‹ Luçon et Mindanao. Extraits d'un journal de voyage dans l'Extrême OrientChapitre 5 sur 10 · Unona odoratissima · texte numérisé non relu

Unona odoratissima

boisé de la montagne, à côté d'une source digne de la Suisse, le padre s'est eonstrUt une maison d'agrément (casita de recreo). La source alimente un grand bassin destiné au bain; on est tout voisin de l'épaisse végétation qui couvre l'Arâyat, et Ton voit à ses pieds les maisons du village dispersées dans la verdure. Quel charme on éprouve à explorer cette belle nature, à gravir ces pentes escarpées ! 11 faut se garder toutefois de porter la main aux branches des grands arbres, car parmi eux se trouve l'ortie de ces pays ; la brûlure qu'il inflige est en proportion de sa taille extraordinaire.

Nous trouvons, en rentrant, la table

de la copitana Sirlang richement servie; un daim tué dans les bois des environs en est la pièce de résistance. La maîtresse du logis et ses filles ne prennent point part au repas, elles se tiennent derrière nous pour surveiller le service. Le dîner fini, après nous avoir reconduits auprès d'une table sur laquelle fume, à côté de plats d'argent chargés de cigares et de bétel, le pebete ou bâton d'encens chinois, elles vont s'accroupir dans un coin et manger le riz avec les doigts. L'Indien, même le plus riche, reste insensible aux délicatesses de notre confort.

Notre étape suivante est Sulipan. Ce village est situé aux bords d'une large

rivière navigable, dont les rives sont couvertes de bambouè gigantesques, et qui est connue sous le nom de Rio-Grande de la Pampanga. Nous y recevons l'hospitalité d'un métis chinois (mestizo sangley). Il a été gobernadorcillo et jouit par conséquent de la position respectée, ambitionnée de tous, d'ex-maire ou capiton pasado. Sa maison, moins grande que celle de la capilana Sirlâng, est aussi élégante, aussi propre dans ses moindres détails. Là aussi, on nous sert un dîner somptueux, auquel notre hôte ne s'assied pas. Deux curés du voisinage viennent, après le repas, mêler leur conversation pleine de verve aux joyeux propos qui s'échangent autour du café et

des cigares; la musique du village nous donne une sérénade. Les Indiens ont au plus haut degré le sentiment musical ; le noyau de ces musiques de village est formé d'anciens musiciens militaires. Un régiment allemand n'eût peut-être pas renié celle de Sulipan. Nos chambres sont embaumées de la douce odeur que répandent des guirlandes de sampaguita * ; un enfant vient encenser les riches tentures de nos lits : on veut nous faire rêver des délices de l'Orient dans une atmosphère parfumée.

C'est à regret que le lendemain nous disons adieu à la Pampanga pour revenir 1. Nectantes sambac.

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à Manille. Nous traversons la province de Bulacan, aussi belle et aussi riche que celle que nous venons de quitter. Les bambous et les manguiers forment voûte au-dessus du chemin ; de petites rivières serpentent gracieusement au milieu des cultures ; çà et là, des cases indiennes s'abritent derrière les arbres fruitiers de leurs jardins. La misère semble inconnue dans ce magnifique pays.

Cette population a peu de besoins, il est vrai, mais il faut dire aussi qu'elle est traitée paternellement. Le gouvernement ne demande aux Indiens qu'un petit nombre de jours de prestation personnelle et des contributions trèsrmodérées. Le plus

lourd de ces impôts est le tributo, qu'ils peuvent acquitter, à leur convenance, en nature ou en espèces. Il n'est exigible que de tout individu âgé de plus de vingt-cinq ans et de moins de soixante ; encore y a-t-il bien des cas d'exemption. Le tributo des Indiens est d'environ une piastre 56 centièmes (8 fr. 21), celui des métis, à peu près le double. Indiens et métis sont encore tenus de payer un réal d'argent (0 fr. 66) d'impôt sur les propriétés, la même somme pour l'entretien de l'école et autres dépenses de la commune, enfin, trois réaux d'argent (1 fr. 97) pour l'église, ce qui fait par an un total de (H fr. 50)

pour l'Indien, de (1 9 fr. 39)pour le métis; * 5.

c'est à peu près pour l'un quinze, pour l'autre vingt-quatre jours de travail. L'Indien, on le voit, a de nombreux loisirs qui, malheureusement, ne font qu'entretenir chez lui la passion du jeu.

Son plaisir favori est le combat de coqs.

Les galleras ou cirques de coqs sont toujours encombrées de monde; de la galerie, où se presse le public indien, pleuvent autour des deux champions, en pièces d'or et d'argent, les enjeux des paris. Les coqs sont armés de canifs aiguisés, solidement fixés à Téperon. En quelques instants, l'un des deux combattants a percé l'autre de son arme : ce jeu cruel n'offre même pas l'intérêt d'une véritable lutte où la

victoire serait disputée. Tout Indien élève un coq qu'il destine à ce plaisir barbare; il le porte dans ses bras, le caresse, le baise comme son propre enfant; il passe des heures à le contempler, à le comparer avec celui du voisin; il en fait le compagnon de tous ses voyages. Et cette sollicitude si tendre, il ne la prodigue à l'ami chéri qu'avec la pensée de l'exposer dans l'arène aux coups mortels du canif de son adversaire.

Le 17 avril au matin, un vapeur nous a amenés de Manille à Cavité. Cette petite ville , chef-lieu de la province du même nom, est située sur un promontoire qui s'avance dans la baie de Manille. Elle ren-

ferme une grande fabrique de tabac et l'unique arsenal des Philippines; elle est entourée de vieilles fortifications. L'arsenal paraît être en assez grande activité ; on y a relevé les ruines du tremblement de terre de 1863 ; on y répare des bâtiments, on y construit des machines à vapeur.

Non loin de Cavité, au bord du rio de Imos est bâti un couvent de Pères récollets. Nous traversons en canot la petite anse de Cavité, et remontons jusqu'au couvent, dont la rivière baigne le pied. Les Pères ont détourné une partie de ses eaux pour les faire passer dans un vaste bassin qui leur sert

d'école de natation. Imos n'est pour eux qu'une maison de campagne, où ils viennent chercher du repos; leur maison principale est à Manille* Mais cette casa de recreo est entourée d'une propriété de 5,600 hectares qui, bien qu'elle ne soit pas cultivée en entier, représente un revenu considérable. Ils ont acheté ce domaine avec le produit de la vente de leurs biens du Mexique, lorsqu'ils furent obligée de quitter ce pays. Ils ont du gibier dans leur terre; ils nous offrent de venir passer quelques jours chez eux pour partager notre temps, disent-ils, entre la chasse et l'étude, loin du bruit de Manille. 11 y aurait pour nous un grand charme à séjourner au mit

lieu de cette belle campagne, et beaucoup à apprendre en causant avec quelquesuns de ces moines ; mais nos heures sont comptées, il nous faut retourner à Manille.

La route qui nous y ramène longe la baie en traversant les villages de Bacor, Las Pinas, Parafiaque, Malate. C'est là que se fabriquent ces délicats tissus de fil d'ananas dont nous avons parlé, et que les Indiennes enrichissent de fines broderies.

On voit ces femmes accroupies devant de petits métiers, détachant un par un les filaments imperceptibles de la trame avec une patience qui n'appartient qu'aux Asiatiques.

En visitant la Pampanga, nous avons vu une des parties les plus fertiles de File de Luçon. Non-seulement le sucre y est plus abondant et de meilleure qualité que partout ailleurs, mais tout y croît avec une rapidité surprenante. Les Indiens obtiennent de la même terre trois récoltes par an : une de riz et deux de maïs. Ces deux produits se cultivent surtout dans les trois provinces de Manille, de Bulacan et de Cavité, et dans quelques endroits de la Laguna.

La province de la Laguna, où nous entrons le 7 juin, tire son nom du grand lac de Bay. Cette large nappe d'eau, d'environ 180 kilomètres de pourtour, s'écoule

vers la mer par plusieurs bras de rivière qui se réunissent pour former le Pâsig.

Nous mettons quatre heures à descendre dans une banca (pirogue du pays) ce fleuve aux rives verdoyantes, et nous nous arrêtons au village de Pateros.- La rivière est encombrée de petits enclos où barbotent des centaines de canards ; l'élevage de ces animaux pour en vendre les œufs, est la principale industrie des habitants, et cette industrie a donné son nom au village *• L'œuf de canard est plus estimé aux Philippines que celui de poule. Une partie des œufs est employée à la reproduction; les Indiens les font éclore en les chauffant 1* Canard se dit en espagnol pato.

entre des couches de pàlay (riz non mondé); le reste, avant d'être vendu, est également chauffé jusqu'à ce que le petit commence à se forfner. Ces œufs empollados (c'est ainsi qu'on les nomme en espagnol) sont très-recherchés des Indiens et des métis, et se vendent plus cher que les œufs frais.

Aux Philippines où, hors de Manille, tout ce qui ressemble à un hôtel, fonda, posada ou venta, est complètement inconnu, le voyageur est sûr de trouver asile chez les curés. Ceux-ci reçoivent presque toujours à bras ouverts tout Européen qui se présente de quelque nation qu'il soit; et leur maison (el convento) renferme gêné-

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ralement un certain nombre de chambres qui attendent des hôtes. Le curé de Pateros, fray Àgapito Àparicio, est un père augustin, et Pun des hommes les plus aimables et les plus instruits que nous ayons rencontrés aux Philippines; c'est une agréable journée que celle que nous passons chez lui*

Le lendemain, nous nous préparons à traverser le grand lac de Bay dans toute sa longueur, pour nous rendre à Santa-Cruz, chef-lieu de la province. C'est encore dans une banca que nous nous embarquons.

Faite d'un seul tronc d'arbre, elle a un mètre de large sur dix ou douze de long; un toit en bambou nous préserve du soleil,

mais il est tellement bas, qu'on ne peut se tenir qu'assis ou couché au fond de la pirogue. Celle-ci a de plus que les bancas du Pâsig ce qu'il fait pour une traversée, à savoir un gouvernail, deux mâts munis chacun d'une voile de paille, et de chaque côté un grand balancier en bambou qui, en appuyant sur l'eau, l'empêche de chavirer. Toutes les cordes sont des rotins S longs et flexibles comme des lianes; les attaches sont en écorce de rotin; rien n'est cloué. Ces barques qui sillonnent en tous sens le lac de Bay présentent un aspect pittoresque, lorsque le vent enflant leurs voiles, elles glissent rapidement, sem- 1. En espagnol bejuco.

blables, avec leur coque étroite et leurs longs balanciers, à des araignées aquatiques.

En sortant du Pâsig une belle vue se déploie devant nous : d'un côté, les vertes collines d'Antipolo, fameux par son pèlerinage et ses eaux ferrugineuses; de l'autre, des rives plus basses couvertes de bambous; en avant, le pic élevé de l'île de Taïîm. La brume du matin nous cache le fond du lac ; on se croirait en mer. Nous trouvons d'abord un calme désespérant; la chaleur est intense, nos trois rameurs indiens suffisent à peine à nous faire avancer, et, pendant plusieurs heures, appellent en vain de leurs sifflets la brise qui

ne veut pas venir. Elle arrive enfin tard

dans la journée, mais c'est pour se changer

bientôt en un vent violent qui amène sur

« nous un terrible orage. Nous serrons en

toute hâte une de nos voiles ; le vent brise le mât qui porte l'autre; on ne voit plus les rives du lac, et notre frêle barque, ballottée en tous sens, est inondée à la fois par une pluie torrentielle et par les vagues du lac que le vent a soulevées. Heureusement, les balanciers de bambou tiennent bon ; ils font flotter la pirogue pleine d'eau, et nous en sommes quittes pour un bain, Nous doublons ainsi la presqu'île de Jala-Jala. C'est là qu'a résidé, pendant de longues années, dans un village fondé par

lui, un Français, M. de la Gironière, auteur d'un livre intitulé : Vingt années aux Philippines. C'est là que réside encore aujourd'hui un autre Français, son ami et successeur, M. Vidie. Il a adopté, dit-on, le costume et les mœurs des Indiens, au point qu'il est difficile de le distinguer d'entre eux.

Ce n'est qu'après dix heures entières de navigation que nous arrivons à Santa- Cruz. Nous allons frapper à la porte du curé. Il est absorbé dans une partie de billard avec trois autres religieux. De plus, l'orage et une marche dans des terrains marécageux nous ont mis en si piteux état* que, sans nous refuser l'hospitalité, il nous

reçoit d'abord d'une façon assez cavalière.

Mais au bout d'un instant il change de ton, et les quatre religieux se montrent pleins d'attentions pour nous. Le couvent de Santa-Cruz est une sorte d'hôpital pour les frères franciscains malades. L'un de ces religieux est un infirmier; un autre a blanchi dans ces climats malsains et est accablé par l'âge et les maladies ; le troisième est un jeune homme, curé du village voisin de Magdalena, qui a usé sa santé dans les rudes travaux d'une mission chez les sauvages Igorrotes* Il s'offre à nous accompagner le lendemain à Majaijayê

Le père Arriaga (c'est le nom du curé de Magdalena) nous a procuré deux voi*

tures. Nous y montons avec lui, et, précédés des ctmdrilleros et de la municipalité à cheval, nous partons au son d'une musique guerrière, en traversant la foule ébahie.

Même scène tout le long de la route : les municipalités se présentent gravement; musique, pétards, banderoles de toutes couleurs pendues aux maisons , rien ne manque* C'est un amusement pour les Indiens, ils ne s'en lassent pas ; pour nous, nous commençons à trouver ces démonstrations un peu monotones.

Entre Santa-Cruz et Majaijay, on traverse des bois de cocotiers dont les arbres sont dépouillés de leurs fruits. Ces cocotiers sont ceux dont on tire la tuba ou vin

de coco. Celte liqueur et le vin de nipa sont un monopole du gouvernement; la vente de ces spiritueux figure pour 1,100,000 piastres (5*786,000 francs) au budget des recettes. Pour extraire le vin de coco, on fait une incision dans le cœur du bouquet de branches, et, au dessus de l'incision, une ligature fortement serrée. Un tronçon de bambou qui fait vase et que les Indiens appellent bombon, attaché au dessous de l'incision, reçoit le liquide qui en découle. Ce liquide une fois fermenté donne une liqueur enivrante, dont le goût n'est pas désagréable et qui est fort aimée des Indiens. Les arbres sont

unis les uns aux autres par deux bambous

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horizontaux fixés près de la tête, et qui servent de passerelles aux indigènes lorsqu'ils font la récolte. Ces gens courent sur ces ponts aériens avec une incroyable assurance, sans même s'occuper de vérifier la solidité des attaches ; aussi chaque année beaucoup d'entre eux périssent-ils victimes de leur insouciance.

Majaijay est situé sur les premiers contre-forts des montagnes de la Lagune. Un torrent contournele mamelon quecouronne le village, et la route fait un long détour pour gagner l'endroit où le ravin est le moins large et le moins profond. Un père franciscain, curé de Majaijay, voulut éviter ce détour et jeta un pont d'une seule

arche sur le torrent, là où il rencontre la

route de Santa-Cruz. Il n'eut pas le temps

de l'achever et de le mettre en état de

* service. Cette construction hardie, perdue

aujourd'hui au milieu d'un bois touffu ne

sert qu'à récréer l'œil du voyageur. On

lui a donné le nom de pont du Caprice

(puente del Capricho).

La municipalité de Majaijay est en

éveil ; les principales accourent au-devant

de nous, amenant avec eux, pour nous

épargner la montée qui conduit au village,

ce qu'ils appellent des harnacas* Ce sont

de véritables lits, dont on a le ciel à un pied

au-dessus de sa tête et qui sont portés par

six ou huit hommes. Ce mode de locomotion

nous semble peu agréable, et nous faisons à pied notre entrée à Majaijay, suivis des hamacs et précédés de la musique. C'est, comme toujours, au convenlo que nous trouvons asile.

Majaijay est situé assez haut dans la montagne ; l'air y est frais et léger. On embrasse dans un magnifique panorama tout le lac de Bay, Santa-Cruz et les pentes rapides, boisées du haut en bas, du mont Banajao, ancien volcan qui domine le Village.

Le curé a tenu à nous faire voir une cascade qui se trouve dans les bois, non loin de Majaijay. Le chemin rocailleux qui y mène vaut à lui seul qu'on fasse le

voyage de Manille jusqu'à ces montagnes.

Aucune description ne saurait donner une < idée de cette variété infinie d'arbres de toutes grandeurs, de *ces fourrés que domine la tête veloutée des fougères arborescentes, de ces mille plantes entremêlées et entrelacées de la manière la plus capricieuse. Le terrain est très-accidenté, le bois est coupé de torrents d'une eau limpide. Point d'animaux, du reste, dans cette magnifique nature, excepté des milliers d'insectes, dont le bourdonnement incessant assourdit l'oreille, mais ne remplace pas le joyeux chant des oiseaux qui anime nos bois d'Europe.

Les oiseaux de toute espèce et aux plus

belles couleurs ne manquent cependant pas dans l'archipel. Le genre pigeon surtout y abonde sous les plumages les plus divers, depuis le noir jusqu'au vertclair. Rien n'est gracieux comme ces tourterelles mignonnes et d'une éclatante blancheur, marquées sur la poitrine d'une large tache rouge qui ressemble à s'y méprendre à une blessure saignante, et qu'on nomme à cause de cela tourterelles coup-de-poignard (palomas de puflalada).

La cascade surpasse de beaucoup notre attente. La petite rivière Botocan, large d'environ 30 mètres en cet endroit, claire et transparente comme toutes les eaux de ces montagnes, se précipite d'un seul saut

dans un gouffre circulaire de 100 mètres de profondeur. Le courant d'air ascendant que cette masse d'eau, en tombant, produit le long de la paroi opposée du précipice, arrête la chute d'un ruisseau qui s'y jette, et en renvoie en l'air les eaux en les mêlant aux tourbillons d'embrun de la cascade. On reste longtemps fasciné par la grandeur de ce spectacle.

Nous passons une partie de la journée dans les bois des environs, tant pour jouir de la beauté du paysage que pour permettre au padre de faire tranquillement son dîner et sa sieste. Les fourrés sont remplis de sangsues de terre, qui rampent comme de petites chenilles sur

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les herbes et les feuilles des arbustes > mais les quittent bien vite pour les jambes du promeneur qui vient s'offrir en pâture.

On ne sent pas leur piqûre, et elles ont tout le temps de faire un bon repas avant qu'on s'aperçoive de leur présence. Il y a, du reste, assez peu de reptiles aux Philippines, et, sauf un petit serpent vert-émeraude que les indigènes appellent dahun-palay (feuille de riz) et dont la morsure est mortelle, ils ne sont pas venimeux. On ne trouve guère dans l'archipel d'animaux redoutables pour l'homme. Les animaux féroces de l'espèce féline, aussi bien que le rhinocéros et l'éléphant, y sont inconnus. Le buffle sauvage qui vit

en troupes loin des endroits habités, et le caïman qui peuple les rivières et les lacs, sont les seuls qui peuvent être dangereux.

Le père Arriaga et un curé tagal improvisent le soir un bal d'Indiens dans une des grandes salles du couvent. Au son d'un violon et d'une clarinette, les indigènes exécutent diverses danses plus ou moins langoureuses qu'ils appellent boléro, fandango, mollares, mais qui ne ressemblent en rien, quoique portant le même nom, aux danses animées de l'Andalousie.

En retournant le 10 juin à Santa-Cruz, chef-lieu actuel de la province de la Lagune, nons nous arrêtons à l'ancien chef-

lieu Pagsanjan, pour faire une course jusqu'au pied des hauteurs qui longent la côte de l'océan Pacifique, non loin du village de Paete, où les Indiens font de l'ébénisterie avec les bois de diverses couleurs qui abondent dans Luçon.

Nous nous embarquons de nouveau à Santa-Cruz, mais cette fois dans un bateau plus solide. L'alcalde mayôr de la province nous a prêté sa panga, vaste canot à voiles à dix rames. J'admire la patience de nos rameurs indiens qui, en l'absence de toute brise, font mouvoir à eux seuls, pendant de longues heures, sous un soleil brûlant, notre lourde barque. Cette race est indolente parce qu'aucun besoin ne la

pousse au travail; mais qu'on la mette à l'œuvre, elle montrera sa vigueur.

Los Banos où nous arrivons, est un petit village situé am bord du lac, au pied d'une haute montagne boisée, le Maquilin; il doit son nom à ses eaux thermales. Plusieurs sources jaillissent à quelques mètres du rivage, à une température de 83° centigrades, en dégageant beaucoup de vapeur. Notre panga ne peut approcher du bord vu son tirant d'eau, et nous débarquons sur le dos de nos Indiens. Le fond est mou, l'eau très-chaude, nous ne sommes pas légers, en sorte que nos porteurs n'ont pas peu de peine. D'établissement de bains, point, si ce n'est de mi-

sérables niches où Ton s'enferme pour respirer la vapeur, et où Ton périt asphyxié quand l'Indien qui en a la clef se laisse aller au penchant de sa race pour le sommeil.

La nuit nous surprend avant que nous ayons pu atteindre le village voisin nommé Vinang. Nous y trouvons l'hospitalité à la casa hacienda 4 des Dominicains, gardée par fray Isidro, vieux frère lai qui se met en frais pour nous recevoir. La soirée se passe à examiner les travaux d'un Indien, l'un des principales de Vinang, don Fer-

4. Hacienda, domaine, propriété. La casa hacienda est la maison située dans le domaine et où réside l'administrateur.

nando Canon, qui a inventé des instruments d'arpentage. Il est un des exemples, malheureusement trop rares, d'indigènes s'appliquant à des travaux qui demandent l'exercice de l'intelligence 4 .

Vinang, village de 11,000 à 12,000 âmes, est surtout peuplé de riches métis, dont les grandes maisons bien bâties lui donnent un air de prospérité. Presque toutes les terres du village appartiennent

1 . Tout village a son école payée sur les fonds de la commune. M. de Mas (Estado de las Islas Filipinas, 1842) pense « qu'il y a proportionnellement plus de gens sachant lire et écrire aux Philippines qu'en Espagne et dans d'autres pays civilisés ». Mais l'instruction et peut-être la capacité intellectuelle de ce peuple dépassent rarement l'enseignement primaire.

HO LtlÇON Et MîNDàNAÔ

aux pères dominicains, qui les louent à des métis, moyennant le dixième à peine de la récolle. Le riz est la seule culture des environs ; la rivière qui traverse le village facilite l'irrigation des terres. Les Indiens sèment d'abord le riz très-dru dans de petits enclos; puis, quand il a atteint une certaine hauteur, ils le repiquent dans leurs champs. On voit alors hommes et femmes, dans la boue jusqu'aux genoux, plantant les herbes une à une en lignes régulières. Tout le riz qui croît dans les plaines, se cultive de la même façon. Dans les terrains montagneux on le cultive à sec, et on considère le grain comme de meilleure qualité, mais la récolte est moins abondante.

LUÇON ET MINDANAO Ht

Les Indiens séparent le riz de la paille en le frappant contre une pierre; et, pour le monder, ils le battent avec un pilon de bois dans un mortier qu'ils nomment luzon, et qui a été, dit-on, l'origine du nom que les Espagnols ont donné à la plus grande des Philippines.

Presque tout le riz que produit l'archipel sert à la consommation des habitants; il ne s'en exporte que pour 156,000 piastres * , et pour la Chine seulement. Cette culture serait susceptible d'une grande extension. Même à côté d'un grenier de

riz, tel que promet de l'être notre co-

1. Environ 79,000 cavernes, d'un poids d'à peu près 4,800,000 kilogrammes.

lonie de Coehinchine, le riz des Philippines trouvera toujours des débouchés assurés, non- seulement en Chine, où l'excès de la population entretient une disette permanente, mais encore dans l'Inde : les terribles famines qui ont récemment sévi dans l'Indoustan ne l'ont que trop prouvé.

Encore cinq heures dans la panga et nous sommes à Pâsig, d'où nous rentrons

à Manille. Que l'air y est lourd et chaud,

« et que les rues semblent tristes, quand on

vient de quitter la magnifique nature de

la province ! Aussi n'y restons-nous que le

moins de temps possible. Cinq jours plus

tard, nous frappons de nouveau à la porte

du P. Agapito, curé de Pateros. Notre nouvelle excursion a pour but la province de Batangas et l'une des curiosités géologiques de Luçon," le volcan de Taal. Le padre nous accompagne.

Une ôawca, poussée par une bonne brise, nous amène en quatre heures à Vinang. Point de transports publics en ce pays ; le voyageur ne peut compter que sur la complaisance des particuliers. A Vinang, un métis nous prête sa voiture ; plus loin, àCalamba, deux calèches à quatre chevaux nous attendent, ce sont les équipages d'un curé. Les petits chevaux indigènes ne coûtent pas cher, et ce n'est pas un grand luxe aux Philippines qu'une voi-

ture et un attelage. Le padre Alvaro qui nous traite si bien a, (Tailleurs, une cure importante, Tanâuan, village peuplé de 17,000 habitants.

Les principaux et les cuadrilleros de ce village forment une nombreuse escorte :

les uns portent de beaux salacots en corne de buffle aux ornements d'argent, les autres sont armés de dagues et d'épées du seizième siècle. On voudrait voir en d'autres mains que celles d'une milice indienne en haillons, les armes des premiers conquérants de l'archipel. C'est une dérision de lire aujourd'hui sur ces épées déchues la belle devise de la chevalerie castillane : No me saques sin razon ni

me envaines sin honor, (Ne me tire pas sans raison, ne me rengaine pas sans honneur.)

La route pourraifêtre mieux entretenue, mais la beauté du pays fait oublier les cahots. Nous traversons à chaque moment sur des ponts en bambou, qui craquent et fléchissent sous le poids de la voiture, des ravins remplis d'une végétation touffue; on aperçoit à l'horizon la fumée du volcan de TaaL On la prendrait aisément pour une de ces nuées d'orage que l'on voit en été s'élever en une épaisse colonne avant d'envahir le ciel,

Tanéuan où nous arrivons est un riche village, autour duquel poussent tous les

produits de ce sol fertile, et entre autres deux plantes que nous n'avons pas encore rencontrées : Yabacd ou chanvre de Manille et le coton. Les indigènes fabriquent avec l'un et l'autre des étoffes qu'ils vont vendre à la capitale ou qu'ils gardent pour leur usage. Malgré les droits élevés dont sont frappées à leur entrée les cotonnades étrangères, la culture du coton est encore très-peu répandue dans l'archipel et ne suffit même pas aux besoins des habitants. Uabacâ , au contraire , est devenu l'un des articles les plus

importants du commerce des Philippines.

Le port de Manille en exporte annuellement pour environ 2,000,000 de

piastres * , dont près des deux tiers aux États-Unis. Vabacâ se tire d'une espèce de bananier, musa lextilis. On coupe la plante dès que léfe régimes commencent à se former , et Ton extrait les filaments du tronc. Les plus forts servent à fabriquer des câbles et de la toile à voiles, ce sont ceux qui s'exportent ; les plus fins restent dans le pays , les Indiens les mêlent à la soie pour tisser les étoffes légères dont sont faites leurs élégantes chemises*

Le 19 juin, avant le jour, nous descendons vers le lac de Taal, par une obscurité

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