre postérité , comme une marque étonnante de la colère de Dieu sur vous.

» Le Seigneur fera venir d'un; pays reculé et des extrémités de la terre , un peuple qui fondra sur vous comme un aigle fond sur sa proie , et dont 'vous ne pourrez entendre la langue ; un peuple fier et insolent , qui ne sera touché ni de respect pour les vieillards, ni de pitié pour les plus petits enfants. Il dévorera tout ce qui naîtra de vos bestiaux, et tous les fruits de votre terre , jusqu'à ce que

vous périssiez : il ne vous laissera ni blé, ni vin, ni huile, ni troupeaux de bœufs, ni troupeaux de brebis, jusqua ce qu'il vous détruise entièrement. Il vous réduira en poudre dans toutes vos villes ; et vos murailles si fortes et si élevées, où vous avez mis votre confiance, tomberont dans toute l'étendue de votre pays. Vous demeurerez assiégés dans toutes les villes du pays que le Seigneur votre Dieu vous donnera.

» Et vous mangerez les fruits de votre ventre, et la chair de vos fils et de vos filles, que le Seigneur votre Dieu vous aura donnés , tant sera grande l'extrémité de la misère où vos ennemis vous auront réduits. L'homme d'entre vous le plus délicat et le plus plongé dans les plaisirs refusera à son frère, et à sa femme qui dort auprès de, lui , et ne voudra pas leur donner de la chair de ses fils dont il mangera, parce qu'il n'aura rien autre chose à manger pendant le siège dont il se verra resserré , et dans le besoin extrême où vous réduiront vos ennemis par leur violence dans l'enceinte de toutes vos villes.

)> Le Seigneur augmentera de plus en plus vos plaies, et les plaies de vos enfants, des

SECOND BNTAKTIER. 1 15

plaies grandes et opiniâtres , dès langueurs malignes et incurables.

» Et vous demeurerez un très-petit nombre d'hommes, vous qui vous étiez multipliés auparavant comme les étoiles du ciel, parce que vous n aurez point écouté la voix du Seigneur votre Dieu. Et comme le Seigneur avait pris plaisir auparavant à vous combler de biens, et à vous multiplier de plus en plus, ainsi il prendra plaisir à vous perdre, à vous détruire, et à vous exterminer delà terre où vous allez entrer pour la posséder. Le Seigneur vous dispersera parmi tous les peuples , depuis une extrémité de la terre jusqua l'autre.

» Etant même parmi ces peuples, vous ne trouverez aucun repos, et vous ne trouverez pas seulement où asseoir en paix la plante de votre pied. Car le Seigneur vous donnera un cœur toujours agité de crainte, des yeux languissants , et une âme tout abîmée dans la douleur. Votre vie sera comme en suspens devant vous ; vous tremblerez nuit et jour, et vous ne croirez pas à votre vie. Vous direz le matin : Qui me donnera de voir le soir? et le soir : Qui me donnera de voir le matin? tant votre cœur sera saisi d'épouvante, et

tant la vue des choses qui se passeront devant vos yeux vous effraiera.

» Le Seigneur vous fera ramener par mer en Egypte, dont il vous avait dit que vous ne deviez jamais reprendre le chemin. Vous serez vendus là à vos ennemis , vous pour être leurs esclaves, et vos femmes pour être leurs servantes ; et il ne se trouvera pas même de gens pour vous acheter.

» Je ravagerai votre pays , je le rendrai l'étonnement de vos ennemis mêmes , lorsqu'ils en seront devenus les maîtres et les habitants. Je vous disperserai parmi les nations, je tirerai l'épée après vous , votre pays sera désert , et vos villes ruinées. Quant à ceux d'entre vous qui resteront, je frapperai leurs cœurs d'épouvante au milieu de leurs ennet* mis ; le bruit d'une feuille qui vole les fera trembler; ils fuiront comme s'ils voyaient une épée, et ils tomberont sans que personne les poursuive. S'il en demeure encore quelques-uns d'entre ceux-là , ils sécheront au milieu de leurs iniquités dans la terre de leurs ennemis.

)> Je ferai qu'ils seront tourmentés, qu'ils seront affligés en tous les royaumes de la

terre, et qu'ils deviendront l'opprobre, le jouet, la fable et la malédiction des hommes dans tous les lieux où je les aurai chassés. Car je vais donner mes ordres , et je ferai que la maison d'Israël sera agitée parmi toutes les nations, comme le blé est remué dans le crible , sans néanmoins qu'il en tombe à terre un seul grain.

» La postérité qui viendra après nous, les enfants qui naîtront dans la suite d'âge en âge, et les étrangers qui seront venus de loin, voyant les plaies de ce pays et les langueurs dont le Seigneur l'aura affligé ; la postérité, dis-je, et tous les peuples diront en voyant ces choses : Pourquoi le Seigneur a-t-il traité ainsi ce pays? d'où vient qu'il a fait éclater sa fureur avec tant de violence? Et on leur répondra : Parce qu'ils ont abandonné l'alliance que le Seigneur avait faite avec leurs pères, lorsqu'il les tira d'Egypte. C'est pour cela que la fureur du Seigneur s'est allumée contre le peuple de ce pays ; qu'il a fait fondre sur eux toutes les malédictions qui sont écrites dans ce livre ; qu'il les a chassés de leur pays dans sa colère , dans sa fureur, et dans son extrême indignation , et qu'il les a

envoyés bien loin dans une terre étrangère , comme on le voit aujourd'hui (1). »

Que dites-vous, monsieur, de cette prédiction ? Vous ne l'accuserez pas d'obscurité : le langage en est presque aussi clair que celui de l'histoire. Eh bien, ne s'est-elle pas vérifiée, ne se vérifie-t-elle pas encore sous vos yeux, trait pour trait ? Je vois que vous en êtes frappé. Vous le serez davantage en la reprenant article par article. Le peuple romain pouvait-il être mieux décrit qu'il ne l'est ici : une nation venant de loin, semblable à un aigle , parlant une langue inconnue aux Juifs, tandis que toutes les autres nations qui leur ont fait la guerre venaient d'un climat moins éloigné et parlaient des langues qui avaient beaucoup d'analogie avec l'hébreu? Le siège de Jérusalem par les Romains n'est-il pas comme peint aux yeux : ces, hautes et fortes murailles sur lesquelles on s'assurait dans tout le pays, cette famine affreuse, ces familles se disputant un peu de nourriture, ces enfants mangés par leurs mères ; ne croit-

(1) Deut., XXVIH; XXIX, 22-28. Lév., XXVI, 32-39. Jér., XXI Y, 9. Amos, IX, 9.

SECOfiU) ENTRETIEN. 119

oa pas lire, au lieu .d'une prophétie, le récit de rhistorien Josèphe? Les calamités qui sont tombées sur les Juifs n'ont-elles pas été à la fois ((grandes et opiniâtres? » Ne durent-elles pas encore, et depuis bientôt dixhuit siècles ? Les Juifs vaincus n ont-ils pas été, contrairement à la politique ordinaire d& leurs vainqueurs, arrachés de leur pays natal, où on leur défendit même de remettre le pied sous peine de la vie ? Il y a plus. Ils auraient pu être transportés du moins dans une retraite commune où ils auraient formé une colonie ; mais, au lieu de cela, n ont-ils pas été dispersés sous tous les cieux? et peuWon aller dans quelque coin du monde où Ton ne retrouve les Juifs? Cependant, chose merveilleuse I ne sont-ils pas demeurés séparés de tous les autres peuples ? et quelle image plus frappante que celle du prophète Amos qui les compare au froment promené dans le crible sans qu'il en tombe un grain en terre ? La condition des Juifs, parmi ces nations étrangères, la peut-on méconnaître à ces traits : le repos les fuyant toujours, leur cœur tremblant, leur âme en détresse et leur vie même pendante devant eux? N'avez- vous pas lu

dans Josèphe que les prisonniers juifc lurent conduits par milliers en Egypte à deux reprises, sous Titus et sous Adrien, et que ces malheureux esclaves étaient estimés à si vil prix qu'on en laissa périr onze mille de faim ? Les Juifs n'ont-ils pas été à la lettre, « en opprobre, en raillerie, en proverbe et en malédiction » parmi les hommes ? et cela, non-seulement chez les chrétiens, mais aussi chez les mahométans et jusque chez les païens euxmêmes (i) ? Enfin, leurs malheurs n'ont-ils pas excité l'étonnement du monde entier? n ont-ils pas été considérés , de tout temps , comme une chose qui sort du cours ordinaire de la nature et comme l'effet d'une malédiction du ciel?

Essayez pour cette prophétie des trois hypothèses de Rousseau. La rencontre fortuite : le moyen de l'admettre, quand la prophétie est si précise, et qu'elle se rapporte à des cir-

(1) « Devait-on s'attendre à voir les Juifs foulés aux pieds par les païens , qui n'ont jamais entendu parler du Sauveur ? Qui a appris à l'Indou à punir encore aujourd'hui fe Juif, sans connaître le crime dont il s'est rendu coupable? (Buchanan , Christian Retearchet in Aria, pages 297, 298. ) ».

constances si spéciales, à une histoire unique dans les annales du monde ? L'interpolation: mais quand aurait eu lieu cette interpolation, pour des événements qui ont duré dix-huit siècles et qui durent encore ? L'invention, ou l'arrangement da l'histoire : eh ! comment y penser quand il s'agit de faits qui se passent encore aujourd'hui et sous nos yeux? Ici, vous avez ce que Rousseau demande. Vous êtes témoin de l'événement. Si vous n'êtes pas témoin de la prophétie, vous êtes certain du moins , et cela vous suffit , qu'il n'y a point eu d'interpolation. Enfin , vous pouvez affirmer que la rencontre fortuite est impossible, à moins de dire qu'elle ne l'est jamais, ce qui est contraire au sens commun et à Rousseau lui-même. Ainsi, monsieur, s'il faut être crédule pour ne pas croire aux prophéties messianiques, il faut l'être encore plus pour ne pas croire à celles qui regardent les Juifs. Il faut l'être à tel point que ni vous ni moi n'y pourrons jamais consentir. Je vous avais promis de vous faire voir qu'en rejetant la prophétie on serait dans l'absurde : je crois avoir dégagé ma protnesse.

LCC1LE.

Se peut-il quelque chose de plus clair? Il faut avoir en effet un parti pris pour ne pas se rendre. N'est-il pas vrai, mon ami?

M. DE LASSALLE

Je ne fais pas difficulté de convenir que je n'aurais jamais cru qu'on pût alléguer en faveur de la révélation , je ne dis pas seulement des preuves de cette force, mais des preuves même de cette nature. Cette prophétie des Juifs surtout est étonnante ; je n'y avais jamais fait attention. Mais, je le répète , je me réserve de repenser à tout cela. Vous m'avez invité à examiner, je le veux bien ; c'est tout ce que je puis dire aujourd'hui.

l'abb£.

C'est aussi tout ce que je demande. J'ajoute une seule observation. La prophétie n'est qu'une des preuves du christianisme. Si nous en avions choisi une autre au lieu de celle-là, j'aurais pu vous montrer également qu'il faut plus de crédulité pour la rejeter que pour la recevoir. J'aurais pu le faire voir, par exemple,

pour les miracles , pour la propagation de l'Evangile dans le monde, et pour le caractère de Jésus-Christ, sans parler de sa morale et de sa doctrine.

Les miracles. 11 est aisé de les dire controuvés. Mais s ils le sont , comment expliquer que tant de disciples de Jésus-Christ soient allés attester partoutdesfaits qu'ils savaient être faux (car on ne se fait pas illusion sur des faits comme sur des doctrines), quand ils n avaient d'autre prix à attendre de leur imposture que l'opprobre , la prison et la mort ( 4 )? Comment expliquer que des milliers d'hommes aient cru à leur témoignage, jusque sur le théâtre de l'histoire imaginaire qui servait de fondement à leur prédication, quand tous les intérêts, toutes les passions, toutes les habitudes de ces prosélytes devaient les retenir dans leurs anciennes croyances? Comment expliquer surtout que les adversaires de l'Evangile aient reconnu les miracles de Jésus-Christ, et se soient mis en frais de conjectures pour en rendre raison, quand il leur eût été si facile d'en finir par un seul mot : ce n'est pas vrai ? Car les Juifs attii-

(1) Pensées de Postal, 2« partie, XVII, 56.

taraient les miracles de Jésus-Christ au démon, les païens à la magie; mais ni les uns ni les autres ne les ont niés. Pour nous, moins prévenus ou plus éclairés, l'hypothèse tombe, le fait reste, et l'Evangile est justifié.

La propagation du christianisme. Comment expliquer <pie le christianisme se soit établi sur la terre, s'il n'a pas eu Dieu pour lui? C'est en vain qu'on nous répond par le succès de Mahomet. Tout est différent, tout est opposé dans les deux cas. Mahomet a triomphé d'une faible résistance avec des ressources puissantes : Jésus-Christ, d'une résistance formidable, avec les plus petites ressources du monde. La doctrine de Mahomet favorisait les goûts et les passions des peuples : celle de Jésus-Christ les combattait de front. Mahomet a employé la force des armes, et a été meurtrier au nom de sa religion : Jésus-Christ n'a employé que la douceur, et a été martyr pour la sienne. Le succès de Mahomet est dans le cours naturel des choses : celui de Jésus-Christ y est contraire ( \ ).

(1 ) « Mahomet s'est établi en tuant, Jésus-Christ en faisant tuer les siens ; Mahomet en défendant de lire , Jésus-Christ en ordonnant de lire. Enfin, cela est §i

Le caractère de Jésus-Christ. Comment expliquer chez un simple homme , que dis-je ? chez un imposteur... ou chez un fanatique, une perfection morale dont on ne trouve pas d'exemple dans l'humanité ? Ou, si vous pensez que le caractère de Jésus-Christ soit peint d'imagination, comment expliquer que des pêcheurs d'un pays presque barbare, et de faux témoins encore, aient conçu un tableau de perfection idéale qu'aucun auteur n'égala jamais, même dans les pays les plus éclairés , ni avant la publication de l'Evangile, ni après?

Et la morale de Jésus-Christ, dont vos philosophes sont contraints d'avouer eux-mêmes l'incomparable supériorité ! Et sa doctrine sur Dieu et sur la vie à venir, cette doctrines! ferme , si simple et tout ensemble si nouvelle ! Il n'y a pas un de ces points sur lequel je ne pusse vous embarrasser aussi bien que je l'ai

contraire , que si Mahomet a pris la voie de réussir humainement , Jésus-Christ a pris celle de périr humainement. Et au lieu de conclure que, puisque Mahomet a réussi , Jésus-Christ a bien pu réussir , il faut dire que , puisque Mahomet a réussi , le christianisme devait périr s'il n'eût été soutenu par une force toute divine. » (Pascal, Pensées, art XII.)

fait sur la question des prophéties. N'en doutez pas, monsieur, l'incrédulité ne peut se soutenir qu a la condition d'effleurer à peine les questions. Rousseau lui-même, malgré son apparente profondeur , n'a fait que les effleurer dans son Vicaire savoyard. Pénétrez : vous y trouvez par toutdes assertions fausses, des principes faux, et ce qu'il y mêle de vérité ne sert qu'à le condamner par son propre témoignage. J!en appelle à sa fameuse page sur les Ecritures et sur le caractère de Jésus-Christ. D'un côté, Rousseau trouve en Jésus-Christ une vertu surhumaine, et dans l'Evangile une morale parfaite; de l'autre, il trouve dans ce même Evangile des doctrines qui lui semblent étranges et incroyables. En présence de ce double fait, copiment devait-il raisonner? Devait-il dire : Puisque ce livre a des clartés divines sur les questions morales, qui sont les moins sujettes à contestation, je dois le recevoir comme venant de Dieu, et l'en croire sur des points qui échappent à mon observation, tels que la pensée et les desseins du Créateur? Oubien devaitil dire : Puisqu'il y a dans ce livre, sur une matière qui m'est peu connue, certaines assertions qui m étonnent, je dois le rejeter, quoi-

SBCOND ENTRETIEN. 197

que resplendissant de vérité sur les points les plus lumineux ? C'est le dernier parti qu'il prend; car sa prétendue suspension de jugement n'existe qu'en paroles. Eh bien , monsieur ,, je soutiens que Rousseau s'est montré crédule en se déterminant delà sorte; d'autant plus inexcusable dans son égarement qu'il a mieux senti la force des preuves. La vie et la mort de Jésus-Christ sont d'un Dieu, et on ne peut savoir s'il n'a pas été un imposteur 1 La morale de l'Evangile est parfaite, et on ne peut savoir si elle n'est pas le fruit du mensonge! Les apôtres n'ont rien inventé , et on ne peut savoir s'ils ont dit vrai ou s'ils ont menti ! Que sont les prétendues contradictions de l'Evangile auprésde celles-là? Ahl monsieur, vous ne trouverez jamais de repos pqur votre raison , je dis pour votre raison elle-même, que dans la foi, pourvu seulement que la raison soit raisonnable et non pas raisonneuse.

H. DE LASSALLE

Monsieur, vous voulez bien du malàRous- * seau. Mais permettez-moi encore une question. Qu'avons-nous besoin après tout d'une révélation, quand on peut, sans son secours,

avoir une' religion teHe que celle du Vicaire savoyard ?

Sans son secôuts, monsieur? Pensez-voiis donc que Rousseau ne doive rien à la révélation dans les idées qu'il a sur Dieu, sur la- conscience et sur l'immortalité de l'âme ? Le christianisme est dans le monde depuis dix-huit siècles. Il a proclamé avec une clarté et une assurance parfaites l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Ce n'est pas merveille après cela qu'un philosophe vienne à son tour soutenir ces dogmes, avec la Bible dans les mains et le christianisme dans les mœurs. Il Jes établit par la seule voie du raisonnement, dit-on. Hais qiii sait si la révélation ne serait pas pour la raison ce qu'est pour un aveugle le clairvoyant qui l'exerce à lire et à écrire, jusqu'à ce qu'enfin l'aveugle sache le faire tout seul? Je ne vois qu'un moyen de s'en assurer : c'est de voir ce que la raison a fait avant que la révélation fût dans le monde. C'est une question d'histoire. Quelles ont été les lumières de la religion naturelle avant qu'il y eût une religion révélée? Encore cette question est-elle

impossible à résoudre complètement., Car si la Bible est vraie, la révélation est aussi ancienne que le monde; et qui nous dit qu'il n'ait rien pénétré chez les païens, sinon de la révélation mosaïque, du moins de la révélation patriarcale qui remonte jusqu'au premier homme?

Mais enfin quelle religion a-t-on eue avant la venue de Jésus-Christ? Cherchez, je ne dis pas chez les nations les plus reculées , mais chez la plus civilisée de toutes, chez les Grecs : qu'ont -ils cru sur Dieu et sur la vie future?

Vous n'avez pas besoin que je fous rappelle quelles étaient les lumières du peuple, ou plutôt ses ténèbres. Rousseau en a parlé dans sa Profession de foi, et sur ce point, il est d'une vérité, dune éloquence admirables. Quant aux philosophes, ils étaient exempts des superstitions du vulgaire; mais que mettaient-ils à la place? Ils ne croyaient pas à une centaine de dieux ni à l'enfer de Pluton; mais ils n'étaient bien assurés ni de l'unité de Dieu ni d'un avenir. Il n'y a pas un philosophe de la Grèce qui ait enseigné ces deux dogmes clairement, simplement, positivement. On sait que Socrate, près de mourir, s'est exprimé

sur l'immortalité de l'âme en homme qui craint de trop affirmer. Pensez-vous, monsieur, que Platon ou Aristote aient jamais parlé de Dieu comme en parle Rousseau?

Mais quand le raisonnement aurait pu découvrir en effet la doctrine du Vicaire savoyard sans le secours de la révélation, cette doctrine, monsieur, vous contenterait-elle? Auriez-vous si peu réfléchi sur Dieu, sur le monde, sur vous-même? Car enfin, nous ne pouvons nier que nous ne soyons pécheurs, ni que le péché ne soit un désordre. Réparer ce désordre, c'est le grand problème de la religion chrétienne. Mais ce problème, le Vicaire savoyard le résout-il, le connaît-il seulement? Si la révélation est véritable, le Vicaire savoyard est d'une ignorance profonde sur Dieu et sur l'homme. La religion du Vicaire savoyard suffisante ! Et c'est en France qu'on le dit, après la manière dont la philosophie y a fait ses preuves I .A-t-elle suffi à Rousseau lui-même? Lui a-t-elle donné la paix du cœur? A-belle rendu ses mœurs humbles , charitables , pures? Que sa vie, que sa mort réponde ! Car c'est dans la vie, c'est dans la personne de Rousseau qu'il faut apprécier la croyance du

Vicaire savoyard, et non dans les pages d'an livre. Dites, monsieur, s'il fallait juger des doctrines par les avocats, qu'est-ce qui vous paraîtrait le mieux démontré : la vérité de la religion chrétienne, par Pascal, vivant saintement, souffrant patiemment, mourant paisiblement ; ou la suffisance de la religion naturelle, par Rousseau qui... Mais ce détail est superflu ,. et je n'en veux pas scandaliser les oreilles de madame. Il semble qu'un Dieu juste ait voulu , pour confondre ce malheureux sophiste, lui laisser mettre en lumière ses maximes dans sa conduite. C'en était assez pour qu'il trouvât en lui-même sa propre réfutation , et qu'à côté de la séduction qui menaçait de les entraîner, les hommes vissent en lui Tépouvantail qui les devait repousser en arrière 1

M. DE LASSALLE

Je ne veux pas justifier Rousseau ; mais il ne faut1 pas rendre la doctrine responsable pour l'avocat. Cet argument serait dangereux pour la religion chrétienne.

l'abbé.

Ce n'est pas un argument décisif contre la

doctrine de Rousseau; mais c'est au moins un rapprochement de nature à faire réfléchir. J'accorde sans doute qu'il y a des hommes honorables, vertueux selon le monde, parmi les incrédules; il y en a bien eu chez les païens. Mais pour ceux-là même la religion naturelle ne suffît pas, ne suffira jamais. La doctrine de Jésus-Christ peut seule sanctifier, consoler, sauver.

H. DE LASSALLE

Ah! c'est cette doctrine qui me répugne. Elle est si peu en harmonie avec les idées que nous nous faisons de Dieu , si incroyable de tout point !

l'abbé.

Cela ne devrait pas vous retenir. Une fois qu'il nous est démontré par des preuves solides que la Bible a Dieu pour auteur, nous devons la croire, alors même que la doctrine nous en paraîtrait étrange. Nos idées ne peuvent-elles pas être erronées? Et que savez-vous? peutêtre cette doctrine ne vous étonné-t-elle que parce qu'elle est vraie. C'est ce que Jésus-Christ disait aux Juifs : ((Parce que je dis la vérité, :vous ne me croyez pas.» Mais, au reste, cette

même doctrine a des côtés pleins de lumière, et nous fournirait au besoin une preuve nouvelle en faveur du christianisme. C'est ce qu'on appelle la preuve interne. Je n'ai pas voulu m'y arrêter dans cet entrejtien, parce que c'est une preuve qui, toute forte qu'elle est , ne peut être bien appréciée que par un homme à demi-persuadé , et qui commence à étu4ier attentivement la révélation. Mais si les raisons que je vous ai présentées peuvent vous déterminer à entreprendre cette étude, vous verrez se développer devant vous un nouvel ordre de considérations , et le contenu de la Bible achèvera d'en justifier à vos yeux la divinité. Vous serez frappé d'abord de trouver dans la Bible, écrite par un grand nombre d'auteurs qui se sont suivis à des siècles de distance , une suite et un enchaînement merveilleux. Vous y verrez le plan de la révélation se développant peu à peu avec le cours des siècles, et les marques les plus évidentes d'un dessein unique et d'un auteur commun. Cet auteur, qui serait-il que Dieu seul? quel autre peut embrasser quinze siècles d'un coup-d'œil? Il vous semblera alors aussi incroyable que la Bible soit l'œuvre des hommes, qu'il le serait

qu'un tableau parfait eût été composé par cinquante peintres , qui se seraient succédé devant une toile où chacun aurait donné en passant son coup de pinceau.

Vous serez ravi ensuite de voir combien la Bible répand de lumière sur les sujets les plus utiles et les plus profonds. Vous y trouverez sur Dieu, sur sa loi, sur son gouvernement, des notions aussi nouvelles que frappantes de vérité. Vous y apprendrez à vous connaître si bien vous-même que vous ne pourrez vous empêcher d'avouer que celui qui a fait la Bible est aussi celui qui a fait le cœur de Thomme. Vous y recevrez la solution de ces grands problèmes, désespoir éternel de la philosophie, l'origine du mal, le désordre de la société, les contradictions qu'on observe dans l'homme; et vous 'achèverez de vous convaincre que la Bible ne peut s'expliquer sans Dieu, en reconnaissant que le monde ne peut s'expliquer sans la Bible.

Vous serez encore affermi dans cette conviction, en mettant en regard les enseignement de ce livre avec les leçons contemporaines de la sagesse humaine. Voici un peuple, le peuple juif, chez lequel la raison n'a rien

fait; en voici un autre, le peuple grec, chez lequel elle a enfanté les plus grands prodiges. Comment se fait-il que le premier ait sur la religion des lumières sublimes , quand l'autre n'a que des conjectures chez les philosophes et des superstitions dans la multitude? Tandis que quelques pécheurs de la Galilée tracent la seule peinture qui existe d'une vie parfaitement sainte; qu'ils annoncent un Dieu unique, juste, sage et miséricordieux ; qu'ils révèlent une éternité bienheureuse , avec le chemin qui y conduit : tout est confus, abandonné, déréglé, à Rome et dans la Grèce. Remontons à l'Ancien-Testament. Il faut reculer de six cents ans pour atteindre les derniers prophètes juifs; car l'histoire juive a plusieurs siècles d'avance sur celle des Grecs et des Romains. Le temps où les prophètes Malachie, Âggée, Daniel, Ezéchiel, Jérémie, Esaïe, Osée (1), prêchaient aux Juifs cette belle doctrine : «Il n'y a point eu de Dieu formé avant moi , et il n'y en aura point après moi. C'est moi , c'est moi, qui suis le Seigneur, et hors moi il n'y

(1) De cinq cents à hait cents ans avant Jésus- Christ.

a point de sauveur. (Test moi, c'est moi-même qui efface vos iniquités pour l'amour de moi, et je ne me souviendrai plus de vos péchés. Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu des armées. Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien; déchirez vos cœurs, et non vos vêtements ; convertissez-vous au Seigneur votre Dieu , parce qu'il est bon et compatissant (Esaïe, XLIII, 10, 11, 25; VI, 3; I, 46. Joël, II, 43 ); » ce temps répond à celui où vivaient les sept sages, où la philosophie essayait timidement ses premiers pas, où Thaïes tirait le monde de l'eau, et où Pythagore enseignait la métempsycose; Anaxagore paraissait à peine, et Socrate n'était pas encore né. Le temps où David célébrait la création, la providence, la grâce, par des cantiques qui font de siècle en siècle les délices des âmes pieuses; où, confessant son péché comme june révolte contre Dieu lui-même, mais se confiant en même temps en la miséricorde de celui qu'il avait offensé, il écrivait ces paroles auxquelles rien ne ressemble dans l'antiquité profane: <(Je reconnais mon iniquité, et j'ai toujours mon péché devant les yeux. J'ai péché devant vous seul , et j'ai fait le mal en votre

présence. Vous m'arroserez avec l'hysope, et jie serai purifié; vous me laverez, et je deviendrai plus blanc que la neige (Ps. L, 3, 4, 7); » ce temps a précédé celui où Homère et Hésiode chatouillaient l'oreille des peuples et ravissaient tous les esprits par des fables si vaines, malgré leur beauté. Moïse, qui a publié le Décalogue , ce code éternel de la plus pure morale, ce fondement de toutes les lois et de toutes les sociétés, était contemporain d'Orphée; et les Grecs s'attendrissaient sur les aventures d'Eurydice, pendant que les Juifs écoutaient avec terreur la loi proclamée en Sinaï. Abraham, qui a compris le prix de la foi et la nécessité d'une obéissance sans bornes aux commandements de Dieu; Joseph , qui , pressé de commettre une action regardée comme une peccadille parmi les païens , s'écriait : « Comment pourrais-je commettre un si grand crime et pécher contre mon Dieu?» répondent à Inachus, Cadmus, Gécrops, à la nuit la plus profonde. Quoi, monsieur, une si vive lumière d'un côté, de si épaisses ténèbres de l'autre; et encore, cette lumière chez le peuple barbare, et ces ténèbres chez le peuple civilisé : quel homme

sensé peut expliquer cela, si la Bible n'est point de Dieu! Quel peuple que ces Juifs ! Tant que Jésus-Christ n'est pas venu et qu'ils lisent seuls les prophètes, ils n'ont point d'égal parmi tous les peuples dans la connaissance de Dieu; et à peine l'Evangile est-il parvenu aux Grecs et aux Romains, que ces mêmes Juifs tombent autant au-dessous d'eux qu'ils les surpassaient autrefois 1 Et on ne veut pas voir qu'ils n'ont dû leur supériorité première qu'à ce qu'ils possédaient l' Ancien-Testament, et leur infériorité subséquente qu'à ce qu'ils ont rejeté le Nouveau !

Vous trouverez tout cela dans la religion, monsieur; mais vous y trouverez plus encore. Vous y trouverez une doctrine qui s'adapte exactement aux besoins de votre cœur; vous trouverez en Jésus-Christ le Dieu de l'homme, le Dieu du pécheur, votre Dieu. Les miracles, les prophéties ne vous paraîtront alors que des preuves secondaires, auxquelles succéderont des preuves de sentiment plus précieuses encore et plus persuasives. Vos difficultés se perdront dans une masse de lumière , et vous confesserez que si les preuves externes de la Bible sont telles qu'on ne peut s'empêcher de

la croire, quelque étrange qu'en puisse paraître le contenu , les preuves internes à leur tour sont si décisives que vous la reconnaîtriez pour l'œuvre de Dieu quand vous la trouveriez dans un désert et sans l'appui d'aucun témoignage. Je vous parle avec chaleur, monsieur; c'est que je vous parle d'après une expérience personnelle. Je vous l'avoue, j'ai douté dans un temps; mais j'ai examiné, et j'ai cm. Ah! monsieur, cette bienheureuse expérience, ne la voulez-vous pas faire aussi?

H. DE LASSALLE

Vous êtes bien pressant, monsieur: n'allons pas si vite. En tout cas, j'ai peine à comprendre que la religion ne se prouve pa& à tout le monde, si elle a de si bonnes preuves. Je suis de bonne foi pourtant ; et certes , si je n'ai pas cru, ce n'est pas ma faute.

Si la religion ne se prouve pas davantage aux hommes, c'est que les hommes ne s'en occupent pas, ou qu'ils n'en veulent pas. Vous êtes de bonne foi, dites- vous. De bonne foi, au sens de Rousseau , vous l'êtes assurément et plus que lui. Mais, monsieur, la bonne

foi n'est pas tout. Le cultivateur aurait beau semer de l'ivraie dans son champ, en croyant de bonne foi y semer du blé: il n'en sortirait pourtant que de Fi vraie. Ainsi, les doctrines de l'incrédulité, avec quelque sincérité qu'on les reçoive, ne peuvent éclairer l'homme ni le sauver. C'est la vérité qu'il lui faut. Mais j'ose dire plus, partout où la bonne foi. existe réellement , on est dans le christianisme, ou Ton y vient. Que serait-ce en effet, monsieur, qu'une sincérité qui ne nous porterait pas à examiner ? Cherchez la vérité , cherchez-la par tous les moyens. Alors vous serez sincère; mais alors, je le dis sans être prophète, vous serez bientôt croyant. Et s'il était vrai , monsieur, que, la religion chrétienne fût de Dieu ! s'il était vrai qu'il fallût la croire pour être sauvé I s'il était vrai qu'en demeurant éloigné d'elle vous perdriez votre âme pour l'éternité !

lucile , après un moment de silence.

Mon mari vient de sortir. Il est agité. Je suis trop émue moi-même pour vous parler maintenant. Vous m'avez fait du bien. Recevez l'expression de ma reconnaissance. Je vous écrirai bientôt. Adieu.

Page 1