Tissus végétaux faits dans le pays
presque transparente qui ne descend pas jusqu'à la ceinture, longue pièce d'étoffe qu'elles nomment tapis, serrée autour de la taille et qui presse le haut de la jupe, petites chinelas * enfin, qui laissent voir presque en entier leurs pieds nus?
Il faut toute l'animation de cette foule bigarrée pour faire oublier la laideur et la vétusté des maisons. Elles se ressemblent toutes : la partie inférieure seule est en pierre ; elles n'ont qu'un étage, et sont surmontées d'un énorme toit en tuiles, qui se prolonge sans interruption d'un bout de la rue à l'autre. Une galerie
1. Pantoufles qui ne couvrent que le bout des doigts de pied.
qui surplombe fait le tour des appartements du côté de la rue; séparée des chambres par une cloison percée de portes, elle est fermée à l'extérieur par des châssis à coulisse encadrant mille petits carreaux ou lames de coquilles, qui laissent passer une lueur de jour, mais qui interceptent la vue. On appelle en Espagne les fenêtres los cristales ; aux Philippines, on appelle ces châssis las couchas (de concha, coquille) ; et, quand les couchas sont fermées, rien de plus triste que l'obscurité des appartements et l'aspect abandonné que présente le dehors de la maison. Rien aussi de moins confortable que ces habitations : aucune
fraîcheur pendant la saison chaude, qui dure de mars à juin ; et, quand commence avec juillet la saison des pluies, on ne sait, pendant trois mpis, dans quelle partie de sa chambre se réfugier pour échapper aux gouttières.
Sur les petites rivières qui sillonnent les faubourgs glissent, rapides et silencieuses, poussées par des pagaies, les pirogues indiennes ou bancas faites d'un seul tronc d'arbre. Elles apportent de la campagne de l'eau, de l'herbe fraîche, des fruits et surtout des cargaisons de cette noix d'arek que le Tagal, comme tous les Malais, enveloppe, pour la mâcher, dans une feuille de bétel enduite de chaux. Le
buyo (c'est ainsi qu'ils nomment cette chique) leur est presque aussi nécessaire que la nourriture.
La principale de ces rivières, le rio de Binondo, est un véritable canal encaissé entre les maisons ; elle reçoit les eaux des ruisseaux ou esteros de Sibacon, de Tutûban et autres qui baignent les faubourgs indiens de Troze et de Meisig, situés derrière Binondo. Ces faubourgs sont de larges espaces couverts de cabanes en bambou et nipa \ qui sont la demeure des paysans tagals. Elles ne leur coûtent ni bien du temps ni bien de l'argent à construire : avec le bolo, grand couteau 1. Espèce de palmier.
dont il se sert très~adroitenient, l'Indien taille dans le bambou toutes les pièces de sa maison ; sur les «bords marécageux de YeslerO) il coupe les grandes palmes de la nipa^ semblables à celles du cocotier, et en façonne un toit. Les planchers de bambou crient et fléchissent sous les pieds, mais n'en sont pas moins solides. Pas un clou cependant dans toute cette structure; tout est uni et affermi par des ligatures en rotin ou en écorce de bambou. Une échelle de bambou, servant d'escalier, conduit à la porte ; car la maison est presque toujours élevée au-dessus du sol sur quatre solides poteaux.
Quelques sièges, un coffre qui contient
ce que l'Indien a de plus précieux, une natte de paille (pelate) qui lui sert de lit, quelques images de saints composent tout l'ameublement de sa frôle habitation. Mais dans une telle demeure gare aux ouragans! un typhon enlèvera la maison, et Yeslero débordé entraînera au Pâsig tout ce qu'elle renferme; gare surtout à l'incendie, quand il se déclare au milieu d'une agglomération de cases indiennes! Elles flambent comme des torches ; et le bambou, éclatant sous l'action du feu, propage lç fléau en tous sens; rien ne l'arrête* Aussi*, à son approche, voit-on l'Indien enlever de chez lui tout ce qu'il peut porter ; ce qui est trop pesant, il le jette à lWero,
où il le retrouvera le lendemain, et contemple d'un œil tranquille la ruine de sa demeure. J'ai vu par une belle nuit de ' juin brûler un millier de ces cases : sur un espace de près d'un kilomètre carré, tout fut détruit. Au-dessus de l'immense brasier, où pétillaient la nipa et le bambou, se dressait la somptueuse maison d'un riche métis que l'incendie dévorait à Pintérieur et qui semblait éclairée pour une fête. Au milieu de ce lugubre spectacle, pas de courses tumultueuses, pas de cris de désespoir, pas de désordre : chaque famille enlevait tranquillement ce qu'elle voulait sauver et s'en allait camper loin du feu*
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Quand on quitte les faubourgs pour traverser le Pâsig, et qu'on franchit l'enceinte de Manille proprement dite, on est frappé du contraste entre les deux parties de la ville. La ville de guerre renferme les casernes, les demeures des autorités, les couvents; on laisse sur l'autre rive des rues pleines de lumière, remplies de l'animation d'une capitale, et l'on pénètre dans une ville déserte. Les maisons, noircies par le temps, ont l'air délabré; les rues, tirées au cordeau et se coupant à angles droits, sont mal tenues, sombres, silencieuses. L'air circule mal dans tout cet espace enfermé de remparts.
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L'enceinte bastionnée qui entoure la ville est du dix-septième siècle. Deux de ses côtés, dont l'un touche à la plage et l'autre au Pasig, forment un angle aigu dans lequel est bâti le petit fort, appelé Fuerza de Santiago, qui a plus d'une fois joué un rôle dans l'histoire des Philippines. Les fortifications de Manille sont bien conservées; l'armement est en bon état, mais fort ancien. En se promenant sur les remparts, on peut voir tel affût qui date du siècle dernier, et dont le bois de molave à bravé les termites et les pluies tropicales, tandis que ses ferrures ont été plus d'une fois renouvelées ; tel canon de bronze dont les élégantes moulures feraient mieux dans un
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musée que derrière un parapet* Dans le siècle des canons rayés et des projectiles d'acier, de pareilles défenses sont insuffisantes. Manille, d'ailleurs, n'est pas protégée du côté de la mer; deux vaisseaux cuirassés auraient aussi facilement raison des faibles navires de son apostadero l que du vieil armement de ses murailles. Mais, une fois Manille occupée, resterait à faire la conquête de l'archipel; et l'expérience a prouvé que ce n'était pas chose aisée.
En 1762, une escadre anglaise se présentait inopinément devant Manille, et apprenait à la ville étonnée que l'Angle-
\ t Station navale
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terre était en guerre avec l'Espagne, la sommant en même temps de se rendre.
L'archevêque gouvernait alors par intérim. Il fait à la hâte quelques préparatifs de défense, appelle à son secours les Indiens des provinces; mais l'ennemi a seize bâtiments et de nombreuses troupes de débarquement: au bout de six jours, il faut songera capituler. L'archevêque, avant de livrer la ville, nomme lieutenant-gouverneur un simple juge, D. Simon de Anda.
Ce vieillard énergique s'embarque, disent les historiens, « dans un canot pendant la nuit, avec quelques rameurs, un domestique tagal , cinq mille piastres en numéraire et quarante feuilles de papier
timbré » . 11 traverse ainsi la baie de Manille et s'établit à Baeôlor, dans la province de la Pampanga. Il y organise la résistance et, pendant quinze mois, à force d'activité et de courage, secondé par la grande majorité des populations, il tient tête aux Anglais. Malgré les révoltes que l'ennemi cherche à fomenter parmi les Chinois et même les Indiens, malgré une somme de cinq mille piastres offerte à qui amènerait Ànda vivant, celui-ci arrête les progrès des envahisseurs et les tient enfermés dans Manille, jusqu'à ce que la paix de Paris délivre l'archipel de leur présence.
La tâche des conquérants serait aujour-
cThui plus difficile encore et le succès plus douteux. D'une part , un siècle écoulé a consolidé la domination espagnole; de l'autre, l'armée, qui était alors à peine formée, est organisée aujourd'hui d'une manière permanente ; elle est recrutée presque entièrement parmi les indigènes, à qui l'habitude du climat donne sur les Européens un avantage considérable.
L'armée des Philippines se compose de dix régiments d'infanterie indigène, dont sept sont distribués dans Luçon et les îles adjacentes, et trois dans Mindanao; en outre, de deux bataillons d'artillerie, dont
l'un est européen , l'autre indigène ,
et de deux compagnies de sapeurs du génie. Deux escadrons de cavalerie indigène pour l'escorte du capitaine général, et, pour sa garde, une compagnie de hallebardiers européens , dite garde du sceau royal , complètent l'effectif total, qui est de 9,000 à 10,000 hommes; presque tous les officiers et la plupart dès soug-officiers sont Européens. Pour que le soldat tagal marche avec assurance, il faut qu'un visage blanc lui montre le chemin. Le Tagal a du reste d'admirables qualités militaires, qui ont pu être appréciées par nos officiers lors de la première expédition de Cochinchine :
il a l'intrépidité que donne le mépris de la mort propre aux races asiatiques; il
est dur aux fatigues et aux souffrances ; il est d'une incomparable agilité, d'une sobriété à toute épreuve ; sa nourriture ordinaire est la morisqueta ou riz cuit à l'eau, qu'il assaisonne à sa manière ; le pain et la viande qu'on lui distribue lui sont choses étrangères et inutiles: il subsistera, s'il le faut, plusieurs jours, en mangeant quelques bananes et en mâchant son buyo. Le Tagal est généralement petit , mais robuste, musculeux, bien fait; coquet et soigneux de sa personne, il se tient toujours propre et sait se donner bonne tournure. Aussi, avec sa blouse, son pantalon de coton bleu et son chapeau à larges bords recouvert de toile
blanche, la troupe a-t-elle fort belle mine.
Les casernes ne sont pas moins bien . tenues que les soldats. Entrons en passant dans le quartier de l'artillerie indigène :
tout y est d'une propreté sans tache; les planchers sont polis à force d'être frottés.
Chaque homme a sa caisse en bois verni qui contient ses effets, et sur laquelle sont bouclés le petate et un petit oreiller qui, étendus à terre, forment son lit. Au fond de chaque chambre est dressé une sorte d'autel, orné et entretenu par les soldats et surmonté d'une image de sainte Barbe, patronne des artilleurs. L'Indien ne saurait vivre sans une image de saint auprès de lui.
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En faisant le tour des remparts, on voit, au delà de l'avant-fossé, se dérouler une longue allée bordée de grands arbres; c'est la Calzada, la promenade publique.
Là, par les belles soirées de la saison chaude, tout Manille, échappant à l'atmosphère étouffante des rues, vient se grouper autour de l'excellente musique de quelque régiment indigène, ou chercher un peu de fraîcheur dans le voisinage de la mer. Les calèches vont et viennent, les petits chevaux tagals luttent de vitesse ; chacun veut trouver dans la rapidité de la course une brise artificielle moins molle que la tiède brise du soir. Mais, si le rivage est animé, la rade ne l'est guère.
Hormis les barques amarrées au quai du Pâsig, on ne voit que fort peu de bâtiments mouillés devant Manille. Le commerce des Philippines est encore dans l'enfance; et il n'y a pas lieu de s'en étonner quand on voit combien d'entraves ont toujours arrêté son développement.
Jusqu'en 1785, un seul navire quittait Manille une fois par an, chargé des produits de l'archipel qu'il échangeait au Mexique pour des piastres. On l'appelait la nao de Acapuko. Ce ne fut qu'en 1789 que le port de Manille fut ouvert aux étrangers, et ce port resta jusqu'à ces dernières années le seul où ils fussent admis à faire le commerce. La difficulté
des transports d'une part, et, de l'autre, les restrictions sans nombre apportées au dépôt et à la vente des articles coloniaux, empêchèrent longtemps les produits des provinces d'affluer à la capitale. De fortes surtaxes de pavillon, d'ailleurs, étaient et sont encore imposées aux bâtiments étrangers. Il paraît probable que la métropole trouverait avantage à renoncer à ces mesures protectrices de son commerce et de son industrie, pour laisser sa colonie se développer plus librement* Il faut ranger aussi parmi les obstacles au progrès com* mercial des Philippines, les préventions jalouses contre l'établissement des étrangers dans le pays. Le mouvement total du port
de Manille esl aujourd'hui de 23,600,000 piastres (124,136,000 francs) *, dont 10,900,000 piastres (57,334,000 francs) d'exportations , et 12,700,000 piastres (66,802,000 francs) d'importations. Plus de la moitié des exportations est représentée par le sucre, Yabaed et le tabac ; le reste se partage entre un grand nombre d'articles différents : des bois de teinture et de construction, du café, du riz, des ' cuirs, de la nacre, de l'écaillé de tortue, de l'indigo, des nids d'hirondelle et un autre mets recherché des Chinois, le tripang, mollusque qui se pêche àMindanao.