‹ Lucina sine concubitu; ou, La génération solitaireChapitre 2 sur 6 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Ie livret que nous réimprimons aujourd'hui est une de ces vives plaisanteries comme en savait faire notre dix-huitième siècle tant honni par les pesants spirituali stes de nos jours ennuyés. Il est louable pour bien des raisons. Il a été loué par des gens graves, séduits] par son but moral qui ne se peut nier ; il l'a été par d'autres critiques simplement attirés par l'ingéniosité de son invention et par l'originalité de ses preuves, en même temps que par la tenue de son ironie» Il nous vient d'Angleterre et une partie de ses qualités sent le terroir, mais il a été remanié en France et il a pris a ce remaniement un vêtement nouveau qui ne lui sied point mal et qui atténue a la fois et la cruauté de la satire et le sérieux des raisons»

Pour certains, cette atténuation serait un amoindrissement. Nous y voyons, nous, une de ces greffes heureuses qui diminuent, il est vrai, la vigueur du sauvageon mais qui lui permettent de porter des fruits plus doux et, si l'on peut ainsi parler, plus civilisés. Le rire est devenu du sourire. Encore était-ce bien du rire ?

L'Angleterre a un rire particulier. Ce n'est pas du tout celui de la France et il s'acclimatera difficilement en ce pays, malgré l'anglomanie qui persiste depuis plusieurs siècles et que nous entendons toujours attaquer comme une nouveauté par les prétendus gardiens du véritable et vieux génie français. Ce rire est provoqué par une qualité spéciale, dé l'esprit chez l'écrivain comme chez l'auteur. Nous avons voulu, plus d'une fois, depuis cent ans, franciser le mot humour qui indique cette qualité, nous n'y sommes point parvenus : il faut toujours le souligner. C'est que la chose n'existe pas en France. Le Français a toujours eu peur du trop. Trop d'esprit lui déplaît, trop de bon sens lui fait honte, trop de sagesse l'ennuie, trop de facilité le dégoûte. Il a un sentiment si profond de la vivacité de ses perceptions qu'il lui semble qu'on

— vn —

loi fait l'injure d'en douter lorsqu'on ose déduire d'un principe toutes ses conséquences. Les écrivains qui croient que ce qui n'est pas écrit dans un livre n'y est pas, ont tort Les lecteurs français prétendent que cela y est et le prouvent en dédaignant les livres où les opinions fortement étayées appellent géométrique-» ment les conclusions, pour se ruer sur ceux où la conclusion est laissée a leur imagi native et où les opinions ne sont pas choquantes parce qu'elles ne sont pas des convictions. C'est considérer l'auteur comme un protégé d'un rang inférieur auquel on veut bien faire l'honneur de lire son manuscrit à la condition qu'il le corrigera suivant sos indications et qu'il ne tirera pas avantage de cette condescendance pour croire qu'il a pu se hausser jusqu'à vous et changer une seule de vos idées. C'est encore une façon de prendre un livre comme un de ces motifs que les écrivains religieux intitulent : sujet de méditation et les musiciens : thème à variations. Aussi, quels résultats ! Je n'en veux rien dire. Je suis en société gaie et ne voudrais point attrister mes voisirs ni m 'attrister moi-même en faisant ici le relevé des mécomptes qui attendent l'homme de lettres, je ressaute donc brus-

qnement hors de ce cercle en disant que l'humour est le plus souvent ce trop qui nous effraie. Dans notre petit volume , de Sainte-Colombe a su corriger ce qu'avait de trop nu la facétie de John Hill et nousmême, croyons- nous, ce qu'avait de trop languissant la paraphrase de Sainte -Colombe.

John Hill (c'est le nom que cache le pseudonyme Abraham Johnson) était un personnage assez remuant qui a occupé les badauds de la ville de Londres pendant un quart de siècle. Insinuant et ambitieux, puis insolent et vain, tour à tour frivole et sérieux, riche et pauvre, il s'est heurté à bien des choses et a bien des gens. Il a eu de grands protecteurs et il a reçu publiquement des coups de canne, il a publié des ouvrages importants par leur étendue et leur mérite et beaucoup de brochures oubliées ; il a vendu longtemps un remède contre la goutte et il est mort de la goutte. Voilà en quelques mots sa biographie. Si des détails paraissent nécessaires, nous ajouterons à ce qui précède que John Hill naquit en 1746. Il fut d'abord destiné a la profession d'apothicaire, qu'il quitta pour celle de jardinier, qu'il quitta pour celle d'auteur dramatique. Ses pièces eurent peu de succès

et ne produisirent d'autre effet durable que d'inspirer à Garrick de cruelles épigrammes qui nous ont été conservées. Hill abandonna le théâtre qui lui réussissait si peu et traduisit le Traité des pierres précieuses de Théophraste. Gela lui fit une réputation. Il continua par une Histoire naturelle des Trois règnes de la nature en 3 volumes in-fol., s'adjoignit des collaborateurs pour un Supplément a l'Encyclopédie de Chambers, qu'allait refaire Diderot, joignit a cette entreprise, celle du Britis h magazine et publia en même temps une feuille quotidienne de nouvelles et d'anecdotes intitulée : 1' Inspecteur, qui fut la cause de plusieurs de ses mésaventures. Il avait équipage, il se crut fort et attaqua la Société royale de Londres, notamment par le livret que nous réimprimons. Gela et ses autres satires lui aliénèrent ses amis et lui firent perdre sa fortune. Il la refit en revenant à sa pharmacie et en vendant un remède qui guérissait, ou au moins devait guérir quelquefois, la goutte. Le comte de Bute, qui était goutteux, l'aida, en reconnaissance de son remède, à publier un grand ouvrage de botanique intitulé : Système végétal. Get ouvrage en 26 volumes in-fol. avec 1542 planches

coloriées (1756-75) lui valut du roi de Suède une décoration qui lui permit de prendre le titre de Sir. Q mourut en 1775 laissant une réputation d'esprit vif, mais un souvenir très-peu vivace '. Dans le très-grand nombre de ses romans, on ne cite comme ayant été traduit en français (par M. Eidous) qu'une Histoire de Lowel (1765) qui est, dit-on, une sorte d'autobiographie. Les autres, les Aventures d'une créole, la Vie de Lady Fragile, etc., ne sont plus connus, même en Angleterre. C'est assez le sort des romans, il en est peu qui surnagent *•

* Il y a : An account of the life and writings of the la te sir John Hill, M. D. Edimbourg, 1779.

* Oo trouve dans le Bibliographer's Manual, de Lowndes, une liste détaillée de divers ouvrages de J. Hill. Mais cette liste ne contient guère que ses publications scientifiques, du moins dans l'édition que nous avons seule pu consulter, celle de 1834. Peut-être dans l'édition nouvelle de 185? aurions-nous trouvé d'autres renseignements, nous n'avons pu nous la procurer. Cependant, d'après une note de M. Gustave Brunet, que nous a communiquée M. Quérard, elle contiendrait un fait bien important, sur lequel nous aurions aimé à être éclairé. Il paraîtrait en effet que l'opinion qui attribue la Lu ci n a à Hill ne serait pas universelle et qu'il serait possible que le véritable auteur fût un autre écrivain, le Rév.

Ce qui » surnagé, de ces choses légères, plus en» eore chez nous qu'en Angleterre, c'est le pamphlet qui non» occupe spécialement. Il fut bientôt traduit, et Clément, dans ses Années littéraires, sous la date du 30 août 1750, l'analyse avec l'agrément qui! mettait a expliquer ces sortes d'où? rages a son correspondant On attribua cette traduction a lloét, un écrivain fécond mais inconnu, mort à Versailles, an commencement dn siècle (4800), à 86 ans et qui, ayant commencé par un Gode de Cythère, asses pauvre, a fini par une traduction des rêveries de Swedenborg, imprimée après sa mort. Mais ici se présenta une difficulté bibliographique que je vais essayerde discuter. Cette attribution a lloët ne* ceptée par Brunet, comme par Quérard, qui ont suivi tous deux l'ancienne France littéraire, est-elk fondée ? C'est ce qu'il nous fant examiner.

D'après les auteurs que nous venons de citer, cette

Richard Coventry. Pour discuter cette assertion nous avouons manquer de temps et surtout de savoir, flous ■eus bornons donc, jusqu'à plus ample informé» à es»» server la paternité du livret à J. Hill. Laissons quelque chose à faire à nos neveux : cela n'est pas un si mauvais principe.

— XH —

première traduction seule serait de Moët et une autre qui parut en 1786 serait de E.-G. Colombe dit de Sainte-Colombe qui aurait remanié la première et y aurait ajouté diverses chosesXependant, si on lit avec quelque attention l'Avertissement de cette nouvelle édition, avertissement qui porte ce titre : le Mari confiant, et qu'on trouvera plus loin, on verra que l'éditeur de 1786 se donne comme ayant été déjàcelui de 1750. Est-ce là une de ces supercheries que démasque avec tant de savoir et souvent de courage notre maître à tous en bibliographie, M. Que» rard? Je ne le pense pas. Je suis, au contraire, très-disposé à croire que cette revendication par de Sainte-Colombe d'une publication, antérieure du livre qu'il réimprimait est fondée et ce qui jette quelque jour pour moi sur cette affaire, c'est que dès 1750, il y avait eu deux traductions françaises de l'ouvrage de Hill et que si Moët a été l'un de ces traducteurs, de Sainte-Colombe a très-bien pu être l'autre.

La Bibliothèque impériale possède, réunies dans le même volume ces deux traductions de 1750. Elfes sont accompagnées d'une Notice assez étendue et qui parait mériter toute confiance. Cette Notice, quoique

il m'ait été impossible d'en connaître avec certitude l'auteur, pourrait bien être l'ouvrage même de de Sainte- Colombe. C'est, dans tous les cas, l'œuvre d'un homme qui a su très au long l'histoire des vicissitudes de l'ouvrage et qui a dû en connaître l'éditeur. Il rejette bien loin l'opinion qui donne a Moët une part dans ce travail. 11 n'indique pas, il est vrai, quel aurait été l'auteur de la première traduction parue à Londres dans les derniers mois de 1749 sous la date de 1750, chez J. Wilcox, mais il n'a pas la prétention de tout savoir, il ne sait bien que ce qui regarde de Sainte-Colombe et il affirme que c'est par suite de l'insuffisance et du mauvais langage de la première traduction, que cet homme de lettres aurait entrepris la sienne, devenue le type de celle qu'il a donnée en 1786, corrigée et augmentée.

Dès lors, donc, si l'on ne veut pas écarter tout-à-fait Moët du débat, il faut le réduire a cette première version (1749-50, in-12, 48 pages) mais il faut laisser l'autre (MDCCL, in-8% X et 57 p, avec ce nouveau soustitre : L.UCIRE AFFRANCHIE DIS LOIS BU CONCOURS) 1 à

1 Nous avons vu une troisième édition sous la môme

de Sainte -Colombe qui débutait alors, à vingt-cinq ans, dans nne carrière qu'il a peu illustrée, mais dans laquelle il a semé, qnoique avec parcimonie, d'autres ouvrages qui ne s'éloignent pas trop, pour le genre et pour les dimensions, de celui par lequel il s'essayait.

Cette édition de 4750 (je suis la Notice manuscrite dont j'ai parlé) parut avec une permission tacite- à Paris avec la fausse indication: Londres. L'édition s'épuisa et malgré trois ou quatre contrefaçons tant en Suisse qu'en Hollande *, les exemplaires atteignirent un assez haut prix dans les ventes, on les vit monter jusqu'à 45 fr.*. De Sainte-Colombe se résolut à en donner une nouvelle édition. Il revit son travail et le présenta à la censure afin d'en obtenir, selon l'usage , nne nouvelle permission. C'était dans les premiers mois de 1786. « L'ancien titre qu'on avait conservé déplut au garde des sceaux qui refusa constamment

date, x et 72 pages. Elles ont toutes deux» pour caractère distinctif, une épigraphe tirée de Milton, au verso du titre.

1 On a de ploa des traduction* en allemand et en italien.

* Encore aujourd'hui ce prix reparait pour certains exemplaires bien conservés et à grandes marges.

son attache, malgré l'approbation d'un censeur homme d'âge et sévère sur l'article des mœurs. » De Saint©* Colombe changea dès-lors ce titre compromettant en celui-ci : La femme gommb oit m'en cousait point. Le garde des sceaux raya de nouveau l'ouvrage de la liste des permis. Un nouveau censeur plus rigoriste mais aussi honnête que le premier accueillit l'ouvrage et lui donna l'approbation la plus formelle. Cependant le garde des sceaux persistait sans alléguer aucun motif « mais, à la fin, sur les instances de personnes auxquelles il ne pouvait raisonnablement se refuser, il consentit, le 30 août, à donner une permission verbale, non registrable aux chambres syndicales, en sorte, dît notre Nota, que cette minutie ne peut être annoncée dans aucun papier public, ce qui nuira nécessairement à sa circulation, »

L'ouvrage parut le 2 septembre 1786 avec tout son luxe de titres, car, en outre des précédents, il avait encore celui-ci : de la primauté de la femme fur l'homme, et ce dernier : autant mu emporte le teht. Mercier de Compiègnel'a réimprimé en 4799» Il en a reparu des exemplaires en 180$ et en 1810, avec un frontispice gravé. Ces exemplaires sort très*

probablement d'anciens volumes rajeunis par un, litre nouveau.

Voila à peu près l'historique de ce petit volume dans le dernier siècle. Il est depuis redevenu peu commun, et il nous a paru mériter d'ouvrir la série de ces sm- 6ULABITÉ3 PHYSIOLOGIQUES que nous commençons et qui n'auront pas, nous l'espérons du moins» d'aussi longs démêlés que lui avec le garde des sceaux.

Si, maintenant, nous ouvrons le livre et étudions l'idée qu'il défend, nous serons surpris de voir qu'il peut encore aujourd'hui avoir une valeur satirique autre que celle qui résulte des plaisanteries adressées a la Société royale de Londres, à "Wollaston, à Warburton, etc. 11 y a, en effet, de nos jours une secte scientifique très-nombreuse, qui professe sérieusement les doctrines de Johnson à l'égard de la dissémination dans l'air des animalcules reproducteurs de diverses espèces. Il faut, pour ne pas être taxé de trop d'exagération, dire que ces savants réduisent à un petit nombre les espèces qui ont le don d'éternité à l'état sec, et qu'ils arrêtent ce royaume d'êtres vagabonds, attendant une occasion favorable pour éclore,

aux seuls infusoires, plantes et animaux, dont ils ne peuvent parvenir a comprendre la genèse. Certes, c'est un moyen facile d'expliquer cette genèse et qui ne compromet personne* On ne se brouille pas, dès lors, avec son curé, et on calme toutes les ardeurs de la recherche avec ce mot : Tout a été créé au début. Ce mot création me rappelle qu'un jour où M. Flou* rens, le père, le prononçait devant Cuvier, le grand savant l'arrêta en lui disant : « Jeune homme, tous tous servez la d'un mot bien peu scientifique. » M. Flourens, qui tire d'expériences très-matérialistes des conclusions très-spiritualistes, ne se rappelle probablement ce mot-là que rarement. Il a tort Quant à ceux qui, comme lui, répondent qu'il ne naît pas un être sans parents de son espèce, et qui sont forcés, pour soutenir cette thèse, de peupler, bien mieux, de saturer l'air de germes voyageurs, ils deviennent les justiciables de ce petit ouvrage.

Il ne fait, en effet, que pousser à l'extrême les conséquences de leur raisonnement, et c'est le vrai moyen de juger de la valeur d'un raisonnement que de ne pas laisser dans l'ombre et le vague ses derniers résultats. En quoi serait-il singulier de trouver dans

l'air des embryons humains si Ton y trouve des embryons de kolpodes et de vorticelles? Les nos ne sont guère plus compliqués que les autres, et, s'ils sont plus délicats, c'est tout simplement affaire de circonstances et de milieux à rencontrer» le ne veux pas dire ici» à l'avance, ce que diront plus loin et Johnson et de Sainte-Colombe, mais j'appuie fortement avec eux sur ce point que, pour des gens assurés que des molécules organiques, ou pi utôt des animalcules, peuvent vivre étant morts, ou conserver après une mort réelle, mais qualifiée d'apparente pour les besoins de la cause, la faculté derevenirà la vie, l'impossibilité de coati ouation de vie ou de résurrection n'existe pas plus pour les uns que pour les autres de ces germes, et l'homme n'a pas le droit de se croire exempt de la singulière et inaccoutumée génération qui va être étudiée.

Un savant, très-savant, me dira sans doute que je déplace la question. Je ne le nie pas. JSt justement, ce que je reproche aux savants officiels qui se sont occupés de cette grosse affaire dé la génération spontanée, qui vient, malgré moi, prendre sa place dans cette notice, c'est de n'avoir pas su, quand il le fallait, déplacer la question. C'est d'avoir voulu, malgré Minerve,

ne pas sortir de leurs spéculations métaphysiques. Jurer par la Bible eo cette occurrence vaut ce que vaut maintenant dans la plupart des cas le serment par Anslote. La docte cabale de l'un et de l'autre camp est trop sujette a ne pas voir les choses telles qu'elles sont et souvent à ne pas les voir. Gela serait déjà mal; ce qui est pis, et ce qui est, c'est, lorsqu'on voit, de cacher ce qu'on voit, sous le prétexte que les profanes en tireraient des conclusions hasardées et en désaccord avec les sains principes de morale et de religion publiques* Et cependant ce qui est, est. Les boisseaux ne font pas que la lumière ne soit pas, et ils ne sont jamais si hermétiquement dos qu'elle ne filtre à travers les joints, et qu'on ne la soupçonne là où elle est cachée* C'est ce filet d'une lumière éclatante, cachée jusqu'ici sous tous les boisseaux dont pouvait disposer la religion et qu'emploie maintenant la science officielle, que nous fait entrevoir la question des générations spontanées» Elle devrait être, dans l'état actuel des sciences, résolue à priori; elle n'est douteuse que pour ceux qui sont plus catholiques que saint Augustin ou saint Thomas, et aussi spiritualistes que ce drôle despiritualiste qui a nom Voltaire*

A priori, en effet, et sans mêler k cette causerie, un peu à bâtons rompus, soit des plaisanteries qu'on ne manquerait pas de trouver de mauvais goût, soit des choses graves et des noms honorables qu'on aurait, je le sais, la pudeur de trouver en mauvaise compagnie ici, n'est-il pas de toute évidence que le système des panspermistes doit, en fin de compte, aboutir k celui de l'emboîtement des germes, et k l'affirmation qu'k un jour donné, tous ceux nés ou k naître sont sortis de l'action d'une volonté agissant sur le néant* On ne niera pas que ceux-lk au moins soient nés sans parents. Mais la difficulté reparaît dès la génération suivante. D'où viennent ces seconds germes ? Les pre roiers existent, comment ont-ils produit les seconds? Je sais bien qu'on invoquera ici une certaine faculté reproductive dans le genre de la vertu dormitive de l'opium. Ce n'est pas répondre. Ou ces seconds germes existaient dans les premiers, ou ils peuvent se former de matériaux différents. Qu'il faille comme laboratoire k ces matériaux, pour prendre une certaine forme, un être de même forme, c'est certainement la condition la plus favorable. S'ensuit-il qu'elle soit la seule? Un être doué de vie travaillera

fins probablement suivant son propre modèle que suivant tout autre, mais il n'en est pas moins vrai que s'il n'a pas en lui, tont fait, ce germe qu'il va mettre nu jour, il le fera avec ce qu'il aura sous la main, si l'on peut ainsi parler, avec la matière plastique que cette force multiple qui est la vie, modifie suivant «es exigences les plus variées. Est-il donc obligatoire de penser que cette force existe seulement dans la matière vivante? Ne. peut-elle exister dans la matière ayant eu vie? Et est-ce autre chose que ce que disent les hétérogénistes? Est-il même interdit de croire que toute la matière peut, a un moment donné, devenir sujette de la vie? Et est-ce autre chose que ce que combattent les panspermistes ?

11 me resterait , si je voulais discuter un peu plus complètement ce point de doctrine, à amasser quelques raisons pour démontrer l'impuissance et la nonvaleur de la théorie de l'emboîtement des germes. Tl me semble qu'elle a subi depuis longtemps le sort qu'elle méritait. Personne ne la défend plus. Malpighi, Swammerdam, Bonnet, Haller, Spallanzani, étaient, certes, de bons observateurs, mais cela ne suffit pas. Ils ont fait de curieuses expériences,

cela ne suffit pas encore. Ils appartenaient à cette race de savants, dont je parlais tout a l'heure, qui voient Moïse au commencement de toutes les sciences et qui, s'en tenant à la lettre, laissent fuir l'esprit. Et cependant, de combien peu Terreur s'éloigne de la vérité 1 Combien peu loin il y a de cette croyance en des germes de plus en plus petits, contenus les uns dans les autres à celle-ci : la molécule, l'atome de matière est un germe; toute partie infiniment divisée de la matière est propre à entrer dans le circulus vital sous une forme infiniment variable. 11 n'y a pas création : il n'y a que métamorphoses!

Mais je ne puis ni ne veux m'appesantir plus longtemps sur ce sujet qui a des défenseurs bien mieux armés que moi. Je laisse à M. Pouchet et à ses collaborateurs le grand rôle d'expérimentateurs et de démonstrateurs, et je me borne à cette simple escarmouche,, d'autant plus qu'il est temps de dire quelques mots de Bufion qu'on a considéré, jusqu'ici, comme ayant été surtout le point de mire des traits lancés par l'auteur de la Lccina.

Nous croyons que Buffon a été un peu légèrement

mis en cause. 11 l'a été surtout dans les éditions fran-

çaises, et c'est l'œuvre de de Sainte-Colombe. Mais ce n'est pas parce qu'il a pu avoir, sur les germes, les idées que ridiculise Johnson ; c'est parce qu'il a cru, comme bien des savants le croyaient à son époque, que la fécondation avait besoin pour se produire du mélange des deux semences de l'homme et de la femme. On sait maintenant que la femme n'apporte point à la génération un concours aussi actif, et qu'elle se borne à livrer a l'excitation de l'animalcule spermatique un ovule qui se forme spontanément chez elle. Mais au temps de Buffon, les idées de Yenette étaient encore prédominantes, c'est-à-dire, en grande partie, les idées d'Aristote. 11 en résultait qu'on croyait à la possibilité pour la femme, non pas de produire seule un être complet, mais de produire dans certains cas un être quelconque, une masse de chair, un môle. C'est là a peu près tout ce qui, dans Buffon, a pu prêter le flanc à la critique, et il nous parait qu'elle s'est assez égayée à ce sujet, sans que nous soyons obligé de continuer la plaisanterie.

Laissons donc Buffon, laissons Maupertuis, qui au-

rait pu preudre aussi sa part de la critique, et voyons s'il n'y a pas encore quelques autres justiciables de Johnson soit parmi nos ancêtres, soit parmi nos contemporains? Hélas! oui, il y en a encore d'autres. Ceux-là, il faudrait peut-être, pour ajouter encore au plaisant de cet ouvrage, citer leurs opinions comme pièces justificatives. Nous avons longtemps hésité et nous ne le ferons pas. Nous nous bornerons à signaler aux amis du fou-rire leurs œuvres, dites sérieuses, tout en leur faisant bien observer qu'elles ne contiennent rien de nouveau , et que si le soleil voit un jour sur notre terre quelque chose de vraiment nouveau, ce sera le règne absolu du bon sens.

Rien ne se perd des anciennes idées, bonnes ou mauvaises, saines ou malades^toutes durent, et c'est à croire à une éternelle stagnation de l'humanité. Les sorcières de Thessalie n'ont pas abdiqué, elles ont seulement changé de nom. Apollonius de Tyane continue ses prophéties et ses miracles, et ceux qui ont l'habitude de croire aux miracles croient à ceux d'Apollonius. Tout un peuple se presse a ces conciliabules où Ton abdique tout droit d'enquête et où,

pour être admis a juger, il faut croire, c'est- a-dire avoir jugé d'avance. Sur ce peuple soumis règne un sénat d'hommes en bonnet pointu et en robe a flammes rouges, qui ont tout droit de prendre ici leur place :

Ce sont les magiciens!

Réfugiés sur les hauteurs , ils y font descendre , quand ils le veulent, les bons et les mauvais esprits. Non-seulement ils appellent les morts, mais il est certain qu'ils peuvent, a leur commandement, faire naître des vivants. Spirites, magnétiseurs, voilà les noms sous lesquels ils se déguisent. Ce sont d'aussi grands magiciens que l'enchanteur Merlin, fils d'une vierge, et d'aussi abominables hérésiarques que Luther, fils du diable. Us ont le diable à leur service, et rien n'est si facile au diable que de transporter dans le sein de la femme coupable qu'il a su séduire le germe qu'il a dérobé ici ou là. Nous sommes sous la domination de cette race impie de médiums qui ne sont que les instruments de Satan, et l'heure est proche où, grâce à leurs œuvres de ténèbres, une race nouvelle apparaîtra sur la terre.

Cette race ce sera celle née des accouplements im mondes des femmes insensées qui auront commerce avec les incubes *. L'incube, parait -il, n'a jamais été aussi fréquent que de nos jours, quoiqu'il ait toujours été très- fréquent. L'incube et le vampire, ces deux frères, sont les deux plus grands ennemis de notre humanité, et ils préparent tout doucement les voies à l'avènement de l'Antéchrist.

Voilà ce qu'il faut croire, et il faut le croire nonseulement parce que Sprenger, parce que Del Rio, parce que Bodin, parce que De Lancre l'ont écrit, mais

4 L'incube ou éphialte est le démon se présentant sous forme mâle, le succube ou hyphialte est le démon sous forme femelle. La médecine range aujourd'hui les visions de ces deux genres sous le titre catégorique de cauchemar. Cela ne fait pas l'affaire des gens pleins de foi. Il n'est malheureusement plus l'heure de discuter leurs assertions avec le sérieux qu'ils désireraient, mais comme leurs idées sont vieilles, ils ont trouvé en leur temps bien des réfutateurs aussi pleins de gravité qu'eux-mêmes. Parmi ces bons livres des siècles passés, destinés à servir d'antidote aux rôves mystiques de tous les siècles, nous signalerons seulement celui de Balthasar Bekker : le Monde enchanté, entre beaucoup d'autres.

•surtout parce qu'il faut croire au diable. C'est le mot de passe, le schibboleth. Vous croyez au diable, il faut être conséquent : croyez aux incubes, croyez aux succubes, croyez aux vampires, croyez aux sorciers, aux loups-garous, aux lutins, aux farfadets, aux sorts, au nouement de l'aiguillette, etc., etc. Votre raison vous l'ordonne, puisque c'est votre foi qui l'éclairé et doit la conduire.

Mais quel avenir nous prépare une pareille ingérence de Satan dans nos affaires! Il ne faut pas, pour nous rassurer, regarder ce qu'a produit cette ingé* rence dans le passé. Gela n'a rien été, un essai du Malin seulement. Maintenant, il va d'un pied assuré, et c'est l'avenir surtout qu'il faut craindre !

Pleurez sur cet avenir, grandes et bonnes âmes des défenseurs des saints canons, descendants et chevaliers des exorcistes, ennemis farouches des sorciers, ô de Mir ville, ô Bizouard, ô Goguenot des Mousseaux, F avant-garde et aussi l'arrière-garde ! Continuez à condenser en des livres bien gros et bien appuyés d'autorités, les belles choses que nou s ont transmis les siècles, avant et depuis la confession, sur ces sujets scabreux. Quant à moi, je ne regrette

— zxvin —

qu'une chose : c'est de ne pouvoir, à peine de grossir démesurément cet opuscule, ajouter toutes vos preuves, à celles déjà ramassées par Johnson pour faire de cette bagatelle une œuvre d'érudition, comme elle est déjà une œuvre d'espriu Cette union ferait de cette édition nouvelle le plus beau livre qu'ait jamais lu le monde étonné.

Mais ce serait vous dérober une part de votre gloire, et je veux vous la laisser tout entière* Combattez Satan, combattez-le ferme l Consolez ces pauvres femmes qui se rappellent en des rêves erotiques les erreurs de leur jeunesse, et viennent se plaindre a leur directeur des obsessions du malin esprit I Détrompez ces pauvres mari* qui ne veulent pas croire aux incubes, parce qu'ils n'ont jamais pu obtenir de faveurs des succubes ! Épaississes ces nuages déjà si épais qui s'interposent entre l'esprit de l'homme et la vérité, et quand vous aurez réussi à\ réunir autour de votre bannière une armée bien compacte, regardez-la avec amour, électrisez-la par de beaux mandements, et conduisez-la aux Petites-Mai* sons. C'est un siège qu'elle sera apte à faire, et où elle pourra conquérir ses quartiers d'hiver et se reposer sur ses lauriers,

Je crois qu'il est temps de finir sur ce sujet, et de laisser la place à ceux que j'ai seulement charge d'introduire. Je ne dirai plus qu'un mot, au sujet de l'opuscule qui suit celui de Johnson dans la plupart des éditions et que nous avons reproduit dans celle-ci pour nous conformer a l'usage? Cet opuscule parut presque immédiatement après la Lugina sous la même forme de lettre. Il fut traduit aussi immédiatement. L'auteur de l'ouvrage original ne parait pas avoir été connu. Le nom de Richard Roë est une énigme que nous ne pouvons, non plus que bien d'autres, deviner. Cependant, si nous en croyons la Note que nous avons citée a propos, du premier de ces deux ouvrages, il y aurait au moins une rectification à faire, quant au nom du traducteur. Les dictionnaires font hommage de cette traduction à De Combes. Or, De Combes ne s'en est pas vanté et, de plus, il n'a jamais donné de preuves d'une tournure d'esprit a ce point satirique. Ce qui a pu porter les idées sur lui, c'est qu'il a traduit quelques ouvrages anglais; mais il y a loin d'une Vie de Socrate au Concubitus sine Lucina. Or, c'est là le fond du bagage de De Combes, avec des Vies d'Épicure, de Platon et de Pythagore,

et surtout, ce qui a été la grande préoccupation de toute sa vie, des ouvrages de jardinage qui ont eu d'assez nombreuses éditions. Son Ecole du j a rd i n potager s'est réimprimée, pour la sixième fois, en 1822. Elle est précédée d'une Notice biographique sur l'auteur. 11 y a d'autres détails sur lui émanant de luimême dans un Traité delà culture des pêchers, qui a été édité trois fois. Il n'y est pas davantage question de l'ouvrage qu'on lui attribue. Tout cela nous pousse à croire, comme nous le disions, que ce n'est pas lui le traducteur de Richard Roë, et que ce traducteur est, très-probablement, ainsi que nous l'enseigue notre Note, M. de Querlon.

Ce n'est pas de celui-là qu'on pourra dire qu'il était incapable de faire une pareille plaisanterie ! Si elle est dans la gamme de quelqu'un des contemporains, c'est assurément dans celle de Meusuier de Querlon, qui lui a donné depuis bien des pendants !

Si nous osions, nous irions même plus loin, et nous dirions qu'il est bien possible que de Querlon ait été plus qu'un simple traducteur. Dans tous les cas, il y a dans sa traduction une vie et un mouvement qui sentent l'originalité, et une tournure cavalière toute française*

11 n'est pas empêtré comme Test trop souvent de Sainte-Colombe dans les filets qui l'attachent a son modèle, et sans baguenauder en chemin, il va droit à son but.

Mais il serait long, difficile et, pour beaucoup de lecteurs, oiseux de discuter ces questions d'attribution, nous nous contenterons donc de donner l'ouvrage, en disant simplement que c'est une critique des recherches de M. de Réaumur sur l'éclosion des œufs au moyen de fours, à l'instar des anciens Égyptiens, et que, par conséquent, c'est une satire peu méritée, puisque les fours ont fait leurs preuves.

Mais c'est pour celui-là surtout de ces deux ouvrages, que nous prions le lecteur d'écarter toute idée préconçue, et de se bien rappeler qu'il a affaire à un simple badinage.

Page 1