‹ Luçon et Mindanao. Extraits d'un journal de voyage dans l'Extrême OrientChapitre 2 sur 10 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

rapportées de quelques mois de séjour dans l'archipel feront le sujet de ce récit, dans lequel il ne faut chercher autre chose que l'assemblage de notes prises à la hâte, au milieu d'autres occupations qui laissaient rarement dans la journée quelques instants de loisir.

Au moment où l'Espagne voit son empire colonial des Antilles menacé par une redoutable insurrection, il n'est peutêtre pas sans intérêt de jeter un coup d'oeil sur ses belles possessions asiatiques, qui renferment tant d'éléments de richesse et de prospérité*

L'archipel des Philippines. — Administration. — Populations. — Manille et ses faubourgs. — L'armée aux Philippines. — Mouvement commercial. — Budget de la colonie.

Les paquebots des Messageries impériales et de la Compagnie Péninsulaire- Orientale passent à côté des îles Philippines sans y toucher. Des bâtiments à vapeur espagnols de la marine de l'État vont cher-

cher à Hong-Kong la correspondance et les rares passagers pour l'archipel. Ces bâtimenls sans cargo sont secoués comme des bouteilles vides par les lames courtes et irrégulières de la mer de Chine. Aussi, quand on les voit vieux et fatigués, quand le mécanicien vous apprend que la machine en est à sa dernière traversée et ne pourra plus servir sans être réparée à fond, on est bien aise, au bout de trois jours, d'apercevoir la côte de Luçon.

Après la Punta Capones l , que Ton reconnaît d'abord , on côtoie les montagnes boisées qui se terminent au cap

1. Tous les noms propres sont écrits avec l'orthographe espagnole.

LUÇON ET MIJSDANAO 7

Mariveles ; puis, passant entre ce cap et la petite île du Corregidor, on se trouve dans un véritable golfe qui a près de 150 kilomètres de pourtour. C'est la fameuse baie de Manille. Trop vaste, pour qu'on puisse jouir d'une vue d'ensemble, elle ne répond pas à la renommée de beauté imposante qu'on lui a faite. On n'aperçoit que les points les plus élevés de ses rivages comme autant d'îles à l'horizon ; et les trois heures que nous mettons à la traverser, avant de mouiller devant Manille, sont trois heures de désappointement.

Il fait nuit close lorsque nous nous dirigeons vers la terre dans un de ces lourds canots que les Espagnols appel-

lent falùas ; nous remontons lentement le fleuve Pâsig, qui sépare Manille de ses faubourgs. Les mille fanaux des grosses barques qui se pressent le long de ses quais, les innombrables lumières des boutiques chinoises de Binondo, les chants des Indiens qui résonnent dans le calme d'une belle nuit tropicale, ont quelque chose de féerique; l'attrait de la nouveauté, le charme de l'inconnu rendent l'impression plus vive encore.

Mais différons un moment les descriptions particulières, jusqu'à ce que nous ayons d'abord jeté rapidement les yeux sur l'ensemble de l'archipel. Comprises entre le 5* et le 19* degré de latitude

nord, le 1 15* et le 125 e de longitude est, les Philippines présentent une superficie plus grande que celle de la Grande-Bretagne et égale environ à la moitié de celle de la France. Elles peuvent se diviser en trois groupes principaux : au nord, la grande îledeLuçon, qui renferme Manille, capitale de la colonie; au sud, File un peu moins grande de Mindanao; entre les deux, les îles Bisayas, dont les plus importantes sont, en commençant par l'ouest, Panay, l'île des Noirs (isla de Negros), Cebû, Leyte et Sâmar. Les Espagnols comprennent encore dans leurs possessions la longue île de Palâuan ou Paragua,

située fort à l'ouest des Bisayas, et, au

sud de Mindanao, la chaîne des îles Jolô ou Soulou, dont le souverain indigène reçoit une subvention de l'Espagne.

La colonie est régie par un général de division dé Tannée espagnole. Comme d'ordinaire, son grade et la faveur d'un parti ont surtout contribué à l'élever à ce poste, il suffit pour l'en faire descendre d'un changement de ministère en Espagne. Ses innombrables titres commencent par celui de gouverneur et capitaine général des îles Philippines. Il est le chef de l'armée et de toutes les branches du gouvernement; mais son pouvoir, déjà tempéré par un conseil dit d'administration, où siègent, avec l'amiral coffiman-

dant la station, les principales autorités civiles, ecclésiastiques et judiciaires, est, de plus, fort entravé par la nécessité de recourir à Madrid pour toute décision de quelque importance. *L'archipel est divisé en provinces gouvernées par des fonctionnaires civils ou militaires : les premiers réunissent aux fonctions administratives des pouvoirs judiciaires ; les seconds ont auprès d'eux des hommes spéciaux pour rendre la justice. Ces tribunaux de première instance relèvent directement du tribunal suprême ou audiencia siégeant à Manille, et dont le président est appelé régente.

Bien des peuplades diverses se partagent le sol des Philippines. La race tagale dans

les provinces voisines de Manille, les Bisayas dans les îles de ce nom, sont des races chrétiennes et civilisées. Le centre de Luçon est encore peuplé de tribus barbares, telles que les Tinguianes, les Igorrotes, les Ifugaos ; dans Mindanao habite une race professant l'islamisme, et qui a fait de tout temps à l'Espagne une guerre acharnée. Tous ces peuples, chrétiens ou musulmans, sauvages ou civilisés, appartiennent à la race malaise ; mais, chez ceux qui professent le christianisme, la civilisation et les mélanges de sang ont adouci la dureté du type malais. Sur un total de 4,673,000 habitants, qui est la population indiquée par les recensements, on

compte environ 88,000 infidèles soumis (iîifielesreducidos), Chinois et Européens, et 4,585,000 Indiens et métis de religion chrétienne. Le nombre (jes métis ne dépasse pas 115,000. On suppose que la population encore insoumise doit s'élever à 800,000 âmes environ, ce qui porterait à 5,400,000 la-population totale de l'archipel. La race malaise semble avoir été la race conquérante ; dans la plupart des îles, on rencontre, réfugiées dans les mon* tagnes, quelques tribus sauvages à la peau noire et aux cheveux crépus, que les Espagnols moment Negritos, et qui doivent être la race primitive, vaincue , refoulée, presque anéantie par l'invasion malaise.

Manille a une population d'environ 99,000 âmes. Cette ville se divise en deux parties, dont la physionomie est entièrement distincte. Sur la rive gauche du Pâsig est bâtie Manille proprement dite ou la ville de guerre, entourée d'une enceinte de fortifications ; sur la riye droite s'élèvent les faubourgs : Tondo, Binondo, Quiapo, Santa-Cruz, San-Miguel, Meisig, qui occupent une étendue beaucoup plus considérable que la ville et qui sont, Binondo surtout, le centre des affaires commerciales; tout y est vie et mouvement.

Dans les rues de la Escolta et del Rosario, les plus larges de Binondo, circule une foule compacte de piétons et de voitures :

calèches légères attelées de deux petits chevaux indigènes qu'un cocher lagal, coiffé du salacot *, conduit à fond de train ; lourds chariots chargés d'abacâ * ou de sucre, dont le conducteur sommeille, bercé par le pas cadencé du buffle qui les traîne ; coolies chinois pliant sous le poids de leur balance à deux paniers, et auxquels le cocher indien, quand il ne renverse pas leur charge, lance au moins un coup de fouet en passant. Sur les trottoirs, l'Européen, avec son costume de toile blanche et son large chapeau de paille, coudoie le commerçant chinois pressé par

{. Chapeau hémisphérique en paille ou en corne. 2. Chanvre de Manille.

l'appât du gain, l'Indien et le métis étalant avec orgueil les couleurs voyantes d'une chemise de jûsi ou de sinamay 1 , et l'Indienne à la démarche gracieusement nonchalante. Qui n'a vu dépeinte quelque part cette piquante figure : ces traits que relève un teint bronzé et qui, bien que empreints du type de la race malaise, ont leur singularité et leur charme, cette taille bien prise, ces flots de cheveux d'ébène qui traîneraient souvent jusqu'à terre sans le grand peigne qui les retient? Que de fois n'a-t-on pas décrit le costume des femmes tagales : fichu de fil d'ananas qui t flotte autour d'un cou élégant, camisole

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