On estime que sur 300,000 kilomètres carrés
qui forment à peu près la superficie des Philippines,
il n'y en a pas 40,000 de cultivés.
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Dans la montagne, à côté des forêts qui fournissent les plus beaux bois de construction, la température reste assez fraîche, même pendant la saison des chaleurs, pour que des cultures importées d'Europe, celles du blé, de la pomme de terre entre autres, puissent réussir à merveille. Toutes les plantes des régions tropicales y poussent en abondance : le riz, le sucre, le cacao, le coton, Tindigo dans les plaines, le café sur les collines. Mais il s'en faut de^beaucoup que ce pays .soit cultivé comme il devrait l'être, et qu'on en obtienne tout ce qu'il pourrait donner. La grande pierre d'achoppement de l'agriculture aux Philippines, c'est le manque de bras. En
effet, l'Indien n'a pas besoin de travailler pour vivre : dans le petit coin de terre qui entoure sa case, Croît à l'envi , sans, pour ainsi dire, qu'il s'en occupe, tout ce qui est nécessaire pour son existence, en assez grande quantité non-seulement pour suffire à ses besoins, mais encore pour lui faire un petit revenu. Il ne tient pas à s'enrichir, et riche, il ne sait pas jouir de sa fortune ; rien d'étonnant par conséquent s'il ne cherche pas à travailler surtout pour le compte d'un autre. .
Pour remplacer les Indiens, on a voulu attirer les Chinois, en offrant des avantages à ceux qui se feraient laboureurs. Cette mesure a eu peu de succès. Le Chinois, né
marchand, trouve son intérêt à rester dans les villes, où il exerce le petit commerce à peu près sans concurrence ; la proportion des Chinois laboureurs aux Chinois commerçants est encore celle de un à quarante.
Les propriétaires sont donc obligés, pour cultiver leurs terres, de ne compter que sur les Indiens; mais ils ont de la peine à en trouver et à les retenir, et peuvent toujours craindre de voir leurs ouvriers les quitter inopinément. D'où il résulte qu'ils reculent devant toute entreprise considérable. S'ilsont de grandes haciendas, ils en laissent une partie en friche, ou ils cherchent à les louer par petites parcelles. L'agriculture languit et le commerce s'en ressent.
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Mais, dira-t-on, ne serait-ce pas le devoir du gouvernement d'obliger l'Indien au travail dans une certaine mesure? Indépendamment des avantages qu'en retirerait la colonie, le travail moraliserait cette population en l'enlevant à la funeste influence de l'oisiveté. Cela est certain; et peut-être ne serait-il pas aussi difficile qu'on peut le croire au premier abord d'établir cet impôt du travail, de manière qu'il fût vraiment utile sans être vexa toire. Faire servir à l'exploitation des richesses du sol des races qui peuvent seules travailler sous ces climats, tout en s'abstenant d'enfreindre les lois de la justice et de l'humanité, tel est le grand problème de tous les pays tropicaux.
Ce problème, les partisans du système de Java veulent qu'il ait été résolu dans cette colonie. Sans doute il n'y a pas d'esclaves à Java ; sans doute aussi le système inauguré par le général van den Bosch a fait de cette île la perle des mers tropicales ; mais ce système n'est autre chose que l'exploitation de l'indigène par l'Européen poussée à sa dernière limite. La population javanaise, obligée de consacrer un cinquième de ses terres à la culture que le gouvernement lui désigne, ne reçoit pour prix de ce travail qu'un salaire minime qu'il lui est interdit de discuter; et elle est en outre tenue de donner en tribut à ses maîtres un cinquième du produit de sa
récolte et un septième de son temps, sans compter ce que les prêtres musulmans et les chefs indigènes ont encore le droit d'exiger. Que le gouvernement hollandais, en substituant la règle à l'arbitraire, ait apporté au sort de ces populations une amélioration matérielle, nul doute; mais l'indigène n'en est pas moins sous le pressoir, et le gouvernement cherche à éloigner de lui tout ce qui pourrait tendre à l'instruire, à le convertir au christianisme, à le relever moralement. En parcourant Java, on ne peut s'empêcher d'admirer l'état avancé des cultures et l'organisation merveilleuse de cette superbe colonie ; mais les résultats ne sau-
raient faire approuver le système, que l'un de ses plus ardents admirateurs a qualifié de « despotique dans ses exigences et égoïste dans ses fins » . L'humanité demande qu'on cherche une autre manière de résoudre la question.
L'on ne trouve aux Philippines ni cet ordre parfait dans tous les services administratifs, ni cette ingénieuse exploitation, ni cette prospérité commerciale, mais on y rencontre une population heureuse et libre.
Si à Java tout a été donné à la spéculation, il semble qu'aux Philippines on ait songé avant tout à l'indigène. Il nous paraîtrait bien dur de reconnaître aux nations européennes le droit d'exploiter dans un but
égoïste les peuples asiatiques. En se chargeant de les gouverner, n'ont-elles pas assumé sur elles le devoir de trav*aill£r à leur propre bien, à leur avancement?
Est-ce, d'ailleurs, sur l'oppression de la race native, quelque adoucie dans la formç que soit cette oppression, qu'on peut fonder quelque chose de durable? Entre les manières d'agir des deux colonies, nos préférences ne sont pas douteuses. On pourrait souhaiter, il est vrai, de trouver l'Indien des Philippines plus laborieux ; on voudrait demander à l'administration de le traiter moins en enfant gâté ; il y aurait assurément aussi bien des réformes à introduire
dans cette administration elle-même. Mais
on se sent disposé à beaucoup d'indulgence envers une domination qui, plus qu'aucune autre en Asie, s'est appliquée à améliorer la condition morale et matérielle du peuple que la conquête à fait tomber entre ses mains.
Mindanào. — Iloilo. — Zamboanga. — Récit d'une expédition contre les Moros du Rio-Grande. — Les Bisayas. — Cebû. — Conclusion.
11 s'en faut de beaucoup que l'Espagne règne en souveraine sur toute l'étendue des territoires qu'elle regarde comme lui appartenant. L'œuvre de la conquête, qui s'est accomplie par les patients travaux des missionnaires beaucoup plus que par les armes, a été lente et ne s'est même pas encore étendue à toute l'île de Luçon.
Néanmoins les tribus qui, dans cette île,
maintiennent encore leur indépendance, sont des ennemis peu dangereux : si de loin en loin elles commettent quelques excès, de petits côtps de troupes les mettent promptement à la raison. Les missionnaires travaillent parmi elles avec ardeur, et tout porte à croire que, dans un temps plus ou moins éloigné, la population tout entière de la grande île sera chrétienne et soumise. Il en est tout autrement au sud de l'archipel. Là, les peuplades mahométanes de Mindanao et de Jolo ont toujours opposé à la prédication du christianisme une invincible résistance, et ont été longtemps pour les Espagnols des ennemis redoutables.
Magellan, en découvrant les Philippines en 1521, n'avait fait que planter en passant la croix sur la côte nord de Mindanao.
Un demi-siècle plus tard, Legaspi vient à peine de fonder d'une manière durable la domination espagnole à Cebû et à Manille, et déjà les pirates musulmans provoquent les conquérants et les obligent à prendre l'offensive. Le dix-septième siècle voit les Espagnols s'emparer de Zamboanga et de Jolo* et en faire les points de départ de leurs attaques. Ce siècle et le suivant se passent en guerres sanglantes, fécondes en traits héroïques, mais stériles en résultats. En 1769, en effet, l'Espagne ne tient plus Jolô et ne possède encore que quelques points
des côtes de Mindanao, et* les pirates exercent leurs ravages jusque dans la baie de Manille. Deux expéditions insuffisantes, pendant les premières années de ce siècleci, ne changent rien à cet état de choses; l'audace des écumeurs de mer croît avec l'impunité. Enfin, en 1848, l'Espagne se décide à agir : la prise de l'île de Balanguingui d'abord, et celle de Jolo trois ans plus tard, détruisent les principaux repaires des pirates et abattent leur orgueil. Depuis lors, leurs déprédations sont rares ; leurs pancos à , autrefois si redoutés, ne s'éloignent plus des côtes musulmanes; on peut dire qu'aujourd'hui l'archipel est délivré 1. Grandes barques.
de la piraterie. Mais, sous le rapport des conquêtes, l'Espagne n'a guère fait de progrès dans le Sud. Les vainqueurs se sont montrés plus que cléments, en rétablissant dans son île le chef de brigands qui s'intitule sultan de Jolo, en lui accordant à lui-même et à ses principaux dattos * des pensions annuelles, sans en exiger autre chose que la suppression de la piraterie et la reconnaissance d'une suzeraineté plutôt nominale que réelle. Ils n'ont pas su profiter, pour étendre leur domination dans l'île de Mindanao, de la terreur que leurs deux victoires avaient inspirée aux musulmans.