‹ LucileChapitre 26 sur 27 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

ou L'AMI DE LA MAISON

Pauline avait quinze ans. C'était une jeune brune, dont l'œil plein de feu annonçait un cœur facile à s'enflammer : mais Pauline était innocente. Une mère spirituelle, sans être tendre, lui avait, par honneur, donné une éducation propre à conserver longtemps sa candeur, au moyen du mélange heureux des choses à savoir et de celles à ignorer. Dans la maison, il venait d'habitude un homme d'un certain mérite. Il avait de la figure, des manières agréables, beaucoup d'esprit ; enfin, c'était ce qu'on appelle un homme aimable, et même un bel homme. Il avait d'abord fait sa cour à la mère ; mais cette femme, vertueuse par nonchalance, et n'estimant pas assez son mari pour lui faire l'honneur de se mettre au-dessous de lui,

en le trompant, sut toujours se tenir sur les bords de Tintimité exclusivement.

La passion de L.-D.-M.-E. pour la mère se changea facilement en amour pour la fille, si pourtant Ton peut profaner le nom d'amour, le prostituant à ces passions honteuses dont le but est la corruption. Les charmes de Pauline commençaient à se développer, et quoiqu'elle ne fût pas une beauté proprement dite, ils avaient un mérite rare, ce provoquant et ce voluptueux, qui excite bien plus les désirs que la perfection. Sa taille, sa gorge, tout cela paraissait fait par les Grâces et pour l'amour. L.-D.-M.-E.

était dans l'usage de badiner avec Pauline (usage dangereux imprudemment toléré à Paris, avec les filles au-dessous de l'adolescence), de la lacer, en un mot de lui rendre de ces petits services qui amènent la familiarité. Mais, depuis qu'elle était plus formée, elle évitait de laisser prendre ces libertés, en s'enfermant, pour s'habiller, avec la femme de chambre de sa mère.

L.-D.-M.-E. sut pénétrer jusqu'à elle. Il prit alors des manières respectueuses ; contrôla l'ouvrage de la femme de chambre ; fit mieux qu'elle, et trouva enfin le secret de se faire souffrir. Ce n'est pas qu'il fut haï : un bel homme a toujours des droits sur le cœur des jeunes filles ; mais la familiarité avec la

mère donnait à la fille pour L.-D.-M.-E. cette sorte de répugnance que la jeunesse a pour ses supérieurs. Le séducteur s'aperçut bien vite de ce sentiment défavorable, et il mit en usage ce qu'il crut de plus efficace pour le faire cesser.

Il commença par être moins assidu auprès de la mère ; ensuite, il affecta de ne paraître devant elle qu'avec respect ; de s'en tenir à une grande distance ; de se permettre des étourderies, des enfantillages, dont il était grondé par la mère, et dont il feignait de rougir. Tout cela était facile à un homme de beaucoup d'esprit, et le rapprochait insensiblement de Pauline, avec laquelle il faisait souvent cause commune. Ces détails minutieux prirent plus d'une année.

Lorsque L -D.-M.-E. en fut revenu au même point où il en était avec Pauline durant son enfance, c'est-cà-dire lorsqu'elle rit avec lui familièrement, il commença la séduction, en abusant de cet+e familiarité pour exciter dans les sens de la jeune personne un trouble dangereux. Je sens que cette matière est délicate à traiter ; mais j'espère m'en tirer d'une manière qui rende cette Nouvelle utile, en éclairant les mères et jeunes personnes elles-mêmes sur une infinité d'actions prétendues indifférentes, et qui le sont effectivement de la part des

hommes froids ; mais qui ont une toute autre acception chez les hommes à passions ardentes.

Les moyens qu'il employa, ce furent les caresses. On ne doit plus s'en permettre, avec des filles de quinze à seize ans, et le mieux serait qu'on les interdît aux hommes avec les petites filles. Ces attouchements dont on rit, ces baisers sur la bouche, tout cela jette du terne sur la glace pure de l'imagination des jeunes personnes, ordinairement plus avancées et plus pénétrantes que les garçons, ou du moins plus disposées à le devenir. Je soutiens, et je pourrais dire que j'ai vu des filles qui ont eu, étant grandes, de honteuses faiblesses, ou qui même sont devenues des libertines, dont la corruption remonte jusqu'au temps de leur enfance. D'autres, il est vrai, mais dont le nombre est très petit, ont au contraire profité des écarts, où des malintentionnés avaient donné avec elles dans l'âge tendre, pour se préserver d'attaques plus dangereuses, et elles ont pris en horreur le libertinage et même les libertés les plus excusables ; mais, je le répète, ce sont plutôt des exceptions que des exemples. Quant à L.-D.-M.-E., il parvint à faire tolérer ses caresses à Pauline. Elles n'étaient d'abord déshonnétes que dans son intention, et rien à l'extérieur n'y

paraissait encore de répréhensible ; c'était un baiser sur la bouche, non appuyé ; il était donné comme en passant ; c'était un coup légèrement appliqué sur les endroits du corps... Joignez à cela des expressions, auxquelles le rire et le ton sans conséquence qui les accompagnait semblaient ôter ce qu'elles avaient de licencieux. Pauline, encore innocente, s'accoutumait insensiblement à entendre ces propos, à souffrir ces libertés, quoiqu'elle se défendit comme toutes les jeunes filles par un sentiment naturel à son sexe ; mais c'était en riant, ou de cet air demi-fàché, qui ne fait qu'enhardir celui avec lequel on le prend.

Le corrupteur ne s'en tint pas là ; il racontait certains traits, qu'il appelait de bonnes histoires, soit devant Pauline, soit à ellemême en particulier ; mais il n'avait garde de dire le dénoùment de ces bonnes histoires, qui était ordinairement le malheur ou le libertinage et le plus souvent tous deux. Un désavantage qu'avait Pauline, c'est que la femme de chambre et une autre femme qui servait dans la maison étaient sans mœurs ; L.-D.-M.-E., qui les connaissait, leur faisait des contes libres, qu'il n'eût osé faire directement à Pauline. Tel était celui d'un certain M. Parangon avec une jeune et jolie personne, nommée Lise Khoraut. Ce

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corrupteur, homme alors de quarante ans, prenait des libertés avec cette jeune enfant, et était parvenu à s'en faire rechercher. L.-D.-M.-E. peignait de la manière la plus risible ces libertés ; mais il ne serait pas décent de le copier, quoique j'aie entendu répéter ce conte dangereux. Un autre exemple, que le séducteur citait, en riant beaucoup, était d'une autre jeune personne, à laquelle des libertins avait fait violence, et qui avait trouvé cet amusement si agréable, qu'elle rechercha ensuite ces mêmes libertins et leur aurait fait violence à son tour, si elle avait pu. Ces traits, je le répète, étaient contés de manière à faire beaucoup rire les deux femmes sans pudeur. Pauline les écoulait à l'écart, et elle en souriait ellemême, parce que L.-D.-M.-E. possédait supérieurement le talent de faire ces narrations. Lorsqu'il crut avoir tout préparé, durant un temxps suffisant, il rechercha l'occasion de se trouver tete-à-tète avec Pauline. Il y réussit aisément, dans une maison où il avait toute liberté. Il surprit seule la jeune personne un matin. Elle s'habillait ; il offrit de la lacer. Pauline n'avait personne ; elle accepta, non sans quelques petites difficultés. Avant de commencer, L.-D.-x\I.-E. l'embrassa ; elle se défendit ; mais le corrupteur sachant qu'il ne pouvait être entendu en ce

moment, poussa Timpudence jusqu'au dernier excès ; il se permit des attouchements et les entreprises les plus criminelles. Une fille sans expérience est plutôt vaincue qu'une autre. Pauline le fut, et perdit le plus précieux des trésors, sans même savoir qu'elle le perdait. L'innocence de son cœur était encore si entière, que son père, étant de retour le premier, elle alla se plaindre à lui en pleurant d'une liberté fort commune, et n'en dit pas davantage, croyant que c'était là le pis de tout ce qu'on avait osé. Le père ne fit pas, à cette plainte, toute l'attention qu'elle méritait ; la mère en fît encore moins. L.-D.-M.-E. était sorti. A son retour, les deux femmes domestiques le prirent à part, et lui tirent, en éclatant de rire, des reproches de son indiscrétion.

« Où diable allez-vous, lui dit la femme de chambre, vous adresser à une innocente comme Pauline, qui pleurait quand vous l'avez eu quittée, et qui a été dire à son père que vous aviez voulu lui donner le fouet ! N'y a-t-il pas ici des personnes raisonnables avec qui l'on peut rire, etc.? »

L.-D.-M.-E. voulut s'assurer si Pauline n'avait rien dit davantage ; et lorsqu'il en fut certain, il se présenta hardiment, et alla même l'embrasser, en lui disant devant sa mère :

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« Vrai, vous êtes une enfant, Pauline, et l'on n'a jamais vu de jeune personne à votre âge aussi niaise que vous ! »

Il prenait exprès ce ton, pour faire croire que ce qui s'était passé le matin n'était qu'une bagatelle.

Cependant Pauline honteuse, le bouda, et ne voulut pas lui répondre. Lanière défendit à L.-D.-M.-E. de badiner davantage avec cette petite bégueule, et lui dit néanmoins en particulier qu'elle le priait sérieusement de ménager l'innocence de sa fille. Il le promit, et s'excusa de ce qui s'était passé, de manière à tranquilliser une mère plus attentive que celle de Pauline.

Content du succès de sa première scélératesse, il donna tous ses soins à se procurer une seconde entrevue. Mais Pauline l'évitait avec tant de soin qu'il n'y pouvait réussir. Il résolut de mettre la femme de chambre dans une demi-confidence, pour obtenir le tête-à-tête si désiré. Le jour qu'il venait pour lui en parler, le hasard lui offrit ce qu'il souhaitait. La femme de chambre était en ville avec sa maîtresse ; l'autre femme était occupée au haut de la maison ; le maître était sorti. Un domestique lui dit que mademoiselle était seule dans l'appartement de sa mère. L.-D.-M.-E. s'y rendit. En l'apercevant Pauline rougit et voulut sortir.

LA FILLE SÉDUITE iSI

« Non, belle Pauline ! lui dit-il, en la retenant et fermant la porte ; non ; je veux me réconcilier avec vous, et vous prouver tout mon respect. Je suis au désespoir de vous avoir déplu ; mais il n'est rien que je ne fasse pour regagner votre confiance. »

Ces mots calmèrent un peu la jeune innocente.

« Aussi, lui dit-elle, vous en avez agi avec moi d'une manière bien extraordinaire, et depuis, quand j'y ai réfléchi, il m'est venu mille idées affligeantes. Tâchez de les dissiper, je vous en prie.

— C'est ce que je me propose, aimable Pauline !

— Oh ! ne me baisez plus la main ! Vous allez devenir rouge comme l'autre fois où j'ai cru que les yeux allaient sortir de votre tête, et puis vous ne serez plus maître de vous.

— Pardonnez, charmante Pauline !

— Je ne veux absolument pas que vous m'embrassiez ; car, tenez, vous voilà encore comme...

— Ne craignez rien, charmante fille, dit le séducteur en redoublant ses baisers ; mes caresses vous prouvent ma tendresse ; je donnerais ma vie pour faire votre bonheur ; ce n'est pas comme vous voyez, pour chercher à vous faire de la peine. Venez,

asseyez-vous sur moi cette position sera

plus commode pour vous dire mille choses importantes...

— Non, non, je ne veux pas être sur vos genoux.

— Je t'en supplie, mon adorable Pauline !

— Ne me retenez plus.

— Si, si, fille divine, si, je t'y retiendrai... Parlons de ce qui s'est passé, mon ange.

— Oh ! c'est une cruelle chose, Monsieur L.-D.-M.-E ! Si j'avais tout dit à mon père ou à maman, je ne crois pas qu'ils l'eussent pris comme ils l'ont fait !

— Je t'avouerai que non, mon adorable Pauline ; je te remercie de ta générosité... Fille charmante ! que tu es aimable ! Tu me mets hors de moi !

— Ne voilà-t-il pas que vous devenez comme l'autre jour !

— Je t'adore.

— Oh ! laissez-moi, laissez-moi, Monsieur ; laissez-moi, je vous en prie!... ou... je vais crier.

— Non, non, ma chère vie ; tu me ferais mourir de douleur, moi qui ne cherche que ta félicité.

— Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! Vous êtes un misérable !.... »

Le scélérat triompha de nouveau ; mais ce second crime eut des suites plus terribles

pour Pauline que le premier — Ses sens furent de la partie... Il sembla que le plaisir Teùt éclairée. Elle pleura amèrement, et sentit.... ce qu'elle avait ignoré la première fois, et justement ce que voulait lui apprendre L.-D.-xM.-E., qu'elle avait perdu le trésor de l'innocence. Elle fit des reproches : le séducteur tâcha de se justifier, en portant dans l'esprit de sa jeune victime le dérèglement du sien. Il prêcha une morale absolument libertine, qu'il fit croire fondée sur la nature. Pauline l'écouta ; et si elle ne fut pas persuadée cette fois, du moins, lorsque la honte de sa faute et de son avilissement se présenta trop vivement à son imagination, elle se rappela les dangereuses maximes de L,-D.-M.-E., pour calmer les cris de sa conscience.

Pauline souillée, et à demi-séduite, ne fut plus si difficile à avoir. Elle même après la quatrième chute, facilita les entrevues; plus de remords , l'emportement des casesses succéda même à la défense, à la réserve ; la voilà séduite, corrompue au sein de sa famille, et sans être sortie de la maison paternelle !

Le crime de la séduction tient à une infinité d'autres. Pauline, devenue facile par l'expérience que lui avait donnée son séducteur, commença à faire attention à la figure

des jeunes gens : elle se donna une manière de s'arranger provocante ; sa démarche devint lubrique ; elle inspira des désirs, et trouva moyen de les couronner. Ces plaisirs multipliés, voilés sous l'extérieur de la décence et de la naïveté, produisirent un inconvénient assez naturel, qu'annonça bientôt le désordre de sa taille.

Le séducteur fut consulté. D'abord, il songea aux moyens abominables que les lois punissent, et dont la nature frémit ; mais ils incommodèrent Pauline, qui était trop avancée, sans produire l'effet attendu. Que faire? Si l'infâme corrupteur avait connu les infis délités, déjà nombreuses, de Pauline, il l'eût sacrifiée, en la faisant surprendre par ses parents ; mais il les ignorait ; on avait employé pour le tromper les moyens qu'ila vait suggérés pour tromper un père et une mère trop confiants. Voulant donc cacher son crime, et ne se pas démasquer, il ne vit d'autre moyen que de conseiller à Pauline de disparaître de la maison paternelle, tandis qu'il y resterait pour consoler ses parents et prévenir toute espèce de soupçon.

La conduite coupable qu'avait tenue Pauline la rendit obéissante et timide ; elle n'osa parler de mariage à son suborneur. Elle fit un paquet des choses les plus nécessaires, et, un soir, tandis que L.-D.-M.-E. faisait la

partie de sa mère, elle se déroba de la maison, et fut, à l'autre bout de Paris, se cacher chez une sage-femme que le séducteur devait payer. C'était lui-même qui avait amené la voiture de place devant la porte ; il avait instruit le cocher, en lui disant d'attendre, qu'une jeune dame allait sortir dans l'instant, et il lui avait ordonné de la conduire à l'endroit qu'il désigna.

Le bruit de l'évasion de Pauline se répandit dès le soir même. Mais qui en accuser? L.-D.-M.-E. paraissait tous les jours à l'ordinaire ; il faisait des recherches, consolait des parents au désespoir : son but était d'avoir Pauline, après ses couches, jusqu'au temps où il trouverait à faire un mariage avantageux en province ; il comptait alors disparaître et l'abandonner.

De son côté, Pauline, arrivée chez la sagefemme, y fit connaissance avec une autre jeune personne, que les mêmes causes y avaient conduite huit jours auparavant.

C'était une fille absolument perdue, qui s'était livrée par pur libertinage à un homme marié, qu'elle avait trompé de tout son pouvoir. Cette fille avait un de ces tempéraments de feu, auquel les infortunées qu'il domine ne peuvent commander, ce qui la rendait plus excusable que d'autres ; elle n'était libertine que pour satisfaire ses sens.

Ce fut elle qui acheva de corrompre Pauline. Elles accouchèrent dans la même quinzaine, se portèrent beaucoup mieux que des femmes honnêtes, et, à peine rétablies, songèrent à se livrer à tous leurs goûts. La compagne de Pauline, nommée Babet Foullé, voulut, avant de quitter la maison, faire son histoire à sa commensale, et savoir la sienne. Elle commença, après avoir tiré la promesse d'une confidence réciproque :

« Mon nom annonce ce que je devais être, lui dit-elle. Dans mon enfance, vive, enjouée, j'aimais déjà les hommes ; je les recherchais, je me jetais dans leurs bras et je les embrassais de tout mon cœur. Ces heureuses dispositions firent que plusieurs voisins songèrent à moi. Je ne suis pas jolie ; mais ces marques de petite vérole ne me défigurent pas assez pour m'empêcher d'être très appétissante ; du moins, c'est ce qu'on m'a dit. J'ai une sœur aînée plus jolie, mais sévère et bégueule à l'excès ; je lui répondis un jour fort sensément : « Si j'avais votre figure, j'attendrais les hommes ; avec la mienne, il faut que je les aille chercher... » Cette conduite, que j'ai toujours tenue, ne me fit pas une bonne réputation ; mais si elle éloigna les partis pour le mariage, j'étais bien sûre d'avoir sur mes pas, lorsque je sortais seule, une foule d'autres soupirants. Je recevais

assez bien leurs douceurs. Un plus hardi que les autres, me proposa un jour de monter dans sa chambre pour me rafraîchir (il faisait très chaud, et j'ai su depuis qu'il avait loué cette chambre exprès) ; j'y montai fille, mais j'en sortis femme. Ce n'était pas celui qui me plaisait davantage ; il me donna une clef de sa chambre, et j'eus l'adresse de m'y faire suivre sans affectation par celui que j'aimais le mieux. Après celui-là, un autre : si bien qu'un jour, l'homme à qui était la chambre me surprit. Il fut très en colère. Je restai pour le calmer. Mais il me traita mal; il m'humilia de toutes façons, et, lorsque je croyais l'avoir adouci à force de complaisances, il me déchira mon bonnet; me fit un trou au devant de ma jupe; megàta une chaussure très propre, et me renvoya avec quelques coups de pied et quelques soufflets.

<■< J'étais au désespoir en le quittant, et ne savais que devenir. Cependant, je m'en retournais tristement, lorsqu'au coin de la rue de la Monnaie, je trouvai un marchand qui me courtisait depuis fort longtemps. C'était le plus âgé de mes adorateurs et celui que j'avais le moins accueilli. Surpris de mon désordre et de voiries traces de mes larmes, il m'aborda.

« — Quavez-vous donc, Mademoiselle Babet? Mon Dieu, comme vous voilà !

« — Je suis désolée, lui répondis-je ; je viens d'être attaquée par deux libertins, près l'Arche-Pépin ; j'ai donné un soufflet au plus insolent ; il n'y avait personne dans la rue, et voilà comment ils m'ont accommodée,.. »

« C'était l'histoire que j'avais préparée pour chez nous. Je l'achevais à peine, que celui qui m'avait si bien arrangée, et qui m'écoutait, dit au marchand :

« — N'en croyez pas un mot; c'est une fable. »

« Et il lui raconta ce qui venait de se passer. Il nous quitta aussitôt en m'assurant qu'il allait instruire mon père et ma mère, en mettant l'aventure sur le compte d'un autre que lui. Ce dernier coup m'accabla.

Le marchand me dit alors :

« — Mademoiselle, puisqu'il en est ainsi, j'ai un logement à la Nouvelle-Halle; je vous l'offre, vous n'y manquerez de rien, et je vous aimerai toute ma vie ; loin d'être fâché de vos faiblesses, elles me comblent de joie ; puisque sans elles, je n'aurais jamais eu le bonheur de vous posséder. »

« J'acceptai ; il m'y conduisit sur-le-champ. Il y avait deux petites pièces joliment meublées. J'y ai vécu, jusqu'au moment où je suis venue ici faire mes couches, aux dépens de ce pauvre monsieur. Mais mon intention

est de le planter là dans quelque temps ; la vie que je mène avec lui est trop triste ; autant aurait-il valu rester chez mes parents. Je veux profiter de ma jeunesse, pour me livrer au plaisir ; il sera temps d'être retirée quand je serai vieille et laide.

« Voilà mon histoire, ma chère Pauline. A présent, tu vas me conter la tienne, n'est-ce pas?

— Elle est courte, répondit la jeune infortunée. Un ami de mes parents m'a séduite ; je suis devenue grosse, et me voici.

— Mon Dieu 1 quel air de Jérémie tu prends pour me conter cela ! Tu n'es guère reconnaissante pour celui qui t'a donné la connaissance du bien et du mal ! Est-ce ce grand bel homme que j'ai entrevu une fois?

— Lui-même !

— Tu n'es pas malheureuse !... Lui as-tu été bien fidèle ?

— Ah ! mon Dieu, oui ! Eh ! comment aurais-je fait, surveillée comme je l'étais par maman et par ses femmes ?

— Tu es donc sortie de parents riches?

— Sans doute.

— C'est autre chose. 11 fallait attendre que tu fusses mariée ; tu t'en serais donné tant que tu aurais voulu, sans rien risquer.

— J'ai été séduite ; je suis jeune ; j'ignorais ce qu'on me faisait.

— Ah ! la pauvre innocente I s"écria Babet en éclatant de rire... Qu'est-ce que tu vas faire à présent?

— Mais, je ne le sais pas. M. L.-D.-M.-E., mon...

— Ton... quoi?

— Je ne sais quel nom lui donner.

— Je le sais bien moi ; pardi, c'est ton amant, puisque ce n'est pas ton mari. Pour moi, jenedonne pascenom-làaumien ; je ne le nomme que mon sot, en parlant à luimême, car, en vérité, il l'est.

— Quel plaisir trouvez-vous à faire le supplice d'un homme qui vous aime ?

— Ah ! ma pauvre innocente ! voilà comme j'ai été ; mais qu'on change bien vite, quand on a éprouvé combien les hommes sont faux et méchants ! Celui-là m'aime, me fait du bien ; est-ce à cause de moi ? Non, il sacrifie à son plaisir et non à mes charmes : je ne lui dois rien ; à chaque fois je m'acquitte avec lui. Crois-tu d'ailleurs, que s'il n'était pas vieux, et qu'il pût, comme moi, trouver à voltiger, il ne voltigeât pas ?

— Du moins, dit Pauline, d'un air de naïveté, ne le laisse pas là ; tâche de le tromper sans qu'il le sache ; tu le rendras ainsi heureux, sans qu'il t'en coûte rien.

— Ah ! la délicieuse petite fille î s'écria Babet en riant ; que ton air de bonté, en di-

sant cela, est charmant ! Vrai, tu me séduirais, s'il me restait la plus légère envie de rendre heureux tel homme que ce soit. Moi ! les. rendre heureux ! Je voudrais les tourmenter jusqu'au désespoir. Va, je leur rends bien à présent leur façon de penser sur notre compte. Ils ne nous désirent que pour eux ; je ne les désire que pour moi ; je les caresse pour moi : mais si, en sortant de mes bras, je les pouvais étrangler, je ne ferais grâce à aucun.

— Ah Dieu ! quelle cruelle ! dit Pauline en riant.

— Je ne veux plus ni de l'attachement, ni de l'estime, ni de l'amour de ces animaux-là ; je ne veux exciter que leurs désirs ; je ne veux que les ruiner, les piller, les plonger dans la misère, et me moquer d'eux après les y avoir réduits.

— A parler vrai, dit Pauline, ils ne méritent guère d'autres sentiments. Le mien, par exemple, ne m'a-t-il pas d'abord prise par violence et par finesse? Ensuite, ne m'a-t-il pas séduite ? Ne prévoyait-il pas ce qui devait arriver ? Ne m'a-t-il pas sacrifiée à ses plaisirs ? A-t-il eu pitié de moi, lorsqu'il a prévu que je serais réduite à fuir la maison paternelle? A-t-il eu pitié de mon père, de ma mère ?...

— Ah ! c'est un monstre ! s'écria Babet,

us LA FILLE SÉDUITE

tiens, livre-le moi, je veux te venger

Quoi ! ce monstre t"a eue seul, et tu lui as été fidèle !...

— Comme ça, dit Pauline en souriant.

— Comme ça ! explique-toi, mon ange.

— (Bas) Je lui ai bien fait onze infidélités.

— Comment onze infidélités?..

— Oui, avec onze hommes différents.

— Ah ! ma chère amie, s'écria Babet en se jetant dans ses bras et la serrant à l'étouffer, mon adorable Pauline, que je t'aime!... Tu en vaux dix comme moi, et je ne suis qu'une novice ! C'est toi, avec ton air d'innocence, qui es faite pour tromper les hommes et venger tout notre sexe ! Ah ! Pauline ! que je t'aime. Je ne suis digne que d'être ta soubrette... Ecoute, ma chère ; mettons-nous ensemble : ta beauté est d'un genre différent de la mienne ; nous ferons le plus de dupes qu'il nous sera possible ; moi, je jouerai l'étourderie ; toi, la bonté, la franchise, la naïveté, l'innocence. J'aurai soin de faire ton éloge. Tu feras le mien à mes amants. Gage, si tu le veux, que nous deviendrons célèbres, et que nous ferons une fortune brillante ?...!! faut d'abord tromper ton trompeur, afin qu'il te tire d'ici; qu'il te donne des meubles, etc. Je tromperai mon bonhomme : voilà nos deux premières victimes. »

Ce complot fut agréé par Tinnocente Pauline, qui sentait qu'elle ne pouvait plus retourner à la maison paternelle. L.-D.-M.-E. vint la retirer dès le lendemain. Mais le perfide avait des desseins bien opposés à ceux que Pauline lui supposait. Il avait découvert les infidélités de son infortunée victime ; il les avait prouvées à sa mère, et il avait établi sa propre innocence sur la ruine de celle de Pauline. Le sort de cette dernière était décidé dans sa famille : l'hôpital l'attendait ; elle devait y être conduite, en quittant la maison de la sage-femme, et renfermée avec les malheureuses de la dernière classe.

Babet était sortie le matin ; elle occupait déjà son petit appartement. Mais l'impatience de revoir sa compagne la ramena sur les deux heures, temps fixé par L.-D.-M.-E. à Pauline pour se tenir prête au départ. La voiture était à la porte, lorsque Babet arriva; un exempt, chargé des ordres du roi, y occupait une place, et les portières étaient garnies de suppôts. Babet monta en chantant. Elle trouva Pauline qui faisait ses adieux. Cependant L.-D.-M.-E., qui ne voulait pas voir la surprise et la douleur de Pauline, lorsqu'elle serait arrêtée, s'en alla devant. Il dit à l'officier de police :

« La jeune personne va descendre ; voilà un paquet ; elle en aura un autre pareil sous

son bras. Faites-la monter dans la voiture sans scandale, je vous en prie, à cause de ses parents. »

Il s'éloigna aussitôt.

Cependant Babet retenait Pauline, et ne pouvait se résoudre à la quitter ; elle lui proposa de l'accompagner à son nouveau logement. Pauline y consentit. Elles descendaient ensemble, lorsque Pauline se ressouvint qu'elle ?vait oublié quelque chose. Elle donna son paquet à Babet, et remonta chez la matrone. Babet sortit et s'approcha de la voiture. Un homme l'aida à monter. L'exempt, la croyant sa proie, la fit asseoir à côté de lui dans le fond, et donna le signal du départ.

« Mais, Monsieur, dit Babet en riant, et mon amie?

— Nous reviendrons la prendre,

— Cela est singulier, reprit Babet ; on dirait que vous m'enlevez !... »

Mais laissons-la rouler.

Pauline, redescendue, fut très étonnée de voir la voiture déjà au bout de la rue. La rappeler, c'eût été peine inutile. Elle ne savait que penser. Elle remonta chez la sagefemme pour lui faire part de ce qui se passait. Celle-ci, vieille routière, vit du micmac là-dessous ; elle conseilla à sa pensionnaire de s'évader.

« Mais, où aller ?

— Savez-vous la demeure de Babet ?

— Elle me Va dite.

— Allez-y, et vous y cachez : dites à son monsieur, s'il vient, qu'il vous loge quelque part, y/

L'infortunée Pauline ne vit pas d'autre parti à prendre. Elle se rendit à l'appartement de Babet, dont la domestique la reçut. Elle pria cette femme d'aller sur-le-champ avertir le patron, parce qu'elle avait des choses de la dernière conséquence à lui communiquer. Lorsqu'il fut arrivé, elle lui conta ce qui venait de se passer, et lui fit part des soupçons de la matrone. Le marchand, qui trouva Pauline à son gré, la voyant sans ressources, résolut d'en avoir soin à l'insu de Babet, et craignant que sa première maîtresse ne revint, il mena la seconde dans un hôtel garni, où il était connu, recommanda qu'on lui fournit tout ce qu'elle demanderait, et promit de la voir tous les jours. Voilà donc Pauline en sûreté, sous le nom d'une jeune veuve de province, Mme Lescovan.

Pendant que tout cela s'arrangeait, Babet cheminait vers l'hôpital. Elle y arriva enfin, et y fut logée, sans trop savoir quel séjour on lui donnait là. Mais elle ne tarda pas à l'apprendre. Elle sut qu'on l'avait prise pour

Pauline, et qu'elle était à la Salpêtrière. Elle réclama sur le champ ; assura qu'on s'était trompé ; se nomma imprudemment, pour prouver la vérité de ce qu'elle avançait, etc. On la crut : cependant on s'informa d'elle ; on alla chez ses parents, qui la trouvant placée là, si à-propos, contribuèrent de tout leur pouvoir à l'y faire rester sans bruit et publièrent sa mort.

L'infortunée Pauline n'était guère plus heureuse. Le patron de Babet ne fut que quelques jours à savoir ce qu'était devenue sa maîtresse. Il trouva que le sort l'avait amplement dédommagé en lui donnant Pauline. Il résolut de mettre celle-ci à tous les droits de la précédente. Heureusement, il ne prit pas ce parti tout de suite ; car les parents de Pauline, instruits du quiproquo dès le même jour, firent chercher leur tille avec soin. La sage-femme la trahit par intérêt, et indiqua la retraite qu'elle avait choisie. On y alla au milieu de la nuit ; mais Pauline n'y était pas encore revenue, et l'on n'en put rien apprendre de la domestique ; cette femme ignorait où le patron l'avait conduite. Quant à ce dernier, intimidé par ces recherches, il loua un autre logement, où il installa Pauline, qui fut obligée de se prêter à tout ce qu'il voulut.

Elle vécut ainsi près de deux années,

n'osant se montrer dans les rues, si ce n'est le soir ; obligée de souffrir les caresses d'un barbon, d'une condition inférieure à la sienne . Enfin, sa mère mourut. Pauline se donna pour lors plus de liberté : elle parut à quelques-uns de ces spectacles ignobles des boulevards, réceptacle impur de la plus mauvaise compagnie ; elle s'y mêla aux crapuleuses odalisques des mauvais lieux, et fut prise pour une d'elles. Cela n'empêcha pas qu'elle ne trouvât dans ces endroits un homme plus relevé que son vieux marchand ; de sorte qu'un matin elle délogea, emportant avec elle ce qu'il lui avait donné de meilleur.

Peindrai-je sa vie dans ce nouvel essor ? Non. Je dirai seulement qu'elle appartint successivement à des jeunes gens, à des vieillards, à des abbés, etc.; qu'elle les trompa tous ; qu'enfin, un père qui l'avait eue, ayant appris qu'elle était entretenue par son fils, qui le volait pour cela, fit enlever cette malheureuse, et la fit renfermer â l'hôpital, où elle trouva Babet. La reconnaissance fut pathétique entre ces deux infortunées ; elles pleurèrent toutes deux. Pauline raconta ses aventures à son amie, et celle-ci convint qu'elle avait pris un tout autre essor qu'elle. Comme Pauline avait beaucoup de connaissances, on s'intéressa en sa faveur, on obtint sa sortie, et même la liberté de Babet, qu'elle

i4S LA FILLE SÉDUITE

avait aussi instamment recommandée que la sienne.

Ces deux femmes, échappées de leur prison, se livrèrent avec plus d'emportement que jamais à leurs travers, surtout Babet, qui ne se trouva satisfaite que lorsqu'elle et sa compagne furent sur le ton de se donner au premier venu. Ce fut cet excès de débordements qui amena la catastrophe que je vais décrire.

Le père de Pauline n'avait jamais mené une vie trop exemplaire ; mais du vivant de son épouse, il cachait soigneusement ses écarts. Lorsqu'elle fut au tombeau, il se gêna moins. Un soir, qu'il se promenait dans le quartier de la Nouvelle-Halle, il fut rencontré par Babet qui, voyant un homme dont les dehors annonçaient l'opulence, lui sourit. Cette grosse maman tenta l'homme faible qui cherchait le danger. Il l'aborda. Il en fut accueilli. En chemin, elle lui vanta les charmes d'une compagne qu'elle avait, et qui, disait-elle, la surpassait en beauté.

« Elle doit être adorable, répondit l'homme faible,. si elle vous surpasse ; car vous êtes charmante. >>

On arriva dans un bel appartement, où une seule lumière ne donnait qu'une demiclarté. Pauline était sur un sofa, dormant, ou feignant de dormir, pour se donner plus

de grâces. L'homme faible, conduit par Babet, fut charmé des appas qu'il entrevoyait. Il s'approcha, et voulut prendre de Coupables baisers. Pauline entr'ouvrit les yeux, et reconnut... son père... Toute corrompue qu'elle était, elle frémit d'horreur. Cependant, il devenait pressant, et commençait à lui débiter des fleurettes un peu libres. Pauline se lève, se couvre le visage, et cherche à fuir. L'homme la retient, l'embrasse, s'efforce de la renverser sur le sofa.

f< Laissez-moi ! lui dit-elle, d'un son de voix entrecoupé. »

Mais cette voix alla frapper le cœur de son père ; elle ressemblait à la voix de sa fille. Il s'arrêta.

« Que je vous voie ! lui dit-il ; permettez que je vous voie ! »

Elle s'y opposait de toute sa force. Il s'obstina. Pauline épouvantée fit un nouvel effort ; elle repoussa son père. Enfin, il parvint à lui enlever le voile...; il vit... sa fille. A cette vue, mille sentiments divers l'agitèrent, la honte, la fureur, la tendresse même, un mélange de toutes ces passions, également cruelles en ce moment horrible, lui fit éprouver un supplice affreux. Ses larmes coulèrent.

« O malheureuse ! s'écria-t-il, où te trouvai-je !

-tôO LA FILLE SÉDUITE

— Mon père ! dit Pauline.

— Son père ! répéta Babet, en rentrant. Quoi ! Monsieur, vous, qui venez voir des filles, vous ferez un crime à la vôtre 1 .. »

Pauline lui fît signe de se taire et de se retirer. Elle se jeta, encore toute en désordre, aux genoux de son père, qui, ne sachant que faire de mieux, lui tendit les bras.

« Sortons sur-le-champ, lui dit-il, et quittons ce lieu maudit. Tout est pardonné ; que tout soit secret. »

Ils partirent aussitôt ; et ce père, qui sans doute l'eût punie sévèrement, lié par sa propre faute, se vit réduit à une honteuse indulgence.

Revenue chez son père, Pauline lui avoua toute sa conduite ; enhardie sans doute par l'égarement où elle l'avait vu prêt à tomber avec elle. Ce père malheureux entra en fureur contre L.-D.-M.-E. Il dressa un mémoire qu'il fit présenter par des amis puissants. Toute la perfidie du suborneur y était exposée sous les plus noires couleurs, qui n'étaient que les véritables. Pauline, au contraire, y était représentée comme une fille innocente, plus malheureuse que criminelle. On fut indigné contre le séducteur ; on donna, au nom du Prince, un ordre par lequel L.-D.-M.-E. eut le choix, d'épouser Pauline sur-le-champ, ou d'être enfermé

pour le reste de ses jours. Le lâche a préféré le mariage. Il a épousé Pauline, qui, dès le lendemain, s'en est séparée, et traîne son nom dans la fange.

C'est ainsi que le séducteur fut puni. C'est sa femme qu'il a corrompue ; tous les désordres où elle a donné furent son ouvrage, et la honte en est retombée sur lui. 11 a voulu se plaindre ; mais, prévenu contre lui comme on l'était, on a lâché l'ordre qui le devait priver de sa liberté. Il fut jeté dans une maison de force.

Pauline ne jouit pas de l'impunité. Elle avait repris Babet avec elle, depuis son mariage et la séquestration de son mari. Ces deux infâmes se livrèrent quelque temps à leur goût pour la débauche ; enfin elles furent prises, à cause d'un esclandre que des libertins avaient fait chez elles, et on les' renferma. Des personnes de considération qui avaient ouï parler d'elles, et qui connaissaient leur turpitude, firent en sorte que leur prison fut perpétuelle.

Cinq années de captivité se sont écoulées. Un changement considérable survenu dans l'administration, et la mort du père de Pauline, en a causé dans le sort de L.-D.-M.-E, et de sa femme ; ils ont été mis en liberté. Mais ils n'ont eu garde de se réunir. Ils ont vécu séparés, s'évitant le plus qu'il était pos-

sible. Pauline chercha encore Babet, la trouva et vécut avec elle rue du Chantre, où elles s'établirent. Pauline était encore appétissante, malgré ses malheurs et son libertinage ; Babet, dans une demi-obscurité, pouvait encore paraître passable : elles allèrent ensemble faire des soirées au Palais- Royal. Un soir, qu'elles parcouraient les allées, en vraies chauves-souris de Vénus, Babet aperçut L.-D.-M.-E.; elle ne pouvait guère en être reconnue ; elle l'aborda et sut l'engager à la suivre sous les tilleuls, où elle le présenta à sa femme. Celle-ci était recouverte de sa calèche, et tellement dans l'obscurité, que son mari ne la remit pas ; il voulut prendre quelques libertés ; elle les souffrit d'abord, mais à l'instant où il s'y attendait le moins, elle lui fit jeter les hauts cris, sans vouloir le lâcher. L.-D.-M.-E. était trop bien pris pour se dégager ; les suisses accoururent.

<K Qu'est-ce ? qu'est-ce ? dirent-ils.

— Messieurs, répondit Pauline, ce libertin est mon mari ; voilà plusieurs jours que je le guette, déguisée comme vous me voyez, pour le faire tomber dans le panneau où il vient de donner aujourd'hui, et je veux le mettre hors d'état d'avoir des rechutes. »

On rit, ne connaissant pas l'infâme qui parlait, et le pauvre mari fut conduit à la

porte du jardin, aux huées de tous ceux qui se trouvèrent là. Lorsqu'il fut seul avec Pauline et Babet, elles se moquèrent de lui, en lui disant :

« Tu vois notre vie ; et c'est encore sur toi que tombe le mépris? Va, misérable, retire-toi, ou nos amis vont te rosser d'importance. »

Depuis ce moment, L.-D.-M.-E., accablé de honte, n'osa plus se montrer. Mais il n'était pas assez puni. Un jour, il fut rencontré sur le pont des Tournelles par les deux furies ; dès qu'elles l'aperçurent, elles l'accablèrent d'injures. Il voulut y répondre ; mais elles lui en ripostèrent de si piquantes, relatives à la vie qu'elles menaient et à son aventure du Palais-Royal, qu'il ne put les supporter II jeta un coup d'œil égaré sur le fleuve, et s'y précipita.

Tel a été le sort d'un homme qui n'était pas sans mérite, mais que le crime horrible d'avoir séduit la fille de son ami a conduit de malheurs en malheurs jusqu'au pire de tous, le suicide. Les deux femmes sont enfin renfermées. On ne peut, sans frémir, songer au sort des infortunées victimes qui languissent dans les maisons de force, dans ces goulïres immondes, véritables images de l'enfer. Mais, hélas ! pour le malheur et

i54 LA FILLE SÉDUITE

l'efîroi du genre humain, il est quelquefois nécessaire d'employer ce cruel remède, et d'arrêter par là ceux et celles que de perverses inclinations portent au crime. Cependant, avec quelle réserve l'Administration doit-elle prononcer une punition aussi affreuse ! Les lois (le vrai philosophe le sent) ne doivent punir qu'à regret, puisqu'elles ne sont faites que pour le bonheur, et non pour le malheur des membres de la Société.

ET

La fille d'un riche bourgeois fut demandée en mariage par un ami de son père. Ce n'était cependant pas un vieillard. M. Cuissard avait au plus trente-deux ans ; Angélique Gigot en avait environ vingt ; l'âge était proportionné. La jeune personne obéit a son père sans goût décidé pour son futur, mais aussi elle n'avait aucun éloignement pour lui ; ces mariages d'indifférence n'en sont très souvent que plus heureux. Pour M.Cuissart, il adorait sa future.

. Il est peut-être plus difficile aux bourgeois proprement dits d'être heureux en ménage, qu'à toutes les autres classes des citoyens ordinaires. Le bourgeois est sans occupation ; il vit de ses revenus, dont l'administration n'est point assez étendue pour l'oc-

cuper longtemps; il est toujours avec sa femme, dans le même appartement; ordinairement, il s'occupe des petites choses du ménage, faute d'avoir des moyens plus relevés d'employer son temps ; il épilogue petitement ; il contrarie, il est contrarié ; les caquetages de sa classe, le commérage important des vieilles pies-grièches bourgeoises, sont pour lui ce que sont les papiers publics pour un anglo-français, ou pour un politique du Palais-Royal. " Or, toutes les fois que l'homme est mesquin, que ses occupations ne tranchent pas avec celles du second sexe, son épouse est insubordonnée, sans respect, sans admiration pour les talents de son mari, sans reconnaissance, et, par conséquent, elle n'est pas heureuse.

Qu'on jette à présent un coup d'oeil rapide sur toutes les autres conditions: on verra que le mari s'y trouve plus avantageusement placé. Le duc, le marquis, le comte et les autres maris titrés, peuvent avoir de hautes, d'importantes occupations ; d'ailleurs les maris de ces premières classes sont à demi étrangers à leurs femmes, ce qui n'est pa.s un mal absolument parlant ; au contraire, c'est un bien ; il n'y a que l'abus qu'en font leurs femmes qui soit repréhensible. La femme d"officier respecte naturellement dans son mari le héros, tout au moins le défenseur

de l'Etat. Celle du magistrat de tous les grades, est dans le cas d'honorer également le sien. La financière, la notaire, la femme de médecin, l'avocate, la procureur, etc., doivent leur aisance aux talents, à la capacité, au travail de leurs maris. La laboureuse, comme on l'a vu, est encore plus reconnaissante, plus soumise.

Mme Cuissart était charmante. Mais son mari, tout amoureux qu'il était, ne tarda pas à se rendre insupportable. La belle Angélique avait malheureusement trop d'esprit pour n'être que bourgeoise ; elle sentit bientôt combien son mari lui était inférieur ; mais vertueuse par de solides principes, le dégoût pour l'homme n'eut pas de suites plus fâcheuses, que de la faire beaucoup souffrir. Les caresses d'un mari épilogueur, remarquant tout, ne laissant pas une parole, un mouvement, un geste libres; lui devinrent bientôt si fort à charge, qu'elle ne put le cacher entièrement. M. Cuissart s'en aperçut. Il se plaignit à tout le monde qu'il n'était pas aimé de sa femme ; il se brouilla par cette raison avec son beau-père. xMme Cuissart, très mortifiée de ce dernier trait, agit néanmoins avec la plus grande prudence.

Elle alla voir son père secrètement, se jeta dans ses bras, et lui tint ce discours :

« Mon cher papa, vous savez combien

VOUS m'êtes cher, et que je vous adore ; il faut mettre le comble à vos bontés ; mon mari vous a manqué ; ce n"est point a vous à revenir le premier, c'est à lui ; mais comme cela peut être long, votre fille a une grâce à vous demander?

— Quelle est-elle, ma chère enfant?

— C'est de lui permettre de paraître prendre le parti de l'époux que vous lui avez donné, non pas en tout, mais dans ce qui ne blesse pas le respect qu'elle vous doit : c'est mon mari ; je ne puis paraître avoir d'autres intérêts que les siens, d'autres sentiments, sans porter dans mon ménage une division funeste. Cher père, que je paraisse l'approuver dans certaines choses indifférentes, et que je me borne à des représentations modérées dans celles où il a tort ; c'est le plus sûr moyen de le ramener; que je me prive du bonheur de vous voir souvent ; je n'en serai ni moins tendre, ni moins dévouée, ni moins soumise au meilleur des pères ; je serai bonne fille et bonne épouse tout à la fois ! »

M. Gigot embrassa Angélique, la larme à l'œil, et lui permit de se conduire comme elle le demandait. Sa fille lui marqua la tendresse la plus vive et la plus respectueuse ; ils mêlèrent leurs larmes : l'un jura une tendresse sans bornes à sa chère Angélique ;

ET LA JOUE SEliVAXTE 1.i9

l'autre, un respect, un attachement sans réserves, sans bornes, au meilleur des pères, malgré le déguisement qu'elle allait y mettre, et ils se séparèrent plus aimants et plus aimés que jamais.

Malgré cette conduite si pleine de sagesse, M. Cuissart n'en fut pas moins injuste, par ses discours envers sa femme ; car il l'aimait au fond. Il ne trouvait de plaisir qu'à se plaindre d'elle ; il s'entrenait des marques de dédain qui, disait-il, lui échappaient, même en présence du garçon perruquier qui le venait accommoder. (Il ne disait pas qu'il avait souvent pris ce garçon pour arbitre entre sa femme et lui.) Cette conduite faisait une peine sensible à la plus vertueuse des femmes, et l'éloignait d'elle par le sentiment, quoi qu'elle voulût s'en rapprocher par la raison. Malgré elle, son cœur se fermait à la confiance ; elle était- froide, quoique polie avec M. Cuissart; et celui-ci se plaignait de plus en plus, dans son voisinage, à toutes ses connaissances. 11 ne s'en tint pas là. Sous prétexte que sa femme ne l'aimait pas, il entreprit de se faire dédommager par ses servantes ; il en séduisit plusieurs, et réduisit Mme Cuissart à ne prendre que des monstres dont la vue l'affligeait elle-même. Cette femme avait cependant l'âme aimante, et si son mari avait

SU s'y prendre, il en aurait été chéri. De temps en temps elle se faisait des amies ; mais M. Cuissart, ou les lui ôtait en la calomniant auprès d'elles, ou, si elles étaient jolies, en tâchant de les séduire ; il y réussit quelquefois.

Ce fut au bout d'une longue suite de laides cuisinières, dont Mme Cuissart avait été encore plus mécontente que son mari (car' presque toujours il s'en était accommodé), qu'une dame de ses amies lui recommanda une jeune fille de province et d'une famille honnête, appelée Madelon Rameau.

Mme Cuissart accepta cette jeune fille avant de l'avoir vue. Elle arriva un soir que M. Cuissart ne devait pas revenir ; il était en campagne pour ses affaires. En voyant entrer une grande fille faite au tour, ayant une figure charmante, la belle bourgeoise pensa : « Elle est trop jolie ; ce n'est pas là mon affaire... » xMais en remarquant son air modeste et naïf, en l'entendant parler, en sondant les sentiments de cette jolie fille, elle changea peu à peu d'avis ; elle la reçut, en se promettant bien de l'observer soigneusement.

Ce qui contribua particulièrement à lui faire risquer l'épreuve, ce fut une observation d'une de ses voisines :

« Vous prenez de laides servantes, lui dit

un jour cette femme, pour que votre mari ne leur en conte pas ; mais dans votre mari, ce n'est pas le goût de la figure qui le porte vers ces filles, c'est le besoin machinal, uni au goût du changement, si puissant chez les hommes en général, qu'une laide qu'ils n'ont pas, les tente davantage qu'une belle qu'ils ont ; ce qui est très bien dans les vues de la nature. (Cette femme était philosophe.) Mais ce n'est pas tout : vos laides servantes, qui ne peuvent jamais rester que des souillons, ne risquent pas grand'chose de donner à leur maître ce dont personne ne se soucie ; outre que la petite vanité s'en mêle. « J'ai du mérite! » disent ces guenipes-là ; et l'orgueil, qui, dit-on, fit tomber la première femme, n'est pas moins dangereux pour toutes les autres. Au lieu qu'une jolie fille, qui sent que sa figure peut lui faire trouver un amant, ou même un parti, donne un certain prix à sa personne, à ses faveurs, et n'ira pas se livrer à un homme marié, à un bourgeois assez chiche, qui lui ôtera sa fleur et sa réputation pour rien. Essayez-en, ma belle voisine, et vous verrez que je ne m'y entends pas si mal... »

D'après ces idées, Mme Cuissart arrêta Madelon pour sa cuisinière ; mais pleine de considération pour son mari, elle ne crut pas devoir le décrier, en prévenant cette

fille. La jolie Madelon fut installée dans sa cuisine, séparée de l'appartement des maîtres par tout le carré qui était assez étendu. Sa maîtresse se contenta seulement de lui dire:

« Vous ête$ une jeune fille ; il convient que vous ne receviez vos ordres que de moi. Que personne. n'entre ici familièrement, que moi et vous ; j'espère et je suis sûre, à votre air de modestie, que je n'aurai aucune réprimande à vous faire sur les causettes et les ricanements avec les hommes.

— Je puis vous en répondre, Madame, répondit Madelon, et, dès ce moment je vous prie, les mains jointes, de me servir de mère autant que de maîtresse, dans cette chose-là, vous suppliant de gronder les hommes de vos connaissances qui me parleraient; car j'ai d'honnêtes parents, chargés d'une nombreuse famille, et je ne veux forligner en rien ; mon bo;i père et ma bonne mère, en m'envoyant à la ville, m'ayant bien recommandé de ne me jamais fourvoyer du chemin de la vertu, probité, crainte de Dieu et respect envers père et mère, ce que j'espère, avec la grâce de Dieu ».

Mme Cuissart fut enchantée de ce langage bonace. Elle se fit dire ce qu'étaient les parents de sa nouvelle fille ; elle apprit que c'étaient les plus honnêtes gens du monde,

mais pauvres. Elle se sentit attendrie pour Madeleine, et, dès cet instant, elle sentit naître pour cette jolie fille la plus tendre amitié, ce qu'elle lui témoigna, en lui donnant avec bonté ses ordres et des avis pour remplir ses devoirs comme domestique.

La conduite de Madelon, pendant trois jours que M. Cuissart fut encore absent, confirma la belle bourgeoise dans son amitié pour sa servante. Cette fille était douce, active, intelligente, zélée, décente dans ses actions et son langage, naïve, pieuse, sensible.

« C'estun trésor ! » pensait Mme Cuissart.

Quand son mari arriva, elle était déjà sur le ton d'une familiarité bonne avec la jolie Madelon.

En entrant chez lui, le bourgeois fut émerveillé de la gentillesse de sa servante, qu'à sa propreté, il prit d'abord pour quelque jeune ouvrière en linge. Lorsqu'il sut que c'était sa cuisinière, il tâcha de voiler sa joie, mais elle perçait malgré lui ; sa femme la voyait, et l'innocente Madelon elle-même en fut frappée. 11 prit un ton qui ne lui était pas ordinaire ; il fut presque timide. Il se montra plus poli, plus attentif envers sa femme ; en un mot, peut-être sans y penser, il tâcha de passer pour un bon mari et un bon maître. Il s'écoula plus de quinze jours

sans qu'il parlât en particulier à Madeleine. A cette époque, il en dit un mot à sa femme :

« Ça me paraît un bon sujet ! C'est une jolie fille ! Il faut veiller sur sa conduite l'un et l'autre ; ce serait dommage qu'elle fût trompée. Et, quant à moi, si, quelquefois, je n'ai pas trop ménagé les souillons que vous me mettiez sous la main, je respecterai les mœurs de celle-ci, par une bonne raison, c'est qu'elle en a, et que les autres étaient des brutes sans aucun sentiment d'honneur ou d'honnêteté; je ne leur faisais aucun tort, je vous assure. »

MmeCuissart, naturellement bonne, quoique spirituelle, crut son mari sincère, et elle fut charmée de pouvoir l'estimer. Elle raconta ce trait à son père, parce qu'il savait tous les autres (non par elle, cependant). M. Gigot sourit de la bonne foi de sa fille ; il lui recommanda de ne point perdre de vue sa jolie servante, par amitié pour cette jeune créature, puisqu'elle le méritait, et parce qu'elle était obligée en conscience de préserver ses mœurs. Mme Cuissart fit mettre le même soir le lit de Madelon dans sa chambre, sous prétexte d'avoir besoin de ses services la nuit.

En effet, le même jour, et tandis que Mme Cuissart était chez son père, son mari faisait une première tentative auprès de Ma-

delon. Dès que sa femme fut sortie, il l'appela.

« Je ne vous connais pas encore, Madelon, lui dit-il ; faisons connaissance. D'où ètesvous?

— De la Bourgogne, Monsieur.

— D'une ville ?

— D'un village.

— Qu'est votre père ? ,

— Laboureur.

— D'où vient ne vous a-t-il pas gardée, pour lui aider dans les menus ouvrages des champs ?

— C'est, Monsieur, que nous sommes beaucoup. Nous sommes quatorze enfants ; ce qui a fait que mon père a rais deux de mes frères à la ville, et qu'il m'a envoyée servir.

— Que font vos frères ?

— Ils étudient.

— Diable ! Et vous servez ?

— Ils coûtent trop à mon père, pour qu'il puisse dépenser pour une fille.

— Une*jolie fille comme vous, c'est dommage ! Vous êtes faite pour trouver mieux que votre état.

— Monsieur, l'état n'est pas relevé ; mais il est honnête ; et le bonheur que j'ai eu de trouver des maîtres comme Madame et comme vous, fait que je me félicite d'avoir obéi à mon père.

— Vous êtes bien élevée ; vous êtes charmante, Madeleine ! Je ne veux pas vous traiter comme une autre servante ; ainsi, avec vous, je prendrai moins le ton de maître, que celui de père ; de votre côté, soyez bien reconnaissante envers Mme Cuissart et moi, entendez-vous ? — Comme elle est faite ! (Lui levant le menton avec la main.) Elle est charmante ! (Il avait un doigt sur le fichu.) Quelle fermeté !... »

Madelon se retira en rougissant ; et M. Cuissart, content de cette première familiarité, ne voulut pas aller plus loin, dans la crainte d'échouer.

La belle bourgeoise arriva un instant après cette petite scène. Madelon n'en parlait pas, autant par innocence que par discrétion. Mais le mari, qui ne la croyait pas si neuve, dit négligeamment à sa femme qu'il avait questionné Madelon sur sa famille et son pays. Lorsque Mme Cuissart fut seule avec sa servante, elle lui demanda les détails de son entretien avec son maître. La jeune fille, à force de questions, dit tout, sans rien omettre, parce que sa maîtresse tira les moindres circonstances avec adresse, sans se compromettre, ni même son mari. Elle vit clairement où cet homme rusé voulait en venir. Elle donna quelques avis généreux à Madelon.

« Ma chère enfant, lui dit-elle, mon mari est un honnête homme; mais tu es jolie; d'une aimable simplicité ; les hommes sont hardis ; évite les téte-à-téte avec lui, comme avec tout autre.

— Je le ferai, Madame, quoique, en vérité, je n'aie rien à craindre.

— Pourquoi ?

— De votre mari, à vous?

— Oui, à moi ; tu es trop jolie.

— Et vous, Madame, encore davantage.

— Ne te fie pas à ma beauté ; crains les effets de la tienne : si je n'appréhendais de ternir ton innocence, j'irais ,plus loin ; mais j'espère n'être pas obligée d'en venir là. »

Il fallut y venir, cependant. Madelon était trop jolie. M. Cuissart trop porté pour les femmes, trop peu accoutumé à commander à sa passion, pour ne pas nécessiter les instructions les plus claires.

Un jour que Mme Cuissart était allée dîner chez son père, et qu'elle savait que son mari devait rester chez un ami jusqu'au soir, Madelon se trouvait seule. N'attendant pas ses maîtres, elle était sans précaution, la porte de sa cuisine, ordinairement fermée depuis quelque temps, fut laissée ouverte, afin de voir ceux qui pourraient venir pour atïaire. Vers les trois heures, à l'instant de sa plus grande sécurité, elle entendit ouvrir

la porte de l'appartement ; elle accourut ; c'était son maître. Surprise de le voir, elle lui demanda s'il devait dîner?

« C'est fait, répondit-il ; mais je me suis trouvé incommodé ; je vais me mettre au lit. »

C'était en hiver. Madelon se hâte ; elle bassine le lit, ferme les volets, tire les rideaux des croisées pour que son maître puisse reposer. Il était déjà en robe de chambre, prêt à se coucher. Il dit à la jolie servante qu'il craignait de se trouver mal. Elle alla auprès de lui, le soutint, le conduisit à son lit ; il s'appuyait sur elle comme un homme qui se meurt. Lorsqu'il fut entre les draps, il se plaignit.

« Voulez-vous, Monsieur, que j'aille chercher le médecin, le chirurgien ou Madame ?

— Je me trouverais sans secours en ton absence... Je ne sais ce que j'ai... c'est une... (Il nomma une maladie très dangereuse, du ressort de Brogniart, et pour laquelle il emploie ses élastiques) ; vois si tu pourrais me soulager ; avec de la force, on peut réduire... »

Il lui prit la main, que Madelon lui laissa guider, et l'innocente fille exécuta tout ce qu'il lui dit... Devenu furieux de luxure, il se lève et se jette sur elle comme un forcené; il la renverse et veut en triompher. Mais la

jeune fille était vigoureuse autant que sage ; elle repoussa une attaque qui n'était plus douteuse, se débarrassa, sans ménager son indigne maître, ouvrit une porte, s'enfuit et l'enferma. Elle se retira dans sa cuisine, où elle ne put s'empêcher de verser des larmes. M. Cuissart était trop confus pour songer d'abord à la poursuivre, mais au bout d'une heure, il voulut la voir ; il se trouva enfermé ; sa voix ne fut pas entendue. Il crut que Madelon était sortie ; il se tranquillisa, en attendant sa femme.

Par une sorte d'inquiétude, Mme Cuissart revint à six heures au lieu de huit. En arrivant, elle trouva Madelon les yeux rougis par les larmes.

'< Qu'as-tu, ma fille?

— Madame, Monsieur est malade ; il est revenu à trois heures ; il a une maladie..., il a la fièvre, le transport. Il s'est jeté sur moi, je crains qu'il ne se jette sur vous en entrant ; appelons quelqu'un. »

Mme Cuissart entrevit la vérité ; elle employa son adresse ordinaire pour avoir les détails nécessaires, Elle les eut à peu près. Ils lui firent horreur... Mais c'était son mari ; elle préférait de le ramener, à se plaindre, à faire un dangereux éclat. Elle entra donc auprès de lui, feignit de croire à sa maladie, même avec lui, de sorte que cet

no LA BELLE BOURGEOISE

homme pensa bonnement que Madelon ne l'avait pas trahi. Cette conduite lui donna de l'estime pour elle. 11 la regarda comme un sujet précieux autant qu'honnête, et il fut tenté de respecter sa vertu. Mais les attraits de la jolie servante, sa provoquante naïveté ne lui permirent pas de suivre cette raisonnable résolution.

Lorsque Mme Cuissart fut seule avec Madelon, dans Taprès-dîner du lendemain, elle tâcha de pénétrer l'intérieur de cette fille, et elle y réussit. Elle vit que la jolie servante n'était pas la dupe des intentions de son maître, mais que, par générosité de caractère, elle ne voulait pas mettre la division entre deux époux.

« Je te connais enfin, mon aimable fille, lui dit alors Mme Cuissart ; ta prudence égale ta gentillesse. Eh bien ! je vais te parler à cœur ouvert : je n'ai jamais eu d'amour, ni pour mon mari, ni pour d'autres; ainsi, je ne suis point jalouse, mais j'ai de la religion, des mœurs ; je connais mes devoirs, et je sais que je dois, par tous les moyens possibles, faire éviter à mon mari des crimes qui le perdraient, et l'infortunée, objet de sa séduction. Je dois aussi le rendre heureux ; je voudrais bien avoir eu à le faire par des moyens ordinaires et moins scabreux , mais, puisque c'est l'impossible, il faut en

ET LA JOUE SERVANTE ni

prendre de moins légitimes en apparence, parce que le principal est de remplir mon devoir. Il faudrait ou nous séparer, ce qui ne te mettrait peut-être à l'abri des attaques de mon mari que pour t'exposer à celles d'un autre ; ce moyen, d'ailleurs, serait de nul effet pour M. Cuissart, puisqu'il me audrait une autre fille, moins sûre que toi ; ou il faut prendre un parti extraordinaire, qui te garantisse sûrement de ses attaques. Mais je ne me dissimule pas combien le moyen que j'imagine répugne à la délicatesse... à la mienne autant qu'à la tienne I... Cependant, il existe peut-être un moyen d'empêcher que tes oreilles ne soient souillées. Il faudra écrire... Oui, c'est le seul moyen... Ma fille... il faut, un de ces jours, rester seule avec mon mari dans cette chambre, et moi dans celle-ci ; tu écouteras ce qu'il te dira, et, s'il te fait des propositions, feins de t'adoucir ; fais-lui signe que je suis là ; dis-lui tout bas de ne te jamais parler, mais de t'écrire tout ce qu'il voudra te faire savoir ; quitte-le aussitôt, et rentre auprès de moi. Je te dirai le reste ensuite. ?/

Madelon n'avait de volonté que celle de sa belle maîtresse ; elle promit de se conformer à ses ordres.

Dès le jour même de cet entretien, elle parut ne plus fuir M. Cuissart. Il lui dit des

douceurs en passant. Elle rougissait, mais elle ne lui imposait pas silence. Enfin, on lui ménagea le tète-à-téte convenu.

« Je t'aime de tout mon cœur, ma chère Madelon, dit-il d'emblée ; je n'aspire qu'à te le prouver. Si tu voulais, que nous serions heureux, sans que ma femme se doutât de rien ! »

Madelon lui fit signe que sa maîtresse était dans la chambre voisine.

« Ecrivez-moi ce que vous voudrez me faire savoir, ajouta-t-elle; je vous répondrai de même. Tout se fera sans parler, et n'en sera que plus sûr, car j'aime ma maîtresse, et je ne voudrais pas lui causer le moindre chagrin. »

M. Cuissart fut enchanté. Il voulait cependant encore dire un mot, mais la jolie servante rentra vers sa maîtresse.

Dans la soirée, elle reçut de la main du bourgeois le billet suivant, qu'il lui glissa en feignant de lui commander quelque chose.

l" BILLET DU BOURGEOIS A LA JOLIE SERVANTE

Comme je te le disais tantôt, je faimc de tout mon cœtir, ma chère Madelon, et je t'en donnerai lotîtes les marques possibles, si tu

me rends heureux. Mme Cutssart ne m^aime pas, elle naimc pas les plaisirs de Vamoiir, que ton œil vif m\iunonce que tu goûteras avec transport ; ainsi, tîi ne la priveras de rien. Tu peux ainsi continuer à la tromper sans scrupule. Tâche de ni' accorder îin rendez-vous dans la chambre â coucher, que tu partages avec ta mai tresse ; la pièce est grande, Mme Cuissart est une dormeuse., et je m'assurerai que nous n avons rien à craindre... à moins que tti n'aimasses mieux passer dans ma chambre ; oui, c'est le plus sûr, ma chère Poulette, et je ni en tiens à ce dernier parti, afin de ne pas exposer ta réputation, le repos de ma fenime et le mien. Réponse dans la soirée, je t'en prie; je nieurs d'impatience et d'amour !

Madelon courut porter ce billet à sa maîtresse, qui le lut seule. C'était le moyen qu'elle avait trouvé pour ne point souiller l'imagination de Madeleine. Elle lui dicta cette réponse :

Vous êtes bien vif. Monsieur, et les jeunes filles ne se décident pas aussi vite ! Nous verrons.

i74 LA BELLE BOURGEOISE

M. Cuissart ne fut pas trop satisfait de ces deux mots. Le lendemain, il écrivit encore :

Il BILLET DU BOURGEOIS A LA JOLIE SERVANTE

// m'est i 1)1 possible d'attendre, ma chère Fanfan, et tu me feras faire quelque folie... Il me faut un rendez-vous ; je te donnerai tout ce que tu voudras. Parle ; ma fortune est à ton service. Donne-moi une réponse définitive dans la journée ; je ne supporterais pas r incertitude jusqu'à demain.

P. S. — Ne m'expose pas à me trahir.

REPONSE

Vous êtes effrayant ! Et je me repens de vous avoir répondu. Vous alle{ me rendre l'esclave de votre emportement et de tous vos caprices ; je sortirai plutôt.

Cette réponse intimida M. Cuissart, qui écrivit un autre billet le jour suivant.

Uf BILLET DU BOURGEOIS A LA JOLIE SERVANTE

Je n exigerai que ce qui te conviendra ; je ne ferai que ce que tu nie permettras^ ma Poulette ; mais sois donc plus indulgente. J'espère pour ce soir, sans l'exiger ; il ne m' arrivera jamais d'exiger ; tu seras ma reine dans le vrai, ma servante dans V apparence. Réponds-moi ce que je désire, adorable Poulette, je t'en supplie à genoux!

REPONSE

Ce soir, à on^e heures, après le coucher de Madame.

M. Cuissart fut transporté de joie. Que ce jour lui parut long ! Il fut au spectacle ; il n"y eut pas de plaisir ; tous les acteurs traînaient lentement les mots ; Fauteur n'allait jamais au fait et mettait des vers de remplissage. Il revint. Son fiacre allait comme un recteur suivi des quatre Facultés. On soupa. Mme Cuissart, qui avait ordinairement fini en dix minutes, mangea encore un quart d'heure après son mari ; il la trouva gourmande, elle, la sobriété même. Enfin, on alla se coucher ; c'est ici où l'attente fut

longue et cruelle ! La dame ne finissait pas ; M. Cuissart pestait. L'heure sonne à la pendule. 11 crut d'abord que c'était une heure du matin, ensuite minuit. C'était onze heures, que le signal suivit. Il entr'ouvrit la porte de sa chambre, s'avança doucement, trouva une main douce, potelée ; il s'en saisit,

emmena la belle, la porta dans son lit et

fut le plus heureux des hommes.

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