‹ Luçon et Mindanao. Extraits d'un journal de voyage dans l'Extrême OrientChapitre 6 sur 10 · piculs, environ 27,500,000 kilogrammes · texte numérisé non relu

piculs, environ 27,500,000 kilogrammes

profonde, en suivant un chemin raboteux où notre voiture manque de verser plus d'une fois* Sur la plage du lac, dont le sable est couleur de cendre, nous trouvons tous les principales du village de Talisay, hommes et femmes. Celles-ci ont sorti leurs plus riches costumes, leurs grands peignes d'or, leurs pierreries; à leur tête est la capilana Ramona, veuve d'un capitan pasado. Elles nous ont amené une banca faite d'un tronc d'arbre colossal, et qui n'a pas moins de deux mètres et demi de large sur un de profondeur. Elles l'ont élégamment ornée et y ont déposé des planches et des coussins, pour que nous puissions nous y étendre, les deux padres

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et nous, et elles aussi; car elles demandent à nous accompagner au volcan. Nous voilà donc mollement couchés dans la banca au milieu de sept femmes indiennes qui, le cigare à la bouche, échangent avec les deux moines des plaisanteries en langue tagale. C'est un curieux tableau des mœurs du pays.

Le lac de Taal est environ égal au tiers de celui de Bay, mais il est beaucoup plus profond. Il a des eaux transparentes et un peu saumâtres. Au milieu se trouve une île peu élevée, dont la couleur de cendre contraste avec l'éclatante verdure des bords du lac ; c'est le volcan de Taal.

Il lance une prodigieuse colonne de fumée,

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d'où tombent des cendres en abondance, pareilles à la pluie qui descend comme par franges d'un nuage éloigné. Cette cendre est emportée par le vent à de grandes distances. A Tanâuan , où nous étions à dix-sept kilomètres du volcan, elle se déposait partout en une poussière impalpable.

Nous sommes obligés pour gagner notre point de débarquement, de traverser cette pluie de cendres; l'atmosphère empestée de soufre gêne la respiration, le soleil est voilé, et pendant quelques moments les rives du lac disparaissent entièrement.

Moins de trois quarts d'heure d'ascension sur une lave qui semble coulée d'hier, tant les moindres aspérités en sont intactes,

nous amènent aux bords du cratère dont la vue est réellement imposante. C'est un cirque qui a 2,500 mètres de diamètre et 800 à 1,000 de profondeur. Sur ses parois coupées à pic, on distingue les stratifications de lave accumulées par une série d'éruptions. Au fond, à côté d'un monticule en demi-cercle, s'est formé un lac d'une eau entièrement verte, et sur le monticule un autre lac plus petit. A côté de celui-ci se trouve le cratère actuel, d'où sortent par bouffées, comme d'une locomotive, une immense colonne de fumée noire et une autre plus petite de vapeur blanche. Il y a là trois cratères concentriques ; le plus grand est le lac lui-même,

témoin la nature volcanique de ses rives.

Le volcan a été terrible autrefois ; sa dernière éruption, en 1754, a détruit tous les villages voisins et couvert Manille de cendres. Aujourd'hui, il a ce&sé d'être redoutable et s'éteint peu à peu. Tous les ans néanmoins, à la fin de la saison chaude, il a un commencement d'éruption ; il lance une fumée épaisse chargée de cendres, rarement des flammes.

La violence du vent rendant assez difficile la traversée du lac, nous mettons près de six heures à atteindre l'embouchure du ruisseau qui lui sert d'écoulement. Ce ruisseau n'a guère que six ou sept kilomètres de ceurs, et se jette dans la mer tout près

de la ville de Taal, qui s'élève en gradins sur la côte du golfe de Balayan, en face de l'île de Mindoro.

Taal est une ville de 50,000 âmes, dont presque toutes les maisons sont de pauvres cases indiennes. Une église de proportions imposantes, trop grandiose pour le sol fréquemment ébranlé de Luçon, est en voie de construction au sommet de la ville; elle est la joie et Forgueil du vieux moine augustin, curé delà paroisse, qui nous reçoit chez lui. La principale industrie des habitants paraît être la fabrication des étoffes de coton et d'abaed. Le coton qu'on cultive aux environs est, dit-on, d'excellente qualité.

Taal et quelques autres villes de la province de Batangas ont cela de particulier, qu'on n'y trouve pas de Chinois. Les mélanges de sang avec les marchands chinois et japonais qui s'étaient fixés, il y a deux siècles, dans cette partie de Luçon, ont donné à la race indigène une activité, une aptitude au travail, bien supérieures à celles des autres Indiens, et ils luttent avec avantage contre les Chinois qui viennent s'établir chez eux.

Ces fils du Céleste Empire, fuyant leur pays encombré de population, vont chercher ailleurs, jusqu'aux rivages les plus éloignés, les moyens de vivre. Ils affluent surtout dans la Malaisie, placée, pour ainsi

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dire, à leurs portes, et où l'indolence des naturels laisse le champ libre à leur activité. Singapore, Java, les, Philippines en sont remplies; et là, hors de chez eux, loin de ces bouges infects où 1$ plus hideuse misère s'allie à la dernière dégradation morale et qu'on nomme des villes chinoises, on ne peut s'empêcher d'admirer cette race énergique et laborieuse. Je ne crois pas qu'il y en ait une au monde qui soit plus dure au travail. Je les ai souvent observés dans les grandes rues de Binondo qui sont peuplées de leurs boutiques : du thé, une soupe à leur façon, une pâte blanche qui ressemble à une eau de riz épaisse, sont leurs seuls aliments, et ils travaillent chez

eux jusqu'à une heure avancée de la nuit, longtemps après que leur porte est fermée.

Leurs boutiques sont toujours, propres et bien rangées, mais il est pénible de voir une douzaine de ces malheureux s'entasser par économie dans d'étroits réduits sans ventilation, où ils peuvent à peine se retourner.

Économes, laborieux, actifs, prompts à saisir les occasions, d'une finesse extrême sous le masque le plus niais, ils ont pour le négoce toutes les qualités qui manquent à l'Indien. Aussi le marchand indigène ne peut-il tenir à côté du marchand chinois, et presque tout le petit commerce est entre les mains de ces derniers.

Outre la classe marchande, la population chinoise comprend encore cette nombreuse classe ouvrière à laquelle on donne, dans tout l'Orient, le nom indoustani de coolies. Seuls ils se livrent, aux Philippines, à de rudes travaux corporels; seuls ils exercent les plus fatigants métiers par tout temps, à toute heure. La popula-^ tion chinoise de Manille est très-considérable * ; elle forme comme un petit État dans la ville. Ils ont leur théâtre, leurs fumoirs d'opium et une municipalité de* leur nation, organisée sur le modèle de celles des villages indiens et élue par

1 . Des négociants étrangers m'ont affirmé qu'elle s'élevait à 50,000 âmes ; le budget et autres données officielles ne la portent qu'à 44,000.

eux, à la condition que tous les élus seront chrétiens. Cette condition toutefois est illusoire : le Chinois professera le christianisme si son intérêt l'exige, et le reniera quand il le trouvera commode. 11 épousera une femme du pays en arrivant, et ne se fera aucun scrupule de la quitter quand il aura amassé assez de fortune pour retourner en Chine.

Dès les premiers temps de la conquête espagnole, les Chinois ont joué un rôle dans l'histoire des Philippines. En 1572, Miguel Lopez de Legaspi s'établissait à Manille, et, dès 1574, le pirate Li-ma-Hong venait avec cent jonques donner à la nouvelle conquête de l'Espagne un assaut

infructueux. Depuis cette époque, les Chinois n'ont cessé de venir en grand nombre se fixer aux Philippines. Deux fois au dix-septième siècle* ceux de Manille se soulevèrent et essayèrent de s'emparer de la ville; et deux fois il en fut fait un grand massacre. Les historiens espagnols ne disent pas quel fut le motif de ces soulèvements. Il est peut-être permis de supposer que les vexations de l'autorité n'y étaient pas étrangères; car, aujourd'hui encore, les Chinois sont peu généreusement traités. Tout Chinois n'entre dans l'archipel et n'en sort qu'en vertu d'une permission spéciale ; il est dès son entrée enregistré sous un numéro et tenu de

payer un impôt qui varie suivant qu'il se consacre au commerce ou à l'agriculture, et qui pour le commerçant équivaut à près de six fois le tribulo de l'Indien. En outre, pour établir boutique, il est obligé d'acheter une patente dont le prix maximum est de cent piastres. Heureux s'il n'a pas à subir d'autres extorsions, et s'il ne finit pas par être expulsé soudainement; Ce ne sont pas les règlements seuls qui pèsent sur les Chinois ; ils sont encore l'objet des haines de la population indienne. L'Indien a pour le Chinois le mépris des Orientaux pour tout ce qui travaille, il est déplus jaloux de le voir réussir là où lui-même échoue. Il ne laisse pas échapper une

occasion de lui nuire : dans la rue, on voit le coolie chinois bousculé et frappé impunément; dans la maison, le domestique chinois est le souffre-douleur des Indiens.

Y a-t-il quelque chose de cassé, d'égaré ou qui ne soit pas dans Tordre, à qui la faute? Je connais d'avance la réponse de mes Tagals : El Chino, sefior, c'est toujours le Chinois.

Toutes ces vexations pourtant n'ont pas éloigné les Chinois, heureusement pour les Philippines; car non-seulement ils sont utiles à la colonie par leur travail, mais encore ils y multiplient par leurs alliances avec les femmes indiennes la race des métis mngleys, qui a hérité de beau-

coup de leurs qualités. Cette race est peutêtre destinée à devenir un jour la population dominante de l'archipel et à en développer les immenses ressources.

Mais revenons chez le curé de Taal. II a convoqué, pour égayer la soirée du couvent, les dames de la municipalité. Elles nous font en entrant leur demi-génuflexion à la manière indienne, et toutes à la fois nous saluent, sur le ton chantant qui leur est propre, de ces trois mots tagals : Maganda gabi, po (bonsoir, maître). Elles exécutent sur le piano, avec une certaine facilité, des airs espagnols et tagals auxquels nous applaudissons. Vient ensuite un spécimen de leur chant; mais la voix

nasillarde de leur race n'est guère faite pour des oreilles européennes.

Le 20 juin, l'alcade mayor nous emmène à Batangas, chçf-lieu de la province, mais beaucoup moins important que Taal.

Au grand galop des quatre poneys blancs de l'alcade, nous traversons un pays riche en cultures et parsemé de collines boisées. Partout nous sommes accueillis par les démonstrations des indigènes, et par des feux d'artifice qui partent en plein jour entre les jambes de nos chevaux. A Bauang, qui est un village de 35,000 âmes, toute la population est dehors ; la municipalité se présente, le curé en tête. Il nous faut descendre de voiture et nous placer

sous un dais porté par quatre jeunes Indiennes richement vêtues. Une cinquième exécute devant nous, un di%peauàlamain, des pas assez semblables à la danse compassée des pages de la cathédrale de Séville devant le saint-sacrement. Nous suivons ainsi, musique en tête, dans toute sa longueur, la grande rue pavoisée d'étoffes de toutes couleurs. Au convento, nous sommes introduits par un bel escalier en azulejos l dans de vastes pièces , où le curé nous présente aux dames de la municipalité.

Malgré le gracieux accueil de don Salvador Elio, le chef-lieu de sa province n'a

4. Carreaux de faïence mauresques qu'on voit fréquemment en Espagne.

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pas de quoi nous retenir longtemps ; nous

reprenons le même jour la route de Ta-

nâuan. Les chemins sont défoncés par les

* pluies, et la nuit nous prend bien avant

que nous atteignions le premier village

important qui se trouve sur notre route,

San-José. A travers les parois de bambou

des cases indiennes, on voit vaciller de pâles

lumières, et Ton peut saisir en passant le

murmure des voix de la famille qui récite

en tagal ses prières du soir. C'est grâce

aux attelages du curé de San-José que

nous parvenons à gagner Lipa ; un autre

père augustin nous y loge, pour la nuit,

dans un antique couvent, où le gecko

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