‹ LucileChapitre 27 sur 27 · IV BILLET DU BOURGEOIS · texte numérisé non relu

IV BILLET DU BOURGEOIS

Mon ai»iahlc, mon adorable^ que tu es belle ! Que tu es parfaite ! Que tu m'as rendu heureux ! Ah ! il n'est pas de femme qui te vaille! Charmante enfant!... Je l'ai donc cueillie, cette rose qui n'était pas sans épines ! J'en ai été l'heureux possesseur ! Je le suis encore, je le serai toujours ; qui pourrait m'oter le bonheur dont j'ai joui la nuit dernière?... Un antre rendez-vous, ma Poulette., ma jeune Déesse, un antre rendez-vous, je t'en prie ; je n'ai fait que goûter à la volupté au lieu de la savourer. Ce soir, s'il était possible?... Mais qui en empêche ? Réponse, ma reine, réponse, je t'en prie, je t'en stipplie! Mais je n'exige pas, tu es ma souveraine!

Nous parlerons un peu de ce que tu désires.

car je veux te le donner; je Je désire atitant que /'étais avare et serré avec d'autres.

REPONSE

A ce soir, donc ! Surtout, ne me parle{ jamais !

Deux années s'écoulèrent de la sorte, et ce commerce durerait peut-être encore, sans une circonstance. Mme Cuissart conservait pure l'imagination de Madeleine, en ne lui laissant lire aucune des lettres de son mari, et en ne mettant rien dans ses réponses qui pût l'instruire. De son côté, le bourgeois, content de son bonheur, affectait de ne jamais parler à Madelon, pas même quand il se trouvait seul avec elle. Il est vrai que les rencontres étaient rares, toujours très courtes et peu sûres.

La belle bourgeoise s'applaudissait du moyen qu'elle avait trouvé de fixer son mari, et de passer toutes les nuits dans ses bras, sans qu'il en soupçonnât rien. Ce qui produisait un double effet : M. Cuissart était plus complaisant et presque honteux avec elle. Tous les jours, il en était aux expédients

i:S LA BELLE BOURGEOISE

pour trouver quelque nouvelle excuse ; il jouait rinfirme, la mauvaise santé ; il feignait d'avoir mal aux yeux, de n'y pas voir. Mme Cuissart en riait, mais à part. Elle aimait tendrement sa jolie servante. Comme sa maison était riche, elle trouvait beaucoup à prendre sur la dépense, sur des fantaisies qu'elle n'avait pas, mais qu'elle supposait, et elle en faisait pour Madeleine un fonds qui ne devait rien coûter à l'innocence de cette jolie fille. En trois ans, elle lui fît neuf cents livres de rentes, sans compter les présents en linge, en bijoux à l'usage d'une fille de cette condition, et en argenterie. Mais, enfin, le dénouement approche.

La belle bourgeoise n'avait pas encore eu d'enfants. Mais depuis qu'elle était caressée en maîtresse, le devoir conjugal fut plus efficace ; elle devint enceinte. Elle en eut bien de la joie ! Ensuite, elle fit réflexion que son mari était censé ne pas l'approcher ; elle fut un peu embarrassée. Comment faire? Si elle avait pu consulter sa voisine, qui l'avait déterminée à prendre Madelon, l'embarras aurait bientôt cessé ; la dame avait des expédients pour toutes les passes où peuvent se trouver les femmes ; mais Mme Cuissart ne voulait pas divulguer son mari. Il lui vint une idée ; ce fut de cacher son état le plus longtemps qu'elle pourrait — ce

qui est facile aux grandes femmes — et lorsqu'elle serait dans le cas de le montrer tout d'un coup d'une manière bien apparente, de mettre son mari à même de se détromper. Ce fut ce qui arriva, environ à six mois.

Un jour qu'on savait M. Cuissart dans un cabinet voisin, on se niit à parler de lui. On ne doutait pas qu'il ne prêtât l'oreille.

« Je t'ai bien des obligations, ma jolie Madeleine ! L'inclination que tu as inspirée à mon mari l'a rendu heureux, sans qu'il t'ait fait aucun tort, et sans qu'il soit même réellement coupable. Une fille aussi sage que toi est un trésor pour une jeune maîtresse dont le mari est volage... Il croit... en vérité, je ne puis concevoir comment il ne m'a pas reconnue ; car, enfin, nous n'avons pas la même taille! J'ai quelquefois toussé, et le son n'est pas le même. Enfin, me voilà enceinte, et il faut lui tout découvrir. »

D'après cette conversation, la belle bourgeoise ne se gêna plus. Le lendemain, vers e soir, elle laissa paraître ime situation qui devait étrangement surprendre son mari, qui n'avait rien entendu la veille, étant justement fort occupé dans le moment. 11 regarda sa femme avec des yeux inquiets... Mais que dire?... Il lui vint une pensée, que Madelon l'avait; trahi et que sa femme s'était vengée. Cette idée lui déplaisait beaucoup ; mais il

trouvait que la vengeance de Mme Cuissart était juste. Il rêvait sur le parti qu'il devait prendre, lorsqu'il se trouva seul avec Madelon.

« Tu m'as trahi ! lui dit-il. Je le vois ; tu as tout dit à ma femme! »

Madelon rougit, et voulut s'éloigner.

« Il faut me dire la vérité ; je veux la savoir absolument.

— Je vous l'écrirai.

— Non, je veux l'entendre de ta bouche, et tu ne m'échapperas pas... Moi qui me croyais aimé !

— Vous l'êtes, Monsieur, par celle qui le doit, selon Dieu et la raison.

— Ma femme ?

— Sans doute.

— • Elle m'en donne une belle preuve ; elle est grosse !

— Sans doute.

— Comment, sans doute ! Ah ! parbleu î nous verrons ! Si je t'avais fait un enfant, c'était un bâtard ; elle en fait un sans moi, j'entends qu'il soit bâtard aussi... ou morbleu 1... Quel est son galant? Tu le sais ; il faut me le dire.

— Vous !

— Moi?

— Vous-même !

— Je ne l'ai pas approchée depuis

— J'ai de l'honneur, Monsieur ; j'en ai sucé le sentiment avec le lait. Croyez-vous que j'aurais commis un péché aussi grand que celui que vous me supposez ? C'est xMadame seule que vous avez entretenue toutes les fois que vous m'avez demandé un rendez-vous. Madame m'a toujours dicté les réponses à vos lettres, que je n'ai jamais lues. Madame, depuis ce temps-là, malgré votre injustice, vous aime, et elle est enchantée de ce que vous allez être père.

— Ma femme m'aime ? C'est elle qui...

Cela n'est pas croyable !

— Assurez-vous-en. Madame n'est pas prévenue ; allez la trouver, vous verrez si nous sommes en deux paroles. »

M. Cuissart enferma la jolie servante dans la cuisine, et alla trouver sa femme. Elle était en ce moment avec sa voisine.

« Je vous félicite, Madame, lui disait cette temme ; vous voilà dans une situation bien désirée.

— Elle me comble de joie, à cause de celle qu'elle doit donner à mon mari... A propos, ma chère voisine, il est arrivé une singulière aventure à une femme, qui est dans le cas oii je me trouve. Son mari avait une cuisinière, dont il se croyait favorisé. Cependant, il n'en était rien ; au moyen dç certaines précautions, c'était l'épouse qui

recevait son mari. Jamais il ne s'en est aperçu. A présent que la dame est grosse, elle se trouve un peu embarrassée pour lui tout faire savoir !

— Rien n'est plus simple : qu'elle continue encore une seule fois ; qu'environ un quart d'heure après qu'elle sera au lit, sa cuisinière entre avec deux flambeaux garnis de quatre bougies, qu'elle tire les rideaux et fasse voir la vérité. Il n'y a pas à différer ; le mari pourrait prendre d'étranges idées ! Car Les plus coureurs de ces Messieurs ne veulent pas que leurs femmes se laissent attraper par d'autres !

— Je lui dirai votre avis. »

M. Cuissart, instruit par cet entretien, retourna auprès de Madelon ; il lui fit une lettre de demande, elle la porta, il la suivit ; elle la donna, et s'en retourna sur le champ. M. Cuissard ne quitta plus sa femme un instant. Cependant, celle-ci écrivit deux mots qu'elle envoya par le domestique à sa cuisinière. Son mari les lut par-dessus son épaule ; il les reçut presque aussitôt de la main de Madelon. Après souper, il ne perdit pas sa femme de vue. Elle dit quelque chose fort bas à sa servante ; il la vit ensuite se glisser dans le lit de Madelon ; il l'y joignit, et, au bout d'un quart d'heure, sa servante parut avec les flambeaux.

ET LA JOUE SERIA\TE iSS

Convaincu, par ce qu'il voyait, de la réalité de ce que cette fille lui avait assuré, il dit à sa femme :

« Je perds une erreur, moins douce que la

vérité. Si vous m'aimez, je vous aime aussi.

Réunissons nos cœurs, ma chère femme,

pour chérir le fruit de notre tendresse, que

.vous portez, et récompenser Madelon ! »

Ce fut ce qu'ils exécutèrent.

Madelon est retournée dans son village avec quinze cents livres de rentes, qui lui ont fait trouver un excellent parti.

Le bourgeois et la belle bourgeoise se sont aimés quelque temps. M. Cuissart est ensuite retourné à ses anciennes habitudes. Mais sa femme a deux enfants, et elle prend patience.

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